Autant le dire d'emblée: ce disque est immense. S'il est difficile d'affirmer qu'on tient là le « meilleur » de Wilco, tant ce groupe est devenu synonyme à la fois d'excellence et de diversité, c'est néanmoins l'album que les fans ont souvent tendance à préférer, bien qu'il ne soit pas forcément le plus abordable. Dans la forme, c'est un peu les aventures du Band au pays du Krautrock : les chansons défilent comme autant de femmes superbes dans les parures les plus extravagantes ; dans le fond, c'est un peu plus complexe. A l'instar de R.E.M. avec « Automatic for the people », quoique dans un registre très différent, Wilco livre ici un disque dont la tristesse abyssale masque au premier abord la grande portée politique. Pas dans la tradition folk du protest-song (où Wilco se révèle pourtant très habile le cas échéant, comme en atteste le projet « Mermaid Avenue » avec Billy Bragg), mais plutôt à travers des saynètes proches de la littérature beat, dont la satire n'est d'ailleurs pas totalement absente, sur les exclus et les grands oubliés de l'Amérique, des « hobos » de Jack Kerouac aux « badasses » de Thomas Pynchon. Désamorçons ensuite un malentendu : contrairement à ce qu'on a pu lire ici ou là, « Yankee Hotel Foxtrot » n'est pas un concept-album sur les attentats du World Trade Center. Le disque, destiné à sortir le 11 septembre 2001 (date où il était donc déjà terminé), ne fut mis en vente que quelques mois plus tard à cause d'un litige entre le groupe et la maison de disques. Malgré tout, il flotte à travers les morceaux un malaise assez palpable, symptomatique de la paranoïa inhérente à notre époque orwellienne (« Kamera »), de la marchandisation du monde et de la réification de l''individu (« Ashes of american flag »), du paradoxe de la paix armée (« War on war »), de la ruine mutuelle des classes (« Radio Cure ») et d'une société spectaculaire qui ne laisse désormais plus aucune chance à personne (« Reservations », et finalement tout le reste...) Pourtant, comme dans le mythique album « Sister Lovers » de Big Star, - avec lequel « YHF » partage plus d'un point commun -, un tel désespoir est rédimé par la splendeur des morceaux, et en particulier le déchirant « Poor Places », chanson d'une beauté réellement inhumaine qui s'achève dans un maelström sonique où une voix féminine désincarnée répète à l'envi le titre de l'album à travers la tempête comme une sorte d'ultime sésame à qui saura l'entendre. Il fait chaud dans les pauvres gîtes ce soir. Quelques-uns ont su réceptionner le message.