Film testament de Rohmer, le métrage propose d'adapter le roman fleuve interminable de Honoré d'Urfé pour travailler ses préoccupations qui tournent autour du mystère amoureux ; le cinéaste pousse un peu plus loin la subversion en n'hésitant pas à passer par l'ambiguïté sexuelle pour révéler le sentiment amoureux. Ceci n'est qu'un détail, vraiment, compte tenu des réelles préoccupations de Rohmer dans ce film volontiers stylisé à la manière de Watteau ou du Fragonard, ce charme du rococo qui nous peignait les frais délices du bucolique, avec un trait discipliné dans les portraits, un temps où le (pré)romantisme était encore lucide ; ici, tout est soigné, épuré, jamais emmerdant, habité, sémillant presque.
L'initiation proposée par le druide est de passer le travestissement pour percer les amours-propres et les fausses rancunes. Ainsi, ce druide accueille avec une gravité contenue les errances d'un Céladon (Andy Gillet y demeure assez étonnant, je dois dire...), forcé par sa grandeur d'âme à errer dans sa forêt, en troubadour assez niais, respectueux du refus de sa belle à le voir suite à une jalousie mal justifiée.
La résurrection de Céladon, s'associant à son envie "d'être un" avec sa belle, inscrit le métrage dans une lecture chrétienne intelligente chez Rohmer. Le réalisateur privilégie un syncrétisme engagé avec le paganisme. Loin d'être un poème sur la liberté sexuelle comme aimeraient le voir les libertaires transgenres à la Decoteau (!) ou une célébration écolo de la nature, ce film chante la rencontre entre le chrétien et le paganisme, le Christ et Dionysos ; à travers cette société druidique, volontiers idyllique, Rohmer (ré)concilie les deux mondes dont l'un révèle l'autre et dont l'occasion est de célébrer le modèle français qui a eu cette tentative. Ils coexistent, faisant de Dieu l'incarnation de l'Amour caché qui tend à se révéler à mesure qu'il est repoussé par les hommes.
"Amour est un si grand Dieu qu'il ne peut désirer hors de soi-même.
L'amour se transforme en l'aimé et l'aimé en l'amant : ils ne deviennent qu'un.
Le corps est instrument de l'homme."
Très beau film.