Un amour de livre! Ludique, drôle, attachant, drôlement intelligent, et sous ses airs de légèreté fantaisiste, plus profond qu'il n'y paraît... Comment ne pas succomber à l'attrait d'un titre aussi surréaliste que la photo qui l'illustre? Couverture irrésistible dont la lecture, au fil de dix histoires pleines de surprises et de trouvailles narratives, tient toutes les promesses de bonheur...
Hasardons une petite étude d'anthropologie de l'imaginaire pour vous éclairer. La chaussure se rattache au symbolisme du pied, à l'archétype de la Terre, et représente notre rapport à la réalité. Le toit, c'est le Ciel, l'aspiration de l'esprit à s'élever des objets terrestres. Le titre, ainsi élucidé, est une merveilleuse alliance de mots, un oxymore de l'imagination qui définit à la perfection le propos du livre, soit un petit précis d'équilibrisme élucubrant: à l'image de la récurrente chaussure-funambule au bord d'une gouttière, chacun cherche son équilibre entre Ciel et Terre, s'efforce d'échapper à la réalité triviale pour s'élever vers des sphères célestes, par les voies de l'amitié, de l'amour, de la quête philosophique ou de l'imaginaire. Comme dans ces jeux de la rêverie qui consistent à lire dans la forme des nuages le fond de sa propre psyché, la chaussure devient dans l'esprit de chaque personnage la projection, le support, le symbole de tout ce qui peuple la vie psychique, pensées, sentiments, délires, méditations. Réceptacle du rêve éveillé d'une petite fille soumise à l'enchantement de l'imaginaire de l'enfance, la chaussure figure, à travers le chant d'amour qu'une jeune femme adresse à son amant sans papiers - très émouvant "Chant de l'attente" -, l'emblème de la perte, de l'absence, l'unique trace d'une histoire que la réalité la plus brutale a vouée au chagrin... Pour une vieille dame octogénaire, c'est au contraire un objet qui la nargue de sa présence constante, la renvoyant amèrement à la solitude de son existence. Par quel détour imprévu la chaussure deviendra-t-elle l'objet de son salut, il serait criminel de vous le révéler...
Au centre du livre, un récit plus hermétique: la réécriture contemporaine d'un mythe antique, celui de Philoctète, héros de la guerre de Troie que ses compagnons ont abandonné blessé sur une île - encore une histoire de pied souffrant! - fait de la chaussure "l'élément tragique" par excellence, une illustration de l'essence de la condition humaine: son irrémédiable solitude. Comment adoucir le sentiment d'incomplétude existentielle? En cherchant "chaussure à son pied" -la femme de sa vie? Ou bien en jetant par la fenêtre son encombrante chaussure pour marquer sa volonté de fuir une vie superficielle et s'envoler vers les hautes sphères de la pensée philosophique? C'est hélas courir, encore une fois, le risque de "perdre pied"...
Avec ce décalogue souriant d'histoires à tiroirs qui s'ouvrent sur l'infini, Vincent Delecroix offre ainsi à ses lecteurs un objet sur lequel chacun est libre de rêver, penser et méditer à plaisir... Magique!