Ici réside le jazz (i.e. de la musique improvisée, sur une base interactive, et dans une intercréativité revendiquée, comme un nouveau concept), une expression qui mérite néanmoins quelques débroussaillages. Daniel Humair, peintre et batteur genevois, oscille depuis des années (40, en fait), entre sessions prestigieuses (Martial Solal, Eric Dolphy), et toiles où s’épanche son goût pour l’abstraction figurative. Peut-on colorer des tambours, et faire swinguer le pinceau ? Il répond par l’affirmative. Le saxophoniste ténor Tony Malaby, quittant son Arizona natale, a croisé la route harmonique de figures prééminentes comme Charlie Haden ou Paul Motian. Peut-on rester curieux et inventif en pareil voisinage ? Il répond par l’affirmative. Le contrebassiste Bruno Chevillon n’éprouve pas un amour exclusif pour son instrument et le jazz, mais goûte également la photographie, la musique classique (dans le droit fil d’études au Conservatoire d’Avignon), et la compagnie du clarinettiste Louis Sclavis. Peut-on, après avoir proposé un projet en solo autour de l’œuvre de Pier Paolo Pasolini, intégrer son énergie et sa musicalité dans le format d’un trio ? Il répond par l’affirmative.
Les trois musiciens s’installent donc il y a quelques mois dans un studio, et concoctent un rituel inimaginable aujourd’hui : une création immédiate, improvisée, et spontanée en douze pièces. Certains craindront l’aridité, voire le challenge uniquement intellectuel, ou un nombrilisme complaisant. Il n’en est rien : l’inspiration, charnue, éruptive, et sensuelle, prend appui sur le caractère hiératique de la petite formation, pour en exsuder l’essence sans affèteries. Et ce que l’on retient de cette aventure de moins d’une heure reste le lyrisme du saxophone, la pulsion tellurique de la contrebasse, et la pyrotechnie géométrique des percussions. Puis la force signifiante des trois pupitres, unis dans la même quête créative. Pas un seul instant on ne déplore l’absence du piano, convaincu à la fois par l’originalité de l’entreprise, et l’extrême complicité/complémentarité de ses artisans. Emplir l’espace sonore sans redites ni facilités est la gageure ici brillamment relevée.
Un album pour décaper la patine des habitudes quotidiennes, et décrasser les conduits auditifs de trop de musiques convenues, dérangeant comme un vaste déménagement, et enrichissant tout autant.
Christian Larrède - Copyright 2013 Music Story