Je suis d'accord avec ce qui a été dit dans un précédent commentaire sur l'influence qu'a pu exercer sur Roger Leloup une célèbre aventure de Blake et Mortimer. Cependant il faut reconnaître que « L'énigme de l'Atlantide » est un album très pénible à lire (tartines de texte en style boursouflé, et dessins de plus en plus petits, qui par moments ne racontent plus rien par eux-mêmes et se révèlent purement illustratifs) et je soupçonne que Jacobs n'a pas été le premier à broder sur le canevas d'une civilisation cachée qui décide d'émigrer vers un territoire vierge ou vers une autre planète.
Leloup, quant à lui, rend cette base narrative très fluide, met dans ses bulles de bons dialogues, crée des personnages attachants. Les trois histoires qui composent ce gros album, étroitement liées entre elles, ont bien vieilli et passionneront encore longtemps les jeunes lecteurs de huit à quinze ans. Les personnages n'ont plus rien à voir avec ceux qui peuplent le monde, certes fascinant, de Blake et Mortimer. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer la psychologie de Khâny (sic ; c'est un nom extraterrestre...), notamment dans « Les trois soleils de Vinéa ». Cette Vinéenne, ayant quitté notre bonne vieille Terre à bord d'un vaisseau spatial pour retourner vivre sur sa planète d'origine, rencontre là-bas le père qu'elle n'a jamais connu et découvre que celui-ci n'existe plus que sous la forme d'un organisme cybernétique. Cette scène, très convaincante dans l'album - bien plus que dans le résumé que je viens d'en faire -, n'a pas grand-chose à envier au célèbre « Je suis ton père » du film L'Empire contre-attaque, sorti plusieurs années après ! Et il y a sûrement une réflexion à mener sur les enjeux latents de la structure familiale fabuleuse que forment les personnages de Khâny, de Poky et de leurs parents vinéens (deux soeurs jumelles quoique d'âges différents, une mère qui, grâce à une mise en léthargie prolongée, a pu traverser les ans sans vieillir et se réveiller en ayant le même âge que sa fille « aînée », un père omniscient réduit à n'être qu'une voix de synthèse...).
En outre, ce tome 1 est le seul volume de l'intégrale Yoko Tsuno qui ne contienne que de bons récits. Je recommande donc de n'acheter que celui-ci et de compléter sa collection par les albums Yoko Tsuno individuels n° 2 (« L'orgue du diable »), n° 5 (« Message pour l'éternité »), n° 7 (« La frontière de la vie », très beau) et surtout n° 9, « La fille du vent », une intrigue superbe, une fable sur les pères, le père biologique et le père imaginaire. Les neuf premiers albums de la série (on peut laisser le quatrième de côté) forment une oeuvre belle et profonde.