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Contenu rédigé par Eric Terranulla
Classement des meilleurs critiques: 18.237
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Commentaires écrits par
Eric Terranulla (France)

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Mémoires de feu et de cendre
Mémoires de feu et de cendre
par Wyndham Lewis
Edition : Broché

1.0 étoiles sur 5 Une traduction inqualifiable, 29 avril 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Mémoires de feu et de cendre (Broché)
Pauvre Wyndham. .
Non vraiment, pauvre Wyndham. Comment ne pas servir la réputation, déjà voilée, d'un auteur un peu oublié, qui paie historiquement ses brouilles avec les influents "bloomsburies", Joyce et Eliot ? En sabotant page après page, ligne après ligne, mot après mot, la traduction d'un de ses principaux livres, "Blasting and Bombardiering", rendu ici par "Mémoires de feu et de cendre", traduction de titre après tout acceptable, surtout à la comparer au reste.

Je donne quatre étoiles pour le fond de ce livre (mémoires couvrant la période 1914-1926, avec une moitié sur la vie d'officier d'artillerie dans les Flandres en 14-18, une moitié de portraits littéraires divertissants, de Joyce, d'Eliot, de Pound, etc.). Et je divise ces quatre étoiles par quatre à cause d'une traduction absolument inacceptable, dont il n'y a rien, mais vraiment rien à sauver.

Il ne m'est pas possible d'évoquer le livre de Wyndham Lewis lui-même (au demeurant intéressant pour qui s'intéresse au premier XXe, à la Guerre de 14, à Joyce, à Eliot, à Pound, au vorticisme, etc.), étant donné qu'il est rendu presque illisible par l'affligeante traduction de M. G.-G. Lemaire (ou plutôt des étudiants en première année d'anglais qui ont joué les nègres à son service, car on imagine mal ce traducteur expérimenté de William Carlos Williams, de Gertrude Stein, de William S. Burroughs ou d'Alberto Savinio produire une telle immondice). Plutôt que de m'emporter inutilement en multipliant les épithètes vengeresses et méritées à l'égard du traducteur (ou de son prête-nom), je donnerai quelques exemples précis, pris au hasard des pages, pour illustrer la nullité inacceptable de ce laborieux travail.

Fautes de grammaire, faux amis, constructions bancales, méconnaissance de la civilisation britannique, ignorance des règles minimales de la grammaire et de la prose françaises, tout y passe.

Exemple n° 1 : M. Lemaire (ou son prête-nom, mais admettons dès ici que M. Lemaire est responsable de ce qu'il signe), M. Lemaire, donc traduit "Dean Swift" par... Dean Swift, comme si Dean était son prénom ; Dean signifie ici Doyen, car Jonathan Swift, dont Lewis parle ici sans équivoque possible (Gulliver tout ça...), était bien Doyen de la cathédrale St Patrick de Dublin. Pour un spécialiste de civilisation britannique, c'est une belle confusion, ou une belle preuve d'ignorance.

Exemple n° 2 :
"Mais si l'ère machinique n'a laissé aucun État intact de sorte à mettre les hommes dans une impulsion pour mourir pour elle, est une question que je suis incapable de discuter". (pp. 255-256) [que personne ne me dise que ce passage-là est lisible, c'est un peu en dessous du niveau moyen de la traduction, mais à peine]
Version originale :
"But whether the machine-age has left any State intact in such a way to put men under a moral or emotional compulsion to die for it, is a matter I'm unable to discuss." (p. 188 de l'édition présente sur google books)
La phrase d'origine est certes alambiquée, et elle n'est pas des plus faciles à traduire pour un amateur.
Le traducteur, plutôt que de l'adapter à notre langue, a donc préféré faire un mot à mot débile avec un barbarisme ("machinique"), une faute de français ("de sorte à"), une faute de sens (le "it" traduit par "elle" se réfère plutôt à l'État qu'à l'ère machinique), une omission ("moral or emotional"), une préposition mal choisie (une impulsion pour ?), peut-être un faux-ami (sans avoir vraiment réfléchi, j'aurais tendance à comprendre compulsion [UK] soit comme une compulsion [FR] au sens psychologique, soit comme une contrainte, j'ai du mal à saisir ce que vient faire impulsion ici).
Cette phrase anodine contient donc pas moins de six erreurs et impropriétés. Et elle démontre que le traducteur n'a pas plus un niveau suffisant d'anglais (puisqu'il se trompe sur le sens de la phrase d'origine) que de français (puisqu'il n'est pas choqué par une phrase qui ne veut strictement rien dire).

Exemple n° 3 : J'ai vu à un moment que James Joyce "ordonnait" des bières dans les cafés. C'est un faux-ami, to order = commander. On commande une bière. On ordonne un prêtre, on n'ordonne pas une bière...

Exemple n° 4 : Quand Lewis parodie la littérature sentimentale, à velléités préraphaélites, de son temps cela donne : "La moitié de mon esprit était désespérée en disant au revoir à mon petit ordonnance ébouriffé. C'était comme le jeune écuyer sans cœur lançant un ultime adieu à la simple petite villageoise qu'il a trahie à côté du porche de la chaumière." Là, on voit bien, au-delà de l'aspect bancal de ces deux phrases, que le groupe "à côté du porche de la chaumière" se réfère, pour le sens, à la position spatiale de simple petite villageoise... mais grammaticalement, le lecteur français comprend que c'est le fait de la trahir qui s'est déroulé à côté du porche de la chaumière, ce qui n'a pas de sens.

Je ne vais pas plus loin, mais chaque page contient ses absurdités (comme l'hallucinant "il m'a procuré des saturnales", qui essaie de dire, dans une langue fautive, qu'à cause d'un autre, Lewis a subi des remontrances de sa hiérarchie)

Pendant les 451 pages de cette interminable et pénible lecture, je n'ai cessé de buter, à chaque paragraphe ou presque sur des phrases bancales et des impropriétés. Parfois, je rétablissais sans peine la langue anglaise en suivant le mot à mot français. Je veux bien que Wyndham Lewis ait été un écrivain d'avant-garde mais la plupart du temps, lu dans le pseudo-français du pseudo-traducteur G.-G.Lemaire (ou de ses "fantômes écrivains", pour traduire comme lui le ferait ici la savoureuse expression anglaise "ghost writer"), il n'y a plus rien d'avant-gardiste, Lewis est seulement illisible et, s'il écrivait ainsi le français, on lui conseillerait de bien vite renoncer à la carrière des lettres.

Pour résumer, le traducteur accumule les bêtes fautes de syntaxe et de langue : groupes lexicaux dans tous les sens (sauf le bon), formes passives transposées telles quelles (quand le français usera du "on"), interrogatives indirectes anglaises (le fameux et ignoble "je m'interrogeais sur comment"), utilisation erratique des "si", formules bancales, faux sens, maladresses ("la conquête faite au faîte de l'escalier du sous-sol de la maison d'à côté"), confusions de civilisation (au-delà du drolatique "Dean Swift", j'ai aussi remarquée une note du traducteur fautive à propos du "P.M." Asquith, où le traducteur s'arrête pour expliquer doctement que PM signifie Membre du Parlement ... eh non, un Membre du Parlement est un MP, ici, PM = Prime Minister, ce qu'était Asquith depuis six ans, au moment de sa rencontre avec W.Lewis, en 1914, chez Ottoline Morrell, le contexte ne laissant aucun doute à ce propos et le fait paraissant relativement connu, tout de même, à quiconque se pique d'un quelconque intérêt pour l'histoire britannique), etc.

Un minimum de sensibilité à la langue de réception rend blessantes chacune de ces pages. Je ne suis pas agrégé d'anglais, je ne suis pas agrégé de lettres, mais je sais une chose : avoir lu plus de 1000 livres depuis le début de la décennie m'a donné une certaine sensibilité à la langue française. Là c'est très simple, dans ce livre, même quand la traduction est un peu plus fluide, le lecteur ne sent à aucun moment que le texte est écrit en français. Les mots sont français, mais ce n'est pas du français, c'est de l'anglais (mal) transposé.

Un travail immonde, qui n'honore pas l'éditeur, pourtant réputé pour l'excellence avérée de son catalogue étranger (Lobo Antunes, Pessoa, Morrison, Jünger, Sontag, etc.). J'ose espérer que M. Lemaire n'a rien écrit de cette horreur et qu'il ne l'a signée que contraint et forcé, un pistolet sur la tempe, et les huissiers à la porte de son domicile. Et que le réel traducteur de ce livre s'est dirigé vers une profession n'impliquant pas de transposition ou de traduction entre les langues.


Londres après minuit
Londres après minuit
par Augusto Cruz
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
1.0 étoiles sur 5 Un mauvais scénario, 18 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Londres après minuit (Broché)
Le thème de départ de ce roman mexicain contemporain, la quête d'un vieux film muet perdu, était une excellente idée. "Londres après minuit", de Tod Browning, avec Lon Chaney, "l'homme aux mille visages", est un joyau perdu du cinéma de genre ; cette œuvre apparaissait, avant lecture, comme un MacGuffin (Hitchcock) idéal pour mener tambour battant une enquête dans les archives cinématographiques du monde entier.
Soyons honnêtes, tant que l'auteur se tient à une ligne que l'on pourrait qualifier de documentaire fictionnel, autour de cette recherche et de l'histoire du cinéma, de la disparition des films muets, ou de leur difficile conservation, le livre progresse bien, et on se prend agréablement à sa lecture. L'enquête est périodiquement relancée par des découvertes un peu trop bien enchaînées, mais enfin passons, c'est la magie de la fiction...
Seulement, cette enquête-là s'enlise très vite, autour de la 150e page (sur 400 et quelques). Comme ce film ne peut pas résister trop longtemps au personnage principal, un excellent agent du FBI en retraite, Cruz lui invente un adversaire à sa mesure, une sorte de méchant milliardaire insaisissable tout droit sorti d'un James Bond (période Roger Moore). Cet adversaire est à lui tout seul une synthèse des clichés qui viennent à l'esprit d'un spectateur lorsqu'on accole les mots "méchant" et "milliardaire" l'un à l'autre. Son duel pénible avec le narrateur occupe le mitan du livre, qui prend alors l'allure d'un interminable pensum. Le romancier semble soudain se rendre compte de son impasse. Il dévie alors son histoire vers une sorte de road-trip ethnographique (et longuet) dans le Mexique sinistre des narco-trafiquants, avec final de pacotille dans un Palais du Facteur Cheval local. Le ridicule invraisemblable des cent dernières pages n'arrachera pas même un sourire à un lecteur pressé d'en finir.
L'auteur, un scénariste, semble tout au long du livre appliquer laborieusement des fiches d'atelier d'écriture : "comment décrire un endroit", "comment créer un antagoniste effrayant", "comment rédiger une enquête journalistique" "comment écrire une scène d'épouvante" (la visite à la maison de retraite d'Edna Tischenor - le déroulement inquiétant, et malgré tout efficace, de cette scène est hélas complètement gratuit, comme à peu près tout dans ce livre), "comment écrire un roman historique sur le FBI", "comment donner un passé familial douloureux au personnage principal d'un livre", "comment décrire le Mexique", "comment recycler les clichés", "comment inclure l'histoire dans un roman qui n'a rien à voir", "comment n'oublier aucun cliché narratif", etc. Non seulement l'ensemble est invraisemblable, mais il est la plupart du temps grotesque, voire incohérent. Un exemple tout simple d'incohérence : le narrateur a été le secrétaire particulier de J.E.Hoover, mort en 1972. Le roman semble se situer à notre époque (le commanditaire du narrateur a plus de 90 ans, et il en avait une dizaine lors de la sortie de Londres Après-Minuit dans les années 20), donc on peut supposer que le narrateur a une soixantaine d'années bien tassée (voire un peu plus). Pour quelle raison obscure, alors, se fait-il appeler "jeune homme", "blondinet" ou tout autre qualificatif du même genre, dans la seconde partie du livre ? Son comportement inconséquent, et souvent variable, fait que le lecteur ne sait jamais si le narrateur est un vieillard ou un jeune homme, une création bien étayée, ou un mauvais avatar de son jeune créateur.
Ceci n'est qu'une incohérence d'écriture parmi d'autres. On a parfois le sentiment de trois ou quatre histoires différentes mal collées l'une à l'autre : un coup, on bascule dans le roman d'épouvante, un coup dans le thriller économique, un coup dans le roman du trauma familial, un coup dans le roman documentaire sur le Mexique contemporain. Les rebondissements s'enchaînent sans logique interne, dans une sorte de démesure qui recycle tous les plus mauvais clichés de la littérature de genre : milliardaire surpuissant, complot aux ramifications internationales, méchant qui survit à tout, complot Oswald/Kennedy, etc. Le roman bascule en toute gratuité d'un genre à un autre, avec, peut-être, derrière la tête de l'auteur, l'idée de rendre hommage à diverses techniques narrativo-cinématographiques (je lui suppose quelques arrières-pensées). Le problème, c'est que ça ne marche jamais vraiment, car ces scènes de genre n'ont pas de rapport avec la trame du livre : elles auraient pu ne pas être écrites, et le roman n'en aurait pas été affecté... Les hésitations stylistiques, entre un récit d'action et de mauvaises parenthèses d'introspection, pointent un défaut généralisé d'assemblage, de cohérence, de romanesque qui, du fait d'un enfilage de clichés pénibles, assomme le lecteur.
Plus ça avance, plus on est impatient que cet enquêteur falot et son film oublié disparaissent pour de bon.
Ce mauvais roman est une nouvelle illustration des différences fondamentales entre l'art littéraire et l'art cinématographique. Augusto Cruz est de toute évidence un passionné de cinéma, qui se consacre au beau métier de scénariste. Qu'il y reste. La littérature a bien plus besoin d'auteurs qui ont beaucoup lu (et des grands livres), que d'auteurs qui ont ingéré des milliers de films de série B, C, D, E, F, jusqu'à Z.


Histoire de l'Italie, du Risorgimento à nos jours
Histoire de l'Italie, du Risorgimento à nos jours
par Sergio Romano
Edition : Poche
Prix : EUR 9,60

22 internautes sur 22 ont trouvé ce commentaire utile 
2.0 étoiles sur 5 Un livre à refondre complètement, 29 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : Histoire de l'Italie, du Risorgimento à nos jours (Poche)
La collection Points Seuil publie, en matière d'histoire, les livres de référence des premiers cycles universitaires. Le lecteur un peu habitué leur reconnaît des qualités (annexes solides, bibliographie, segmentation précise du récit qui appelle à la prise de notes et au surlignage) mais aussi des défauts (style défaillant, peu de vrais enjeux historiographiques, aussi peu enthousiasmants qu'un cours de première année à la fac, des références vieillies, des rééditions hasardeuses).

Loin de moi l'idée de remettre en cause l'utilité de cette collection, dont la cible étudiante est bien définie. Mais avec Histoire de l'Italie du Risorgimento à nos jours de Sergio Romano, le lecteur est malheureusement confronté à l'illustration exhaustive des défauts de la collection. Publié la première fois en 1977, puis réédité plusieurs fois, le livre de Romano est dépassé. Pour ce qui est de la partie 1861-1945, je trouve le récit parfois hasardeux dans ses choix, mais le pire se trouve dans la partie post-1945. Romano n'a jamais refondu les paragraphes des années 60 et 70 qui se perdent dans l'écume du passé immédiat et ne parviennent jamais à dresser des perspectives. Que Romano n'ait pu le faire en 1977, nul ne peut lui reprocher. Mais les rééditions successives n'ont fait qu'ajouter des strates de commentaires électoraux. La dernière partie date de 1994. L'importance de ce début de décennie 90 pour l'Italie contemporaine est complètement sapée par la médiocrité des chapitres finaux. Romano n'a pas retouché ces chapitres lors des rééditions. Vu son âge, aucune nouvelle version ne devrait sortir. Et Le Seuil pourrait, à l'occasion, relancer un nouveau projet sur l'Italie depuis 1861.

Car les défauts dont souffre ce livre ne tiennent pas seulement à une actualisation défaillante. Cette histoire d'Italie est vieillie : pas de symboles, pas d'histoire culturelle, pas d'histoire des représentations, pas d'histoire des phénomènes sociaux, pas d'histoire intellectuelle, pas de vision affinée des groupes sociaux, pas même d'histoire urbaine. La bourgeoisie veut. La bourgeoisie pense. La bourgeoisie fait. Schématique et mal ficelé : la collection Points Seuil devrait refondre complètement cet ouvrage, plutôt à destination d'un public étudiant. De l'histoire politico-sociale marxisante caricaturale. Et pas assez d'évènements pour servir réellement l'étudiant en premier cycle, malgré une bonne chronologie et des notices biographiques détaillées en annexes.

Cette histoire est terriblement vieillie. Ses analyses ont maintenant plus d'une trentaine d'années. On a du recul désormais sur le compromis historique DC/PC. Il y a eu l'opération mani pulite, l'effondrement du système politique et de la Ière République, le berlusconisme etc... On a également du recul sur le transformisme et les aléas historiques de l'Italie depuis sa fondation.

C'est exactement le genre de livres d'histoire ennuyeux, schématiques, partiaux, vieillis qui ne devraient plus exister. Sous prétexte d'être synthétiques, ils sont schématiques, sous prétexte d'être courts, ils sont elliptiques, sous prétexte d'être complets, ils sont superficiels, sous prétexte de présenter des analyses, ils fondent l'histoire de l'Italie dans un boulghour marxiste scientifiquement indigeste de nos jours.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 29, 2013 6:36 AM CET


Président Kissinger
Président Kissinger
par Maurice Girodias
Edition : Broché
Prix : EUR 21,30

2.0 étoiles sur 5 Parodie vieillie, 29 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : Président Kissinger (Broché)
Cette petite uchronie, Président Kissinger, a été interdite aux USA et n'y a jamais été publiée. Si certaines scènes sont lourdement caustiques, elles ne justifient probablement pas la censure dont le roman a été victime. Ce jeu littéraire, historique et politique a en fait été la victime de manœuvres, rapidement rappelées en guise d'introduction, sans rapport avec son contenu.
Ceci posé, il ne faut pas espérer d'éléments sulfureux justifiant, sur le fond, l'interdiction dont a été victime "Président Kissinger". Une bonne partie du livre retrace dans les grandes lignes la vie de Kissinger. L'histoire alternative ici décrite se fonde sur des modifications constitutionnelles et ne prend forme qu'à mi-livre : l'obligation d'être né américain pour se présenter à la Présidence des USA n'existe plus. Kissinger, juif né en allemagne dans les années 20, se présente pour les républicains en 1976 et devient le président des USA. Ce monde, au fur et à mesure de l'avancement de la décennie 70, se désintègre progressivement : explosion de la Yougoslavie, déclin de l'URSS, etc... Kissinger va devoir être particulièrement réactif.

Les hypothèses de départ sont parfois bien vues, et Kissinger, ici héros relativement positif, est l'exact inverse du salaud intégral qu'il représentait alors aux yeux de la gauche des années 70. L'auteur, Girodias, écrit une uchronie à la fois charge contre le vrai Kissinger, contre la politique américaine et plus largement contre le monde de la guerre froide. Quelques banalités utopiques de gauche, assez typiques de la période affaiblissent la portée de l'histoire et en polluent le déroulement par des invraisemblances.

Autant la première partie, sous un angle gentiment satirique, décrit bien l'ascension de Kissinger et d'éventuelles crises en Europe de l'est, autant la seconde, en forme de leçon d'anti-kissingérisme, sombre dans l'irrationnel. Quelques bonnes intuitions (explosions de la Yougoslavie et de l'URSS, rôle de l'islam) parsèment, peut-être par hasard, le livre, mais la plupart des crises et des solutions trouvées par le merveilleux Henry sont de vieux poncifs gauchistes.

Ceci dit, ma critique est un peu hors de propos : il s'agissait de toute manière d'un livre de combat, qui aurait pu (et dû) trouver son public dans les années 70. Une amusante manière de combattre Kissinger, un livre jouant sur l'actualité, une histoire reprenant à contre-emploi quelques hommes importants de l'époque, etc... Malheureusement, le lire en 2009, c'est un peu comme si vous lisiez des romans d'anticipation sur la IIIe guerre mondiale entre les Soviétiques et les Américains. Ce livre de circonstance est réédité par les éditions Tristram, sans qu'aucune des circonstances qui ont présidé à son écriture ne soient encore présentes. Quel intérêt? il ne peut être lu que comme une charge, parfois bien vue, parfois lourdaude, contre la politique menée à l'époque de Nixon. Avouons que tous ces évènements sont gentiment sortis de la tête des lecteurs d'aujourd'hui.


L'histoire oubliée des guerres d'Italie
L'histoire oubliée des guerres d'Italie
par Jacques Heers
Edition : Broché
Prix : EUR 24,50

27 internautes sur 28 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Synthèse rapide mais complète, 26 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'histoire oubliée des guerres d'Italie (Broché)
Jacques Heers est un médiéviste prolifique qui, depuis sa retraite universitaire, publie énormément de synthèses sur le Moyen-Âge. Il est difficile de trouver une histoire des guerres d'Italie qui ne soit pas le seul récit du passage de Charles VIII et de ses successeurs dans la péninsule. Heers en profite donc ici pour combler une lacune évidente dans le domaine.

Vu ses connaissances en la matière, Heers aurait pu produire quelque chose de bien plus important et détaillé. Néanmoins, ce livre jouira probablement, pendant un temps, d'un monopole aux yeux de tous ceux que le sujet intéresse de loin et de tous les honnêtes hommes qui n'ont pas le temps de se plonger dans les revues spécialisées.

Le récit démarre avec la croisade de Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, que le Pape envoie à Naples et en Sicile pour le débarasser, enfin, des encombrants rejetons des Hohenstaufen, empereurs allemands. Le livre s'achève, trois siècles plus tard, avec la fin des entreprises italiennes de François Ier et les débuts de la mainmise Habsbourg sur l'Italie. Cette présence française, dont la mémoire collective ne retient que les points saillants (les Vêpres siciliennes, Fornoue, La Palice, Bayard, "chevalier sans peur et sans reproches", Marignan, "Tout est perdu fors l'honneur"), méritait bien un livre. Heers revient sur l'installation des Hohenstaufen, leurs conflits avec les Papes, la Croisade de Charles d'Anjou, la conquête de Naples, celle de la Sicile, presque aussitôt perdue, les règnes brillants des premiers angevins (Heers y est un peu rapide, sauf pour la reconstruction urbaine de Naples). Puis les dissenssions dynastiques, l'éloignement de Naples de ses points d'ancrage européens (la France et la Hongrie, où règnent des capétiens et des angevins), les querelles avec les papes et l'Aragon pour aboutir enfin aux "guerres d'Italie" proprement dites.

L'intérêt de ce livre est de remettre en perspective les interventions française des années 1490-1510 dans un temps long. Dans celui des trois oppositions successives qui se structurèrent au fil des siècles : opposition guelfe/gibelin, puis angevine/aragonaise et enfin française/habsbourgeoise. D'ailleurs, à l'histoire strictement chronologique de la présence française à Naples et en Sicile, Heers ajoute une intéressante synthèse finale sur les évolutions de la pratique guerrière entre le milieu du XIIIe et le milieu du XVIe siècle. C'est bien écrit, dynamique et instructif : utile pour le néophyte et l'amateur de moyen-âge ; peut-être pas indispensable aux fins connaisseurs de la dynastie angevine ou du royaume de Naples, qui trouveront certaines analyses un peu vieillies.

Edité par une petite structure catholique très à droite (Via Romana édite principalement Diesbach, des prêtres lefebvristes et Jean Madiran), le texte de Heers s'inscrit néanmoins dans les canons de la synthèse historique classique, si l'on excepte deux ou trois saillies contre les mensonges de l'école républicaine (ah son terrible complot pour cacher la vérité sur Charles d'Anjou...). Le lecteur intéressé peut, comme d'habitude, faire confiance à ce livre de Jacques Heers.


Pour l'amour de Staline : La face oubliée du communisme français
Pour l'amour de Staline : La face oubliée du communisme français
par Jean-Marie Goulemot
Edition : Broché
Prix : EUR 10,00

5 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Pratiques médiatiques du stalinisme, 26 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pour l'amour de Staline : La face oubliée du communisme français (Broché)
L'ouvrage de Jean-Marie Goulemot est une réédition approfondie du "Clairon de Staline", étude publiée à la fin des années 70.
Goulemot retrace trois moments collectifs centraux dans l'histoire du PCF de l'immédiat après-guerre : le 70e anniversaire de Staline, le 50e anniversaire de Maurice Thorez et la mort de Staline (soit 1949, 1950 et 1953). Le délire absurde et l'hystérie commémoratrice des communistes français de l'époque sont retranscrits avec beaucoup de sérieux et de précisions. Quelques réflexions sur l'approche tronçonnée du temps rapprochent la façade médiatique du communisme (Lettres françaises, Daix, Wurmser, Casanova, l'Humanité, etc...) des journaux de la dystopie d'Orwell, 1984 : hystérie quotidienne organisée par le sommet à propos d'un thème précis, durant des semaines entières, puis, une fois les effets politiques atteints ou dissipés, silence total à ce sujet, l'important étant de faire vivre le militant dans une mobilisation permanente donnant un sens à son engagement ; mélange des références présentes et passées qui permet, sans le dire, de tracer un lien entre Staline (ou Thorez) d'un côté et les grandes légendes du passé national et révolutionnaire, et de brouiller la perception du présent au regard du passé.

Le "petit père des peuples" illustre cette théorie : lorsque Staline approcha de 70 ans, le monde communiste vécut, durant plusieurs semaines, dans une ambiance de culte de la personnalité complètement ahurissante à nos yeux. Chaque cellule du PCF était encouragée à offrir des présents à Staline, de la lettre du déporté aux objets spéciaux manufacturés pour l'occasion par les ouvriers, des mèches de cheveux aux photographies des fusillés durant l'occupation allemande, des documents historiques aux spécialités culinaires. Cette démesure en faveur du tyran donnera lieu à l'envoi de trains bondés de victuailles et de cadeaux à destination du Kremlin, après qu'une exposition en ait révélé l'ampleur au grand public. Le destin de ces présents n'est pas connu. Une fois l'évènement passé, il n'est plus évoqué par la presse communiste. L'opération a atteint ses buts de mobilisation des militants et compagnons de route. Elle ne fait donc plus l'objet de commentaires ultérieurs. Une nouvelle histoire, un nouveau sujet accapareront l'attention du militant, le mobiliseront un temps jusqu'à ce que les comités centraux, voire les chefs eux-mêmes ne décident d'autres campagnes.

Le PCF relancera d'ailleurs l'opération, cette fois en faveur de Maurice Thorez, sur des tonalités légèrement divergentes. Présenter Thorez comme Staline aurait constitué une erreur politique qu'évite le PCF : la commémoration est particulièrement laudative quand même. Les communistes célèbrent cependant en Thorez plus la figure du Camarade que celle du Chef. L'hystérie dépassera tout ce qui était humainement envisageable à la mort de Staline. Il faut relire les odes d'Aragon et d'Eluard à Staline, les insultes lancées par Daix, Casanova ou Wurmser à ceux qui ne pleuraient pas Staline pour prendre la mesure de l'abjection dans laquelle s'est vautrée "l'intelligentsia" communiste française avant Budapest.

L'étude de Goulemot reprend les archives des quotidiens et hebdomadaires communistes, nationaux ou locaux, pour retracer cet avilissement d'une partie de l'intelligence française (qui s'en est rarement repentie). L'ensemble est convaincant. A la suite de ce court essai en partie réécrit, l'auteur associe d'intéressantes considérations sur l'approche temporelle du PCF et sur sa pratique de la commémoration ainsi qu'un petit dictionnaire biographique de l'intelligentsia communiste pré-budapest - et de son devenir au sein du Parti.

Ce livre est une étude ciblée, cohérente et intéressante sur le PCF de l'après-guerre et sa communication dans le cadre de trois "évènements" organisés au sommet de la pyramide communiste.


Firmin : Autobiographie d'un grignoteur de livres
Firmin : Autobiographie d'un grignoteur de livres
par Sam Savage
Edition : Broché
Prix : EUR 18,30

14 internautes sur 16 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Petit conte pour adultes et adolescents..., 11 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : Firmin : Autobiographie d'un grignoteur de livres (Broché)
Firmin, de Sam Savage, est un petit conte moderne, publié à Actes Sud. Un rat naît dans une cave de Boston dans les années 60. Il s'avère que cette cave appartient à une librairie et que le rat, en se nourissant de papier, découvre un jour qu'il sait lire... Du coup, il cesse de dévorer les livres au propre, pour les dévorer au figuré. De ces sommes de lectures, il apprend sur les hommes, la société et le monde, mais ne peut malheureusement, et ce malgré ses efforts désespérés, communiquer avec les hommes.

L'histoire est une remémoration, par ce petit rat cultivé, de sa vie de lecteur isolé au milieu d'animaux qui ne le comprennent pas et de "grands esprits humains" qui ne peuvent savoir ce qu'il pense. Au delà de l'aspect formel, toujours un peu enfantin, du conte antropomorphique, la réflexion sous-jacente est assez fine : le lecteur qui dévore des livres est souvent condamné à ne jamais vraiment pouvoir les partager, dans un monde qui ne reconnaît pas l'enrichissement personnel, la culture et le partage comme des valeurs centrales. L'individu qui refuse de ne faire que consommer et forniquer s'isole dans une société conformiste et le sentiment de supériorité qu'il tire en se comparant à ses congénères se métamorphose vite en constat de solitude totale. Lire, apprendre, connaître ne peuvent être que les moyens d'une fin supérieure, si ce n'est ni la carrière, ni le partage - impossibles dans son cas - qu'au moins l'étude soit le marchepied vers une forme de bonheur ou, pour le moins, d'équilibre. Ce n'est pas le cas, Firmin n'a pas une vie beaucoup plus joyeuse que ces congénères et on en vient presque à regretter qu'il ait cette conscience, ce fardeau à porter sur ses maigres épaules voûtées. Il sait lire mais il ne peut rien faire de ce qu'il apprend, les connaissances qu'il accumule ne lui donnent aucun moyen d'atteindre son objectif (à savoir : communiquer avec les humains). Et si cette connaissance ne sert pas une fin bien particulière, que lui aura-t-elle permis? Que lui auront donné ces milliers de lectures? Rien, ou peu s'en faut, et c'est sur ce constat amer et désabusé que s'achève le livre. Allégorie de la vie de milliers de lecteurs enfermés dans leurs prisons de papier et qui n'en feront jamais rien ?

L'écrivain, Sam Savage, publie là son premier roman et il a 68 ans : contrairement au petit Firmin, Savage aura réussi, peut-être de justesse, à laisser quelque chose dans une vie elle aussi probablement remplie de lectures.

Le style est léger sans être simpliste, l'auteur lâche quelques belles petites formules (dont une me plaît bien : "certains écrivains n'ont jamais égalé leur premier roman, je n'ai jamais égalé ma première phrase") et, en 200 pages, il parvient à composer une histoire un peu banale mais suffisamment finement racontée pour laisser un souvenir agréable.

Alors évidemment, ce n'est pas de la grande littérature classique. Mais pour de la petite littérature de divertissement, et à la condition d'apprécier ce genre, je trouve ça plutôt plus intelligent que la moyenne.


La vie du livre contemporain : Etude sur l'édition littéraire 1975-2005
La vie du livre contemporain : Etude sur l'édition littéraire 1975-2005
par Olivier Bessard-Banquy
Edition : Broché

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Analyse complète de l'édition française, 10 juin 2009
Il s'agit d'une chronique, plutôt bien écrite, des trente dernières années de l'édition française, principalement littéraire. Les dates sont bien choisies : elle s'ouvre avec la création d'Apostrophes - premier mouvement vers la massification et la surmédiatisation - et se clôt avec Houellebecq, et le lancement démesuré de La possibilité d'une île - dernière phase du mouvement ouvert par Apostrophes -.

Bessard-Blanquy montre l'émergence, sur trente ans, de l'édition française contemporaine, à savoir quelques gros éditeurs généralistes qui, pour rentrer dans leur frais, publient de plus en plus de "fast books", au succès éphémère, pour un public de lecteurs moins cultivé qu'auparavant (1975 : en tête des ventes Gary devant Soljénitsyne, 2005 : Lévy devant Musso). A cette démocratisation du champ littéraire, devenu consommation de masse, horizontale, sans ambition artistique précise, a correspondu la création de petites structures dynamiques, au succès relatif, qui investissent le champ de la littérature d'avant-garde, plus pointue (POL d'abord, puis le dilettante, Viviane Hamy, etc...) avant un éventuel rachat par un grand groupe. Bessard-Blanquy raconte, par des chapitres couvrant chacun 3 à 5 ans d'édition littéraire, l'histoire récente de l'édition française.

Il coupe ce récit chronologique un peu aride par des intermezzo, petits chapitres très bien pensés sur des sujets divers : le pouvoir de prescription de Pivot entre 75 et 90, le succès puis la chute du système Sulitzer, le déclin de la lecture, l'essor d'Actes Sud, le rôle des libraires, le livre électronique, etc... Honnêtement, ces passages constituent le morceau de choix de l'ouvrage. Le reste est intéressant, quoique parfois fastidieux, notamment quand, pour appuyer son propos, l'auteur énumère les transferts d'éditeurs entre les différentes maisons. Ceci explique cependant la tendance convergente des publications de la plupart des gros groupes (Gallimard, Seuil, Grasset, etc...) et de la perte d'identité propre de leurs collections au fil du temps. Bessard-Blanquy connaît très bien son sujet et explique avec pertinence et acuité les tendances de l'édition française depuis 1975.

La question finale, sur la qualité et la culture des lecteurs laisse songeur. Si le nombre de gros lecteurs décline, que le nombre de lecteurs occasionnels progresse, qu'une bonne campagne de lancement peut faire vendre massivement des produits stéréotypés au profit d'un public semi-cultivé, que les éditeurs doivent publier énormément pour essayer d'imposer un livre de temps en temps, pourquoi s'embêter à essayer d'imposer un certain standard de qualité? Au final, et un peu caricaturalement, on est passé d'un univers où l'éditeur imposait un auteur au public à un système où l'éditeur formate le livre pour qu'il plaise au public. Bessard-Blanquy est nettement plus fin que mon résumé, mais son constat ne manque pas de pertinence : l'édition vend des livres, et si l'on veut en vendre beaucoup, dans un univers d'extrême concurrence avec d'autres divertissements, le plus simple est de ne prendre aucun risque et de coller au goût du lecteur moyen. Or celui-ci est peut-être moins affirmé que par le passé, plus fade... Difficile de rentrer dans ses frais avec une certaine édition pointue... Le constat n'est pas pessimiste. Au crédit de l'édition française, il reste beaucoup d'éditeurs différents, la littérature étrangère est désormais amplement traduite et les libraires gardent l'opportunité de transmettre certaines découvertes, au lieu de vendre uniquement les têtes de gondole.

Une analyse détaillée et informée, à découvrir cependant avec un coupe-papier en main - l'ouvrage n'est pas massicoté -.


La Lanterne verte
La Lanterne verte
par Jerome Charyn
Edition : Poche
Prix : EUR 9,20

3.0 étoiles sur 5 Vignettes du stalinisme, 10 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Lanterne verte (Poche)
Charyn, écrivain inclassable, aborde ici les rivages tragiques du stalinisme. Même s'il n'indique pas la date de son roman, la lanterne verte s'ouvre selon toute probabilité en 1935 ou 1936 en URSS alors que les premiers signes de la Terreur stalinienne commencent à se manifester. A Moscou, un acteur amateur d'une compagnie théâtrale minable interprète par hasard le Roi Lear de Shakespeare. Et miracle pour lui et sa troupe, son jeu magistral dépasse tout ce qui a été vu auparavant. Il devient en peu de temps un phénomène de société, reconnu et aimé de tous. L'ironie de la situation c'est que la pièce traite d'un tyran vieillissant, veuf, qui a une fille unique. Ce qu'est exactement Joseph Staline à ce moment là. L'attention du géorgien finit d'ailleurs par se porter sur la pièce.

La compagnie et son protecteur, un écrivain géorgien imaginaire, tchékiste et arriviste, sont alors pris dans le tourbillon terrifiant des années 35-42. On aperçoit, au fil du roman, Eisenstein, le réalisateur, Maxime Gorki, le Grand Ecrivain Soviétique, Boukharine, condamné en sursis, Genrikh Yagoda, Nikolaï Iejov et Beria, les trois chefs successifs du NKVD, mais aussi Molotov, le "premier ministre" et bien sûr le tyran lui-même, Staline. La collection d'images est réaliste : je reconnais les traces de mes propres lectures dans certaines descriptions de Charyn. Son Staline, que Soljénitsyne avait déjà dépeint dans le premier cercle, est une réussite : imprévisible, dangereux, inquiétant, même et surtout lorsqu'il est détendu. La lanterne verte, c'est d'ailleurs cette sinistre lampe de chevet qui brille au Kremlin tard le soir, dans le bureau du tyran, annonciatrice des purges sans fin. C'est aussi le titre de la nouvelle écrite par le romancier tchékiste, qui enclenche la tragédie à mi-roman.

L'histoire, en elle-même, me semble un peu faible : elle sert d'alibi à la mise en scène des personnages célèbres, l'intrigue est irréaliste, théâtrale. Le détour par la Loubianka, l'immeuble du NKVD et par le goulag sont des passages intéressants mais dont l'atrocité potentielle est largement laissée de côté au bénéfice d'un ton ironique servant une suite de rebondissements inattendus. L'histoire s'avère être un prétexte à la mise en situation historique et ne présente donc pas d'intérêt romanesque majeur. Le scénario global cède au spectaculaire, non seulement comme accumulation de péripéties invraisemblables, mais comme approche principalement concentrée sur la société du spectacle (acteurs, écrivains, cinéastes). Peut-être était-ce la condition nécessaire à l'ascension rapide et à la chute des personnages, à leur proximité inconsciente du pouvoir : leur dangereux butinage passe totalement à côté des aspects proprement politiques et des réalités sociales. C'est, à mon sens, ce qui affaiblit notablement le propos. Le stalinisme n'est ici qu'une pièce de théâtre absurde, cruelle et superficielle. L'abjection des grandes purges staliniennes ne saurait pour moi se résumer à une collection de vignettes historiques, dans lesquels se promènent des ahuris égocentriques sans conscience. La vision du pouvoir et de la politique reste ici très primitive.

Ceci dit, malgré ces critiques de fond, la lanterne verte est un agréable roman contemporain, bien qu'assez faible stylistiquement - ce sont surtout des dialogues - , mais plein d'ironie, d'astuce et de références. Le fond du scénario m'a déplu, mais je ne doute pas qu'il plaise largement aux amateurs de romans historiques et aux curieux du stalinisme. L'écriture de Charyn parvient à faire très couleur locale.

La lanterne verte constitue donc une mise en image spectacularisée et plutôt légère des purges staliniennes.


Le Siècle des intellectuels
Le Siècle des intellectuels
par Michel Winock
Edition : Poche

11 internautes sur 13 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Classique au statut mérité, 10 juin 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Siècle des intellectuels (Poche)
Ce livre, comme le défendent fort justement les autres commentateurs, s'est imposé en quelques années comme un classique de l'historiographie française. Winock brosse ici le tableau des engagements des intellectuels depuis le conflit séminal que représenta l'Affaire Dreyfus jusqu'aux décès de Sartre et d'Aron, et avec eux, d'une figure type de l'intellectuel engagé. Cette synthèse, qui court, chronologie comprise, sur plus de 800 pages, repose sur des chapitres assez courts, thématico-chronologiques, très lisibles. L'ensemble, bien rédigé, se lit avec une grande aisance.

Difficile de passer outre le travail de Winock quand on s'intéresse à la vie intellectuelle française depuis 1900. La réédition, en cette année 2009, du dictionnaire des intellectuels français, accompagnera utilement ce livre. Attention à ne pas se méprendre, ce n'est pas là une histoire des oeuvres ou des courants littéraires (au-delà de l'inévitable ouvrage de Benda, La trahison des clercs), mais plutôt un panorama de l'engagement des écrivains (principalement) dans les grandes causes du XXe siècle : Dreyfus, la première guerre mondiale, le 6 février 34, la guerre d'Ethiopie, la guerre d'Espagne, la seconde guerre mondiale, les débuts de la guerre froide, l'Algérie, les années 60, le maoïsme des années 70. Autour de trois figures majeures, que sont Barrès, l'antidreyfusard, Gide, l'anticonformiste et Sartre, l'anti-anticommuniste, Winock raconte ce que furent les prises de position des intellectuels dans l'espace public. Le lecteur croisera Zola, Maurras, Péguy, France, Breton, Aragon, Martin du Gard, Malraux, Drieu, Mounier, Camus, Alleg, Foucault, etc... Le livre ne se résume pas à ce name-dropping : le champ intellectuel connaît une évolution propre, décrite ici de manière sous-jacente avant d'être résumée dans la conclusion.

L'Affaire Dreyfus cristallise de manière manichéenne le monde intellectuel : un camp de la vérité finira par émerger et par l'emporter. Les engagements suivants ne retrouveront jamais la pureté originelle de la geste dreyfusarde ou antidreyfusarde. Réagissant aux grands enjeux du temps de la période 1914-56, les intellectuels, par idéalisme, par volonté d'émettre des positions morales et politiques que permet leur talent ou leur réputation, seront de tous les combats, surtout les mauvais d'ailleurs. Le plus impressionnant dans ce livre, c'est finalement de constater la faillite répétée de l'intelligence française face à la politique. Le cri naïf de Romain Rolland "l'intellectuel qui s'engage en politique est une réclame sur une poubelle" est un des rares éclairs de lucidité des écrivains engagés : Aragon tresse les louanges de Staline et de la tchéka, Breton joue les maximalistes de gauche, Benda se trahit lui-même en approuvant le procès Rajk, les pacifistes finissent par approuver l'inacceptable pour éviter la guerre, Drieu cède à la fascination envers la virilité fasciste, Brasillach se vautre dans le nazisme, ...
Pour un Suarès dénonçant le nazisme en 1936 dans un livre que Grasset refusera de publier par opportunisme, combien de Fernandez et de Jouhandeau? d'Aragon et de Wurmser? Utilisés par les politiques comme des cautions, incapables de reprendre leur indépendance, englués dans leurs prises de position.

Peu d'intellectuels ont finalement gardé une certaine dignité morale dans ces engagements, peu défendent la démocratie, peu défendent la liberté, la plupart posent, fanfarons, dans les uniformes de l'indignation, de la simplification et de l'extrêmisme. Cet espace 6 février 34 -> 1956 prend près de la moitié du livre.

Après 1956 et le tournant de Budapest, les engagements intellectuels se délitent peu à peu, jusqu'à l'émergence de figures d'expertise sectorielle à rebours des penseurs ou romanciers généralistes investissant des causes qu'ils considèrent comme justes. A ces spécialistes, sociologues ou économistes, s'adjoindront des intellectuels médiatiques, dont l'oeuvre passe loin après les interventions télévisées. Une dichotomie qui achèvera de démolir le rôle synthétique de l'intellectuel, prenant appui sur sa condition d'écrivain ou de philosophe pour se positionner dans l'espace public sur des sujets où il n'est pas spécialiste.

Le lecteur suivra donc, au fil du siècle, le récit des engagements intellectuels français, parfois confus ou imbéciles, souvent pleins de bonne foi et d'ardeur. Je ne regrette qu'une chose, l'impression de bâclage que laissent les chapitres finaux, à partir du maoïsme des années 70. Foucault, Barthes ou, plus tard Bourdieu, méritaient plus que les maigres paragraphes qui leur sont consacrés. Tout cela est peut-être trop récent pour avoir suscité une bibliographie utilisable et conséquente?

Cette remarque mise à part, l'ouvrage mérite son excellente réputation.


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