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Contenu rédigé par M. Cyrille
Classement des meilleurs critiques: 1.491
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M. Cyrille
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Lucy
Lucy
DVD ~ Scarlett Johansson
Prix : EUR 7,28

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 D.O.A., 4 août 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Lucy (DVD)
J'ai presque envie de défendre ce film. Le problème avec Besson c'est qu'il a toute la critique contre lui et que quoi qu'il fasse, son personnage transparaît derrière ses films donc tout est faussé. Et là, ça faisait longtemps que j'avais pas vu un Besson que je trouve regardable.

Déjà, il fait une heure vingt, ça digresse pas en blabla débile ou en scènes inutiles. Et puis l'idée de base est totalement pourrie donc on sait que c'est de la SF sans prétention. Et surtout, la musique d'Eric Serra n'est pas prédominante et pénible comme d'habitude.

Le premier quart d'heure est fantastique. On a le spin doctor de la série Borgen (un Suédois donc) qui joue les cowboys excités et drogués en face d'une Scarlett qui ressemble à une pute de Sin City, elle aussi totalement à l'ouest, et là, miracle, Besson utilise des stock shots.

Oui oui, comme Ed Wood. Et quels stock shots ? Des images de documentaires animaliers avec des gazelles et un léopard... Comme Bouzard dans son second tome de The Autobiography of me too quand il veut acheter un vinyle des NY Dolls dans une braderie. Pareil. Ca m'a tué, je me suis dit, y a ptêt moyen qu'on rigole.

Après on a l'impression de revoir des scènes de Nikita ou Léon, avec Scarlett traînée dans des couloirs d'hôtel luxueux entourée de yakuza armés jusqu'aux dents, et après ça, ça retombe car on a Morgan Freeman qui donne un cours sur l'humanité et le big bang et on n'y croit plus.

A la fin, ça donne un mix de Léon, 2001, Matrix, Taxi (la scène de poursuite en bagnole est franchement réussie, et rien que pour ça ce film mérite mon respect, parce que celles des Taxi sont nazes), The Game, bref, c'est n'importe quoi, ça bouffe à tous les rateliers mais ça passe carrément bien, c'est efficace. C'est un album de Van Halen quoi.


V pourVendetta
V pourVendetta
par Alan Moore
Edition : Relié
Prix : EUR 28,00

5.0 étoiles sur 5 Street Fighting Man ou (la vertu inattendue de la connaissance), 31 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : V pourVendetta (Relié)
On ne présente plus V pour Vendetta mais on va le faire quand même : composée d’un nombre indéterminé d’épisodes (entre dix et douze), la série a d’abord été éditée en noir et blanc puis a été complétée par plusieurs épisodes, cette fois-ci en couleurs, dans le magazine anglais Warrior. Il a ensuite été repris intégralement par Vertigo (DC Comics), traduit en VF chez Zenda éditions et finalement repris par Delcourt, Panini dans une nouvelle traduction puis récemment par Urban qui reprend la première traduction.

Je me souviens parfaitement de ma première lecture du premier tome de V pour Vendetta. J’avais lu Watchmen, et j’étais monté à la ville, ce qui signifiait trois quarts d’heure de train. Tentant vaguement nous-même d’élaborer des scénarios pour nos jeux de rôles favoris (L’appel de Cthulhu, Stormbringer, Paranoïa), lire une nouvelle œuvre d’un génie potentiel signifiait quelque chose. Ma lecture finie peu avant mon arrêt, je n’éprouvai qu’un seul sentiment : un profond dégoût.

Comment faire mieux que ça ? Comment s’approcher d’un tel niveau ? Comment devenir aussi intéressant, haletant ? L’avenir semblait bien morose, et aucun talent ne pointait son nez, pas après avoir été brinquebalé avec tant de précision.

V pour vendetta est une des premières œuvres maîtresse de Moore, où le jeune scénariste de trente ans utilise sa culture déjà conséquente pour élaborer une pièce de théâtre en trois actes. Il y multiplie les références, détourne déjà les codes du super-héros et propose clairement sa vision utopiste de la société. Mais elle n’est pas exempte de défauts.

N’ayant pas eu de velléités de remplacer ma première version de Zenda, qui comporte six tomes au format européens, je ne sais pas si l’ordre des différents prologues et histoires courtes suivent le même schéma dans les dernières rééditions. J’espère que les trop nombreuses fautes de grammaire et d’orthographes ont été corrigées, mais je suis certain qu’aucune partie ne surpasse la première.

Dès la première planche, la caractérisation des personnages est sans faille. V et Evey nous sont présentés, chacun se préparant à faire sa sortie, ou plutôt son entrée en scène, leur entrée dans notre vie. Ils se griment, se maquillent, tandis que la radio déroule les recommandations du jour. Nous sommes dans une dictature, le couvre-feu doit être de rigueur, nos nouveaux compagnons prennent forcément des risques. On y voit des affiches de cinéma des années 30 et 40 en réponse aux barbelés et aux caméras de surveillance. Bref, cela regorge d’informations en sept cases chrono.

Maîtrisant déjà le rythme d’une histoire, la scène de leur rencontre se termine par un feu d’artifice qui laisse tout le monde pantois, des policiers véreux aux lecteurs, et ce premier prologue promet une aventure sérieuse et adulte, où la revanche a un rôle primordial.

Quelques planches plus loin, V parle à la Justice, ou du moins sa représentation sculpturale, en prenant sa voix. Il lui expose sa déception et son credo : il ne peut y avoir de justice dans une dictature, la liberté y est bafouée, le monde ne peut être abandonné aux mauvais, aux profiteurs, aux tortionnaires, aux violeurs, aux racistes de tout poil et aux individualistes.

Sauvant Evey de policiers véreux, il la prend sous son aile et la mène dans son antre, nommée le Musée des Ombres. Il vient de se trouver un compagnon, un side-kick avec lequel il pourra combattre les méchants. V porte toujours un masque, possède une base secrète, semble jouir d’une richesse inépuisable, utilise des gadgets, maîtrise le combat à mains nues et développe des capacités physiques hors du commun. V est donc bien un super-héros, basé principalement sur le modèle de Batman. Londres peut être gothique.

Pourtant, les frontières entre genres romanesques disparaissent rapidement. V dit porter le masque de Guy Fawkes, un révolutionnaire anglais qui s’avère être en fait plutôt conservateur (je vous laisse vérifier) et porte la culture comme une composante essentielle de l’éducation : dans une dictature, elle est une des premières victimes du régime. Puis après un premier coup d’éclat qui se termine dans un feu d’artifice, Moore et Lloyd nous entraînent dans un univers bien proche de celui qui existait durant la seconde guerre mondiale.

Suite à l’anéantissement nucléaire des principaux continents, l’Angleterre se retrouve isolée et sans ressources. Afin d’économiser les récoltes, les noirs, les juifs, les homosexuels sont déportés dans des camps de concentration, où d’horribles expériences leur sont infligées et où les fours ne brûlent pas de quatre fromages. V en est un des rares rescapés, et nous apparaît donc aussi comme fou. Car il faut l’être pour s’attaquer seul à un régime totalitaire.

Le quatrième de couverture en joue et doit sans doute être le texte d’accroche de l’édition originale. Il nous demande qui est V : un fou ? un terroriste ? un idéaliste ? un anarchiste ? un tragédien ? Ou l’alter ego fantasmé de Moore ? A travers V, le scénariste déroule les incohérences et les contradictions de la nature humaine. En nous rappelant que le vingtième siècle fut celui des extrêmes, laissant les dictateurs et la folie nucléaire dévaster la planète, mettant fin aux bienfaits du progrès et démontrant que Rabelais avait raison il y a déjà plusieurs siècles, Moore décompose toutes les vilenies pour faire de V pour vendetta une bd philosophique, ou du moins, une bd qui pousse à réfléchir quant à notre société et nos relations humaines.

A travers divers personnages ayant tous une caractéristique principale différente (la lâcheté, la cruauté, la froideur, l’arrivisme, la pédophilie et autres joyeusetés), Moore se venge de toutes les injustices qu’il considère comme infâmes via son super-héros inquiétant, seul maître des marionnettes et héraut de l’autre solution finale : l’anarchie.

Contrairement à la vision commune de ce mouvement, l’anarchie trouve ici un messager cultivé qui expose son plan. Loin de n’être que chaos, l’anarchie est mère de la liberté et de la justice, celle du peuple qui prend enfin son destin en main et ne se cache plus derrière des dieux, des maîtres et des dirigeants fatalement humains et corrompus.

Malheureusement, cette volonté didactique rompt le rythme impeccable du premier tome et des moments en creux apparaissent, encadrés par des prologues ou histoires courtes qui peinent à être totalement efficaces. Mais certaines scènes clés, aux longueurs variables mais au contenu nécessaire, relèvent l’intrigue et les intentions premières.

C’est le cas du quatrième tome, Valérie, où toute l’horreur des camps est infligée à Evey. Torturée, humiliée, l’héroïne ordinaire traverse une épreuve qui lui ouvrira la porte de la liberté et de la conscience, de l’empathie et des valeurs fondamentales de l’humanité. On a également droit à la critique des mass media et de leur propagande, au bûcher des vanités et au poids de la rue qui gronde.

J’ai longtemps pensé que Moore ne savait pas choisir ses dessinateurs. Comment définir le trait de David Lloyd ? Il semble travailler en creux, définissant d’abord les pleins pour faire vivre les déliés, créant des planches impressionnistes où le noir prédomine. Ce sentiment de contempler des impressions est rehaussé par la mise en couleur pastel qui aplatit le tout pour créer un monde dénué de relief et de vie. Seul V et ses aptitudes surhumaines semble danser et faire danser ses semblables. Dessiné comme un oiseau à la cape virevoltante, Lloyd en fait le seul personnage iconique de la série.

V le dit lui-même : il n’y a ni chair ni sang sous la cape, juste une idée, immortelle. La conclusion de Moore, qu’il démontre en passant le masque, est que nous sommes tous V, si nous le voulons. Que le salut ne viendra pas d’un héros masqué ou non, mais d’une acceptation collective et unanime.

Claire comme de la roche, les Anonymous revendiquent dès leur création ce masque, devenu un symbole de contre-pouvoir et de révolution, rendu presque possible avec l’avènement de l’internet à grande échelle. Mais il manque encore l’homme de la rue, véritable héros de V pour vendetta.

Retrouvez cet article et bien d'autres en version intégrale et en image sur le blog comics-bd-mangas Bruce Lit (brucetringale.com)


Sunny Vol.1
Sunny Vol.1
par Taiyou Matsumoto
Edition : Relié
Prix : EUR 12,70

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 We all live in a yellow Datsun car, 10 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sunny Vol.1 (Relié)
Sunny est une série en cours de Taiyou Matsumoto. Elle est publiée par Shōgakukan en VO et par Kana en VF.

Sur les cinq tomes disponibles en VO et sans doute dans d’autres pays européens (l’Espagne notamment est souvent en avance sur la France), seuls trois tomes ont été édités en VF pour l’instant.

Lorsque je me remis à la bande dessinée il y a une dizaine d’années, je me retrouvai dans la situation du junior, de l’étudiant découvrant le monde du travail, de l’adolescent qui se met à écouter du rock, du sportif en herbe qui commence à comprendre les résultats des pointures : un terrible sentiment de vertige devant la quantité existante à assimiler.

Et c’est peu de dire que dans le seul domaine du manga, une vie ne suffirait sans doute pas à en faire le tour. Il fallut donc faire un tri, et pour cela, je ne connais qu’une seule méthode efficace, celle de demander conseil aux personnes qui ont la même sensibilité que vous.

Je découvris ainsi Matsumoto, mangaka atypique très éloigné de la production à gros succès que peuvent être Naruto, Detective Conan ou Monster (l’article Monster sera prêt pour la rentrée, il était temps ! Ndlr) . Comme Taniguchi qui fut influencé par la bande dessinée européenne, Matsumoto trouva assez rapidement un style qui le démarque de ses compatriotes.

La première œuvre qui lui valut une renommée conséquente fut en effet Amer Béton, qui a été éditée en France par Tonkham en un volume de plus de 600 planches. Mixant le style de Moebius à celui d’un Peter Bagge qui tord ses perspectives tels des fish-eye, Matsumoto y relate la vie turbulente et tragique de deux très jeunes adolescents en pleine jungle urbaine.

Ayant perdu leurs parents, Blanko et Noiro survivent dans la ville devenue leur terrain de jeu, sans domicile fixes terrorisant les malfrats comme les citoyens ordinaires. Derrière une ambiance de polar, le propos est limpide. Il s’agit de tirer le portrait d’une génération abandonnée, sans éducation ni repères. Malgré leurs méfaits, Blanko et Noiro occupent toute l’attention du lecteur qui s’attache immédiatement à eux et aimerait les sauver de leur condition.

Poursuivant sa carrière avec Gogo Monster, lui aussi édité en France en un seul tome et de même format que Amer Béton, Matsumoto devient plus précis en installant son intrigue très étrange de monstres invisibles au cœur d’une école. Cela fait un peu penser à la série The Kingdom (L’hôpital et ses fantômes) de Lars Von Trier, mais avec des enfants comme personnages principaux.

Puis ce sera Number Five, son œuvre la plus longue jusqu’à présent, et la plus déroutante. Des tueurs à gages évoluent dans un monde codifié à la fois magique et politiquement très semblable à ce qui peut se passer dans les hautes sphères du pouvoir. C’est totalement déjanté, largement psychédélique, et la patte de Moebius y est sans doute la plus présente.

Effectuant un virage à cent quatre-vingt degrés, il dessine ensuite les aventures du Samouraï Bambou, série que je n’ai malheureusement pas finie (mais ça viendra), qui met en scène un samouraï vagabond traditionnel mais qui préfère discourir de philosophie et utilise un sabre en papier.

En 2010, à l’âge de quarante-deux ans, il commence Sunny, une œuvre intimiste sur le quotidien d’orphelins regroupés dans une maison d’accueil. Elle tranche avec tout ce qu’il a fait auparavant mais son style y est immédiatement reconnaissable. Et le thème de l’abandon, toujours en filigrane dans ses mangas précédents, apparaît ici au grand jour. Car Matsumoto a passé son enfance dans ce genre d’endroits, la maturité – ayant dû faire son office – a gommé toute fantaisie. Sunny présente un monde très réel.

Sunny, c’est la vieille Nissan jaune qui elle aussi a été abandonnée dans la cour du foyer, comme la tire à Dédé de Renaud et tous les enfants qu’elle accueille. Elle ne démarre plus et le temps l’a bien abîmée, mais c’est le refuge de la dizaine d’enfants qui cohabitent cahin-caha, partageant ce sentiment de vide provoqué par l’absence de parents. Les encadrants n’y sont pas acceptés.

Dans Sunny, on peut fumer des cigarettes et se passer des magazines pornos. Mais on peut aussi aller sur la Lune, y mourir comme dans Thelma et Louise, ou plus prosaïquement retourner chez soi. Oui, aussi cruel que cela puisse paraître, certains enfants ne sont pas orphelins : leurs parents n’arrivent plus à s’en occuper.

C’est le cas de Sei, qui débarque comme nous dans le foyer, timide au look de premier de la classe, il est certain que sa mère viendra le rechercher. C’est aussi le cas de Haruo, dont les cheveux sont devenus mystérieusement blancs, élément perturbateur et presque incontrôlable qui protège les petits orphelins des enfants des maisons : « Ils ne sont pas comme nous. ». Les enfants des maisons, ce sont les enfants qui vivent avec leur famille, dans un cadre formaté et accepté par la société dans son ensemble.

Junsuke et Haruo provoquent tout le monde et font le plus de bruit possible. Seuls dans un univers où les adultes semblent absents, le directeur étant même enfermé et allongé dans sa chambre tel un vampire ou un cadavre, ils ne savent que faire pour s’inscrire dans un monde qui ne les désire pas. Tarô est un géant doux dingue, chantant à tue-tête des comptines pour enfants alors que sa masse s’expose le plus souvent aux intempéries. Alors non, ces orphelins ne sont effectivement pas les bienvenus dans la société des maisons.

Deux heures de télévision par semaine, une vie rythmée par les petites réunions pragmatiques quant au stock de papier toilette et les chapardages entre enfants, par les tentatives du lycéen sympa faisant partie du centre à tempérer ces enfants turbulents. Il faut aussi encadrer un Junsuke qui veut toujours jouer d’un instrument sans savoir en jouer, retenir Haruo de hurler, tenter de donner un peu de joie à tous ceux et celles qui n’ont plus que la tristesse comme meilleure amie.

Excepté une absence presque totale de fabuleux, Sunny présente tout le meilleur de Matsumoto : un trait européen, un rythme toujours changeant entre coup d’éclats d’enfants turbulents et décors quotidiens qui, selon le moment et les petits drames des pensionnaires, paraîtront somptueux ou dénués de tout avenir possible.

Matsumoto n’est plus Moebius, il est devenu un Baudouin, poète amoureux au trait gras, à la narration coupante, aux scènes de cinéma italien, les repas pris dans le salon miteux, la cour décatie, les parents irresponsables ou alcooliques.

Pourtant, n’ayant pas voulu forcer le trait, Matsumoto enlève un maximum de pathos. La joie existe, les sentiments amoureux débutent, la vie reprend toujours ses droits. Chroniques attendries mais réalistes de parias involontaires, Sunny possède un ton unique et une ambiance chaleureuse malgré ses dessins noirs et blancs et son sujet. Elle a une grâce intemporelle qui parle à tous, car ses petites histoires ne racontent pas grand-chose de spectaculaire ou d’exceptionnel, mais dépeint des personnages plus vrais que nature et dénués de malice.

Vivement la suite. Sunny me donne l’impression, a l’instar de la lecture d’un roman de Philip K. Dick, de me retrouver dans ma couette favorite.

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Idées noires : L'Intégrale
Idées noires : L'Intégrale
par André Franquin
Edition : Relié
Prix : EUR 14,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Franquinstein, 13 juin 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Idées noires : L'Intégrale (Relié)
Idées noires est une série en deux tomes (dont un en format à l’italienne en A5) ou une intégrale, ayant fait l’objet de plusieurs éditions, chez Fluide Glacial, J’ai Lu ou Dupuis.

La préface est signée par Marcel Gotlib. Delporte appose avant chaque gag un aphorisme ( un peu casse bonbon Ndlr).

Après sa dépression qui le poussa à arrêter sa série phare Spirou et Fantasio, Franquin, en parallèle à sa série principale Gaston, commença à dessiner pour le supplément du magazine Spirou nommé Le Trombone illustré. Dans les pas de leurs confrères de Fluide Glacial et Métal Hurlant, partageant également les interventions de Gotlib, ce supplément de huit pages mettaient en scène une bande dessinée plus adulte, acerbe et caustique.

Tout comme Hergé avant lui qui connut une grave crise qui le poussa à faire sa catharsis avec Tintin au Tibet, Franquin ne pouvait plus dessiner de décors, ni s’occuper de ses personnages : vingt ans de Spirou, qu’il avait tellement enrichi, avaient eu raison de sa motivation.

Griffonnant des monstres de cauchemars lorsqu’ils s’ennuyait en réunion, et désirant rompre avec tous les canons de la bd franco-belge, les Idées noires s’imposèrent dans cette période sombre et pessimiste de la fin des années 70 : crise pétrolière, mouvement punk, fin des trente glorieuses…

Sous des formats divers, allant du strip à la planche complète, Franquin y crée Les idées noires, une série sans héros ni personnage récurrent (à une exception près) mais possédant une bible graphique minimale et immédiatement reconnaissable : des dessins à l’encre de chine la plus noire, de larges aplats noirs, des décors presque inexistants et aucune couleur.

J’ai oublié à quand remonte mon premier contact avec cette série, mais elle arriva si tôt que son impact est indélébilement gravé en moi. Car le trait de Franquin y est celui des derniers Gaston, fourmillant de détails et plein d’énergie, mais coupé de tout relief rassurant. Pour un auteur de bd jeunesse, ce mariage d’un style longuement affiné à celui d’un humour dévastateur et dérangeant réussit magistralement à faire passer des messages forts mais également très désabusés.

Les idées noires présentent comme son nom l’indique des situations comiques sous le signe de l’humour noir, uniquement. Les chutes font mal, le bien ne triomphe jamais, la galerie ici décrite décline tout ce que la race humaine peut engendrer de pire : violence, injustice, bêtise, irrespect de la vie, des êtres et de la Terre, capitalisme inhumain, manque d’empathie, multiplication de l’égoïsme, de l’hypocrisie, de l’ignorance.

Grand amoureux des animaux, Franquin les met en scène avec beaucoup de cruauté. Il leur offrent une vitrine revancharde sur le genre humain tout en fustigeant ceux qui les idéaliseraient : le chien qui pleure sur la tombe de son maître n’a pas compris qu’il ne le reverrait plus, mais attend patiemment que quelqu’un lui rende la baballe prisonnière du cercueil…

Défouloir autant que réflexion sur une société liée au pétrole, à la peine de mort et au surarmement, les Idées noires restent pourtant d’actualité, aucun travers dénoncé n’ayant disparu de nos jours. En fait, il en manque même de nouveaux tant les moyens de se comporter inhumainement se sont développés depuis une quinzaine d’années.

Pourtant, ces strips se lisent et se relisent à l’infini, la qualité de ces blagues s’élevant au meilleur niveau des gags de Gaston. Et puis, malgré tous leurs défauts, tous les humains représentés ont des réactions absolument naturelles : dans leurs mouvements, leurs trognes, leurs dialogues, tout sonne vrai bien que le trait exagère tout.

Un boxeur qui décolle du sol sous les coups de son adversaire entend son entraîneur lui parler de son jeu de jambes : c’est irrésistible de non-sens et d’idiotie. Un vendeur d’armes qui, après avoir déclamé son catalogue de missiles anti-missiles et anti-anti-missiles, se demande pourquoi certains lui achètent encore des missiles ; le bon chasseur utilise la cartouche PANDAN-LAGL (lire « la gueule ») ; la pollution, la science et l’utilisation de l’atome sont le cœur de plusieurs gags sans jamais être répétitifs.

Les monstres des contes prennent vie dans l’obscurité des forêts comme dans la jungle urbaine. Franquin et ses comparses (Delporte, Roba, Gotlib entre autres) traquent les moindres insanités dans un monde en négatif : décors blancs et personnes noires.

Même si cela est vierge de toute actualité politique et de caricature de personnes vivantes, ces planches auraient eu leur place dans Hara-Kiri, voire dans le Charlie Hebdo de nos jours. La bêtise humaine n’ayant pas été éradiquée, les Idées noires restent des rappels lucides et méchants de nos pires travers, des aberrations du monde moderne et des peurs universelles.

Relire les Idées noires, c’est aussi être toujours épaté par l’optimisme de Franquin. Il a beau ne pas prendre de gants avec les chasseurs et les militaires, il parvient à nous faire rire et à faire vivre ses personnages à usage unique, à les rendre vivants en distillant des détails triviaux mais nécessaires. Malgré l’aspect aride de ces planches, elles fourmillent d’informations et prouvent qu’un artiste est surtout un spectateur et observateur. Mais à la longue, cela peut rendre cynique…

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Blast - tome 1 - Grasse Carcasse (1)
Blast - tome 1 - Grasse Carcasse (1)
par Manu Larcenet
Edition : Broché
Prix : EUR 22,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 La commedia de Pedrolino, 13 juin 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Blast - tome 1 - Grasse Carcasse (1) (Broché)
Blast est une série finie en quatre tomes. Elle est scénarisée, dessiné, peinte et colorisée par Manu Larcenet, avec quelques aides extérieures. Elle est parue chez Dargaud.

Larcenet est un clown. Perçu depuis un certain temps comme une personnification de la psychose, le clown est un amuseur déprimé.

A côté de Bill Baroud, de ses parodies télévisuelles ou du Retour à la terre, Manu Larcenet a allègrement flouté les frontières entre drame et blagues dans ses séries Les aventures rocambolesques de… ou Les Entremondes, et a toujours dessiné des albums très personnels où toute sa douleur, artistique ou sociale, est sans espoir.

Le combat ordinaire maniait admirablement ses angoisses existentielles et un humour subtil, alternant un dessin simpliste mais expressif avec des planches en noir et blanc inspirées de photographies, où il développait son écriture dans des récitatifs concis et désabusés. Que ce soit le photographe du Combat ordinaire, le dessinateur du Retour à la terre où carrément autobiographique comme dans L’artiste de la famille, ses personnages reflètent un ou plusieurs aspects de leur auteur, que ce dernier utilise sans doute comme exutoire.

Polza Mancini, le personnage central de Blast, n’échappe pas à la règle. Ecrivain culinaire, tas de graisse chauve et imposant, il raconte son histoire de façon très littéraire à deux policiers qui n’en demandent pas tant. Blast, c’est le même principe que Usual Suspects : sous couvert d’une enquête de police, un suspect (ici, de meurtre) raconte sa version. Mais là s’arrête la comparaison, car Blast est d’une noirceur absolue et ne raconte rien d’attirant.

S’étalant sur quatre tomes de deux cent planches chacun, Larcenet déploie une littérature proche de la philosophie, tentant d’élaborer des préceptes de vie, des aphorismes, des vérités humaines, via la bouche de Polza qui explique tous ses choix, tente d’échapper à sa condition et ses angoisses : son père vient de mourir.

De quais de voie ferré en forêt profonde, puis de campings sauvages en maisons cambriolées, Polza traîne son désarroi au milieu d’une faune souvent peu recommandable, et aligne les déconvenues des sans domiciles fixes.

Puisant dans Baudelaire comme dans Céline, Larcenet devient naturaliste dans ce pavé qui doit peut-être son format hors-norme au manga. Blast est une histoire naturaliste dans les deux sens : dans sa représentation, mettant les animaux et la nature au centre de son dessin, et dans son sujet, celui d’une faune humaine rejetée, asociale, malade.

Polza décide de devenir clochard, en se réfugiant dans la forêt, loin des hommes qu’il ne supporte plus depuis que le dernier membre de sa famille a disparu, le seul capable de le contenir. Découvrant au cœur de l’alcoolisme un état d’extase sans précédent (le fameux blast), ce narrateur poète et philosophe, qui s’inscrit dans l’héritage littéraire du clochard céleste, part en quête. Une recherche de la fameuse connexion au monde et aux autres, à la perception complète de l’univers. Toutes les vilenies (drogue, sexe, alcool) sont donc conviées.

Cela ne se passera pas comme prévu, car la réalité est beaucoup moins glorieuse et quitter la société n’est pas une sinécure. Larcenet nous tient cependant en haleine car tout au long de son récit, nous ne savons rien de ce qui s’est passé, la seule information est un nom : Carole Oudinot a eu maille à partir avec Polza. Jusqu’à la fin, nous ne saurons rien des évènements, et les différentes révélations ne sont jamais décevantes.

Cependant, rien ne nous est épargné dans la noirceur et la capacité de l’homme à faire du mal à son prochain. Nulle lumière n’est à portée, nulle sortie possible. Pour cette raison, la lecture de Blast n’a pas réussi à m’émerveiller autant que Presque, qui relatait un service militaire cauchemardesque, ou que On fera avec, autre album court au format à l’italienne parue chez Les rêveurs, sa maison d’édition.

Car Blast est à la fois très long et très rapide à lire. Long tant les aventures de Polza s’enchaînent et court car le dessin a une place prépondérante. Cette longueur, ce chemin presque sans fin pèse sur le moral et sur la résistance, et il est bien nécessaire de faire des pauses pour respirer.

Lorsque Polza parle, Larcenet est écrivain. Lorsque l’on se retrouve à vivre le parcours de ce géant gras, Larcenet peint. Sur des planches en noir et blanc rehaussées de gris, il peint le ciel noir au-dessus de la ville pour rythmer son histoire, dérouler les jours. En contradiction, la nature est magnifiée, chaque animal obtient un statut d’icône. La couleur apparaît lors des blasts de Polza, et sont de vrais dessins d’enfants qui s’intègrent parfaitement. Cela pourrait être du Picasso. Un univers incohérent, au-delà de la compréhension. Cette couleur devient alors subitement effrayante.

Elle apparaît également dans des collages monstrueux, réalisés par un malade mental rencontré à l’hôpital, pornographiques et rageurs, dérangeants. Et enfin, dans la seule bulle d’air de ce long tunnel, les strips en une bande de Jean-Yves Ferri et qui mettent en scène un ours bipolaire.

Le dessin de Blast ne souffre aucune critique. Son auteur trouve que le premier tome n’est pas bien dessiné, mais chaque trait transpire pourtant la souffrance, chaque coup de pinceau est d’une honnêteté sans faille. Jamais Larcenet n’aura autant senti ses planches, et le format hors norme de Blast est une preuve de cette volonté d’exprimer des sentiments profonds uniquement par des images et leur nécessaire contemplation.

La preuve que Larcenet sait transposer des sensations presque inexplicables tient dans quelques planches du second tome. Sans les nommer, notre anti-héros se retrouve à un concert des Red Hot Chili Peppers. A travers tous les auteurs de bd qui s’attellent à décrire le rock, il est celui qui s’approche le plus de la réalité d’un concert, de ce que peuvent déclencher la musique et la performance scénique. C’est enivrant, remarquable, fascinant et magnifique.

Regroupant des thèmes récurrents de Larcenet, comme la paternité, la nature, la vie en société et les exclus, œuvre monstrueuse par son format et son ambition, Blast ne constitue cependant pas une lecture facile et agréable. C’est une œuvre intègre qui propose le meilleur d’un dessinateur qui s’est imposé comme un auteur majeur en quelques albums. Mais c’est également une œuvre anxiogène, et même si, arrivé à la fin, certaines parties gagnent à être relues, Blast ne demande pas à devenir un ami cher.

Je suis sorti heureux de quitter cet univers étouffant. Cette noirceur s’explique aisément sur des poids lourds comme Maus ou Gen d’Hiroshima, car leur dimension historique et leur valeur de témoignage ne peuvent qu’être saluées. Sur une telle œuvre de fiction (enfin, j’espère), le désespoir demande beaucoup plus d’investissement émotionnel. Son succès et son qualificatif de chef d’œuvre ne sont malgré tout pas volés.

Retrouvez cet article et bien d'autres en version intégrale et en image sur le blog comics-bd-mangas Bruce Lit (brucetringale.com)


Le retour à la terre, 1 : La vraie vie
Le retour à la terre, 1 : La vraie vie
par Manu Larcenet
Edition : Relié
Prix : EUR 11,99

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 La commedia de Pulcinella, 11 juin 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le retour à la terre, 1 : La vraie vie (Relié)
Le retour à la terre est une série en cours en cinq tomes de Manu Larcenet, Jean-Yves Ferri et Brigitte Findakly. Elle est éditée chez Dargaud dans la collection Poisson Pilote.

A la fin des années 90, les auteurs prometteurs tels qu’issus de Fluide Glacial ou de l’Association sont approchés par les grands éditeurs. Dargaud lance la collection Poisson Pilote, qui porte ainsi bien son nom, puisque commencé au tout début de l’an 2000, elle ne propose que des auteurs de cette génération.

Manu Larcenet fait partie de la bande de Fluide Glacial, à l’époque entièrement en noir et blanc pour les pages intérieures, avec d’autres auteurs désormais de renom tels que Blutch ou Etienne Lecroart.

Dans sa série Blotch, Blutch transpose le journal à la belle époque et met en scène des alter-ego de ses collègues. Larcenet devient ainsi Larssinet, Gaudelette devient Gouttelette, et le journal se transforme en recueil de dessins humoristiques avec un simple récitatif, version Almanach Vermot.

Larcenet a toujours dessiné et écrit selon ses deux visages : l’un est enjoué, drôle, caustique, fan de punk et d’absurde, comme dans Bill Baroud. L’autre est angoissé, rempli de doutes et de troubles psychosomatiques ou réels. Dans sa collection On verra bien éditée aux Rêveurs de runes, il publie des histoires personnelles et très sombres sur son service militaire ou son statut d’auteur. Quittant la vie de banlieue qui sied à sa culture de la rue pour la campagne, cherchant sans doute un peu de calme, Larcenet voit son ami Jean-Yves Ferri lui proposer une méta-série mettant en scène son alter-ego Manu Larssinet dans cette nouvelle vie. C’est le Retour à la terre.

En cinq tomes, Manu Larssinet dompte donc le retour à la vie à la campagne, et devient un homme et père accompli. Les titres des tomes ne trompent pas : La vraie vie, Les projets, Le vaste monde, Le déluge, Les révolutions. Chacun apporte son lot de tracas quotidiens, des premiers problèmes de connexion internet aux manques de la vie citadine, de la nature indomptable aux joies du potager.

En choisissant la format en demies-planches, Ferri remet au goût du jour les gags de Gaston, maniant un humour de situation proche des sitcoms américaines, où un seul regard peut faire office de blague. Il garde également un scénario en filigrane, où chaque album trouve une conclusion et se concentre sur quelques péripéties déclinées sur plusieurs gags : l’abattage de châtaigner, le dessin pour l’affiche de la fête du cochon, la convention de bd, le week-end du frère citadin…

Cela génère une galerie de personnages touchants et tous attachants, du maire magouilleur à la vieille ancienne résistante, des potes punks aux autochtones rustres mais accueillants, du chat paumé au chien de berger. Ensemble, ils festoient aux Ravenelles (la ferme des Larssinet), recueillent des ravers pourchassés par la maréchaussée, affrontent Paris et ses éditeurs, jouent de la musique et goûtent aux produits de la terre.

Larcenet dessine tout cela simplement, sans fioritures, mais avec un dynamisme fantastique, une science de l’onomatopée, et donne vie à de vrais personnages avec trois traits universels mais qui une fois associés prennent une toute autre signification.

Ferri écrit sa méta-série en mettant en abyme cette même série, menant à une suite de gags métaphysiques sur le personnage de papier et son modèle réel, tout en gardant un réalisme savoureux. Jamais le lecteur n’est perdu ou ennuyé par ces petites scènes parfois anecdotiques.

Parfois, la demie-planche devient une seule case, et le dessin devient un vrai dessin humoristique à la Sempé, le texte du bas remplacé par le titre du gag en haut à gauche. Les couleurs de Brigitte Findakly sont fonctionnelles mais également rassurantes, jamais agressives ou déplacées, soulignant l’état d’esprit d’une série aussi poétique que drôle.

Partageant les valeurs de l’entraide et du partage, les personnages du Retour à la terre essaient constamment de trouver un équilibre entre la modernité du monde et la nature toujours indomptable. Les solutions qu’ils trouvent sont souvent désarmantes de simplicité et célèbrent toujours l’amour de la vie, des enfants, des bonheurs évidents. Tout comme son illustre modèle, ses relectures n’ennuient jamais et rendent toujours euphoriques et heureux. Elle fournit des blagues à la vie de tous les jours, rendent complices : ma fille me demande régulièrement quand allons-nous aux Ravenelles, alors qu’elle pense en fait à un autre endroit.

Publiée entre 2002 et 2008, la série n’est pas officiellement terminée, mais j’ai personnellement peu d’espoir de voir un tome 6 un jour. Cela n’est pas problématique malgré l’évolution du trait de Larcenet, qui devient plus sec et anguleux avec le temps, cherchant sans cesse la vérité dans le mouvement naturel de ses pinceaux.

Grand succès commercial, la série est pourtant moins reconnue que celles que Larcenet développa seul comme Le combat ordinaire ou Blast. Elle ne mérite pourtant pas d’être ignorée tant ses qualités sont nombreuses et son sujet tellement universel qu’elle n’est pas prête de veillir.

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New Day Rising
New Day Rising
Prix : EUR 21,19

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Le problème est résolu, 15 avril 2015
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Mon monde a changé. J'ai beau me considérer mélomane, j'ai et aurai sans doute toujours un manque complet de culture sur certains types de musique (la cubaine par exemple). C'est embarrassant, mais comme me le faisait remarquer un ami, avec l'âge, c'en est un peu fini, de l'éclectisme. On se connaît mieux soi-même, on sait ce qui nous plaît le plus, on cherche finalement des déclinaisons heureuses de nos goûts.

Cela doit faire maintenant dix ans que je ne suis plus l'actualité musicale comme avant. J'ai laissé tomber, j'ai eu du mal à tenir à l'évolution, celle venue de YouTube, des sites musicaux où l'on trouve des concerts privés, celle des blogs, des fournisseurs de streaming. Du coup je me suis perdu. Du coup, je me suis tourné vers le passé, celui que je ne connais pas, et j'écoute maintenant essentiellement des intégrales. Désormais, enfin, il est possible de découvrir un artiste autrement que par ses seuls singles, enfin on peut trouver des albums rares dont on nous rabâche les oreilles depuis toujours, enfin il est possible de découvrir des artistes inconnus via les conseils algorithmés de Deezer ou Lastfm. On fait même des découvertes ahurissantes, comme l'album Ophicius. Du coup, l'actualité n'a plus autant d'attraits.

Et puis surtout, le temps des critiques rock omnipotents, gardiens du bon goût, assassins vicieux et crypto-attachés de presse de maisons de disque aussi dirigistes que vénales, est terminé. Enfin, on peut se faire sa propre opinion, enfin on trouve des passionnés à qui la parole est offerte, enfin les petits groupes peuvent diffuser leur musique sans passer par un intermédiaire. Steve Albini en parle bien mieux que moi.

Ca évitera de louper des trucs. Je pense par exemple à Divine Comedy. Pendant des mois, les Inrocks version radio n'ont passé que la chanson Europop tirée du premier album du groupe de Neil Hannon. Ce truc sorti des années 80 me semblait bien trop à la mode, mis en avant par une bande de nostalgiques des années cold-wave synthés, j'ai donc passé mon tour. Alors qu'en fait, ce titre n'est absolument pas représentatif du disque. Résultat, des mois de perdus.

Et avec Hüsker Dü, ces mois devinrent des années. Fan de Sugar depuis les débuts, et comme les Pixies restent pour moi le groupe de référence, il était temps que je découvre leur réelle inspiration, il fallait que je me penche sur les autres œuvres de Bob Mould, ancien chanteur-guitariste-compositeur de Hüsker Dü. Hüsker Dü, c'est une légende, c'est la base d'un large pourcentage de ma musique favorite : le punk mélodique. Mais c'est aussi un groupe peu vendeur après sa séparation, les disques ne sont pas faciles à trouver, ou à un prix bien élevé... Que me dit la critique ? Qu'il faut écouter Zen Arcade, double album, double chef d'oeuvre. Sauf que Zen Arcade ne m'accroche pas. Le son, évidemment, n'est pas à la fête - ce sont les années 80 et le punk pense encore devoir être au rabais -, les titres varient entre l'original, le bon et l'accessoire, et cela se termine par quatorze minutes de bruit, un peu répétitif, un peu vain. Je les oublie.

Avec le récent retour de Bob Mould, qui décide de renouer avec le popcore, cette pop rapide et vitaminée, mélange de punk et de chansons enjouées, cette power-pop qui trouve sa base chez Big Star, ma curiosité sur ce groupe revint à la charge. Il faut dire que le bonhomme fait une tournée qui passe par chez moi et a décidé de mettre dans sa setlist des titres de ses anciennes formations pour obtenir un mélange condensé de son oeuvre.

C'est New Day Rising qui déclencha ce que j'avais loupé auparavant. Où l'on apprend comment écorcher un chat, à célébrer l'été, au droit de fantasmer sur la fille de la colline (en réalité une marque de vodka bue par une amie cancéreuse de Grant Hart, batteur et autre compositeur / chanteur du groupe), à celui de lire des livres sur les soucoupes volantes. Beaucoup plus concis que Zen Arcade, moins expérimental mais plus abouti, il va à l'essentiel sans pause ou presque.

Alors que Zen Arcade multipliait les pistes, ici tout est digéré : la guitare acoustique comme les parties de piano entrent naturellement dans les compositions, plus complexes que le punk de course automobile Nascar des débuts mais toujours rapide et parfois martial (New Day Rising, la chanson). La volonté de faire des disques studios identiques aux concerts est dépassée, le groupe comprend qu'il peut complexifier sa musique tout en restant intègre à son discours. Le son est meilleur mais malgré tout la production n'est pas encore à la hauteur des compositions. Pourtant c'est un disque d'un seul bloc, sans fausse note, à l'identité unique.

Et puis il y a un titre magique, Celebrated Summer. En quatre minutes, tous les étés qui sonnent encore comme des vacances scolaires sont résumés, avec l'hiver très adulte qui pointe lors du pont, étrangement acoustique et calme. Quiet / Loud, la recette des Pixies et de Nirvana... Même s'ils avaient trouvé la bonne formule avec ce New Day Rising, les membres d'Hüsker Dü avaient compris que le rock devait rester adolescent. Ce qui manque cruellement de nos jours, tant le rock sonne adulte, ennuyeux, raisonnable, professionnel. Je vais encore attendre quelques étés avant de me mettre à Alt-J je crois.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : May 22, 2015 10:38 AM MEST


Cendrillon : Bons baisers de Fableville
Cendrillon : Bons baisers de Fableville
par Chris Roberson
Edition : Album
Prix : EUR 22,50

2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Casino fablesque, 2 mars 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Cendrillon : Bons baisers de Fableville (Album)
Cendrillon Fables est un spin-off (une série dérivée) de la série Fables par Bill Willingham et Mark Buckingham.

Ces aventures sont écrites par Chris Roberson sous la supervision de Bill Willingham, dessinée par Shawn McManus et coloriées par Lee Loughride. Les illustrations de couverture sont le fait de Chrissie Zullo.

Depuis longtemps déjà, Cendrillon a mené des aventures d’espionne dans la série régulière Fables. Une des premières était d’ailleurs plutôt une mission diplomatique, mais par la suite, elles deviennent bien plus dangereuses.

Petit rappel : dans le monde de Fables, les personnages de contes et récits fantastiques ont été repoussés dans le monde commun (le monde réel) par un envahisseur appelé l’Adversaire. Depuis des siècles, ils habitent à Fableville (Fabletown en VO), en plein cœur de New-York, ou à la Ferme, un endroit isolé, pour ceux qui ne sont pas assez humains pour passer inaperçus.

Ici, les références à l’espionnage version James Bond abondent : le ton est à l’amusement et à l’aventure, il y a de la romance et du sexe, beaucoup de voyages dans des décors exotiques, et les titres font références à des classiques du cinéma de 007.

Cet album édité en France par Urban comics contient deux arcs, deux histoires complètes : Bons baisers de Fableville (From Fabletown with love) et Les Fables sont éternels (Fables are forever). Il semblerait que le succès n’ait pas été au rendez-vous aux Etats-Unis, la série semble donc arrêtée pour un bon bout de temps, voire terminée.

Chaque histoire se divise en six épisodes, chacun se terminant par un cliffhanger plus ou moins habile jusqu’à la conclusion. Il s’agit de donner envie au lecteur de se précipiter sur la suite, mais le suspense n’est pas souvent à son comble, car on ne croit jamais que Cendrillon puisse faillir, tout comme son modèle de pellicule.

De la même façon, chaque histoire débute avec une scène d’action dans un lieu exotique ou graphique, puis une mission est assignée. Cendrillon passe même chez Frau Totenkinder, une sorcière très puissante qui joue ici le rôle de Q et fournit donc des gadgets magiques à notre princesse de choc.

Afin de coller à ces précédentes aventures, Roberson utilise le même procédé que Willingham dans Fables : chaque action est commentée, dans des récitatifs, par Cendrillon elle-même. Ces pensées nous apprennent énormément d’informations quant à l’action qui se déroule et aux choix que fait la meilleure espionne du monde.

Car Cendrillon a plusieurs siècles d’expérience, et est un Fable de grande renommée dans le monde commun. Ce dernier avantage lui permet d’avoir une résistance hors-norme, car plus un Fable est populaire, plus de gens croient en lui, plus il est résistant. De plus, Cendrillon est une belle blonde, elle peut donc facilement jouer la fille riche, oisive et sans cervelle qui part en vacances. Elle a même une couverture à Fableville : elle possède un magasin de chaussures, La pantoufle de vair.

Le capital sympathie est donc au plus haut lorsque l’on commence ces histoires. Sans réellement dépoussiérer le mythe de l’agent secret, Cendrillon (enfin, appelez-la Cindy si vous êtes ami(e) avec elle) est donc une femme forte, autant que Blanche-Neige sans doute. Forte, mais dans un sens masculin : c’est elle qui mène la danse, se bat le mieux, gagne contre des brutes épaisses autant que les génies du mal, séduit les beaux gosses un peu dépassés puis les oublie. Cindy a ses Cindy’s boys, mutiques et pas très malins.

Car même si elle dit ne plus croire à l’amour éternel, elle se comporte comme un vrai macho. Dans la série régulière, Cendrillon était présentée comme dangereuse, voire psychotique, tuant calmement des trafiquants, sans état d’âme. Ici, c’est son pendant fantasmé qui est présenté et même si il est toujours agréable de voir une fille jouer un premier rôle, il est toujours dommage de reproduire certains clichés vieillots. Dans Les Fables sont éternels, elle se présente même comme une patriote… Fableville serait donc un pays à part entière, comme les Etats-Unis ou la Syrie.

C’est là que l’erreur se produit : lorsque la parodie, au départ légère, bascule dans le conformisme et abuse des clichés conservateurs. Cendrillon n’est pas une femme libérée, elle reste le pion de Blanche-Neige, de la Bête (qui remplace Bigby, son premier mentor) et de Frau Totenkinder pour un certain statu-quo. C’est une chienne de garde, alors que j’aurai adoré la voir féministe.

Pour autant, l’écriture est fluide et agréable, et les récitatifs de Cendrillon font souvent mouche lorsqu’elle explique ses extraordinaires capacités et tout ce dont elle doit user comme ruses et moyens pour exercer son métier. Le dessin est semi-réaliste et ne fournit pas de nombreux détails. Il oscille entre le bon et le mauvais, sent parfois l’amateurisme. Certaines erreurs anatomiques agressent l’oeil, mais le découpage et les couleurs qui ne sont jamais agressives compensent des traits parfois trop sommaires.

Alors que la première histoire reste originale malgré toutes les recettes utilisées dans les films de James Bond, la seconde est répétitive et sans réel enjeu, la fin n’arrive clairement pas assez vite. Cela a dû précipiter les chutes de vente, malgré les sauts acrobatiques de Cindy dans le désert ou les tours de Londres.

Au final, c’est un bon divertissement, léger et balisé, maniant habilement les flashbacks. Mais en s’éloignant d’une Cendrillon un peu plus originale, avec des histoires somme toute classique pour ses personnages, la série n’a pas su développer le ton que Fables entretient depuis presque deux cent épisodes, où le pire peut arriver, où les intrigues s’entrelacent et où chaque Fable a un rôle à jouer.

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Le garage hermétique
Le garage hermétique
par Moebius
Edition : Album
Prix : EUR 24,95

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Le bout de la piste, 6 février 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le garage hermétique (Album)
Cet article est une introduction aux mondes de Moebius, portant surtout sur ses premières œuvres.

Jean Giraud, dessinateur français reconnu pour la série Blueberry, décida de développer son art en allant vers de nouveaux horizons au début des années 60. Il publie alors dans Pilote, un magazine faisant la part belle aux bandes dessinées, et qui rassemblait de nombreux auteurs connus, des séries surtout enfantines poids-lourds comme Astérix.

Fasciné depuis toujours par la SF, il se met à signer dans Hara-Kiri sous le pseudo Moebius , en référence à l’anneau de Möbius. Cela lui permettait d’écrire des histoires aussi tordues que ce ruban en forme d’infini.

Sous la direction de René Goscinny, Pilote va devenir au début des années 70 un des premiers viviers de la nouvelle bande dessinée adulte, influencée par les comics underground comme ceux paraissant dans Mad. Sous le pseudo de Gir, Jean Giraud y publie donc une première histoire totalement différente de Blueberry, mettant en scène l’auteur dans une histoire semi-autobiographique, mais totalement azimutée, pleine de poésie et de fantastique, La déviation.

Très pris par Blueberry et illustrant un peu de science-fiction, Moebius ne commencera réellement à exister qu’en 1974, avec des premières bandes dessinées courtes, comme Le bandard fou. Son trait y est totalement différent, mettant en scène un personnage difforme (encore plus que le compère Mac Clure de Blueberry). Enorme nez, jambes cagneuses et pénis hypertrophié, le Bandard fou est un personnage comique, évoluant dans un monde que Moebius développera plus tard dans le Garage Hermétique.

Car avec la création du magazine Métal Hurlant avec son confrère Druillet et deux autres jeunes exaltés (Jean-Pierre Dionnet et Bernard Farkas), il va produire entre ces pages deux œuvres marquantes à plus d’un titre.

C’est dans Métal Hurlant qu’il fournit donc les premières planches de Arzach, une série en couleurs ou en noir et blanc suivant les histoires, certaines n’étant que des parodies ou des essais graphiques, et la plupart sans aucun texte. Le dessin est fouillé, précis, rappelant parfois des tableaux, des illustrations avec des cadres de décoration léchés. De plus, Arzach est sans doute le nom du personnage principal, mais rien ne nous permet de l’affirmer, surtout que l’orthographe change à chaque chapitre (Harzack, Arzak…). Il reprendra le personnage au fil des années, toujours pour des histoires de quelques planches, puis une histoire complète dans les années 2000, l’Arpenteur. Son oiseau sans plume sera également le premier avatar de Deepo, la mouette à béton de L’Incal.

Moebius écrivait en 1991 : « Pour moi, Arzach fut une sorte de passage à l’acte, une plongée dans des mondes étranges, au-delà du visible. Pour autant, il ne s’agissait pas de produire une histoire bizarre de plus, mais de révéler quelque chose de très personnel, au niveau de la sensation. J’avais comme projet d’exprimer le niveau le plus profond de la conscience, à la frange de l’inconscient. »

Moebius expérimente donc à tous les niveaux, y compris au niveau du scénario et du langage. Il invente des termes qui nous semblent familiers mais définissent des éléments totalement inconnus : une boisson (« Il a bu son koks sans striker »), un robot (« un chien-caillou »), tout est renommé, Moebius joue avec la langue, fait des jeux de mots, introduit des phrases en Anglais…

Blueberry, scénarisé par Charlier, est une bande dessinée réaliste, où les héros dorment, mangent, où tout est un problème, rien n’est laissé au hasard. Dans ses histoires, et sans doute influencé par l’époque du rock psychédélique, Moebius improvise, se laisse porter par ses dessins et en fait une nouvelle forme d’écriture.

Dans l’Homme est-il bon, initialement publiée dans Pilote en 1976, une autre bd sans dialogues, il raconte avec Dan O’Bannon, futur scénariste d’ Alien, une petite fable presque morale, et joue de l’humour avec le titre même de ces dix planches. Côtoyant la fine fleur impertinente de Hara-Kiri, Moebius manie une certaine forme d’humour détaché, à la fois subtil comme celle développé par Gotlib, et graphique comme tiré d’un film des Marx Brothers ou des slapsticks movies des années 30.

Son trait y est encore réaliste et fouillé, mais de manière plus lâche, plus caricaturale. Il déforme les visages, les expressions, extrapole la réalité. Par la suite, il épurera son trait au maximum, ne gardant que l’essentiel, dessinant sans crayonnés parfois, pour atteindre une sorte de poésie dans des dessins devenus peintures autant que manifestes du mouvement et de la contemplation.

Toujours avec Dan O’Bannon, il dessine une histoire de détective privé minable du futur qui court après un MacGuffin sur la demande d’une dame de haut rang. Tout le début de L’Incal est là, mélangeant une esthétique futuriste empreinte de réalisme avec des éléments tirés de films noir classiques.

Ces mélanges de genre, Moebius les poussera au maximum, avant de s’affranchir de tous les formats possibles, notamment avec Le garage hermétique. Utilisant alors la drogue comme n’importe quelle rock star de l’époque, Moebius dessine quelques planches hors de toute série, improvisant des bouts d’histoire, laissant aller son imagination, sur deux planches. Il part d’un personnage de Michael Moorcock, Jerry Cornélius, auquel il voulait rendre hommage.

Sous la pression de son ami Jean-Pierre Dionnet qui lui pique les deux premières, Moebius fait une bd en écriture automatique sans queue ni tête, devant improviser chaque semaine au moins deux planches, plus rarement quatre ou cinq, ne sachant plus ce qu’il avait écrit, parfois qui étaient les personnages, où en était l’histoire. Du jazz donc, mais en noir et blanc et futuriste, dans un format court, dans un monde unique, où le langage est de plus en plus inventé et obscur, où rien ne semble être ce qu’il est. Du punk en bd.

Sorti en album sous le titre Major Fatal, Le garage hermétique fut publié dans Métal Hurlant entre 1976 et 1979. La centaine de planches qui en résultèrent reste étonnamment cohérente malgré une intrigue compliquée où il y a de nombreux fausses pistes et niveaux de réalités.

L’époque est à l’onirisme, aux faux-semblants, et Moebius s’y engouffre avec délice, équilibrant son travail rigoureux et épuisant avec Blueberry. Ce dernier lui permet d’être Moebius, lui donnant une assise commerciale confortable. Chez Moebius, l’action manque souvent, et il n’y a presque aucune trace de héros, seulement des êtres aux prises avec leurs problèmes, notamment ceux ayant trait à l’étranger, à l’autre.

Escale sur Pharagonescia raconte comment un touriste peu au fait des coutumes locales se retrouve malade. Ses hôtes se démènent pour qu’il puisse repartir guéri. L’auteur mélange SF et traditions indiennes, les expérimentations yaqui de Castaneda, et un humour pince-sans-rire pour se moquer des touristes et des colonisateurs idiots.

La grande obsession de Moebius qui transparaît dans toute son œuvre est celle de la transformation des êtres et des choses, notamment la nourriture. Elle transforme les gens et influence leur comportement. De la même façon qu’il tord son dessin dans tous les sens, il s’interroge sans cesse sur les chemins de traverse, sur le langage, sur les moyens de raconter une histoire, qui parle souvent de la transformation d’un être qui peut changer la face du monde, comme dans Tueur de monde, une bd très courte faite de vignettes sous-titrées par des légendes.

Les Humanoides associés, la maison d’édition créée par le lancement de Métal Hurlant, ont multiplié les rééditions de toutes ces histoires, et c’est un vrai casse-tête que de retrouver tout ce que Moebius a pu faire. Auteur très prolifique, il n’aura de cesse de dessiner, toujours en parallèle de Blueberry, et souvent ses histoires, souvent très courtes sur quelques planches, ne sont pas datées.

En ajoutant les recueils d’illustrations diverses, et le magnifique port-folio La cité feu réalisée avec l’ami Geof Darrow (qui n’existe malheureusement qu’en tirage très limité), il est très compliqué de suivre Moebius à la trace, dans son histoire même.

Ayant tenu une sorte de journal intime tout au long de ses bds, il aura brouillé de nombreuses pistes (de sioux). Car il fait partie de ceux qui croient que c’est en se perdant que l’on se trouve : ses dernières paroles, rapportées par sa femme, seraient « Je sens qu’il se passe quelque chose… Je sens que je transmute… Il faut que tu me donnes les codes de réparation… »

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300
300
par Frank Miller
Edition : Relié
Prix : EUR 20,38

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Les 300 coups, 10 novembre 2014
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Nous sommes en Grèce, 480 ans avant J.C. Refusant de prêter allégeance au puissant envahisseur Perse, le Roi des Spartes, Léonidas, décide d'aller combattre une armée à lui tout seul ou presque.

Peut-on vraiment parler encore de comics ici ? Le format de l'oeuvre est à l'italienne, le sujet est loin de toute ville et se passe en antiquité. Solidement documenté, 300 propose un sujet très original, que Miller avait déjà utilisé dans le troisième tome de sa série Sin City.

Nous y suivons le roi des Spartes se battre avec sa garde personnelle (les fameux 300) contre plus de dix mille perses venus envahir l'ouest. C'est l'histoire des Thermopyles (The Hot Gates en anglais), un étroit passage incontournable.

Frank Miller détourne une histoire vraie pour créer une leçon sur le courage - à sa sauce. Comme dans Sin City, peu de choses semblent réalistes. Les hommes sont presque infatigables et incroyablement résistants et forts, Xerxès présente une impressionnante collection de piercings, chaque acte devient une ombre angoissante ou éclate de lumière, toujours pour le même résultat : magnifier le moment.

Sur bien des points, 300 se révèle contradictoire. Les Spartes défendent la raison, la logique, la démocratie et la justice grecque, celle qui est censée avoir eu une portée historique sur l'évolution de la civilisation humaine entière. Or ils se montrent arrogants, méprisants, racistes et sans pitié aucune. Ils sont nus la majeure partie du temps mais se moquent des Athéniens "amateurs de garçons". Ils se battent pour la liberté mais parlent comme des soldats. Chaque titre de chapitre en atteste : honneur, devoir, gloire, combat, victoire.

Le sang coule en abondance, les tortures sont légions, on se sert du corps des soldats morts pour faire rempart, et pourtant tout est pensé, la stratégie et la raison prévalent : Léonidas se sert des Thermopyles pour transformer une immense armée en une chaîne d'hommes qui foncent à l'abattoir. Il use aussi de l'orgueil de Xerxès pour lui faire commettre des erreurs.

Les seuls moments de douceur sont tenus par les femmes. Et encore, ce sont des femmes fortes, des spartiates. On est en plein survivalisme et dans l'eugénisme, puisque le seul personnage difforme est rejeté. Les Spartes prônent l'endoctrinement aveugle et l'entraînement incessant. Voilà de quoi sont faits les soldats d'élite.

Mais 300 est une histoire, un conte. La victoire finale décrite n'est pas un haut fait d'arme, mais ce qu'il devient : une histoire inspirante pour garder sa liberté, coûte que coute. Une histoire pour former de nouveaux soldats prêts à mourir... En ce sens, 300 peut être pris pour une ode au combat pour la liberté. Mais après Gandhi et les manifestants pour la paix, ce discours semble bien réactionnaire.

Essayons cependant de nous replacer dans le contexte. Nous arrivons à l'aube d'une civilisation nouvelle. Les hommes survivent sans doute plus qu'ils ne vivent.
Dans la forme, Miller se montre donc guerrier, transformant son texte en pamphlet de tribune de foot. Pour la gloire, pour l'honneur, nous avançons, nous chargeons, nous combattons. Mais ce n'est rien à côté de l'explosion graphique.

Un seul mot semble avoir été retenu pour la bible d'étude de 300 : iconique. Sur ses planches en paysage, Miller fait poser tout le monde, y compris la vague de Hokusaï. Lynn Varley y est pour beaucoup. La terre, le sang, l'eau et le soleil vivent et irradient sous ses couleurs, tout comme la chaleur et le froid, la pierre et le fer. La couverture et son logo "300" tracé en sang et tout en angle donnent le ton.

Nous sommes dans l'épique. Il n'y a pas de milieu, pas de recours. Miller force le trait sur tout, sur ces fameux Spartes qui vivaient dans les pires conditions pour former leur discipline. Des prêtres guerriers, inflexibles et sûrs de leur valeurs.

Si on extrapole, on peut donner beaucoup de rôles à chaque partie. Les Perses sont-ils l'impérialisme américain, se posant partout, inondant d'or les plus corruptibles ? Où l'Amérique est-elle représentée par Léonidas, ultra-rigide ? Doit-on déjà y voir la peur de l'islamisme, alors que 300 a été élaborée bien avant le 11 septembre 2001 ?

Zack-je-ralentis-toutes-mes-scènes-d'action-Snyder a adapté 300 en film, très fidèlement, parfois plan par plan. Esthètiquement agréable, il ne donne pas beaucoup à penser, mais à jouir d'une violence stylisée. Il sera sans doute l'inspirateur de la série Spartacus des années 2000 (que je déconseille). Pour la bande dessinée 300, c'est un peu pareil. Profitez surtout du spectacle.

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