J'ignore de quelle origine est Saskia Sassen ; je veux dire par là : était-elle à l'origine une géographe qui s'est ensuite orientée vers la sociologie, ou une sociologue qui s'est intéressée à la géographie ? Peu importe, au fond, car son ouvrage réalise une synthèse rare combinant une réflexion sur la formation, le fonctionnement et les interactions des groupes sociaux impliqués dans la mondialisation, avec une interprétation originale de la distribution spatiale des activités dites « globales ».
Elle montre d'une part comment se forme un espace virtuel globalisé où interagissent différentes couches sociales au sein desquelles les conditions de vie et de travail ainsi que les relations de pouvoir tendent à s'uniformiser, ou du moins à converger, d'un bout à l'autre de la planète ; et d'autre part comment cet espace virtuel repose sur des points d'ancrage local bien définis, les « villes globales » qui restent immergées chacune dans un environnement physique (infrastructures), juridique et institutionnel qui lui est propre, tout en se coupant progressivement des relations de proximité que les grandes agglomérations entretenaient traditionnellement avec leur milieu géographique et culturel. On voit clairement à cet égard en quoi la globalisation actuelle diffère du système des « économies-mondes » brillamment disséqué par Braudel à travers les exemples de Venise, Amsterdam, Londres, à l'époque classique (je pense en particulier à son analyse des facteurs ayant assuré au 18e siècle la suprématie de Londres sur Amsterdam, s'expliquant partiellement par le fait que Londres disposait en propre d'un hinterland plus vaste pour une partie de ses fournitures et de ses débouchés et pour le recrutement de ses ressources humaines, c'est-à-dire d'un « marché national »). Par contraste, les « villes globales » d'aujourd'hui dépendent moins de ces facteurs et même, s'efforcent délibérément d'en dépendre de moins en moins.
Mme Sassen en démonte toutes les conséquences, en particulier au niveau de deux phénomènes majeurs :
- la préférence de fait donnée aux travailleurs venus d'ailleurs par rapport à ceux que pourrait fournir l'environnement local ;
- l'émergence, aux deux extrémités de l'échelle sociale, de deux couches spécifiques, aussi « globales » l'une que l'autre : celle des professionnels de haut niveau qui « pilotent » l'économie et la finance globales ; et celle (qu'on oublie trop souvent dans l'analyse) des armées de travailleurs peu qualifiés et faiblement rémunérés (agents de sécurité, laveurs de vitres, manutentionnaires, etc.) sans lesquels le système ne pourrait pas fonctionner.
Entre ces deux couches globales, les classes moyennes traditionnelles qui, elles, restent « localisées », sont prises en tenaille et de plus en plus marginalisées, d'où le sentiment d'abandon qui les ronge : là sans doute gît l'une des explications de la contradiction croissante ressentie par ces classes entre leurs aspirations et le discours des « élites », tout entières gagnées à la cause de la globalisation.
En parallèle, la globalisation « déconstruit » tout l'édifice traditionnel des échelles emboîtées (local, régional, national, international) sur lequel reposait l'analyse géographique et politique. De toutes ces échelles, la plus affectée est celle du national, c'est-à-dire des États, qui joue de moins en moins le rôle englobant (notamment en tant que cadre « naturel » de fonctionnement des solidarités) qui lui était dévolu dans l'ordre d'avant la globalisation, depuis l'émergence des États-nations au 19e siècle et de l'État-providence après 1945.
On peut néanmoins formuler quelques réserves à l'égard de ce livre.
L'une, qui est plutôt un avertissement à l'égard des lecteurs potentiels, porte sur le fait que sa lecture est ardue. Non pas que le style soit obscur (Mme Sassen s'abstient de recourir au jargon ésotérique trop courant chez les auteurs en sciences sociales), mais il est dense : il y a beaucoup de passages qu'il faut reprendre une ou deux fois à tête reposée avant d'avoir bien saisi ce que l'auteur veut dire. Cette difficulté est encore renforcée par le fait que l'auteur donne très peu d'exemples concrets pour illustrer ses assertions. Elle renvoie, pour tout ce qui concerne les constatations empiriques, à une bibliographie composée pour l'essentiel de monographies savantes que ne pourront consulter que des lecteurs ayant accès à une bibliothèque universitaire en anglais. Ce parti découle, fort logiquement, du projet même de l'ouvrage, qui n'est pas de livrer une étude descriptive des phénomènes associés à la globalisation, mais de les théoriser en livrant des clefs conceptuelles adéquates ou, tout au moins, de préciser et de clarifier les concepts utilisés par la littérature courante consacrée au sujet (je pense, à cet égard, au livre de J. Stiglitz, « La grande désillusion », dont les analyses restent très superficielles et avec lequel la profondeur de la réflexion de Mme Sassen offre un contraste frappant), et qui sont souvent assez flous, voire erronés, comme elle le démontre avec brio dans bien des cas. En dépit de quelques maladresses mineures (p. ex. la « sécurisation » de la propriété immobilière, transcription du terme anglais « securitization » qui aurait dû être traduit par « titrisation » ; ou le « NAFTA » qui, en français s'appelle ALENA, d'autant plus que le français est l'une des 3 langues officielles de l'ALENA), la traduction est de bonne qualité et ne crée pas de difficulté supplémentaire de lecture.
Une autre porte sur l'analyse des groupes sociaux. Si celle de la classe globale des travailleurs sous-payés (et qui se termine, page 198, par une phrase qui mérite d'être relue et méditée laissant entendre que le système de la globalisation condamne à terme la plus grande partie de la population des actuels pays industriels à être absorbée par cette classe) est originale et remarquable, celle de l'élite globalisée est moins convaincante. Elle distingue bien les "élites transnationales" (p. 182), formées de technocrates globalisés (états-majors des firmes transnationales et cadres des organisations internationales telles que le FMI, l'OMC, l'UE) des "réseaux transnationaux de responsables gouvernementaux" (p. 188)qui assurent, au sein des bureaucraties nationales l'interface avec l'ordre globalisé, et examine avec finesse les rapports de connivence et d'intérêts communs qui se tissent entre les deux groupes, coupant progressivement le second de ses homologues s'occupant de questions purement intérieures. Mais l'auteur passe sous silence l'existence d'un groupe distinct, celui des grands propriétaires de capitaux, actionnaires majeurs des firmes transnationales et des fonds servant aux transactions spéculatives, groupe peu nombreux à l'échelle mondiale, mais qui détient en fait les leviers de commande ultimes, ne serait-ce que par le pouvoir de choisir les personnes-clefs des états-majors (voire, dans bien des pays, d'influer sur le choix des dirigeants politiques et sur l'orientation de leurs programmes). Ce groupe a de plus en plus le caractère d'une classe au sens usuel, de par la communauté croissante des intérêts qui le soudent et la déconnexion de ceux-ci des intérêts de leurs compatriotes.
Une dernière réserve porte sur un point de détail, mais dont la portée politique est immense. Dans son analyse de la mise en place d'un ordre juridique globalisé, l'auteur met très bien en relief le rôle joué par diverses conventions multilatérales et surtout par les firmes transnationales et leurs cabinets d'avocats et d'experts-comptables pour faire prévaloir un système de normes qui sert leurs intérêts et réduire les États à une fonction de simple garant de la bonne application de ces normes élaborées en dehors de tout processus démocratique. En revanche, elle omet de mentionner un autre phénomène : les extensions de compétences que s'accordent, de leur propre chef ou sous le couvert de lois inspirées par les lobbies de la magistrature (« appel de Genève »), les organes judiciaires nationaux au-delà des frontières territoriales de la juridiction des États auxquels ils appartiennent (ex : la loi belge de « compétence universelle »), sapant ainsi les bases de l'ordre international reposant, depuis le traité de Westphalie, sur le principe d'une souveraineté liée à un territoire et de non-ingérence dans les affaires intérieures des autres États.
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