Neal Stephenson décode Cryptonomicon

Avec le succès de L'Âge de diamant et du Samouraï virtuel, la SF s'est trouvé un nouveau grand nom : Neal Stephenson. Celui qu'on salue comme le successeur de William Gibson crée des univers délirants, à la mesure de son imagination foisonnante, mais en gardant toujours une grande crédibilité. Comment travaille-t-il ? Quelles sont ses sources d'inspiration, ses passions... ? Neal Stephenson se livre sans cryptage.


Amazon.fr: Est-ce que Cryptonomicon est le titre d'un livre qui a vraiment existé ?

Neal Stephenson: Non. Ce roman, Cryptonomicon , est le numéro un d'une série d'aventures qui aura pour toile de fond l'art et les secrets du codage au cours des siècles. Comme fil conducteur, j'ai imaginé un livre du même nom, lequel, selon le récit, aurait été écrit au XVIIe siècle par un savant anglais : une sorte de recueil talmudique des connaissances ancestrales sur la cryptographie qui aurait été enrichi progressivement par la suite. Il est très peu question de ce recueil dans le roman lui-même. Il est simplement mentionné une ou deux fois dans la partie qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, les militaires s'en servant comme manuel d'entraînement. Quand, dans le récit, on en arrive à notre époque, le recueil a déjà été scanné. J'ai fait beaucoup de recherches pour m'assurer que je ne reprenais pas de titres déjà existants et je n'ai trouvé aucune référence à un livre qui porterait ce nom. Je cherchais, pour intituler cet ouvrage fictif du XVIIe siècle, un nom qui évoquerait l'un de ces vieux grimoires aux titres latins ou grecs.

Amazon.fr: Combien de livres prévoyez-vous pour cette série ?

N. Stephenson: En fait, je ne veux pas avancer de chiffre précis. J'essaie d'éviter la trilogie. Je n'ai rien contre les trilogies mais il me semble que l'idée de cycle ou de série conviendrait mieux, d'une part parce que je ne sais vraiment pas combien j'en écrirai, d'autre part parce que la notion de trilogie suggère un rapport plus étroit entre les différents volumes. Je voudrais que chacun de mes livres puisse être lu pour lui-même, sans qu'on soit obligé de se référer aux autres pour comprendre l'histoire.

Amazon.fr: Il ne s'agit plus ici de pure science-fiction ?

N. Stephenson: Ce n'est pas comme ça que je vois les choses. Ce qui m'intéresse dans la science-fiction, ce n'est pas tant un domaine que le regard que celle-ci permet de poser sur toute chose. Il arrive que des auteurs de science-fiction abordent des sujets qui ne relèvent pas à première vue de la science-fiction - des fictions historiques par exemple. Le roman détonnant de Sterling et Gibson, La Machine à différences, en est un des meilleurs exemples. C'est un peu ce que je tente de faire ici, sauf que la période historique à laquelle je me réfère est beaucoup plus récente, puisqu'il s'agit de la Seconde Guerre mondiale. Cela peut paraître étrange mais quand j'écris, je ne me pose jamais la question du genre dans lequel on pourrait classer mes livres. Ce n'est pas mon métier. Classer les livres par genre, cela a du sens pour ceux qui les vendent mais pas pour ceux qui les écrivent. Moi, je ne fais pas de différence entre mes romans. Par exemple, l'un de mes premiers livres, Zodiac , se situe à notre époque, mais pour moi cela ne change rien et je ne sais jamais vraiment si je suis en train d'écrire de la science-fiction ou non.

Amazon.fr: Comment avez-vous procédé dans vos recherches pour être aussi précis sur la Seconde Guerre mondiale, le codage et tous les éléments historiques de votre livre ?

N. Stephenson: De façon très simple, en lisant des ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale et sur l'histoire du codage. L'article que j'ai écrit sur le câble sous-marin pour la revue Wired m'a fourni l'occasion de visiter des lieux intéressants dans le monde et de rencontrer des gens passionnants qui s'y connaissaient sur ces questions. J'aimerais pouvoir vous raconter des anecdotes plus excitantes mais, au bout du compte, ce ne sont que des recherches.

Amazon.fr: Et pour les scènes dans les sous-marins ?

N. Stephenson: Je suis allé à Chicago où il y a un sous-marin allemand dans la cour d'un musée. Il a été capturé pendant la guerre, remorqué par voie fluviale jusqu'au lac Michigan, puis chargé sur un train pour finalement échouer dans la cour de ce musée. Une bonne partie du vaisseau est fermée au public mais on peut quand même faire un petit tour guidé à l'intérieur. Je me suis inspiré de cela, j'ai vu le film Das Boot (Le Sous-Marin ), et puis j'ai lu un certain nombre de récits. Il faut dire que beaucoup de ceux qui ont vécu cette expérience ne se sont pas fait prier pour la raconter par écrit. Voilà comment j'ai procédé.

Amazon.fr: Dans votre livre, le business plan de la start-up est particulièrement bien vu - et amusant. De quoi vous êtes-vous inspiré pour écrire cela ?

N. Stephenson: En fait, j'avais déjà essayé de rédiger quelques business plans pour moi-même. Je suis un peu un touche-à-tout. À une certaine période de ma vie, le seul moyen que j'avais trouvé pour justifier ma façon de dépenser mon temps et mon argent, c'était d'arguer que j'essayais de monter une petite boîte axée sur les nouvelles technologies. Ce qui, avec le recul, m'apparaît tout à fait grotesque. Cela dit, dans les années quatre-vingt, j'ai effectivement tenté de monter une ou deux sociétés liées aux nouvelles technologies, ce qui m'a donc amené à rédiger quelques business plans . Quand j'y repense aujourd'hui, j'en ai des sueurs froides.

Amazon.fr: Le personnage de Lawrence Waterhouse vous a-t-il été inspiré par une personne réelle ?

N. Stephenson: La réponse classique à une telle question c'est que les personnages résultent du mélange entre différents individus existants, ce qui ne me semble pas très satisfaisant pour expliquer la naissance d'un personnage de roman. Car cela voudrait dire qu'on pourrait rapporter chaque trait de caractère du personnage, chacun de ses actes, à un élément réel, ce qui est loin d'être toujours le cas. Quand on écrit des romans, il y a toujours un moment où nos personnages commencent à nous échapper et se mettent à agir d'une façon qu'on n'avait pas forcément prévue ni même souhaitée. Et après, il faut bien faire avec. On peut essayer d'inventer des personnages plausibles qui auraient pu exister dans la réalité, mais ensuite, il faut les laisser agir à leur guise et attendre de voir ce qu'ils deviennent. C'est le cas pour Waterhouse comme pour la plupart des autres personnages. Les éléments qui constituent la biographie de Waterhouse en font un personnage original, même s'il n'a rien d'exceptionnel, hormis son don pour les mathématiques. Son parcours est celui d'un soldat parmi d'autres jusqu'à ce qu'il se retrouve embarqué au sein du détachement 2 702.

Amazon.fr: Depuis votre plus tendre enfance vous êtes fasciné par la cryptographie. Est-ce que vous cryptez vos e-mails et vos fichiers ?

N. Stephenson: J'ai le logiciel de cryptographie PGP (Pretty Good Privacy) sur mes ordinateurs mais je constate que je m'en sers très rarement. Je n'ai pas tant de secrets que cela à préserver. Si j'étais à la tête d'une société ou si je devais protéger des données, je pense que je m'en servirais beaucoup plus. Ce qui m'intéresse plus, c'est la façon dont on peut utiliser le cryptage pour authentifier des identités ou pour signer des documents. Jusqu'à preuve du contraire, il me semble qu'on n'a pas encore atteint dans la société un niveau de paranoïa tel que chacun trouverait plus prudent de crypter ses e-mails et de les signer numériquement. On ne le fait que pour les numéros de cartes de crédit ou ce genre de choses. Mais cela pourrait changer. On peut comparer ce phénomène à la possession d'une arme à feu. Bien qu'à l'heure actuelle la société soit plutôt pacifique si on la compare à la situation au Kosovo, cela rassure beaucoup de gens de conserver les moyens de se défendre contre l'apparition éventuelle d'un gouvernement autoritaire. Sans vouloir prendre position là-dessus, il me semble que ceux qui utilisent la cryptographie ont une attitude similaire. Même s'ils n'y ont pas recours quotidiennement pour leurs e-mails, ils trouvent qu'il est plus sûr pour tout un chacun de disposer de cette technologie du cryptage au cas où les choses tourneraient mal. Si ce qui s'est produit avec le virus Melissa devait se renouveler, alors les gens y auraient plus souvent recours. Pour le moment, on se trouve dans une situation assez particulière, que rien ne laissait présager : les abus sont assez rares et, d'une manière générale, les gens font plutôt confiance à ce qu'ils lisent sur le Net.

Amazon.fr: Si on soumettait Cryptonomicon à une analyse par un programme de décryptage hypersophistiqué, qu'est-ce qu'on obtiendrait ?

N. Stephenson: Est-ce que vous me demandez s'il y a des messages cachés dans mon livre ? Non. J'ai longtemps joué avec cette idée, mais en fait ça ne collait pas. Je n'en n'ai pas eu l'énergie. Les romans sont déjà assez difficiles à interpréter correctement - celui-ci en particulier - sans qu'on y rajoute un message codé. Tout roman est déjà en lui-même un message à décrypter.

Bibliographie

Neal Stephenson


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