Glisser une photo d'identité en guise de portrait sur une pochette de cédé, franchement, ça n'est pas une très bonne idée... Seulement voilà, Christian Scott a de grandes prétentions: il a besoin d'être reconnu. Le jeune trompettiste nous vient de Louisiane et ce disque sorti chez Universal en 2010 (le cinquième en leadeur) pourrait être celui de la consécration. Les nombreuses critiques sur ce site en témoignent. La presse a fait son travail de com'. La musique qui nous est proposée ici est un jazz bien calibré, un éventail d'assez bons moments, certains sont carrément magiques ("Isadora"), d'autres remplis de sensualité ("Last Broken Heart").
Mieux que son concert à Newport paru il y a quelques années (un disque que j'avais alors chroniqué), celui qu'on identifie comme jeune prodige nous offre un album assez bien foutu, bien au dessus de la moyenne. Quelques belles compositions (on retrouve "Isadora" déjà présent dans le live à Newport), des harmonies chatoyantes ("After All"), une ambiance cinématographique non négligeable qui lorgnerait vers le film noir ("The Last Broken Heart"), un affranchissement des codes (la guitare de Matthew Stevens joue un rôle central). Enfin, la complexité de certaines pièces m'indique que les fans du second quintette de Miles Davis devraient sérieusement se pencher sur la musique de ce jeune homme, car l'esprit est bel et bien là.
Malheureusement, n'est pas Miles ni Herbie Hancock qui veut... Milton Fletcher Jr (puisqu'il s'agit de lui au piano) offre certes de beaux ostinatos (notamment sur "After All"), de belles intros ("Isadora"), il n'empêche que lui et ses comparses donnent à l'ensemble une musique qui sonne beaucoup trop nostalgique, parfois un brin larmoyant ("Jenacide"), voire carrément nombriliste (cette façon de répéter à l'infini une atmosphère opaque, ce manque d'enthousiasme poétique, ou encore cette complaisance dans le lugubre, comme si nos jeunes artistes étaient déjà des vieillards nous faisant la morale: vous voyez, le jazz, c'est ça, et pas autre chose...
D'ailleurs, c'est amusant, Christian Scott me fait songer, depuis que je l'ai découvert, à cet excellent trompettiste qui malheureusement prenait lui-aussi son art un peu trop au sérieux: je veux parler de l'excellent Woody Shaw. Scott semble emprunter la même voix, mais avec un son bien plus contemporain et résolument moins hard bop. Cela dit, pour cet enregistrement, il y a quelques perles, comme "Isadora", dont les contours et la profondeur poétique sont carrément exceptionnels. Ce thème est bel et bien une réussite absolue. Sens de l'espace et des silences, lyrisme et notes suspendue, son ciselé de la trompette, harmonies modales... Un engagement aussi. Mais, et c'est là le reproche principal: entre les plages, j'ai le sentiment que cette musique-là est bien trop répétitive, bien trop prévisible, laissant finalement trop peu de surprises et de souvenirs...