Idées clés, par Business Digest
L'idéologie et l'utopie sont des phénomènes ambivalents.
S'ils sont surtout considérés comme des phénomènes négatifs, parce qu'ils déforment la réalité ou s'en éloignent, l'idéologie et l'utopie doivent également être analysés comme des phénomènes positifs, c'est-à-dire comme des processus susceptibles de constituer la réalité ou de la réfléchir.
Notre rapport à la réalité est d'ordre symbolique.
L'idéologie est considérée comme une distorsion de la réalité. Or, il est impossible de comprendre comment la réalité peut se transformer en idée, ni comment elle peut être déformée, si on ne prend pas en compte le fait que la réalité sociale a au fond une structure symbolique. Avant d'être déformatrice, l'idéologie est d'abord constitutive de notre rapport à la réalité.
L'utopie peut avoir un rôle critique.
L'utopie n'est pas seulement la construction d'un système qui s'éloigne de la réalité ; c'est depuis l'utopie, depuis le non-lieu fictif qu'elle produit, que nous pouvons réfléchir notre réalité sociale, et que nous pouvons juger les déformations idéologiques dont un pouvoir peut être affecté.
--Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.
Business Digest
L'idéologie et l'utopie est un livre dont l'abord paraît difficile, mais la richesse qu'on y trouve récompense l'effort de l'entreprendre.
Comme le souligne Paul Ricoeur, «Idéologie» et «utopie» peuvent être considérées comme deux notions positives. N'en déplaisent à ceux qui préfèrent se dire gouvernés par le principe de réalité... Elles offrent ainsi des perspectives différentes de compréhension d'un monde dans lequel nous vivons, y compris pour les jeux de pouvoir et de fonctionnement de l'entreprise. Elles ont par là un caractère opératoire.
Pour l'entreprise ou en économie, ce qui compte c'est la réalité exprimée sous forme de chiffres, de ratios, de statistiques, sur la concurrence, les marchés... chacun veille à ne se référer ni à l'idéologie, ni à l'utopie considérées comme l'oeuvre de doux rêveurs, ou même de «dangereux individus» et surtout n'apportant pas de résultats tangibles. Mais, si en suivant le cheminement de la pensée active à travers le livre, on considère l'idéologie et l'utopie sous leur angle positif qu'en est-il ?
L'idéologie, dans son sens d'intégration devient un concept explicatif pertinent. Car qu'est-ce qui fait le ciment d'une entreprise, sa capacité à se considérer comme une entité ayant son identité propre, sinon un référentiel commun ? Or l'idéologie peut se reconnaître dans la manière de penser des cadres dirigeants, la manière dont ils entraînent par mimétisme les autres à leur ressembler tout du moins dans leur comportement pour progresser.
C'est aussi une manière de comprendre les règles implicites - objet d'une étiquette très précise et codifiée - de fonctionnement d'une organisation. Bien que non écrite, elle est une forme de référence, elle sous-tend les décisions, elle est omniprésente. Bien que niée, elle est si prégnante qu'il est possible de se demander si elle n'est pas plus que la réalité. Dans d'autres sociétés, ces codes sont écrits. N'y a t'il pas un serment juré en entrant dans les entreprises japonaises ?
On peut donc dire que c'est à travers cette grille de lecture implicite que la réalité de l'entreprise est observée. En ce sens l'idéologie est dominante car elle est partagée par le plus grand nombre. C'est le principe d'inclusion, celui qui n'adhère pas est exclu. Même l'opposition des syndicats est du domaine de l'inclusion. C'est pourquoi les syndicats peuvent difficilement sortir du jeu de l'opposition univoque vis-à-vis des dirigeants. Ils sont difficilement les inspirateurs d'idées véritablement novatrices. Dans le cas contraire on peut observer les conflits de pouvoir que cela engendre à l'intérieur du syndicat lui-même.
Mais imaginons maintenant que l'entreprise reste soumise au «principe de réalité» et à l'idéologie, facteur d'intégration, comme il a été proposé. Peu à peu l'imagination s'endort, l'entreprise risque de se scléroser et d'en mourir.
L'utopie propose en ce sens une recomposition de l'entreprise dans le temps et l'espace. Que pourrait-elle être, si on l'invente différente, rêvée, par le recours à l'intuition. L'appel à cette forme de création permet d'imaginer une entreprise différente pour le futur. Cette création est un moyen d'influer sur l'avenir.
Mutatis, mutandis, la création de produits nouveaux procède un peu de cette folie créatrice. Certains paris de créateurs qui ont inventé des produits, tels la montre Swatch, ont permis un fort développement. Les «utopistes» peuvent inspirer les stratèges, ou ouvrir une brèche dans la représentation collective liée à l'idéologie. La NASA qui inclue dans ses équipes de chercheurs au moins un poète, n'a-t-elle pas intégré de facto cette façon positive de considérer l'utopie ? Ainsi si l'idéologie contribue à être le ciment, l'utopie permet-elle à l'entreprise d'inventer son avenir.
Quant à l'individu lui-même, Nietzsche dans sa création de l'homme nouveau ne fait-il pas appel à la description d'un processus du même type ? Et si la comparaison n'est pas trop osée, l'homme ne se construit-il pas en tension entre ces deux opposés ? Le pôle «idéologie» qui permet d'adhérer aux règles minima de vie en société, de nous référer à ce en quoi nous croyons, et le pôle «utopie» qui nous permet d'explorer «les possibilités latérales du réel» et de nous faire avancer ?
Ce livre, par l'appétit qu'il crée, pour la réflexion qu'il suggère, permet à chacun de s'adapter au monde en mutation constante et de rester le créateur de son devenir. -- Marie José d'Andrade --
--Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.