Disons-le d'emblée : jusqu'à la dernière ligne, il n'est pas possible de déceler sans ambiguïté si la première personne à laquelle l'histoire est racontée, est de sexe masculin ou féminin. A chacun d'en penser ce qu'il veut. C'est à la fois voulu et sans grande importance - à moins que ce ne soit justement de la plus haute importance. Comme on voudra. Ceci mis à part : celui - ou celle - qui entreprend de raconter, a également le sens artistique : « Si vous voulez que je vous raconte, mettez-moi du Schumann, la musique convoquera mes souvenirs. Des Lieder... » Mais que ce soit avec ou sans musique : les souvenirs qui, au bout de 60 ans, émergent des ténèbres et débouchent sur une confession générale, n'ont rien de très avenants. Sans ambages ni avertissement, il est par exemple évoqué comment Anne, l'une des deux s½urs, « adorait se faire pénétrer par l'ennemi », jour après jour - c'est du SS Volker Hammerschimmel dont il est question. Ce faisant, « elle était à l'image du pays : offerte ». Si tant de souvenirs liés à la Seconde Guerre mondiale sont à ce point scabreux, c'est qu'à cette époque, la mère-patrie n'était généralement que très peu mue par l'esprit de résistance : « La résistance s'organisait, mais elle ne me concernait pas : je n'étais ni israélite, ni communiste. Quant à mon patriotisme, il était comme celui de tant d'autres : mou ». Ne serait-ce que quelques décennies plus tôt, de telles confessions auraient certainement suscité des réactions houleuses, dans un pays qui n'admettait qu'une seule vérité, « celle des héros, des vainqueurs, des résistants de la première heure qui n'ont jamais eu autant de partisans qu'en 1945 ». Qui s'en prenait aux icônes de la Nation, ne pouvait qu'être épinglé. Puis le temps a passé, et avec le recul d'une soixantaine d'années, le contexte d'alors peut dorénavant être évoqué avec plus de sérénité. En fin de compte, ces confessions se limitent-elles à rafraîchir et déballer des souvenirs appartenant à un passé souvent peu glorieux, souvenirs qui n'intéressent plus grand monde parce qu'ils font étalage de bas-fonds sordides et de lieux communs entre temps ressassés à souhait ? S'agit-il par conséquent d'une histoire minable en tout point ? Justement non. Car plus l'environnement est malsain, plus grandes sont les chances de trouver une fleur vénéneuse qui, indépendamment de son origine, s'avère cette fois-ci être véritablement avenante. Et de fait : du climat si délétère et si tourmenté de l'époque émane cette fleur rare qui prend la forme d'un amour passionné et qui sera consommé jusqu'à la lie. Dit dans l'ordre : celui - ou celle - qui relate les événements et qui à l'époque dut, bon gré, mal gré, se « mettre à la disposition de l'occupant pour divers travaux de traduction et d'interprétariat », craque à la vue d'un prisonnier juif. Son évasion improvisée réussit, et sans trop y réfléchir, il est caché dans une cave à vin. Ce prisonnier se nomme Herman. « Herman s'écrivait avait un seul n, il y tenait beaucoup. J'ai mis longtemps à l'admettre. Pour moi, c'était un prénom allemand. En Pologne, de nombreux Juifs s'appelaient Herman. Herman était juif ». Tous les deux s'embrasent d'un amour passionné. Qui dure exactement deux ans, trois mois et deux semaines. Et qui ne s'alimente pas seulement de désirs charnels, mais également de nourritures spirituelles. « Herman lisait. Il mangeait mes livres le jour et me dévorait la nuit ». Un amour où la littérature allemande et le yiddish jouent un rôle non-négligeable. Et dont la marque est indélébile à vie, si bien que ne finissent par subsister qu'un seul désir et une seule certitude : « Ma place est près de Herman, nulle part ». Ainsi se dégage de cette histoire aux apparences galvaudées une dimension plus subtile et peu conventionnelle. C'est la force et le mérite de ce roman que de maintenir l'équilibre entre deux pôles antagonistes, entre des bas-fonds malsains et des envolées radieuses et d'éviter ainsi l'écueil du sentimentalisme. Le style narratif à la fois fluide, chaleureux et sobre y est aussi pour beaucoup. L'auteur parvient ainsi à livrer un roman captivant, bouleversant et riche en émotions. Qui devrait entre autres être du goût des amateurs et amatrices de Heinrich Heine.