Les dernières mesures de "l'Oiseau de Feu" d'Igor Stravinsky s'évanouissent. Deux accords de mellotron, un peu décalés, prennent le relève' et BAM! Ca démarre! La guitare de Steve Howe, cinglante, s'emballe sur les chapeaux de roue. Pendant deux secondes, le groupe n'est absolument pas en place. Mais quand la basse de Chris Squire verrouille le groove avec la batterie d'Allan White, il n'y a plus de doute possible: on est parti pour deux heures d'un show d'enfer, mené par des virtuoses qui dégagent autant d'énergie qu'un groupe punk.
Yessongs, c'était à l'origine - en 72 -un magnifique triple album dont la pochette était ornée de grandes illustrations oniriques signées Roger Dean, le genre d'objet qui nous fait nous demander si les CDs n'ont pas été conçues par les petites têtes de l'Industrie à l'intention d'un public de pygmées.
C'était aussi un véritable "best of" live des meilleurs titres de la trilogie dorée "Yes album/Fragile/Close to the Edge". Un répertoire que le groupe interprète toujours sur scène, près de 40 ans plus tard.
Aujourd'hui, avec le recul, ce double CD démontre avant tout que le Yes des débuts était un sacré groupe de scène, dont le répertoire chauffé à blanc n'avait rien à envier à celui de formations censées être plus "rock" comme Led Zep ou Deep Purple.
Parce que si la musique sur Yessongs est parfois fichtrement complexe, elle est invariablement jouée avec une conviction et un enthousiasme qui inspirent le respect.
Les points forts sont legion: "Siberian Kathru", "I've Seen All Good People", "Long Distance Runnaround", "Close To The Edge", "Starship Trooper", etc, etc. C'est un éblouissement permanent.
Bien entendu, il y aussi quelques moments faibles. A l'époque, les petits gars ne pouvaient pas s'empêcher de frimer en proposant des morceaux qui mettaient en valeur leurs talents de solistes, du genre "Eh m'man, regarde c'que j'sais faire!" C'est pourquoi il faudra faire notamment avec une démonstration de prétention stérile de Rick Wakeman qui se permet une adaptation au Moog boing-boing du Messie de Haendel! Aaargh! Il me fait penser à mon copain Gérard qui était très fier de son adaptation de la cinquième de Beethoven à la guimbarde. Ben oui, que voulez-vous, les jeunes c'est comme ça: ça se permet parfois des choses...
Une petite note concernant le son de ce live. N'écoutez pas les commentaires qui vous parlent d'enregistrement illisible aux sonorités insupportables. Yessongs est un live de 72 qui sonne comme un trés bon live de 72. Pas aussi "pur" qu'un "Made in Japan", mais pas honteux non plus.
Notez toutefois que la version la plus largement distribuée a été masterisée par un comique qui n'a pas vraiment réalisé un super travail. Essayez, si vous le pouvez, de vous procurer l'un des pressages CD japonais de cet album. Aucun n'est parfait, mais tous écrasent l'édition « ordinaire ».
Il serait dommage que vous passiez à côté d'un des plus fabuleux trésors de l'ère progressive à cause d'un tâcheron de studio.