L'espoir est une denrée qu'Annie Ernaux délivre avec la plus rigoureuse parcimonie. Dans
Se perdre, journal intime où
Passion simple (1992) prit sa source, elle se montre particulièrement avare. On pense à certains maîtres japonais, tel Kawabata, sorciers du genre : neige et ciel de cendre. Mais Annie Ernaux y apporte sa révolte : elle griffe la neige. Et laisse quelques lambeaux de chair collés au métal froid des lignes. Car jamais on ne saurait parler de chaleur dans cette évocation d'un amour pourtant torride. Ombres tourmentées, privées de tout appui, au point de paraître flotter, indéfiniment, les êtres – elle, et lui, son amant, de passage, comme on dit d'un cargo ou d'un train – y montrent une grâce glacée, y expriment une souffrance marmoréenne. Car Annie Ernaux ne joue pas, jamais – ni à vivre, ni à écrire. Elle s'engage, avec la férocité d'une guerrière, dans ce texte farouchement maîtrisé, cette mince fente de feu et de givre incisée dans un monde d'absolues ténèbres.
--Scarbo
--Ce texte fait référence à l'édition
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Il y a une dizaine dannées, Annie Ernaux publiait un petit livre en forme de déclaration,
Passion simple. Aujourdhui, elle nous livre le matériau brut de ce roman,
Se perdre, qui, outre les quelques pages dintroduction, se veut le journal de cette passion, consigné minutieusement jour après jour - Annie Ernaux tient son journal depuis ses seize ans. En mettant en lumière ce court opus au regard de sa matière première, lauteur donne à penser, sur lamour dabord, ou plutôt ce sentiment dangereux dappartenance, sur la littérature et le besoin décrire, ensuite. Durant toute son histoire avec « S », son amant russe, lauteur se trouve justement dans limpossibilité décrire autre chose que des commandes et ce journal, qui offre une « vérité autre » que celle de son roman ultérieur, néanmoins autobiographique.
Si
Passion simple était un véritable concentré, elliptique et poétique, dune histoire damour que chaque lecteur pouvait sapproprier,
Se perdre est une histoire singulière, histoire vécue et soufferte. Dun côté le travail de lécrivain, de lautre celui de la femme. Encore que cette dichotomie commode ne sapplique pas au travail dAnnie Ernaux. Les deux ouvrages se répondent, créant une passionnante et vertigineuse mise en lumière du travail de lauteur. Dune très grande pureté formelle, les deux ouvrages senchâssent pour livrer deux aspects dune même histoire.
A posteriori, on finit même par douter quil ny ait une quelconque spontanéité dans ces deux ouvrages, tant lemboîtement semble parfait, quoique jamais pesant. Annie Ernaux joue sur un décalage des temps de la narration. Ainsi
Passion simple (Passé simple ?) nous disait une histoire à limparfait.
Se perdre joue, quant à lui, de linfinitif et du temps présent, un présent à valeur dintemporel. Des décalages temporels entre les romans, et au sein même des ouvrages, comme pour dire ce temps autre de la passion : « Jai mesuré le temps autrement, de tout mon corps ».
Mais il y a également derrière cette recherche stylistique une volonté affichée de sextraire de ce que lon attend delle en tant quécrivain. Parlant délèves de littérature qui disent à la narratrice que « lon doit écrire au présent ou au passé simple », elle répond : « Jécris au passé composé parce quon parle au passé composé. » Annie Ernaux ne cherche quà rendre compte le plus fidèlement possible de la vérité des sentiments et des possibilités infinies de la littérature.
Plus que lhistoire, banale et sublime à la fois, de la passion dune femme et dun homme marié, Annie Ernaux réalise avec ces deux opus le rêve caché de tous les lecteurs : leur faire pénétrer les secrets de lécriture. --
Chloé S.--
--Ce texte fait référence à l'édition
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