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4.0 étoiles sur 5
Quignard ou la mise au tombeau, 15 novembre 2002
Grand cru de la rentrée littéraire et lauréat du Goncourt, le dernier Quignard est en vérité un triptyque tout particulier. Fait d’annotations, de pensées, de fragments, de micro-récits de vies enchâssés et anonymes, Dernier royaume répond d’une architecture mobile, souple, fuyante presque au regard de ces 800 pages. Ce parti-pris esthétique n’est sans doute pas sans refuser au lecteur un plaisir immédiat et cette « somme » ne laisse pas davantage de prise au critique – perplexité des contemporains comme retour du boomerang –. Il faut bien avouer que Quignard est orphelin des grands messes médiatiques de la rive gauche, du brouhaha et du « ça parle » des autoroutes littéraires et autres foires mondaines (les déficits littéraires). Le résultat est une œuvre qui a de quoi laisser perplexe et qui ne manquera pas de décourager la culture populaire. Avec Quignard, on rompt avec les exigences canoniques du récit pour entrer dans un mode d’appréhension (un mode de saisie) plus subtil, davantage concerté et analogique qui ouvre un espace poétique. Le peu-à-peu, les matrices de récits désamorcées par les petites morts successives de la narration, le « manque à clôture » dessinent une fragmentation du discours qui n’est pas une entreprise de négation de l’architecture littéraire : elle est précisément une distribution de la forme (la culture en acte). Ce qui renvoie tout aussi bien au désir de légitimité puisque la forme devient une qualité de la mémoire (de la vie) qui démantèle les grands récits. Dernier royaume est un démantèlement de la Fiction qui se donne toutes les apparences d’une réduction de la part immotivé (arbitraire) du signe. En revanche, Quignard n’est pas un postmoderne, ce moment de la littérature qu’il ne désigne jamais directement mais qu’il lapide d’une phrase : « Il faut aimer l’irréversible. Il faut creuser l’écart entre l’événement et le langage ». Partagé entre le classique et le moderne, Quignard n’est pas davantage un avant-garde et rien, ici, n’est inventé : Quignard est un anachronique et le fragment est ce qui reste quand on a tout oublié. Il légitime ainsi une lecture discursive à entrées (disparitions) multiples, une arborescence activable à chaque moment de lecture(s). Avec Dernier royaume, on ne commence jamais rien, tout au plus fait-on semblant. Obstinément, Quignard n’est pas un postmoderne. Nul trace (soupçon) d’ironie, la forme se donne sans détour sarcastique et désenchanté et l’on soupçonne le prix de son effort parce que cette forme est vitale en qualité de dépositaire (gestionnaire) de la mémoire. Sous ses apparences de pensées d’archivistes, Dernier royaume embraye ainsi un effet de continu, comme une fable fuguée. Le travail de condensation propre à cette écriture est nostalgie suturante qui métamorphose le presque perdu (le souvenir, le regret) en grande fresque de la mémoire. Ainsi, cette prédilection pour les anonymes exemplaires – Marc Antoine Charpentier ou Saint-Cyran –, et les célèbres anonymes – Rembrandt ou Van Eyck – qui figurent le sentiment du vécu. S’il n’y a pas de traces d’ironie, c’est que le passé n’a rien de l’hégémonique. Le presque rien, s’il soutient le sentiment du vécu, ne vaut et ne se ramène qu’en se mesurant à celui de la perte. Le paradoxe de ce dispositif, c’est qu’il se construit lui-même dans ses tentations de basculer dans son impossibilité (son fantasme). Ces fantômes de la scription, illustres et célèbres anonymes, ces lieux d’errance fondent un même rapport à l’écriture. Finalement, ce grand fantôme de la scription, c’est la littérature elle-même. En assurant un monde ténu de poésie, en assurant la communication réciproque de toutes les essences particulières, la poétique de Quignard est ce « bonheur d’expression » que promet défi d’avoir, pour la littérature, un objet. Représenter constituerait une menace pour l’intégrité d’un mouvement qui doit revenir à son origine, à sa source « primitive et immémoriale ». Comme la poésie mallarméenne qui « n’est jamais que l’éclat de ce qui eût dû se produire antérieurement ou près de l’origine », l’écriture de Quignard est à rebours. Voilà l’exigence qu’il ne faut pas méconnaître : le ramassé de cette écriture, l’absence du circonstanciel et de l’anecdote, le refus des mystiques faciles (Begbeider) dégradées en systèmes philosophiques, les minimalismes d’un Deville, Toussaint ou Chevillard, les préformes en devenir se supportent et se conjoignent : stupeur des contemporains – pour tenter de revenir à l’immémorial : « Pour faire affleurer l’originaire il faut aller à la source. Ce sont les rêves, puis les mythes qui ont créé les premières séquences d’images capables de faire ressentir les expériences fondamentales » confiait-il récemment à Catherine Argand (Lire, sept). Du vécu à l’écrit, comme de la vie enfin réellement vécue de Proust à la vie réellement rêvée [impossible] de Quignard, il y a bien là quelque chose de classique – hors-mode – : une conviction si impérieuse que si quelque chose comme la littérature doit exister, c’est uniquement en mémoire, pour mémoire. Peu importe alors que le verbe lire ne supporte pas l’impératif, je crois qu’il faut aimer Quignard. Olivier Sécardin
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