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Contenu rédigé par Fou de piano
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Commentaires écrits par
Fou de piano (Bayeux, Normandie)

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Being There
Being There
Prix : EUR 14,99

3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 "Le silence de ces espaces infinis m'effraie", 26 août 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Being There (CD)
Témoignage de béotien, sans aucune prétention à l'objectivité, sur ce disque offert par des amis norvégiens de passage, qui connaissent ma passion dévorante pour le piano classique et voulaient m'ouvrir à autre chose : désolé d'être si long et naïf, comme tous les néophytes, mais j'ai vraiment été bouleversé, étreint et renversé, oui, par le niveau si sensible ici de douloureuse solitude ; d'émerveillement et d'effroi, aussi, devant l'étendue infinie de ce qui "est là" ; et par la proximité fraternelle que révèle malgré tout le désir d'exprimer, de communiquer (ou mieux : de partager) cette conscience des abîmes et de l'énigme de l'être.

Le son, cerné d'un silence immense et glacé, y est suffocant de précision et de pureté cristallines, d'une douceur et d'un tranchant de fil de soie (merci ECM : les pianistes classiques sont rarement aussi bien servis...), les notes perlées s'égrènent une à une comme si elles étaient seulement "de passage", scintillant fugacement devant nous au cours d'une trajectoire qui vient d'ailleurs et les emportera ailleurs (au-delà de notre écoute), comme "laissées tomber" par un artiste totalement habité, hanté par cette trajectoire un instant captée et fixée du son dans l'espace, le déploiement inouï de ses harmoniques, et ce qui fait peut-être la différence entre être et n'être pas.
Oui il y a vraiment quelque chose de cosmologique et d'existentiel dans ce piano-là, et l'on ne peut pas ne pas penser à "Des pas sur la neige" de Debussy (6ème prélude du premier livre) : même musique des confins, même rareté des notes qui oblige à leur absolue justification, même contraste entre la proximité immédiate du piano et l'infinité du silence environnant, même science exacte et imparable de la fêlure – la note "juste", la note "bleue", celle "juste à côté" de l'attendue, et qui va vous déchirer le cœur (Monk !) – bref, même filiation avec celui que Debussy lui-même reconnaissait comme parfait modèle, Chopin.

Sans doute alors n'y a-t-il rien là de très expérimental ni de très novateur du point de vue "esthétique", et les vrais connaisseurs de jazz n'y trouveront-ils peut-être pas leur compte : Tord Gustavsen ne semble pas préoccupé d'inventer à tout prix un langage nouveau, un idiome absolument singulier. Mais faut-il vraiment le lui reprocher, si ce dont il témoigne a lui-même quelque chose d'universel ("naïf", diront les esprits forts) ? Qu'importe encore la vanité – la gloriole ? – de l'innovation plastique ou formelle, à qui a affaire au "silence des espaces infinis", comme dit Pascal, à l'angoisse métaphysique de mourir et de perdre tout ce qu'on aime, au désarroi le plus intense devant chaque seconde qui passe et ne reviendra jamais, jamais plus ?
Les questions nouvelles exigent à l'évidence un langage neuf. Mais les classiques ? Or, qui pourrait prétendre sans la plus extrême arrogance ou mauvaise foi qu'elles ne puissent plus du tout se poser, qu'il n'y ait rien de permanent ni d'universel dans la condition humaine (La mort ? L'infini ? Pourquoi quelque chose et non pas rien ?), et que nous autres "modernes", dieu merci, nous seuls, "n'en serions plus là" et aurions le privilège d'une lucidité qui a échappé à tous les autres ? "C'est toujours la même balle que l'on joue : mais l'un la place mieux", dit encore Pascal, comparant l'exercice de l'intelligence au jeu de paume : Tord Gustavsen, comme Debussy ou Chopin, comme Monk ou Bill Evans, sait très exactement placer la balle du système tonal, jouer (flirter) avec et sur les lignes, sans jamais, certes, chercher à les dépasser. Mais cela doit-il vraiment le déconsidérer ? En tout cas, si d'autres voies sont possibles, c'est paradoxalement ainsi que lui acquiert sa voix propre : en ne cherchant pas à être original, mais plutôt absolument sincère, absolument exact et absolument intelligible. En deux mots : vrai, plutôt que neuf - ce qui est après tout une définition possible du "classicisme".
Alors, "musique d'ascenseur", moi, je veux bien : mais Debussy, encore lui, disait déjà à peu près cela de Grieg, ce lointain compatriote de Gustavsen, et je ne crois pas pour autant que sa musique s'en porte tellement plus mal. Bach était tenu pour démodé de son vivant, Rachmaninov aussi, et l'on reproduit Monet et Renoir sur des boîtes de chocolats : ET ALORS ?

Une dernière chose : quelques semaines après que j'aie reçu ce disque, Tord Gustavsen était de passage pour un concert non loin de chez moi. Je suis donc aussitôt allé l'écouter, et j'ai été de nouveau subjugué par la sincérité et la profondeur absolues de son engagement dans la musique, comme seul moyen de témoigner de (sûrement pas expliquer) l'existence elle-même, sa béance, son énigme. Cet homme-là habite totalement ce qu'il fait, joue sa vie dans ce qu'il joue – complètement immergé dans son piano, insensible à quoi que ce soit d'autre que le son (ni la salle, ni ses partenaires ne semblent compter pour autre chose que des "paramètres", strictement sonores, avec lesquels il faut compter pour exprimer le plus justement possible ce qu'on vit, ce qui "est là"), à la manière d'un Glenn Gould ou d'un Michelangeli autrefois, d'un Pogorelich ou d'un Sokolov aujourd'hui...
Cet engagement absolu et d'une absolue sincérité emporte tout, je crois. Ou alors, il faudrait décréter que Billie, Kathleen Ferrier, Bob Dylan, Pascal, Baudelaire, John Cassavetes, Samson François ou Amy Winehouse utilisent eux aussi un langage décidément bien trop "classique". Comme eux (la liste n'est pas exhaustive), Tord Gustavsen sait communiquer directement et immédiatement, avec une parfaite exactitude sensible, une parfaite "justesse", une expérience profonde, universelle et vraie de la conscience : et il faudrait, vraiment, autre chose ?!? Vanité de l'esthétisme.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (7) | Permalien | Remarque la plus récente : Feb 22, 2014 11:34 AM CET


Even In The Quietest Moments
Even In The Quietest Moments
Prix : EUR 12,99

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Roman d'apprentissage, 14 août 2013
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Even In The Quietest Moments (CD)
Vous pensez que le cinéma des années 70, la mode (les modes) des années 70, la musique des années 70, la pensée des années 70, ont beaucoup vieilli – et que leurs avant-gardes se sont démodées très vite (moins vite cependant que celles, tellement clinquantes, de la décennie suivante) ? Je suis d'accord : autant dire que j'ai racheté cet album par acquit de conscience plus que par réel désir.

Et là, quelle claque ! Même mes gamins de 15 ans sont venus me demander ce que c'était, et de le repasser (ça n'arrive jamais).
Il faut dire que les mélodies, le climat, le mélange de mélancolie et de vitalité, y sont largement aussi imparables et « tubesques » que dans le (trop) fameux album suivant : et pourtant j'adore Breakfast in America, et le snobisme qui consiste à le tenir pour suspect sous prétexte de son succès planétaire m'énerve - mais je vous jure qu'après avoir entendu celui-ci, vous trouverez l'autre surestimé, car plus formaté.

Ce génie mélodique, en effet, s'habille ici d'une parure harmonique luxuriante, d'une inventivité de tous les instants, avec des bifurcations vertigineuses et des rétablissements inattendus, des aventures sonores et surtout formelles qu'on serait bien en peine de retrouver chez qui que ce soit aujourd'hui : il y a plus de matériau musical (mélodique et harmonique) dans chacune de ces 7 chansons que dans la plupart des albums entiers publiés à l'heure actuelle... impossible de dire laquelle on préfère, d'ailleurs : chaque humeur de la journée a la sienne, même si l'ensemble, parfaitement cohérent, constitue une sorte de cheminement ou d'aventure psychologique continue, à travers la variété de ses épisodes, points de vue et paysages successifs.

Un album, donc ? Oui, mais en un sens plus spécifique, celui d'album-souvenir d'images sonores feuilleté page à page. Ou mieux encore : un "roman d'apprentissage" en musique, une aventure de la conscience - l'itinéraire d'un progressif désenchantement (c'est le cas de le dire : de la musique à la parole, puis au silence), à partir d'un optimisme initial exubérant ("Give a little bit"). Ce dernier en effet, vite trahi par le cynisme de certains ("Lover boy", plein d'ironie), se mue alors en espérance d'un salut mystique, hors du monde ("Even in the quietest moments") ; mais l'expérience douloureuse de la fuite irrémédiable du bonheur ("Downstream" - la perle mordorée du recueil : regard rétrospectif sur une plénitude passée, album-photo de quelques jours heureux), et le "silence de Dieu" ("Babadji"), conduisent à ne plus chercher refuge ou évasion que dans l'imaginaire de la pure "fantasy" ("From now on"). Or même cela va devoir céder à son tour devant le bruit et la fureur du monde, chaos qui abolit la musique ("Fool's overture", époustouflante symphonie qui clôt et résume l'album), jusqu'à ce que 3 coups de baguette de chef d'orchestre tâchent de mettre fin à la cacophonie... aussitôt sabrés par un silence abrupt, cinglant et définitif, là où la musique aurait dû (re)commencer.

Or tout cela, si douloureux et pessimiste, a pourtant l'élégance "britannique" de rester plein d'allant et d'énergie, d'entrain même (la section rythmique !), le souci constant du mouvement en même temps que la résolution de ne jamais cesser de chanter : car il est poli d'être gai, surtout dans la plus profonde mélancolie. Lumière d'automne, sans doute, mais lumière vive et vivace, vivante et vitale.

Et l'on se rend compte alors à quel point on était libre, à quel point on osait et à quel point on pensait, dans ces foutues années 70 que j'étais bien trop jeune alors, et bien trop vieux ensuite, pour apprécier : mais après tout n'ont-elles pas été précisément cela - un temps béni dont on sait au moment même où on le vit qu'il est déjà en train de se terminer, comme la fin de l'enfance, celle d'une soirée réussie, celle des quais d'embarquement où l'on se retourne une dernière fois, impatient et malheureux à la fois ? Un temps, donc, que l'on n'arrive jamais à vivre pleinement ni innocemment ? Supertramp aura su à la perfection traduire ce mélange d'élan et de regret, cette pulsation irrésistible qui n'efface pas mais exacerbe plutôt la conscience du temps qui passe et de l'abîme, en même temps qu'elle s'en nourrit : euphorie douce-amère, griserie éperdue, gaieté masquant mal les sanglots... Les années 70 en somme, qui ne furent peut-être rien d'autre, à tout instant, que la conscience aiguë et poignante de leur propre évanescence - la fin désolante des utopies, et le désir, sans grande illusion, de les retrouver.


Schubert : Dernières sonates pour piano : D850, D958, D959, D960
Schubert : Dernières sonates pour piano : D850, D958, D959, D960
Prix : EUR 8,99

15 internautes sur 18 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Franz par Ludwig, 11 février 2013
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Schubert : Dernières sonates pour piano : D850, D958, D959, D960 (CD)
Autant l'avouer sans ambages, et pour éviter d'emblée une lecture fastidieuse, inutile et irritante à beaucoup : je n'ai jamais réussi à aimer le piano schubertien (ni sa musique de chambre, alors que ses Lieder et ses Symphonies m'enchantent), pour une foule de raisons que je ne veux pas détailler ici, mais qui tiennent en quelques mots – je le trouve vide, inconsistant, d'une extrême fadeur malgré ses sursauts volontaristes compensatoires... et stériles : l'oblomovisme en musique, en quelque sorte.
J'essaie de me convaincre que j'ai tort, que c'est de ma faute si je ne le comprends pas, et je l'essaie même tellement que je n'ai jamais renoncé à l'écouter, et que j'en ai acquis au cours des années les enregistrements les plus variés et les plus unanimement célébrés, dans l'espoir d'une révélation et d'une guérison : mais, malgré Schnabel, malgré Serkin (sauf l'Andantino de la D.959), malgré Richter, Kempff, Brendel et même Haskil, Sofronitsky ou Michelangeli, rien à faire. Je ne l'aime toujours pas, je n'y arrive pas et c'est vraiment plus fort que moi : il m'agace prodigieusement (j'ai le même rapport à Flaubert, d'ailleurs, et peut-être pour les mêmes raisons...).
Du coup, depuis quelques années, j'ai été nettement moins volontaire et assidu.

Et puis, comme j'avais été assez sidéré par la vigueur, l'allant, la fougue juvénile de ses enregistrements de Grieg, de Haydn, et de ses concertos de Rachmaninov, j'ai voulu essayer le dernier Schubert – y en a-t-il un autre... – sous les doigts d'Andsnes : au cas où, parce que peut-être y avait-il là de quoi donner un peu de souffle, d'énergie et de vie, enfin, à ces lignes pour moi sans âme, ânonnantes et maussades (aussi parce que ce n'était pas cher, et que ce n'étaient pas les Impromptus...). Et là, quelle surprise ! Vivacité des tempi, tension agogique, clarté solaire sans complaisance ni préciosité, énergie permanente, surtout, et échauffée, pour unifier et densifier ce qui pourrait être sinon tellement filandreux... le pianiste norvégien, aussi lapidaire que Richter mais bien plus lumineux (d'une clarté d'air pur, absolument pur, décanté, de montagne au matin, ou d'innocence de faune), ne cesse d'animer et de réanimer ces partitions que la neurasthénie et la déréliction menacent constamment, en remplaçant leur propre liquidité, dans laquelle elles se noient souvent, par une sorte "d'allant" de la lumière, une lumière vive, nette, tranchante et emportée, et qui, insoucieuse d'elle-même, ne s'attarde ni ne s'arrête au passé, ne tâche pas, surtout, de se retenir ni de se contempler ad nauseam. Peut-être est-ce un contresens, et un Schubert-seulement-pour-ceux-qui-ne-l'aiment-pas : mais Franz sans aucun doute n'a jamais été aussi jeune, aussi fougueux ni libéré, aussi électrisé... aussi "rock n'roll" (!).

Pour le dire autrement, et plus sagement : il me semble qu'Andsnes remplit et innerve son Schubert de Beethoven, mieux, qu'il s'arrange pour faire jouer Schubert PAR Beethoven, tel du moins qu'on peut essayer de l'imaginer (non pas exactement fiévreux : emporté plutôt). Et l'on comprend enfin les pleurs du premier à l'enterrement du second, et cette filiation revendiquée que j'avais bien du mal, jusqu'alors, à trouver justifiée. Car, après tout, c'est peut-être justement ce dont rêvait Schubert : être joué par Beethoven, et comme du Beethoven – ce dont la mort de Ludwig l'aura désespérément privé... Eh bien, il me semble que c'est le cadeau posthume qu'Andsnes lui offre : certes il ne "ressuscite" pas Schubert, non. Il fait mieux : il l'accomplit, et le comble (en tous les sens du terme).
Oh, je ne peux pas dire pour autant que je sois absolument guéri de mon "antischubertite" aiguë, ni que je l'apprécie désormais en gourmet et connaisseur. Mais au moins suis-je convalescent, et l'écoeurement a-t-il cessé. En le relevant d'une forte et généreuse substance beethovénienne, Andsnes m'a enfin rendu le piano schubertien digeste. Un jour prochain, sans doute, j'aurai même vraiment très honte d'avoir osé écrire cela... mais en attendant, je vais quand même me précipiter sur son intégrale en cours des concertos de Beethoven : je n'imagine pas que le fringant norvégien y soit autre chose que GENIAL !
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (9) | Permalien | Remarque la plus récente : Oct 23, 2014 4:03 PM MEST


Chopin : Polonaises
Chopin : Polonaises
Prix : EUR 8,99

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Le Guépard, 9 février 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Chopin : Polonaises (CD)
C'est le dernier enregistrement Chopin « officiel » de Samson. A 45 ans, il brûle encore tellement sa vie qu'après un premier infarctus quelques mois plus tôt, son temps est presque révolu. Il le sait, évidemment, et n'en a cure – si même il ne court pas au-devant, à tombeau ouvert c'est le cas de le dire, et par curiosité intellectuelle autant que par espièglerie bravache. Mais il devient aussi de plus en plus inégal en concert, et l'enregistrement de l'intégrale Debussy le voit souvent à la peine. Pourquoi, alors, refaire un Chopin, lui qui n'a rien plus rien à prouver ici, et pourquoi ce Chopin-là des Polonaises, alors qu'il en a signé 10 ans plus tôt un enregistrement d'une bravoure et d'une brillance que ses doigts, sans doute, ne lui permettraient plus désormais ? Après tout, il n'a toujours pas donné sa Berceuse – par respect pour Cortot ? Ou pour Michelangeli, qu'il admirait, et qui la jouait lui aussi avec une singulière perfection ? – ni quelques valses, nocturnes ou mazurkas de jeunesse qui auraient pu compléter les recueils déjà enregistrés, alors qu'il a bien pris soin, 2 ans auparavant, de graver Barcarolle, Fantaisie et Tarentelle pour la première fois. Et puis vraiment, il y a un Chopin plus profond (les Préludes, les Scherzos), plus métaphysique (les Sonates), plus parfait (les Etudes, les Ballades), plus bouleversant aussi, et de loin, que dans ces Polonaises – surtout après les Nocturnes miraculeux que Samson a offerts 18 mois avant... Etrange choix, donc.
Et pourtant... Ecoutez, ce son étouffé, assombri (pas seulement du fait de la prise de son, assez discutable) ; écoutez ces traits comme effondrés ou « laissés tomber » ; ce phrasé dédaigneux et presque exténué. Ecoutez, si poignantes, l'amertume de cette droiture et la mélancolie de cet héroïsme au combat, pourtant à l'évidence perdu d'avance. Ecoutez ce chant désenchanté, si j'ose dire, du devoir de vivre encore, accompli sans aucune faiblesse mais sans aucune illusion non plus, comme dans La Peste de Camus par exemple. Cette lippe boudeuse. Cet infime tremblement de la bouche. Ce rictus à peine esquissé. Ce qu'on entend ? Le pli amer au coin des lèvres fines et serrées du Guépard.
Et ces Polonaises finalement, et Chopin lui-même, et tout de Chopin, qu'auront-ils jamais été d'autre que cette manière d'être-là ou cette existence-là exactement, devant la vie devant la mort : cet héroïsme sans joie mais déterminé, devant le « temps compté », et finissant ?
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Chopin : 4 Scherzi / 24 Preludes
Chopin : 4 Scherzi / 24 Preludes
Prix : EUR 13,99

8 internautes sur 9 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 L'avant-garde pour toujours, 28 novembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Chopin : 4 Scherzi / 24 Preludes (CD)
Vous êtes allergique à Chopin ? Vous le prenez pour un compositeur « sentimental » ? Oubliez la laideur et la vulgarité de la pochette - qui évoque irrésistiblement l'emballage de quelque produit de beauté de supermarché, à des années-lumière de l'esthétique défendue tant par le compositeur que par l'interprète ! - et écoutez donc ce double album, qui rassemble, à prix d'ami, tous les enregistrements audio officiels que lui a consacrés pour l'instant Pogorelich en solo (on trouve en DVD d'autres merveilles, 3ème Sonate et 4ème Polonaise, par exemple).

Tous les 10 ans ou presque, en effet, en 30 ans, ce pianiste unique et génial a enregistré un Chopin qui changeait tout, qui dépassait de loin tout ce qui était imaginable en termes de contrôle et de beauté du son (depuis l'effacement progressif de Michelangeli), de radicalité formelle, et de hauteur de vue. Qui dépassait largement, techniquement parlant, tout ce que les autres pianistes étaient capables de produire : parce qu'ils "jouaient du piano" ou voulaient jouer du piano, parce que le piano était leur but et leur finalité, alors qu'il s'agit pour lui, comme autrefois pour Gould, d'"utiliser" le piano pour créer des oeuvres d'art, de produire de l'inouï à partir du piano, et peut-être même autre chose que de la musique (des aperçus métaphysiques ?). Là où les autres veulent aboutir, il commence : le piano n'est pas un horizon supérieur "à atteindre" et à "servir", il en domine au contraire si absolument les possibilités et les paramètres qu'il l'utilise comme point de départ et comme outil pour autre chose - et quelque chose qui n'est pas de l'ordre de la psychologie ou de l'affect, mais de bien plus théorique et conceptuel : de l'ordre de la philosophie plutôt, de l'analyse de ce que c'est que "penser" ou "exister" en général (qu'est-ce qui fait la différence entre être et néant, entre quelque chose et rien, pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien, comme disait Leibniz ? Le son ne pourrait-il constituer cette différence si mince, cet interstice ténu, entre être et n'être pas ?).

Aucune sentimentalité ici, donc : c'est de la musique pure - longueurs d'onde, spatialisation, mouvement, volume, temps ramené à une immobilité supérieure et extatique - présentée avec un tranchant, une autorité et une virtuosité insurpassables : Pogorelich produit constamment et exactement le son qu'il veut, non celui que l'instrument lui impose (en concert comme au disque, d'ailleurs), et ce son, reconnaissable entre tous, n'appartient vraiment qu'à lui. Et pourtant, dans cette abstraction ou cette quintessence rien n'est sec, et tout est poignant : cette perfection miraculeuse du son, ce contrôle intellectuel phénoménal atteignent en effet un tel degré, abyssal vraiment, que c'en est mélancolique et douloureux (Quoi ? Il faudrait donc que tout cela cesse un jour ?). Ce n'est pas la « douleur » de Chopin ou celle de son interprète, ici, qui vous briseront le cœur : c'est l'immense solitude de la beauté pure, éternelle et pourtant sans cesse vouée à disparaître. Parce que je vous garantis bien que vous l'aurez brisé, le cœur - mais d'une manière étrange, paradoxale, plus intellectuelle qu'affective, en quelque sorte : par le « trop » insupportable de la perfection (comme toujours chez Lipatti, et très souvent chez Gould). Le cœur brisé d'intelligence, voilà.
Ce n'est pas de la musique d'homme, en tout cas : ce sont de mystérieuses et pourtant évidentes sculptures sonores, taillées dans l'acier (les basses !) et le verre (les aigus !), semblant surgies d'un ailleurs absolu et ne reposer que sur elles-mêmes, non sur l'art d'un « créateur » ou d'un « interprète » - un peu comme le monolithe noir initial du 2001 de Kubrick.

Vous l'aurez compris : c'est à une visite dans un grand Musée d'Art Moderne que vous êtes convié. Là, dans un silence d'une blancheur aveuglante, sur un fond immaculé, quelques objets sont posés, altiers, impérieux, indifférents à votre présence parce qu'ils sont manifestement occupés et exclusivement destinés à communiquer avec quelque chose de mystérieux, qui vous échappe. Voilà le Chopin de Pogorelich.
C'est donc bien simple, au fond : dans 100 ans il sera toujours plus moderne, plus en avance que tous les Chopin et peut-être toute la musique qu'il sera encore donné d'entendre alors. Vous imaginiez ça, vous, une avant-garde musicale qui ne se démoderait jamais, comme la peinture de Piero ou de Van Eyck, comme celle de Rembrandt, comme celle de Hopper ou de Picasso, comme les sculptures de Brancusi ou Giacometti ? Allez-y, les yeux grand fermés.
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Icon : Samson François, les enregistrements Chopin (Coffret 10 CD)
Icon : Samson François, les enregistrements Chopin (Coffret 10 CD)
Prix : EUR 25,90

12 internautes sur 14 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Course à l'abîme, 4 novembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Icon : Samson François, les enregistrements Chopin (Coffret 10 CD) (CD)
Amateurs de joliesses, de quiétude bourgeoise, de repos, passez votre chemin : ce Chopin-là, plein de bruit et de fureur, n'est pas pour vous. Ici ça hurle, ça crie, ça rage comme jamais : sous l'impeccable coupe classique des formes quelque chose brûle à grand feu, la volupté se confond avec l'imminence de la mort, l'idéal avec le spleen. C'est le Chopin le plus arraché, le plus abyssal, le plus violent ou le plus révolté (ultime spasme d'agonie) qu'il soit possible d'entendre. Ecoutez les 3 dernières études de l'op.10, les 3 dernières de l'op. 25, les 3 derniers préludes, presque tous les nocturnes, joués ici comme en pleine mer, et vous verrez la lumière terrifiante de l'au-delà au milieu des ténèbres : c'est la bouche d'ombre de Hugo, c'est la fin des Fleurs du Mal, le romantisme le plus noir, le plus "gothique", le plus expressionniste. Personne ne sort indemne de cette expérience-là. Génial et indispensable, sauf à ne pas vouloir affronter l'effroi. Samson joue Chopin comme s'il était juste sur le point de parler, comme si la musique se trouvait au seuil vertigineux de la parole, à la lisière du mot (les 3 nouvelles Etudes ! Les Valses, dans la version de 1963 !), là où l'inarticulé, le cri, le vivant, se débat encore mais est sur le point de cesser, de céder, là où la vie, devenant esprit, n'est bientôt plus, mais pas tout à fait encore, qu'un souvenir. C'est le Cri de Munch en musique. La pensée comme vie finissant. L'apocalypse. Vous voilà prévenus : de ce voyage-là, personne de ma connaissance n'est revenu.
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Samson François - Edition Intégrale (Coffret 36 CD)
Samson François - Edition Intégrale (Coffret 36 CD)

4 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 L'or du temps, 21 octobre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Samson François - Edition Intégrale (Coffret 36 CD) (CD)
« Je cherche l'or du temps » écrivait André Breton, comme en écho au « Perdre / Mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille » d'Apollinaire. Et c'est très exactement ce qui se passe ici. Samson en effet s'est consacré corps et âme, sans prudence ni réserve, au feu de la musique : et presque chacune des notes qu'il nous a laissées – ou mieux : rapportées – porte la marque d'une incandescence, d'une urgence et d'une fièvre sans pareilles, sinon celle des grands hallucinés, mystiques, visionnaires, amoureux ou prophètes, qui ont vu de leurs yeux l'absolu, et dont les yeux écarquillés brûlent encore dans la relation qu'ils en font. « Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre », voilà ce que lui a donné et ce que vous donnera le « Feu » que Samson rapporte, pour reprendre les mots de Pascal.

Oui tout flamboie ici, dans ce « Mémorial » de tous les instants, tout brûle, rien n'est indifférent – et même les « ratages » (il y en a, mais peu, et tout est relatif...) valent encore mieux que la « réussite » de beaucoup d'autres. Alors quand « c'est là », c'est-à-dire presque tout le temps, c'est incomparable, inaccessible aux autres tant cela sonne et résonne singulièrement, tant cela semble absolument personnel, comme toute question effective et sincère de vie ou de mort. Cela ne fait d'ailleurs que plus amèrement regretter l'absence, dans cette « malle aux trésors », de quelques « live » extraordinaires (le concerto de Grieg, par exemple, publié par ailleurs en DVD ; un 23ème de Mozart, dont la radio suisse conserverait l'archive ; et d'autres Chopin, Ravel, Debussy...), alors que quelques bis de concerts, publiés ici, peuvent paraître nettement plus « dispensables ». Mais en même temps, tant mieux : il y aura ainsi matière à une nouvelle « intégrale » – jamais 2 sans 3 – par exemple en 2020 pour les 50 ans de la mort de Samson (vous entendez, EMI ?)...

Car ils ne sont pas si nombreux, après tout, les pianistes dont on reconnaît infailliblement la patte en quelques secondes, et qui ne ressemblent au fond qu'à eux-mêmes, qu'on les aime ou pas : Cortot, Horowitz, Richter, Gould, Michelangeli, Serkin, Pogorelich... Samson est de ceux-là. Rien de ce qu'il fait ou presque ne ressemble à ce que font les autres, rien n'est ordinaire ou banal, et tout est mémorable : car aucun (pas même Sofronitsky) n'a choisi comme lui de défendre et de pousser si loin, avec un tel acharnement et un engagement si total et si radical, une esthétique de l'expressivité (qui est vraiment sa marque de fabrique). « Je suis un pianiste sentimental », disait-il mi-amusé mi-sincère, lui qui soutenait que « le piano ne se joue pas à 2 mains, mais à 10 doigts », et que « chacun des 10 doigts doit être une voix qui chante »...

Qu'importent alors certaines inégalités, puisqu'elles sont expressives, et expressives plus justement que n'importe quel pianiste-tabellion actuel, si scrupuleusement exact et régulier/réglementaire, qu'une œuvre géniale court toujours le risque de se transformer sous ses doigts, mouillés d'encre et de salive, en inventaire notarié... Qu'importe, encore, une lassitude perceptible ici ou là dans les notes un peu trop grises de tel Ravel, ou l'hésitation rythmique de tel Debussy : avec ses failles, cela reste bouleversant, car cela parle et se confie au plus près de l'auditeur que chez aucun autre (Gould, Michelangeli et Pogorelich exceptés, ajouterais-je très subjectivement, avec Lipatti et Haskil bien sûr...). Chopin a-t-il jamais été aussi intense et habité qu'ici, dans un son que la restauration des bandes a rendu plus proche et présent que jamais ? Et quelques Debussy et Ravel ont-ils jamais été plus cythéréens ? Et quelques Mozart et Schumann en concert plus étreignants ? Et les 2 Elégies de Bartok plus tragiques ? Et Prokofiev plus rageur ni plus profond ? Et plus haut que tout peut-être, écoutez encore sa 3ème sonate de Scriabine, d'une perfection plastique et d'une élévation mystique inapprochables.

Car vraiment quelqu'un parle ici, du plus profond et du plus secret de soi, sans rien dissimuler de ses fragilités ni surtout de ce qui compte le plus à ses yeux : irait-on lui reprocher une faute de grammaire ou d'orthographe, une liaison intempestive ici, un hiatus grammatical ou une digression momentanée là ? Qui ferait ça ? Qui serait sourd à ce point à la vérité évidente et absolue d'une personne, qui confie sans détour ni calcul, en toute franchise et innocence, ce qu'elle a vu ou croit avoir vu d'absolument essentiel, et de bouleversant ? Vraiment, que serait d'autre la SURDITE ?
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Symphonies-8-/3 Quartets
Symphonies-8-/3 Quartets
Proposé par MUSIC4SURE
Prix : EUR 65,00

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Foudroyant et vertigineux, 7 octobre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Symphonies-8-/3 Quartets (CD)
Ne cherchez plus : le chef-d'oeuvre parfait du XVIIIème siècle symphonique – je pèse mes mots : au-dessus de Haydn et Mozart – est ici, dans la symphonie n° 5 en si mineur. Tout l'allant échevelé, le goût de la vitesse et de la vivacité, tout l'hédonisme allié à une mélancolie sans nom (« que ce monde finissant est plaisant ! Hâtons-nous et tâchons de sourire même si, et parce que, nous le sentons bientôt perdu »), toutes les contradictions qui traversent et caractérisent la seconde moitié du XVIIIème, sont ici exprimés avec une rigueur et une grâce confondantes : superficialité assumée du mouvement, vitalité surjouée et activisme (gammes ascendantes, rythme binaire sautillant), pour voiler de gaze et de rubans capricieux – en toute lucidité sur le caractère dérisoire, en même temps qu'inévitable cependant, d'une telle réponse à la mort – la profondeur paralysante de l'abîme dès lors que l'on s'arrêterait et qu'on serait ainsi amené à contempler au lieu de se mouvoir et d'agir (brusques dissonances, glissandi descendants ternaires) ; emportement vers l'avant, donc, et en même temps regard éperdu, oblique ou jeté derrière l'épaule, sur tout ce qui sera bientôt absorbé par le néant béant sous nos pas : dans cet embarquement musical pour Cythère, tout le « dramma giocoso » de Don Giovanni, qui définit peut-être l'essence même du XVIIIème finissant (mais a-t-il été autre chose que finissant, dès le début ?), est concentré en quelques minutes, avec une économie de moyens, une efficacité et une précision à faire pâlir Amadeus...
Or cette course vertigineuse au-dessus de et vers un abîme terrible, que Pascal sans doute eût appelée « divertissement » un siècle plus tôt, n'est pas pour autant ici matière à déploration de notre misère, ni à leçon de morale scandalisée par notre vanité : pleine de bizarreries et de « merveilles », de surprises (parfois grinçantes), de motifs d'étonnement amusé (souvent), elle semble plutôt se déployer sous le regard d'un sage à la Sterne, ironique mais tendre, lucide mais pas blasé, sur une folie chaotique des hommes et du monde certes avérée, mais qui ne laisse pourtant pas d'être intéressante, et préférable en tout à l'ennui d'un ordre prévisible et d'une raison pusillanime. C'est la traversée joyeuse et poignante d'une grotte rococo – l'existence ? la conscience ? – striée de lueurs et d'éclairs soudains, de zébrures colorées, de fusées jaillissantes et retombantes, de feux d'artifice et de traînées de poudre (d'escampette, évidemment).
Certes, les 6 symphonies Wq 182 du second fils Bach sont toutes magnifiques, mais vraiment cette 5ème, je crois (et dans la tonalité emblématique du Père !), est un ahurissant concentré de génie : si « inspiration » pouvait encore vouloir dire quelque chose, cela pourrait être ici, tant ce morceau, avec ses lignes si brisées, ne semble pourtant qu'un seul trait de foudre, qu'un seul et long éclair.

Or c'est peu dire qu'Hogwood est à la hauteur : il est, lui aussi, tout simplement éblouissant. Leonhardt, par exemple, dans un enregistrement qui a le mérite de proposer un autre couplage (et tout est bon à prendre chez Carl Philip Emmanuel, trop rarement enregistré, et tenu pour secondaire alors qu'il était un phare pour ses contemporains...), apparaît un peu trop préoccupé de motricité ou d'exactitude chorégraphique : il surarticule, raidit, et finalement uniformise un peu un propos qui perd ses équivoques et ses ambiguïtés vertigineuses. Il en va de même avec Pinnock. Mais le chef historique de l'Academy of Ancient Music, lui, plus inventif sans être moins exact, ne cesse de dérober le sol sous les pieds des danseurs, cultive et provoque partout le VERTIGE, au contraire : en diversifiant sans cesse les attaques, en osant çà et là des glissandi et une onctuosité à couper le souffle, à côté de dissonances brutales et acides, en alternant caresses et coups de trique, sursauts et abandons, il introduit autant de variations soudaines d'éclairage, avec une imagination, une audace, et une volonté créatrice de tous les instants.
Or, à y regarder d'un peu près, cette esthétique assumée du vertige et du vacillement, de bords d'abîme et de précipice, définit certes l'essence du « baroque », du rococo, du Sturm und Drang, et fournit même sans doute un écho bienvenu à nos propres sociétés hédonistes (est-ce le sens de la caducité et de la vanité de tout qui engendre l'hédonisme, ou l'inverse ?)... mais si elle disait bien plus profondément, et surtout, l'essence générale de la musique elle-même, ce « vacillement dilaté », et qui dure ? C'est cette essence, je crois, que Carl Philip Emmanuel, sous la baguette d'Hogwood, laisse entendre ici – en un vertige supplémentaire.
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Rudolf Serkin interprète Beethoven : Concertos pour piano n° 1 à 5, Sonates
Rudolf Serkin interprète Beethoven : Concertos pour piano n° 1 à 5, Sonates
Prix : EUR 18,99

10 internautes sur 13 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Dialogue au sommet, 30 septembre 2012
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Malgré l'absence des enregistrements consacrés par Serkin à la musique de chambre de Beethoven (et dieu sait s'ils sont irremplaçables, tant Serkin était aussi un chambriste-né, que ce soit avec les Busch, Casals, Schneider ou d'autres, à Vienne, Prades, Marlboro ou ailleurs) ; malgré l'absence, encore, de tout livret ou texte de présentation (mais presque jamais comme ici ce qu'on entend ne semble autant se suffire à lui-même) ; ce coffret qui rassemble toutes les sonates que Serkin a gravées, et l'intégrale des concertos, pourrait à lui seul cependant servir de certificat de bonne conduite ou « d'indulgence » aux majors du disque, lorsqu'elles comparaîtront au tribunal de la justice universelle... bien qu'une telle « démocratisation » de la beauté soit peut-être même à la limite du scandaleux et de l'indécent !
Jugez-en plutôt : pour une somme vraiment dérisoire – et qui vous paraîtra même invraisemblablement dérisoire après avoir écouté ces 11 disques – vous trouverez ici une approche de Beethoven qui ne ressemble absolument à aucune autre, qu'on l'aime ou pas et qu'on l'estime convaincante ou pas, d'ailleurs ; une « proposition » de piano ou de musique sans aucun équivalent, parce que l'art de Serkin, son approche du piano et peut-être de la musique en général, sont eux-mêmes très singuliers, suivent une voie qui n'est qu'à lui ou presque, à ma connaissance en tout cas.
Serkin, en effet, ne s'est pas voulu « l'interprète » de Beethoven (ni d'aucun autre sans doute), quoi qu'on entende dans ce mot : traduction scrupuleuse (Schnabel, Backhaus, et même Gilels) ; commentaire ou analyse qui en révèle des ressorts cachés, en propose une « lecture » selon un angle déterminé, psychanalytique, métaphysique, formel, politique, historique ou tout ce qu'on voudra (Arrau, Brendel, Pollini, Gould...) ; médiation existentielle radicale ou incarnation à corps perdu si l'on peut dire (Nat)... Non, rien de tout cela qui donne peu ou prou sens à la notion d' « interprétation » ne correspond à Serkin.
Alors quoi ? A tort ou à raison, avec une candeur touchante, ou une ambition, une audace et une exigence d'une hauteur admirable, ou bien encore une prétention insensée et scandaleuse (ce sera à vous d'en juger), il s'en est voulu l'INTERLOCUTEUR. Ce que vous entendrez ici, en effet, ce n'est pas Beethoven : c'est un DIALOGUE avec Beethoven, une série de questions à lui posées, de demandes de précisions ou de refus, aussi, devant les réponses que le texte propose (Serkin « tape » les aigus comme personne, il accentue toujours la note d'avant celle attendue, par exemple, ce qui donne un ton supérieurement interrogatif à son jeu). Se vouloir « l'interlocuteur de Beethoven » : vous imaginez ?!? Cela suppose qu'on se hisse à sa hauteur, à son niveau, qu'on tâche de s'en faire l'égal : et voilà pourquoi le plus modeste, scrupuleux et honnête des pianistes était aussi le plus inquiet, le plus insatisfait, le plus tourmenté et torturé, en un sens. On ne se fixe pas un tel but sans savoir d'avance le risque pris (le ridicule), et les sacrifices à consentir (comment jamais être satisfait, en effet, pour peu qu'on soit un peu honnête – et Serkin était la droiture même ?).
Et c'est cela justement qui rend Serkin irremplaçable, et irremplacé, même si ce n'est pas mon « pianiste préféré », en un sens. Personne, normalement, ne devrait oser ce « don quichottisme » bravache et rebelle, cette exigence démesurée vis-à-vis du créateur comme de soi-même (questionner Beethoven d'égal à égal ?!? Il se prend pour qui, le môme ?), qu'il a osés sans faux-fuyants, sans attentisme ni détour (et l'on voit bien de quelle religion il est ici question, au fond...). Personne, d'ailleurs, ne semble avoir voulu le faire non plus, depuis.
Mais moi je crois, pour écouter ce « Beethoven »-là depuis des lustres, que Serkin a réussi, et que Ludwig y a trouvé en effet autre chose qu'un interprète (il y en a d'excellents, et évidemment de bien meilleurs, même, dans cet ordre-là) : un alter ego, au sens strict. Le grand affirmateur a, enfin, trouvé son grand questionneur – quelqu'un, oui vraiment, à qui parler, quelqu'un qui a du REPONDANT.


Brahms : Quintette pour piano en Fa Mineur Op. 34
Brahms : Quintette pour piano en Fa Mineur Op. 34
Prix : EUR 11,00

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 L'énergie du désespoir, 26 septembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Brahms : Quintette pour piano en Fa Mineur Op. 34 (CD)
Attention, chef-d'oeuvre... Un sommet himalayesque de la musique de chambre romantique (à mon avis, le plus haut, mais ça n'engage vraiment que moi), interprété par des musiciens en état de grâce, qui s'échauffent et se provoquent mutuellement, rivalisent de fougue et d'ardeur, jusqu'à l'épuisement. C'est d'une extrême intensité, à l'intérieur même d'une coupe stricte, implacable (avec Pollini, on s'en serait douté...), et d'une ligne incroyablement continue malgré des sursauts furieux, des soubresauts et des zébrures électriques... et électrisants. Pollini n'a jamais été meilleur qu'ici, me semble-t-il : comme si les cordes brûlantes du Quartetto Italiano l'obligeaient à fendre cette armure ou ce corset qu'il porte trop souvent, à délaisser la posture analytique (radiographique, même, parfois) qui est la sienne, pour s'engager enfin tout entier, sans réserve et de tout son corps dans le son, un son aussi vibrant alors que celui d'un violoncelle. Comme si lui-même – et il y a vraiment de quoi, croyez-moi – avait été, lui aussi, tellement subjugué et envoûté par la rondeur et la chaleur incroyables du son que ses partenaires dispensent ici continûment, qu'il s'efforçait de rapprocher autant que possible la sonorité de son piano de la leur, transformant ainsi ce quintette "piano et cordes" en pur quintette à cordes. Et tout cela brûle sans jamais cesser d'être grave, le sérieux nordique de Brahms donnant sa rigueur et surtout sa CONCENTRATION à une "italianità" qui lui rend alors en retour la palpitation même de la vie, un cœur ardent, l'allant déterminé et l'énergie de vivre dans un monde pourtant déjà à son automne.
Entendre une fois cet enregistrement, c'est ne plus jamais l'oublier, ni Brahms, ni la phrase d'ouverture de ce quintette, soulevée, sinueuse et insinuante, qui fait venir implacablement tout le reste à sa suite, malgré toutes les rébellions et tous les accès de révolte furieuse. Même Serkin n'a pas fait mieux : vous imaginez ?!? Indispensable, donc : capable à lui seul de justifier tout Brahms, et aux oreilles de tous. Je le sais pour l'avoir expérimenté à de nombreuses reprises : personne, amateur ou connaisseur, mélomane ou allergique à la musique "classique", ne peut dire qu'il n'aime pas cette musique, ni même la musique en général, après ça. A vous !


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