Parce qu'il était à l'origine un cours dispensé en troisième et dernière année à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris sur les "grands enjeux" de la philosophie politique, l'ouvrage de Pierre MANENT emploie un style caractéristique des productions intellectuelles de cet institut, ce qui est étonnant venant de la part d'un auteur normalien, mais qui est moins étonnant venant de la part d'un directeur d''études à l''Ecole des hautes études en sciences sociales. Comment décrire ce style si typiquement "Sciences Po" ? Essentiellement en soulignant que la progression thématique passe très souvent par des phrases à la sémantique suffisamment générale et vaste pour pouvoir signifier beaucoup de choses sans rien désigner de précis. Cette imprécision conceptuelle volontaire au moment d'introduire ou d''effectuer des transitions permet à l''auteur, pour argumenter, d''une part de recourir massivement à l'exemple et à la citation, au point qu'il paraphrase souvent plus qu'il ne commente ou n''élabore une pensée personnelle, et d''autre part de juxtaposer des développements sur des thèmes sans véritable lien ou rapport entre eux. D''une part, il raisonne souvent à partir d'une œuvre d'un seul auteur placée en exergue (Montesquieu, Rousseau, Alexis de Tocqueville, Auguste Comte, Friedrich Nietzsche, Max Weber, Ernest Gellner, Claude Lefort, Marcel Gauchet, etc.), qu'il complète par des considérations plus générales ou plus contemporaines voire par d''autres citations, sans produire à aucun moment une pensée véritablement personnelle : à n''en pas douter, Manent est un grand lecteur des philosophes politiques ! D''autre part, il plaque côte à côte et sans transition aucune des développements indépendants dans son cours, comme si celui-ci comportait des points de passage obligés. En guise d''exemple de ce phénomène de "patchwork", qui révèle la faiblesse de la problématique d''ensemble, on ne citera que le chapitre sur la division sexuelle dans la démocratie, dont on peut se demander quels rapports il entretient avec le chapitre précédent, sur la corporéité du souverain dans l''ordre politique, et avec le chapitre suivant, sur la question du communisme. On cherchera donc vainement une problématique d''ensemble dans cet ouvrage, si ce n''est le souci pédagogique d''introduire aux principales problématiques de la philosophie politique. Enfin, l''auteur accorde une primauté absolue, et pour tout dire excessive, au politique sur toute autre ordre de considération évoqué dans son propos. Cette perspective est certes adaptée à un cours professé à de futurs hauts fonctionnaires et professionnels de la politique. Mais elle est contredite par de nombreux passages où l''auteur fait clairement allusion à des considérations d''ordre historique voire théologique (Ernst Kantorowicz et "Les deux corps du roi") certes, mais aussi sociologique, psychologique voire psychanalytique, qui laissent penser que la philosophie politique doit beaucoup aux sciences humaines et sociales et qu'elle ne veut pas reconnaître l''importance de ces emprunts à des disciplines, à des problématiques et à des objets d''étude autres que ceux sur lesquels se penchent traditionnellement les philosophes politiques. La thèse assumée d''emblée par l''auteur selon laquelle tout est politique dans la vie en société perd ainsi beaucoup de sa force de conviction, car il ne suffit d''étiqueter « politique » toute une série de développements qui, traditionnellement du moins, s''inscrivent en réalité dans des disciplines autres que la philosophie politique. On ressort ainsi de la lecture de cet ouvrage avec l''impression, justement, que tout n''est pas politique dans la vie en société. Cette propension de l''ouvrage à vouloir forger une grille de lecture univoque des réalités humaines et sociales, par définition complexes, auxquelles s''intéresse la philosophie politique est une autre caractéristique typique du prestigieux institut où la « pensée unique » a trouvé son berceau et où l''auteur a longtemps professé ce cours d''enjeux politiques, aujourd'hui disponible sous forme du présent ouvrage. L''ouvrage constitue néanmoins une introduction honnête à la philosophie politique, puisqu'il invite clairement à aller lire les thèses présentées à la source, dans les œuvres originales.