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Sensorium
Sensorium
par Abha Dawesar
Edition : Broché
Prix : EUR 21,85

4.0 étoiles sur 5 Sensorium, 10 septembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sensorium (Broché)
Durga porte le nom d’une déesse indienne qui chevauchait un tigre, invincible, elle est celle qui protège, mais qui est féroce également.

Lors d’un voyage dans son pays natal, l’Inde, un voyant au près duquel Durga finit par se laisser conduire lui prédit qu’elle ne trouvera pas la paix et le bonheur tant qu’elle n’aura pas expier les péchés de ses vies antérieures.

Surprise dans ses certitudes, Durga entreprend une quête spirituelle sur ses origines, ses croyances, et sa foi. Jeune femme ambivalente elle aussi, Durga est emplie des traditions et de la culture de son pays, elle allie sa passion pour l’art à celle de la science, grâce à laquelle elle réalise des performances artistiques, basées sur la vision, le regard, l’oeil et la connaissance de soi. Elle vit entre divers mondes également, l’Inde de sa famille, où les traditions sont également variées et plurielles entre les régions, les Etats-Unis où elle a découvert la science et la Flandre où elle réside dans une maison pour artiste.

« Elle », c’est également son projet artistique. Se concevoir par l’art à l’a troisième personne, éprouver le fameux « je est un autre » du poète Arthur Rimbaud…mais elle réalise peu à peu que l’art est stérile seul dans cette quête, qu’il n’est fertile que dans le jaillissement de sa rencontre avec la science et la tradition, la foi, et la confiance, qui, loin d’être antinomiques, se complètent.

Sensorium est cette recherche naïve et honnête, autour de cette rencontre, de cette fusion des sens et de la connaissance.

Le récit, mené par un « Elle » neutre guide le lecteur dans les réflexions de Durga. Le roman est original, entrecoupé de courtes notes scientifiques ou anecdotiques. On s’y laissera prendre, ou pas….leur nombre rend parfois la lecture pénible et plus lente.

Néanmoins un roman frais et novateur.

E.B.

Notes de Hiroshima
Notes de Hiroshima
par Ôé Kenzaburô
Edition : Poche
Prix : EUR 6,17

5.0 étoiles sur 5 Notes de Hiroshima, 2 août 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Notes de Hiroshima (Poche)
En 1965, Kenzaburô Oé se rend à Hiroshima pour écrire une série d'articles autour de la Conférence contre la prolifération des armes nucléaires qui s'y tient. Un voyage grave à plus d'un sens. Pour l'auteur, c'est prendre de la distance avec un vécu personnel bouleversant, la naissance de son fils handicapé, et se plonger dans un univers opaque, insondable: Hiroshima vingt ans après les bombes. Que reste t'il de la ville? Beaucoup. Et rien. Et dans la brèche: le surgissement furieux de la vie et de la dignité humaine.

Ce qui ne devait être qu'un voyage professionnel, et le suivi de conférences autour de l'armement nucléaire, à l'époque des essais de la Chine, allait devenir un parcours initiatique au pays de la résistance humaine, des ressources de ceux qui « restent ».

Hiroshima, c'est l'histoire d'un combat, de la résistance de milliers de victimes, dont le sort mis des années à être reconnu. En 1945, un communiqué de la commission de l'armée américaine annonce officiellement que « Tous ceux qui devaient mourir des suites de la radioactivité dégagée par l'explosion atomique sont morts, et on ne constate plus d'influence physiologique des radiations résiduelles ». Occupé pendant sept ans par l'armée américaine, le Japon allait connaître la censure autour de ces dommages pourtant inédits et mal connus, et il allait falloir attendre 1954 pour que le terme « hibakusha » apparaissent pour désigner les « atomisés ».

Face à ce silence, à ce déni, ce sont des milliers de malades, non pris en charge, non accompagnés, qui allaient mourir, à Hiroshima et autour, dans l'incompréhension, ou pire, dans l'appréhension de ce qui pouvait arriver par la suite'.en témoigne cette histoire d'un homme atomisé, qui plutôt que d'attendre ressentir en lui les signes terribles de la dégénérescence allait préférer mettre fin à ses jours que de vivre sous une telle épée de Damoclès. Le suicide. Ils furent des centaines à le préférer plutôt qu'aux regards de pitié ou de crainte, sur leurs corps suppliciés et déformés.

Vivre. Mourir. Suicide. Survie. Vie.

Primo Levi, en évoquant ces souvenirs de camps de concentration dans « Si c'est un homme » souligne également la question difficile du témoignage, et de l'impossibilité de parler exactement d'un événement où les seuls à même de parler de l'horrible exactitude de la chose sont morts. Qui parlera pour les hommes morts dans les camps? Ceux qui n'ont pas été libérés? Qui parlera pour les hommes morts dans le foyer même de choc de la bombe? Qui saura ce qu'il s'est passé au point d'impact?

Avec les radiations, les données deviennent encore plus vicieuses'.la mort s'infiltrant lentement dans le corps..Ôé évoque le courage de ces médecins irradiés le jour du bombardement, restant sur place malgré les risques pour soigner les blessés, luttant contre une échéance déjà infiltrée dans le corps du patient mais aussi du médecin.

Ôé cite cette phrase d'Albert Camus, extraite de « La Peste« et qui sera notre conclusion'Ce qui m'intéresse'c'est de savoir comment on devient un saint. ' Mais vous ne croyez pas en Dieu. ' Justement. Peut-on être un saint sans Dieu, c'est le seul problème concret que je connaisse aujourd'hui« .

Emma Breton

La Femme à modeler
La Femme à modeler
par Emilie de Turckeim
Edition : Poche

4.0 étoiles sur 5 La femme à modeler, 5 juin 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Femme à modeler (Poche)
La femme à modeler est la femme-modèle, femme objet, mais objet projetée, projection d'un désir, désir d'un regard, ce regard posé sur elle qui rend son corps modelable et impudique.

C'est la question de la pudeur, qui commence, comme il en va de soi, à heurter la modèle, où même l'immobilité devient problématique, « j'ai vingt ans. J'ai déjà fait l'amour mais pas cet amour sans geste et gracieux. Un amour en pleine immobilité sexuelle« . Le moindre geste, détaillé, scruté par l'artiste, perd de sa légèreté pour la novice, « sur la chaise, faire le geste universel. L' absolument évident de s'asseoir. Asseoir moi. Exécuter l'enchaînement souple et irréfléchi de sous-mouvements formant s'asseoir. L'infinité émouvante de s'asseoir ». C'est dans cet espace du regard, que la femme à modeler prend conscience de son corps, de ses « parfaites imperfections », de ses mouvements, de son regard, d'abord fuyant, puis fixe et sûr de lui. Du parcours qui relie, dans un sens ou dans l'autre, le geste naturel, au geste gêné, jusqu'au geste naturel retrouvé.

Mais le rapport du regard au corps nu, la relation monétaire inévitable qui s'y lie, crée une tension sexuelle, érotique, dans la brèche entre la prostitution et le désir inassouvi: « Il suffit d'une fois pour comprendre que l'immobilité rend plus vive la nudité et que l'absence de contact avec le corps du peintre, plutôt que d'exclure la relation du pays sexuel, l'y plonge, de la plus lente et profonde manière« . Le peintre est celui qui est inévitablement vêtu et peint, le modèle celui qui est nu et « croqué », à tous les sens charnel du terme. Car c'est bien de la relation au corps autour de quoi tout se noue, le corps dans sa rare impudeur, dans son dévoilement consentit et mis en scène. Dans l'acceptation du désir de l'autre, non pas désir sexuel mais désir de sa soumission à la mise en scène, sa soumission au modelage du regard artistique, où le corps peut être transformé, sublimé, croqué, ingurgité et régurgité.

Un livre court, des éditions Naïve, un texte simple et frais, illustré par des dessins gracieux au fusain de Sylviane Blondeau.

Emma Breton

Le gouverneur d'Antipodia
Le gouverneur d'Antipodia
par Jean-Luc Coatalem
Edition : Broché
Prix : EUR 14,25

2 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Le gouverneur d'Antipodia, 30 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le gouverneur d'Antipodia (Broché)
Tous à l'aventure ! À la découverte d'une œuvre qui, loin du terre-à-terre, vous emporte par-delà les océans de la perception. D'un genre qui, sans être fantastique, est ailleurs ; qui, sans être surréaliste, trouble ; qui, sans être un hommage, assume son côté 'Robinson' ; qui, sans retomber dans la 'normalité', prend successivement les atours d'une comédie de mœurs, d'un drame psychologique, d'un drame personnel, collectif et même métaphysique' L'ensemble, une réussite indéniable, flotte encore longtemps dans l'esprit du lecteur une fois la dernière page conquise ; ce qui compense plus que largement un style narratif (alternance de chapitres à la première personne pour chaque personnage) à la longue répétitif, sans jamais devenir ennuyeux, rassurez-vous.

Deux personnages principaux se succèdent à la barre durant la majorité de la traversée que constitue le roman : François Lejodic ' ou 'Jodic' ' , mécanicien et homme à tout-faire ayant fui la Bretagne après une histoire d'amour contrariée par les classes sociales ; et Albert Paulmier de Franville ' ou 'Gouv' car il est le Gouverneur de cette petite île ' héritier d'une noble lignée et diplomate sevré d'affectations plus clémentes après une trouble affaire autour du sinistre triptyque Asie du Sud-Est, (trop) jeunes filles et chambre d'hôtel' L'un a choisi Antipodia, l'autre y est puni : un retour aux sources et un bannissement. Un troisième personnage s'immisce subrepticement dans ce décor : Moïse, pêcheur de l'Océan Indien jeté par dessus bord par un capitaine peu scrupuleux'

La grande intelligence de Jean-Luc Coatalem est de n'être pas laissé entraîné par les ficelles grossières du schéma trop classique de 'l'élément perturbateur qui surgit dans un univers rodé et réglé'. Mieux que cela, il se joue de ces codes avec brio. En effet, même une fois sur l'île, Moïse n'entretient qu'un lien abstrait et euphémisé avec les deux autres personnages. Et certainement pas un lien parlé. Le déséquilibre d'Antipodia ' à savoir les deux pôles contradictoires incarnés par Jodic et Gouv ' n'a pas attendu l'homme des îles au nom biblique pour se mettre en branle, pour faire valdinguer de plus en plus durement ses personnages. Moïse n'est que coup de grâce, deus ex machina s'abattant sur la poutre déjà bien trop étroite et instable sur laquelle évoluaient tant bien que mal les deux gardiens de l'île. Une île dont la raison d'être administrative est simple : un relais humain dans la galaxie des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Une île qui cache bien sa véritable raison d'être.

Deux gardiens d'une île, donc, en attente d'un éventuel secours à effectuer, mais bien incapables de remplacer la moindre balise défectueuse. Deux gardiens d'une île censée servir de garde-manger, mais dont ils deviennent très vite les véritables aliments. Dans ces landes absurdes enivrées de vent, d'humidité, de souvenirs et d'inutilité, les deux personnages étouffent peu à peu. Mais diversement.

Le premier d'entre eux, Jodic, s'enivre et s'étouffe de liberté sur cette île dont il arpente les collines, les escarpements ; il se dope au reva-reva, plante hallucinogène qui l'enserre peu à peu dans la logique, la métaphysique, la pensée de l'île, son absurdité. Boire de la liberté à grands coups de reva-reva on the rocks, oublier le confinement social dont il a été victime à Brest, surpasser le confinement physique dont il a été victime lors d'une mission en Antarctique. Sur Antipodia, le confinement est ouverture, ouverture sur le Tout : la Nature, l'Espoir, le Rêve, le Fantasme. La Suédoise actrice dans le seul film pornographique à disposition de ces deux hommes éloignés de force du sexe opposé comme de toute pratique sexuelle apparaît ainsi à Jodic de manière épisodique, sporadique ; elle l'appelle en pleine nature, lui ôtant toute résistance, le rappelant à sa nature animale. Étouffement pulsionnel.

Le second, Gouv, étouffe de confinement, rabougri, ne se rattachant qu'à son browning et à la devise familiale : 'je maintiendrai'. Échouant peu à peu à maintenir Jodic dans son morne giron, échouant à maintenir la supériorité de son rang et de son éducation, échouant à maintenir l'équilibre de l'île, échouant à se maintenir lui-même. Là où Jodic rend les armes psychologiquement, Gouv les rend physiquement. Petit à petit incapable de se déplacer correctement, il adopte une posture défensive. Il fait de ses journées un rempart contre le froid, contre Jodic, contre son passé. Étouffement rationnel.

Jodic, au contraire, adopte une posture offensive : il se jette à corps perdu dans cette île, en devient finalement le premier et seul véritable habitant ; plus encore, il en devient un 'natif'. Un esprit. Un défenseur. Un gardien du Temple, à moins que ce ne soit du tombeau. De ces deux postures bien plus complexes ' et porteuses de réflexion ' qu'elles n'y paraissent, Jean-Luc Coatalem choisit d'en détailler la logique factuelle pour ne pas tomber dans la dissertation conceptuelle maladroite. Une fois de plus, grand bien lui prend. Il y gagne en clarté et en lisibilité. Les caractères s'affirment dans leur folie. Ils s'affirment dans cet écrin irisé et scintillant aux beaux jours, volcanique et glissant le reste du (mauvais) temps : une Antipodia cruelle et magnifiée, une déesse à la fois maternelle et vengeresse, créatrice et destructrice.

Antipodia est indéniablement l'essence du livre. Allusion à peine masquée à la Sainte-Hélène de Napoléon Bonaparte (sa géographie est truffée de références historiques à l'Empire), elle est imprévisible, impétueuse, un lieu d'exil d'où l'on ne repart pas ; un peu comme si les jeux étaient faits dès le départ, comme si le lecteur ne faisait que contempler avec un plaisir sordide la lente décrépitude des choses et des êtres face aux forces de la nature, de la Terre, de l'Existant, jusqu'à en percevoir tous les rouages, jusqu'à oublier toute société pour ne voir plus que l'Essentiel, la Terre tourner sur elle-même, pour voir en Antipodia le centre de toutes choses, leur début et leur fin. Le temps est ennemi car il est sur Antipodia un éternel recommencement. Éternel retour toujours.

Éternel retour pour le lecteur aussi, qui ne manquera probablement pas, une fois la première lecture achevée, d'y revenir quelques mois ou quelques années plus tard, afin d'y puiser bien d'autres réflexions tant ce livre ouvert semble ne jamais se refermer.

T.M.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Sep 29, 2012 5:10 PM MEST


Le temps du déluge
Le temps du déluge
par Margaret Atwood
Edition : Broché
Prix : EUR 20,90

6 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Le temps du déluge, 30 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le temps du déluge (Broché)
Adam Premier, le chef spirituel des « Jardiniers de Dieu », prédit depuis longtemps le Déluge des Airs, une catastrophe naturelle qui toucherait uniquement les hommes pour les punir des méfaits qu'ils font subir à la Terre, à sa faune et à sa flore.

Lorsque se produit le désastre qui décime la race humaine, seules deux femmes semblent avoir survécu : Toby, barricadée dans un centre de balnéothérapie, et Ren, enfermée dans un bordel de luxe. Partout autour d'elles prolifèrent des espèces transgéniques créées par l'Homme qui menacent les êtres vivants : les liogneaux (croisement de lions et d'agneaux) et les porcons (cochons hybrides destinés initialement à servir de greffes aux humains) étant les pires.

Dans ce monde chaotique et terrifiant, tout est devenu danger. Il faudra pourtant que Ren et Toby, secouées l'une comme l'autre par de violents flash-back, s'aventurent à l'extérieur pour tenter de subsister et partir à la recherche d'éventuels rescapés'

Le Temps du Déluge est un roman singulier à tous points de vue et génial sous chaque angle par lequel on l'observe. Le monde apocalyptique qui nous y est décrit imite les meilleurs codes du roman d'anticipation sans en avoir les tares captant ainsi l'attention du lecteur affranchis de l'improbable. Un lecteur d'autant plus facilement subjugué que la rythmique du roman ne l'en laisse pas s'en détacher.

C'est un roman « dentelle » : extrêmement dense et qui laisse malgré tout une impression de légèreté troublante. La profondeur du travail sur le moindre personnage de l'ouvrage ou le réalisme du monde qui y est retracé en sont les illustrations parfaites.

FJ

Orgueil et préjugés
Orgueil et préjugés
par Jane Austen
Edition : Poche
Prix : EUR 6,93

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Orgueil et préjugés, 30 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Orgueil et préjugés (Poche)
« Orgueil et préjugés » est l'oeuvre la plus connue de la mystérieuse Jane Austen. Femme de lettre du début du XIXème siècle, Jane Austen se consacrera en grande partie à ses romans, dont elle tirera de son vivant un certaine célébrité. Si l'on a peu de représentation d'elle, on sait qu'elle ne fut pas mariée. Pourtant le mariage et le statut social sont les thèmes principaux de ce roman étonnant.

Le premier titre qui lui fut donné était « First impressions », titre éloquent s'il en faut. Car le sujet du récit est bien le décalage entre les premières impressions et la connaissance, entre les préjugés et l'approfondissement, entre l'orgueil et l'humilité.

Elisabeth Bennet est la seconde fille d'une famille modeste de la campagne londonienne. Sa vie s'écoule paisiblement, rythmée par le chahut de ses quatre soeurs, les bals animés par la présence des officiers dont le bataillon est de passage et les visites entre voisins.

Le livre s'ouvre sur un évènement incontournable pour le paisible village, l'arrivée d'un jeune homme de bonne famille, M. Bingley dans une propriété toute proche. Si le coeur de la soeur aînée, Jane, bat aussitôt pour le bel arrivant, Elisabeth demeure plus circonspecte sur le compagnon du bellâtre, M. Darcy. Les échanges cyniques et caustiques entre Elisabeth et M. Darcy constituent, pour l'époque, un certain modernisme dans le roman anglais.

Si Elisabeth se méfie immédiatement de la désinvolture et de la nonchalence de M. Darcy, ce dernier désapprouve aussi tôt l'alliance potentielle entre la famille de noble rang de son ami et celle de la pauvre Jane. Comble des malheurs de la famille Bennet, leur domaine, faute d'héritier mâle, est promis en héritage à un obscur cousin sans relief' Mais les déboires de la famille n'arrivent jamais seuls et ne s'arrêtent pas si aisément.

Elisabeth, meurtrie dans son orgueil de voir son rang sous estimée par le regard de M. Darcy, se met elle-même à rechercher la fréquentation de sa parentèle plus aisée, et met en garde son père contre la légèreté de sa petite soeur Lydia, dont le comportement frivole fait déjà courir bien des rumeurs'

Véritable jeu d'orgueil et fierté, ce roman résume un siècle de privilège, de codes et de traditions' il me en exergue la pression pesant sur les femmes de l'époque de prendre un mari, et la pression sociale du jeu des rangs et des mésalliances.

Mais la force des « premières impressions », le refus que l'on a à s'en éloigner, demeure un thème éternel, que Jane Austen traite avec humour et talent. Elle promène son personnage, Elisabeth, d'un extrême à un autre, dans un siècle de convenances et de contradictions. Si M. Darcy est hostile au mariage de son ami, il est dès les premières pages attiré par Elisabteh, et recherche sa compagnie. Quant à la petite soeur frivole, Lydia, elle ne sera extirpée de sa situation inconvenante qu'en y étant irrémédiablement liée'Preuve que malgré le joug des traditions, une unique réponse n'est pas toujours disponible'

Pour le reste, on vous laisse juger, lire, ou relire, avec ou sans préjugés, ce roman classique de la littérature anglaise'

Emma Breton

Le musée disparu: Enquête sur le pillage d'oeuvres d'art en France par les nazis
Le musée disparu: Enquête sur le pillage d'oeuvres d'art en France par les nazis
par Hector Feliciano
Edition : Broché
Prix : EUR 30,88

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Le musée disparu, 14 mai 2012
Hector Feliciano est journaliste indépendant. Sa passion pour l'art et l'investigation l'ont conduit à mener une enquête des plus complexes : le pillage des œuvres d'art en France mené par les nazis.

En douze ans seulement, plus d'œuvres d'art ont été volées et déplacées qu'au cours des guerres de Trente Ans ou des guerres napoléoniennes, soit dans les 20 000 œuvres dérobées pour la plus grande part à des collectionneurs juifs, et dont la moitié n'a jamais été restituée à ses propriétaires.

Dès 1940, le projet qui anime Hitler est le suivant : rapatrier toutes les œuvres allemandes sorties du territoire depuis le XVIème siècle. C'est l'historien Otto Kümmel qui est chargé d'inventorier toutes les œuvres sur lesquelles les prétentions du régime nazi peuvent s'exercer. Et le travail sera considérable, il porte principalement sur la France, la Hollande, la Belgique, l'Autriche et les Sudètes. Mais le rapport ne s'en tient pas qu'aux états conquis, il réclame également des œuvres en Angleterre (le Christ et Madeleine de Rembrandt par exemple, propriété personnelle du roi).

Le rapport Kümmel représente la « chimère de l'idéologie nazie, son obsession pour la germanité et la notion de patrimoine allemand ». Ainsi ce programme peut être considéré comme « le versant culturel et artistique du projet hitlérien de conquête nationaliste, parallèlement à ses versants politique, racial, économique et militaire ».

Au printemps 1940, alors que les armées de la Wehrmacht progressent de Paris vers les villes françaises, un nouveau département de la lutte nazie est créé à l'Hôtel Commodore, au 12 boulevard Haussmann à Paris : l' ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg), placée sous l'autorité d 'Alferd Rosenberg, principal responsable du pillage d'art français.

Si certaines œuvres sont épargnées, cachées, sorties de France par tous les moyens, d'autres se retrouvent vendues ou données, trafiquées par la collaboration ou volées.

Ainsi le premier chapitre du livre raconte comment à son retour au Louvre, il fallut effacer la croix gammée qui ornait la célèbre toile L'Astronome de Vermeer.

Mais en matière de pillage, l'ERR allait se heurter à un rival de taille, en la personne d'Hermann Goering.

En 1933 il avait commencé la construction d'un monument à la gloire de son épouse décédée, Carinhall, son musée personnel qui devait accueillir les œuvres tirées du pillage, ses « trophées de guerre ».

S'il coordonne les agissements de l'ERR, il n'hésite pas à prélever pour sa collection privée les œuvres qui l'intéressent.

Clef de voûte de ce système de pillage, Goering obtient en 1940 un accès illimité aux salles du Jeu de Paume, dépôt central des œuvres confisquées.

Se posant en chef d'expertise, la valeur des tableaux est variable d'un jour à l'autre et d'une œuvre à l'autre. Si les maîtres classiques obtiennent une côte importante, les impressionnistes et les modernes se voient classés au rang d'œuvres « dégénérées » et servent de monnaie d'échange.

Cette obsession pour l'art en temps de guerre atteste de la place importante du patrimoine culturel dans l'identité aryenne que tâchaient de construire Hitler et Goering.

Après la défaite, apparut un énorme chantier d'œuvres errantes, perdues, non réclamées, dont le parcours allait demeurer pour longtemps une énigme.

Le dernier chapitre du livre raconte le mystère de La femme en rouge et vert de Fernand Léger, œuvre « récupérée » par le musée national d'art moderne de Paris, estampillée R2P(Récupération Numéro 2 Peinture).

Femme en rouge et vert est l'une des deux mille œuvres d'art non réclamées et confiées à la garde des musées nationaux après la guerre, parmi lesquelles des Picasso, Degas, Ernst, Picabia, Monet, Cézanne'D'autres ornent des bureaux gouvernementaux (par exemple Le Baiser de Rodin dans l'Hôtel Matignon provient de ce circuit).

Ces œuvres non réclamées sont connues sous l'appellation MNR (Musée Nationaux Récupération).

Le livre nous apprend donc que le ministère de la Culture a estimé que sur les 100 000 œuvres volées par les nazis en France, près de 80% avaient été récupérées dans l'immédiat d'après guerre par leurs propriétaires.

C'est dans les 16 000 œuvres qui ne furent jamais réclamées. Les conservateurs des musées choisirent 2000 d'entre elles (des Monet, Chardin, Cézanne etc') le reste fut vendu aux enchères en 1949, date de la dissolution de la Commission de Récupération Artistique (CRA).

De cette récupération, la seule obligation qui échue aux musées fut de divulguer les œuvres, afin que les MNR puissent être vus par tous.

Néanmoins leur statut juridique demeure particulier, aucun délai de revendication n'est prévu, et les musées ne sont que les « détenteurs précaires ».

Pour Hector Feliciano, le parcours de ces œuvres est assez représentatif des enjeux tissés autour d'elles après toutes ces années. Excitant la convoitise de tous, les musées craignent que ces tableaux de maîtres leurs soient enlevés à tout moment.

Ainsi la trajectoire de Femme en rouge et vert est représentatif. Il ne fut rendu à son propriétaire qu'en 2003, les héritiers du collectionneur Paul Rosenberg (parmi lesquels la désormais célèbre Anne Sinclair). A n'en pas douter, cette restitution aurait pu être opérée des années plus tôt.

Monnaie d'échange au cœur du système opaque de la collaboration, trésor volée aux persécutés de France, ces œuvres MNR ont encore un long parcours devant elles, celui non moins tortueux de la mémoire et de la mauvais conscience.

Un livre passionnant et minutieux dont nous recommandons la lecture aux passionnés d'art et d'histoire.

Emma Breton

Le Mépris
Le Mépris
par Alberto Moravia
Edition : Poche
Prix : EUR 5,60

5.0 étoiles sur 5 Le mépris, 5 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Mépris (Poche)
« Le mépris« , pour beaucoup de gens, c'est avant tout le célèbre film (1963) de J. L. Godard, avec Brigitte Bardot.

Mais il s'agit avant tout du livre d'Alberto Moravia, auteur italien réputé entre autres pour « L'ennui » et « Le conformiste« .
Si le début du film de Godard demeure célèbre (Bardot demandant lascivement à Michel Piccoli s'il aime chaque partie de son corps), l'incipit du roman n'en n'est pas moins fameux: Durant les deux premières années de mon mariage, mes rapports avec ma femme furent, je puis aujourd'hui l'affirmer, parfaits. L'objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais à l'aimer et à ne pas la juger, Emilia au contraire découvrit ou cru découvrir certains de mes défauts, me jugea et, en conséquence, cessa de m'aimer.

Ricardo est un jeune homme cultivé et passionné de théâtre. Pour palier aux envies de sa femme, il accepte des scénarios de films et s'éloigne de plus en plus de son idéal littéraire d'indépendance. Pris de compromis en compromis, son intégrité s'étiole au fil du roman, alors que son intention n'en demeure pas moins bonne. Le mépris est l'histoire d'une spirale infernale, d'un labyrinthe sans issue, qui semble faire le jeu de la société moderne.
Roman sur le cinéma, comme le met en exergue Godard, « Le mépris » aborde la question de la modernisation des moeurs et de la société. Le film dont il est question de faire le scenario pour Ricardo n'est rien de moins que la célèbre « Odyssée » d' Homère. Fresque héroïque par excellence, elle contraste habilement avec les tribulations du scénariste italien. Un défi insurmontable pour le héros mortel?
Car en héros moderne, Ricardo endure mille tourments; la précarité, la peur de perdre un emploi, et l'estime de sa femme, les compromis douloureux avec sa boîte de production'Lui qui était un artiste, Ulysse un roi, tout deux se retrouvent jetés sur les chemins de l'errance par quelques facéties d'un dieu à l'humour cruel. Destin tragique, ou quête identitaire, « psychanalytique »? Moravia dépeint cette époque de la découverte de la psychanalyse, ou tout prend un sens intimiste et freudien.
A son réalisateur allemand qui entend donner un sens tout personnel et individuel à un Ulysse qui a peur de rentrer au foyer, héros civilisé et rusé, face à une Pénélope barbare et pétrie de tradition, Ricardo appelle un héros cathartique, pleinement « ancien », issu d'une époque révolu. Il a le goût du sacrifice sans réaliser que la cause, elle, est morte, ou pire, dépassée, déclassée.
C'est ce monde post-moderne, trop intimiste ou trop spectaculaire que décrit « le Mépris », au milieu duquel le héros flotte comme un individu solitaire, pathétique finalement, dans son incapacité à reprendre sa vie en main ou même à se résigner. Lutte perdu d'avance d'un héros antique en proie à des maux modernes, il souffre du mépris implacable de cet Emilia dont le mystère s'évapore peu à peu. De l'héroïne tragique, farouche nymphe, elle n'incarne que le drame de la petite bourgeoise en quête de stabilité et de protection masculine.
Moravia nous dépeint une société oscillant entre deux extrêmes, du grand cinéma à l'introspection de soi. Ricardo malgré lui incarne ce déséquilibre social. Homme de théâtre, il se « vend » au cinéma et à ses grandes productions pour les besoins bourgeois de sa femme qui le méprise finalement de cette bassesse. Entre ces deux écueils, quel issue reste t-il? C'est bien son impossibilité que Ricardo expérimente, car au bout de chaque chemin se trouve dressé comme un Sphinx moderne l'énigme du mépris contemporain.
Emma Breton

La Compagnie des femmes: Prix Erckmann-Chatrian 2011
La Compagnie des femmes: Prix Erckmann-Chatrian 2011
par Yves Simon
Edition : Broché
Prix : EUR 18,34

4.0 étoiles sur 5 La compagnie des femmes, 27 avril 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Compagnie des femmes: Prix Erckmann-Chatrian 2011 (Broché)
Sur les routes de France, au volant de sa vieille voiture de collection, Yves Simon part en quête de son autobiographie' Une « commande » passé par son éditeur, qu'il prend d'abord pour une nécrologie, mais jeu auquel il se prête finalement.
Pour cela il s'arrache à son Paris, à sa compagne Léonie et à son appartement de solitaire, pour partir sur les routes, avec l'intention de visiter la tombe de son ami d'enfance.
Prétexte à des réminiscences du passé, à des rencontres diverses, et à des réflexions sur sa vie, ce livre nous laissera quelque peu pantois.
Qui connait le Yves Simon chanteur, qui a aimé « Au pays des merveilles de Juliet« , « Raconte toi« , aura du mal à se retrouver dans ce livre autobiographique. Paradoxallement, l'album « Autoportrait » contenant les titres précédemment cités, était un plaisir musical, une oeuvre nietzschéenne et littéraire, face à laquelle l'autobiographie papier résite mal.
L'idée était pourtant poétique, repartir sur les routes comme jadis, retrouver la solitude et l'imprévu (l'auteur avec auto dérision évoque ses voyages plus exotiques de sa jeunesse et slalome à présent dans les routes de la campagnes française') et renouer avec le plaisir de l'écriture et de l'introspection. Souvenir du père, de la mère, de cet enfant qu'il n'aura jamais, de ces femmes qui ont marqué sa vie, celles qui l'ont juste accompagné un bout de chemin comme des auto stoppeuse'La route semble aller au dessein de l'auteur, sa vie, nous présente t-il, comporte des attaches, comme un port d'origine, mais beaucoup de parcours, de rencontres, d'alléas'
Les femmes, toujours présentes. Il leur rend un hommage général dans le choix de son titre. Mais aimer les femmes, leur compagnie, n'exclut pas d'en aimer finalement qu'une seule, telle est la leçon tardive de notre auteur-chanteur'
On déploiera le récit de certaines rencontres assez convenues: la jeune serveuse pétillante, la gérante de salon de thé d'âge mûr, délaissée de tous, en quête d'affection et de désir masculin, le jeune homme orphelin face à lui qui est un père manqué'.
Difficile de juger donc Yves Simon sur cet essai, qui souhaitons le, ne concluras pas son oeuvre.
Emma Breton

La douceur de la vie
La douceur de la vie
par Paulus Hochgatterer
Edition : Broché

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 La Douceur de la Vie, 24 avril 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : La douceur de la vie (Broché)
Dans la petite ville autrichienne de Furth, une nuit d'hiver, Sebastien Wilfert, un vieil homme de 86 ans, a le visage broyé, littéralement effacé. Katharina, sa petite-fille qui a découvert le cadavre, se mure alors dans le silence.

Qu'a-t-elle vu ? Pareil meurtre, Ludwig Kovacs, commissaire plutôt nonchalant, n'aime pas ça, d'autant qu'en cette fin d'année les faits divers tordus s'accumulent. Furth « la paisible » cache-t-elle l'horreur au quotidien ? Raffael Horn, un pédo-psychiatre qui doit sortir l'enfant de son enfermement, a au moins une conviction : la vie finit toujours mal'.

La Douceur de la Vie se vend comme un polar et ça n'est pas tout à fait juste. C'est un roman polymorphe qui explorer un panel assez large du genre policier et emprunte également à la fresque sociale. C'est un roman acide, dont il faut saluer la justesse du titre.

Le récit alterne le voix du commissaire et du psychiatre. Le premier, un bougon plus nonchalant que désabusé, le second, un esthète amoureux mais non moins fataliste.

D'autres personnages prendront également la parole dans ce roman, le rendant parfois peu lisible. La Douceur de la Vie, c'est plus un genre et un style qu'une histoire à proprement parler. C'est un roman feutré, étonnamment réel parce qu'il a de cru. Paulus Hochgatterer est un peintre au couteau. Le style semble naïf, il n'en n'est que mieux maitrisé.

La Douceur de la Vie est l'archétype de ces romans que l'on aime et dont on ne pourra pas se défaire ou dans lequel on aura du mal à se plonger. Et c'est précisément ce qui en fait un roman aux qualités indéniables dont on recommande la lecture.

FJ

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