Extrait
Extrait de l'introduction
Faire le ménage est une activité ordinaire, répétitive et routinière. Elle scande le quotidien de l'univers domestique, loin des «grandes» questions économiques ou politiques. Du moins en apparence. Car le ménage est aussi un jeu de pouvoir qui renvoie aux rapports de genre, à la définition du travail et à sa division, bref, à une véritable économie politique. Les femmes, bien plus souvent que les hommes, ont la charge des tâches ménagères. Mais l'inégale division du travail dans les couples sous-tend une autre division du travail, extrafamiliale, qui mêle rapports de classes et de genres. C'est ce qu'engage le recours à une femme de ménage ou à une employée de maison. Qui occupe ces emplois ? Quelle valeur accorder à ces activités ? Sous quelles conditions déléguer ou non certaines tâches ? Les réponses à ces questions loin d'être anodines sont autant d'enjeux économiques, sociaux et politiques essentiels.
L'accomplissement régulier du ménage renvoie d'abord à la question de l'inégalité entre les hommes et les femmes. La croissance de l'activité professionnelle féminine n'a pas bouleversé l'ordre machiste, qui fait du ménage l'affaire quasi exclusive des femmes. Aucune évolution forte n'indique d'ailleurs l'avènement prochain d'un partage égalitaire des tâches ménagères. Sans doute des «nouveaux pères» existent-ils ; mais ils sont certainement plus nombreux que les hommes qui participent quotidiennement à l'entretien de la maison. Face à la persistance de telles inégalités, une solution existe, pour celles et ceux qui peuvent se l'offrir : externaliser les corvées en les confiant à une femme de ménage. Ce choix peut-il favoriser, à l'échelle de la société, une plus grande égalité entre hommes et femmes ? La question traverse les mouvements féministes depuis plus d'un siècle et elle est au coeur des débats contemporains sur la promotion par les pouvoirs publics des «services à la personne».
Au-delà des rapports de genre au sein des couples, cette question s'inscrit en effet dans le cadre des politiques de l'emploi. «Il suffirait que chaque ménage achète trois heures par semaine de services à la personne pour créer 2 millions d'emplois» (Debonneuil, 2006). Certes, l'entretien du domicile n'est pas le seul service à la personne, mais il en est un des principaux en termes quantitatifs. Externaliser le ménage serait alors bénéfique pour tout le monde : le secteur représenterait un véritable «gisement d'emplois» pour les salariées les moins qualifiées, et les services rendus faciliteraient la vie des femmes actives. Ce raisonnement justifie, depuis les années 1990, les nombreuses mesures incitant les particuliers à recourir aux services d'une femme de ménage. L'emploi dans les services domestiques a d'ailleurs cessé de décroître dans la plupart des pays de l'OCDE et connaît même dans plusieurs d'entre eux une vive croissance. Si cette rupture est particulièrement nette en France, elle est aussi perceptible en Belgique, en Espagne, au Portugal ou encore en Italie, où l'emploi direct auprès des ménages demeure élevé. À ce changement quantitatif s'ajoute une rupture plus franche encore dans les discours et les politiques publics : de secteur en déclin, les services domestiques deviennent autant d'activités à promouvoir, si bien qu'on assiste à une véritable revalorisation politique de la domesticité. La plupart des pays européens mettent alors en oeuvre des dispositifs spécifiques afin de la promouvoir : simplification administrative, subventions, structuration d'une offre nouvelle, recours explicite à une main-d'oeuvre étrangère, etc. Ce dernier point est d'ailleurs essentiel, car ces emplois domestiques sont largement occupés par des personnes immigrées : cela fait de la question du ménage un élément important, mais souvent passé sous silence, des politiques d'émigration-immigration.
Revue de presse
Astiquer, briquer, nettoyer : question mineure, penseront certains avec un brin de condescendance. Question éminemment politique, rétorquent François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau dans un excellent Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité. "Le ménage est un jeu de pouvoir qui renvoie aux rapports de genre, à la définition du travail et à sa division, bref, à une véritable économie politique", affirment ces deux économistes de l'université de Lille-1. Ils le démontrent avec talent dans un petit livre intitulé malicieusement Du balai. Loin de constituer une activité anodine ou insignifiante, le ménage est, selon eux, l'une des clés des inégalités hommes-femmes...
M. Devetter et Mme Rousseau plaident également pour que la politique de soutien à l'aide à domicile, qui coûte très cher, cesse de financer des services de confort qui ne bénéficient qu'aux ménages aisés - ménage ou cours de piano. Pour s'éloigner de ce modèle inspiré de la domesticité, il vaudrait mieux, selon eux, redéployer les budgets dans des secteurs qui présentent une véritable utilité sociale, comme l'aide aux personnes âgées dépendantes ou les services de soins et d'éducation aux jeunes enfants. (Anne Chemin - Le Monde du 31 mars 2011 )