Le livre est un portrait, le portrait d'un être à part.
A. I. Loujine est un être incomplet. Il souffre manifestement d'une forme d'autisme qui tient son esprit à l'écart du monde réel.
Rien ne l'émeut vraiment, rien ne le concerne, le monde extérieur et son agitation ne l'atteignent pas. Il est étranger à ce monde.
Seul une chose a réussi à le sortir de sa froide prison d'indifférence et de solitude, les échecs. Par les échecs, il trouve un objet qui le sort un peu de lui-même, quelque chose qu'il comprend et maîtrise enfin. Quelque chose dont les règles sont enfin simples, claires et immuables. Quelque chose dans lequel son esprit peut enfin s'investir.
Les échecs sont une raison de vivre.
Mais voilà, Loujine ne vit pas, il joue aux échecs et accessoirement, vit.
Loujine s'est jeté avec un appétit vorace sur ce jeu mais à la longue c'est le jeu qui dévore voracement sa vie et son esprit, devenant littéralement la seule chose habitant ses pensées.
Sa santé mentale et physique sont en danger et des choses doivent changer s'il ne veut pas être échec et mat dans la vie réelle.
Pour survivre, Loujine va devoir s'éloigner des échecs, mais comment fuir ce qui a remplit votre vie, ce qui vous a construit et a été votre principale source de bonheur ainsi que votre unique moteur dans la vie ?
Il croise la route d'une jeune fille à l'instinct protecteur
exacerbé et touche son coeur. Emue par sa souffrance et encore
plus par sa totale vulnérabilité, cet homme pathétique, brillant et dominateur dans son domaine et totalement perdu hors de celui-ci, stimule ses instincts protecteur et maternel (syndrome de l'infirmière).
Ce personnage, laid, sale et terne, révéré comme un des plus grands maîtres d'échecs au monde, est totalement inadapté et inepte mais il représente aussi quelque chose de mystérieux et de fascinant pour elle et rapidement elle s'entiche de lui, au grand dam de sa famille.
Ils se fréquentent, se marient et elle s'évertue à le tenir loin de sa passion dévorante et à l'occuper.
Et bientôt les échecs ressurgissent "sans les échecs", la partie n'est plus sur l'échiquier mais dans la vie.
La partie était dès le début mal engagée, et notre maître d'échecs va devoir trouver la parade à sa situation. Loujine va devoir trouver une défense efficace à la combinaison de coups qui se joue contre lui.
V. V. Nabokov a écrit ce livre en 1929, vers 30 ans. C'était une de ses premiers romans Russes.
Ce n'est pas un hasard si Nabokov a choisi de nous conter la vie d'un maître d'échecs car il était lui-même passionné d'échecs et a aussi publié des problèmes d'échecs.
Mais le livre n'est que superficiellement dédié aux échecs, il s'agit surtout du récit de la vie d'un individu anormal et de son destin dans un monde qui n'est pas fait pour lui.
J'ai aimé ce livre et l'on retrouve parfois les subtiles trouvailles Nabokovienne, mais ce n'est pas le livre de Vladimir Nabokov qui m'a le plus impressionné. L'auteur n'est pas, à mon avis, encore arrivé au sommet de son art.
Ce n'est pas une raison pour ne pas ajouter Loujine et ses déboires à votre bibliothèque car malgré les défauts rédhibitoires de sa personnalité, ce personnage suscite aussi la pitié et la compassion, et l'on veut savoir ce qu'il adviendra de cet individu à part des autres.