Le Feu follet est un des romans les plus "noirs" de la littérature française. D'ailleurs, peut-on parler de littérature? Il faut savoir que le héros, Alain, est le double romanesque de Jacques Rigaut qui s'est suicidé en 1929. Curieux personnage que ce Jacques Rigaut: ami de Drieu La Rochelle et d'Aragon, il n'a publié que quelques plaquettes confidentielles.* Mais quelle rigueur dans la démarche.
Le projet de Rigaut est totalitaire: non seulement les hommes doivent posséder tout, mais l'ensemble des désirs de totalité se confondent dans l'absoluité de leur quête. Pas question de se contenter de demi-mesures grignotées au jour le jour à une société épave. La société doit se livrer à l'individu. Et c'est ici que la démarche se renverse. Rigaut refuse de tenter quoique ce soit pour arracher son être au monde qui en contient la promesse: il déteste concourir, lutter et par-dessus tout, vaincre. "Si j'aperçois dans la rue un visage qui me plaît, j'affecte de regarder ailleurs." Les femmes doivent venir à lui, tout comme le luxe, la notoriété ou l'amitié. Bien sûr rien ne vient jamais: à l'attente qui se fait de plus en plus angoissée, répondent le silence et le sentiment de solitude. Les gens passent affairés devant le mendiant hautain gui refuse de tendre la main. La pensée de Rigaut s'exaspère alors dans ses rejets: "Il est honteux de gagner de l'argent", écrit-il encore. Mais le travail rémunéré fonde la société bourgeoise, la civilisation entière participe de cette honte de l'échange travail-argent, esclavage-liberté, principe de réalité-principe de plaisir. Pour vivre il faut s'avilir. La dernière possibilité de rencontre avec l'existence se détruit.
Le Feu follet traduit en roman cette marche à la mort en roman. Pour être bien sûr que le lecteur ne s'y trompe pas, l'éditeur a eu la bonne idée de faire suivre le roman proprement dit de "L'adieu à Gonzague", petit texte écrit à chaud le lendemain du suicide de Jacques Rigaut. Ce texte est superbe. C'est la plus belle déclaration d'amitié qu'un homme puisse faire à un ami disparu. Impossible de le lire sans avoir la chair de poule. On se surprend à rêver sur la personnalité de Jacques Rigaut? Qui est cet homme qui a influencé à tel point un Drieu et un Aragon ("Aurélien" aussi lui emprunte certains traits de caractère)? Tout est symbolique dans l'histoire des trois amis qui ont parcouru ensemble les années de révolte dadaïste. En 1929, éclate la crise économique, Jacques Rigaut se tire une balle dans la tête, Aragon et Drieu entament leur histoire d'amour avec le totalitarisme, l'un sous sa forme communiste, l'autre sous sa forme nazie. On connaît la fin de cette page sombre de l'histoire. Mais pour en comprendre le début, rien de tel que la lecture du "Feu follet": un petit roman, mais un texte dense, le diamant noir du XXe siècle.
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* En 1970, Gallimard avait réuni les rares textes de Jacques Rigaut dans un ouvrage intitulé "Écrits". À ma connaissance, le livre est épuisé.