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Contenu rédigé par Alexandre Seigne
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Alexandre Seigne
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Within The Realm Of A Dying Sun (Remastered)
Within The Realm Of A Dying Sun (Remastered)
Prix : EUR 8,39

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 A emporter sur une île déserte, 3 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Within The Realm Of A Dying Sun (Remastered) (Téléchargement MP3)
Within the Realm of a Dying Sun est le troisième album de Dead Can Dance. Il date de 1987. Il fait partie des 10 albums que j'emporterais sur une île déserte. Il propose une musique d’un genre unique.

L'album commence par une chanson lente, intitulée « Anywhere out of the world », basée sur une rythmique hypnotique de synthétiseur sur laquelle la voix de baryton de Brendan Perry crée une ambiance à la fois profonde et presque désincarnée. Une musique puissamment évocatrice d’immensité désolée et de monde en déréliction. Ce morceau est en fait le plus résolument new wave de tout le disque. Il aurait pu avoir été composé par Depeche Mode si ce n’est que son rythme tout en contrepoints est trop sophistiqué. Je dis cela car, pendant longtemps - et c'est même encore un peu vrai aujourd'hui - Dead Can Dance a été considéré comme un simple groupe de new wave ou, plus exactement, de "cold wave", cette branche qui représentait le versant le plus noir et dépressif de la new wave et qui fut particulièrement bien illustrée par des groupes comme Joy Division ou Cure.
Pourquoi Dead Can Dance a longtemps été identifié à ce mouvement en dépit de ses dénégations ? D'abord parce que leur premier album, éponyme, se caractérisait par un son tout à fait new wave, le producteur ayant estimé qu'il s'en vendrait plus en calibrant le son sur le style alors à la mode. Ensuite, leur musique était lente, froide, parfois inquiétante. De plus, le nom du groupe, contient le mot « dead » (et il se contracte en « DCD » qui donne « décédé » en français). En plus, à la fin des années 80, Brendan Perry et Lisa Gerrard ont racheté une petite église déconsacrée en Irlande où ils ont installé leur studio d’enregistrement. Enfin, sur l'album Within the Realm of a Dying Sun, l’illustration est celle d'une statue de pleureuse se trouvant sur la tombe de la famille Raspail au cimetière du Père Lachaise. On peut difficilement faire plus gothique.
Mais Dead Can Dance est en fait un groupe bien plus varié et bien plus riche qu'un simple groupe de Cold Wave, et les titres suivants du disque en donnent une illustration éclatante.
Ils se caractérisent par une osmose réussie entre des nappes complexes de synthétiseur et de somptueux arrangements joués par des cordes et des cuivres. La musique est si riche qu’elle peut se passer de paroles, comme dans « Windfall », le second morceau, ou bien se contenter de paroles prononcées dans une langue imaginaire, comme toutes les chansons de Lisa Gerrard. Celle-ci, qui a grandi dans un quartier cosmopolite de Melbourne avant d’émigrer à Londres, a expliqué que la langue qu’elle avait inventée s’inspirait des sonorités qu’elle entendait dans la rue autour d’elle quand elle était jeune.

Brendan Perry et Lisa Gerrard se sont partagé le disque en s’attribuant chacun une face. Brendan chante sur trois des quatre titres de la face 1 (le dernier étant instrumental), tandis que Lisa chante sur tous les titres de la face 2 (et on peut entendre sa voix dans les chœurs d’un titre de la première face).
En 1987, le couple que les deux musiciens formaient était en train de se disloquer. C’est peut-être ce qui explique cette division du disque. C’est peut-être également la cause de la noirceur assez prononcée de l’ensemble de l’album. Mais ce n’est par contre absolument pas un facteur d’affaiblissement de l’inspiration du groupe. Tous les titres sont d’une grande force rythmique et mélodique, et l’ensemble est malgré tout d’une cohésion impressionnante.

La chanson la plus accessible est certainement « Cantara ». C'est certainement la plus connue de l'album dans la mesure où, même si Dead Can Dance n’était pas un groupe de singles et de hits, cette chanson figure sur diverses compilations et a été l’une des plus souvent interprétées sur scène . On peut y déceler une légère influence médiévale. Cependant, les deux chansons suivantes,qui clôturent l’album, sont d’une force et d’une originalité nettement supérieure. On touche avec « Summoning of the Muse » et « Persephone » à une nouvelle dimension de la musique (peut-on sérieusement encore parler de musique « rock ») où l’opéra, le requiem, la musique concrète et les rythmes tribaux fusionneraient en une alchimie parfaite.
Bref, ce disque est à mes yeux l'un des plus beaux jamais enregistrés dans tout l'histoire de la musique. Son seul défaut est qu’il ne dure que 39 minutes. Mais cette brièveté fait finalement partie de ses qualités : les plaisirs les plus intenses sont toujours des plaisirs fugaces.


Nulle part où se cacher
Nulle part où se cacher
par Glenn Greenwald
Edition : Broché
Prix : EUR 20,00

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Plus qu'une simple révélation... un outil de réflexion, 31 décembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Nulle part où se cacher (Broché)
En 2013, la révélation par Edward Snowden du programme d’espionnage global des communications mis en place par la NSA, a fait l’effet d’un tsunami sur les médias et sur l’opinion publique. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Il semble que le monde se résigne à cette surveillance totale. J’y pense et puis j’oublie, comme le chantait Jacques Dutronc.
C’est pourquoi la lecture de ce livre est absolument indispensable.

D’abord, celui-ci permet de réaliser que le degré de surveillance auquel nous sommes aujourd’hui soumis, dans tous nos actes de la vie courante, est bien supérieur à tout ce que nous imaginions jusque là. Je ne crois pas être spécialement naïf dans ce domaine mais j’ai été littéralement abasourdi de découvrir l’ampleur de la surveillance et la variété des méthodes employées : la « collecte » (comme l’appelle la NSA) se chiffre aujourd’hui en billons de communications répertoriées chaque année. Le traducteur a commis l’erreur de parler de trillions (milliards de milliards) mais c’est incorrect : l’anglais « trillion » donne billion en français. Ceci dit, billions est déjà une valeur extrêmement grande (1.000.000.000.000 ou un million de millions).
Pour y parvenir, non seulement les ondes sont scrutées par les grandes oreilles des stations d’écoute, ces paraboles géantes implantées un peu partout dans le monde, mais en outre les câbles de fibre optique sont munis de systèmes d’interception. Quant aux multinationales de la téléphonie sans fil ou d’Internet (Google, Facebook, Tweeter, etc.) elles sont sommées de fournir des modes d’accès aux données de leurs utilisateurs (les fameuses « portes dérobées » accessibles aux logiciels de surveillance de la NSA). Enfin, les routeurs et autres matériels de télécommunication fabriqués aux États-Unis (par exemple ceux de la multinationale Cisco) sont interceptés par la NSA et secrètement dotés de mouchards qui lui permettent d’espionner les flux d’information qui y transitent.

Le livre évoque aussi (dans ses deuxième et cinquième parties) le degré de servitude des médias à l’égard du pouvoir politique (ou le degré de connivence entre certains journalistes établis et les tenants du pouvoir). La violence des attaques contre Snowden et contre Greenwald, l’auteur de ce livre, fait froid dans le dos. Rien n’est épargné pour les salir. Concernant Glenn Greenwald cela va de la contestation de son statut de journaliste à l’immixtion dans sa vie personnelle (il est un homosexuel revendiqué) voire au rappel de querelles de voisinages à propos de son chien, affaire remontant à plus de dix ans… C’est d’autant plus atterrant quand on constate que les attaques les plus violentes sont venues du Washington Post (naguère fleuron du quatrième pouvoir, lorsqu’il était en pointe dans le scandale du Watergate qui fit chuter Nixon) et du New York Times, le soi-disant modèle mondial du journalisme libre, indépendant et rigoureux. Curieusement, on constate qu’il s’agit exactement des mêmes méthodes que celles utilisées par les services secrets pour « décrédibiliser une cible » en ruinant sa réputation par des ragots ou des insinuations, méthodes d’ailleurs évoquées dans certains des documents exhumés par Snowden. Drôle de coïncidence.

Enfin et surtout, dans sa quatrième partie, intitulée « En quoi un Etat de surveillance est-il nocif ? », le livre aborde les enjeux civiques, politiques et philosophiques de la question de la surveillance des communications. C’est certainement la partie la plus intéressante du livre. Cette quatrième partie met principalement en évidence l’inanité des arguments fournis par les défenseurs de la surveillance globale.
Les deux grands axes de leur justification sont 1°) que la surveillance sert à assurer la sécurité du peuple américain et, au-delà, la paix mondiale face à la menace terroriste, 2°) que « si vous avez fait quelque chose et que vous ne voulez pas que tout le monde le sache, il serait bon de commencer par ne pas faire cette chose » (je cite ici la version d’Eric Schmidt, PDG de Google, mais on retrouve le même argument dans la bouche du directeur de la NSA (Keith Alexander), ou dans celles de nombreux députés et sénateurs des deux bords et même dans celle du Président Obama – lequel en prend d’ailleurs sérieusement pour son grade dans ce livre).
Pour répondre à cette argumentation, l’auteur commence par rappeler l’importance de la vie privée et les conséquences sociales qui résultent de sa privation. Ces conséquences sont étudiées et connues de longue date, comme l’auteur le rappelle en évoquant diverses expériences menées par des psychologues dans de grandes universités depuis les années 70. Il est prouvé que sans vie privée, il n’y a pas de liberté mais une société peureuse et conformiste où l’individu obéit à des normes sociales contraignante par peur de se distinguer.
Ensuite et surtout, le livre démonte complètement l’affirmation selon laquelle la surveillance serait l’outil principal de la lutte antiterroriste. Le dévoiement de cette stratégie est montré chiffres à l’appui : depuis longtemps les écoutes n’ont plus pour finalité principale la lutte contre le terrorisme ; elles sont aujourd’hui majoritairement utilisées dans des affaires de criminalité ordinaire, pour l’espionnage économique ou, encore plus grave, pour la surveillance des groupes ou partis politique exprimant une opinion contestataire, ce qui englobe aussi bien les écologistes que les libertariens, les communistes ou les anti-nucléaires. Cependant, pour faire croire qu’il s’agit de protéger le monde contre le terrorisme, tous ces groupes politiques sont qualifiés dans les documents de la NSA de « potentiellement terroristes ».
C’est donc bien une tendance au totalitarisme que révèlent les documents mis au jour par Snowden et présentés dans ce livre. Un livre dont la lecture peut susciter une véritable paranoïa mais qu’il serait bon de faire lire à chaque élève de lycée car il soulève la question fondamentale de savoir ce qu’est et ce que doit être un citoyen libre dans un système démocratique (ainsi que la question annexe de savoir si nous vivons encore réellement dans une démocratie).

On peut toutefois reprocher à l’ouvrage deux petites lacunes :
- Il n’y a pas de lexique final répertoriant la pléthore de sigles utilisés par la NSA ou par les autres services secrets alliés de celle-ci.
- Il manque un chapitre sur la manière dont les masses de données collectées sont ensuite analysées. On en apprend un peu sur le stockage de ces données et sur leur classement, mais presque rien sur les système de filtrage permettant de sélectionner, parmi des milliards de communications, ces quelques pour-cent qui seront soumis à l’attention d’analystes humains.

Le dernier gros défaut de ce livre, c’est que vous ne pourrez en parler à personne par téléphone ou par Internet car vous serez alors inévitablement fiché comme « potentiellement terroriste ». J’ai ainsi songé à ne pas écrire de critique à son propos, afin de ne pas prendre de risque, mais comme de toute façon j’ai déjà certainement été placé sur une liste noire pour en avoir fait l’achat sur Internet, il est trop tard… Big Brother is watching me.


Hai Hai
Hai Hai
Prix : EUR 11,75

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Un album mal-aimé mais qui mérite d'être réévalué, 20 décembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Hai Hai (CD)
Cet album, le second de la carrière solo de Roger Hodgson est sorti en 1987 soit 3 ans après le magnifique "In the Eye of the Storm" et quatre ans après qu'il ait quitté Supertramp. A l'époque, ce disque m'avait paru nettement moins bon que son devancier: un son trop synthétique et trop aseptisé, des mélodies parfois simplistes ou répétitives et aucun morceau de bravoure comme les "Had a dream" ou "Only Because of You" qui illuminaient son premier album solo.
Je l'ai donc peu écouté pendant les deux ou trois premières années qui ont suivi sa sortie. Une fois de temps en temps, je le passais sur ma platine si bien que, finalement, j'ai peu à peu appris à l'aimer.
Aujourd'hui, je dois même confesser que je l'écoute plus souvent que "In the Eye of the Storm". Cela ne veut pas dire que j'ai révisé à la baisse mon opinion sur ce dernier, mais il est vrai qu'avec son premier album solo Roger Hodgson avait voulu faire du pur Supertramp et qu'il y avait à peu près réussi. De plus, il n'y avait que sept chansons (dont une dispensable : "I'm not affraid"). A force de trop l'écouter j'avais donc fini par m'en lasser un peu.
"Hai Hai", au contraire, m'a ensorcelé progressivement. Il est vrai qu'il n'est pas sans défauts : la chanson titre est assez répétitive et souffre d'une durée excessive, de même que "My Magazine"; quant à "Right place", elle reste assez écoutable mais fait partie des titres les plus faibles du disques. Celui-ci débute donc par deux de ses morceaux les moins intéressants... pas vraiment une bonne idée d'un point de vue stratégique.
Le son très léché, avec sa propreté clinique (presque tous les musiciens du groupe Toto jouent sur cet album) était assez nouveau à l'époque et tranchait avec la chaleur du son Supertramp. Aujourd'hui, c'est presque devenu une norme. Ça manque toujours de chaleur, mais je ne ressens plus l'impression de distance et d'impersonnalité qui m'avait gênée.
Malgré ces défauts l'album peut-être regardé comme une réussite car il contient sept excellentes chansons : trois d'entre elles, "London", "Who's affraid" et "Desert Love", ont le mérite de défricher des territoires nouveaux par rapport au style Supertramp. La première est basée sur une rythmique reggae mais sans prétendre se faire passer pour ce qu'elle n'est pas. On y retrouve un saxo soprano qui évoque celui de "Breakfast in America" (la chanson, pas l'album) et une très belle mélodie. La mélodie est aussi le point fort de "Desert Love", magnifique ballade à l'atmosphère planante et assez onirique. Sûrement l'une des plus grandes réussites de ce disque avec "Puppet Dance". "You make me love you" et "Land ho" sont les deux titres les plus proches du style Supertramp. Rien d'étonnant en ce qui concerne la seconde, puisqu'elle date de 1974 (à l'époque elle était sortie sur un single, jamais réédité depuis, qui avait précédé la sortie de l'album "Crime of the Century" et n'avait eu à peu près aucun succès). La version qu'en donne Hodgson est particulièrement enlevée. Avec sa sonorité beaucoup plus moderne que sur l'originale, elle aurait mérité de figurer sur l'album "Famous Last Words" à la place du médiocre "C'est le bon".
"House on the corner" ne fait pas dans l'originalité, mais question efficacité, c'est du pur Hodgson.
Reste "Puppet Dance", qui clôt magnifiquement le disque. Le refrain est largement de la trempe de chansons comme "Only because of you" avec ses puissants glissandos de basse fretless.
Les critiques de cet album ont souvent été assassines, mention spéciale à celle de "All Music" qui écrivait qu'en abandonnant le rock progressif pour explorer d'autres genres, Hodgson avait accomplit un vrai désastre, ne réussissant à écrire que des chansons basiques et sans intérêt, dotées de paroles si juvéniles qu'elles en étaient embarrassantes.
J'avoue ne jamais m'être trop penché sur les paroles de ce disque, mais la musique vaut bien mieux que ce qu'en écrivait alors l'auteur de cette critique au karcher. En tout cas, un album à réévaluer absolument, d'autant que, depuis, Hodgson n'a plus été très prolifique et que son ultime album ("Open the Door", 2000) quoi qu'en disent tous les aficionados, est également loin d'égaler "In the Eye of the Storm".


Peace Album / Past Imperfect
Peace Album / Past Imperfect
Prix : EUR 15,41

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Un groupe injustement tombé dans l'oubli, 8 novembre 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Peace Album / Past Imperfect (CD)
Comment un groupe ayant produits de telles chansons peut-il être ainsi tombé dans l'oubli alors que tant de "one hit wonder" sont encore célèbres aujourd'hui ?
Je peux partiellement répondre à cette question sans toutefois élucider totalement le mystère :
- facteur 1 : les Flowerpot men furent un groupe artificiel, créé pour surfer sur la vague du Flower Power. Mais ce fut le cas de nombreux autres groupes, comme les Monkeys, ou les Herman's Hermits et leur "No milk today", qui conservent encore aujourd'hui une certaine notoriété.
- facteur 2 : en dehors de quelques singles (dont seul le premier, "Let's go to San Francisco" connut d'ailleurs un vrai succès commercial), les musiciens du groupe voulaient créer une oeuvre un peu plus personnelle en réalisant un concept album. Il y eut deux tentatives, - "Peace album" et "Past Imperfect", - qui manquaient un peu de cohérence et qui arrivaient un peu tard, la vague commençant à retomber.
Ce disque mérite de l'attention au moins pour les deux joyaux que sont "Mythological sunday" et "Heaven Knows when", sans compter quelques autres titres assez bien troussés. Mais on tirera davantage de plaisir à écouter le greatest hits des Flower Pot Men "Let's go to San Franciso 1967-1993", un vrai trésor de pop de la fin des sixties et du début des seventies.


Un monde de voleurs
Un monde de voleurs
par James-Carlos Blake
Edition : Poche
Prix : EUR 9,15

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Un James Carlos Blake qui manque un peu de profondeur, 8 novembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Un monde de voleurs (Poche)
La critique postée ici par Kaliban pointe avec lucidité les qualités du livre : l'évocation très réussie du contexte historique et géographique (le Sud des États-Unis en pleine période de prohibition et de ruée sur l'or noir). En revanche, ce roman - le sixième de la carrière de James Carlos Blake - souffre d'une construction un peu bâclée et de personnages trop schématiques.
Au niveau de la construction, et contrairement à ses précédents livres, on a ici affaire à un schéma très prévisible, des péripéties un peu répétitives (les évasions, les hold-up...) et un dénouement expédié en 10 pages, comme pour en finir avec un problème dont on n'arrive pas à se dépatouiller ou comme pour mieux montrer que ce qui intéressait l'auteur, c'était de nous décrire cette époque troublée plus que de raconter une histoire. L'histoire en question est d'ailleurs assez banale, vaguement inspirée de celle de Bonnie and Clyde.
Les personnages, quant à eux, sont trop simplistes pour devenir vraiment attachants. Mon sentiments et qu'il y a trop de personnages importants pour un si petit livre : entre le héros, sa famille, ses maîtresses et le méchant, on en compte au moins 8 pour un volume de 330 pages. Résultats, des caractères originaux sont ébauchés sans arrêt mais disparaissent trop vite ou ne font que de brèves apparitions. Quant aux cinq protagonistes principaux, leur profondeur psychologique est à peine creusée. Enfin, dernier détail un peu agaçant, la mécanique est tellement huilée qu'elle en devient totalement artificielle : l'un des héros est grièvement blessé, aussitôt l'on trouve un médecin déchu qui, comme par hasard, s'est spécialisé dans l'aide aux truands en cavale; les coups de chance et les coïncidences heureuses ponctuent régulièrement l'action. Jamais de grain de sable, hormis dans les dernières trente pages, où l'hécatombe donne l'impression que l'auteur cherche un moyen de se débarrasser de certains de ses personnages devenus encombrants..
En conclusion, le livre est agréable à lire, il plaira certainement à ceux qui découvrent cet auteur, mais James Carlos Blake nous a habitué à tellement mieux ! Je pense notamment à "Crépuscule sanglant" ou aux "Amis de Pancho Villa".


Strut
Strut
Prix : EUR 14,99

16 internautes sur 22 ont trouvé ce commentaire utile 
2.0 étoiles sur 5 Lenny relève les compteurs, 24 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Strut (CD)
D'un côté, on dit "Si vous n'aimez pas ça, n'en dégoûtez pas les autres", alors j'ai toujours un peu de scrupules à descendre un album, surtout quand il vient d'un artiste que j'ai longtemps beaucoup apprécié.
D'un autre côté, il est de bon usage d'avertir un passant quand il va marcher dans une crotte... Alors je crois qu'il faut dire quelques mots de ce disque.
Strut est le dixième album d'une carrière commencée il y a vingt-cinq ans. Ce qui nous donne une moyenne de deux ans et demi entre chaque disque. En vérité, depuis "Lenny", en 2001, c'est même plutôt trois ou quatre ans de repos entre chaque nouvelle sortie.
On serait donc en droit d'attendre de Lenny Kravitz un vrai effort d'inspiration et de renouvellement. Force est malheureusement de constater que ses trois derniers disques trahissent une perte presque totale d'inspiration.

Les trois premiers disques de sa carrière avaient joué à fond la carte de la citation musicale : on y trouvait des passages pompés sur Led Zeppelin, Ten Years After, Hendrix, Lou Reed ou Pink Floyd. Mais c'était davantage des hommages que des plagiats et les chansons bénéficiaient d'excellentes mélodies.
Les trois albums suivants ont marqué l'introduction d'éléments nouveaux (synthé, funk, disco) et peuvent être considérés comme l'apogée d'une entreprise de fusion entre les styles musicaux des quarante dernières années (mention spéciale à l'album "Five", incontestablement le plus puissant de toute la carrière de Kravitz).
Ensuite (à partir de "Baptism", 2004) on a assisté à la chute rapide de la qualité de la production Kravitzienne. Les mélodies étaient aux abonnés absents, les emprunts de plus en plus envahissants et le sentiment de redite de plus en plus évident.

Sur "Strut", comme toujours, il y a quelques morceaux entraînants. Intelligemment, ils sont placés au début du disque. Citons "Sex", "The Chamber", "New York City" ou la chanson titre "Strut". Toute la deuxième partie n'est qu'un désespérant recyclage des albums précédents.
Comme Lenny Kravitz recyclait déjà les styles de ses glorieux aînés et qu'il se recycle maintenant lui-même, le résultat devient assez pathétique. On pourrait dire : voilà un artiste qui a de la constance, il creuse son sillon sans se soucier des modes et du temps qui passe. Mais attention, quand on creuse trop dans un vinyle, on finit par traverser le plastique.
"Strut" semble une tentative de refaire le coup de l'album "Five" : beaucoup d'énergie, des guitares électriques très en avant, pas mal de soul, du saxo, des choeurs... Sauf que cette fois ça ne prend pas. Les chansons sont hyper répétitives et - pour nombre d'entre elles - dénuées de mélodie.
Le pire de l'album est difficile à situer : quelque part entre "Dirty White Boots" (déjà entendu au moins une fois sur chacun des neuf albums précédents) et "Happy Birthday", à peine du niveau d'un bœuf entre copains bourrés à trois heures du matin. A moins que ce soit "I'm a believer" : un étonnant plagiat des Rolling Stones période "Dirty work". Tant qu'à faire que de pomper les Stones, pourquoi choisir leur pire période ? Voilà bien la seule chose qui puisse surprendre sur ce disque.
Je ne veux me fâcher avec personne, mais quand je vois que des gens accordent 5 étoiles à cet album, je m'interroge : combien d'étoiles mettraient-t-il à "Mama said" ou à "Five", pourtant cent fois meilleurs que ce pauvre disque rammasse-thunes.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (4) | Permalien | Remarque la plus récente : Dec 9, 2014 5:55 PM CET


Les Girondins, T. 1
Les Girondins, T. 1
par Alphonse (De) Lamartine
Edition : Broché
Prix : EUR 30,00

12 internautes sur 14 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Les girondins démythifiés, Robespierre réhabilité, 1 mars 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les Girondins, T. 1 (Broché)
Comme tous les hommes de sa génération, Lamartine ne connaissait de Robespierre, avant d'entreprendre son grand-oeuvre, que ce que la propagande thermidorienne en avait dit : Robespierre, le tyran, Robespierre le sanguinaire, Robespierre le meurtrier des braves Girondins. Lamartine amorce donc ses recherches avec l'objectif de démontrer qu'avec la chute des Girondins, "La Révolution avait perdu son printemps", comme il l'écrit dans le tome 1.
Mais, chemin faisant, il découvre que les Girondins n'étaient pas que "jeunesse, beauté, illusion, génie, éloquence antique". Ils étaient également des fervents adeptes d'un libéralisme effrénés qui les conduit, alors que le peuple meurt de faim à déclarer, comme Roland, membre éminent des Girondins et ministre de l'intérieur : "La seule chose, peut-être, que l'Assemblée puisse se permettre sur les subsistances, c'est de déclarer qu'elle ne doit rien faire, sinon supprimer toute entrave à la liberté des transactions" (16 novembre 1792).
Quant à Brissot, le chef des Girondins, il écrit en avril 1793 : "Mettre des entraves au droit de propriété, c'est ruiner les propriétaires", et l'impôt progressif, défendu par Robespierre est, selon lui, "un impôt absurde, destructif de l'égalité".
Il faut dire que, quelques semaines plus tôt, Robespierre a déclaré (le 2 décembre 1792) qu'il était "inacceptable de ne considérer les denrées les plus nécessaires à la vie que comme une marchandise ordinaire" et que, "le premier des droits de l'Homme [étant] d'exister, la première loi est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister." Il en résulte pour lui que si "la liberté du commerce est nécessaire", cette nécessité s'arrête là "où la cupidité homicide commence à en abuser. [...] Les aliments nécessaires à la vie étant aussi sacrés que la vie elle-même, tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société tout entière ; il n'est que l'excédent qui soit une propriété individuelle [...] Nul n'a le droit d'entasser des monceaux de blé à côté de son semblable qui meurt de faim".
Robespierre récidive à plusieurs reprises aux cours des semaines suivantes, s'attaquant par exemple au système de l'esclavage dans les colonies (où plusieurs Girondins ont de solides intérêts financiers).
Ce faisant, il a en quelque sorte donné un coup de pied dans un essaim de guêpes, s'attirant une salve d'attaques virulentes de la part des leaders girondins. Ainsi, Cambon, le 27 février 1793, et Barère le 18 mars réclament la peine de mort pour "quiconque envisagerait des mesures attentatoires aux propriétés territoriales, commerciales ou industrielles". Vergniaud, le 10 avril, affirme que "toute tentative de révolution des propriétés trouvera en [lui] un adversaire irréductible". Enfin, Pétion, récemment rallié aux Girondins à partir du moment où il s'est enrichi, déclare le 24 avril : "Braves habitants de Paris, vous n'avez pas un instant à perdre pour arrêter les progrès des méchants. [...] Vos propriétés sont menacées. Parisiens, sortez de votre léthargie et faites rentrer les insectes vénéneux dans leurs repaires".
C'est donc une lutte des classes qui oppose les Girondins aux Sans-culottes, dont Robespierre se fait le porte parole à partir de 1792. Et la peur du peuple, presque une haine, que ressentent les Girondins se traduit par leur opposition résolue (du moins jusqu'au 10 août 1792) au suffrage universel. Là aussi, ils se heurtent à la position défendue par Robespierre.
Dernier grand clivage entre les deux camps, celui qui concerne la guerre : les Girondins la veulent et finiront par l'obtenir ; Robespierre s'y oppose, et tous les événements qui suivront confirmeront ses prédictions : trahisons des officiers, guerre de libération tournant rapidement à la guerre d'invasion, jusqu'à la montée de la dictature militaire de Bonaparte.

Lamartine prend ainsi conscience que Robespierre, loin d'avoir été le tyran assoiffé de pouvoir et de sang qu'ont inventés ses adversaires après l'avoir éliminé, a été - au moins jusqu'en 1792 - l'homme de tous les combats démocratiques : pour le suffrage universel, pour l'égalité, contre la peine de mort, contre la guerre, contre l'esclavage, contre le saccage des églises... (à partir de l'été 1793, il faut cependant admettre que l'attitude de Robespierre devient plus ambiguë).
De leur côté, par aveuglement idéologique, les Girondins ont été les défenseurs des avantages acquis et de l'inégalité sociale la plus crue, ne concédant finalement au peuple qu'une égalité symbolique, celle des droits, et encore pas tous, puisque le droit de grève leur est interdit et que, sans la révolte des sans-culottes le 10 août 1792, le peuple n'aurait même pas obtenu le droit de vote.
L'Histoire des Girondins, de Lamartine, devient donc, au fil des pages, une réévaluation des faits qui redonne sa juste place à Robespierre et fait litière du mythe des "braves girondins".

Un livre important, donc, mais dont l'énormité (près de 2000 pages) l'a trop destiné à un public de spécialistes et de passionnés, l'empêchant du coup de contribuer à dissoudre la propagande thermidorienne, qui imprègne encore l'immense majorité des gens aujourd'hui. A défaut, on pourra donc compléter cette lecture par celle de livre d'Henri Guillemin "Robespierre, politique et mysticisme" (1987), qui montre très clairement la lutte à mort entre les Girondins et Robespierre, ainsi que la très récente biographie de Robespierre par Cécile Obligi : "Robespierre, la probité révoltante".
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Feb 13, 2015 12:59 PM CET


La Révolution russe (Tome 2): 1891-1924 : la tragédie d'un peuple
La Révolution russe (Tome 2): 1891-1924 : la tragédie d'un peuple
par Orlando Figes
Edition : Broché
Prix : EUR 13,40

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
2.0 étoiles sur 5 Bon livre sur les causes de la révolution. Mauvais sur tout le reste., 13 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Révolution russe (Tome 2): 1891-1924 : la tragédie d'un peuple (Broché)
Le monumental ouvrage d’Orlando Figes (plus de 1500 pages) a bénéficié en France d’une intense promotion et été présenté comme une approche novatrice du sujet. En réalité, le caractère novateur réside essentiellement dans ses aspects formels ; sur le fond, le livre reste très conformiste.

En ce qui concerne les innovations, on peut en déceler principalement deux :
D’abord, Orlando Figes a fait le choix d’étudier la Révolution russe selon un découpage chronologique assez pertinent, qui fait remonter ses prémisses aux années 1880, années qui correspondent à l’abandon des tentatives réformatrices du pouvoir tsariste et au retour en force, avec Alexandre III, d’une politique autocratique.
Les huit premiers chapitres sont ainsi consacrés aux causes profondes de cette révolution ainsi qu’à la mise en place du gouvernement provisoire à partir de la Révolution de février.
Le contexte politique, économique et social est exposé de manière très claire quoique parfois à la limite du simplisme. Le récit est vivant. C’est d’ailleurs là que réside l’autre grande innovation, qui consiste à s’appuyer sur une galerie de personnages qui ont laissé des mémoires et qui sont représentatifs des différentes catégories de la population impliqués dans les événements de l’époque, un paysan, un général, un ouvrier, etc. Les passages sur l’incompétence du tsar, sur l’organisation de la vie paysanne ou sur le déroulement catastrophique de la Première Guerre mondiale sont remarquables et très éclairants.
L’auteur a en outre le mérite d’évoquer les grands débats historiographiques. Bien que faisant preuve d’une certaine suffisance dans la présentation de ses propres interprétations, il emporte cependant assez souvent la conviction du lecteur.

Malheureusement, les choses se gâtent sérieusement à partir de la page 680, où il aborde le rôle de Lénine. Toute la subtilité des pages précédentes s’évanouit soudainement. Le leader bolchevique est présenté comme une brute insensible, un esprit borné et un dictateur
En réalité, Orlando Figes se trompe d’argument. Voulant démolir le mythe de Lénine, il reprend les vieilles techniques de l’historiographie libérale (et en cela, son livre n’apporte plus rien de novateur).
Certes, tout au long du tome 2, on voit les bolcheviques complètement dépassés par le mouvement qu’ils ont lancé, incapables de maîtriser la prolifération bureaucratique et de contrôler les élans désordonnés de foules fanatisées, qui mènent le pays à la catastrophe (famine et désorganisation économique), tels des savants fous prenant leur propre peuple comme cobaye. Mais d’une part, il considère qu’il s’agit la plupart du temps de préméditation ou de calcul, et non d’incompétence, et d’autre part, il n’accorde à cet aspect du pouvoir bolchevique qu’une part secondaire dans son analyse. De même, il passe trop vite sur les rouages (fort complexes) du système des soviets, du Comité central et des autres institutions qui se mettent en place. Au lieu de cela, il perd son temps à rabâcher la caricature traditionnelle du « bolchevique au couteau entre les dents ». Ainsi, en moins de 10 pages (p. 689 à 699), Lénine est-il qualifié de « lâche » (tout un paragraphe est consacré à ce thème), impitoyable, absolument insensible, profiteur, machiste, « médiocre orateur », complètement coupé des réalités, maniaque, puritain, brutal, « philistin », assoiffé de pouvoir, cynique, « conspirateur contre tout et tout le monde », intolérant, s’entourant « d’une poignée d’imbéciles qui ne discutaient pas sa volonté », mégalomane, frénétique, enragé (le sous-chapitre porte même le titre de « la rage de Lénine »), « vulgaire » et grossier. Il est accusé de s’être complu dans le culte qui fit de lui « le premier chef de parti moderne à acquérir le statut d’un dieu [comme] Staline, Mussolini, Hitler, et Mao Zedong ». Une accusation totalement infondée : le culte de Lénine ne s’est mis en place qu’à partir de la fin de l’année 1921, alors que la maladie l’empêchait de jouer un rôle politique, et en totale opposition avec sa propre volonté. Par contre, aucune des compétences de Lénine n’est mentionnée : pas plus sa capacité de synthèse, sa maîtrise de nombreuses langues, sa grande culture (il est au contraire présenté comme assez ignorant), ses apports théoriques décisifs ou ses fréquentes remises en question personnelles qui traduisaient un esprit moins dogmatique qu’on voudrait nous le faire croire.
On en vient à se demander comment un individu aussi médiocre a pu guider la prise du pouvoir en Russie. Même ses qualités sont retournées contre lui, comme sa frugalité ou sa capacité de travail : l’auteur sous-entend qu’à force de ne dormir que trois heures par nuit, Lénine aurait fini par perdre la raison.

Curieusement, à la fin du tome 2 (donc environ 800 pages plus loin), Orlando Figes revient en détail sur la mise en place du culte de la personnalité, et il montre, cette fois, qu’effectivement tout cela se fit contre la volonté de Lénine, qui vécut toujours dans la plus grande simplicité, à la limite de l’austérité et de l’anonymat. Son livre est truffé de contradictions internes de cet acabit.
En voici deux exemples parmi d’autres : dans le chapitre sur la Première Guerre mondiale, l’auteur montre que « la tare accablante du régime [tsariste] fut sa totale incapacité à mobiliser le patriotisme de ses paysans soldats, qui pour la plupart ne se sentaient guère d’obligation de combattre pour la Russie au-delà de leur région natale […] ». Dans le chapitre sur la Guerre civile, inversement, on apprend que les Bolcheviques l’ont emporté, entre autre, car ils ont bien su exploiter le nationalisme naturel des masses paysannes contre les armées blanches soutenues par les puissances étrangères.
A un autre moment, l’auteur écrit (p. 883) que « l’influence de Lénine sur le reste du parti était si prégnante qu’il eut gain de cause » et, à la page suivante, que « pour s’opposer de front au grand dictateur […] il fallait un certain courage ». Or, au chapitre suivant, Lénine éprouve les pires difficultés à imposer son idée de paix immédiate avec l’Allemagne. Sa position est longtemps minoritaire et c’est seulement après que ses adversaires au sein du parti aient constaté qu’ils se trompaient qu’ils finissent par se rallier à Lénine à contrecoeur.

L’autre grand défaut du livre réside dans sa mauvaise foi.
Par exemple, il n’hésite pas à tordre la chronologie des faits pour en changer la signification : l’exemple le plus flagrant porte sur la période du Gouvernement provisoire. Durant une quinzaine de pages (p. 751 et suivantes), l’auteur évoque les violences du début de juillet 1917, qui faillirent aboutir au renversement du Gouvernement provisoire. Le récit évoque la violence, l’anarchie, la sauvagerie des émeutiers, et il donne une image assez convaincante d’une révolution jusque là relativement pacifique, qui commence à dégénérer. De là, l’auteur enchaîne sur la montée de la contre-révolution, évoquant le retournement de la bourgeoisie libérale et la reprise en main de l’armée et du pouvoir politique par les forces de droite. A la lecture de ce passage, on a nettement le sentiment que c’est la violence populaire (systématiquement attribuée à la propagande bolchevique) qui a été la cause de la réaction. Or, cette réaction s’est mise en place au cours du moi de mai 1917 (Orlando Figes lui-même le précise en passant), soit deux mois avant les émeutes dont il a parlé plus haut. Il y a donc une inversion de la causalité qui semble tout à fait intentionnelle. C’est en réalité la tentative des forces de droite d’éliminer les socialistes (pas seulement les bolcheviques, d’ailleurs) qui a radicalisé les forces populaires. Pas l’inverse.
Lorsque les bolcheviques font arrêter les chefs des Socialistes révolutionnaires pour avoir planifié des attentats anti-bolcheviks, cela prouve, pour l’auteur, que se sont d’horribles tyrans. Pourtant, on apprend quelques pages plus loin (p. 1150) que les SR arrêtés « écopèrent de peines extrêmement clémentes et, en vérité, furent par la suite amnistiés ». Par contre, lorsque les Bolcheviques laissent les SR « occuper 7 sièges sur 20 au collège de la Tcheka » (dont le poste de directeur adjoint), cela « s’explique par une négligence des Bolcheviks » (page 1149) et non par une volonté de pluralité.
Lorsque Lénine se bat (jusqu’à son dernier souffle de vie) pour l’autonomie des minorités non russes (Ukrainiens, Arméniens, Géorgiens, etc.), ce n’est bien sûr que pur calcul de sa part : « Lénine était assurément cynique sur l’idée d’une vague confédération » (p. 1270). La preuve ? On l’attend toujours.
Enfin, parmi les passages les plus caricaturaux du livre, on peut mentionner l’utilisation de récits légendaires tirés des mémoires des adversaires des bolcheviques. A chaque fois, bien sûr, M. Figes prend soin de préciser (en note) qui est l’auteur de ces témoignages ; parfois, il précise même « suivant la légende », mais cela ne l’empêche pas de narrer dans le détail ladite légende. Exemple : celle de la rencontre entre Lénine et Pavlov, au cours de laquelle le chef bolchevique aurait affirmé, enthousiaste devant les travaux du savant : « L’Homme peut-être corrigé. Il est possible d’en faire ce que nous voulons. » (p. 1319) M. Figes conclut : « Vrai ou faux, l’anecdote illustre une vérité générale : l’objectif ultime du communisme était la transformation de la nature humaine ». A la ligne suivante, l’auteur va même jusqu’à en déduire la similarité de nature entre le communisme et le nazisme. C’est déduire beaucoup d’un récit totalement légendaire rapporté par un militant SR (Boris Sokolov) qui n’a de toute façon jamais assisté à cette soi-disant rencontre.

Enfin, dernier défaut important, l’auteur manifeste une grande condescendance à l’égard du peuple russe, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que le sous-titre du livre est : « La tragédie d’un peuple ». Qu’il s’agisse des bolcheviques ou des paysans, ils sont unanimement décrits comme des brutes mal dégrossies, violentes, égoïstes et ignares. A tel point que l’auteur reconnaît dans sa conclusion que toute forme de modernisation (même démocratique) du pays ne pouvait qu’échouer face à une telle arriération ou bien qu’elle aurait nécessité des décennies.
Les ouvriers sont tantôt montrés comme des brutes manipulées par les Bolcheviques et n’ayant qu’une compréhension totalement superficielle des machinations politiques, tantôt comme une force consciente et agissante qui n’entend pas laisser les bourgeois tirer les marrons du feu de la Révolution de février. Par exemple, l’auteur écrit, page 814, « Le sentiment dominant [parmi les ouvriers] était un sentiment de colère et de frustration parce que rien de concret n’avait été obtenu, ni paix, ni pain, ni terre, six mois après la révolution de Février, et que sauf rupture décisive avec la bourgeoisie au sein de la coalition, il fallait s’attendre à un nouvel hiver de stagnation. » On ne saurait mieux résumer la situation. Mais pour ces trois lignes de lucidité, l’auteur nous noie sous dix pages de descriptions fiévreuses des exactions commises par les mêmes ouvriers lorsque, manifestant en juillet, ils découvrent que la douma est entièrement contrôlée par les bourgeois et que le soviet est paralysé par l’indécision. On a l’impression que l’auteur comprend les motivations des ouvriers mais qu’il est révulsé par la violence de leur réaction. Il préférerait que les ouvriers manifestent pacifiquement en attendant que les propriétaires et les patrons leur concèdent quelques miettes. En somme, comme disait Robespierre, il aurait voulu « une Révolution sans révolution ». D’ailleurs, on trouve page 1115 une remarque très éclairante sur la mentalité de l’auteur : il présente comme une preuve de l’extrémisme des bolcheviques le fait qu’ils « ne voulaient pas simplement réguler le marché […mais qu’ils] voulaient l’abolir ». M. Figes semble découvrir (avec effroi) que les bolcheviques étaient des communistes !
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La Révolution russe (Tome 1): 1891-1924 : la tragédie d'un peuple
La Révolution russe (Tome 1): 1891-1924 : la tragédie d'un peuple
par Orlando Figes
Edition : Broché
Prix : EUR 13,40

7 internautes sur 8 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Novateur sur la forme; conformiste sur le fond, 13 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Révolution russe (Tome 1): 1891-1924 : la tragédie d'un peuple (Broché)
Le monumental ouvrage d’Orlando Figes (plus de 1500 pages) a bénéficié en France d’une intense promotion et été présenté comme une approche novatrice du sujet. En réalité, le caractère novateur réside essentiellement dans ses aspects formels ; sur le fond, le livre reste très conformiste.

En ce qui concerne les innovations, on peut en déceler principalement deux :
D’abord, Orlando Figes a fait le choix d’étudier la Révolution russe selon un découpage chronologique assez pertinent, qui fait remonter ses prémisses aux années 1880, années qui correspondent à l’abandon des tentatives réformatrices du pouvoir tsariste et au retour en force, avec Alexandre III, d’une politique autocratique.
Les huit premiers chapitres sont ainsi consacrés aux causes profondes de cette révolution ainsi qu’à la mise en place du gouvernement provisoire à partir de la Révolution de février.
Le contexte politique, économique et social est exposé de manière très claire quoique parfois à la limite du simplisme. Le récit est vivant. C’est d’ailleurs là que réside l’autre grande innovation, qui consiste à s’appuyer sur une galerie de personnages qui ont laissé des mémoires et qui sont représentatifs des différentes catégories de la population impliqués dans les événements de l’époque, un paysan, un général, un ouvrier, etc. Les passages sur l’incompétence du tsar, sur l’organisation de la vie paysanne ou sur le déroulement catastrophique de la Première Guerre mondiale sont remarquables et très éclairants.
L’auteur a en outre le mérite d’évoquer les grands débats historiographiques. Bien que faisant preuve d’une certaine suffisance dans la présentation de ses propres interprétations, il emporte cependant assez souvent la conviction du lecteur.

Malheureusement, les choses se gâtent sérieusement à partir de la page 680, où il aborde le rôle de Lénine. Toute la subtilité des pages précédentes s’évanouit soudainement. Le leader bolchevique est présenté comme une brute insensible, un esprit borné et un dictateur
En réalité, Orlando Figes se trompe d’argument. Voulant démolir le mythe de Lénine, il reprend les vieilles techniques de l’historiographie libérale (et en cela, son livre n’apporte plus rien de novateur).
Certes, tout au long du tome 2, on voit les bolcheviques complètement dépassés par le mouvement qu’ils ont lancé, incapables de maîtriser la prolifération bureaucratique et de contrôler les élans désordonnés de foules fanatisées, qui mènent le pays à la catastrophe (famine et désorganisation économique), tels des savants fous prenant leur propre peuple comme cobaye. Mais d’une part, il considère qu’il s’agit la plupart du temps de préméditation ou de calcul, et non d’incompétence, et d’autre part, il n’accorde à cet aspect du pouvoir bolchevique qu’une part secondaire dans son analyse. De même, il passe trop vite sur les rouages (fort complexes) du système des soviets, du Comité central et des autres institutions qui se mettent en place. Au lieu de cela, il perd son temps à rabâcher la caricature traditionnelle du « bolchevique au couteau entre les dents ». Ainsi, en moins de 10 pages (p. 689 à 699), Lénine est-il qualifié de « lâche » (tout un paragraphe est consacré à ce thème), impitoyable, absolument insensible, profiteur, machiste, « médiocre orateur », complètement coupé des réalités, maniaque, puritain, brutal, « philistin », assoiffé de pouvoir, cynique, « conspirateur contre tout et tout le monde », intolérant, s’entourant « d’une poignée d’imbéciles qui ne discutaient pas sa volonté », mégalomane, frénétique, enragé (le sous-chapitre porte même le titre de « la rage de Lénine »), « vulgaire » et grossier. Il est accusé de s’être complu dans le culte qui fit de lui « le premier chef de parti moderne à acquérir le statut d’un dieu [comme] Staline, Mussolini, Hitler, et Mao Zedong ». Une accusation totalement infondée : le culte de Lénine ne s’est mis en place qu’à partir de la fin de l’année 1921, alors que la maladie l’empêchait de jouer un rôle politique, et en totale opposition avec sa propre volonté. Par contre, aucune des compétences de Lénine n’est mentionnée : pas plus sa capacité de synthèse, sa maîtrise de nombreuses langues, sa grande culture (il est au contraire présenté comme assez ignorant), ses apports théoriques décisifs ou ses fréquentes remises en question personnelles qui traduisaient un esprit moins dogmatique qu’on voudrait nous le faire croire.
On en vient à se demander comment un individu aussi médiocre a pu guider la prise du pouvoir en Russie. Même ses qualités sont retournées contre lui, comme sa frugalité ou sa capacité de travail : l’auteur sous-entend qu’à force de ne dormir que trois heures par nuit, Lénine aurait fini par perdre la raison.

Curieusement, à la fin du tome 2 (donc environ 800 pages plus loin), Orlando Figes revient en détail sur la mise en place du culte de la personnalité, et il montre, cette fois, qu’effectivement tout cela se fit contre la volonté de Lénine, qui vécut toujours dans la plus grande simplicité, à la limite de l’austérité et de l’anonymat. Son livre est truffé de contradictions internes de cet acabit.
En voici deux exemples parmi d’autres : dans le chapitre sur la Première Guerre mondiale, l’auteur montre que « la tare accablante du régime [tsariste] fut sa totale incapacité à mobiliser le patriotisme de ses paysans soldats, qui pour la plupart ne se sentaient guère d’obligation de combattre pour la Russie au-delà de leur région natale […] ». Dans le chapitre sur la Guerre civile, inversement, on apprend que les Bolcheviques l’ont emporté, entre autre, car ils ont bien su exploiter le nationalisme naturel des masses paysannes contre les armées blanches soutenues par les puissances étrangères.
A un autre moment, l’auteur écrit (p. 883) que « l’influence de Lénine sur le reste du parti était si prégnante qu’il eut gain de cause » et, à la page suivante, que « pour s’opposer de front au grand dictateur […] il fallait un certain courage ». Or, au chapitre suivant, Lénine éprouve les pires difficultés à imposer son idée de paix immédiate avec l’Allemagne. Sa position est longtemps minoritaire et c’est seulement après que ses adversaires au sein du parti aient constaté qu’ils se trompaient qu’ils finissent par se rallier à Lénine à contrecoeur.

L’autre grand défaut du livre réside dans sa mauvaise foi.
Par exemple, il n’hésite pas à tordre la chronologie des faits pour en changer la signification : l’exemple le plus flagrant porte sur la période du Gouvernement provisoire. Durant une quinzaine de pages (p. 751 et suivantes), l’auteur évoque les violences du début de juillet 1917, qui faillirent aboutir au renversement du Gouvernement provisoire. Le récit évoque la violence, l’anarchie, la sauvagerie des émeutiers, et il donne une image assez convaincante d’une révolution jusque là relativement pacifique, qui commence à dégénérer. De là, l’auteur enchaîne sur la montée de la contre-révolution, évoquant le retournement de la bourgeoisie libérale et la reprise en main de l’armée et du pouvoir politique par les forces de droite. A la lecture de ce passage, on a nettement le sentiment que c’est la violence populaire (systématiquement attribuée à la propagande bolchevique) qui a été la cause de la réaction. Or, cette réaction s’est mise en place au cours du moi de mai 1917 (Orlando Figes lui-même le précise en passant), soit deux mois avant les émeutes dont il a parlé plus haut. Il y a donc une inversion de la causalité qui semble tout à fait intentionnelle. C’est en réalité la tentative des forces de droite d’éliminer les socialistes (pas seulement les bolcheviques, d’ailleurs) qui a radicalisé les forces populaires. Pas l’inverse.
Lorsque les bolcheviques font arrêter les chefs des Socialistes révolutionnaires pour avoir planifié des attentats anti-bolcheviks, cela prouve, pour l’auteur, que se sont d’horribles tyrans. Pourtant, on apprend quelques pages plus loin (p. 1150) que les SR arrêtés « écopèrent de peines extrêmement clémentes et, en vérité, furent par la suite amnistiés ». Par contre, lorsque les Bolcheviques laissent les SR « occuper 7 sièges sur 20 au collège de la Tcheka » (dont le poste de directeur adjoint), cela « s’explique par une négligence des Bolcheviks » (page 1149) et non par une volonté de pluralité.
Lorsque Lénine se bat (jusqu’à son dernier souffle de vie) pour l’autonomie des minorités non russes (Ukrainiens, Arméniens, Géorgiens, etc.), ce n’est bien sûr que pur calcul de sa part : « Lénine était assurément cynique sur l’idée d’une vague confédération » (p. 1270). La preuve ? On l’attend toujours.
Enfin, parmi les passages les plus caricaturaux du livre, on peut mentionner l’utilisation de récits légendaires tirés des mémoires des adversaires des bolcheviques. A chaque fois, bien sûr, M. Figes prend soin de préciser (en note) qui est l’auteur de ces témoignages ; parfois, il précise même « suivant la légende », mais cela ne l’empêche pas de narrer dans le détail ladite légende. Exemple : celle de la rencontre entre Lénine et Pavlov, au cours de laquelle le chef bolchevique aurait affirmé, enthousiaste devant les travaux du savant : « L’Homme peut-être corrigé. Il est possible d’en faire ce que nous voulons. » (p. 1319) M. Figes conclut : « Vrai ou faux, l’anecdote illustre une vérité générale : l’objectif ultime du communisme était la transformation de la nature humaine ». A la ligne suivante, l’auteur va même jusqu’à en déduire la similarité de nature entre le communisme et le nazisme. C’est déduire beaucoup d’un récit totalement légendaire rapporté par un militant SR (Boris Sokolov) qui n’a de toute façon jamais assisté à cette soi-disant rencontre.

Enfin, dernier défaut important, l’auteur manifeste une grande condescendance à l’égard du peuple russe, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que le sous-titre du livre est : « La tragédie d’un peuple ». Qu’il s’agisse des bolcheviques ou des paysans, ils sont unanimement décrits comme des brutes mal dégrossies, violentes, égoïstes et ignares. A tel point que l’auteur reconnaît dans sa conclusion que toute forme de modernisation (même démocratique) du pays ne pouvait qu’échouer face à une telle arriération ou bien qu’elle aurait nécessité des décennies.
Les ouvriers sont tantôt montrés comme des brutes manipulées par les Bolcheviques et n’ayant qu’une compréhension totalement superficielle des machinations politiques, tantôt comme une force consciente et agissante qui n’entend pas laisser les bourgeois tirer les marrons du feu de la Révolution de février. Par exemple, l’auteur écrit, page 814, « Le sentiment dominant [parmi les ouvriers] était un sentiment de colère et de frustration parce que rien de concret n’avait été obtenu, ni paix, ni pain, ni terre, six mois après la révolution de Février, et que sauf rupture décisive avec la bourgeoisie au sein de la coalition, il fallait s’attendre à un nouvel hiver de stagnation. » On ne saurait mieux résumer la situation. Mais pour ces trois lignes de lucidité, l’auteur nous noie sous dix pages de descriptions fiévreuses des exactions commises par les mêmes ouvriers lorsque, manifestant en juillet, ils découvrent que la douma est entièrement contrôlée par les bourgeois et que le soviet est paralysé par l’indécision. On a l’impression que l’auteur comprend les motivations des ouvriers mais qu’il est révulsé par la violence de leur réaction. Il préférerait que les ouvriers manifestent pacifiquement en attendant que les propriétaires et les patrons leur concèdent quelques miettes. En somme, comme disait Robespierre, il aurait voulu « une Révolution sans révolution ». D’ailleurs, on trouve page 1115 une remarque très éclairante sur la mentalité de l’auteur : il présente comme une preuve de l’extrémisme des bolcheviques le fait qu’ils « ne voulaient pas simplement réguler le marché […mais qu’ils] voulaient l’abolir ». M. Figes semble découvrir (avec effroi) que les bolcheviques étaient des communistes !
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : May 23, 2014 7:39 AM MEST


Pourquoi les banlieues sont de droite
Pourquoi les banlieues sont de droite
par Camille Bedin
Edition : Broché
Prix : EUR 19,50

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
2.0 étoiles sur 5 Constat intéressant pour conclusions simplistes, 23 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pourquoi les banlieues sont de droite (Broché)
Le constat opéré par l'auteur est souvent pertinent : les jeunes sont beaucoup plus attirés par les valeurs de droite que par celles de la gauche. On peut le voir notamment au travers des tendances suivantes :
- La fascination de nombreux jeunes de banlieues pour l'argent et les signes ostentatoires de richesse ("Benz Benz Benz", Rolex, Vuitton et Lacoste).
- Leur rapport à la famille, à la religion et aux traditions, marqué par un conservatisme fort.
- Leur façon de voir le monde comme une jungle dans laquelle il faut écraser l'autre avant que l'autre ne nous écrase.
Toutes ces valeurs sont indéniablement celle de la droite la plus dure.
J'ajouterai des observations personnelles résultant de ma propre expérience d'enseignant en Education civique dans des quartiers difficiles : une écrasante majorité des jeunes de 14 à 18 ans nourrissent une véritable obsession antifiscale ; ils sont ultra individualistes, même entre camarades de longue date, et très critiques à l'égard de toute forme d'action collective ; par exemple, l'idée qu'une taxation des héritages vise à limiter la transmission héréditaire des inégalité leur est absolument insupportable ; de même que les cotisations sociales ou la redistributivité.
Ces tendances de la jeunesse sont en permanence encouragée par les exemples qu'ils voient dans les médias ou que donnent de nombreux hommes politiques ou stars du sport et du show business.
Là où je ne peux suivre le propos de l'auteur, c'est quand elle prétend que ces traits constituent une chance pour la jeunesse des banlieues.
A mon avis, les plus futés d'entre ces jeunes marcheront sur les traces de Bernard Tapie (lui-même grandi dans le 93); les plus violents deviendront des Pablo Escobar. La plupart n'auront été que les "idiots-utiles" du capitalisme, exploités par les marques (qu'ils arborent fièrement sur leurs vêtements) et souvent réduits à une précarité dont ils ont intégré l'inéluctabilité dés l'enfance : ils sont la matrice du sous-prolétariat du 21ème siècle.
Au final ce livre très utopiste, à mon avis, et qui trahit une méconnaissance de ce que sont réellement les banlieues, est surtout intéressant à lire pour les gens de gauche (j'entends la gauche social-démocrate), qui y perdront quelques illusions.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Aug 28, 2013 1:44 PM MEST


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