Amazon.fr:
Est-ce que Cryptonomicon
est le titre d'un livre
qui a vraiment existé ?
Neal Stephenson:
Non. Ce roman, Cryptonomicon
, est le numéro un
d'une série d'aventures qui aura pour toile de fond l'art et les secrets
du codage au cours des siècles. Comme fil conducteur, j'ai imaginé un
livre du même nom, lequel, selon le récit, aurait été
écrit au XVIIe siècle par un savant anglais : une sorte de
recueil talmudique des connaissances ancestrales sur la cryptographie qui
aurait été enrichi progressivement par la suite. Il est très peu
question de ce recueil dans le roman lui-même. Il est simplement
mentionné une ou deux fois dans la partie qui se déroule pendant la
Seconde Guerre mondiale, les militaires s'en servant comme manuel
d'entraînement. Quand, dans le récit, on en arrive à notre
époque, le recueil a déjà été scanné. J'ai fait
beaucoup de recherches pour m'assurer que je ne reprenais pas de titres
déjà existants et je n'ai trouvé aucune référence
à un livre qui porterait ce nom. Je cherchais, pour intituler cet ouvrage
fictif du XVIIe siècle, un nom qui évoquerait l'un de ces vieux
grimoires aux titres latins ou grecs.
Amazon.fr:
Combien de livres prévoyez-vous pour cette
série ?
N. Stephenson:
En fait, je ne veux pas avancer de chiffre précis. J'essaie
d'éviter la trilogie. Je n'ai rien contre les trilogies mais il me semble
que l'idée de cycle ou de série conviendrait mieux, d'une part parce
que je ne sais vraiment pas combien j'en écrirai, d'autre part parce que
la notion de trilogie suggère un rapport plus étroit entre les
différents volumes. Je voudrais que chacun de mes livres puisse être
lu pour lui-même, sans qu'on soit obligé de se référer aux
autres pour comprendre l'histoire.
Amazon.fr:
Il ne s'agit plus ici de pure science-fiction ?
N. Stephenson:
Ce n'est pas comme ça que je vois les choses. Ce qui
m'intéresse dans la science-fiction, ce n'est pas tant un domaine que le
regard que celle-ci permet de poser sur toute chose. Il arrive que des auteurs
de science-fiction abordent des sujets qui ne relèvent pas à
première vue de la science-fiction - des fictions historiques par
exemple. Le roman détonnant de Sterling et Gibson,
La Machine à
différences, en est un des meilleurs exemples. C'est un peu
ce que je tente de faire ici, sauf que la période historique à
laquelle je me réfère est beaucoup plus récente, puisqu'il
s'agit de la Seconde Guerre mondiale. Cela peut paraître étrange mais
quand j'écris, je ne me pose jamais la question du genre dans lequel on
pourrait classer mes livres. Ce n'est pas mon métier. Classer les livres
par genre, cela a du sens pour ceux qui les vendent mais pas pour ceux qui les
écrivent. Moi, je ne fais pas de différence entre mes romans. Par
exemple, l'un de mes premiers livres, Zodiac
, se situe à notre
époque, mais pour moi cela ne change rien et je ne sais jamais vraiment si
je suis en train d'écrire de la science-fiction ou non.
Amazon.fr:
Comment avez-vous procédé dans vos recherches pour
être aussi précis sur la Seconde Guerre mondiale, le codage et tous
les éléments historiques de votre livre ?
N. Stephenson:
De façon très simple, en lisant des ouvrages sur la
Seconde Guerre mondiale et sur l'histoire du codage. L'article que j'ai
écrit sur le câble sous-marin pour la revue Wired
m'a
fourni l'occasion de visiter des lieux intéressants dans le monde et de
rencontrer des gens passionnants qui s'y connaissaient sur ces questions.
J'aimerais pouvoir vous raconter des anecdotes plus excitantes mais, au bout du
compte, ce ne sont que des recherches.
Amazon.fr:
Et pour les scènes dans les sous-marins ?
N. Stephenson:
Je suis allé à Chicago où il y a un sous-marin
allemand dans la cour d'un musée. Il a été capturé pendant
la guerre, remorqué par voie fluviale jusqu'au lac Michigan, puis
chargé sur un train pour finalement échouer dans la cour de ce
musée. Une bonne partie du vaisseau est fermée au public mais on peut
quand même faire un petit tour guidé à l'intérieur. Je me
suis inspiré de cela, j'ai vu le film Das Boot
(Le
Sous-Marin
), et puis j'ai lu un certain nombre de récits. Il faut dire
que beaucoup de ceux qui ont vécu cette expérience ne se sont pas
fait prier pour la raconter par écrit. Voilà comment j'ai
procédé.
Amazon.fr:
Dans votre livre, le business plan
de la start-up est
particulièrement bien vu - et amusant. De quoi vous êtes-vous
inspiré pour écrire cela ?
N. Stephenson:
En fait, j'avais déjà essayé de rédiger
quelques business plans
pour moi-même. Je suis un peu un
touche-à-tout. À une certaine période de ma vie, le seul moyen
que j'avais trouvé pour justifier ma façon de dépenser mon temps
et mon argent, c'était d'arguer que j'essayais de monter une petite
boîte axée sur les nouvelles technologies. Ce qui, avec le recul,
m'apparaît tout à fait grotesque. Cela dit, dans les années
quatre-vingt, j'ai effectivement tenté de monter une ou deux
sociétés liées aux nouvelles technologies, ce qui m'a donc
amené à rédiger quelques business plans
. Quand j'y
repense aujourd'hui, j'en ai des sueurs froides.
Amazon.fr:
Le personnage de Lawrence Waterhouse vous a-t-il été
inspiré par une personne réelle ?
N. Stephenson:
La réponse classique à une telle question c'est que les
personnages résultent du mélange entre différents individus
existants, ce qui ne me semble pas très satisfaisant pour expliquer la
naissance d'un personnage de roman. Car cela voudrait dire qu'on pourrait
rapporter chaque trait de caractère du personnage, chacun de ses actes,
à un élément réel, ce qui est loin d'être toujours le
cas. Quand on écrit des romans, il y a toujours un moment où nos
personnages commencent à nous échapper et se mettent à agir
d'une façon qu'on n'avait pas forcément prévue ni même
souhaitée. Et après, il faut bien faire avec. On peut essayer
d'inventer des personnages plausibles qui auraient pu exister dans la
réalité, mais ensuite, il faut les laisser agir à leur guise et
attendre de voir ce qu'ils deviennent. C'est le cas pour Waterhouse comme pour
la plupart des autres personnages. Les éléments qui constituent la
biographie de Waterhouse en font un personnage original, même s'il n'a
rien d'exceptionnel, hormis son don pour les mathématiques. Son parcours
est celui d'un soldat parmi d'autres jusqu'à ce qu'il se retrouve
embarqué au sein du détachement 2 702.
Amazon.fr:
Depuis votre plus tendre enfance vous êtes fasciné par
la cryptographie. Est-ce que vous cryptez vos e-mails et vos
fichiers ?
N. Stephenson:
J'ai le logiciel de cryptographie PGP (Pretty Good Privacy) sur
mes ordinateurs mais je constate que je m'en sers très rarement. Je n'ai
pas tant de secrets que cela à préserver. Si j'étais à la
tête d'une société ou si je devais protéger des
données, je pense que je m'en servirais beaucoup plus. Ce qui
m'intéresse plus, c'est la façon dont on peut utiliser le cryptage
pour authentifier des identités ou pour signer des documents. Jusqu'à
preuve du contraire, il me semble qu'on n'a pas encore atteint dans la
société un niveau de paranoïa tel que chacun trouverait plus
prudent de crypter ses e-mails et de les signer numériquement. On ne le
fait que pour les numéros de cartes de crédit ou ce genre de choses.
Mais cela pourrait changer. On peut comparer ce phénomène à la
possession d'une arme à feu. Bien qu'à l'heure actuelle la
société soit plutôt pacifique si on la compare à la
situation au Kosovo, cela rassure beaucoup de gens de conserver les moyens de
se défendre contre l'apparition éventuelle d'un gouvernement
autoritaire. Sans vouloir prendre position là-dessus, il me semble que
ceux qui utilisent la cryptographie ont une attitude similaire. Même s'ils
n'y ont pas recours quotidiennement pour leurs e-mails, ils trouvent qu'il est
plus sûr pour tout un chacun de disposer de cette technologie du cryptage
au cas où les choses tourneraient mal. Si ce qui s'est produit avec le
virus Melissa devait se renouveler, alors les gens y auraient plus souvent
recours. Pour le moment, on se trouve dans une situation assez
particulière, que rien ne laissait présager : les abus sont
assez rares et, d'une manière générale, les gens font
plutôt confiance à ce qu'ils lisent sur le Net.
Amazon.fr:
Si on soumettait Cryptonomicon
à une analyse par un
programme de décryptage hypersophistiqué, qu'est-ce qu'on
obtiendrait ?
N. Stephenson:
Est-ce que vous me demandez s'il y a des messages cachés dans
mon livre ? Non. J'ai longtemps joué avec cette idée, mais en
fait ça ne collait pas. Je n'en n'ai pas eu l'énergie. Les romans
sont déjà assez difficiles à interpréter correctement
- celui-ci en particulier - sans qu'on y rajoute un message
codé. Tout roman est déjà en lui-même un message à
décrypter.