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cprevost

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La culture bouge encore - La culture qu'on assassine - tome 2
La culture bouge encore - La culture qu'on assassine - tome 2
par Pierre Jourde
Edition : Broché
Prix : EUR 17,00

3 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
1.0 étoiles sur 5 Un progamme personnel, 26 février 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : La culture bouge encore - La culture qu'on assassine - tome 2 (Broché)
« Je lis présentement beaucoup de choses sur cette époque : l'impression de bêtise que j'en retire s'ajoute à celle que me procure l'état contemporain des esprits, de sorte que j'ai sur les épaules des montagnes de crétinisme. Il y a eu des époques où la France a été prise de la danse de Saint-Guy. Je la crois, maintenant, un peu paralysée du cerveau ». Voilà quelques propos roboratifs extraits de la correspondance de Flaubert qui pourraient tout à fait servir d'exergue à l'ouvrage de Pierre Jourde et aussi malheureusement convenir parfaitement à l'époque. Et bis repetita placent. Qu'un enseignant-chercheur doublé d'un bon romancier, sur son blog, vive son temps au jour le jour et vitupère contre l'époque, nous pouvions que nous en réjouir et nous laisser aller à l'amer plaisir de la critique. Dans cet ouvrage, il devrait être question, d'art, de littérature, de politique et de grande Histoire avec d'étincelants portraits et des mots terribles ; d'anecdote de trottoir et de quotidien mais visionnaire. Il existe d'illustres prédécesseurs. Nenni, rien de tout cela malheureusement mais plutôt l'irrépressible impression en tournant les pages d'être coincé dans une rame du RER bondée avec en face de soi, crachouillant dans son portable de confondantes banalités, le raseur analphabète habituel. Impossible, je crois, passée la première et humoristique chronique footballistique, de se boucher les oreilles et de trouver le moindre intérêt à tous les insupportables et incultes bavardages de l'écrivain. Pas grand-chose dans ce livre, il me semble, qui n'ait été répété ad nauseam par les médias et qui mériterait que l'on s'y arrête. A la lecture du sous-titre : « C'est la culture qu'on assassine », il faut bien songer à un programme personnel et systématique de Pierre Jourde tant ses chroniques procèdent et participent à l'état d'imbécilité générale qu'il feint pourtant de condamner.

"Jamais nous ne nous lasserons d'offenser les imbéciles" écrivait Bernanos. La partie sociétale, loin apparemment des préoccupations de l'auteur, est la plus affligeante de tout l'ouvrage et la plus significative aussi. Il nous coute d'y revenir car nous ignorons de notre côté le bénéfice qu'un lecteur normalement informé peut tirer de ces chroniques, et c'est d'ailleurs le moindre de nos soucis. Passé un certain degré de bêtise, les gens cessent de nous intéresser. La structure des billets de Pierre Jourde est invariablement la même. L'auteur, lorsqu'il s'aventure en terra incognita, le plus souvent couvre ses arrières et encense son adversaire. Courageux mais pas téméraire. Puis il feint d'avoir un point de vue équilibré qui renvoie dos à dos les protagonistes : les cinglés (sic) qui considèrent l'Islam comme le mal absolu et les dénégateurs qui présentent la France comme anti arabe par exemple ou les antisémites et les pro-arabes, les racistes et les censeurs, etc. ... La quatrième de couverture et surtout la grossièreté du propos pourrait donner l'illusion d'une certaine radicalité mais Pierre Jourde est invariablement du côté des médias, du pouvoir et de la bien-pensance. Passé le premier et si agréable frisson de la désobéissance, il rassure le boboland. Pierre Jourde insulte et prend bien parti, généralement de la plus outrancière façon en caricaturant systématiquement le point de vue adverse et en critiquant cette caricature. Pascal, à juste titre, dénonçait déjà de son temps cette manœuvre qui consiste à simplifier outrancièrement une pensée et à y appliquer ensuite sa critique. Nihil novi sub sole. La cerise sur le gâteau, c'est sans aucun doute l'arsenal critique de l'échotier. Ses références ce ne sont jamais le travail scientifique faisant l'objet de nombreuses publications sur les conflits du proche et moyen orient, les religions, le terrorisme, le débat des idées ou toutes autres sujets, ni même quelques articles récents. Il en ignore tout. Pierre Jourde, il lui est arrivé, son fils a, sa femme est, il a un ami qui ... Voilà certes qui distrait de l'austère argumentation, met un peu de sucre sur la pièce montée de la critique mais n'a absolument aucune valeur d'un point de vue argumentatif. Pareillement, il est difficile d'apprécier, en la matière, ses incessants et si peu originaux parallèles avec la dernière guerre mondiale, le nazisme et la résistance. Partisan des causes gagnées d'avance, Pierre Jourde n'hésite pas, avec trois quarts de siècle de retard tout de même, à revêtir l'habit de Jean Moulin et à faire pour nous des choix héroïques. Stéphane Hessel, n'en doutons pas, a apprécié la leçon. Nous savons que les billets de Pierre Jourde sont dédiés à un magazine de salle d'attente, qu'ils sont publiés aux éditions « Hugo et Compagnie » et qu'ils seront estimés non pas malgré leurs déficiences mais grâce à elles. Cependant, le langage parlé littéralement reproduit, parsemé d'inutiles « quoi », « hein », « c'est lui qui le dit » ; le tombereau des expressions maladroites (« des quantités de générosités », « Mais ne pas penser qu'on puisse », etc. ...) ; les flemmards couper-coller (pages 218, 231, 232) ; l'humour de potache montrent, si c'était nécessaire, le peu d'estime en laquelle Pierre Jourde tient son lecteur.

Le professeur Jourde est inquiet pour l'université, nous le sommes avec lui et pour les mêmes raisons. Mais, à la lecture de la partie de son livre consacrée à la littérature, nous sommes carrément anxieux. Les motivations du critique ne sont jamais énoncées aussi clairement que lorsqu'il est dans le déni répété des raisons qui le poussent à parler d'une œuvre ou d'un écrivain. « Je ne trouve pas que c'est un grand écrivain parce que c'est mon ami (...) Ensuite ce texte ne me rapportera rien. Aucun bénéfice. Il est consacré à un écrivain qui ne fait pas d'articles (Nb : le « s » n'est pas de nous), n'a aucune espèce de pouvoir et vit à l'écart du monde littéraire et critique (...) En revanche, vous ne me verrez pas ici faire l'éloge détaillé d'un ouvrage de Jean-Marie Laclavetine ou de Jérôme Garcin. Je les tiens pour des bons écrivains, mais l'un est mon éditeur, et l'autre dirige les pages culture du cher hebdomadaire où nous nous trouvons présentement ». Tout ceci est répété à l'envi. J'aime cet écrivain parce que c'est mon directeur de thèse ou je trouve ce texte intéressant parce que c'est mon voisin et l'ami de Papa qui l'a écrit. Cela ne vaut pas un zéro sur une copie ? Pour dire la vérité, il vaut mieux être démoli par le professeur Jourde qu'encensé par lui. Je vous laisse juge : « Non, mon ami à moi, c'est un vrai génie. C'est, et je pèse mes mots, l'équivalent de ce que furent Nodier, Lautréamont, Mallarmé ou Beckett en leur temps. Un inventeur, un créateur de formes, un ciseleur de texte pour qui chaque mot compte. Il appartient à la douzaine d'auteurs qui seront considérés dans quelques lustres comme les plus grands de notre temps. Ma main à couper. (...) Ce dernier livre, c'est Jules Renard, Pascal et La Rochefoucauld réunis, et encore plus que ça. (...) le livre sur rien rêvé par Flaubert (...)». Rassurez nous professeur, cela ne vaut pas la moyenne en première année de licence de lettres modernes ?

Nous savons que Pierre Jourde est enseignant-chercheur, auteur d'ouvrages fort intéressants sur l'incongru dans la littérature française ou de géographies imaginaires, qu'il est également un romancier exigeant, que ses livres sont ironiques, décalés parfois sombres et qu'ils comptent dans le paysage littéraire français. L'écrivain pour Claude Simon : c'est celui qui travaille son langage. Et d'ajouter, à propos d'une conférence de Merleau-Ponty à son sujet, cette anecdote : « Alors, qu'est-ce que vous en pensez ? » Je lui ai répondu : « Ma foi, je pense que ce Claude Simon dont vous venez de parler doit être un type extrêmement intelligent. » Alors il m'a dit : « Oui, mais ce n'est pas vous, c'est vous quand vous êtes assis à votre table et que vous travaillez, que vous travaillez votre langage ». Proust a répondu une fois pour toute à la question que nous nous posons à propos de Jourde : « Un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitude, dans la société, dans nos vices ». Oublions donc le bêtifiant chroniqueur pour ne retenir que le romancier au travail.


Gloire tardive
Gloire tardive
par Arthur Schnitzler
Edition : Broché
Prix : EUR 16,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 De la reconnaissance, 2 février 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Gloire tardive (Broché)
Le prétexte de « Gloire tardive », la nouvelle d'Arthur Schnitzler heureusement publiée, est assez mince : quelques jours dans une vie, quelques rencontres à Vienne au tournant du siècle dernier. Edouard Saxberger, un fonctionnaire âgé, fait l'admiration de quelques jeunes artistes en mal de reconnaissance. Ils aiment infiniment, semble-t-il, l'unique travail du vieux monsieur, une œuvre poétique de jeunesse intitulée « Promenade ». Le poète flatté, ramené au souvenir de ses lointaines ambitions artistiques, accepte de rejoindre le cercle « Exaltation ». Alors, simplement sont esquissés dans ces belles pages quelques traits de caractère, seulement mentionnés un nom, une particularité physique, une remarque d'un personnage et, avec une économie de moyens remarquable, se dessine sous nos yeux, l'après-midi autour d'une table ou en soirée au sortir d'un restaurant, un portrait parlant d'un tout petit monde d'adhérences et de frictions. L'auteur nous laisse deviner l'atmosphère chaleureuse et douillette des « Kaffeehäuser » de la capitale danubienne où l'on reste des heures durant, avec un simple « mélange » devant soi, à lire les journaux, à écrire son œuvre ou bien à échanger interminablement des idées. On se prend à rêver, dans ces hauts-lieux de la scène intellectuelle viennoise que sont les cafés. Les habitués à l'autre bout de la salle, les rivaux si décriés par nos jeunes amis, « Les Sans-talent » comme ils les appellent, ce peuvent-être Karl Kraus, Joseph Roth, Elias Canetti, Robert Musil, à moins que ce ne soient le peintre Gustav Klimt, le docteur Sigmund Freud ou bien le compositeur Alban Berg ?
Le cercle « Exaltation », au fil des pages, se révèle être, à l'image sans doute du champ littéraire tout entier, un microcosme impitoyable. Schnitzler brosse un tableau à la fois tendre, ironique et sans concession de son petit monde. Les rencontres et l'ultime soirée littéraire du cercle dévoilent les prétentions, les rivalités, l'individualisme forcené mais aussi les incertitudes et l'extrême fragilité des uns et des autres. Le petit Winder, l'enfant qui écrit de tout, est oublié dans le programme de la future soirée ; Blink, le laid critique, est assez grand pour savoir ce que Linsmann, l'écrabouillé qui n'écrit plus, devra dire ; il y a dix ans, La Gasteiner, la plus très jeune et inemployée actrice, avait même un peu de talent, etc. ... tout est de la même eau.
Schnitzler maitrise parfaitement l'art de la nouvelle. La narration, comme il se doit, est compacte, resserrée, rythmée. Les joies de la reconnaissance tardive et incertaine, les rêves de célébrité et de nouvelle carrière littéraire, l'impossible désir de rajeunir et de créer à nouveau, la tristesse de toute une pauvre et castratrice vie bourgeoise, ces chauds et ces froids successifs bousculent le héros et nous touchent. Las, Saxberger ne pourra plus aimer et les assiduités de La Gasteiner n'y pourront rien changer. Il ne pourra pas d'avantage versifier et, la si belle et si poétique promenade que, suivant le cour du Danube, Schnitzler lui fait faire, ne lui sera d'aucune utilité. Tout blesse le vieux littérateur : une baisse d'attention, une phrase entendue à la soirée ... Tournant déjà la dernière page, à contrecœur, nous pousserons avec Saxberger la porte de la taverne « La poire Bleue » et nous rejoindrons en trainant des pieds le très antipathique et grossier grossiste Grossinger. La messe sera dite.
Tout au long de son ouvrage, l'auteur, montre et ne dit rien des états d'âme de ses personnages, il fait confiance à son lecteur. Quel dommage, et c'est là notre seul regret, qu'aux ultimes dernières pages, il déroge à cette règle.


Radicalisation
Radicalisation
par Farhad Khosrokhavar
Edition : Broché
Prix : EUR 12,00

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
2.0 étoiles sur 5 Politiquement correct, 25 janvier 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Radicalisation (Broché)
Farhad Khosrokhavar propose un livre de vulgarisation sur les phénomènes, si dramatiquement à la une de l'actualité hexagonale, dit de « radicalisation ». Il est plus exactement question dans ces pages de sa forme contemporaine constituée par le djihadisme.

La structure de l'ouvrage (une dizaine de chapitres aux volumes fort inégaux) brouillonne, confuse ne permet malheureusement pas de saisir la pensée de l'auteur. L'architecture chaotique, la dispersion des thématiques à l'intérieur même du volume, l'absence de ligne directrice véritable sont révélatrices, non pas d'une hypothétique maladresse du chercheur, mais sans aucun doute possible de sa frilosité quant au traitement d'un concept au contenu, il faut bien l'avouer, extrêmement sensible. Khosrokhavar définit très sommairement la radicalisation comme « un processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d'action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l'ordre établi sur le plan politique, social ou culturel ». Il ne pousse là qu'une porte déjà grande ouverte, sans précaution aucune, par les « think tanks », les responsables politiques, les médias et le grand public. L'utilisation importante de sources journalistiques au détriment d'une littérature scientifique pourtant riche sur la question, la mobilisation de quelques cas anecdotiques et la restriction du champ d'étude aux seuls attentats (faiblesse des échantillons) n'est pas aussi sans poser problème. Une discussion un tant soit plus sérieuse à propos de ce nouveau paradigme de radicalisation, qui fait l'objet de si importantes critiques et de débats si houleux dans le champ des sciences sociales, aurait été pourtant, dans le contexte actuel, la très bienvenue.

En brossant à grands traits les vagues terroristes successives dans l'histoire récente et moins récente (anarchisme de la fin XIXe et du début du XXe siècle, gauchisme et extrême-droitisme des années 1970-1980, nationalismes, etc.), Khosrokhavar tente de départiculariser l'hyper-violence djihadisme. L'emploi généralisé du concept de radicalisation pour qualifier, sans finesse aucune, des évènements violents fondamentalement différents, ne fait que renforcer la confusion entourant le dit concept dans son acception contemporaine. La comparaison-minimisation du nombre de victimes au passif de ces différents groupes clandestins, pour les mêmes raisons, produit les mêmes effets de brouillage. Ces euphémisations chez Khosrokhavar des actes inédits de terroristes dans les catégories de l'histoire ou bien dans celles de la statistique (approximative) sont absolument révélatrices de sa stratégie permanente d'évitement. Les caractérisations psychiatriques des djihadistes lorsqu'il est question d'exclusion, de racisme, et plus largement de social ou de politique - même s'il s'agit là d'une dimension qu'il faudrait subsidiairement explorer - procèdent également chez l'auteur de cette euphémistique générale.

Khosrokhavar rappelle utilement, dans de courts chapitres, les étapes et les mécanismes qui ont participé au surgissement du mouvement djihadiste. L'auteur éclaire les conditions de sa naissance (colonialismes, échec des nationalismes arabes, révolution iranienne, interventionnismes militaires occidentaux destructeurs d'états) ; les modalités de l'internationalisation de sa pensée et de sa doxa (figures de l'islamisme égyptien : Sayyid Qotb et Abd al-Salam Faraj ; « intellectuels » engagés dans les actions terroristes : Oussama Ben Ladan et Ayman al-Zawahiri, Abdallah Azzam, Abu Muhammad al-Maqdisi, Abu Musab al-Suri ; petit intellectuels relais) ; les canaux de sa diffusion (figures charismatiques appartenant aux branches radicales et locales européennes et étatsuniennes du courant salafiste ; rôle d'internet dans l'auto-radicalisation et la constitution de micro-agrégats).

Khosrokhavar décrit, dans une seconde partie de son ouvrage, les processus de radicalisation des individus dans le djihadisme. Notamment, il tente de mettre à jour le modèle européen de cette radicalisation. Il souligne certes les énormes difficultés rencontrées par une fraction de la jeunesse dans un contexte de crise économique qui perdure et de montée abjecte des intolérances qui s'accentue mais il n'en tire jamais véritablement les conséquences. Il montre, comme en passant, les difficultés matérielles et d'intégration de tous ordres, la perte des identités, des repères et de la considération de soi, etc. ... Il ne met jamais vraiment à jour les processus proprement sociologiques qui expliqueraient les trajectoires de radicalisation contemporaine. Il préfère parler sans cesse de « sentiment de victimisation », litote psychologisante qui renvoie au mieux les individus à eux-mêmes. Comme si penser la chose qui déplaît équivalait à consacrer la chose qui déplaît, se réduisant à l'impuissance et nous avec lui, l'auteur rejette toute explication systémique. Les sociétés occidentales capitalistes, sans aucun doute pourtant, « fabriquent » leurs propres terroristes. L'adhésion à une cause collective hyper violente, suicidaire, ignoble offre parfois à quelques individus désocialisés et isolés, comme le montre justement Khosrokhavar, l'illusion du dépassement d'un stigmate de marginalisation. La frustration sociale, l'exclusion économique, la stigmatisation culturelle et le malaise identitaire, n'en déplaise à l'auteur, génèrent cependant des blessures bien réelles et des affects tristes. Les idées ne deviennent efficaces, c'est-à-dire n'acquièrent un pouvoir de nous faire quelque chose (nous en pénétrer ou nous y opposer), que de nous arriver chargées d'affects et de s'offrir à nos investissements affectifs. Il en est ainsi du djihadisme, version violente et non discrédité de la religion d'Allah : elle s'offre opportunément aux jeunes générations issues de l'immigration nord-africaine et africaine désocialisées.

En conclusion, Khosrokhavar s'interroge sur les possibilités d'une ingénierie sociale française de dé-radicalisation capable de déconstruire les systèmes de croyances endossés par les individus dangereux. Il propose, pour mettre fin à ce qu'il qualifie de « violence idéologique », une mise au pas des combattants de la foi accompagnée d'une prise en charge psychologique et théologique à l'anglo-saxonne. Voilà une proposition qui, si elle était retenue, devrait n'effrayer personne et qui, n'en doutons pas, aurait l'efficacité d'un emplâtre sur une jambe de bois. Il faut en effet une certaine dose de naïveté pour croire à la force intrinsèque des idées et un cynisme certain pour proposer un modèle anglais et étasunien failli et qui remet en cause notre système laïque d'intégration. Décidément, la qualité essentielle de cet ouvrage est d'être, sans aucun doute possible et de bout en bout, politiquement correct.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Apr 8, 2016 3:01 PM MEST


Balzac
Balzac
par Stefan Zweig
Edition : Poche
Prix : EUR 7,90

5.0 étoiles sur 5 Balzac au travail, 4 décembre 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Balzac (Poche)
Balzac me fait immanquablement penser à la petite route ombragée le long de l'Indre que je prenais à vélo lorsque j'étais encore enfant. Il n'y a pas si longtemps, elle était sans circulation et la rivière qui l'accompagnait sauvage et limpide. Ce n'était pas difficile alors, lorsque l'on apercevait les premiers moulins à Pont-de-Ruan, d'évoquer « Le lys dans la vallée » ou le long chemin fait à pied jusqu'à Tours par Balzac. A Saché, on entendait portés par l'eau les rires des adolescents piquant une tête du haut du pont de l'Indre. Après les nombreux coups de pédales donnés sur une route facile et surchauffée, c'était un grand plaisir de laisser tomber la bicyclette et de se baigner aussi ! C'est dans le château de ses amis, les de Margogne, que venait se réfugier et écrire douze heures par jour le grand homme. Entre ses différents séjours, il y aurait passé plus d'un an. J'y suis allé plusieurs fois. Sa petite chambre inchangée était pratiquement son seul séjour et sa cafetière, que l'on peut encore apercevoir, sa seule compagne. Ce forçat de l'écriture a sans doute -contrairement à nous- peu profité de cette belle demeure et de l'ombre de ses grands arbres. On ne résiste pas facilement à un peu de nostalgie et à un écrivain que l'on aime, j'ai lu d'une seule traite les cinq cent pages de « Balzac le roman de sa vie » '

Le plus réussi dans cette biographie de Stefan Zweig est sans aucun doute l'évocation d'un Balzac au travail, précurseur, puissant créateur, couvert de dettes et poursuivi par ses éditeurs. L'auteur de « La comédie humaine » accumule toute sa vie les catastrophes et génère sans cesse des déficits colossaux. «Toujours passe à travers sa vie cette ligne fine comme un souffle qui sépare la raison de la folie». Mais cette folie et l'adversité qui l'accompagne sont pour Zweig la conséquence et la condition nécessaire de son génie. Il n'est jamais si prolifique et talentueux que contraint et forcé. En moins de dix ans, on croit rêver, il aura en effet composé plus de soixante-dix romans, donné vie à quelques deux milles personnages. Perfectionniste, il aura repris de multiple fois les épreuves de ses livres, les réécrivant à cinq, dix reprises. Pour composer en si peu de temps son oeuvre, Balzac restera éveillé des jours entiers, consommera quelques cinquante milles tasses de café et mourra prématurément.

La biographie De Balzac n'a pas été publiée du vivant de Stefan Zweig et pour ma part, j'ai eu le sentiment d'un travail très intéressant mais pas véritablement convainquant. Il faut donner là deux exemples. Le modèle, sosie De Balzac, a été trouvé par Rodin à Saché, cela ne s'invente pas. Il a commencé à le représenter nu, conscient qu'il était de la puissance qui émanait de ce corps. Il n'en ai pas moins vrais que l'écrivain à un visage remarquable qui donne également la mesure de sa force littéraire, n'en déplaise à Zweig. Faut-il citer la description De Balzac laissée par Lamartine : « Il avait le visage d'un élément [...'] Il possédait tant d'âme, qu'elle portait son corps lourds comme rien ». Faut-il parler de Nadar ou de Picasso ? Le jugement du biographe n'est pas moins tranché lorsqu'il s'agit de Laure Salambier. La mère d'Honoré de Balzac, personnage complexe, est en effet présentée dans cette biographie comme un être froid et indifférent. « Je n'ai pas eu de mère » déclare Balzac dans sa correspondance. C'est oublier la propension de l'écrivain à transfigurer la réalité et son besoin insatiable de se faire plaindre lorsqu'il écrit à Madame de Hanska. Il existe aussi dans sa correspondance des lettres où il encense le « clan » Balzac, Zweig n'en dit rien. La mère De Balzac n'est-elle pas entièrement dévouée à son fils à la fin de sa vie ?

Lorsque Stefan Zweig parle de l'oeuvre De Balzac, il est un critique admirable. Il nous donne envie de le relire et de le lire. Il reste toujours en effet à découvrir en Balzac, comme Stefan Zweig le dit si bien, « un monde entier grouillant de personnages typiques [...'] une immense imagination d'une inexprimable densité ; l'imagination la plus grande, la plus dense depuis Shakespeare».


Ceux d'en-bas
Ceux d'en-bas
par Mariano Azuela
Edition : Broché
Prix : EUR 12,70

5.0 étoiles sur 5 Quand s'allument les brasiers, 1 décembre 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ceux d'en-bas (Broché)
« Quand s’allument les brasiers, ils n’entrevoient que la lumière ». L’incendie embrase les pentes abruptes de la sierra ; erratique, il fond sur les vallées les plus tranquilles ; imprévisible, il encercle, consume villes et villages ; aveugle, il dévore impitoyablement sur son passage choses et gens. La révolte paysanne mexicaine de 1915, puissante, spontanée et fondamentalement inorganisée, haineuse, irréfléchie et cependant intrinsèquement généreuse, durant trois ans, brûle de tous ses feux. Mariano Azuela, tout comme ses compañeros de la troupe de Julian Medina, ébloui par les gigantesques, libres et splendides flammes de l’incontrôlable incendie, célèbre dans ces magnifiques pages Sa baroque Révolution.
« Anastasio » tête brûlée, « Pancracio » brute épaisse, « El Meco » éternel allumé, « Le Saindoux » assassin retord, « Venancio » empoisonneur et bouffeur de curé, « La Fardée » prostituée hystérique, « Le Blondin » bourreau cruel, « Margarito » éphèbe sanguinaire, « Valderrama » poète un peu fou, et bien d’autre encore : « La Caille », « La Grosse » « Le Négro » » … toute la troupe du futur et ombrageux général « Démétrios » errante, dépenaillée, instinctive, impulsive, sensuelle, suicidaire, animée d’une grandiose et intarissable colère, tue, pille, boit de la Tequila, fornique et se déchire. Un jeune médecin, qui les a rejoints et a bien failli le payer de sa vie, comprend la nécessité de leur combat et la cruelle beauté du hasard de ce moment unique. « La Révolution profite au pauvre, à l'ignorant, à celui qui toute sa vie a été esclave, aux malheureux qui ne savent même pas que, s'ils le sont, c'est parce que le riche fait de l'or sur les larmes, la sueur et le sang des pauvres... ». Pas de saint machin révolutionnaire dans ce récit. S’ils ont rejoint la lutte ceux d’en bas, c’est qu’ils ont tué un Fédéral aviné, empoisonné leur fiancée ou bien déserté l’armée régulière. Cette insurrection ne s’intellectualise pas, elle se vit dans l’instant avec le cœur, les tripes des paysans analphabètes sans droit, le dos au mur. « Pourquoi donc qu’on se bat à présent, Démétrio ? » « Démétrio, les sourcils froncés, prit distraitement une petite pierre, la jeta au fond du cañon. Il resta pensif en la regardant rouler et dit : « Tu vois, cette pierre, elle ne peut plus s’arrêter. »
Cette épopée, pas plus que l’insurrection, n’est faite pour les pisse-froid, les éternels spectateurs qui comptent les points et qui toujours attendent. Il faut risquer, « au milieu de la fumée blanche de la fusillade et des noirs tourbillons qui s'élèvent des édifices incendiés », l’aventure aux cotés des redoutables guérilleros. La prose de Mariano Azuela, simple décrit à la perfection l’âpre réalité de ce monde en ébullition. Simplement sont esquissés quelques traits de caractère, seulement mentionnés un surnom, une particularité physique et, avec une économie de moyens remarquable, se dessine sous nos yeux un portrait parlant des acteurs de la Révolution mexicaine. L’écriture forte, éclatante de l’auteur fait corps avec la beauté aride de la sierra mexicaine.


La sociologie à l'épreuve de l'art
La sociologie à l'épreuve de l'art
par Nathalie Heinich
Edition : Broché
Prix : EUR 20,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
2.0 étoiles sur 5 Ce que Nathalie Heinich fait à la sociologie, 3 novembre 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La sociologie à l'épreuve de l'art (Broché)
Il existe de grands livres d'entretien qui éclairent les travaux d'intellectuels de premier ordre. La confidence autobiographique n'est pas le fort des savants, ils se sont généralement très peu livrés préférant s'effacer derrière leurs œuvres. Ils acceptent cependant, parfois, de se raconter, de faire le récit de leurs carrières, de leur vie intellectuelle. Ils donnent de nouveaux éclairages sur leurs travaux, et les conditions dans lesquelles ils se sont développés et imposés. Ils offrent ainsi un témoignage capital sur la vie des idées de leur temps. Ils n'hésitent pas à parler aussi de leurs amis, de leurs goûts littéraires, philosophiques et artistiques. Mais surtout, ils donnent à un large public de non-spécialistes une voie d'accès à leurs pensées, dont ils font comprendre la portée et les enjeux. Dans « La sociologie à l'épreuve de l'art » nous n'avons malheureusement absolument rien de tout cela.

Cet entretien avec Julien Ténédos donne l'impression, à tort ou à raison, d'un travail de Nathalie Heinich, sans aucun doute ponctuellement et pratiquement utile pour telle ou telle administration, mais sans véritable portée intellectuelle. Simple compilation, il semble rien nous apprendre que nous ne sachions par ailleurs et notamment en ce qui concerne le monde de l'art. Il y a passage du professionnel au vocationnel. Il existe une pluralité des cadres de perception, une opposition entre des registres de valeurs, des frontières entre le monde de l'art et le monde ordinaire. L'art moderne et contemporain transgressent les frontières générant des réactions négatives des non-spécialistes qui refusent la violation des lignes et tentent de les rétablir et des réactions positives des spécialistes qui au contraire les ouvrent afin d'intégrer les propositions nouvelles et problématiques. Les transgressions de l'art moderne sont formelles tandis que celles de l'art contemporain portent sur les frontières elles-mêmes. Nous assistons un jeu à trois : public, artistes mais aussi intermédiaires dont le rôle est essentiel mais reste voilé, etc. ... Pas d'avantage de surprise en ce qui concerne l'identité et sa perception chez l'écrivain et l'artiste. L'identité est la mise en cohérence nécessaire de trois moments : l'auto perception, la représentation et la désignation par autrui, le lien communautaire est un moyen de gérer les problèmes d'identité. L'artiste a beaucoup de mal à se définir dans une catégorie très valorisée qui engendre des écarts de grandeurs (diversité des systèmes de valeurs) et où la limite entre amateurisme et professionnalisme est flou. L'artification représente l'ensemble des phénomènes par lesquels le producteur en vient à être considéré comme artiste. Encore moins de surprise en ce qui concerne la singularité et la capacité, néo religieuse, de construire des communautés autour d'elle. Ce qui est en jeu ainsi avec la reconnaissance de Van Gogh, c'est un déplacement de la sainteté dans le monde laïque.

Il faudrait reprendre, point par point, les considérations un peu à l'emporte-pièce de Nathalie Heinich sur les différents courants de la sociologie de son temps. Mais là aussi, avec le déplacement vers un certain conservatisme, depuis les années 70 et le début des années 80, du centre de gravité de la vie intellectuelle française, rien qui n'ait été répété ad nauseam et qui mériterait que l'on s'y attarde. Elle s'insurge contre la pensée critique de Bourdieu sans que l'on sache vraiment si c'est la pensée, la critique ou les deux à la fois qu'elle lui reproche. Bourdieu souffrirait énormément de sa pulsion normative. Rien en revanche de tel chez Nathalie Heinich. Elle est partisante d'une sociologie inductive, empirique, descriptive, pragmatique et compréhensive qu'elle a découverte, avec ses pourtant incontournables classiques, assez tardivement. Il semble qu'elle pratiquait avant cela cette forme de sociologie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Son travail, à la lecture de ce pensum qui en reprend la trame, apparait comme une succession d'enquêtes, de commandes administratives diverses dont elle tire des conclusions d'une grande trivialité et des livres. Sans originalité, son travail s'emble s'apparenter à une sorte de taxinomie sociologique et de la sociologie.

Nathalie Heinich a publié un « Bêtisier du sociologue », ce qui est assez courageux. Nous lui proposons cependant d'y ajouter quelques notes plus personnelles prises au hasard parmi beaucoup d'autres dans « La sociologie à l'épreuve de l'art ». Page 9, première ligne de l'ouvrage, « (...) je ne viens pas d'une famille qui connaissait vraiment le monde intellectuel. Mais ma première approche de la sociologie de l'art s'est faite à travers un livre de Pierre Francastel trouvé dans la bibliothèque de mes parents, quand j'étais encore au lycée». Page 95, « Je me passionne pour cette autobiographie qui a l'avantage de n'être pas un matériau sollicité par le chercheur, comme c'est le cas d'un entretien, mais un témoignage spontané, ce qui a une garantie de pertinence ». Quelques lignes plus loin, « J'avais donc trois études de cas, que j'ai pu rédiger pour en faire le thème d'une communication à un colloque sur « la gloire » à l'été 1992, et un article - tout en me disant qu''un jour il faudrait que je pousse cette question ». Page 105, « D'ailleurs, j'oublie en général ce qu'il (mes livres) y a dedans et je dois m'y replonger pour m'en souvenir et pouvoir en parler, parce qu'une fois publié, c'est derrière moi ' ». Page 127, « Je crois que de ce point de vue les sociologues ont - ou du moins peuvent avoir - une perspective diamétralement opposée à celle des historiens, qui ont plutôt tendance à s'étonner que les choses changent, et à s'interroger sur les raisons des variations. Alors que moi, en sociologue, je trouve que ce qui est normal c'est que tout bouge, ne serait-ce que parce que le temps passe ; ». Page 130, « Encore une fois, c'est une faute de raisonnement grossière, car si une chose est socialement construite, c'est que justement elle est nécessaire du point de vue de la collectivité humaine (...) ». Page 181, « J'aime beaucoup travailler avec la fiction, d'abord parce que c'est un matériau qui préexiste à l'enquête, qui n'est pas constitué par le chercheur, qui est donc forcément pertinent pour les acteurs ; ensuite parce que c'est un matériau collectif, dès lors qu'il est publié (...) ».

Les pages de « La sociologie à l'épreuve de l'art » sont pleines du ressentiment de l'auteure et, à la fermeture du livre, elles vous laissent une impression d'incontestable malaise. Nathalie Heinich vous fait penser à ces musiciens d'orchestre toujours insatisfaits parce qu'ils ne seront jamais solistes, du moins d'une formation prestigieuse (« je me suis vue marginalisée par Bourdieu » (page 30) ; « Boltanski élaborait ses « économies de la grandeur » en m'interdisant l'accès à son séminaire, et me demandait ensuite de venir y plancher devant ses étudiants, qui me prenaient pour une demeurée ! » (page 78) ; « Comme le Van Gogh, il (mon livre) a guère était lu par mes pairs, et mal ou peu lu par le public qui s'intéresse aux prix littéraires. Quant à mes collègues du GSPM, qui auraient dû en être les premiers lecteurs, j'avais renoncé, à l'époque où le livre est paru, à trouver en eux des interlocuteurs », etc.). Enfin, il faut également ajouter au bénéfice de la sociologue que le questionnement indigent et hagiographique de Julien Ténédos dessert grandement le livre.


Métaphysique du bonheur réel
Métaphysique du bonheur réel
par Alain Badiou
Edition : Broché
Prix : EUR 12,00

5.0 étoiles sur 5 Un moment de bonheur réel, 23 septembre 2015
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Alain Badiou souhaite partager avec nous son bonheur d'intellectuel. Il montre dans cette plaquette l'Homme qu'il est. Le philosophe nous invite à un examen rétrospectif de son parcours novateur et heureux. Il dévoile aussi ici ses projets. Le souffle court, pensant avec ou contre Alain Badiou, à la faveur de cette lecture « métaphysique», nous partageons indéniablement un intense moment de « bonheur réel ». Certes, la pente philosophique est rude mais l'auteur nous a prévenus, suivant les traces de Platon et Spinoza, le bonheur et l'accès aux vérités nécessitent d'emprunter les passages escarpés des mathématiques et de la logique. Le sentier est aussi passablement encombré, il faut dégager, par le raisonnement plutôt que par le rêve, le réel du bonheur de son médiocre semblant la satisfaction résultant de la délétère conformité des intérêts de l'individu avec le monde qui lui est imposé. Pour passer par là, comme notre guide, il faut nécessairement mouiller sa chemise, ralentir sa pensée, se révolter et prendre des risques.

Alain Badiou donne envie de sa philosophie et envie de philosopher. Il replace sa pensée dans le grand et passionnant tourbillon de la modernité. La phénoménologie, l'herméneutique, les courants analytiques et post modernes, pour mieux s'y opposer, sont synthétiquement évoqués dans son dernier livre. Le platonicien critique du sens commun et du régime de l'opinion, le bâtisseur de systèmes, contre une philosophie contemporaine du sens et du langage qui interprète le monde sans le changer, réaffirme naturellement la nécessité d'une métaphysique de la vérité. Il fait plus étonnamment une place dans son ouvrage à l'antiphilosophie pour laquelle la vérité existe mais doit être rencontrée plus que pensée ou construite. Et c'est avec elle que l'auteur introduit la théorie badiousienne de l'évènement. Pour l'antiphilosophe comme pour Badiou, le bonheur réel est subordonné aux rencontres hasardeuses qui nous somment de choisir. Un sujet nait dans ces rencontres incalculables d'un possible ignoré à quoi se noue un devenir-sujet. Devenir sujet d'une vérité, martèle le philosophe contre le conservatisme ambiant, est une chance que l'existence nous propose dans la modalité d'une rencontre ; et c'est l'affect qui l'accompagne, au-delà de toute satisfaction des besoins, qui mérite le nom de bonheur.

La théorie de l'évènement est assurément d'une très grande complexité. Alain Badiou évidemment n'expose pas, en quelques pages, la matière extrêmement dense, mathématique de ses travaux (« L'être et l'évènement » et « Logique des mondes »). Dans cette « Métaphysique du bonheur réel », il préfère le plus souvent - notamment lorsqu'il est question de changer le monde pour être heureux - « illustrer » avec beaucoup de simplicité et de générosité et rythmer agréablement de quelques sentences sur le bonheur, les catégories badiousiennes de l'être, de l'évènement, du sujet et de la fidélité. L'évènement, nous dit-il, c'est le nom de quelque chose qui se produit localement dans le monde et qui ne peut être déduit de ce même monde. La force d'un évènement, c'est qu'il expose quelque chose qui était cachée, invisible parce que masquée par les lois de ce monde. L'être - énigmatiques multiples inorganisés - affirme-t-il enfin, peut être interrompu par un évènement. Exposé à un évènement, l'individu se transforme en sujet, c'est-à-dire qu'il encourt un processus de subjectivation sous condition de l'évènement qui implique de sa part une décision d'y demeurer fidèle. Jusque-là, il est possible de suivre la pensée de l'auteur sans trop de difficultés. Il est cependant question dans un dernier chapitre de la philosophie « hors sol » de l'auteur et des problèmes en suspens. Alors, la grande complexité de la machine badiousienne fait surface et il arrive de perdre pied sans pouvoir vraiment dire ici si le formalisme du philosophe est utile et s'il est nécessaire. C'est certes un inconvénient de cette fin de parcours ; ce peut être un avantage car cela nous donne envie de travailler, d'aller voir. Certains livres comme celui-ci nous confrontent à une altérité forte, nous convient à une expérience de pensée. L'intérêt alors ne vient plus de ce que nous savons, mais de ce que nous sommes susceptibles d'apprendre.

Alain Badiou, en conclusion de son livre, à contrecourant du scepticisme contemporain, du relativisme culturel et de la rhétorique généralisée, affirme que la philosophie est un exercice possible de transmission du concept de vérité et de celui d'incorporation d'un individu au devenir d'une vérité. Il y a certes, nous dit-il, des procédures de vérité distinctes dans le domaine de la politique, de la science, des Arts et de l'Amour. Mais une vérité des vérités, c'est-à-dire une vérité de la vie complète, une philosophie unificatrice générale des choses est possible pour une autre raison qu'elle serait une rhétorique générale. Pour Alain Badiou, la philosophie doit repérer les vérités de son temps à travers un concept renouvelé de ce qu'est une vérité (discernements) et, à travers la construction d'une catégorie de vérité, elle doit rendre compossible des régimes hétérogènes de vérité (unification). Le discernement doit aboutir à une conception critique ce qui est vrai et de ce qui ne l'est pas ; l'unification permettre les différents usages de la catégorie de totalité et de système.


La contagion
La contagion
par Walter Siti
Edition : Broché
Prix : EUR 24,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Un monde anomique, 6 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La contagion (Broché)
Il faut lire « La contagion » de Walter Siti parce que cet ouvrage dit une vérité sur les marges de nos quartiers populaires. Et comme c'est un livre d'une crudité absolue, il dit les choses comme les disent les grands livres réalistes, c'est-à-dire en portant leur vérité jusqu'aux limites de la nausée et du dégoût. C'est donc un livre « vériste » sur un univers de drogue, de sexe, d'argent, d'abandon, et surtout de total mépris de soi et des autres. Il met en scène, dans un immeuble populaire, au cœur des « borgate » de Rome, des coups de théâtre, des entrecroisements de destins, des péripéties, et des pratiques auxquels seul le roman noir de la meilleure veine nous avait habitués.
Si nous lisons des romans, c'est également pour nous ouvrir à autre chose. Ils nous introduisent à des mondes, qui sans eux, nous seraient restés inaccessibles. Même une personne qui n'a jamais eu à vivre dans une banlieue difficile, trouvera chez Siti, étonnamment, un monde terrible empreint du sien. Siti est méchant. Je crois que c'est un intellectuel férocement misanthrope, excessif et provocateur (Ex : citation bien inutile de Eichmann par l'auteur page 278, propos antisémite page 300 ou bien référence aux races page 304). En fin de compte, il dit du mal (mais avec beaucoup d'intelligence) du monde dans lequel il est obligé de vivre.

Walter Siti n'analyse pas en sociologue le monde des « borgate ». Il fait en effet bien moins que la sociologie et beaucoup plus qu'elle. Il ne généralise pas comme les sciences humaines mais, au contraire et le plus souvent, particularise comme le roman. Il décrit par le menu le comportement hiératique et excessivement bruyant, des locataires d'une cage d'escalier. Il donne une indéniable vie à pas moins d'une quinzaine de personnages : Gianfranco, riche car dealer ; Mano, amant du précédent ; Fiorella, maitresse du même ; Marcello, bodybuilder entretenu par le professeur Walter tout en étant marié à Chiara ; Francesca infirme et seule à ne pas être ouvertement fasciste ; Simona (autre exception) seule à avoir un travail régulier ; le dit « la Toupie », lâche et pervers vivant aux crochets de Fernanda, prostituée brésilienne, etc. ' Pour un lumpenprolétariat modernisé, drogué et, dans son sillage, pour quelques bourgeois, sans repaire, bien mal, masculin féminin, s'entremêlent dans une totale indifférence. « De la vielle rengaine de la « société du spectacle, nous n'avons pas tiré une conséquence épistémologique évidente : si nous percevons le monde comme un produit artistique, alors les règles qui valent pour les œuvres d'art valent aussi pour le monde, à savoir l'indifférence morale et la suspension de l'incrédulité (') Entre une réalité concrète mais déprimante et une représentation séduisante et imaginaire, nous choisissons la seconde' » écrit l'auteur. Walter Siti construit son livre avec un art consommé et, si de sa lecture nous ne ressortons pas indemne, jamais nous ne nous ennuyons. L'ouvrage est un patchwork outrancièrement coloré et criard : nous suivons un homme, Marcello, à travers récits, enquêtes, collages de nouvelles (ailleurs parues), réflexions diverses, vie de Mauro et lettre du professeur.

« La contagion » ne présuppose pas la connaissance de ce monde anomique des « borgate » : elle la procure et c'est là son grand mérite.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 10, 2015 10:48 AM MEST


La haine de la démocratie
La haine de la démocratie
par Jacques Rancière
Edition : Broché
Prix : EUR 13,20

5.0 étoiles sur 5 Egalité et inégalité, 29 mai 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : La haine de la démocratie (Broché)
«La haine de la démocratie » prend le contrepied d'une idée fort ancienne et fort répandue : le pouvoir revient de droit à tous ceux qui y sont destinés par leur naissance ou appelés par leur compétence. Peu ou prou, chacun à notre manière, nous cédons à ce chant des sirènes de la compétence, du charisme et, plus souvent qu'à notre tour, nous nous plaignons du peuple et de ses moeurs, des « sans-part » se prévalant de l'égalité. Il faut toute la rigueur, dans cette période troublée, d'un Jacques Rancière pour raison garder.

L'auteur dans son oeuvre avance l'axiomatique de l'égalité des intelligences. Cette égalité n'est pour lui ni un constat empirique, ni un objectif. Il s'agit d'un présupposé qui fait figure de condition de toute action ou pensée émancipatrice et qui est reconnu dans le principe même de démocratie. En effet, « pas de service qui s'exécute, pas de savoir qui se transmette, pas d'autorité qui s'établisse sans que le maitre ait, si peu que ce soit, à prendre en considération cette égalité avec celui qu'il commande ou instruit. La société inégalitaire ne peut fonctionner que grâce à une multitude de relations égalitaires. C'est cette intrication de l'égalité dans l'inégalité que le scandale démocratique vient manifester pour en faire le pouvoir commun ». C'est pour cela qu'il est envisagé un titre à gouverner disjoint de toute analogie avec ceux qui ordonnent les relations sociales, disjoint de toute analogie entre la convention humaine et l'ordre de la nature (c. à d. un titre à gouverner distinct des relations parents-enfants, jeunes-vieux, chefs-subordonnés, biens nés-hommes de rien, forts-faibles, savants-ignorants). La démocratie veut donc dire un gouvernement fondé sur rien d'autre que l'absence de tout titre à gouverner écrit Jacques Rancière. Dès lors, les gouvernements se réclamant de la démocratie sont obligés de se figurer comme instance du commun de la communauté séparés de la seule logique des relations d'autorité.

Jacques Rancière fait la distinction dans son travail entre la police et la politique. La première désigne l'ordre social existant, c'est-à-dire l'ensemble des moyens mis en oeuvre afin que se stabilise et perdure la distinction inégale des statuts et des richesses dans un corps social (les "parts"). La politique se dit des phases de contestation de la police. Elle intervient quand ceux qui ne sont pas comptés dans l'ordre social (les "sans-part") font, se prévalant de l'égalité, irruption sur la scène de l'histoire. La politique veut dire quelque chose qui s'ajoute à tous les autres pouvoirs qui tentent d'imposer leur leadership dans la communauté humaine. La politique n'existe que s'il y a un titre supplémentaire à ceux qui fonctionnent dans l'ordinaire des relations sociales. Politique et égalité sont pour l'auteur une même chose. Dans nos sociétés inégalitaires bien évidemment il n'y a pas un gouvernement intégralement démocratique. Le système parlementaire est une forme mixte entre représentation et démocratie. La représentation permet à l'élite d'exercer, au nom du peuple, le pouvoir qu'elle est obligée de lui reconnaître. L'élection n'est pas toujours la voix du peuple, elle peut être dans ce cadre l'expression d'un consentement demandé par les élites. Les luttes démocratiques s'opposent donc à cet état de fait et remettent sans cesse en cause l'oligarchie (politique) ; l'oligarchie quant à elle sans cesse reconquière les positions perdues (police). Il existe par conséquent une sphère publique de rencontre et de conflit entre ces deux logiques opposées : celle du gouvernement de n'importe qui, et celle du gouvernement des compétences sociales. La pratique spontanée de tout gouvernement oligarchique tend à rétrécir cette sphère publique, à en faire son affaire privée et pour cela à rejeter du côté de la vie privée les interventions et les lieux d'intervention des acteurs non étatiques. Jacques Rancière appelle para-politique cette dépolitisation des problèmes qui prétend abolir la dimension conflictuelle de la politique. Ainsi, en se déclarant aujourd'hui simples gestionnaires-experts des retombées locales de la nécessité historique mondiale nos gouvernements se débarrassent du peuple et de la démocratie ; en inventant des institutions supra étatiques qui ne sont comptables devant aucun peuple, ils dépolitisent les affaires politiques. Et lorsque la science des gens de pouvoir n'arrive pas à s'imposer c'est forcément en raison de l'ignorance et de l'attachement au passé. Les "sans-part" luttent naturellement pour une déprivatisation et pour l'élargissement de la sphère publique. L'élargissement a pour objectif de faire reconnaitre la qualité d'égaux et de sujets politiques à ceux que la pratique étatique rejette vers la vie privée des êtres inférieurs ; à faire reconnaitre le caractère public d'espaces et de relations qui sont laissés à la discrétion du pouvoir illimité de la richesse (comme l'affirmation du travail comme structure de la vie collective).

Tout est donc affaire d'un équilibre jamais trouvé entre égalité et inégalité, entre illimitation capitaliste de la richesse et illimitation démocratique de la politique. La démocratie est la perturbation des relations que l'on conçoit le plus souvent comme naturelles. L'intensité de la vie démocratique avec son cortège de contestation permanente défie toujours l'autorité des pouvoirs publics, le savoir des experts patentés et le savoir-faire des demi-habiles. Ce qui fait dire à Jacques Rancière que la démocratie est le domaine de l'excès. Cet excès signifie la ruine du gouvernement, il est donc combattu pied à pied. Le remède consiste très souvent à rejeter les individus vers la sphère privée et les bonheurs de la propriété, de la consommation, des liens sociaux, etc. ... La lutte sur le terrain idéologique dans ce combat n'est pas moins âpre. Les antidémocrates d'aujourd'hui, pas sans quelques périlleuses gymnastiques intellectuelles, appellent ainsi démocratie ce que l'on appelait hier totalitarisme. Le péché originel de la démocratie n'est plus, à les entendre et comme cela lui a été autrefois reproché, son collectivisme mais bien au contraire son individualisme critique. Les droits de l'homme à ce titre sont dénoncés par eux comme droits de l'individu égoïste, égalitaire et libéré du corps collectif. Ce qui est défendu par les dénonciateurs de l'individualisme démocratique n'est pas naturellement la collectivité en général mais la collectivité des corps, des milieux qui sont assimilés au savoir et à l'expérience. Pour prendre un exemple du livre de Jacques Rancière, l'ennemi que l'école républicaine affronterait aujourd'hui ne serait pas la société inégale à laquelle elle devrait arracher l'élève mais l'élève lui-même comme représentant par excellence de l'homme démocratique, l'être immature, le jeune consommateur ivre d'égalité.

Le soi-disant règne de l'homme égalitaire subsume toutes sortes de propriétés et de nombreuses identités. Aujourd'hui, on dénonce l'égoïsme de telle revendication corporative, de tel particularisme minoritaire, religieux ou ethnique ; demain, on appellera à l'unité nationale, à la guerre des civilisations ... « La haine de la démocratie » est un ouvrage précieux qui permet une vrai réflexion sur la démocratie, ces enjeux, sa dynamique.


14
14
par Jean Echenoz
Edition : Broché
Prix : EUR 12,90

5.0 étoiles sur 5 Les joies inépuisables de la guerre moderne, 21 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : 14 (Broché)
Anthime est le personnage principal du nouveau roman de Jean Echenoz. C'est lui, qui après avoir abandonné la bicyclette, la lecture de Victor Hugo et accessoirement la comptabilité, rentrera de la grande boucherie de « 14 ». Quand l'irréparable aura été accompli, il prendra Blanche dans son bras unique. Nous voilà débarrassé de cette petite histoire d'une banalité à mourir. L'Histoire, la grande, on sait également que c'est d'une grande banalité que d'y mourir. Le très bourgeois sous-directeur d'une usine de chaussure vendéenne, l'assez antipathique frère de notre héros, victime à la fois de ses excellentes relations et de sa passion photographique et aérienne, jouira très brièvement de ce qui fera les joies inépuisables de la guerre moderne. Charles ne pourra guère, contrairement à son frère, goûter aux innovations plus tardives que sont les gaz, les tranchées et non plus profiter de l'enfant qu'il a eu avec Blanche.

« Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas nécessaire de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. » Jean Echenoz en effet ne lambine pas. le récit est court et d'une formidable intensité. A hauteur d'homme, tout semble être dit, le particulier comme le général : le contenu du paquetage, la variabilité de la tenue ; la nourriture parcimonieuse et l'alcool à volonté ; l'intense mouvement des débuts et pour le reste l'interminable immobilisme des tranchées («il a fallu qu'on s'arrête quand la guerre s'est bloquée en hiver ») ; l'aérien, l'horizontal et le souterrain ; l'arrière producteur, profiteur et gendarmesque ; l'avant répressif, expéditif et meurtrier ; le mode d'emploi de la baïonnette, les gaz, le casque, le percutant de 105 et autres joyeusetés (« la neige a pris le parti de tomber en même temps que les obus »); les animaux qu'on mange parfois, les animaux qui toujours vous mangent (« les ennemis devant vous, les rats et les poux avec vous et, derrière vous, les gendarmes ») ; enfin, le retour à la normale (« les hommes se remettaient à marcher légèrement ») … Tout est dit.

Il y a véritablement une écriture échenozienne, brillante, originale, distanciée. Il faudrait parler du basculement de la phrase, de l'utilisation des listes, des multiples variations cinématographiques des points de vue dans ce livre, etc. ... Il y a ainsi dans ce roman un emploi du pronom personnel indéfini « on » tout à fait surprenant et heureux. Au plus près des personnages, il semble que le narrateur soit un sixième homme. Lorsque, au contraire, le champ s'élargit, cette utilisation paraît souligner l'absurde des situations et l'impuissance des acteurs. Jean Echenoz retrouve dans « 14 » toute son empathie pour représenter ces quelques poilus cruellement malmenés par le vent de l'Histoire. Il rend ainsi hommage aux hommes. Il les regarde comme toujours avec beaucoup de délicatesse, de modestie et de pudeur. « 14 » est à lire et surtout à relire.


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