A BOUT DE SOUFFLE est un film militant, un film de rupture avec le cinéma français des 50. La France produisait alors des films de scénaristes, écrits, rédigés, que venaient ensuite tourner des metteurs en scène talentueux, mais très respectueux du texte. Les stars étaient les acteurs, et les numéros d'acteurs. Dans UN SINGE EN HIVER, la star, c'est Bébel, Gabin, et les dialogues de Audiard, le bouquin de Blondin. Mais certainement pas Verneuil, dont le boulot reste très académique. Dans A BOUT DE SOUFFLE, avec le même Bébel, on ne retient qu'une chose : le nom de Jean Luc Godard.
Avec Godard, les scénarios, on s'en fout, y'en a pas, ou alors on l'écrit au jour le jour ! Bon, ce n'est pas tout à fait exact, car un scénar il y en avait un, assez précis (le synopsis était d'ailleurs de François Truffaut, Chabrol y a contribué aussi) mais il est vrai que certaines scènes ont été incorporées au dernier moment; ce sont surtout les dialogues qui sont écrits à la dernière minutes, voire, soufflés "en direct" aux oreilles des comédiens par Godard ! La bande son étant post synchronisée ensuite... La star, c'est le film en lui même, et la mise en scène, la forme. Pour A BOUT DE SOUFFLE Godard rend hommage au Film Noir, à Hawks, Lang, Bogart (Belmondo et ses clopes), mais surtout il casse les codes, réinvente une grammaire, une manière de raconter, de monter les images (raccourcir son film de 2h15 à 1h30 en coupant non pas des scènes entières, mais en coupant à l'intérieur même des plans ! C'est totalement inédit) d'empiler les pistes son (dialogue+bruitage+musique), de diriger les comédiens afin de trouver le sentiment, l'émotion juste. Toutes ces trouvailles sont aussi directement liées au manque de moyen, à la technique dont l'auteur (et son chef op' Raoul Coutard) dispose. Mais plus que tout, par les vêtements, les poses, les dialogues, les multiples allusions, jean Luc Godard a réussi à filmer l'air du temps, son temps, celui de cette jeunesse.
Mais Godard innove aussi dans la promotion du film, qu'il supervise, en réalisant lui-même la bande annonce (une oeuvre en elle-même), en invitant des journalistes sur le tournage, livrant ses secrets à la presse, organisant des avant-premières devant un parterre de star, en éditant un roman et une bande dessinée tirés du film et du tournage, en incluant au dossier de presse des citations qui encensent le film, et le trainent dans la boue ! Quand A BOUT DE SOUFFLE sort enfin sur les écrans, son réalisateur est déjà une star, le film déjà un évènement. Et le public se précipite en salle... C'est le triomphe du cinéma autant que du marketing.
A BOUT DE SOUFFLE est un film frais, nouveau, enthousiaste. Jean Seberg et ses journaux sur les Champs Elysées est trop craquante, Bébel et insolent à souhait, et tellement attachant, même avec sa gueule cassée. Le film reste moderne, dérangeant, insolent comme Michel Poicard, son héros, qui nous regarde droit dans les yeux et nous dit : "si vous n'aimez pas la mer, si vous n'aimez pas la montagne, la campagne, alors... je vous emmerde!". Ce n'est pas tellement l'histoire qui compte, ces aventures de Michel Poicard, recherché par la police pour avoir descendu deux motards, et qui trouve refuge à Paris. C'est ce télescopage de scènes (l'apparition de Jean Pierre Melville à Orly !), de personnages, de réflexions, d'attitudes, toutes ces petites choses que l'on ne voyaient jamais au cinéma avant.
Ce film a marqué les années 60, comme CITIZEN KANE les années 40. Il a surtout permis à des milliers de cinéastes en herbe, de se dire : moi aussi je peux faire un film, inventer, créer, innover, sans limite, sans peur des conventions. Et raconter mon histoire, ma vie, de ma manière. Et ce, partout dans le monde, aux USA, dans les pays de l'Est alors sous le joug communiste, en Asie... L'influence de ce petit film français, à tort qualifié d'intello, sur le cinéma mondial est immense. Qu'on le veuille ou non !
A BOUT DE SOUFFLE est une immense bouffée d'oxygène, un magnifique bras d'honneur au cinéma sclérosé. Godard retrouvera Belmondo dans PIERROT LE FOU, un métrage encore plus explosif et jouissif.