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LD (Paris, France)
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Nuages mouvants
Nuages mouvants
par Hai-meng Hsieh
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

6 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Deux films majeurs de Hou Hsiao-Hsien, deux livres indispensables pour tous les amateurs de son cinéma, 9 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Nuages mouvants (Broché)
Après une bien trop longue absence, le maître du cinéma de Taiwan Hou Hsiao-hsien revient avec un film d'ores et déjà porté au pinacle par nombre de critiques, qui plus est couronné du prix de la mise en scène à Cannes en 2015, The Assassin. A l'occasion de sa sortie dans les salles et d'une rétrospective à la Cinémathèque française en mars 2016, l'Asiathèque sort un très beau volume de format moyen, riche de plusieurs textes et d'une iconographie relativement abondante (mais en N&B uniquement), intitulé Nuages mouvants. L'année dernière, le même éditeur avait publié le scénario d'un des films les plus importants du metteur en scène, et du cinéma taiwanais dans son ensemble, La Cité des douleurs. Si les deux volumes s'avèrent indispensables, je n'ignore pas que le deuxième sera à peu près exclusivement réservé aux amateurs éclairés, étant donné que La Cité des douleurs n'a toujours pas eu droit à une édition en dvd, que ce soit en France ou dans les autres pays européens ou aux Etats-Unis, et que le film (hors rétrospective à la Cinémathèque, s'entend) n'est que très rarement repris.

Dans le cas des deux films, la publication du scénario est riche d'enseignements divers. Bien entendu, on peut toujours dire que s'agissant des œuvres d'un metteur en scène connu pour son sens visuel très sûr et pour un cinéma souvent peu explicatif, la lecture d'un scénario n'aura pas grand intérêt. Bien au contraire : prendre connaissance de ces scénarios, parfois ouvertement littéraires, parfois bien plus explicatifs qu'au vu du résultat final, a quelque chose de fascinant. Il est évidemment loisible, comme presque tout le temps, de noter des différences significatives entre ce qui a été prévu sur le papier et ce qui se trouve au bout du compte à l'écran - ainsi, les deux derniers plans de La Cité des douleurs ne ressemblent qu'en petite partie à ceux que l'on voit effectivement, et l'on mesure à quel point leur force (narrative, métaphorique) a été renforcée par les modifications apportées après coup. Mais plus encore, ce qui interloque c'est le gouffre qui semble exister entre le feuilletage extrêmement complexe créé par le scénario et le résultat final, de plus en plus allusif dans le cinéma de Hou, The Assassin faisant figure d'aboutissement en la matière.

Dans le livre consacré à La Cité des douleurs se trouvent : 1) une préface de Wafa Ghermani, qui inscrit impeccablement le film dans son contexte et explique à la fois son substrat, sa réception et son importance 2) le traitement de Chu Tien-wen 3) la continuité dialoguée due à Wu Nien-jen. Wafa Ghermani fait en outre le point sur l'apport respectif de ces deux collaborateurs privilégiés de HHH, pour la première presque sans discontinuer depuis une bonne trentaine d'années, pour le deuxième essentiellement dans les années 80 (c'est lui qui deviendra l'acteur principal du Yi Yi de l'autre grand cinéaste de la Nouvelle Vague taiwanaise, Edward Yang). En sus de multiples photos du film, on trouvera également un tableau récapitulatif des personnages.

Dans le livre consacré à The Assassin, Nuages mouvants, on retrouve la fidèle romancière Chu Tien-wen au scénario, mais cette fois-ci en compagnie de trois autres personnes, HHH lui-même, A Cheng, et Hsieh Hai-meng. C'est cette dernière qui a rédigé la 'chronique sur la réalisation de The Assassin' intitulée Nuages mouvants. On trouvera de plus dans cet ouvrage le petit récit de six pages ayant inspiré le scénario, "Histoire de Nie Yinniang" de Pei Xing (IXème siècle), la version définitive du scénario, une postface de Chu Tien-wen, et une préface de Jean-Michel Frodon qui présente tous ces textes en les mettant en perspective et en regard avec l'évolution du cinéma de HHH. Chu Tien-wen nous apprend dans sa postface que l'état du scénario qui nous est donné à lire est le 38ème. Mais quand on constate à quel point il a été élagué dans tous les sens par Hou au tournage et au montage, cela importe-t-il vraiment ?

Tout dans ce livre en rend la lecture précieuse. Non seulement ce que j'écrivais plus haut de l'étonnement qui peut saisir en constatant qu'à 'un scénario aussi élaboré et riche en intrications diverses correspond un film aussi épuré. Mais également le journal de Hsieh Hai-meng, qui comme l'écrit Jean-Michel Frodon "mêle croquis pris sur le vif, opinions péremptoires sur des réalisateurs et des films, révélations sur les conditions de fabrication d'autres films de Hou, réflexions sur le sens des comportements et des décisions du réalisateur ; le récit du travail qui a engendré The Assassin se révèle fort différent de ce que proposent les habituels comptes rendus journalistiques et autres making-of. Par touches variées, la jeune femme, à la fois témoin et protagoniste, permet de percevoir la complexité du processus, dans ses dimensions les plus concrètes, les plus triviales, comme du point de vue de ses enjeux les plus vastes, qu'il s'agisse du rapport à l'authenticité historique, de la place du romanesque, du jeu très complexe entre création collective et œuvre d'un grand artiste reconnu comme tel, de la nécessité de se transformer pour rester lui-même qu'affronte cet artiste, non sans humour, ni sans humeur."

On apprend ainsi des choses aussi diverses que : HHH s'est peu ou prou enfermé un an afin de se renseigner sur la dynastie des Tang ; il aura fallu trois ans de réunions dans un Starbucks pour les quatre scénaristes ; le personnage de la nonne bouddhiste est devenue taoïste au moins en partie pour éviter de demander à l'actrice de se raser la tête ; HHH souhaitait tourner le film en intégralité avec une Bolex, la petite caméra des reporters de guerre, ayant une autonomie de quelques dizaines de secondes seulement (lui qui est connu pour être le maître du long plan-séquence pensait en avoir fait le tour avec Les Fleurs de Shanghaï et souhaitait ainsi se renouveler radicalement) : il en a été dissuadé par ses principaux collaborateurs et n'a tourné que certaines séquences à la Bolex ; Hou se contredit sans cesse, en particulier relativement au fait qu'il lui arrive de trouver les conditions de tournage tellement éprouvantes qu'il se demande pourquoi on ne tournerait pas en studio à la place... tout cela pour, lorsqu'on lui suggère de faire précisément cela, s'écrier qu'en studio tout sonne faux et que c'est évidemment hors de question, etc. En fait, au-delà de quelques anecdotes savoureuses - par exemple lorsque Hou se réfère à Jason Bourne - comme l'écrit Frodon "ici les anecdotes ne sont pas anecdotiques" et elles renvoient toujours au fait que pour HHH le film est "un corps vivant, en constante évolution". Passionnante de bout en bout, cette chronique, qui occupe une bonne moitié du volume, est une raison suffisante pour l'acquérir, quand bien même on ne trouverait pas grand plaisir à lire des scénarios. Cela dit, en vertu de ce j'écrivais plus haut, des éclairages qu'apporte ce scénario par rapport au produit fini, si allusif, ce serait dommage de ne pas s'y plonger également.

Comme indiqué ci-dessus, l'iconographie est en N&B uniquement, ce qui peut sembler regrettable vu la beauté des couleurs dans le film. Mais les reproductions sont de très bonne qualité, et c'est tout le livre qui est parfaitement conçu. Beau volume, textes très éclairants : si l'on a trouvé quelque intérêt à ce film, ce livre est tout bonnement un indispensable.

Sur le cinéma de HHH, il existe deux livres de référence encore disponibles, que je conseille tous deux : un en français, Hou HSIAO-HSIEN (2ème et dernière édition en date, 2005, soit après Three Times) ; un en anglais, Hou Hsiao-hsien (2014). Les anglophones auront également tout intérêt à acquérir la très bonne étude sur La Cité des douleurs de Bérénice Reynaud dans la collection du BFI : A City of Sadness. Il n'y a plus qu'à espérer que ses films seront enfin rendus au public en vidéo, pour certains en étant édités pour la première fois, pour d'autres en ressortant dans de meilleures éditions. Car hélas, l'accès aux films d'un cinéaste considéré comme un des grands des trente dernières années reste plus que problématique.


La Cité des douleurs
La Cité des douleurs
par Chu Tien-wen
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Deux films majeurs de Hou Hsiao-Hsien, deux livres indispensables pour tous les amateurs de son cinéma, 8 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Cité des douleurs (Broché)
Après une bien trop longue absence, le maître du cinéma de Taiwan Hou Hsiao-hsien revient avec un film d'ores et déjà porté au pinacle par nombre de critiques, qui plus est couronné du prix de la mise en scène à Cannes en 2015, The Assassin. A l'occasion de sa sortie dans les salles et d'une rétrospective à la Cinémathèque française en mars 2016, l'Asiathèque sort un très beau volume de format moyen, riche de plusieurs textes et d'une iconographie relativement abondante (mais en N&B uniquement), intitulé Nuages mouvants. L'année dernière, le même éditeur avait publié le scénario d'un des films les plus importants du metteur en scène, et du cinéma taiwanais dans son ensemble, La Cité des douleurs. Si les deux volumes s'avèrent indispensables, je n'ignore pas que le deuxième sera à peu près exclusivement réservé aux amateurs éclairés, étant donné que La Cité des douleurs n'a toujours pas eu droit à une édition en dvd, que ce soit en France ou dans les autres pays européens ou aux Etats-Unis, et que le film (hors rétrospective à la Cinémathèque, s'entend) n'est que très rarement repris.

Dans le cas des deux films, la publication du scénario est riche d'enseignements divers. Bien entendu, on peut toujours dire que s'agissant des œuvres d'un metteur en scène connu pour son sens visuel très sûr et pour un cinéma souvent peu explicatif, la lecture d'un scénario n'aura pas grand intérêt. Bien au contraire : prendre connaissance de ces scénarios, parfois ouvertement littéraires, parfois bien plus explicatifs qu'au vu du résultat final, a quelque chose de fascinant. Il est évidemment loisible, comme presque tout le temps, de noter des différences significatives entre ce qui a été prévu sur le papier et ce qui se trouve au bout du compte à l'écran - ainsi, les deux derniers plans de La Cité des douleurs ne ressemblent qu'en petite partie à ceux que l'on voit effectivement, et l'on mesure à quel point leur force (narrative, métaphorique) a été renforcée par les modifications apportées après coup. Mais plus encore, ce qui interloque c'est le gouffre qui semble exister entre le feuilletage extrêmement complexe créé par le scénario et le résultat final, de plus en plus allusif dans le cinéma de Hou, The Assassin faisant figure d'aboutissement en la matière.

Dans le livre consacré à La Cité des douleurs se trouvent : 1) une préface de Wafa Ghermani, qui inscrit impeccablement le film dans son contexte et explique à la fois son substrat, sa réception et son importance 2) le traitement de Chu Tien-wen 3) la continuité dialoguée due à Wu Nien-jen. Wafa Ghermani fait en outre le point sur l'apport respectif de ces deux collaborateurs privilégiés de HHH, pour la première presque sans discontinuer depuis une bonne trentaine d'années, pour le deuxième essentiellement dans les années 80 (c'est lui qui deviendra l'acteur principal du Yi Yi de l'autre grand cinéaste de la Nouvelle Vague taiwanaise, Edward Yang). En sus de multiples photos du film, on trouvera également un tableau récapitulatif des personnages.

Dans le livre consacré à The Assassin, Nuages mouvants, on retrouve la fidèle romancière Chu Tien-wen au scénario, mais cette fois-ci en compagnie de trois autres personnes, HHH lui-même, A Cheng, et Hsieh Hai-meng. C'est cette dernière qui a rédigé la 'chronique sur la réalisation de The Assassin' intitulée Nuages mouvants. On trouvera de plus dans cet ouvrage le petit récit de six pages ayant inspiré le scénario, "Histoire de Nie Yinniang" de Pei Xing (IXème siècle), la version définitive du scénario, une postface de Chu Tien-wen, et une préface de Jean-Michel Frodon qui présente tous ces textes en les mettant en perspective et en regard avec l'évolution du cinéma de HHH. Chu Tien-wen nous apprend dans sa postface que l'état du scénario qui nous est donné à lire est le 38ème. Mais quand on constate à quel point il a été élagué dans tous les sens par Hou au tournage et au montage, cela importe-t-il vraiment ?

Tout dans ce livre en rend la lecture précieuse. Non seulement ce que j'écrivais plus haut de l'étonnement qui peut saisir en constatant qu'à 'un scénario aussi élaboré et riche en intrications diverses correspond un film aussi épuré. Mais également le journal de Hsieh Hai-meng, qui comme l'écrit Jean-Michel Frodon "mêle croquis pris sur le vif, opinions péremptoires sur des réalisateurs et des films, révélations sur les conditions de fabrication d'autres films de Hou, réflexions sur le sens des comportements et des décisions du réalisateur ; le récit du travail qui a engendré The Assassin se révèle fort différent de ce que proposent les habituels comptes rendus journalistiques et autres making-of. Par touches variées, la jeune femme, à la fois témoin et protagoniste, permet de percevoir la complexité du processus, dans ses dimensions les plus concrètes, les plus triviales, comme du point de vue de ses enjeux les plus vastes, qu'il s'agisse du rapport à l'authenticité historique, de la place du romanesque, du jeu très complexe entre création collective et œuvre d'un grand artiste reconnu comme tel, de la nécessité de se transformer pour rester lui-même qu'affronte cet artiste, non sans humour, ni sans humeur."

On apprend ainsi des choses aussi diverses que : HHH s'est peu ou prou enfermé un an afin de se renseigner sur la dynastie des Tang ; il aura fallu trois ans de réunions dans un Starbucks pour les quatre scénaristes ; le personnage de la nonne bouddhiste est devenue taoïste au moins en partie pour éviter de demander à l'actrice de se raser la tête ; HHH souhaitait tourner le film en intégralité avec une Bolex, la petite caméra des reporters de guerre, ayant une autonomie de quelques dizaines de secondes seulement (lui qui est connu pour être le maître du long plan-séquence pensait en avoir fait le tour avec Les Fleurs de Shanghaï et souhaitait ainsi se renouveler radicalement) : il en a été dissuadé par ses principaux collaborateurs et n'a tourné que certaines séquences à la Bolex ; Hou se contredit sans cesse, en particulier relativement au fait qu'il lui arrive de trouver les conditions de tournage tellement éprouvantes qu'il se demande pourquoi on ne tournerait pas en studio à la place... tout cela pour, lorsqu'on lui suggère de faire précisément cela, s'écrier qu'en studio tout sonne faux et que c'est évidemment hors de question, etc. En fait, au-delà de quelques anecdotes savoureuses - par exemple lorsque Hou se réfère à Jason Bourne - comme l'écrit Frodon "ici les anecdotes ne sont pas anecdotiques" et elles renvoient toujours au fait que pour HHH le film est "un corps vivant, en constante évolution". Passionnante de bout en bout, cette chronique, qui occupe une bonne moitié du volume, est une raison suffisante pour l'acquérir, quand bien même on ne trouverait pas grand plaisir à lire des scénarios. Cela dit, en vertu de ce j'écrivais plus haut, des éclairages qu'apporte ce scénario par rapport au produit fini, si allusif, ce serait dommage de ne pas s'y plonger également.

Comme indiqué ci-dessus, l'iconographie est en N&B uniquement, ce qui peut sembler regrettable vu la beauté des couleurs dans le film. Mais les reproductions sont de très bonne qualité, et c'est tout le livre qui est parfaitement conçu. Beau volume, textes très éclairants : si l'on a trouvé quelque intérêt à ce film, ce livre est tout bonnement un indispensable.

Sur le cinéma de HHH, il existe deux livres de référence encore disponibles, que je conseille tous deux : un en français, Hou HSIAO-HSIEN (2ème et dernière édition en date, 2005, soit après Three Times) ; un en anglais, Hou Hsiao-hsien (2014). Les anglophones auront également tout intérêt à acquérir la très bonne étude sur La Cité des douleurs de Bérénice Reynaud dans la collection du BFI : A City of Sadness. Il n'y a plus qu'à espérer que ses films seront enfin rendus au public en vidéo, pour certains en étant édités pour la première fois, pour d'autres en ressortant dans de meilleures éditions. Car hélas, l'accès aux films d'un cinéaste considéré comme un des grands des trente dernières années reste plus que problématique.


Prokofiev, Bartók : Concertos pour violon n° 2 Shaham, Jacobsen, Denève.
Prokofiev, Bartók : Concertos pour violon n° 2 Shaham, Jacobsen, Denève.
Prix : EUR 15,99

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Concertos des années trente : pour Gil Shaham, l'épreuve du 2ème disque, 8 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Prokofiev, Bartók : Concertos pour violon n° 2 Shaham, Jacobsen, Denève. (CD)
Après l'avoir promenée de par le monde pendant plusieurs années, Gil Shaham continue au disque sa série des concertos pour violon des années 30. Le premier volume était substantiel, avec cinq concertos étalés sur deux disques : Gil Shaham, Violon. Le deuxième volume n'en comporte que deux, mais il s'agit de deux des plus gros morceaux, les concertos n°2 de Serge Prokofiev et Bela Bartók : Prokofiev, Bartók : Concertos pour violon n° 2 Shaham, Jacobsen, Denève. La différence avec le premier volume réside en partie dans le fait que la discographie est très riche pour les deux œuvres d'une part, que Shaham les a toutes deux déjà enregistrées pour DG d'autre part : Prokofiev : Concertos pour violon n° 1 et n° 2 - Sonate pour violon seul avec le London Symphony et André Prévin, Bartok : Concerto pour violon n° 2 - Rhapsodies n° 1 et n° 2 avec le Chicago Symphony et Pierre Boulez.

Shaham aura beau jeu d'assurer que sa façon d'aborder les œuvres a évolué avec le temps - et l'on a pu noter ces dernières années que sa sonorité également a partiellement changé - il est impossible ne pas mesurer ce nouveau disque à l'aune des deux précédents, avec leurs orchestres et chefs plus prestigieux. Ce n'est bien entendu pas qu'une question de réputation, et il s'avère difficile de ne pas regretter au moins un peu à l'écoute les accompagnements des disques DG. Ou de ne pas déplorer les choix opérés par Shaham en vue de cette nouvelle publication. Il faut dès l'abord affirmer que c'est plus gênant pour le Prokofiev que pour le Bartók. Ce n'est pas que The Knights soit un mauvais ensemble, et quelques-uns des traits qu'il décoche sont d'un bel effet, mais dans l'ensemble cet orchestre ne marque pas autant que bien des formations actuelles, y compris celles avec lesquelles Shaham a joué ce concerto ces dernières années. Les cordes en particulier ne sonnent pas idéalement, et le timbalier est moins qu'excellent dans le dernier mouvement. On imagine que ce n'est pas qu'une question de réussite artistique et qu'un petit label indépendant comme Canary Classics n'a pas les reins assez solides pour payer les droits discographiques de machines plus luxueuses, mais il reste que le Prokofiev, sans être franchement desservi par The Knights, n'est pas non plus dans un écrin tel qu'aujourd'hui Vladimir Jurowski peut en concevoir avec le London Philharmonic, par exemple : avec Janine Jansen Prokofiev, ou avec Patricia Kopatchinskaja Stravinsky / Prokofiev : Concertos (qui ont toutes deux livré parmi les prestations les plus réussies des dernières années).

La prise de son n'est en outre pas absolument probante, et là aussi se fait la différence avec les disques DG - pas toujours irréprochable en la matière mais pour le coup ces deux disques font partie du haut de leur panier. Quoique, il faut reconnaître que le côté un peu globalisant de la prise de son du Bartók ne va pas franchement à l'encontre de l'esthétique légèrement rêveuse dans laquelle il est pris ici. Des deux concertos, c'est de toute façon le Bartók qui me semble donner le plus satisfaction. De toute évidence avant tout parce que la formation orchestrale est d'un niveau supérieur et parce que le chef, Stéphane Denève, est plus à son affaire pour créer des atmosphères.

Dans les deux cas, on retrouve les reflets dorés du violon de Shaham. S'il a les moyens de rivaliser avec ses incarnations des années 90, et s'il est difficile de faire la part de l'interaction avec des orchestres de moindre calibre (dans le Prokofiev en tout cas), Shaham a-t-il en définitive eu raison de ré-enregistrer ces deux œuvres ? La réponse est oui, sans conteste. Au moment du Prokofiev, comme je le notais dans le commentaire que j'avais consacré à ce disque, son violon restait parfois trop uniment gorgé de soleil. C'était sans doute plus flagrant encore dans le 1er concerto, et de toute façon aucun des deux n'en pâtissait vraiment, tant l'approche et le résultat s'avéraient séduisants. On ne peut toutefois qu'apprécier que le son de son violon, toujours brillant et moelleux, se charge aujourd'hui de notes plus sombres, en particulier dans le Prokofiev. Au début du concerto, il est en outre également discernable qu'il a beaucoup joué Bach récemment (cf. ses globalement réussies et parfois surprenantes Sonates et Partitas pour violon seul). Dans le Bartók, Denève, en marquant certains contrastes autrement, semble pousser Shaham à s'exposer plus (ce qu'il souhaite sans doute à ce stade plus qu'avant). Alors, bien entendu, le Chicago Symphony impressionnera plus dans certains passages, en particulier dans le 1er mouvement, mais il se passe indéniablement quelque chose d'autre qu'avec Chicago et Boulez. On ne peut finalement que rester sur l'impression que cela valait la peine d'être publié, quand bien même on pourrait au bout du compte continuer à préférer la première version.

On peut continuer à se dire que DG, qui n'a pas toujours eu la main heureuse avec les violonistes qu'il a recrutés ces quinze dernières années, aurait mieux fait de garder un des violonistes les plus marquants de ces trente dernières années dans son écurie. Peut-être aurait-il ainsi les moyens d'enregistrer avec les meilleures formations sur le marché. Mais est-ce si certain, au vu de ce que fait effectivement DG depuis quelque temps ? En attendant, avec des moyens limités et son propre label, Gil Shaham s'est lancé dans un projet discographique qui mérite les éloges. Si le résultat est tantôt excellent, tantôt un peu moins, il ne faut pas manquer de continuer non seulement à l'écouter mais aussi à le soutenir dans ce projet.

Le livret est comme toujours avec cet éditeur très copieux, avec les excellentes notes de Claire Delamarche (en anglais et en français).

Pour ce qui est des incarnations les plus récentes du concerto de Bartók, on peut aussi aller écouter, comme pour le Prokofiev, du côté de Patricia Kopatchinskaja (avec Peter Eötvös : Bartok : Concerto N° 2. Eotvos : Seven, Ligeti : Concerto Pour Violon), ainsi que de celui de James Ehnes (avec Gianandrea Noseda : Concertos Pour Violon Et Alto).


Boston Symphony Orchestra - Wagner and Sibelius by Andris Nelsons, Boston Symphony Orchestra (2014-01-01)
Boston Symphony Orchestra - Wagner and Sibelius by Andris Nelsons, Boston Symphony Orchestra (2014-01-01)

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5.0 étoiles sur 5 La 2ème de Jean Sibelius à Boston : vaillante et noble, 4 mars 2016
NB L'enregistrement DG qui a paru à l'été 2015 - Chostakovitch Under Stalin's Shadow - Symphony No. 10 - est en fait le 2ème à documenter les débuts de la collaboration entre le Boston Symphony Orchestra et Andris Nelsons ; il signe le début d'un partenariat avec le label jaune pour les années à venir, autour d'un projet Chostakovitch (qui donnera lieu à trois parutions d'ici 2017). Quelques mois avant, l'Orchestre a commencé à distribuer sur son propre label, BSO Classics, un album Wagner-Sibelius comprenant l'Ouverture de Tannhäuser et la 2ème Symphonie du compositeur finlandais. Ce disque est disponible sous forme de CD, mais uniquement sur le site de l'Orchestre, BSO.org, et sur Amazon.com et, à ma connaissance en tout cas, sur un seul autre site, Presto Classical, qui a reçu l'exclusivité pour l'Europe. Comme les frais de port sont très élevés si l'on commande aux Etats-Unis, il vaut mieux se diriger vers ce site britannique si l'on souhaite le commander en CD. Ce CD est également référencé sur le site français d'Amazon - Boston Symphony Orchestra - Wagner and Sibelius by Andris Nelsons - mais on ne le trouve qu'en occasion à des tarifs le plus souvent élevé. Si l'on est prêt à télécharger en revanche, on peut le faire sur ces sites mais aussi pour un coût plus modique sur Amazon France : Boston Symphony Orchestra - Wagner and Sibelius. Par ailleurs, le BSO fait partie de la nouvelle aventure Classical Live, plateforme de Google qui propose d'acquérir en ligne des échos des concerts passés de plusieurs orchestres (Boston, mais aussi Cleveland, New York, le Concertgebouw d'Amsterdam...).

Enregistrées au Symphony Hall de Boston en septembre et décembre 2014, soit dans les tout premiers mois où Andris Nelsons avait commencé à officier comme directeur musical du BSO, ces deux pièces n'ont pas été choisies au hasard pour constituer la matière de leur premier disque ensemble. Nelsons écrit dans les notes de pochette que c'est en assistant à 5 ans à une représentation de l'opéra de Wagner que lui est venue l'envie de devenir chef. Quant à la musique de Sibelius, celui qui a modelé l'Orchestre de Boston, Serge Koussevitzky, en a pendant longtemps été un des principaux hérauts - la 2ème en particulier a été un de ses principaux chevaux de bataille (cf. le commentaire de Mélomaniac sur ce disque formidable : Prokofiev : Pierre & Le Loup - Sibelius : Symphonie N°2- Edvard Grieg).

Autant je ne suis pas pleinement convaincu par l'Ouverture de Tannhäuser, qui me semble bien pesante, pour ne pas dire ronflante, et qui ne décolle jamais, autant je porterais assez haut cette 2ème : de toutes les versions récentes, pourtant relativement nombreuses, c'est une de celles qui me plaît plus. Sur le Wagner, il me semble que le critique musical du New Yorker, Alex Ross, était assez d'accord avec moi puisqu'après l'avoir entendu en concert, il écrivait en substance quelque chose comme "ses ailes de géant l'empêchaient de marcher". N'était cette optique par trop ronflante, il y a bien des beautés à l'orchestre, cela étant.

Ces beautés, on les retrouve dans la Symphonie, mais cette fois-ci avec une prestance et une noblesse dans l'approche qui ne virent jamais au ronflant. Certes, il ne faudra pas aimer son Sibelius transparent, voire diaphane, et encore moins ayant subi une cure d'amaigrissement orchestral, car ce n'est pas du tout l'optique. Si Nelsons fait partie de ceux qui romantisent cette musique, qui la rapprochent de Tchaikovsky et du romantisme tardif, il ne cède jamais à l'ultra-romantisation. D'une certaine façon, il rejoint ceux qui ont le mieux allié les différentes perspectives dans lesquelles ces symphonies ont pu être jouées, comme Paavo Berglund à ses débuts, avant précisément qu'il ne cherche à les faire mincir : Jean Sibelius : Intégrale des Symphonies, Poèmes symphoniques. A ceci près que contrairement au Berglund des débuts, d'une part Nelsons dispose d'une machine orchestrale plus précise, vaillante sans avoir besoin de forcer, d'autre part il lisse plus les effets, atteignant de ce fait un équilibre assez enviable. D'où cette impression de romantisme noble, qui n'a pas besoin d'être surjoué et ne semble jamais triché, et qui de ce fait apparaît assez probe alors même que le chef ne refuse pas à son orchestre les grands élans.

Autant je n'ai été que modérément convaincu par la prise de son assurée par DG pour le disque Chostakovitch, autant elle m'a semblé de très bonne qualité ici. Comme quoi ce n'est pas le lieu (Symphony Hall) qui pose problème mais bien les ingénieurs. Les instruments ont de la présence, ils sonnent assez naturellement, et l'équilibre ne laisse pas à désirer.

Si l'on s'intéresse un tant soit peu à cet orchestre et/ou à ce chef, ce disque est indéniablement à connaître. Si l'on aime Sibelius aussi, cela va sans dire (sauf peut-être si l'on a déjà une vingtaine de 2ème, bien sûr). Que ce soit en téléchargeant, en l'occurrence la solution la plus simple, ou en la commandant sous forme de CD sur le site anglais, c'est tout à fait possible ; on peut vouloir ne pas passer à côté, quand bien même les labels des orchestres ne bénéficient pas de la même publicité que les grands labels discographiques de la place.


Loin du Paradis [Blu-ray]
Loin du Paradis [Blu-ray]
DVD ~ Julianne Moore
Prix : EUR 14,99

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Si le ciel le leur permet..., 3 mars 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Loin du Paradis [Blu-ray] (Blu-ray)
NB L'édition dvd française de Far from Heaven / Loin du Paradis de Todd Haynes (2002) est épuisée. Alors que je venais placer un commentaire sur le seul blu-ray disponible, une édition espagnole - Lejos Del Cielo - Blu-ray Import espagnol - je me suis rendu compte qu'ARP va, au mois de mai, non seulement ressortir un dvd - Loin du Paradis - mais aussi, enfin, sortir une édition blu-ray française - Loin du Paradis - Blu-ray. C'est d'autant plus une excellente nouvelle que d'une part le blu-ray espagnol ne comporte pas de sous-titres français (il n'y en a qu'en espagnol), d'autre part nombre de personnes voudront voir ce film après avoir découvert le film le plus récent du cinéaste, Carol.

Entre Carol et Loin du Paradis, il y a plusieurs points communs, ainsi qu'avec l'autre partie de la 'trilogie' que Haynes a consacré à des personnages de femmes dans les années 30 à 50, la mini-série télévisée Mildred Pierce. Si le point commun majeur réside dans la collaboration entre le cinéaste et son chef-opérateur Ed Lachman, celle-ci n'a pas produit les mêmes fruits. Far from Heaven ne se cachait pas de vouloir retrouver l'esthétique des films des années 50, en particulier ceux de Douglas Sirk et à commencer par le modèle le plus direct, All That Heaven Allows / Tout ce que le ciel permet. Carol, s'il ne refuse pas le glamour - on a beaucoup dit que Cate Blanchett a là quelque chose de l'aura d'une Lauren Bacall, par exemple, tandis que Rooney Mara serait plutôt du côté d'Audrey Hepburn - le retrouve en allant au-delà de la surface. Ou plutôt en jouant sur la surface, y compris une surface un peu floue et sale, qui est celle qu'ont donné à voir les photographes des années 50 plus que les cinéastes (même s'il y avait des cinéastes new-yorkais qui oeuvraient assez loin de Hollywood et de ses canons dominants). En prenant pour source visuelle avant tout un photographe comme Saul Leiter, avec ses photos prises avec des rouleaux de films périmés et aux couleurs un peu passées, aux perspectives empêchées et aux vitres embuées, Haynes et Lachman n'ont pas cherché à reproduire les couleurs flamboyantes de Far from Heaven. La teneur mélodramatique des deux films est donc différente, non seulement parce que le récit y est traité différemment, mais aussi en raison de ce contraste esthétique majeur. Ajoutons que Haynes n'a pas hésité à mettre en avant toutes les sources visuelles qu'il a retenues pour aborder ce film, qui sont essentiellement photographiques (outre Leiter, Helen Levitt ou Ruth Orkin) mais aussi cinématographiques. Dans Far from Heaven, Haynes et Lachman n'avaient pas cherché à modifier de fond en comble le cadre esthétique de leurs modèles hollywoodiens d'antan, en en reprenant la plupart des canons et motifs (ex. les couleurs associées au passage des saisons, de l'automne au printemps), sans même parler de la partition grand style livrée par Elmer Bernstein, qui avait précisément commencé sa carrière pendant la dernière période du Hollywood à l'ancienne.

C'est pour cette raison que l'on a souvent un peu rapidement accusé Haynes de ne pas aller beaucoup plus loin que le pastiche. Que le cinéaste ait fait plus que payer son dû au maître du mélodrame Douglas Sirk, que la dimension de pastiche soit évidente et assumée, soit. Mais outre même le goût avec lequel Haynes et Lachman ont retrouvé quelque chose du 'film de femme' de la grand époque des studios hollywoodiens, quelle intelligence dans la conduite du récit et la façon de faire émerger le sous-texte de leurs modèles sans pour autant alourdir considérablement la matière. En représentant trois personnages de réprouvés, qu'ils l'aient toujours été ou risquent de le devenir, Far from Heaven fait se répondre leur isolement grandissant avec une retenue qui n'a d'égale que l'intensité qu'elle finit par acquérir. J'entends l'accusation selon laquelle ces films sont de pure surface, glacés et ne suscitant aucune émotion, mais je ne me résous pas à la trouver vraie. L'émotion chez Haynes est cumulative, et s'il ne cherche pas à l'arracher à toute force tout le temps, elle ne manque jamais de s'imposer.

Cette émotion ne serait pas tout à fait la même si Haynes ne trouvait pas toujours les interprètes adéquats pour ses films. C'est le cas de Cate Blanchett et Rooney Mara dans Carol, de Kate Winslet dans Mildred Pierce, et bien sûr de Julianne Moore dans Far from Heaven. Dans ce qui reste un de ses tout meilleurs rôles, elle éblouit, toujours dans la retenue et la subtilité. Les deux acteurs masculins, Dennis Quaid et Dennis Haysbert, font pleinement exister des personnages relativement complexes et ne sont pas que de simples faire-valoir, comme cela arrive parfois lorsque le cinéma américain se pique aujourd'hui de faire des mélodrames qui sont aussi des 'films de femme'. Mention doit également être faite de l'excellente prestation de Patricia Clarkson en meilleure amie, qui comme tous les autres personnages n'est pas d'un seul tenant.

Succès relatif à sa sortie il y a une douzaine d'années, Far from Heaven mérite d'être (re)découvert. Bien que Carol n'ait pas non plus fait le plein d'entrées, ce que je regrette pour ma part, on peut espérer que la (res)sortie en vidéo de ces deux films contribuera à ce qu'ils soient plus largement vus. Dans la veine du cinéma contemporain qui se nourrit ouvertement du cinéma (et de la photographie) du passé, il s'agit là de deux fleurons.

Pour ce qui est du Blu-ray espagnol, comme je le notais ci-dessus, il est réservé aux anglophones et aux hispanophones (piste sonore et sous-titres en espagnol). Il faut donc attendre mai 2016 pour enfin avoir accès à une édition française, en Blu-ray comme en dvd. Pour ce qui est de l'image, le Blu-ray espagnol donne plutôt satisfaction. Espérons que l'édition française sera encore un cran au-dessus pour ce qui est de la définition de l'image et de la restitution des couleurs.


Lejos Del Cielo [Blu-ray] [Import espagnol]
Lejos Del Cielo [Blu-ray] [Import espagnol]
DVD ~ Julianne Moore
Prix : EUR 20,53

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5.0 étoiles sur 5 Si le ciel le leur permet..., 3 mars 2016
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Lejos Del Cielo [Blu-ray] [Import espagnol] (Blu-ray)
NB L'édition dvd française de Far from Heaven / Loin du Paradis de Todd Haynes (2002) est épuisée. Alors que je venais placer un commentaire sur le seul blu-ray disponible, une édition espagnole - Lejos Del Cielo - Blu-ray Import espagnol - je me suis rendu compte qu'ARP va, au mois de mai, non seulement ressortir un dvd - Loin du Paradis - mais aussi, enfin, sortir une édition blu-ray française - Loin du Paradis - Blu-ray. C'est d'autant plus une excellente nouvelle que d'une part le blu-ray espagnol ne comporte pas de sous-titres français (il n'y en a qu'en espagnol), d'autre part nombre de personnes voudront voir ce film après avoir découvert le film le plus récent du cinéaste, Carol.

Entre Carol et Loin du Paradis, il y a plusieurs points communs, ainsi qu'avec l'autre partie de la 'trilogie' que Haynes a consacré à des personnages de femmes dans les années 30 à 50, la mini-série télévisée Mildred Pierce. Si le point commun majeur réside dans la collaboration entre le cinéaste et son chef-opérateur Ed Lachman, celle-ci n'a pas produit les mêmes fruits. Far from Heaven ne se cachait pas de vouloir retrouver l'esthétique des films des années 50, en particulier ceux de Douglas Sirk et à commencer par le modèle le plus direct, All That Heaven Allows / Tout ce que le ciel permet. Carol, s'il ne refuse pas le glamour - on a beaucoup dit que Cate Blanchett a là quelque chose de l'aura d'une Lauren Bacall, par exemple, tandis que Rooney Mara serait plutôt du côté d'Audrey Hepburn - le retrouve en allant au-delà de la surface. Ou plutôt en jouant sur la surface, y compris une surface un peu floue et sale, qui est celle qu'ont donné à voir les photographes des années 50 plus que les cinéastes (même s'il y avait des cinéastes new-yorkais qui oeuvraient assez loin de Hollywood et de ses canons dominants). En prenant pour source visuelle avant tout un photographe comme Saul Leiter, avec ses photos prises avec des rouleaux de films périmés et aux couleurs un peu passées, aux perspectives empêchées et aux vitres embuées, Haynes et Lachman n'ont pas cherché à reproduire les couleurs flamboyantes de Far from Heaven. La teneur mélodramatique des deux films est donc différente, non seulement parce que le récit y est traité différemment, mais aussi en raison de ce contraste esthétique majeur. Ajoutons que Haynes n'a pas hésité à mettre en avant toutes les sources visuelles qu'il a retenues pour aborder ce film, qui sont essentiellement photographiques (outre Leiter, Helen Levitt ou Ruth Orkin) mais aussi cinématographiques. Dans Far from Heaven, Haynes et Lachman n'avaient pas cherché à modifier de fond en comble le cadre esthétique de leurs modèles hollywoodiens d'antan, en en reprenant la plupart des canons et motifs (ex. les couleurs associées au passage des saisons, de l'automne au printemps), sans même parler de la partition grand style livrée par le compositeur Elmer Bernstein, qui avait précisément commencé sa carrière pendant la dernière période du Hollywood à l'ancienne.

C'est pour cette raison que l'on a souvent un peu rapidement accusé Haynes de ne pas aller beaucoup plus loin que le pastiche. Que le cinéaste ait fait plus que payer son dû au maître du mélodrame Douglas Sirk, que la dimension de pastiche soit évidente et assumée, soit. Mais outre même le goût avec lequel Haynes et Lachman ont retrouvé quelque chose du 'film de femme' de la grand époque des studios hollywoodiens, quelle intelligence dans la conduite du récit et la façon de faire émerger le sous-texte de leurs modèles sans pour autant alourdir considérablement la matière. En représentant trois personnages de réprouvés, qu'ils l'aient toujours été ou risquent de le devenir, Far from Heaven fait se répondre leur isolement grandissant avec une retenue qui n'a d'égale que l'intensité qu'elle finit par acquérir. J'entends l'accusation selon laquelle ces films sont de pure surface, glacés et ne suscitant aucune émotion, mais je ne me résous pas à la trouver vraie. L'émotion chez Haynes est cumulative, et s'il ne cherche pas à l'arracher à toute force tout le temps, elle ne manque jamais de s'imposer.

Cette émotion ne serait pas tout à fait la même si Haynes ne trouvait pas toujours les interprètes adéquats pour ses films. C'est le cas de Cate Blanchett et Rooney Mara dans Carol, de Kate Winslet dans Mildred Pierce, et bien sûr de Julianne Moore dans Far from Heaven. Dans ce qui reste un de ses tout meilleurs rôles, elle éblouit, toujours dans la retenue et la subtilité. Les deux acteurs masculins, Dennis Quaid et Dennis Haysbert, font pleinement exister des personnages relativement complexes et ne sont pas que de simples faire-valoir, comme cela arrive parfois lorsque le cinéma américain se pique aujourd'hui de faire des mélodrames qui sont aussi des 'films de femme'. Mention doit également être faite de l'excellente prestation de Patricia Clarkson en meilleure amie, qui comme tous les autres personnages n'est pas d'un seul tenant.

Succès relatif à sa sortie il y a une douzaine d'années, Far from Heaven mérite d'être (re)découvert. Bien que Carol n'ait pas non plus fait le plein d'entrées, ce que je regrette pour ma part, on peut espérer que la (res)sortie en vidéo de ces deux films contribuera à ce qu'ils soient plus largement vus. Dans la veine du cinéma contemporain qui se nourrit ouvertement du cinéma (et de la photographie) du passé, il s'agit là de deux fleurons.

Pour ce qui est du Blu-ray espagnol, comme je le notais ci-dessus, il est réservé aux anglophones et aux hispanophones (piste sonore et sous-titres en espagnol). Il faut donc attendre mai 2016 pour enfin avoir accès à une édition française, en Blu-ray comme en dvd. Pour ce qui est de l'image, le Blu-ray espagnol donne plutôt satisfaction. Espérons que l'édition française sera encore un cran au-dessus pour ce qui est de la définition de l'image et de la restitution des couleurs.


Saul Leiter: Retrospektive / Retrospective
Saul Leiter: Retrospektive / Retrospective
par Saul Leiter
Edition : Relié
Prix : EUR 53,36

6 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Le seul ouvrage rétrospectif et relativement complet sur Saul Leiter, 3 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Saul Leiter: Retrospektive / Retrospective (Relié)
Le nom de Saul Leiter est enfin reconnu par plus de personnes. Un réalisateur de cinéma comme Todd Haynes a pu à propos de Carol le citer en exemple pour la façon dont il a élaboré la photographie de son film avec son remarquable chef-opérateur Ed Lachman. Certains plans font tellement immanquablement penser au travail de Leiter que c'en est troublant. Remercions Haynes et Lachman d'avoir mis en avant leurs sources pour ce qui est de la représentation de New York dans les années 50 (Leiter, mais également Helen Levitt et Ruth Orkin, artistes précieuses elles aussi).

C'est aujourd'hui une chose entendue, ainsi que le résume Martin Harrison dans le texte figurant dans le recueil de photographies Early Color, "dans la seconde moitié du XXème siècle, par la grâce d'un langage qui sut user du fragment et de la contingence, Saul Leiter parvint à étendre les frontières de l'art photographique".

Ces "images évocatrices, à la qualité picturale", prises en règle générale dans les années 50 (essentiellement des scènes de rue, pour la plupart aux Etats-Unis et singulièrement à New York, mais également dans quelques capitales européennes), "rendent couleur et mouvement dans une forme libre et semi-abstraite : fluide, spontanée. Les silhouettes réfléchies se dissolvent dans un brouillard élégiaque, intangibles, perdues dans le temps. (...) La vision de Saul Leiter tire parti d'un oeil prompt à s'imprégner de l'événement spontané. Confronté à la densité du réel, à des coordonnées fugitives dans le sens et l'espace, il déploie toute une gamme de stratégies - cadrages obliques, intersections complexes de plans, reflets ambivalents - pour distiller une poésie urbaine tour à tour tendre, incisive ou poignante. Il prend aussi des risques, dans son viol des conventions techniques et son indifférence aux limites de sensibilité de la pellicule."

Le résultat, au-delà même des compositions souvent très hardies (quand bien même les décadrages et autres effets de flou sont aujourd'hui devenus monnaie courante), est invariablement sensible et crée souvent un mystère diffus. Comme le rappelle le texte, Saul Leiter s'est d'abord rendu à New York pour y devenir peintre, et la découverte d'André Kertesz et d'Henri Cartier-Bresson, ainsi que son amitié avec W. Eugene Smith, ont été pour beaucoup dans son adoption définitive du média photographique. Si l'on peut trouver bien des modèles pour cette saisie des "images à la sauvette", comme Cartier-Bresson bien sûr, mais aussi aux Etats-Unis Walker Evans ou Helen Levitt (qui était une des rares à travailler en couleur autant qu'en N&B à l'époque), peu sans doute ont autant mis un œil de peintre au service de la texture photographique. Pour autant, il ne faut pas croire que les photographies de Leiter seraient ouvertement picturales, ou uniquement au sens où lui aussi, comme nombre de peintres de l'époque - on a souvent cité à son sujet les peintres de l'expressionnisme abstrait - aurait cherché à travailler la matière et la forme autrement.

Alors que Leiter a été (re)découvert dans les années 90, il aura fallu du temps pour que l'on mesure l'étendue de son travail. Ce n'est que beaucoup plus récemment qu'il nous a été donné de voir certains de ses tableaux (cf. Painted Nudes, publié en 2015). Et pour cause ! Leiter a toujours souhaité travailler dans les marges du monde de l'art, et la renommée qu'il a acquise sur le tard, dans les vingt dernières années de sa vie - il est mort fin 2013, à presque 90 ans - n'a rien fondamentalement changé, si ce n'est qu'il a accepté de remettre le nez dans son travail passé, de tirer des rouleaux qui avaient dormi dans leur coin un bon bout de temps.

L'apport de l'ouvrage publié par Kehrer en 2012 à l'occasion de l'exposition rétrospective qui s'est tenue à la Maison de la Photographie à Hambourg, considérable par rapport aux autres livres existants, est de deux types : il est le seul à donner à voir des échantillons de tous les travaux de Leiter (essentiellement photographie N&B et couleur, photographie de mode pour les magazines, peintures) ; il contient nombre de textes - en anglais et en allemand, sans traduction française - qui donne une idée beaucoup plus précise non seulement de l'œuvre, mais aussi de l'homme.

S'agissant de ce dernier aspect, la lecture des textes ne peut que faire aimer davantage le bonhomme. Voir par exemple ces extraits de ce qu'écrit Adam Harrison Levy de ses visites chez Leiter : "A typical conversation with Saul will start like this : he'll pick up an old and yellowed monograph about an artist, say Bonnard or Picasso, and flick through its pages while commenting on a painting in passing. He'll then casually make a pronouncement such as 'the history of art is the history of color'. This might lead to a long digression about Degas and his family (wealthy and comfortable), which will then lead to a memory of his family life in Pittsburgh (difficult and strained), and will finally return to his subject of art and Picasso's use of color. For Saul, discussing art is the equivalent of other people talking about the weather. It's his kind of small talk. While in conversation he will often pause, bend from his chair, and pick up a battered portfolio up onto his lap and flick through its contents. Inside there might be paintings, photographs, or painted photographs. He'll pause in mid-sentence, look down, pull one out, and say, 'that's quite nice' with astonishment, as if he has never seen his own work before. He'll then gently touch the surface with the tips of his fingers and wipe it clean, as if removing some dust. He makes this motion with surprising grace. He'll then slip the print back into the portfolio and resume speaking where he left off." A la suggestion de Harrison qu'il devrait songer à faire une exposition d'œuvres que Leiter lui-même dit trouver "not so bad", celui-ci répond : "No. It's too much. Why do people want more, more, more ? More shows, more books ? I'm tired. I want to be left alone. I embrace my own unimportance", avant de partir d'un grand rire. Pour avoir vécu toute sa vie sans croire que son œuvre était essentielle à l'univers, lorsque Leiter donne une telle réponse on sait que cela ne relève aucunement de la pose.

Heureusement que Leiter a vécu assez longtemps pour d'une part tirer lui-même un grand nombre de photographies qu'il avait laissé croupir, d'autre part accepter que des galeries et institutions se chargent de mettre en valeur son travail. On sait qu'en France c'est la Fondation Cartier-Bresson qui a présenté la première exposition de quelque importance, en 2008. Le livre de chez Steidl y étant lié est hélas épuisé depuis bien longtemps : Saul Leiter. Mais il aura de toute façon fallu attendre l'exposition de Hambourg en 2012 pour bénéficier d'une première exposition rétrospective. Si le catalogue est riche, il faut tout de même assurer qu'il ne saurait remplacer les deux livres essentiels de chez Steidl Early Color et Saul Leiter, Early Black and White. A cela il y a deux raisons, une objective et l'autre moins : 1) le nombre de planches est supérieur dans les Steidl, étant donné qu'ils correspondent en fait à trois volumes, un pour la couleur et deux pour le N&B 2) je préfère quant à moi les formats moyens de chez Steidl aux reproductions pleine page, parfois coupées sur deux pages, de chez Kehrer. Si vous préférez quant à vous les photos grand format, vous devriez en revanche trouver plus votre compte dans le catalogue Kehrer, d'autant que nombre de personnes estiment que les reproductions sont trop petites dans les livres de chez Steidl. Il faut cependant savoir que la qualité de reproduction s'avère globalement meilleure dans les ouvrages de chez Steidl. En ce qui me concerne, les livres prioritaires si l'on s'intéresse avant tout à la photo de Leiter restent les deux Steidl. Si l'on est mordu, le Kehrer s'avère toutefois un complément indispensable, à plus forte raison si l'on est anglophone ou germanophone, car les textes sont copieux et permettent comme je l'écrivais plus haut de mieux cerner à la fois l'homme et son art. Je précise que les textes en allemand et en anglais alternent dans le corps de l'ouvrage : on trouvera la traduction de chacun des textes dans l'autre langue en annexe.

Ce catalogue, vite épuisé, a fait l'objet d'une deuxième édition, à peine revue, après la mort de Leiter : Saul Leiter: Retrospektive / Retrospective. Ces catalogues n'étant hélas pas toujours réimprimés, je conseille de ne pas trop attendre si l'on est a priori intéressé. Comme on peut en juger avec bien des catalogues, en particulier lorsqu'il s'agit de photographie, ils s'épuisent rapidement et ensuite les prix explosent en occasion.

Quoi qu'ait pu en dire Leiter lui-même, on peut toutefois espérer plus. Il reste apparemment énormément d'images, y compris parmi celles qu'il a sélectionnées lui-même, qui n'ont jamais été montrées, ou seulement pour certaines dans des galeries ici et là. Il est en outre incompréhensible qu'aucune grande exposition rétrospective n'ait été présentée en France. Espérons que cela viendra bientôt, et qu'un catalogue rendra compte de façon plus complète encore de l'étendue de son travail. En attendant, les livres encore disponibles ne sont pas des pis-aller, quand bien même ils auraient de petits défauts.

Notons également que Steidl a annoncé la sortie prochaine d'un ouvrage consacré intégralement aux nus photographiques de Leiter : Saul Leiter in my room.

Rappelons que, le prix de ces ouvrages étant déjà (très) élevé, on peut aussi se rabattre sur l'ouvrage de la collection Photo Poche, toujours aussi indispensable à qui veut se faire une idée assez juste de l'œuvre d'un photographe sans se ruiner : Saul Leiter.
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A serious man [Blu-ray]
A serious man [Blu-ray]
DVD ~ Michael Stuhlbarg
Prix : EUR 10,99

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 "Car il est l'homme moderne...", 2 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : A serious man [Blu-ray] (Blu-ray)
NB Cela fait près de six ans que A Serious Man (2009) est sorti en dvd en France, et il aura fallu attendre 2016 pour que nous arrive une édition en Blu-ray : A Serious Man - Blu-ray. Les amateurs s'étaient sans doute pour une bonne part déjà portés sur les blu-rays anglais ou allemand - ex. A Serious Man - Blu-ray Import anglais - mais il n'est pas mauvais que ce film ait enfin droit à une édition dans ce format chez nous. Notons tout de suite qu'aucun effort particulier n'a été consenti et que les suppléments sont exactement les mêmes que ceux des éditions précédentes. L'image gagne en précision, mais la différence n'est pas si considérable que cela justifie de racheter le dvd pour ceux qui l'ont déjà dans ce format. En tout cas, maintenant que l'on a enfin le choix, on n'hésitera pas si l'on possède un lecteur blu-ray à choisir plutôt cette édition, qui restitue un peu mieux la photographie d'un des collaborateurs de longue date des frères Coen, le chef opérateur Roger Deakins. VOSTF et VF en 5.1 inclus.

C'est peu dire que les frères Coen ont surpris leur monde avec ce film. Ce n'est pas qu'ils aient jamais fait quoi que ce soit pour gommer la composante juive de leur cinéma, mais personne ou presque sans doute ne pensait qu'ils se collèteraient de façon aussi franche avec la judéité. Qui s'attendait à ce qu'ils donnent une version toute personnelle (certes très atténuée) des mésaventures de Job dans le Minnesota de 1967 ? Le film, avec son conte en yiddish initial apparemment peu lié avec ce qui suit et sa fin ouverte, a en outre pu déstabiliser. Mais où ont-ils voulu en venir, ont pu se demander certains spectateurs.

Précisément, la raison pour laquelle il s'agit là à mon sens d'une œuvre exceptionnelle - et à n'en pas douter une clé de compréhension majeure de leur cinéma - réside dans la façon dont ils articulent la question du récit et celle du sens. Le film ne cherche pas à cultiver le mystère et s'avère tout à fait lisible, mais la lecture qu'on en fait dépend de l'interprétation qu'on voudra en définitive lui donner. Où est le sens ? N'est-il pas avant tout dans l'acte du récit lui-même ? Et peut-être ce récit contient-il une morale - celle édictée dès l'ouverture : "Reçois avec simplicité tout ce qui t'arrive" ? - un sens, ou peut-être celui-ci restera-t-il en partie caché.

Dans The Barber, l'avocat se saisissait avec quelque opportunisme et sans y comprendre grand-chose du principe d'incertitude de Heisenberg pour tenter de sauver son client : il se résumait selon lui au fait que plus on scrute précisément quelque chose, moins on y voit et on y comprend quoi que ce soit. Dans sa plaidoirie, le recours au principe d'incertitude s'accompagnait de grandes proclamations selon lesquelles Ed Crane était la figure même de l'homme moderne. Comme souvent chez les Coen, la récupération de telles notions par le personnage de l'avocat était légèrement tournée en dérision... sans qu'elles soient pour autant totalement démonétisées. A sa façon, le Larry Gopnik de A Serious Man répond au personnage d'Ed Crane, "l'homme qui n'était pas là" de la fin des années 40. Ce professeur de physique qui utilise des 'fables' pour mieux faire comprendre les équations mathématiques - mais pour autant il dit ne pas être certain de bien saisir lui-même le chat de Schrödinger, celui au sujet duquel on se demande s'il est vivant, mort, ou mort et vivant dans le même temps - est amené à se poser des questions sur l'incertitude fondamentale de la vie. Le fait que l'histoire se déroule dans une communauté religieuse dans laquelle le récit et son interprétation ont une telle place rend particulièrement saillant le ballottement du héros de question en question, de récit énigmatique en récit énigmatique, lui qui graduellement regarde le monde avec plus d'acuité mais sans forcément y comprendre plus quelque chose. Là aussi, le fond de sauce philosophique, voire métaphysique, de la chose peut à bon droit être pris au sérieux, mais au passage les Coen n'oublient bien sûr pas leur sens de la dérision (des rencontres avec le rival Sy Ableman à la bar mitzvah du fils, pendant laquelle il plane, etc.).

Il est en outre significatif qu'ils aient souhaité impliquer des membres de la communauté juive du Minnesota dans le film, tout en espérant qu'ils garderaient leur sens de l'humour jusqu'au bout en jouant des situations pouvant être jugées passablement scabreuses, voire à la limite du blasphématoire. Dans le supplément, ils expliquent que cela a été le cas - par ailleurs, tout est dit de leur regard sur ce qui a été le cadre de leur enfance lorsqu'ils parlent de la tendresse avec laquelle ils l'envisagent, pour immédiatement assurer qu'ils ne songeraient pas à se moquer de quiconque et... échanger un grand sourire complice ! Ce mélange subtil de tendresse, d'humour et de dérision, qui est la marque de leurs meilleurs films, est particulièrement à l'œuvre dans A Serious Man. Qui de ce point de vue, par-delà les différences de lieu et de contexte, partage beaucoup avec leur film ultérieur se passant dans les années 60, où le personnage est lui aussi soumis à la déveine en couches, Inside Llewyn Davis. Mais après tout, le plus récent Avé César, qui semble avant tout porter ce regard plein de dérision mais aussi de tendresse sur le spectacle à la mode hollywoodienne, n'en comporte pas moins des interrogations proches de celles de A Serious Man - à la différence près que le personnage principal est quant à lui catholique, et que les questions d'ordre philosophique et religieux ("L'homme est-il un ou deux, unitaire ou clivé ?") ont également à voir avec le spectacle et Hollywood - et comment ne pas voir là un pied-de-nez les concernant : sont-ils une entité ("les frères Coen") ou bien deux (Joel et Ethan) ?

Evidemment, il ne faut pas attendre de ce film une suite de rebondissements, et mieux vaut s'intéresser à la façon dont un personnage peut être confronté à la perte du sens de sa vie, et au-delà être amené à se poser des questions sur la condition de l'homme. Pour autant, il n'y a aucune sécheresse là-dedans, et les Coen ont la politesse de parsemer leur 'serious film' de touches humoristiques et de notations drolatiques. Alors qu'ils se penchent ces temps-ci sur les années 50 (Avé César, mais voir aussi leur scénario pour Le Pont des espions de Steven Spielberg), en ce qui me concerne avec un bonheur certain, je pense que leurs films se déroulant dans les années 60 sont parmi leurs plus personnels et leurs meilleurs. Sans doute la tendresse dont il était question plus haut est-elle plus sensible là que dans d'autres de leurs œuvres, et il n'y a pas de raison que leur richesse ne continue pas à accompagner longtemps ceux qui ne seront pas rebutés par le fait que ces films se placent dans leur veine la plus méditative.


Tokyo mis en scènes
Tokyo mis en scènes
par Adrien Gombeaud
Edition : Broché
Prix : EUR 12,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 A Tokyo, "pas de lieu vers lequel convergent les rues et les regards", 1 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Tokyo mis en scènes (Broché)
Qui lit les critiques d'Adrien Gombeaud dans la presse quotidienne ou la revue Positif, où il est rédacteur depuis quelques années, sait qu'il a une prédilection pour le cinéma asiatique. En jetant un œil à la biographie ci-dessus, par exemple, dans laquelle on peut constater qu'il est diplômé de chinois et de coréen, on comprend que ce n'est pas pour rien qu'il a dirigé le très bon Dictionnaire du cinéma asiatique chez Nouveau Monde. S'il est cinéphile tous terrains et si l'on a pu lire sous sa plume des écrits aussi plaisants que Tabac & Cinéma : Histoire d'un mythe ou Une blonde à Manhattan : Ed Feingersh et Marilyn Monroe, ce sont bien ses textes sur le cinéma asiatique que l'on prise particulièrement - il est à noter qu'il n'écrit pas que sur le cinéma, d'ailleurs, comme le prouvent le très intéressant L'homme de la place Tiananmen et Dans les pas du Petit Timonier : La Chine, vingt ans après Deng Xiaoping (que je regrette de n'avoir toujours pas lu).

Quel que soit son degré de connaissance d'autres pays d'Asie que la Chine et la Corée, il faut croire qu'il connaît assez le Japon, et singulièrement la ville de Tokyo, pour proposer aujourd'hui ce Tokyo mis en scènes, de la collection Ciné voyage d'Espaces et signes. Certes, c'est la maîtrise de la représentation d'un lieu au cinéma qui importe avant tout dans ce genre d'écrits, et de ce côté-là Gombeaud pourrait difficilement être pris en défaut. Mais on sent dans son texte à la fois le sens et l'amour du lieu, ce qui ne gâte rien.

Ce livre de poche d'une petite centaine de pages ne propose pas qu'un texte mais également quelques cartes, la plupart situant précisément dans quel quartier ou quel lieu précis se passe tel ou tel film - Lost in Translation a même droit à sa carte pour lui tout seul, avec la mention de tous les lieux figurant dans le métrage. Les index et les deux pages laissées vierges pour y laisser des notes à la fin de l'ouvrage indiquent bien que ce livre est fait pour être emmené par le voyageur, ce qui achève de le rendre sympathique.

Qu'ils soient amenés à voyager à Tokyo ou pas, les cinéphiles et/ou amateurs de Tokyo trouveront leur compte à la lecture du texte d'Adrien Gombeaud. Nourri comme d'habitude d'une connaissance précise des œuvres, il arrive à couvrir un terrain assez important dans un espace relativement restreint (une soixantaine de pages pour le texte à proprement parler). Pour être honnête, quels que soient les talents d'écriture de Gombeaud, cela reste trop court. Trois pages sur Tokyo dans l'œuvre d'un Kurosawa, d'un Naruse ou d'un Ozu, cela laisse évidemment comme un goût de trop peu. Même si l'on sait que dans un cadre tel que celui-ci il ne s'agit pas de disserter à perte de vue sur le sujet, les simples mentions restent dans certains cas regrettables. L'idée de cette collection, excellente, le serait à mon avis encore plus si le texte était, mettons, plus long de moitié. En l'espèce, toutefois, Gombeaud tresse avec talent les nombreuses références - outre les Japonais, à La maison de bambou de Samuel Fuller ou Yakuza de Sydney Pollack, à Chris Marker ou Wim Wenders, au Cafe Lumiere de Hou Hsiao-hsien, etc - en organisant son texte autour de thèmes choisis de façon idoine.

Un petit ouvrage trop court mais plaisant, donc, que l'on peut conseiller sans problème au cinéphile en chaussons comme au voyageur, cinéphile ou non, prêt à confronter la ville telle que représentée au cinéma à celle avec laquelle il sera effectivement en contact.


[(Hou Hsiao-Hsien)] [Author: Richard Suchenski] published on (September, 2014)
[(Hou Hsiao-Hsien)] [Author: Richard Suchenski] published on (September, 2014)
par Richard Suchenski
Edition : Broché

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5.0 étoiles sur 5 "A l'intérieur de ces limites, on est libre", 1 mars 2016
L'absence des films des grands maîtres taïwanais des 30 dernières années, en particulier des deux qui ont été à l'instigation de ce que l'on a appelé la Nouvelle Vague du cinéma de l'île, Edward Yang et Hou Hsiao-hsien, est un des scandales de l'édition vidéo française. Plusieurs de leurs plus grands films - pour Yang, essentiellement A Brighter Summer Day, le sommet de son oeuvre avec Yi Yi ; pour Hou, une bonne première moitié de sa filmographie, et en particulier Poussières dans le vent, La Cité des douleurs et Le Maître de marionnettes, tandis que ceux qui ont été édités à un moment sont déjà épuisés ou en cours d'épuisement, tel le merveilleux Les Fleurs de Shanghaï. Ainsi, d'un des plus grand metteurs en scène des dernières décennies, il ne reste grosso modo que les cinq derniers films, comme Le voyage du ballon rouge, dont on ne peut pas dire qu'il soit absolument central dans son oeuvre. Un film comme Café Lumière, hommage sensible à Yasujiro Ozu commandé à l'occasion du centenaire de sa naissance par l'ancienne compagnie d'Ozu, la Shochiku, est paradoxalement mieux connu des cinéphiles aujourd'hui, parce que beaucoup plus aisément disponible, que tous ses films 'autobiographiques' et 'historiques' tournés à Taïwan dans les années 80 et 90. Et est-on à même de juger au mieux d'un film comme Three Times, qui revient ouvertement sur l'oeuvre passée du cinéaste, sans connaissance de ce qui a précédé?

Il existait un coffret vendu en Asie de tous ces premiers films (excluant hélas La Cité des douleurs), trouvable également aux Etats-Unis par exemple. A moins de tomber sur une occasion sur un site asiatique ou américain, il n'est plus disponible lui non plus. En attendant qu'un éditeur français ait le courage de concevoir un coffret conséquent - en blu-ray aussi? faisons un rêve - et que les films déjà édités ressortent dans des éditions améliorées - Fleurs de Shanghai bénéficierait grandement d'un passage intelligent en HD - le bilan est triste. Heureusement, il existe une édition d'un des plus beaux films de Hou, Le Maître de marionnettes, chez le très bon éditeur suisse Trigon-film : HSIMENG RENSHENG-LE MAÎTRE DE MARIONNETTES-THE PUPPETMASTER-DER MEISTER DES PUPPENSPIELS / The Puppetmaster - der Puppenspieler. Précisons tout de suite qu'on peut le commander directement sur le site de l'éditeur si jamais le dvd est indiqué comme indisponible ici, ou si le prix demandé est prohibitif.

Sur le cinéma de Hou, qui mérite qu'on ne l'oublie pas et qu'on continue à y réfléchir en attendant de pouvoir revoir les films dans de bonnes conditions (et à enfin voir le nouveau, The Assassin), je conseille le livre aux Cahiers du cinéma dirigé par Jean-Michel Frodon, le seul en français à couvrir la quasi-totalité de l'œuvre de Hou et à proposer un entretien au long cours passionnant avec le cinéaste : Hou HSIAO-HSIEN.

Et plus encore, mais pour les seuls anglophones, ce très remarquable ouvrage publié à l'occasion de la rétrospective organisée conjointement en Autriche et aux Etats-Unis. Hou Hsiao-hsien est un recueil d'articles et d'entretiens d'une très grande qualité d'ensemble, qui complète idéalement le livre en français. Il n'y a plus qu'à espérer que cette rétrospective, qui va apparemment pas mal tourner entre 2014 et 2016 sera également l'occasion de l'édition de dvd et/ou blu-ray dignes de ce nom quelque part.

Relativement petit et trapu, cet ouvrage est sans doute un des tout meilleurs qu'il m'a été donné de lire ces dernières années sur ce modèle : introduction couvrant déjà pas mal de terrain / articles sur des films donnés et sur des thématiques un peu plus larges / entretiens avec le cinéaste et avec un certain nombre de ses collaborateurs / textes et témoignages. Il faut tout de suite dire que si l'écrit a toute sa place contrairement à parfois, l'iconographie est abondante, bien choisie et reproduite. Sur un beau papier légèrement crème, les photos pourront apparaître à l'occasion un peu pâles et leurs couleurs insuffisamment définies, mais le tout est globalement réalisé avec goût et beau à voir.

Grosso modo, l'ouvrage comprend une bonne douzaine d'articles et autant d'entretiens, ainsi que plusieurs textes et témoignages écrits, dont trois dus à d'autres cinéastes (Olivier Assayas, dont c'est le texte paru dans Présences: Écrits sur le cinéma qui est ici traduit ; Jia Zhang-ke, qui parle de sa découverte des Garçons de Fengkuei et de La Cité des douleurs ; Hirokazu Kore-eda).

L'introduction du maître d'œuvre, Richard I. Suchenski est déjà très substantielle. Il ne se contente pas de présenter les diverses contributions à suivre en replaçant Hou dans le contexte du cinéma mondial et dans les évolutions de l'histoire et du cinéma de l'île. Il en profite par exemple pour jeter une lumière assez vive sur certains des motifs les plus prégnants de ses films (arbres, trains en marche, etc). Les deux articles qui ouvrent le bal passionnent. La grande spécialiste du cinéma de Taïwan Peggy Chiao se penche sur La Cité des douleurs avec acuité, non sans avoir passé en revue quelques-uns des éléments historiques nécessaires pour une meilleure compréhension. Après qu'elle s'est posée la question de ce que peut signifier "Taïwan" dans les films de Hou et qu'elle a montré comment cela se joue dans le premier volet de la trilogie portant sur l'histoire du pays, c'est au tour de Ni Zhen d'interroger la signification des films de Hou pour le cinéma asiatique. Pour ce qui est des articles sur les films individuels, on retiendra notamment celui de Jean Ma sur Le Maître de marionnettes, "A Reinvention of Tradition". Mais ils s'avèrent presque tous excellents, qu'il s'agisse de celui de l'éminent critique japonais Hasumi Shigehiko sur Les Fleurs de Shanghai (dans lequel il explore en particulier la représentation de cette ville au cinéma), de ceux de James Quandt et Wen Tien-hsiang qui regroupent plutôt bien Millennium Mambo, Three Times et Café Lumière, ou du vibrant plaidoyer de James Udden pour Poussières dans le vent - film qui incidemment était ressorti en France il y a deux ans dans une copie splendide mais avec une traduction qui était une belle bouillie : moyennant une révision de fond en comble des sous-titres (par quelqu'un de vraiment francophone, s'entend), il y aurait bien moyen de concevoir une édition de qualité de cette merveille, non? Le texte d'Abé Mark Nornes sur l'espace narratif et la calligraphie vaut quant à lui également le détour.

L'entretien avec Hou, donné récemment, captive sur bien des points mais surtout en ceci qu'il montre ses obsessions du moment. Il revient ainsi à maintes reprises sur la nécessité qu'il ressent à avoir des limites. Comme il est pas mal question de la conception et du tournage de The Assassin, il explique que non seulement il ne le tourne pas en numérique mais même qu'il a choisi d'utiliser exclusivement une Bolex, qui n'autorise pas des plans de plus de 30''. Quand on pense à Hou l'adepte du plan long, qui pouvait durer au moment de sa trilogie jusqu'à 5', on se dit qu'avec ce type de contrainte cela peut aussi bien passer que casser. Mais le réalisateur y insiste : "à l'intérieur de ces limites, on est libre". On comprend, et on espère qu'il saura composer au mieux avec toutes les limites qu'il semble avoir voulues pour un film dont c'est peu dire qu'on l'attend. Sans les entretiens avec tous les collaborateurs de Hou, le livre ne serait pas complet. Outre la fidèle scénariste Chu Tien-wen, ses deux principaux chefs opérateurs, Chen Huai-en et le génial Mark Lee Ping-bin, ont la parole. Ainsi que son monteur Liao Ching-sung, le formidable monteur son Tu Duu-chi, etc. L'acteur Jack Kao a également droit à une petite page. L'ouvrage se clôt avec des feuillets du scénario établi par Chu Tien-wen pour le tournage de Three Times. Tout cela dessine le portrait vivant de l'art d'un cinéaste dont on ne peut qu'espérer que son prochain film sera pour lui un nouveau départ après trop d'années sans avoir donné de ses nouvelles.

On peut également noter la publication récente d'un intéressant recueil d'articles, Le cinéma de Hou Hsiao-hsien : Espaces, temps, sons, mais on ne pourra que regretter qu'il y en ait surtout pour les films de la dernière période (même si cela se comprend évidemment, étant donné qu'il reste comme je le notais plus haut difficile d'accéder à certains films).

Pour finir le tour d'horizon de la bibliographie en français comme en anglais, ajoutons les deux volumes parus dans la collection de l'Asiathèque consacrés à deux films majeurs de HHH, incluant les scénarios et des textes divers : La cité des douleurs et Nuages mouvants. A propos de La Cité des douleurs, les anglophones peuvent acquérir la très bonne étude de Bérénice Reynaud dans la collection du BFI : A City of Sadness.


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