Voici un homme de cette fin du 19° siècle, passionné, cultivé, pointilleux, sourcilleux - duelliste, engagé, "enragé" même comme le furent ses amis Maurice Barrès et Léon Daudet, avec qui il partagea la salle de rédaction du "Journal" dont tire le portrait ce dernier dans ses souvenirs (
Paris vécu. 1ere série : Rive droite. - p.131-133.
Octave Mirbeau aurait trahi sa classe, ce qui ne lui aurait pas été excusé, d'où le long mutisme sur ses qualités, sur sa personne, comme l'explique très clairement Jérôme Vérain dans la postface de "La folle et autres nouvelles".
"Ce fils de notables normands s'attaqua sans relâche au "bourgeoisisme", en particulier à sa variante la plus confite, la respectabilité provinciale. Ce fils de médecin s'en prit au pouvoir médical. Ce journaliste fustigea la futilité et la veulerie de la presse. Ce dramaturge ridiculisa la "cabotinerie" des comédiens. Cet ancien sous-préfet poursuivit de ses sarcasmes les incohérences et surtout l'inhumanité de l'administration. Cet ancien sous-préfet poursuivit de ses sarcasmes les incohérences et surtout l'inhumanité du socialisme dénonça le sectarisme de "L'Humanité". Ce membre de l'Académie Goncourt lutta contre les marchandages de coulisses qui présidaient - déjà- à l'attribution des prix littéraires. On aurait gagné à moins la rancune de ses pairs." (p.77) - Son appel à l'incivisme dans les élections expose une facette de cet auteur corrosif -
La Grève des électeurs : Suivi de Les Moutons noirsLes neuf nouvelles ici rassemblées démontrent "la verve noire et satirique de l'écrivain".
On se régale en lisant "l'administrateur", un maire d'une commune bretonne, qui exploite ses pauvres administrés, et souhaiterait tellement que sa commune soit frappée du choléra comme dans le Sud de la France qu'il se désespère de trouver un cas semblable. la description du village est d'une rare drôlerie, méchante :
"On ne rencontre que des dos voûtés, d'ambulants cadavres, et, sous les coiffes, dans des visages blancs et fripés, de hagardes prunelles où brille l'éclat vitreux des fièvres, et que brûle le poison des dévorantes malarias. Tandis que l'homme, dans sa chaloupe mal gréée, court la mer, à la poursuite de l'improbable sardine, la femme cultive, comme elle peut, la terre marécageuse et le coteau de landes au-dessus, où çà et là, entre les touffes des ajoncs, apparaissent de tristes emblaves, ainsi que, sur des crânes de vieilles, des plaques de peau dartreuse. Il semble qu'une fatalité irrémédiable pèse sur ce coin de terre maudit, et, par les mornes soirs, par les soirs silencieux, on croit voir la mort passer dans l'air (...)" - p.8
"Le rebouteux" est d'une actualité sociale saignante. "La vache tachetée" illustre l'absurdité de la machine judiciaire comme le fera un Kafka
Dans la colonie pénitentiaire ou un Ionesco dans
Rhinocéros. "Le mur" démontre également la froideur machinale, inhumaine, de l'administration contre un pauvre hère qui, voulant refaire son mur mitoyen avec la rue communale, sans autorisation se voit interdire de le faire, et contraint de payer une amende. L'absence d'intelligence de la machine administrative poussera au désespoir ce brave homme. La conclusion sordide fait rire, comme celle du roman de Kafka ou celle de Ionesco. Nous sommes sur le terrain de l'absurde. "La folle" est une histoire affligeante, qui démontre la brutalité d'un pouvoir corrompu n'hésitant pas à se débarrasser de ses citoyens dès lors qu'ils gênent sur une opération immobilière. "Le rat de cave" conte une histoire où le pouvoir de personnalités politiques qui jouent aux seigneurs peut amener tout homme à la folie meurtrière. L'histoire glace les sangs. "Un point de vue" termine en point d'orgue la critique de la corruption du pouvoir politique. "Un enfant" conclue sur la nature infanticide, malthusienne, perverse de la société de cette fin de siècle, appelant à une révolte certaine.
Léon Daudet formula un regret, dans "Paris vécu", qu'Octave Mirbeau ne se soit jamais décidé à peindre le monde étonnant de la Butte Montmartre qui l'aurait conduit à de plus saisissants portraits.
Octave Mirbeau est un auteur fleurant bon l'esprit de liberté. Lisons le sans crainte et sans reproche.