Après une parenthèse romanesque enchantée ("Appelez-moi par mon prénom"), Nina Bouraoui renoue avec la veine autobiographique à travers une myriade de fragments diffractés, incandescents. A l'image d'un album dont les photographies se seraient éparpillées sur le sol, s'offrant au regard dans le désordre et le hasard, la mémoire s'attache à transcrire les souvenirs sans le souci contraignant d'une succession chronologique. Une idée luminescente: chaque instant, ainsi détaché, isolé, brille de l'éclat plus fort d'un flash. Le projet littéraire est ici d'autant plus abouti qu'il ne donne pas le sentiment d'une dispersion: chaque fragment est placé sous le signe unique du désir que l'écriture radiographie le long des différents âges de la vie. L'ensemble impressionne par la cohésion et la cohérence qui s'édifient au fil des pages. C'est l'enfance à Alger, solaire et tellurique, peuplée des terreurs sourdes que sécrète l'imaginaire. C'est la jeunesse des nuits parisiennes qui marquent l'entrée dans le destin homosexuel, tremblée dans ses prémices puis assumée avec superbe. Les années défilent comme la traversée d'une galerie de portraits de femmes, infinie déclinaison de lieux et de prénoms, ponctuée de blessures, jusqu'aux liaisons matures où les sentiments de plénitude et d'intimité s'ombragent de la conscience que les débuts sont déjà des fins, que les baisers sont des adieux. Ecrire, ce n'est pas seulement activer la mémoire de la peau. C'est peut-être, aussi, conjurer le spectre des chagrins à venir, prolonger, éterniser ce qui un jour sera rompu: "Je multipliais ses images en vue d'un manque prochain. Je rêvais de nous filmer ensemble, de fixer la vie en train de se vivre."
L'écriture est celle, libre, lyrique, d'une adolescente éternelle, une écriture sur laquelle les années n'ont pas de prise. Nina Bouraoui est animée, avec constance, du souci d'offrir à ses lecteurs des objets qui soient justes et beaux. Le secret de l'attrait qu'ils exercent est là: le temps passe, la sensibilité y demeure inchangée, juvénile. Amoureuse des corps, des villes, de la mer. Le désir peut changer de forme avec le temps, se couvrir de multiples reflets, le coeur de l'être, lui, est immuable, inaltérable. Le désir n'a pas d'âge. Une soif de vie et d'amour, qui était là, dès les commencements, dans la chaleur de la terre et des femmes de l'Algérie.
Ce livre est un talisman, à offrir, à la fin de l'adolescence, aux garçons qui vont aimer les garçons, aux filles qui vont aimer les filles: "Ce sont des gens comme les autres, avait dit ma mère. NON, elles n'étaient pas comme les autres. Mais comme moi. J'étais excitée d'échapper à la vie des autres. D'avoir à suivre un autre chemin que celui que l'on avait tracé pour moi. D'écouter mon coeur et ma peau. De ne pas regarder en arrière. D'avoir la certitude que le désir, dans notre cas, constituait une sorte de destin." C'est une voie d'accès privilégiée qui ouvre à tous les autres livres de Nina Bouraoui: "Nos baisers sont des adieux" condense magnifiquement et prolonge une oeuvre toujours plus lumineuse. Irradiant!