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Florestan

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L'enfant d'octobre
L'enfant d'octobre
par Philippe Besson
Edition : Broché
Prix : EUR 15,20

1.0 étoiles sur 5 Pas sérieux, 26 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'enfant d'octobre (Broché)
Pourquoi Philippe Besson a-t-il ressenti le besoin de revisiter cette affaire? Les élucubrations de Marguerite Duras n'avaient pas suffi? Parce qu'on est un peu dans le même registre ici: un écrivain prétend nous apprendre quelque chose sur des faits qu'il déforme, des faits horribles qui exigeraient la plus grande rigueur et le plus grand doigté. Exemple: le non-lieu de Christine Villemin n'a pas été prononcé pour "manque de charges" comme croit le savoir l'auteur, mais pour "absence totale de charges". Et ça change tout. Besson joue à ne pas trancher. A-t-elle tué son enfant? C'est peut-être elle, après tout... Il y a ces quelques pages odieuses, qui m'ont révulsé, où il explique quel pourrait être le mobile. Et des tas d'autres où il laisse traîner le doute sur la possibilité matérielle d'avoir commis le crime.

Peut-être Philippe Besson a-t-il loupé un épisode, mais ceux qui ont bien suivi l'affaire le savent: non, Christine Villemin ne peut pas avoir tué Grégory, elle n'en avait pas le temps, et l'instruction l'a démontré avec un luxe de moyens rarement déployé! Le reste n'est que calomnies. Et qu'on se le dise aussi, Besson a réussi l'exploit d'être condamné pour diffamation.

Il ne faut pas lire ce livre qui n'est pas sérieux. On ne raconte pas l'affaire Grégory, extraordinairement complexe, en si peu de pages. Je passe aussi l'accumulation de clichés pour décrire la vie de la classe ouvrière en région périphérique, qui rendent le "roman" (heum... si on ose l'appeler ainsi...) difficilement supportable quand on a un minimum d'esprit critique et d'empathie. Quant aux extraits en italique censés faire parler Christine Villemin, le procédé dénonce lui-même sa propre vanité quand l'intéressée non seulement a écrit un livre sur le même sujet, mais en plus saisit la Justice pour se faire indemniser au vu des inepties qu'on lui prête. Il n'y a donc ici vraiment rien à sauver, sauf peut-être les quelques moments où cette histoire est racontée, mais manque de bol! ç'a déjà été fait, et avec quel brio, longtemps auparavant, par une journaliste appelée Laurence Lacour.

Pour moi, c'est simple, on tient là l'une des œuvres les plus inutiles, voire les plus nuisibles, de la littérature française au XXIe siècle. Rien qu'à la lire, on a honte. Rendons grâce au tribunal de grande instance de Paris de l'avoir gravé dans le marbre de la jurisprudence.


L'Empreinte du dieu
L'Empreinte du dieu
par Maxence VAN DER MEERSCH
Edition : Broché
Prix : EUR 12,00

4.0 étoiles sur 5 Hymne à la vieille Flandre, 25 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'Empreinte du dieu (Broché)
Curieux de lire sur la quatrième de couverture qu'après avoir été couronné du Goncourt, Van der Meersch ait pu être qualifié de "nouveau Zola". Ce n'est pas un roman naturaliste, comme pouvait l'être un peu Quand les sirènes se taisent (roman beaucoup moins bien écrit à mon goût). Ici l'auteur puise dans la glaise d'une Flandre mythifiée, celle de ses aïeux, rude, traditionnaliste et paysanne, pour raconter une histoire aux accents catholiques. C'est à la fois d'une réalité crue et d'une morale chaste: face au malheur du monde, incarné par un mari violent, et aux tentations de la chair, qui engendreront d'autres malheurs à leur tour, Van der Meersch déborde de charité chrétienne. Il faut dépasser cette empreinte de Dieu pour apprécier les tableaux qu'offre le roman, comme le combat de coqs, la lutte entre douaniers et contrebandiers, ou les paysages des campagnes arriérées en Flandre-Occidentale, de la vieille ville et du port d'Anvers, et des côtes désolées de la Zélande... Du Verhaeren en prose, avec quelques décennies de retard. Alors sans doute faut-il le lire comme un roman du XIXe.


La Place de l'étoile
La Place de l'étoile
par Patrick Modiano
Edition : Poche
Prix : EUR 6,40

5.0 étoiles sur 5 Attaque en règle, 9 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Place de l'étoile (Poche)
On n'a pas trop le choix avec ce livre: soit on considère que c'est le pire des Modiano, soit on est ébloui. Le tout jeune futur prix Nobel commence sa carrière à mon sens par un sublime coup d'éclat. Ayant rejeté le projet qu'on formait pour lui d'une khâgne, il crache sur toute une tradition littéraire française, celle de la rue d'Ulm en gros, via un protagoniste qui ne recule devant aucune outrance, aucune contradiction, aucune acrobatie intellectuelle et stylistique. De bout en bout le lecteur est pris à partie, dans une explosion de mauvaise foi qui, déjà, explore l'un des grands thèmes de l'œuvre à suivre: la mauvaise conscience de la France. Et dire que Gallimard en a voulu! C'est aussi ça la France.

On rit jaune, donc, face aux aventures de ce Schlemilovitch, qu'il serait vain de résumer. Ce juif antisémite enchaîne les extravagances, sans qu'on discerne toujours ses motivations (ce qui ne constitue que le premier mystère d'une série de romans connus pour en renfermer des dizaines d'autres). On s'en lasserait presque tellement il se rend détestable.

Mais Modiano a eu l'intelligence de n'écrire ce bouquin-là qu'une fois. S'il avait poursuivi dans cette veine sardonique, il n'aurait pas eu ce succès-là. Le roman lui-même serait peut-être tombé dans l'oubli, au rayon des curiosités folkloriques de 68. Et c'eût été une perte pour l'autodérision, alors que la littérature française se prend au sérieux, bien souvent.


Les derniers jours de Stefan Zweig
Les derniers jours de Stefan Zweig
par Laurent Seksik
Edition : Poche
Prix : EUR 6,10

1.0 étoiles sur 5 Kitsch et pathétique, 8 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les derniers jours de Stefan Zweig (Poche)
Quelle mouche a piqué Laurent Seksik de s'attaquer à ce sujet à propos duquel, manifestement, il n'a rien d'intéressant à dire? J'ai refermé ce livre avec l'impression d'avoir assisté à la faillite prévisible d'un auteur qui a tenu à gravir une montagne sans équipement ni savoir-faire. Il ne parle ni allemand (sinon il ne mettrait pas d'umlaut à Juden et saurait que lieder est un pluriel) ni portugais ("muilto"?!), et maltraite même l'anglais au passage ("ennemy"). Il ne sait pas grand-chose de l'emploi du temps des derniers mois de Zweig. Et il n'a pas l'air d'avoir très envie de nous dépeindre le Pétropolis des années 40.

Alors il doit broder... D'où plusieurs techniques plus ou moins kitsch. La première, naturellement: le flash-back. Classique, mais pas toujours bien amené ici. Et puis on n'est pas venu pour lire ça! Dans le même ordre d'idées Seksik cherche à restituer les conciliabules de l'écrivain avec lui-même. On est pris d'un doute constant: pour un esprit aussi brillant que Zweig, c'est un peu plat. Des variations répétitives sur la haine de soi, la haine de cette guerre et la pitié pojr les Juifs et les intellectuels. Ensuite, plus curieux, les monologues d'autres personnages. Celui du chauffeur de taxi est... consternant. Ceux de Lotte lassent rapidement. De quel droit en fait-il une telle midinette?

Enfin il y a quelques scènes recréées qui donnent sa consistance au récit. Quelle est leur degré de véracité? Seksik a une telle tendance à verser dans le cliché qu'on soupçonne une très grosse part d'imagination. Il faut en souffrir les boursouflures pour espérer apprendre quelque chose dont, au bout du compte, on n'est jamais sûr. Je retiendrai l'ouverture de cette malle de livres au début, racontée avec un pathétique qui fait grincer des dents: l'écrivain juif exilé, spolié de sa bibliothèque sauf quelques volumes, vide ladite malle et, incapable de se résigner à ce qu'elle en contienne si peu, râcle le fond. C'est une belle métaphore qui annonce toute la suite: peu de matière (et comment s'en étonner avec une bibliographie exclusivement en français?) laborieusement exploitée.

Fans de Zweig, passez votre chemin.


J'existe à peine
J'existe à peine
par Michel Quint
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

3.0 étoiles sur 5 Bavard..., 19 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : J'existe à peine (Broché)
Dur, dur, de se passionner pour le récit de ce forain qui revient sur les lieux de son enfance, à Wattrelos. Le thème est habituel chez Michel Quint. Le traitement ici est plutôt lourd, avec un langage qui m'a fatigué: des phrases longues entrecoupées de virgules, un peu d'argot, des expressions populaires qui encombrent le propos. Exemple (p. 161):

"Ils parlent, tous les quatre, Léonore et Marion ne sortent pas les griffes, elles m'évitent, c'est bien le moins. Il est question de Jacky, Gaspard, il faut qu'elles s'y mettent, à la préparation du cocktail de mariage. Clairement, elles n'osent pas revenir sur notre happening terrifiant, entretiennent une conversation d'ameublement. Qu'est-ce qu'elles attendent pour me faire honte, me renvoyer à mon sordide de saltimbanque sans foi? Francis cause mécanique, Ami 6, kilométrage. Marie fait maîtresse de maison, caquette comme si elle ne m'avait pas rendu responsable du dérapage inexcusable de ce soir".

On peut reconnaître à l'auteur une capacité remarquable à changer de style en fonction des romans. Il entre dans la peau de ses narrateurs avec une crédibilité remarquable. Mais au fil des pages le bavardage d'Alexandre Sénéchal paraît long. L'intrigue, exagérément étirée. Je suis parvenu à la fin avec un sentiment de lassitude qui m'a empêché de m'émouvoir pleinement. Car l'épilogue vaut la peine! Si on commence à lire 'J'existe à peine' il faut le finir. Mais faut-il le commencer?


Bienvenue à Hénin-Beaumont
Bienvenue à Hénin-Beaumont
par Haydée SABERAN
Edition : Broché
Prix : EUR 15,00

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Un roman politique spectaculaire, 17 août 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bienvenue à Hénin-Beaumont (Broché)
Juin 1995: un militant FN de 22 ans, qui a réussi à monter une liste dans une ville socialiste où son parti est faiblement implanté, récolte 12-13% des voix. Mars 2014: ce même militant, Steeve Briois, devenu conseiller régional et cadre national du FN, crée la sensation en étant élu maire dès le premier tour. Que s'est-il passé entre-temps? "Bienvenue à Hénin-Beaumont" raconte le roman politique spectaculaire de ce qui est autant la victoire d'un homme qui a su se poser en unique opposant qu'une défaite honteuse d'une gauche naguère hégémonique. Le sous-titre ne mentionne que le FN. Il pourrait aussi évoquer la déliquescence des partis de gouvernement, la droite qui a démissionné, quasi disparu, et la gauche surtout, qui s'est fourvoyée à cause de l'aventure tragi-comique d'un élu dont sa gestion municipale a fait un délinquant condamné à de la prison ferme (eh oui, il faut le faire).

Haydée Sabéran, journaliste de Libération à Lille, raconte sobrement cette vie politique locale terriblement agitée. Elle se base sur ses propres reportages, sur les archives de la presse locale et sur le travail d'un autre journaliste, Édouard Mills-Affif. On est passionné par ce récit.

Elle laisse par ailleurs longuement parler une multitude d'électeurs héninois. Quelles que soient leurs sympathies politiques, tous font part d'un certain sentiment de délaissement, de dégradation (de la situation économique, du lien social, des services publics, du prestige de la ville) et d'impuissance. On peut être moins convaincu par l'intérêt de ces divers témoignages. Manquent en revanche ceux des grands acteurs de cette histoire: Steeve Briois lui-même, dont on apprend les méthodes, mais moins les opinions, Marine Le Pen qui fut conseillère municipale, et dont on aurait aimé entendre ce qui l'a attirée dans une ville pareille, Yves Darchicourt, fils et frère de maire socialiste, qui d'après Dalongeville laissa à Briois la tête de la liste FN de 1995, Gérard Dalongeville lui-même, pourtant pas avare de déclarations tonitruantes ailleurs, Marie-Noëlle Lienemann, responsable socialiste nationale parachutée pour sauver ce qui pouvait l'être et partie sur un échec, Albert Facon, le député de cette circonscription, les dirigeants successifs de la Fédération socialiste du Pas-de-Calais, qui ont leur part de responsabilité, et enfin le mystérieux Eugène Binaisse, le maire en place au moment de la parution de l'ouvrage. Dommage!


L'Amant
L'Amant
par Marguerite Duras
Edition : Broché
Prix : EUR 12,00

2.0 étoiles sur 5 L'œuvre d'une vieille dame, 23 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'Amant (Broché)
'L'Amant' ne se présente plus depuis qu'il a remporté le Goncourt, couronnant sur le tard auprès du grand public un écrivain qui passait pour plutôt difficile à lire. On peut éprouver une immense surprise pourtant au moment de s'y plonger. À savoir attendre une histoire d'amour lumineuse, et découvrir l'œuvre quelque peu obscure d'une vieille dame qui a ressassé un même souvenir pendant un demi-siècle et le livre dans un désordre certain. Disant tantôt je, tantôt elle. Y mêlant d'autres souvenirs, d'autres questionnements qui n'ont rien à voir. S'y reprenant à deux fois pour formuler une idée simple. Sautant d'une époque à une autre sans prévenir ni faire comprendre pourquoi. Introduisant des personnages mal définis qui disparaissent tout aussi vite, sans aucun rapport avec le fameux amant et l'intrigue que le lecteur normalement constitué souhaite se faire raconter. Usant de formules éculées (ainsi ce fameux: «Que je vous dise encore», auquel on a envie de rétorquer: «Mais Marguerite, vous venez à peine de commencer, et nous n'avons pas gardé les vaches ensemble»).

On peut voir dans cette complexité la part de mystère du roman, le mythe d'une histoire à jamais insaisissable. Ou une expérimentation littéraire sur la discontinuité de la mémoire. On peut aussi s'agacer et conclure, au terme de ce récit assez court, que la seule personne à l'avoir bien compris est finalement son auteur, laissant le narrataire loin derrière, perclus de doutes sur l'intérêt de nombreuses pages... sauf à considérer que dans un immense malentendu, auteur et narrataire ne font en fait qu'une! J'ai presque envie de me raccrocher à cette idée. Le style de Duras ici fait penser au ressac de l'océan, répétitif bien sûr, mais aussi charriant son lot de pollution. J'ai assisté à ses circonvolutions avec ennui et perplexité.

Il est très malaisé de ne pas aimer un livre considéré comme un classique, ou pire, de lui trouver des défauts rhédibitoires. Ce serait comme de visiter un monument connu dans le monde entier et de vouloir filer tout de suite, faute de comprendre ce qui a fait sa renommée et nous a amené là. Malheureusement 'L'Amant' n'a pour moi tenu ses promesses que lors de certains passages écrits dans une langue plus sobre que le ton de familiarité artificielle qui y prédomine. Mon avis semble archiminoritaire. Je resterai donc avec mes doutes.


L'oeil de la mouche
L'oeil de la mouche

4.0 étoiles sur 5 Syncrétique, 3 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'oeil de la mouche (Format Kindle)
«Ces pages feraient un bien mauvais roman» (page 214 de l'édition originale). Cette prétérition, aveu un peu précieux, était ou n'était pas dans le manuscrit original de 'L'Œil de la mouche', qu'André-Joseph Dubois, Belge de trente et quelques années, rédigea fin des années 70, début des années 80, et, s'il faut en croire la légende, passa près de ne pas publier. Toujours est-il qu'elle se retrouve dans le roman et achève de décontenancer un lecteur qui n'avait pas besoin de cela. Car «ces pages», sous forme de journal, sont l'œuvre d'un narrateur déséquilibré, «un homme en crise qui tente une espèce de bilan de sa vie qu'il estime complètement ratée» d'après Dubois. «Ratée», en l'occurrence, passerait presque pour un euphémisme: «nuisible» serait un qualificatif peut-être mieux adapté, au vu des événéments de la fin du récit.

Cet homme post-moderne a beaucoup lu. Il a même enseigné la littérature. Et on s'exaspère sinon se désespère à le voir ne pas parvenir à écrire sans déceler l'influence de ses maîtres littéraires dans tel ou tel passage. Syncrétique, le personnage principal est donc un mélange de Marcel (celui de Proust) sans carnet d'adresse, de Roquentin en bout de course, de Meursault sous anxiolytiques, de narrateur du Nouveau roman qui ne croirait pas à sa propre entreprise d'écriture et de transfuge de classe bourdieusien sociopathe. Parfois, seul le style peut sauver un livre quand son contenu est démoralisant. C'est le cas ici. La prose de Dubois, de facture classique, se rapproche de l'idéal d'une écriture blanche aussi plaisante qu'efficace, et sauve bon nombre de passages qui, mal écrits, nous feraient lâcher l'ouvrage.

Subsiste un autre malaise tout au long de ce journal. L'auteur vient de Belgique, et il a été publié initialement en France. Au fil des pages, pour peu qu'on connaisse les deux pays, on est incapable de dire dans lequel se situe l'action. Géologiquement parlant, certes, le bassin houiller, cadre du livre, se moque bien de la frontière artificiellement tracée par les hommes. Mais ce flou s'éternise, et on ne sait même pas s'il est volontaire. Cette indécision a un peu le même effet que celle du protagoniste entre maladie mentale et raison: elle déstabilise.

Ce point est gênant dans la mesure où l'un des thèmes centraux de 'L'Œil de la mouche' est la langue. Or la question linguistique se pose dans des termes extrêmement dissemblables en France et en Belgique; le français y a un statut différent. Une chose est sûre, le personnage (anonyme) le vénère. Il conte sa quête exaltée quoique utilitariste du beau langage face à ce qu'il appelle «le dialecte». Quel étrange mot pour désigner soit le picard, soit le wallon. D'un strict point de vue savant, et l'on voit que le narrateur accorde un crédit important à la science des mots, ils ne sont pas des dialectes, mais bel et bien des langues. Et d'un point de vue populaire, ils sont appelés des patois, terme semblant sans doute trop vulgaire pour sortir de la plume de notre professeur de lettres.

Ainsi dialecte prend-il une connotation péjorative, détail qui, parmi tant d'autres, illustre le sentiment de supériorité du narrateur. Celui-ci a tourné à l'aigreur à force de se heurter à une infériorité sociale objective. Dubois ressasse ce sentiment dans un texte qui, heureusement, n'est pas trop long. Le journal ne compte que trente-huit entrées, et il n'en faudrait pas beaucoup plus pour nous fatiguer de ce diariste fort doué pour le malheur, le dénigrement et le sabotage. Y compris littéraire. D'entrée, 'L'Œil de la mouche' a cette particularité étrange de se dénoncer lui-même comme aussi inutile que ledit insecte, puis de se tenir à ce projet kamikaze, dans une démonstration par l'absurde qui alimente une perplexité et une curiosité rivales. Même rebuté par le nombrilisme du narrateur, on saluera au moins l'audace de l'écrivain débutant. Si on arrive à savourer l'élégance qui affleure régulièrement dans «ces pages», on pourra apprécier le tour de force.

Il y a dans le succès de ce livre une part d'ironie consubstantielle à son contenu. Réédité en Belgique trente-deux ans après sa sortie, le roman ne cesse avec chaque lecteur qui l'ouvre d'entretenir un paradoxe rarement vu dans l'histoire littéraire: il ne devrait pas être ni plaire, donc il est et il plaît.


Noces de Charbon
Noces de Charbon
par Sophie Chauveau
Edition : Broché
Prix : EUR 20,00

4 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
1.0 étoiles sur 5 Gallimard lit-il les livres qu'il publie?, 26 juin 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Noces de Charbon (Broché)
Je pose la question avec tout le sérieux possible: dans quelle mesure Gallimard lit-il les livres qu'il publie? L'auteur a l'immense avantage d'avoir déjà quelques livres en rayon. Alors il semble avoir suffi ici qu'elle écrive un roman autobiographique, après quelques biographies romancées, pour qu'on l'édite les yeux fermés. J'en veux pour preuve les dernières lignes, où elle s'emmêle les pinceaux entre première et troisième personne pour parler du même protagoniste (elle-même, bien évidemment), donnant une impression désastreuse d'amateurisme.

Il faut du courage pour parvenir jusque-là. Ce qui précède est irritant: un style qui se veut léger, badin, mais qui tient plutôt du commérage que de la littérature; une syntaxe contestable; une litanie invraisemblable de bourdes historiques; une vision simpliste des milieux sociaux où se déroule l'intrigue.

Si Sophie Chauveau a couché là, aux alentours de la soixantaine, ce qu'elle croit savoir de son ascendance, n'importe quel lecteur un peu averti de l'histoire de France peut lui dire qu'elle se trompe sur des points très importants. Un exemple tout bête: il aurait été judicieux de consulter une carte du front de 14-18 pour constater que non, Anzin, près de Valenciennes, n'a pas échappé à l'occupation allemande, loin de là, contrairement à ce qu'elle veut faire croire à ses lecteurs (lectrices en grande majorité, j'imagine). Quand on voit l'un des personnages enchaîner les allers-retours entre Amiens et Anzin en pleine guerre des tranchées, l'erreur est si difficile à croire qu'on finit convaincu qu'elle est faite exprès. D'autres, involontaires, paraissent découler d'un manque criant d'effort de documentation. Cela pose des questions sur la valeur intrinsèque d'une romancière dont le filon jusque-là avait été la vie de personnages historiques.

Cette saga familiale autobiographique, puisque tel est le genre auquel nous avons affaire, tombe dans des travers si horribles que pour moi, elle relève de l'escroquerie. Sur la couverture, le chevalement est au pays de Galles, pas dans le Nord ou le Pas-de-Calais comme on pourrait s'y attendre. Pareil à l'intérieur: on espère lire un peu d'histoire du Nord et du Pas-de-Calais, et on tombe sur une adultération grossière. Dommage. On ne saurait même dire s'il y avait la matière pour faire beaucoup mieux, tant le travail est bâclé.

Une dernière remarque sur le style. Sophie Chauveau fait le choix de n'inclure qu'un minimum de dialogues et d'action. Elle déroule plus d'un demi-siècle de deux trajectoires familiales pour nous livrer une morale qui veut qu'une membre de la branche ouvrière finit plus riche que l'héritière de la branche possédante. Pourquoi pas, cela a dû se produire parfois. Malheureusement, pour faire cette démonstration, le récit prend une forme lassante: les années s'écoulent avec des descriptions vagues du devenir des uns et des autres, sans qu'on s'arrête sur des moments précis, décisifs. "Noces de charbon" manque de ces scènes bien campées, signifiantes, qui scandent les bons romans, et qui rendent leurs personnages vivants, en révélant leur être profond voire en changeant leur destinée. Pour le dire simplement, "Noces de charbon" manque de moments dramatiques.

On arriverait presque à se représenter l'embarras de l'éditeur qui reçoit un tel manuscrit. Le voilà contraint de faire comprendre à un auteur normalement confirmé qu'elle n'a aucune idée de la façon dont on bâtit au XXIe siècle une narration dynamique. Gallimard a renoncé à cette tâche pénible, et semble avoir publié tel quel. En tant que lecteur, je le déplore et me sens floué par cette maison prestigieuse.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : May 7, 2015 5:16 PM MEST


MINEUR DE FOND
MINEUR DE FOND
par AUGUSTIN VISEUX
Edition : Broché

4.0 étoiles sur 5 Lire Viseux au XXIe siècle, 11 mai 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : MINEUR DE FOND (Broché)
Le Lensois Augustin Viseux (1909-1999) s'était assuré une petite célébrité télévisuelle en publiant à point nommé, en 1991, dans les mois qui avaient suivi la fermeture du dernier puits de mine du Nord-Pas-de-Calais, une autobiographie censée retracer l'épopée de toute une profession au XXe siècle. L'éditeur souligne la légitimité d'un auteur qui est parti de la plus modeste des positions, galibot, avant de grimper les échelons un à un et finir ingénieur en chef.

Ce qu'on lui reconnaîtra sans peine, c'est sa compétence technique. Elle fait d'autant plus forte impression que d'une part l'exploitation charbonnière, enfouie sous terre, est une industrie au fonctionnement obscur pour le commun des lecteurs; et d'autre part, sans doute aidé par des notes et par le temps consacré à mûrir son ouvrage (une décennie), il s'appuie sur une mémoire excellente des grandes évolutions, des drames et des anecdotes rencontrés dans son travail au fil des ans. En revanche, on aurait tort de faire de lui l'archétype du mineur, malgré le titre du livre. Augustin Viseux lui-même tient régulièrement à se démarquer de ses pairs. Il souligne l'acharnement qu'il a mis à parler français dans un milieu où régnait une autre langue, le picard, qu'il emploie très fréquemment dans les dialogues cependant, à s'élever socialement par des diplômes acquis grâce à d'harassants cours du soir, et enfin à remettre en cause l'influence de la CGT et du communisme, néfaste à son goût. Une distinction suffit à elle seule à dire le destin d'exception de l'auteur: commandeur de la Légion d'honneur. Sans craindre d'intimider le lecteur, l'éditeur va jusqu'à reproduire le diplôme.

Quel sens y a-t-il à lire 'Mineur de fond' au XXIe siècle? L'intérêt historique est évident. On y trouve une fresque de la condition minière dans une région où tout ou presque était conçu par les mines (les compagnies, puis les Houillères nationalisées) et pour la mine, sur une durée où, l'auteur le relève lui-même, la mécanisation à marche forcée de l'extraction houillère fait songer à une nouvelle Révolution industrielle. Contrairement à celle du XIXe, cette (r)évolution est discrète dans les livres d'histoire. Pourtant, elle est frappante ici. Augustin Viseux peint un tableau convaincant du contraste entre la mine de son père, où la force physique de l'homme détermine le rendement, et celle où il finit sa carrière comme formateur, laquelle exige de l'ouvrier des connaissances techniques étendues. Avec une question qui le hante au crépuscule de sa vie: pourquoi tant de morts aussi jeunes? Pourquoi, alors qu'ont diminué les accidents, trop courants au début de sa carrière, la mine a-t-elle fait toutes ces victimes d'une atroce maladie, la silicose?

'Mineur de fond' est par ailleurs un document précieux d'histoire locale. L'évocation des aspects les plus noirs et cruels de la Première Guerre mondiale, de l'incroyable débâcle de 1940, des duretés de l'Occupation, avec son corollaire de lâcheté et d'héroïsme, et de l'ambiance électrique des grèves de 1947-1948, est prenante pour qui connaît la région de Lens. Augustin Viseux assume sa subjectivité dans la narration de tous ces événements. Fils d'un ouvrier socialiste réformiste, il épouse les vues du catholicisme social. En d'autres termes, centriste à l'échelle nationale, il est classé à droite dans une région où le balancier penche fortement à gauche. Il s'étend assez longuement sur les déboires que lui causera ce positionnement politique. De même il parle beaucoup de son style de commandement, où lui voit un dosage d'autorité, d'équité et de bienveillance, mais que l'on pourrait qualifier de paternaliste, et que certains de ses subordonnés trouveront carrément hautain.

L'ouvrage laisse cette impression de manquer de contradiction. Mineur était un métier qui laissait peu de place à un travail intellectuel gratuit après le travail industriel salarié. Et, pour des raisons évidentes évoquées plus haut, il offrait à ceux qui atteignaient la retraite très peu d'années à vivre. Sans vouloir faire du mineur un héros de l'avant-gardisme socialiste, on se prend à rêver d'une confrontation avec les écrits d'un témoin qui aurait été ouvrier toute sa vie, favorable au syndicalisme, et beaucoup plus critique des manquements de l'État-patron. Un tel livre, aussi remarquable par sa précision et son style, a peut-être existé dans le secret d'une maison des Houillères du Pas-de-Calais. Si c'est le cas, il n'a pas trouvé d'éditeur prêt à sabrer les passages les plus assommants, tels qu'il devait y en avoir dans le manuscrit initial de mille pages d'Augustin Viseux, ni suscité de décoration pour son éventuel auteur.


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