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LD (Paris, France)
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Franck : Sonate pour violon - Szymanowski : Mythes
Franck : Sonate pour violon - Szymanowski : Mythes
Prix : EUR 13,48

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Les "Mythes" de Karol Szymanowski dans une version splendide, pour un disque de musique de chambre de très haut vol, 31 décembre 2012
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Franck : Sonate pour violon - Szymanowski : Mythes (CD)
Un disque magnifique, que je ne me lasse pas d'écouter depuis que je l'ai acquis sur les bons conseils de l'increvable - même si hélas daté - 'Indispensables du disque compact classique' de Hoffelé-Kaminsky.

Acheté prioritairement pour la Sonate pour violon et piano de César Franck, dont c'est à présent une des versions que je préfère, j'ai découvert grâce à cet enregistrement avec un réel plaisir que je n'étais pas comme je le pensais jusqu'alors assez sottement imperméable à la musique de Karol Szymanowski. "Mythes" est sans doute une des portes d'entrée idéales dans l'oeuvre de ce compositeur, à moins bien sûr que l'on soit nettement plus porté sur la musique orchestrale. Ces trois pièces pour violon et piano composées en 1915 ne doivent en aucun cas susciter quelque réticence que ce soit a priori. Variées, dans leurs climats comme dans ce qui est exigé des instrumentistes, elles constituent un ensemble de pièces qui n'ont rien à envier à bien des pages plus conséquentes : une vingtaine de minutes de musique enchanteresse.

La Sonate de Franck trouve donc là une de ses plus belles versions - pour celles que je connais, en particulier avec celle de Gidon Kremer et Oleg Maisenberg (Franck - Sonate pour violon et piano en la maj. / Quatuor à cordes en ré maj.), nettement plus exaltée, et celle de Gil Shaham et Gerhard Oppitz (Violin Sonatas - trouvable en CD neuf sur le site américain d'Arkivmusic). Kaja Danczowska, adepte de longues phrases très tenues, comme le notent Hoffelé et Kaminsky dans leur notule, apporte un souffle lyrique qui semble venir de très loin. Evidemment, cela ne suffit pas pour que Krystian Zimerman soit emporté sur son passage : extrêmement attentif, il donne toute sa place au piano alors que le violon de Danczowska pourrait aisément phagocyter sa partie. Attentif, rythmicien impeccable et musicien inaltérable, il assure ce qui manque parfois au duo dans cette pièce pour que le déséquilibre ne pointe pas. Dans chaque mouvement, le piano offre ce qui pourrait manquer en termes de changement de climat avec le violon de Danczowska, et qu'il s'agisse des tempos ou des relances, tout est d'une grande finesse sans jamais manquer de chair ou d'engagement.

Les climats sont précisément le fort de cette version des Mythes. Pour réussies que soient d'autres versions de ces trois pièces, comme par exemple celle d'Isabelle Faust avec Ewa Kupiec - Sonate Pour Violon Et Piano, avec une belle version de la sonate de Janacek et des pièces de Lutoslawski fort bien exécutées elles aussi - aucune de celles que j'ai entendues n'installe des atmosphères aussi subtiles et variées. Il faut dire que le toucher de Zimerman, et un jeu de pédales sans doute assez élaboré, donnent une sonorité au piano qui n'existe pas ailleurs. Dans "La Fontaine d'Aréthuse", la plus connue de ces trois pièces, ce que le piano propose, qui va des couleurs fauves aux pastels les plus évanescents, permet de rappeler qu'au nombre des influences de Szymanowski, il y eut en plus des post-romantiques allemands et autrichiens aussi bien Debussy que Ravel. Avec un jeu plus perlé et parfois moins immatériel dans "Narcisse", plus enlevé dans "Dryades et Pan", Zimerman permet quoi qu'il en soit toujours à Danczowska de faire montre d'une maîtrise de la technique violonistique qui n'a d'égale que la parfaite caractérisation de chaque pièce, de chaque phrase. Au total une version pleinement maîtrisée et ô combien expressive de trois pièces qui comptent parmi les très grandes partitions pour violon et piano du 20ème siècle.

Les deux chants qui ferment le ban sont pour l'un 'Le Chant de Roxane', soit la transcription pour violon et piano d'un air de son opéra Le Roi Roger, l'autre tiré de sa dernière partition pour la voix, les Chants de la forêt de Kurpie. Dans le premier, Danczowska commence l'air avec une phrase au violon qui s'accommode très bien d'un souffle impressionnant à l'archet. La suite, à faire pleurer les pierres, est là encore d'un lyrisme effusif mais tellement tenu que le tout n'en est que plus bouleversant. Là encore, Zimerman est rien moins qu'idéal. Si c'est la veine la plus lyrique et folklorique de Szymanowski qu'il nous est donné d'entendre avec ces deux chants, ils nous rappellent opportunément que ce n'est pas la part la moins intéressante de sa production (cf. son 2ème concerto pour violon, par exemple dans l'enregistrement qu'en a donné Frank Peter Zimmermann : Szymanowski : les Concertos pour violon n° 1 et n° 2 - Britten : Concerto pour violon).

Dans la notule de leur guide, Hoffelé et Kaminsky notaient que ce disque était passé presque inaperçu à sa parution. Si tel est le cas, et si comme je l'imagine il n'a pas remporté tous les suffrages depuis, je ne puis qu'assurer qu'il s'agit là d'un très grand disque de violon et piano, et que tous les amoureux d'une musique de chambre aussi expressive que raffinée se doivent de ne pas le rater, quand bien même ils ne seraient a priori pas portés naturellement vers ce répertoire. Vraiment un très grand disque en ce qui me concerne, qui mérite à coup sûr qu'on le découvre et le fasse découvrir.

Pour ce qui est de Szymanowski, on peut si l'on souhaite aborder le versant symphonique, concertant et vocal de son oeuvre se référer à mon commentaire sur le très réussi Stabat Mater - Litanies à La Vierge Marie - Symphonie N°3 "Le Chant De La Nuit".
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Mar 28, 2013 9:09 AM CET


Félix Thiollier : Photographies
Félix Thiollier : Photographies
par Thomas Galifot
Edition : Relié
Prix : EUR 38,00

3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Félix Thiollier "n'est pas un photographe-amateur, puisqu'il est un maître", 30 décembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Félix Thiollier : Photographies (Relié)
Pour plus d'un, à n'en pas douter, une découverte majeure. Non pas que Félix Thiollier (1842-1914) vienne d'être découvert, plusieurs musées ayant déjà exposé ses photographies. Mais outre que cela a souvent été le cas dans sa région d'origine, à Saint-Etienne ou alentour, l'exposition que lui consacre le Musée d'Orsay jusqu'en mars 2013 fait office de première rétrospective française de quelque importance. Et comme cette exposition s'accompagne de l'édition d'un ouvrage très complet et particulièrement réussi, beaucoup vont découvrir cette figure majeure de la photographie française du 19ème siècle.

Il faut dire que Thiollier ne fait pas pour autant partie des pères de la photographie française - à commencer par Gustave Le Gray et les membres de son cercle. Comme il n'est pas parisien et n'a jamais pratiqué la photographie qu'en amateur, cela n'aurait sans doute pas changé grand-chose qu'il naisse un peu avant. Stéphanois, fils de rubanier, il commence lui-même sa vie active dans la passementerie ; il décide d'arrêter son activité pour vivre de ses rentes à 35 ans, et surtout se consacrer à ce qui occupait déjà une partie de sa vie : l'érudition, le goût pour l'art et l'archéologie, et plus largement la connaissance et la mise en valeur de la région du Forez. Responsable de l'édition d'ouvrages de qualité dans ces domaines, Thiollier est avant tout épris de peinture et a un maître en la personne du peintre François-Auguste Ravier. Loin des ambitions des photographes pictorialistes, il se dirige vers la photographie sans vouloir rivaliser avec la peinture. Si la volonté de documenter et de garder des traces le mène vers ce mode d'expression qu'il ne juge pas comme étant l'équivalent d'un art à même de transfigurer le réel, son travail excède la photographie strictement documentaire. Son goût jamais démenti pour les évolutions des techniques photographiques - il est un des premiers à essayer l'autochrome des frères Lumière en 1907 - son souci de la composition et de la plastique, le soin qu'il apporte à la captation de la lumière et des textures, le fait qu'il soit porté vers des paysages, scènes et motifs qui sont traditionnels en peinture ou bien ont commencé à préoccuper certains peintres peu avant, vers la fin du 19ème siècle (comme les paysages industriels et miniers), tout cela indique que si Thiollier ne cherche pas à toute force à donner du crédit ou des lettres de noblesse à un art, il prend de toute évidence très au sérieux les possibilités du média photographique.

Ce que donnent à voir l'exposition et le catalogue est évidemment une petite sélection d'un oeuvre énorme : il resterait quelque 20000 négatifs et autochromes. Tout ce que l'on peut se dire, c'est que si ne serait-ce que le dixième de ce qu'il a produit est de la qualité de ce qui est proposé par Orsay, on souhaite voir d'autres photos de Thiollier émerger à l'avenir. En l'état, ce qui nous est montré - toujours superbe - relève de deux grandes catégories : toutes sortes de paysages et scènes bucoliques d'une part, paysages industriels et miniers et scènes du travail de la mine d'autre part. Pour ce qui est de la première catégorie, qu'il s'agisse de paysages de sous-bois, d'étangs ou de monts du Forez, de vaches paissant dans un pré ou de moutons avec berger, ce qui frappe, c'est la capacité qu'a Thiollier à créer une atmosphère. Si cela est évidemment dû à son aptitude à saisir l'environnement, et les variations atmosphériques elles-mêmes - il n'a pas son pareil pour capter des ciels et des intensités lumineuses variés - les nuances de gris et de sépia des tirages sont également pour beaucoup dans l'impression que l'on a de voir des approches différentes de motifs semblables. S'il n'a pas favorisé les portraits - il préfère montrer les travailleurs à la tâche, comme dans d'admirables scènes de pêche ou de vendanges - ceux qui sont présentés émeuvent.

Pour ce qui est de la 2ème catégorie de photos, encore moins de portraits et de volonté d'isoler des travailleurs dans le paysage. Alors que Thiollier n'avait pas particulièrement de goût pour la bourgeoisie mondaine et qu'il ne dédaignait pas la compagnie des gens du peuple, il a consacré beaucoup de temps à réaliser ces photos, sans véritablement avoir de visée pour elles. Elles n'étaient pas censées être publiées, encore moins exposées, et allaient avoir un public restreint d'intimes. Pourquoi tant d'efforts pour documenter une telle réalité si ce n'est pas à des fins d'intervention? Thomas Galifot, dans le texte figurant dans la 1ère partie du catalogue, en dit la chose suivante : "Parce que Thiollier n'a jamais eu d'autre ambition que de tirer parti de la tension, inhérente au médium, entre réalisme et esthétisation, sa vision du monde du travail restera marquée au sceau de l'ambiguïté. Si le projet de dénonciation militante lui est, du moins en tant que photographe, clairement étranger, il faut néanmoins reconnaître à Thiollier de n'avoir jamais cédé à l'idéalisation bien-pensante qui passe alors si souvent, y compris en photographie, par la célébration de la valeur d'un travail héroïquement enduré. Sa photographie tendrait plutôt à témoigner d'une forme de neutralité de point de vue par rapport à la chose sociale." Et Galifot de noter que, si la visée n'était pas strictement documentaire, le fait que les photographies de Thiollier deviennent peu à peu moins élaborées formellement et moins pittoresques contribue en soi à leur donner une valeur documentaire puissante.

D'ailleurs, si l'on peut considérer que certains clichés peuvent au début faire plus que friser le pittoresque ou la vision pastorale idéalisée, ce qui frappe dans toutes ces photos, c'est à quel point le regard de Thiollier semble régénérer tous les motifs sur lesquels son oeil s'est posé. Que ses photographies semblent picturales n'est pas douteux, mais en vertu de ce que je notais plus haut sur les variations de lumière et la qualité des textures, jamais rien ne semble figé ou ressassé. Et rien que pour la beauté intense des ciels... Bref, quelles qu'aient été les visées de Félix Thiollier en ayant recours à la photographie, quelle qu'ait été la portée de ses photographies à l'époque et quelle que soit l'appréhension que nous pouvons en avoir aujourd'hui, je pense qu'il ne faut pas les limiter à une espèce de travail de documentation régionaliste (même si les natifs et les amoureux de la région ne pourront qu'y trouver leur compte, j'imagine). Et l'on ne peut que souscrire à ce propos paru dans un journal de 1895 : Félix Thiollier "n'est pas un photographe-amateur, puisqu'il est un maître (...) C'est surtout un artiste dans toute la force du terme". Même si Thiollier n'a sans doute pas accepté le terme, il apparaît assez évident aujourd'hui que cette figure marginale dans l'histoire de la photographie est un artiste majeur. A plus forte raison parce que, sa pratique étant très différente de celle des autres, elle brille autrement, et peut-être pour cette raison même un peu plus fort.

Le livre concocté par les Editions courtes et longues (sic) est exemplaire. Le texte unique donné avant le portfolio, signé par le commissaire de l'exposition Thomas Galifot est d'une grande pertinence. Le seul reproche que l'on peut lui adresser est de ne pas présenter Thiollier de façon plus simple et directe au début de son propos. Etant donné qu'il mêle tout de suite des considérations d'ordre technique et esthétique et des périodes différentes de la vie de Thiollier, la compréhension de la personne n'est pas tout à fait assez immédiate. Très dense, ce texte d'une cinquantaine de pages couvre énormément de terrain, et donne à comprendre bien des questions qui se posent quant à la pratique de quelqu'un comme Thiollier et au-delà de son cas personnel des photographes français de la 2ème moitié du 19ème siècle. Les reproductions sont excellentes, même si comme souvent l'on ne retrouvera pas tout à fait l'émerveillement ressenti en voyant les tirages de l'exposition (à ne surtout pas rater si vous êtes à Paris ou de passage dans la capitale, vous l'aurez compris). Personnellement, j'ai toujours autant de mal à supporter les photographies reproduites sur deux pages, ce qui exige de casser la tranche si l'on veut les voir correctement. Mais ce n'est le cas que de quelques-unes, et la mise en page est par ailleurs fort bien faite.

Au total, un livre absolument indispensable pour tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à l'histoire de la photographie, aux amateurs de découverte de 'nouveaux' talents, sans parler de ceux qui aiment cette région française en particulier. Un grand livre de photos, tout simplement, que l'on conseille à tous et à chacun.

NB Je mettais en lien ci-dessus l'excellent catalogue dédié à Gustave Le Gray par la Bibliothèque Nationale il y a quelques années. Je le ré-indique d'autant plus volontiers qu'il était très onéreux et que l'éditeur en a baissé le prix récemment (pas encore assez, mais il faut dire que l'ouvrage est imposant et fort bien réalisé) : Gustave Le Gray, 1820-1884.

Summertime
Summertime
DVD ~ William Ruffin
Prix : EUR 19,94

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 L'americana, aujourd'hui, 30 décembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Summertime (DVD)
Encore une chronique sur le passage d'un adolescent à l'âge adulte aux Etats-Unis, Summertime (voir synopsis ci-dessus)? Oui. Et réussie parce qu'honnête, modeste, juste, ayant trouvé son interprète et sa durée idoines (à peine une heure et quart). Une chronique typiquement américaine, si l'on veut : une americana dans le Sud profond - le film a été intégralement tourné dans deux petites villes du Mississippi, dans la torpeur d'un été moite - avec pour personnages principaux des petits blancs, milieu et sujets qui semblent intéresser plus d'un jeune cinéaste aujourd'hui (cf. Shotgun Stories de Jeff Nichols).

Au début du film, on peut avoir peur qu'il cumule une partie des travers du cinéma indépendant américain, en particulier de la part de jeunes cinéastes sortis d'une école de cinéma - Matthew Gordon a fait ses études à l'American Film Institute, mais après avoir travaillé en République tchèque et avoir appris sur le tas aux Etats-Unis en réalisant des documentaires, il faut le noter. Caméra portée en permanence, gros plans et effets de flou, pop indépendante en fond : on peut craindre que tout le film ait droit à ce traitement. Et pas du tout. Non seulement il n'y a rien de systématique dans ce que fait Gordon, mais les quelques afféteries que l'on peut déceler dans son film ne font que pointer le bout de leur nez pour mieux disparaître au plus vite. Par ailleurs, si le récit n'est pas précisément d'une grande originalité, le scénario déjoue assez bien les attentes et ne sur-dramatise pas le tout en faisant tourner le film au mélodrame familial et social.

Dans l'entretien livré en supplément, Matthew Gordon précise que c'est la vision d'un documentaire sur des familles pauvres du Delta du Mississippi qui lui a donné, ainsi qu'à son scénariste, l'idée du cadre dans lequel faire évoluer des personnages qu'il avait de toute évidence déjà en tête - la vision de son court métrage de fin d'études "The Honeyfields" (2005), lui aussi visible dans les bonus, rend cela tout à fait perceptible, la dimension autobiographique à la base des situations des deux métrages ne faisant guère de doute. Ce qui a présidé à ses choix, selon Gordon, est tout à fait manifeste à la vision de Summertime. D'une part, il souhaitait à tout prix faire tourner des gens du cru afin qu'ils 'soient' plus qu'ils ne jouent, ce qui nécessitait de faire évoluer le scénario en fonction de la personnalité des acteurs sélectionnés ; d'autre part, il ne voulait pas que l'image prenne le pas sur l'histoire, en captant la beauté des paysages du Mississippi et en embellissant l'environnement dans lequel évoluent ses personnages.

Son film apparaît effectivement essentiellement tourné vers ses personnages, il semble ouvert à l'imprévu même s'il est tenu, il ne fait pas mousser son style visuel pour lui-même. L'authenticité du cadre et la fraîcheur de l'interprétation pallient ce qui pourrait alourdir le récit ou sembler assez convenu. Gordon dit avoir appris des erreurs commises en réalisant son court métrage : préparation intensive (storyboarding, etc) qui finalement fait qu'il n'y a plus aucun imprévu et que l'on n'a plus rien à découvrir au tournage ; et, donc, faire trop beau là où ce sont l'histoire et les personnages qui doivent être servis avant tout. Jusque dans le choix des deux enfants dans chaque film, l'on sent que Gordon a évolué : il est ici moins évident, et bien plus pertinent. Et c'est évidemment cela qui fait que Summertime est aussi juste. Gordon a trouvé in extremis son acteur en la personne de William Patrick Ruffin. Avec son débit à la fois assez rapide et très légèrement traînant, son accent subtilement plébéien, sa nonchalance et sa douceur à peine masquée qui en font un loulou malgré lui, sa cinégénie évidente, il donne chair au personnage et le fait échapper au simple statut de rebelle sans cause (ou dont la seule cause serait de préserver l'unité de sa famille qui bat de l'aile). Si le titre original, "The Dynamiter", s'applique bien sûr au personnage créé par les scénaristes, c'est sans doute aussi cet acteur-là qui confère à ce personnage son aptitude à finalement faire exploser tout en douceur les carcans qui l'enserrent lui et son frère.

Si l'arrière-plan est bien campé, si la dimension de commentaire social n'est pas absente, le film ne fait absolument pas dans le discours. Regarder se débattre cet adolescent dans son milieu pour assurer au mieux un semblant de cohésion à son cercle familial suffit au réalisateur. Si un tel regard est de toute évidence un peu limité, c'est également les bornes qu'il a fixées qui sont les garantes de la modestie et de la justesse du résultat. Bref, un film court, pas tapageur, avare de rebondissements mais juste dans ce qu'il dépeint et dans la façon qu'il a de faire vivre ses personnages dans le type d'environnement qui jusqu'à il y a peu n'avait plus trop droit de cité dans le cinéma américain (où n'était utilisé que pour les poncifs qu'on lui attache). C'est de plus en plus le cas, et même si c'est dans des productions un peu fauchées, c'est tant mieux.

Cette édition KMBO propose une VOSTF uniquement. La copie est de bonne qualité, avec seulement quelques rémanences et des noirs pas assez profonds pour les scènes de nuit. Pour la liste des suppléments, voir ci-dessus. Les scènes de tournage sont comme souvent anecdotiques et assez peu passionnantes. L'entretien avec le réalisateur (18') vaut pour les explications qu'il donne sur l'évolution de ses conceptions, que j'ai résumée ci-dessus. Il remercie son personnage, en particulier pour l'avoir poussé à séduire celle qui allait devenir sa femme (sic) : qui a dit que la fiction n'avait aucun effet sur le réel? Il est bon que le court métrage "The Honeyfields" soit inclus, non seulement en raison de la proximité de la situation de départ et des personnages, mais aussi parce qu'il permet de mesurer à quel point il a fait des progrès entre son court métrage et son premier long - la fin est par exemple à mon sens très surfaite, contrairement à celle de Summertime, ouverte et pas surjouée. On lui souhaite d'en faire autant d'ici son film suivant, et de se saisir d'un sujet plus ambitieux. Mais en l'état, ce film est une bonne nouvelle et contribue à prouver que le terme de 'cinéma indépendant américain' n'est pas complètement vain et signifie encore un peu autre chose que ce qu'il est trop souvent (esthétique du cinéma majoritaire avec moins de moyens et un surcroît de pseudo-liberté de ton).

NB Détail pratique qui a son importance pour ceux qui regardent les dvd sur leur ordinateur : autant je n'ai eu aucun problème pour passer ce dvd sur mon lecteur de salon, autant il m'a été impossible, en dépit d'essais répétés, de le lire sur mon Mac. Je donne cette information pour ce qu'elle vaut, car il se peut que ce soit le lecteur de mon ordinateur qui soit en cause bien entendu, mais comme il accepte les autres sans problème, je le précise au cas où.

Szymanowski - Stabat Mater op. 53, Litanie à la Vierge op. 59, Symphonie n°3, Chant de la nuit
Szymanowski - Stabat Mater op. 53, Litanie à la Vierge op. 59, Symphonie n°3, Chant de la nuit
Proposé par DISCO91
Prix : EUR 20,35

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Si Pierre Boulez a donné un disque Szymanowski splendide en 2010..., 29 décembre 2012
... il ne faut pas pour autant oublier que, tous grands labels confondus, EMI est avec Simon Rattle et l'Orchestre Symphonique de la ville de Birmingham (CBSO) ceux qui ont le plus fait pour mettre le compositeur polonais Karol Szymanowski à l'honneur au disque dans les 20 dernières années. Bien sûr, il y a Naxos pour avoir mis en valeur ce compositeur avec toute la série de disques signés par Antoni Wit (ex. Szymanowski : Symphonie n° 2 - Symphonie n° 3 "Le Chant de la Nuit" et Szymanowski : Stabat Mater - Veni Creator - Litanie à la Vierge Marie pour les oeuvres qui se trouvent aussi sur ce CD EMI), mais pour ce qui est des plus grands labels 'historiques', on ne peut pas dire que cela s'est bousculé au portillon pour défendre un des compositeurs majeurs du premier 20ème siècle (Szymanowski est mort en 1937).

Précisons tout de suite que les quatre disques enregistrés par Rattle pour EMI avec son orchestre d'alors, sur une douzaine d'années à partir de 1993, se trouvent réunis dans un des coffrets dédiés il y a quelques années à Rattle par le label : Rattle dirige Szymanowski (Coffret 4 CD). On conseille évidemment cet ensemble si le but est d'acquérir une bonne part de l'oeuvre symphonique, concertante et chorale de Szymanowski, car tout y est de très haut niveau. Qu'il y ait d'autres propositions sur le marché pour se constituer une discothèque Szymanowski de qualité n'est pas douteux (les disques Naxos indiqués ci-dessus, le double disque EMI avec Wit et Jerzy Semkov : Szymanowski: Concertos pour violon - Symphonie n° 3 - Stabat Mater - Symphonie concertante...), mais on ne se trompera pas en se portant sur l'ensemble Rattle / CBSO. D'autant que, fait assez rare pour être noté s'agissant d'un coffret économique, le livret est assez copieux et comprend tous les textes chantés, avec traduction française (sauf pour les dernières pages, où il n'y a bizarrement plus que l'anglais).

Si l'on souhaite aller à la découverte de Szymanowski en ne prenant pas d'ores et déjà plusieurs enregistrements ou si l'on ne souhaite pas plus que cela acquérir son opéra Le Roi Roger, je conseillerais soit le présent disque symphonique et vocal (voir également l'édition dans la collection des grands enregistrements du XXème siècle : Stabat Mater - Litanies à La Vierge Marie - Symphonie N°3 "Le Chant De La Nuit") soit un des enregistrements réunissant les deux concertos pour violon, superbes l'un comme l'autre, même si le premier bénéficie d'une orchestration plus chatoyante qui fait qu'il est plus joué et enregistré que le deuxième : Szymanowski - Symphonies n° 4 (concertante) / Concertos pour violon n° 1 et 2 / Szymanovski - Concertos pour violon 1 & 2 / Trois Caprices (avec Thomas Zehetmair au violon, oeuvres qui se trouvent évidemment dans le coffret Rattle indiqué ci-dessus) / Szymanowski : Concertos pour violon n° 1 et n° 2 - Britten : Concerto pour violon (par Frank Peter Zimmermann, souverain, accompagné par Antoni Wit). Et bien sûr, si l'on souhaite avoir deux des pièces maîtresses de Szymanowski réunies sur un seul disque, l'on peut favoriser l'excellente version Boulez, avec Christian Tetzlaff au violon dans le seul 1er Concerto : Szymanowski : Symphonie n° 3 Song of the Night - Concerto pour violon n° 1 / Song of the Night / Szymanowski: Violin Cto No 1 (édition simple, sans le CD d'entretiens avec Boulez).

Tout dépendra donc de ce que l'on connaît et possède déjà, mais si l'on aime une musique symphonique qui est aussi vocale - chacune des oeuvres réunies ici est chantée par des solistes et des choeurs - ce disque qui réunit les trois merveilles que sont la 3ème Symphonie "Chant de la nuit" (1914-16), le Stabat Mater (1926) et les Litanies à la Vierge Marie (1933) pourra faire office de parfaite introduction à l'univers de Karol Szymanowski (ou d'approfondissement si l'on connaît déjà les seuls concertos par exemple).

On a souvent noté que l'influence majeure du jeune Szymanowski était Richard Strauss, influence dont il s'est dégagé finalement assez tôt, et en tout cas dès sa 2ème Symphonie, qui empruntait déjà d'autres voies. Des influences, il en a eu bien d'autres, ce qu'il est assez loisible d'entendre dans ses 2ème et 3ème Symphonies, à commencer par celles qu'il a lui-même reconnues ou que l'on sait avoir été les siennes, celles par exemple du Scriabine du Poème de l'extase, du Stravinsky des premiers ballets, du Ravel de Daphnis et Chloé ou de Debussy. Evidemment, si l'on est à même d'entendre des idées musicales et un raffinement harmonique qui viennent d'ailleurs, il n'est pas question de ramener la Symphonie "Chant de la nuit" à une simple somme d'influences. La structure, la façon dont il entremêle l'orchestre, la partie chantée dévolue au choeur et les interventions du ténor solo, le recours au texte du mystique soufi Rumi, les textures orchestrales extrêmement riches, tout cela est d'un compositeur qui avait trouvé sa voie propre.

La version Rattle de la Symphonie a beau être enregistrée de fort bonne façon, la prise de son ne permet pas tout à fait la clarté que l'on entend dans la récente version Boulez. Parfois plus compact, le son de la version Rattle donne à percevoir maints détails de la partition, mais sans doute pas autant que chez Boulez, et l'on n'y entend peut-être pas le ténor aussi distinctement qu'on le devrait. C'est le seul petit défaut, avec quelques phrases réalisées de façon un peu crue aux cuivres ou aux cordes, que je trouve à cet enregistrement que je trouve globalement très beau. Aussi bien les passages les plus imposants, ceux qui engagent toute la masse chorale et orchestrale, que les solos, sont admirablement traités. Jon Garrison n'est pas le ténor du siècle, et j'imagine que quelqu'un parlant polonais pourrait trouver à redire à sa diction, mais cela ne gâche pas l'exécution de cette partition qui repose essentiellement sur sa splendeur orchestrale et chorale. Notons d'ailleurs que si le CBSO ne propose pas la luxuriance du Philarmonique de Vienne chez Boulez, il ne démérite en rien. Une des excellentes versions de cette Symphonie qui, si elle ne sera pas d'un abord immédiat pour certains, gagnera à être fréquentée. Plus on l'écoute, surtout après avoir apprivoisé le texte et sa forme qui pourra paraître étrange au premier contact, plus elle ensorcelle.

Le Stabat Mater, découverte récente en ce qui me concerne, est une merveille vocale. L'accompagnement orchestral, moins capiteux que dans la Symphonie, met sublimement en valeur les voix. Plus dépouillée, l'orchestration n'en est pas moins chaleureuse (très belles phrases aux bois dans le 1er mouvement par exemple) et porte haut le chant de la soprano (Elzbieta Szmytka), de la mezzo (Florence Quivar) et de la basse (John Connell). Là aussi, il y a sans doute plus idiomatique, comme en atteste parfaitement l'enregistrement d'Antoni Wit mis en lien ci-dessus. Mais en l'espèce, il s'agit d'une version fort réussie, musicalement et vocalement, d'une oeuvre d'une intense beauté. Les Litanies - en deux mouvements brefs et plus dépouillés encore que le Stabat Mater - frappent elles aussi par la justesse de traitement.

Au total, quelle que soit la qualité, réelle, de la concurrence - les disques Naxos pour le Stabat Mater et les Litanies, le double CD EMI et surtout le disque Boulez pour la Symphonie n°3 - ce disque Rattle, ainsi que ses autres contributions dans Szymanowski au demeurant, tiennent une place éminente. On engage à les découvrir, même si l'on a une de ces oeuvres sur un autre disque, car les trois oeuvres réunies ici valent qu'on les découvre ou qu'on les entende jouées différemment. Si l'on n'a rien du Szymanowski symphonique et vocal, pourquoi ne pas commencer par là (si possible en l'accompagnant des concertos pour violon)? Mais il est vrai que pour un premier disque Szymanowski, Boulez est également tentant, et comme ce n'est pas moi qui vous déconseillerai d'y aller...

Stabat Mater - Litany A La Vierge Marie - Symphonie N°3 "Le Chant De La Nuit"
Stabat Mater - Litany A La Vierge Marie - Symphonie N°3 "Le Chant De La Nuit"
Prix : EUR 15,74

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Si Pierre Boulez a donné un disque Szymanowski splendide en 2010..., 29 décembre 2012
... il ne faut pas pour autant oublier que, tous grands labels confondus, EMI est avec Simon Rattle et l'Orchestre Symphonique de la ville de Birmingham (CBSO) ceux qui ont le plus fait pour mettre le compositeur polonais Karol Szymanowski à l'honneur au disque dans les 20 dernières années. Bien sûr, il y a Naxos pour avoir mis en valeur ce compositeur avec toute la série de disques signés par Antoni Wit (ex. Szymanowski : Symphonie n° 2 - Symphonie n° 3 "Le Chant de la Nuit" et Szymanowski : Stabat Mater - Veni Creator - Litanies à la Vierge Marie pour les oeuvres qui se trouvent aussi sur ce CD EMI), mais pour ce qui est des plus grands labels 'historiques', on ne peut pas dire que cela s'est bousculé au portillon pour défendre un des compositeurs majeurs du premier 20ème siècle (Szymanowski est mort en 1937).

Précisons tout de suite que les quatre disques enregistrés par Rattle pour EMI avec son orchestre d'alors, sur une douzaine d'années à partir de 1993, se trouvent réunis dans un des coffrets dédiés il y a quelques années à Rattle par le label : Rattle dirige Szymanowski (Coffret 4 CD). On conseille évidemment cet ensemble si le but est d'acquérir une bonne part de l'oeuvre symphonique, concertante et chorale de Szymanowski, car tout y est de très haut niveau. Qu'il y ait d'autres propositions sur le marché pour se constituer une discothèque Szymanowski de qualité n'est pas douteux (les disques Naxos indiqués ci-dessus, le double disque EMI avec Wit et Jerzy Semkov : Szymanowski: Concertos pour violon - Symphonie n° 3 - Stabat Mater - Symphonie concertante...), mais on ne se trompera pas en se portant sur l'ensemble Rattle / CBSO. D'autant que, fait assez rare pour être noté s'agissant d'un coffret économique, le livret est assez copieux et comprend tous les textes chantés, avec traduction française (sauf pour les dernières pages, où il n'y a bizarrement plus que l'anglais).

Si l'on souhaite aller à la découverte de Szymanowski en ne prenant pas d'ores et déjà plusieurs enregistrements ou si l'on ne souhaite pas plus que cela acquérir son opéra Le Roi Roger, je conseillerais soit le présent disque symphonique et vocal (voir également sa précédente édition : Szymanovski - Stabat Mater op. 53 / Litanies à la Vierge Marie op. 59 / Symphonie n°3) soit un des enregistrements réunissant les deux concertos pour violon, superbes l'un comme l'autre, même si le premier bénéficie d'une orchestration plus chatoyante qui fait qu'il est plus joué et enregistré que le deuxième : Szymanowski - Symphonies n° 4 (concertante) / Concertos pour violon n° 1 et 2 / Szymanovski - Concertos pour violon 1 & 2 / Trois Caprices (avec Thomas Zehetmair au violon, oeuvres qui se trouvent évidemment dans le coffret Rattle indiqué ci-dessus) / Szymanowski : Concertos pour violon n° 1 et n° 2 - Britten : Concerto pour violon (par Frank Peter Zimmermann, souverain, accompagné par Antoni Wit). Et bien sûr, si l'on souhaite avoir deux des pièces maîtresses de Szymanowski réunies sur un seul disque, l'on peut favoriser l'excellente version Boulez, avec Christian Tetzlaff au violon dans le seul 1er Concerto : Szymanowski : Symphonie n° 3 Song of the Night - Concerto pour violon n° 1 / Song of the Night / Szymanowski: Violin Cto No 1 (édition simple, sans le CD d'entretiens avec Boulez).

Tout dépendra donc de ce que l'on connaît et possède déjà, mais si l'on aime une musique symphonique qui est aussi vocale - chacune des oeuvres réunies ici est chantée par des solistes et des choeurs - ce disque qui réunit les trois merveilles que sont la 3ème Symphonie "Chant de la nuit" (1914-16), le Stabat Mater (1926) et les Litanies à la Vierge Marie (1933) pourra faire office de parfaite introduction à l'univers de Karol Szymanowski (ou d'approfondissement si l'on connaît déjà les seuls concertos par exemple).

On a souvent noté que l'influence majeure du jeune Szymanowski était Richard Strauss, influence dont il s'est dégagé finalement assez tôt, et en tout cas dès sa 2ème Symphonie, qui empruntait déjà d'autres voies. Des influences, il en a eu bien d'autres, ce qu'il est assez loisible d'entendre dans ses 2ème et 3ème Symphonies, à commencer par celles qu'il a lui-même reconnues ou que l'on sait avoir été les siennes, celles par exemple du Scriabine du Poème de l'extase, du Stravinsky des premiers ballets, du Ravel de Daphnis et Chloé ou de Debussy. Evidemment, si l'on est à même d'entendre des idées musicales et un raffinement harmonique qui viennent d'ailleurs, il n'est pas question de ramener la Symphonie "Chant de la nuit" à une simple somme d'influences. La structure, la façon dont il entremêle l'orchestre, la partie chantée dévolue au choeur et les interventions du ténor solo, le recours au texte du mystique soufi Rumi, les textures orchestrales extrêmement riches, tout cela est d'un compositeur qui avait trouvé sa voie propre.

La version Rattle de la Symphonie a beau être enregistrée de fort bonne façon, la prise de son ne permet pas tout à fait la clarté que l'on entend dans la récente version Boulez. Parfois plus compact, le son de la version Rattle donne à percevoir maints détails de la partition, mais sans doute pas autant que chez Boulez, et l'on n'y entend peut-être pas le ténor aussi distinctement qu'on le devrait. C'est le seul petit défaut, avec quelques phrases réalisées de façon un peu crue aux cuivres ou aux cordes, que je trouve à cet enregistrement que je trouve globalement très beau. Aussi bien les passages les plus imposants, ceux qui engagent toute la masse chorale et orchestrale, que les solos, sont admirablement traités. Jon Garrison n'est pas le ténor du siècle, et j'imagine que quelqu'un parlant polonais pourrait trouver à redire à sa diction, mais cela ne gâche pas l'exécution de cette partition qui repose essentiellement sur sa splendeur orchestrale et chorale. Notons d'ailleurs que si le CBSO ne propose pas la luxuriance du Philarmonique de Vienne chez Boulez, il ne démérite en rien. Une des excellentes versions de cette Symphonie qui, si elle ne sera pas d'un abord immédiat pour certains, gagnera à être fréquentée. Plus on l'écoute, surtout après avoir apprivoisé le texte et sa forme qui pourra paraître étrange au premier contact, plus elle ensorcelle.

Le Stabat Mater, découverte récente en ce qui me concerne, est une merveille vocale. L'accompagnement orchestral, moins capiteux que dans la Symphonie, met sublimement en valeur les voix. Plus dépouillée, l'orchestration n'en est pas moins chaleureuse (très belles phrases aux bois dans le 1er mouvement par exemple) et porte haut le chant de la soprano (Elzbieta Szmytka), de la mezzo (Florence Quivar) et de la basse (John Connell). Là aussi, il y a sans doute plus idiomatique, comme en atteste parfaitement l'enregistrement d'Antoni Wit mis en lien ci-dessus. Mais en l'espèce, il s'agit d'une version fort réussie, musicalement et vocalement, d'une oeuvre d'une intense beauté. Les Litanies - en deux mouvements brefs et plus dépouillés encore que le Stabat Mater - frappent elles aussi par la justesse de traitement.

Au total, quelle que soit la qualité, réelle, de la concurrence - les disques Naxos pour le Stabat Mater et les Litanies, le double CD EMI et surtout le disque Boulez pour la Symphonie n°3 - ce disque Rattle, ainsi que ses autres contributions dans Szymanowski au demeurant, tiennent une place éminente. On engage à les découvrir, même si l'on a une de ces oeuvres sur un autre disque, car les trois oeuvres réunies ici valent qu'on les découvre ou qu'on les entende jouées différemment. Si l'on n'a rien du Szymanowski symphonique et vocal, pourquoi ne pas commencer par là (si possible en l'accompagnant des concertos pour violon)? Mais il est vrai que pour un premier disque Szymanowski, Boulez est également tentant, et comme ce n'est pas moi qui vous déconseillerai d'y aller...

Universal, 100 ans de cinéma
Universal, 100 ans de cinéma
par Jean-François Rauger
Edition : Broché
Prix : EUR 42,75

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Un bon équilibre, 27 décembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Universal, 100 ans de cinéma (Broché)
Tous les amateurs de cinéma qui aiment son passé savent que si l'on a pris l'habitude en France de mettre l'accent sur le metteur en scène, la création cinématographique est non seulement plus collective, voire tributaire d'un groupe donné, mais qu'elle a surtout été chapeautée en de maints endroits et pendant assez longtemps par un système de production qui a plus que sa part dans l'élaboration des oeuvres. Les studios américains - les "mines de sel" pour reprendre le mot de William Faulkner, qui fut lui-même un temps scénariste à Hollywood - en sont évidemment une des formes les plus achevées.

Consacrer des livres aux studios américains a déjà été fait, mais comme c'est moins le cas en France qu'aux Etats-Unis, on ne peut que se réjouir de l'arrivée de ce livre sur la Universal pour son centenaire - Jean-Pierre Coursodon avait signé un très bon catalogue sur La Warner Bros. il y a une vingtaine d'années. Comme le risque avec ce genre d'ouvrage est bien entendu qu'il s'agisse uniquement d'un livre-hommage, voire carrément promotionnel, précisons tout de suite que ce n'est absolument pas le cas. Certes, Universal a apparemment donné sa caution et sans doute aidé à ce que le livre se fasse, mais à lire les textes proposés par de multiples collaborateurs sous la houlette du directeur de la programmation de la Cinémathèque française Jean-François Rauger, on oublie ses craintes. Il s'agit bien de textes d'historiens du cinéma, toujours renseignés, parfois relativement neutres, parfois marqués au sceau d'une sensibilité qui se met plus en avant, mais jamais serviles. Dans tous les cas, si ce livre n'est de toute évidence pas là pour débiner les pratiques du studio à tous les tournants, il n'est pas non plus conçu pour tresser des couronnes au génie de producteurs visionnaires. Dans l'ensemble, le livre a réussi à trouver un bon équilibre : hommage à un système et à ce qu'il a produit, de fait, mais sans chercher plus que de raison à masquer ses travers (utilisation de formules, faible goût du risque à certaines périodes, etc).

Pour plus d'un cinéphile qui connaît pas mal la production des décennies où les studios marchaient à plein régime, le studio préféré est au choix la MGM (pour ses films de prestige et le style généralement chatoyant de ses productions) ou la Warner (ne serait-ce que pour l'extraordinaire qualité de ses fleurons des années 30 : films noirs, de gangsters, sociaux...). Spontanément, la Universal reviendra moins sur le tapis, tout simplement parce que 'la plus petite des majors' était moins marquée, par des stars et des metteurs en scène en contrat avec elles, par des choix esthétiques, voire un look. Ce que le livre permet de mieux apprécier, c'est non seulement le nombre de films importants produits par le studio, mais également ses évolutions en fonction des figures majeures qui présidaient à ses destinées.

Sous la direction de son premier patron, Carl Laemmle, le parti-pris est de produire à la chaîne des films de genre de deux bobines que l'on peut exploiter partout dans l'Amérique des petites villes et rurale. C'est sous l'impulsion du très jeune Irving Thalberg - le 'Boy Wonder', modèle principal de Francis Scott Fitzgerald pour son personnage de Monroe Stahr dans Le dernier nabab - puis du fils de Carl Laemmle que le studio se place sur le terrain de productions plus ambitieuses (Le Bossu de Notre-Dame, Le Fantôme de l'opéra, les films d'Erich von Stroheim, à la démesure desquels Thalberg met assez vite un frein), tout en continuant les serials. Dans les années 30, ce sont en premier lieu les 'films de monstre' qui font la réputation du studio, Dracula et Frankenstein en tête. Emergent alors les metteurs en scène les plus représentatifs de ce studio : James Whale, réalisateur des deux Frankenstein des années 30, mais également de L'homme invisible et de films fort différents (comédies, musicals, etc) ; John M. Stahl, le prince du mélodrame, dont la plupart des films majeurs feront l'objet de remakes dans les années 50, en particulier par celui qui deviendra lui aussi une personnalité marquante du studio et l'auteur maison de mélodrames, Douglas Sirk ; Robert Siodmak, qui explore diverses formes du film criminel pour le studio en y adaptant les formes de l'expressionnisme allemand ; Anthony Mann, dont les westerns ont été réalisés par une équipe soudée (producteur, scénariste, acteur principal) et qui forment de fait un corpus compact, ce qui n'arrivait finalement que peu dans le cinéma hollywoodien ; Jack Arnold, dont les films fantastiques (L'homme qui rétrécit) et de monstres (L'étrange créature du lac noir, Tarantula) des années 50 sont parmi les meilleurs d'une décennie qui n'en a pas été avare ; Alfred Hitchcock, qui hélas est un peu contraint après Les Oiseaux, film pour lequel il rejoint Universal, et dont la création ne trouve pas franchement à s'épanouir dans ce studio. Il faut dire que c'est le moment de la crise pour les studios, et le dernier qui arrive à se former dans le système - ou en tout cas ce qu'il en reste - est Steven Spielberg, qui même s'il a créé ses propres structures et travaillé depuis pour d'autres groupes, reste en grande partie fidèle à cette maison qui l'a accepté en son sein alors qu'il était tout jeune et prêt à gravir les échelons en partant du bas.

Chacun de ces metteurs en scène a droit dans la 2ème section du livre à quatre pages qui leur sont spécifiquement consacrées. Pratiquement un auteur pour chaque, et l'on n'est pas surpris de voir que c'est Bernard Eisenschitz qui a rédigé le chapitre sur Erich von Stroheim, Pierre Berthomieu celui sur Steven Spielberg, mais aussi ceux consacrés à John Stahl et Douglas Sirk, Serge Chauvin celui à Robert Siodmak... Bref, Jean-François Rauger a su choisir ses collaborateurs, et pour cette partie-là comme pour celle qui précède - un petit chapitre sur chacun des producteurs majeurs - et celle qui suit - un éclairage sur les "stars, monstres et séries" favorisés par le studio - les contributions sont à la fois synthétiques et proposant des détails intéressants, voire de brèves analyses esthétiques qui font que l'on ne se cantonne pas à l'histoire des conditions de production. Dans la partie dévolue aux "Stars, monstres et séries", on apprend des choses non seulement sur les sérials, mais aussi sur des stars et productions maison bien oubliées aujourd'hui (la jeune chanteuse Deanna Durbin, et "Francis le mulet qui parle" - ancêtre du plus connu Mister Ed, cheval télévisuel encore beaucoup rediffusé aux Etats-Unis - qui à eux deux ont plus ou moins sauvé le studio de la faillite à un moment critique).

Si je trouve ces trois sections bien conçues et constamment intéressantes, c'est à mes yeux moins le cas de la dernière section, qui résume les 100 ans de production en 100 films (+1). Pas seulement parce que je trouverais la sélection pas à mon goût, il n'est jamais possible que ce soit absolument le cas. D'ailleurs, jusqu'aux années 70, elle me semble fort bonne, et permet de mettre en valeur aussi bien les oeuvres considérées aujourd'hui comme les meilleures, mais aussi les plus représentatives du studio lui-même ou bien de l'époque où elles ont été produites. En revanche, quand bien même le studio n'aurait pas du tout le même fonctionnement depuis lors, je trouve quelque peu étrange que les 30 dernières années se résument à deux films, et que ceux-ci soient Gladiator et King Kong. Non pas qu'ils ne soient pas représentatifs ou n'aient pas leur place, mais sur 30 ans, il y avait peut-être plus et mieux à trouver. Par ailleurs, dans la présentation ci-dessus, il est indiqué qu'Universal a contribué à faire émerger des talents modernes avec des films comme Portrait d'une enfant déchue de Jerry Schatzberg : où figure-t-il dans le livre? Etait-il besoin de donner 2 pages à un film comme Francis alors que 2 pages (excellentes, signées Jean-Pierre Bouyxou) étaient déjà consacrées à l'ensemble des films de la série dans la section précédente? Comme les films sont par ailleurs éclairés sur une page - s'il y en a une 2ème, il s'agit généralement d'une photo pleine page - avec des indications assez limitées ne rendant pas toujours assez compte de leur importance, je n'y trouve pas autant mon compte qu'avec la première moitié du livre.

Raison pour laquelle j'enlève une étoile à cet ouvrage, que je recommande néanmoins vivement à tous ceux qui s'intéressent d'un peu près au cinéma américain. Il fait fort bien son office, en cela qu'il mêle le plaisir de la reconnaissance à la stimulation de la (re)découverte. Les textes, en tout cas dans la 1ère partie, sont à même d'éclairer des lecteurs qui ne s'y connaissent pas plus que cela et de passionner les connaisseurs. L'iconographie est excellemment choisie, les photos bien reproduites pour la plupart.

Je ne sais pas qui a eu l'initiative du livre, mais de toute évidence Universal sort grandie d'un tel traitement, alors qu'un simple livre-hommage qu'elle aurait intégralement concocté elle-même n'aurait eu que peu d'intérêt et de portée. Merci à la Cinémathèque française et au maître d'oeuvre Jean-François Rauger d'en avoir équilibré l'approche. Même si je ne suis pas pleinement convaincu jusqu'au bout, le livre m'a semblé pertinent et bien conçu. Une suite s'impose à l'occasion des anniversaires des autres studios...

SHOSTAKOVICH Symphonie N° 10 - LUTOSLAWSKI Musique funèbre
SHOSTAKOVICH Symphonie N° 10 - LUTOSLAWSKI Musique funèbre

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 "Une tragédie optimiste", 26 décembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : SHOSTAKOVICH Symphonie N° 10 - LUTOSLAWSKI Musique funèbre (CD)
Composée en 1953, proposée à la sagacité de l'Union des compositeurs soviétiques très peu de temps après la mort de Staline, la 10ème Symphonie de Dimitri Chostakovitch était également sa première symphonie écrite depuis la fin de la guerre. Souvent perçue comme la clé de voûte de son oeuvre symphonique entier, cette symphonie fait sans doute un bilan des souffrances et tourments des périodes passées, les transcende, sonne également comme une trouée, le meilleur signe que la résistance - même passive - de l'artiste qui attend son heure trouve à s'épanouir dans son art lorsqu'il lui est donné la possibilité de le faire rayonner.

Avant la déstalinisation officielle, avant que Chostakovitch ne puisse soumettre à nouveau la partition de son abrasive 4ème Symphonie - composée au mitan des années 30, elle ne fut créée qu'en 1961 - la 10ème Symphonie montrait le compositeur au sommet de son jeu. Sans renier une seule seconde sa manière et en retrouvant sans doute une intégrité musicale plus grande, il reliait de façon forte le passé et le présent et ouvrait vers un avenir ressenti avec un pessimisme moins foncier. D'où l'appellation de "tragédie optimiste" que lui avait accolé le compositeur Andrei Volkonski.

Tous les grands chefs soviétiques se sont frottés à cette symphonie majeure du corpus chostakovitchien, et aucune n'est négligeable, qu'il s'agisse de Kondrachine, Rojdestvenski, et bien sûr de Mravinski, qui l'avait créée en décembre 1953. Depuis lors toutefois, quelques fort bonnes versions occidentales sont venues se rajouter : Bernard Haitink, dans son indispensable intégrale (Chostakovitch : Les 15 Symphonies), et peut-être plus encore dans l'enregistrement du concert qu'il a donné avec le London Philarmonic en 1986 (Shostakovich: Symphony No.10 In E Minor), Mariss Jansons (Shostakovich : L'Intégrale des Symphonies (Coffret 10 CD)), et pour finir l'excellente version récente de Vassili Petrenko avec le Philarmonique de Liverpool (Chostakovitch : Symphonie n° 10), la seule que j'ai écoutée dans la série de symphonies qu'il a enregistrées pour Naxos mais qui donne assurément envie de découvrir le reste.

Et puis il y a cette version - Symphonie N° 10 - Musique funèbre - le seul disque Chostakovitch qu'ait signé Christoph von Dohnanyi avec l'Orchestre de Cleveland, enregistré en 1990. Très belle réussite globale, même si l'on pourra de toute évidence reprocher à Dohnanyi - on l'a sans doute fait, comme on le faisait régulièrement à son endroit - une froide perfection qui a encore moins sa place ici qu'ailleurs. Il lui manque sans doute un peu du sens du caustique, voire du vitriol, nécessaires dans les 2ème et 3ème mouvements - voir à cet égard ce qu'écrit Mélomaniac, de façon très circonstanciée, de l'enregistrement Haitink avec le Philarmonique de Londres. Mais ils ne sont en aucun cas absents, et de fait si la caractérisation pourrait être parfois plus marquée, elle est bel et bien là et jamais à contresens.

Comme de Rattle avec Birmingham dans la 4ème - Dmitri Shostakovich - Symphonie No. 4 - on peut dire de Dohnanyi avec Cleveland soit qu'ils font tout ce qu'il faut mais que cela ne suffit pas tout à fait : dans ce cas-là, ne pas forcément quitter les chefs soviétiques, qui donneront toute satisfaction (hormis, hélas, dans les cas de prise de son vacillante, ce qui est trop souvent le cas dans les versions Mravinsky parues chez Melodiya ou Praga). Soit que certes ces petits manques sont notables dans ces versions plus récentes mais qu'appréhendées globalement et dans le détail, ces interprétations sont tout de même de très haut vol. Cela aide que dans les deux cas, et singulièrement dans celui de Cleveland, la réalisation orchestrale soit sans faille. Tous les pupitres sont à la hauteur, et comme les vents sonnent merveilleusement et que les cordes sont plus riches que dans les orchestres anglais par exemple, Cleveland livre là une de ses très belles prestations sous la direction de Dohnanyi.

Si le Moderato apparaît comme moins structuré et ardent que dans la 2ème version Haitink, il n'est pas moins modulé, donnant parfois l'impression que c'est une circonspection profonde qui domine plus que tout autre sentiment, à commencer par l'angoisse. L'Allegro est comme je le disais moins au vitriol que chez d'autres, mais en aucun cas le "portrait de Staline" (explication donnée par la suite par le compositeur, dans sa correspondance avec un ami me semble-t-il) n'est sacrifié. Il en va d'ailleurs de même de l'Allegro du dernier mouvement, dans lequel l'orchestre lâche les chevaux. Quant à l'Allegretto, il propose une vision subtilement satirique, qui ne cède jamais à la tentation de la surenchère sardonique, tout en n'oubliant pas de faire entendre les intentions. Bref, une version pas assez angoissée si l'on veut, qui n'est jamais au bord de l'épuisement comme cela arrive souvent avec les chefs russes, mais dont la beauté orchestrale ne verse pas dans une élégance de bon ton et qui n'empêche aucunement caractérisation idoine et variations d'intensité.

En complément de programme, Dohnanyi donne la Musique funèbre de Witold Lutoslawski, superbe page d'une douzaine de minutes qui date à peu près de la même époque que la 10ème de Chostakovitch. Finalement livrée en 1958, elle avait été pensée en 1954 pour fêter le 10ème anniversaire de la mort de Bartok. Savoir qu'il s'agit là d'une pièce dodécaphonique ne doit pas faire fuir à toutes jambes. Allant certes plus loin que son modèle principal la Musique pour cordes, percussion et célesta, la Musique funèbre de Lutoslawski est extrêmement prenante, dans l'élégie comme dans ses climax expressifs. Doté de très belles cordes graves, l'Orchestre de Cleveland en donne une interprétation qu'on pourra certes là aussi trouver un tout petit peu trop distante, mais dont la beauté sonore n'est en rien un frein à l'émotion.

Au total, un des très beaux enregistrements signés par Christoph von Dohnanyi à Cleveland, auquel je décerne grosso modo 4,5 étoiles. Ce disque ne se trouve hélas plus qu'en occasion, et n'est pas encore réédité ailleurs en CD (vente sous licence ArkivMusic par exemple). Il se trouve évidemment partout au téléchargement, y compris sur des sites qui proposent la qualité CD et pas seulement la version compressée. Pour une version récente en CD, je recommande évidemment les deux mentionnées plus haut, celle de Haitink en public avec le Philarmonique de Londres, et celle de Petrenko avec Liverpool.

Dmitri Shostakovich - Symphonie No. 4
Dmitri Shostakovich - Symphonie No. 4
Prix : EUR 18,45

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Eclatante réussite de Simon Rattle dans la splendidement déconcertante 4ème de Chostakovitch, 16 décembre 2012
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Dmitri Shostakovich - Symphonie No. 4 (CD)
Ils sont si j'ai bien compris assez nombreux ceux qui placent la 4ème Symphonie parmi les plus belles compositions de Dimitri Chostakovitch, non pas seulement en raison de l'histoire mouvementée de sa création (composée au milieu des années 30, quasiment prête à être jouée, elle n'a finalement été créée qu'en 1961) mais bien parce qu'elle représente un aboutissement symphonique pour Chostakovitch, juste avant que ses ailes ne soient quelque peu rognées à la suite de la représentation du scandaleusement 'formaliste' Lady Macbeth de Mtsensk. Son discours musical extrêmement élaboré, son matériau si varié, sa forme d'une liberté farouche, tout concourt à la rendre à la fois déconcertante, à première écoute en tout cas, et extrêmement attachante. C'est une oeuvre vers laquelle on est aimanté, et en ce qui me concerne c'est de toutes les oeuvres symphoniques de Chostakovitch celle vers laquelle je reviens le plus depuis quelque temps.

Possédant plusieurs intégrales des Symphonies - Kondrachine, Haitink, Jansons - c'est naturellement vers elles que je me suis pendant longtemps exclusivement dirigé. Sur les bons conseils de quelques commentateurs amazoniaques, j'ai acquis il y a peu et pas mal écouté l'autre version de Kondrachine, celle enregistrée en 1962 au moment de la création en Allemagne (Chostakovitch : Symphonie n°4), ainsi que la version récente d'Esa-Pekka Salonen avec le Philarmonique de Los Angeles (Orango - Symphonie N°4). Sans parler des versions Rojdestvenski, en cd (Symphonie N°4 & Lady Macbeth Du District De Mzensk) et en dvd (Oeuvres De Chostakovitch, Rachmaninov & Rimsky-Korsakov). Toutes ces versions me satisfaisant à des degrés et à des titres divers, c'est avec une oreille attentive mais qui n'attendait pas grand-chose de décisif que je me suis mis à écouter la version de Simon Rattle avec l'orchestre dont il était le directeur musical dans les années 90, l'Orchestre Symphonique de la ville de Birmingham (CBSO).

Alors que dans le même temps j'écoutais la Symphonie N° 7 Leningrad réalisée par le CBSO avec son chef actuel Andris Nelsons (2011), version qui me convainquait pleinement, je découvrais cette 4ème enregistrée en 1994 avec Simon Rattle. Je ne connais pas d'autres incursions du CBSO dans ce répertoire, mais je dois dire que je suis très favorablement impressionné par ce que ces deux chefs ont fait avec cet orchestre dans ces deux symphonies à 17 ans de distance.

Dans une prise de son qui n'a rien à envier à celle de la version Salonen, voire globalement plus équilibrée - il faut dire que DG a enregistré la version Salonen sur le vif, comme c'est devenu quasiment obligatoire aujourd'hui - la version CBSO / Rattle propose un fini orchestral légèrement supérieur, certains pupitres sonnant excellemment sans pour autant renoncer à une caractérisation très expressive. Certes, on pourra ici comme dans d'autres versions 'occidentales' (Haitink, Jansons, Salonen) trouver qu'il manque un peu de violence sardonique à certains passages ou à tout le moins à certaines phrases. Mais peu d'orchestres, pas même ceux menés par les trois chefs pré-cités, qui ne déméritent pourtant pas, suivent le chef sur un chemin que de toute évidence il veut semé d'épines, même dans le confort d'un enregistrement pas réalisé d'un seul tenant, en poussant à bout une bonne partie de ses instrumentistes - chapeau bas aux bois, et en particulier aux flutistes - tout en ne renonçant pas à une beauté sonore de presque tous les instants pour l'ensemble. Le résultat me semble en tout point digne d'éloges, Rattle donnant à entendre les couches quand elles sont superposées autant qu'il fait saillir les détails, sans jamais menacer de faire entendre les cellules pour elles-mêmes et de se perdre dans leur amoncellement. Sans pour autant avoir la battue implacable d'un Rojdestvenski, Rattle impose dans certains passages (Allegro du 3ème mouvement) un tempo machinique qui pousse ses musiciens sans pour autant que cela se fasse au détriment de la souplesse rythmique. Dans un son qui n'est donc jamais 'sale', les stridences se font entendre sans que jamais le déséquilibre entre les pupitres pointe ou la justesse de l'ensemble ne soit remise en cause. Les limites qui peuvent être celles de cet orchestre, en particulier des cordes qui n'ont pas toujours un poids et une chaleur suffisants, s'effacent devant un geste et une réalisation si maîtrisés. Une maîtrise qui, au risque de se répéter, n'est ici absolument pas synonyme de froideur glacée et de manque d'engagement de la part du chef et de ses troupes. S'il s'agit d'une version maîtrisée dans ses moindres détails, elle sert cette musique dans toutes ses dimensions, et si la violence et le sarcasme ne sont pas toujours aussi marqués qu'ils pourraient l'être, ils n'en sont pas moins présents, ainsi que toutes les nuances d'humour et d'ironie dont Chostakovitch a truffé sa composition. La fin, particulièrement réussie chez Salonen me semble-t-il, est là aussi magnifiquement rendue, jusqu'à l'extinction finale.

Je conseille chaleureusement cette version de la 4ème Symphonie, au même titre que celles mentionnées plus haut mais sans doute plus encore que celles de Haitink ou Jansons par exemple. Pour une version en dvd, ne surtout pas hésiter à se porter sur le concert enregistré par Rojdestvenski à Londres en 1978, mis en lien ci-dessus. Le voir à l'oeuvre, avec sa gestuelle minimaliste inimitable pour un maximum d'effet, est un grand moment (comme cela l'est de le voir effectivement dans une salle de concert, encore aujourd'hui). Pour une composition de la même époque, et si jamais vous ne connaissez pas encore cet opéra fantastique qu'est son Lady Macbeth de Mzensk, se reporter à mon commentaire sur la captation du spectacle réalisé il y a quelques années par l'Opéra des Pays-Bas avec l'Orchestre du Concertgebouw sous la direction de Mariss Jansons : voir ci-dessus pour le lien vers l'édition dvd, il existe aussi une édition en blu-ray.

Précisons que cet enregistrement CBSO / Rattle de la 4ème se trouve également dans le coffret EMI sorti en 2009 Rattle dirige les compositeurs Russes (Coffret 8 CD), avec les Symphonies n° 1, 10 et 14 avec d'autres orchestres (Berliner, Philarmonia).

Chostakovitch : Symphonie n° 7 "Leningrad"
Chostakovitch : Symphonie n° 7 "Leningrad"
Prix : EUR 22,11

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 "Lorsque nos canons grondent, nos muses font entendre leur voix puissante" (3), 16 décembre 2012
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Chostakovitch : Symphonie n° 7 "Leningrad" (CD)
Il y a peu, je notais à l'occasion de la réédition Mélodyia de la version Rojdestvenski de la 7ème Symphonie de Dimitri Chostakovitch (Symphonie N°7) qu'exactement au même moment deux chefs en vue sortaient une version de cette symphonie au disque. Chacun avec 'son' orchestre - si cela veut dire quelque chose tant ils officient tous les deux à peu près partout sur la planète... - c'est à dire l'Orchestre du Mariinsky de Saint-Pétersbourg pour Valery Gergiev (Symphonie N° 7 "Leningrad") et l'Orchestre symphonique de la ville de Birmingham (CBSO) pour Andris Nelsons (Symphonie N° 7 Leningrad).

Si je choisis de traiter ensemble ces deux enregistrements, c'est d'une part parce qu'il me semble intéressant de les comparer, voire de les opposer, d'autre part en raison de la faible exposition de la version Nelsons chez Orfeo par rapport à la version Gergiev (en tout cas dans les magasins où j'ai vu les CD, le seul mis en avant étant Gergiev). Je veux tout de suite noter que je les ai appréciés tous deux, et qu'ils me semblent constituer deux apports importants à une discographie certes bien fournie mais qui peut encore recevoir des contributions telles que celles-ci, bien dissemblables au demeurant. Ajoutons à cela que, en ce qui concerne Gergiev, s'il s'agit pour lui d'un 'remake', il ne le fait pas avec le même orchestre - le précédent avait été enregistré avec Rotterdam : Chostakovitch : Symphonies n° 7 Leningrad et n° 8 (Coffret 2 CD) - et surtout la prise de son est meilleure qui, sans être idéale - au casque, on entend plus ou moins distinctement les grognements du chef et quelques autres bruits de fond ici et là - est beaucoup moins lointaine et floue. Dans les deux cas, il s'agit d'un enregistrement fait dans la salle des concerts de l'Orchestre et d'un montage de deux journées / soirées : novembre 2011 (CBSO) et juin 2012 (Mariinsky). Dans les deux cas, pas de bruits parasites issus du public en tout cas, et si le disque Orfeo, à la prise de son équilibrée, comporte des applaudissements à la fin, peut-être n'a-t-il pas intégralement été enregistré en public, qui sait?

Ce qui distingue immédiatement ces deux interprétations, outre le son distinctif des orchestres? La durée : 73'44 pour Nelsons, 82'21 pour Gergiev. Je pourrais d'ailleurs m'arrêter là, car à peu près tout ce que je vais dire par la suite est tributaire des choix de tempi réalisés par les deux chefs. Chez Gergiev, c'est la Symphonie tout entière qui est prise dans des tempi volontairement lents et sans grandes variations, créant des effets de 'maestoso' dans les passages les plus rapides, et de quasi-stase dans les autres (cf. solo de basson de la fin de l'Allegretto, sections entières du Moderato et bien sûr de l'Adagio). Chez Nelsons, c'est la vivacité qui est globalement recherchée, les contrastes étant de ce fait même globalement plus marqués que chez Gergiev.

Gergiev, bien à son habitude avec cet orchestre, a l'air de cultiver un son légèrement pâteux - sans doute accentué par la prise de son - conservant ainsi une composante russe, alors qu'il a plutôt tendance actuellement à alléger avec tous les orchestres avec lesquels il travaille régulièrement, y compris celui-là, ce qu'auparavant il réalisait souvent en accentuant les traits distinctifs de chaque section de l'orchestre. J'imagine que de nombreux auditeurs trouveront ici le tout trop lourd à leur goût ; quant à moi, ce qui m'a souvent gêné chez Gergiev, c'est-à-dire sa propension à empâter les cordes et à faire claquer les cuivres, jusqu'à la caricature dans certains de ses enregistrements des années 90 (sans même parler du travail trop rapide qu'il accorde sans doute à certaines partitions qu'il ne fait que survoler), tout cela n'est pas qu'un mauvais souvenir, tant s'en faut, mais aurait plutôt tendance à s'estomper. Ici, tout est empesé si l'on veut, mais sans que cela nuise véritablement au développement de chaque cellule ou section d'une part, de chaque mouvement ou de la symphonie d'autre part. Evidemment, écouter à côté une version comme celle de Nelsons risque d'accuser plus encore le côté trop uniment ronflant de cette optique, qui ne se départit vraiment jamais de sa majesté douloureuse. Reste que celle-ci est tout de même dosée, parfois même assez finement, et que nombre de passages de cette symphonie, voire la symphonie dans son entier, me semblent contrairement à d'autres tout à fait pouvoir supporter une telle vision, étale et relativement dénervée. Bref, je comprendrais très bien que l'on trouve cela à la fois trop volontairement lent et majestueux et manquant de nerfs, au risque de laminer tous les contrastes et la diversité des humeurs, mais je prends l'ensemble comme un tout cohérent et finalement assez prenant.

Le manque de nerfs n'est de toute évidence pas ce que l'on pourra reprocher à Andris Nelsons, qui dès l'abord montre qu'il va imprimer de l'allant à cette symphonie, de la vivacité du tempo introductif à un "thème de l'invasion" particulièrement brillamment exécuté, rendant ainsi plus excitant que souvent - et que chez Gergiev, sans aucun doute - ce 'Boléro anti-fasciste'. Pour le reste, il suffirait d'inverser terme à terme ce que je viens de dire à propos de Gergiev, ou presque. Très peu de choses ici qui pèsent ou qui posent. Certes, il y a ce que l'Orchestre lui propose, et qu'il sait modeler avec dextérité. J'écrivais à propos de l'enregistrement vidéo de la 8ème Symphonie de Chostakovitch réalisé par Nelsons avec le Concertgebouw - Chostakovitch : Symphonie N° 8, Wagner : Ouverture De Rienzi, Strauss : Danse Des Sept Voiles / Chostakovitch : Symphonie N° 8, Wagner : Ouverture De Rienzi, Strauss : Danse Des Sept Voiles - Blu-ray - qu'il semblait aller dans le sens du son 'naturel' de l'orchestre, sans chercher à le tordre plus que de raison. C'est sans doute le cas ici, si ce n'est bien sûr qu'en tant que directeur musical (qu'il est depuis 4 ans), il a bien sûr pu contribuer à le refaçonner. Des cordes beaucoup plus claires que dans le cas du Mariinsky, une petite harmonie sans doute moins capiteuse, des couleurs en règle générale trop légères au goût de certains pour Chostakovitch, mais on sent qu'il a su rendre un orchestre qui n'est certes pas de tradition chostakovitchienne prêt à se confronter à cette musique dans toutes ses composantes. Comme Simon Rattle avant lui, d'ailleurs, qui avait réalisé avec cet orchestre une 4ème qui figure parmi les tout meilleurs enregistrements récents de cette oeuvre : Symphonie N 4, également trouvable dans le coffret Rattle dirige les compositeurs Russes (Coffret 8 CD). Bref, un orchestre certes clair et léger, mais aussi à même de rendre la plupart des inflexions, pour une version beaucoup plus riche de contrastes, y compris dans le passage du sérieux douloureux à l'ironie plus ou moins marquée.

Si jamais j'ai pu dire que je trouvais la version Gergiev / Mariinsky plus que défendable, vous aurez compris que, même avec son manque de couleur(s) russe(s), je préfère celle du CBSO avec Nelsons. Pour mettre tout le monde d'accord, on pourrait renvoyer à de grands anciens, ce que je ne ferai pas (il existe des commentaires très renseignés sur de nombreuses autres versions de qualité, y compris dans des intégrales marquantes). Avec leurs limites internes - la qualité et le son global de chaque orchestre - et externes - la marque imprimée par le chef dans l'oeuvre - ces deux interprétations me semblent donc des contributions qui, si elles ne rebutent pas par leurs parti-pris, ne frapperont pas par leur inutilité. J'invite toutefois pour ceux qui voudraient une version russe plus ancienne mais dans un bon son à se porter sur la réédition Rojdestvenski mise en lien ci-dessus. Et à ne surtout pas hésiter à se procurer, en dvd ou en blu-ray, la 8ème avec le Concertgebouw dirigé par Nelsons. Où l'on constate que s'il s'agit bien d'un jeune chef talentueux, il a de surcroît une intelligence aiguë des orchestres avec lesquels il travaille. En espérant qu'il va savoir de temps à autre dire non à une sollicitation, histoire de ne pas se retrouver comme Gergiev, à diriger partout en permanence et à enchaîner les exécutions sans plus avoir beaucoup de recul sur les partitions...

Notation : un solide 4,5 étoiles pour Nelsons, 4 pour Gergiev.

Pour ce qui est du contexte, je renvoie en particulier à l'article sur le blocus de Leningrad dans le catalogue de l'exposition "Lénine, Staline et la musique" : Lénine, Staline et la musique: 1917-1953 (voir mon commentaire sur cet ouvrage intéressant à plus d'un titre).

Symphonie N° 7 "Leningrad"
Symphonie N° 7 "Leningrad"
Prix : EUR 15,24

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 "Lorsque nos canons grondent, nos muses font entendre leur voix puissante" (2), 16 décembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Symphonie N° 7 "Leningrad" (CD)
Il y a peu, je notais à l'occasion de la réédition Mélodyia de la version Rojdestvenski de la 7ème Symphonie de Dimitri Chostakovitch (Symphonie N°7) qu'exactement au même moment deux chefs en vue sortaient une version de cette symphonie au disque. Chacun avec 'son' orchestre - si cela veut dire quelque chose tant ils officient tous les deux à peu près partout sur la planète... - c'est à dire l'Orchestre du Mariinsky de Saint-Pétersbourg pour Valery Gergiev (Symphonie N° 7 "Leningrad") et l'Orchestre symphonique de la ville de Birmingham (CBSO) pour Andris Nelsons (Symphonie N° 7 Leningrad).

Si je choisis de traiter ensemble ces deux enregistrements, c'est d'une part parce qu'il me semble intéressant de les comparer, voire de les opposer, d'autre part en raison de la faible exposition de la version Nelsons chez Orfeo par rapport à la version Gergiev (en tout cas dans les magasins où j'ai vu les CD, le seul mis en avant étant Gergiev). Je veux tout de suite noter que je les ai appréciés tous deux, et qu'ils me semblent constituer deux apports importants à une discographie certes bien fournie mais qui peut encore recevoir des contributions telles que celles-ci, bien dissemblables au demeurant. Ajoutons à cela que, en ce qui concerne Gergiev, s'il s'agit pour lui d'un 'remake', il ne le fait pas avec le même orchestre - le précédent avait été enregistré avec Rotterdam : Chostakovitch : Symphonies n° 7 Leningrad et n° 8 (Coffret 2 CD) - et surtout la prise de son est meilleure qui, sans être idéale - au casque, on entend plus ou moins distinctement les grognements du chef et quelques autres bruits de fond ici et là - est beaucoup moins lointaine et floue. Dans les deux cas, il s'agit d'un enregistrement fait dans la salle des concerts de l'Orchestre et d'un montage de deux journées / soirées : novembre 2011 (CBSO) et juin 2012 (Mariinsky). Dans les deux cas, pas de bruits parasites issus du public en tout cas, et si le disque Orfeo, à la prise de son équilibrée, comporte des applaudissements à la fin, peut-être n'a-t-il pas intégralement été enregistré en public, qui sait?

Ce qui distingue immédiatement ces deux interprétations, outre le son distinctif des orchestres? La durée : 73'44 pour Nelsons, 82'21 pour Gergiev. Je pourrais d'ailleurs m'arrêter là, car à peu près tout ce que je vais dire par la suite est tributaire des choix de tempi réalisés par les deux chefs. Chez Gergiev, c'est la Symphonie tout entière qui est prise dans des tempi volontairement lents et sans grandes variations, créant des effets de 'maestoso' dans les passages les plus rapides, et de quasi-stase dans les autres (cf. solo de basson de la fin de l'Allegretto, sections entières du Moderato et bien sûr de l'Adagio). Chez Nelsons, c'est la vivacité qui est globalement recherchée, les contrastes étant de ce fait même globalement plus marqués que chez Gergiev.

Gergiev, bien à son habitude avec cet orchestre, a l'air de cultiver un son légèrement pâteux - sans doute accentué par la prise de son - conservant ainsi une composante russe, alors qu'il a plutôt tendance actuellement à alléger avec tous les orchestres avec lesquels il travaille régulièrement, y compris celui-là, ce qu'auparavant il réalisait souvent en accentuant les traits distinctifs de chaque section de l'orchestre. J'imagine que de nombreux auditeurs trouveront ici le tout trop lourd à leur goût ; quant à moi, ce qui m'a souvent gêné chez Gergiev, c'est-à-dire sa propension à empâter les cordes et à faire claquer les cuivres, jusqu'à la caricature dans certains de ses enregistrements des années 90 (sans même parler du travail trop rapide qu'il accorde sans doute à certaines partitions qu'il ne fait que survoler), tout cela n'est pas qu'un mauvais souvenir, tant s'en faut, mais aurait plutôt tendance à s'estomper. Ici, tout est empesé si l'on veut, mais sans que cela nuise véritablement au développement de chaque cellule ou section d'une part, de chaque mouvement ou de la symphonie d'autre part. Evidemment, écouter à côté une version comme celle de Nelsons risque d'accuser plus encore le côté trop uniment ronflant de cette optique, qui ne se départit vraiment jamais de sa majesté douloureuse. Reste que celle-ci est tout de même dosée, parfois même assez finement, et que nombre de passages de cette symphonie, voire la symphonie dans son entier, me semblent contrairement à d'autres tout à fait pouvoir supporter une telle vision, étale et relativement dénervée. Bref, je comprendrais très bien que l'on trouve cela à la fois trop volontairement lent et majestueux et manquant de nerfs, au risque de laminer tous les contrastes et la diversité des humeurs, mais je prends l'ensemble comme un tout cohérent et finalement assez prenant.

Le manque de nerfs n'est de toute évidence pas ce que l'on pourra reprocher à Andris Nelsons, qui dès l'abord montre qu'il va imprimer de l'allant à cette symphonie, de la vivacité du tempo introductif à un "thème de l'invasion" particulièrement brillamment exécuté, rendant ainsi plus excitant que souvent - et que chez Gergiev, sans aucun doute - ce 'Boléro anti-fasciste'. Pour le reste, il suffirait d'inverser terme à terme ce que je viens de dire à propos de Gergiev, ou presque. Très peu de choses ici qui pèsent ou qui posent. Certes, il y a ce que l'Orchestre lui propose, et qu'il sait modeler avec dextérité. J'écrivais à propos de l'enregistrement vidéo de la 8ème Symphonie de Chostakovitch réalisé par Nelsons avec le Concertgebouw - Chostakovitch : Symphonie N° 8, Wagner : Ouverture De Rienzi, Strauss : Danse Des Sept Voiles / Chostakovitch : Symphonie N° 8, Wagner : Ouverture De Rienzi, Strauss : Danse Des Sept Voiles - Blu-ray - qu'il semblait aller dans le sens du son 'naturel' de l'orchestre, sans chercher à le tordre plus que de raison. C'est sans doute le cas ici, si ce n'est bien sûr qu'en tant que directeur musical (qu'il est depuis 4 ans), il a bien sûr pu contribuer à le refaçonner. Des cordes beaucoup plus claires que dans le cas du Mariinsky, une petite harmonie sans doute moins capiteuse, des couleurs en règle générale trop légères au goût de certains pour Chostakovitch, mais on sent qu'il a su rendre un orchestre qui n'est certes pas de tradition chostakovitchienne prêt à se confronter à cette musique dans toutes ses composantes. Comme Simon Rattle avant lui, d'ailleurs, qui avait réalisé avec cet orchestre une 4ème qui figure parmi les tout meilleurs enregistrements récents de cette oeuvre : Symphonie n°4, également trouvable dans le coffret Rattle dirige les compositeurs Russes (Coffret 8 CD). Bref, un orchestre certes clair et léger, mais aussi à même de rendre la plupart des inflexions, pour une version beaucoup plus riche de contrastes, y compris dans le passage du sérieux douloureux à l'ironie plus ou moins marquée.

Si jamais j'ai pu dire que je trouvais la version Gergiev / Mariinsky plus que défendable, vous aurez compris que, même avec son manque de couleur(s) russe(s), je préfère celle du CBSO avec Nelsons. Pour mettre tout le monde d'accord, on pourrait renvoyer à de grands anciens, ce que je ne ferai pas (il existe des commentaires très renseignés sur de nombreuses autres versions de qualité, y compris dans des intégrales marquantes). Avec leurs limites internes - la qualité et le son global de chaque orchestre - et externes - la marque imprimée par le chef dans l'oeuvre - ces deux interprétations me semblent donc des contributions qui, si elles ne rebutent pas par leurs parti-pris, ne frapperont pas par leur inutilité. J'invite toutefois pour ceux qui voudraient une version russe plus ancienne mais dans un bon son à se porter sur la réédition Rojdestvenski mise en lien ci-dessus. Et à ne surtout pas hésiter à se procurer, en dvd ou en blu-ray, la 8ème avec le Concertgebouw dirigé par Nelsons. Où l'on constate que s'il s'agit bien d'un jeune chef talentueux, il a de surcroît une intelligence aiguë des orchestres avec lesquels il travaille. En espérant qu'il va savoir de temps à autre dire non à une sollicitation, histoire de ne pas se retrouver comme Gergiev, à diriger partout en permanence et à enchaîner les exécutions sans plus avoir beaucoup de recul sur les partitions...

Notation : un solide 4,5 étoiles pour Nelsons, 4 pour Gergiev.

Pour ce qui est du contexte, je renvoie en particulier à l'article sur le blocus de Leningrad dans le catalogue de l'exposition "Lénine, Staline et la musique" : Lénine, Staline et la musique: 1917-1953 (voir mon commentaire sur cet ouvrage intéressant à plus d'un titre).

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