Voilà un brûlot que nous fournit Hervé Algalarrondo, « La gauche et la préférence immigrée » et contre lequel la nomenklatura intellectuelle qui détient un quasi monopole dans les médias, hésite à cette date entre le lynchage et le mépris d'un silence total, ce qui évite les vagues du débat.
Reprenant des thèses développées notamment par Emmanuel Todd (Après la démocratie) et Christophe Guilluy (Fractures françaises), il montre comment la Gauche, aujourd'hui représentative des préoccupations des classes moyennes aisées, les bobos, a délégitimé les revendications des classes populaires d'origine française ou anciennement immigrée, les a reléguées médiatiquement dans le no-man's land du non-être, politiquement dans le vote frontiste et géographiquement dans les zones péri-urbaines et rurales, passant de la prolophilie à la prolophobie, substituant une xénophilie à son ancien ouvriérisme. Emblématique est l'affection irrationnelle et immodérée d'un Badiou envers les immigrés, qui, au comble, tient même plus encore de « xénolâtrie »!
Parmi les caractéristiques du comportement collectif des classes moyennes aisées, il en est une que les marxistes ont depuis longtemps pointée, le fait que ces classes sociales sont « assises entre deux chaises », attachées à leur bien-être matériel tout en tenant à se conserver une bonne conscience, affichant un vernis idéologique de générosité et profitant des injustices. Bref, elles veulent avoir le « beurre et l'argent du beurre », le confort matériel, tout comme le confort moral. C'est un thème récurrent depuis Beaumarchais qui raillait déjà en 1792 les « Tartuffes humanitaires ».
Les bobos immigrationistes sont les premiers à exploiter les immigrés (nounous, femmes de ménage non déclarées, agents de sécurité, petits commerçants sans horaire exploitant toute la famille, restaurants pas chers car sous-payant leurs employés, dont le plongeur malien idolâtré par Badiou...), prônant la mixité sociale mais choisissant d'habiter des immeubles qui dans les faits excluent toute cohabitation, plaçant leurs enfants en école privée plutôt qu'à la communale. Ah! Certes le vernis des niveaux de langage sauve les apparences! Le bobo ne dira pas qu'il refuse que « son enfant soit avec des Arabes », car ceci est trop inconvenant. Il dira « je veux pour mon enfant un environnement éducatif épanouissant ». Vertu des euphémismes! Les bobos sont habitués à cet univers dissocié, le réel d'une part, les apparences de l'autre.
Mais gare! Car lorsque ces classes sont mises par les circonstances historiques devant l'alternative d'avoir à choisir entre « le beurre » ou « l'argent du beurre », le confort matériel ou la bonne conscience, elles optent toujours pour le premier, et s'associent aux solutions les plus brutales. Cette petite bourgeoisie, classes moyennes indépendantes ou salariées, a été, ne l'oublions pas, le socle social des fascismes européens du 20ème siècle.
L' épisode de la Révolution de 1848 est exemplaire de ce type de basculement. A l'abri de la monarchie de Juillet, la petite bourgeoisie prospère, alors que s'accumule la pauvreté ouvrière. Mais elle porte le romantisme à son épanouissement, elle est sociale, saint-simonienne, ouvriériste. « Chapeau bas devant la casquette! » est son mot d'ordre. Cependant, dès les premières peurs elle bascule dans la réaction et l'ordre moral, faisant fi des belles idées, et acclame les bataillons d'Afrique de Cavaignac qui massacrent les ouvriers. Les grands principes, c'est la cerise sur le gâteau, mais pour laquelle la petite bourgeoisie sait toujours ne pas sacrifier l'essentiel, à savoir le gâteau de ses intérêts.
C'est pourquoi il faut considérer l'évolution de l'idéologie de la petite bourgeoisie non par elle-même, mais mue par des causes socio-économiques de fond.
Dire comme H.Algallarondo que les classes moyennes aisées se sont détachées du prolétariat en 1968 suite au mauvais accueil que Sartre et les étudiants ont reçu chez Renault à Billancourt, c'est un peu rapide. Car les classes moyennes aisées, hormis les fonctionnaires, étaient alors, tout au long des « Trente Glorieuse », plutôt conservatrices que de gauche, la preuve en étant d'ailleurs du vote de juin 68. C'est la génération montante des jeunes étudiants qui l'était, de gauche, et non leurs parents. Ces jeunes anticipaient par leur idéologie libertaire le consumérisme des décennies suivantes, idéologie internationaliste et hédoniste qui a si bien cadré avec la mondialisation heureuse, cette orgie de consommation hypothéquant l`avenir. Cette jeunesse a mis une vingtaine d'années pour accéder aux postes de responsabilités, le temps de succéder à leurs parents, tout simplement, et ce n'est qu'à la fin des années 80 que leur promotion a été accomplie. Dès lors, partis de gauche, médias, administrations, et conseils d'administration sont acquis à cette idéologie libérale-libertaire, xénophile et prolophobe.
Toutes ces classes moyennes aisées sont passées, par succession des générations, non pas de l'ouvriérisme mais du conservatisme à la prolophobie teintée de xénolâtrie. Les villes de Paris et de Lyon en sont un bon exemple, de Chirac à Delanoë. Si les partis politiques de gauche ont abandonné leur culte de l'ouvrier rédempteur, ce n'est pas parce que leurs militants ont changé d'avis, c'est parce que leur militants ont changé, tout simplement. Place aux jeunes! Les vieux militants du PC, pour nombre, sont passés au FN. Et la Marine d'en appeler au souvenir de Georges Marchais!
Mondialisation heureuse seulement pour les classes moyennes aisées et pour les détenteurs de capital, cela va sans dire. Car la note a été jusqu'à présent payée surtout par la classe ouvrière confrontée au chômage, aux délocalisations, à la dégradation de son cadre de vie.
L'autre catégorie sociale qui a payé les frais de la mondialisation, c'est la jeunesse dont les conditions d'embauche et d'emploi se sont terriblement dégradées.
Jusqu'au tournant des année 2005, les classes moyennes aisées n'ont que peu été touchées. Mais voilà brusquement la crise qui les rattrape, leur pouvoir d'achat se dégrade. Les bobos mondialistes constatent brutalement que consommer à crédit n'a qu'un temps, que les oreilles d'âne de Pinochio sont en train de leur pousser et surtout pousser à leurs enfants, et bientôt leur tour viendra d'avoir à payer les conséquences du colossal déséquilibre commercial qui s'est creusé entre Chine et pays occidentaux.
Ils voient leurs enfants devoir payer les pots cassés, là où eux-mêmes avaient engrangé ce que leurs parents avaient construit. Et ces enfants de contester le soixante-huitardisme, un sacrilège!
Ils voient aussi avec horreur que les populations immigrées des banlieues pour l'accumulation desquelles ils ont tant oeuvré de manière irresponsable et contra-cyclique et qui ne peuvent trouver d'emploi dans les usines maintenant fermées, deviennent une classe dangereuse.
Tout se met en place pour un revirement brutal de l'idéologie des bobos.
La grande surprise électorale des années 80 a été le basculement de masses ouvrières vers le vote lepéniste.
Il y a fort à parier que la surprise des prochaines échéances électorales sera la lâchage de la Gauche par les classes moyennes aisées. Déjà en 2007, le vote Sarkosy en donnait une indication. Mais celui-ci n'est plus crédible en fin de mandat.
Reste donc Marine Lepen qui, gageons-le, va s'efforcer dans les mois précédant la présidentielle de 2012, de séduire cet électorat. Elle sait qu'elle a le vent en poupe, et qu'un boulevard est ouvert devant elle.