L'alcool, l'auto-dérision, l'ironie et le vulgaire sont, après l'épisode traumatique qu'est la guerre coloniale en Angola, les leitmotiv du comportement et sont également les quasi seuls moyens de communiquer du narrateur-personnage -au risque sinon, de sombrer dans le mutisme complet-.
Lui, un ancien médecin revenu de ce "trou du monde" qu'il désigne, car étant portugais, par une expression proverbiale, comme : "trou de Judas" / "cul de Judas". En définitive, il s'agit là de qualifier; par cette expression typiquement portugaise,le "bourbier", "l'infâme" dans lequel, lui, médecin et ses acolytes sont pieds et poings liés. Souvenirs traumatiques d'une guerre expansionniste qui reflètent "un certain impérialisme européen" qui, pour les portugais est hérité et perpétré du et par le professeur Salazar.
Il faudra attendre 1974 et le sursaut de la Révolution des Oeillets pour voir s'estomper cette mainmise portugaise, qui laissera, somme toute lieu à... une nouvelle guerre, guerre civile angolaise cette fois-ci, régulée finalement par l'ONU en 2002 -via la signature d'un accord de paix en Angola-; à Luanda.
Le lieu de la rencontre, dans ce livre, entre le narrateur-personnage et la femme -l'inconnue langoureuse qu'il s'agit de séduire- est celui de l'anonymat: un bar, où les heures se succèdent étayant le discours rageur et musclé du narrateur personnage, à la dérive; petit à petit desinhibé par l'alcool.
Il va s'agir métaphysiquement, par des réflexions qui cassent le littéral, les digressions perpétuelles et inattendues, de redécouvrir une essence pour le pronom "ON". Qu'est-il réellement, ce "on"? Quel statut existe- t-il au travers de ce livre, au regard du narrateur-personnage, et, depuis cet épisode bouleversant de l'Angola, du "On"? Qu'évoque-t-il désormais? Le "On" de la communauté a-t-il encore et toujours un sens dans l'après? Le "On" -plus restreint- entre le narrateur masculin et la femme inconnue soutenant -ou ponctuant du regard les interventions ou morceaux d'anthologie du personnage principal narrateur (puisqu'elle est seulement in absentia)- la conversation a-t-il un sens, reflète-t-elle toujours un "on" au sens du "commun", de "l'ordinaire"?
Des lors qu'est présenté là un monologue, que représente encore une fois le "On"?
Le livre d'Antonio Lobo Antunes est incisif et parsemé d'humour noir. Il scande les désillusions que colportent les mentalités belliqueuses, ce, à travers une voix de l'antimilitarisme; voix du pamphlétaire, donc engagée.
Le cul de judasCette plume engagée donnera lieu à l'adaptation théâtrale:une mise en scène, adaptée et jouée par François Duval, fin 2006.