Lennie est effondrée depuis la mort de sa soeur Bailey. Une mort qu'elle refuse d'accepter, qu'elle encaisse avec douleur et horreur. Elle porte son deuil comme une seconde peau, revêt les vêtements de sa soeur, se passe en boucle la messagerie de son portable pour entendre sa voix, se niche dans le lit de sa soeur et s'accroche au petit ami de celle-ci. Toby. Un cow-boy sans son Stetson, un mythe rêvé, qui a ravi le coeur de Bailey. Aujourd'hui Toby est également inconsolable, déboussolé, paumé et désarçonné. Il a le mal de vivre sans sa moitié. Il vient souvent chez Lennie, qui vit avec sa grand-mère Manou et son oncle Big, dans la maison du bonheur, la maison du chaos, auréolé d'un jardin paradisiaque. Il faut voir les rosiers de Manou, dont il est dit dans la région qu'ils auraient un pouvoir aphrodisiaque.
Le tableau paraît idyllique, le décor est planté pour inspirer la beauté et l'amour, la vie a été belle et magnifique, seulement depuis la mort brutale de Bailey, c'est la pente raide. La maison a perdu de son âme, même les plantes sont malades, chacun cache sa douleur et le quotidien de Lennie a perdu le nord de sa boussole. Petite soeur, admirative et fascinée par son aînée, Lennie a vécu dans l'ombre de Bailey. Sans elle, elle se sent dépossédée, mise à nu. Forcément, tout lui fait mal. Elle n'affronte pas la réalité, le chagrin. Elle refuse de partager ce qu'elle ressent, n'a pas envie de parler de ses émotions, elle s'isole, renonce même à la musique, qui était sa raison de vivre. Alors, lorsque Toby tombe dans ses bras en pleurant, elle comprend ses larmes et sa détresse. Par contre, elle ne comprend plus pourquoi ses sens sont soudainement en éveil. Pourquoi elle se voit le corps et le coeur chamboulés, poussés vers le petit ami de sa soeur, se jetant dans ses bras, répondant à ses baisers, à sa passion naissante.
Lennie a honte. Cette pulsion n'a pas de sens, c'est contre-nature, et puis elle s'en veut. Sans compter que dans sa vie, un autre garçon vient aussi de faire son entrée, occupant une place primordiale. Il s'agit de Joe, lui aussi un musicien, il vient d'arriver au lycée, il est charmeur et charmant. Il a un regard avec de longs cils qui envoie Lennie au septième ciel, un simple sourire de sa part, notre demoiselle est cuite. Ses sentiments pour lui se renforcent, elle se sent revivre, heureuse mais coupable. Est-il permis d'avoir autant de bonheur alors qu'elle pleure la perte de sa soeur ?
Quel terrible petit roman. Il vous parle de ces sensations vécues dans un grand souffle de passion, l'amour, la musique, l'absence, la mort, la jalousie, la honte, la culpabilité, etc. Tout est ressenti puissance 1000. Point de demi-mesure. Point de raison. Juste de la poésie, de l'évocation, de la passion avec pour référence les amours contrariées de Cathy et Heathcliff, les amants maudits des Hauts de Hurlevent. Follement romanesque et romantique, poignante et exaltante, l'histoire de notre John Lennon (aka Lennie) nous touche et nous bouleverse, son chemin vers la guérison (ne pas s'en vouloir d'être en vie et heureuse sans sa soeur décédée) est parsemé de petits cailloux, de petits bouts de papier sur lesquels l'adolescente griffonne ses états d'âme, ses bouts d'elle avec ou sans sa soeur lâchés au vent, confiés dans le vide, égarés volontairement pour que ses pensées sortent d'elle et ne l'enferment plus.
C'est frais, poétique, émouvant. Beau comme la vie, avec ses hauts et ses bas, ses coups durs, ses éclats, ses trahisons, ses révélations. J'ai aimé ... comme le goût des baisers de Joe et Lennie qui atteignent le firmament. Mention spéciale pour la grand-mère et l'oncle de Lennie, pour Sarah, sa meilleure amie, pour Joe et ses frères, tous plus renversants les uns que les autres, pour la musique aussi, dont la puissance d'évocation frise l'érotisme, comme le souffle du vent dans les arbres de la forêt, et pour le jardin de Manou aussi, pour sa douce et tendre excentricité.