Ce premier album de Nico est aussi son plus accessible. Sans doute parce qu'il ne traduit pas encore la vision singulière, unique de la reine des neiges. On serait toutefois bien mal inspiré de le considérer comme un album de commande. Il s'agit d'une pure merveille, à la beauté déjà trouble et angoissante, comme si les tourments de la chanteuse étaient encore ici contenus en germe sous un halo de lumière vaporeuse. Cette lumière diffuse on la doit ici surtout à son compagnon du moment, l'excellent Jackson Browne, qui signe deux titres d'une puissance et d'une beauté éblouissantes : "These Days", dont les arrangements fastueux irradieront des formations comme Felt ou Belle And Sebastian, et l'héroïque "Somewhere there's a feather". Mais les compagnons de fortune du Velvet ne sont pas en reste (plutôt au rayon noirceur quant à eux, surtout Cale, bien sûr), John Cale offrant à Nico un "Winter song" qui donne déjà dans l'expérimentation, alors que la réunion des trois talents (Cale, Lou Reed et Nico elle-même) débouche sur un délire expérimental particulièrement osé, lequel n'a rien à envier à l'audace mortifère d'un "Heroïn" (écoutez le violon fou de Cale, ça ne vous rappelle rien ?), voire à la névrose obsessionnelle qui transit le mythique "Sister Ray" ! Une reprise brillante de Dylan vient agrémenter le tout, mais le clou de ce spectacle multiforme réside dans le dernier morceau du disque, peut-être le meilleur : Nico, sous la houlette du génial Tim Hardin, se fend d'un hommage à Lenny Bruce, le dépressif et marginal "comique" américain (auquel Bob Fosse a dédié un film remarquable en 1974), or cet hommage est profondément déchirant, à la fois lacrymal et extraordinairement digne, comme savait l'être Hardin. Une chanson magnifique qui, à elle seule, justifie le statut de chef-d'oeuvre de cette première oeuvre méconnue, mais que tout invite à redécouvrir sans délai (y compris son prix actuel, pour le moins modique !).