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Goldeneyes (Paris)

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Bad City Blues
Bad City Blues
par Tim Willocks
Edition : Poche
Prix : EUR 7,30

3.0 étoiles sur 5 Bienvenue à Barjoland, 14 mai 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bad City Blues (Poche)
Tim WILLOCKS, écrivain britannique, psychiatre de formation, a débuté sa carrière littéraire en oeuvrant dans le roman noir, crasseux et glauque, avant de prendre la tangente du roman historique aux prétentions plus épiques (dernièrement : le triptyque consacré au personnage de Mattias TANHAUSER dont il a signé les deux premiers volumes : La religion / Les douze enfants de Paris).
Bad City Blues est son premier roman.

La Louisiane. De nos jours. Callilou Carter – dite Callie – est une ancienne prostituée et cocaïnomane, mariée à Cleveland Carter, révérend de la paroisse locale et vice-président de la Mercantile Trust Bank. Avec l'appui de Luther Grimes, ancien vétéran du Vietnam et truand de grande envergure, elle commet le casse du siècle en braquant la banque de son mari. Au total : un million de dollars à se partager. Mais la belle a d'autres projets en tête... Pour doubler son complice, elle séduit son frère, Eugene Cicero Grimes, psychiatre idéaliste et déjanté. Les deux frères ne se sont pas vus depuis une éternité et nourrissent l'un envers l'autre une haine viscérale. Lorsque Clarence Seymour Jefferson, flic corrompu jusqu'à la moelle, a vent de l'affaire, il décide de se lancer à leur poursuite. Autant dire que son but n'a rien d'altruiste et que rendre la justice est bien le cadet de ses soucis : il compte lui aussi mettre la main sur le pactole.

Avec ce premier roman, Tim WILLOCKS signe un roman noir âpre, incisif et hystérique. Il taille dans sa prose au vitriol des personnages bourrés de testostérone, des mâles dominants, de vrais durs à cuir doublés de salauds pathologiques qui relèvent quasiment de la stature mythologique. Luther Grimes en fait partie. Ancien vétéran du Vietnam, il a officié dans la 101ème aéroportée. De retour de la guerre, il s'est fait une place de choix dans le trafic de stupéfiants. Dans le milieu, on le surnomme, "Dum-Dum", en référence aux balles à fort effet de pénétration qui font des ravages dans les rangs vietcong. Profil aquilin. Nez d'aigle. Longue queue de cheval. Il est rodé aux maniement des armes : tuer est son métier. Il entretient avec Callie sa complice une liaison sulfureuse, et nourrit des espoirs de se ranger à l'issu de leur casse. Son frère, Eugene, est un psychiatre qui prend en charge des patients triés sur le volet : cocaïnomanes, héroïnomanes, désaxés en tout genre... La lie de la société. Il aurait pu faire fortune dans sa profession mais a préféré opter pour un mode de vie rangé, privilégiant la solitude et la discrétion. Il occupe une ancienne caserne de pompier dans un quartier malfamé. Un homme au regard gris, aux nerfs d'acier, au corps musclé par la pratique du karaté. Lorsque Callie vient frapper à sa porte à l'issu du braquage, elle a replongé dans la cocaïne. Il la prend en charge, et, sans se douter une seule seconde qu'elle est complice d'un braquage commis par son propre frère, succombe à son charme. Le personnage de Jefferson, le flic pourri et sadique, appartient lui aussi au registre des personnages mythiques : un véritable taureau avec son corps de plus de cent vingt kilos soumis à un entraînement de musculation quotidien. Imperturbable, d'une résistance physique à toute épreuve, froidement calculateur, doté d'une intelligence au-dessus de la moyenne, il est passé expert dans la torture psychologique, ce dont il ne manquera pas d'user au cours de son équipée...

Le talent de WILLOCKS, dans ce premier roman, est de creuser en profondeur la psyché de ses personnages. Son passif de psychiatre n'y est évidemment pas pour rien... On sent, à l'origine de l'épaisseur des protagonistes, une bonne dose d'expérience injectée dans la fiction romanesque. Il n'y a ni gentils ni méchants dans Bad City Blues. Le manichéisme n'est pas de mise. Le mal est partout, il contamine tous les personnages. Les deux frères, ennemis jurés, ont un lourd passif à leur actif, et incontestablement des comptes à régler. Si Luther est un tueur dénué de scrupule, Eugene possède lui aussi sa part d'ombre. Jefferson, le flic corrompu, n'agit pas non plus gratuitement. Un passé conditionne sa conduite et explicite sa violence, sa rage contenue, sa perversité. Le talent de WILLOCKS est de découvrir peu à peu, au gré de l'intrigue, les causes profondes, les traumatismes enfouis qui ont marqué ces personnages et légitime aujourd'hui leur démence. Une démence toujours latente, que le lecteur côtoie avec une assiduité dangereuse, comme un funambule en équilibre sur son fil. Bad City Blues est évidemment violent. Violent parce qu'il plonge allègrement dans la noirceur de l'âme humaine et s'y baigne avec une jouissance toujours malsaine. WILLOCKS décortique le comportement de ses personnages avec la précision d'un entomologiste. Et ce qu'il nous donne à voir n'est pas spécialement réjouissant. Violent, Bad City Blues l'est aussi dans ses scènes d'action et de sexe explicites, envoyées dans les mirettes du lecteur avec une force de frappe quasi cinématographique. Ça défouraille, ça torture et ça baise. C'est plein de sueur, de sang et de stupre. Ça colle aux doigts parce que c'est poisseux. Et ça ne vous laissera certainement pas indifférent.

Si Bad City Blues devait être un geste, ce serait celui d'un coup de poing. Pour un premier roman, Tim WILLOCKS nous l'assène sévèrement. Il démontre un talent certain à camper des personnages d'envergure XXL, des brutes épaisses, des sadiques névrosés qui ne sont pas sans se coltiner leur cortège de démons. Du début à la fin, le roman macère tout entier dans la poisse d'un climat de tension physique, sexuelle et psychologique qui lui confère une aura vénéneuse, foncièrement malsaine, délicieusement oppressante. Bad City Blues ou le creuset de la perversité : c'est là ce qui fait tout son charme.


Mon père est américain
Mon père est américain
par Fred Paronuzzi
Edition : Broché
Prix : EUR 9,30

4.0 étoiles sur 5 Correspondances, 5 mai 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Mon père est américain (Broché)
Léo vit en France, avec sa mère Claire. Adolescent sans histoire, il n’a jamais connu son père. Il sait tout au plus qu’il est américain et que sa mère l’a rencontré il y a seize ans, au détour d’un périple aux Etats-Unis organisé avec une bande d’amis. Léo n’a jamais chercher à en savoir plus. Sa mère s’est toujours montrée discrète sur le sujet. Il ne soupçonne pas que ses silences cachent un lourd secret. Puis un jour, le passé resurgit, sans prévenir. Léo apprend que son père est bien vivant, qu’il se prénomme Benjamin, mais qu’il se trouve incarcéré dans une prison de haute sécurité, à l’autre bout de l’Atlantique. Pour Léo, c’est un choc. Une révélation qui l’amène à jeter un regard neuf sur sa propre vie. Il hésite, tenaillé par le doute et la crainte : laisser le temps filer, ou prendre contact avec ce père inconnu ? La force de la filiation comme le besoin de réponses le poussent à entamer une correspondance. Pour Léo comme pour Benjamin, c’est le premier pas vers un indispensable processus d’apprentissage : une étape initiatique pour le fils, et un acte de rédemption pour le père…

Avec Mon père est américain, Fred PARONUZZI signe une fois de plus un roman ado qui fait mouche. Usant d’une plume toujours aussi concise et délicate, il décortique ici la notion de filiation dans un contexte balisé d’écueils. Benjamin, le père américain, n’est pas incarcéré sans raison. Et au choc de la découverte d’un père bien réel succède rapidement chez Léo une peur tenace intimement liée à l’inconnu : qui est véritablement ce père ? Quelle est la nature de ses crimes ? Où peut les mener cette relation naissante ? Père et fils apprennent donc à se connaître par le truchement d’une correspondance. La figure du père se dévoile par une série de lettres entre acte de foi et contrition, missives par lesquelles il revient sur son passé trouble, sur ses actes condamnables, sans jamais œuvrer dans l’apitoiement, jetant sur sa condition un regard lucide dénué de commisération. Le ton reste à la justesse et à la pudeur. Pour Léo, cette apparition inopinée d’un père marque une étape charnière dans sa trajectoire personnelle : elle l’aide à se construire en tant qu’adulte, à lui apporter certains repères qui lui ont cruellement fait défaut jusqu’alors. Léo peut aussi compter sur son entourage : il y a Esther, sa petite amie, mais aussi Yannis et son compagnon Andréas, prof de théâtre. Des proches sur lesquels il peut s’appuyer pour surmonter cette épreuve aussi difficile que décisive. Pour Benjamin, le père américain, cette rencontre par courrier interposé signe l’ultime touche d’espoir d’une vie cernée par l’échec et le regret. Au gré de ses lettres, il étanche une soif d’amour trop longtemps muselée. Au fil des pages, les liens se tissent, solides, durables, entre ce fils un peu perdu et ce père sans avenir. En toile de fond, Fred PARONUZZI nous dresse une description froidement objective de l’univers carcéral, de sa dureté, et de l’iniquité du système judiciaire américain : les avocats incompétents, les procureurs plein de morgue, les mâtons sadiques qui cultivent, avec une cruauté perfide, brutalité et injustice en abusant de leur autorité… C’est aussi ce pan là que le lecteur découvre par l’entremise de Léo. Léo qui poursuit néanmoins son bonhomme de chemin dans la vie, devenant peu à peu un homme, gagnant en stabilité tandis que de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui : rencontrer le demi-cercle de sa famille américaine : Betsy, la sœur de son père, ses grands-parents… Derniers jalons d’une maturité enfin acquise, promesses d’un horizon lointain (l’Amérique) qui s’ouvre sur de nouvelles espérances…

En l’espace de 140 pages, Fred PARONUZZI nous sert une fois de plus un roman pétri de justesse et d’authenticité. Sur la base d’une relation aux accents d’impossible, il élabore un récit où deux êtres que tout sépare se dévoilent et se révèlent par le regard qu’ils se renvoient l’un l’autre. Tendre, pudique, émouvant et réaliste, Mon père est américain dépasse très largement le cadre de la littérature jeunesse pour trouver un écho chez un lectorat de tout âge.


La bibliothèque, la nuit
La bibliothèque, la nuit
par Alberto Manguel
Edition : Broché
Prix : EUR 8,70

4.0 étoiles sur 5 L'homme et les livres, 5 mai 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : La bibliothèque, la nuit (Broché)
Alberto MANGUEL est un écrivain et traducteur argentin qui s'illustre principalement par la qualité de ses nombreux essais. Marchant sur les traces de ces grands hommes de lettres pétris d'érudition (Umberto ECO, Jorge Luis BORGES...), il consacre l'essentiel de son écriture à l'étude de thématiques englobant la littérature dans son acception la plus large. Illustration de cet intérêt : Une histoire de la lecture, félicité en 1998 par le prix Medicis essai. La bibliothèque, la nuit lui fait suite et découvre, sous l'impulsion d'une curiosité et d'une rigueur inchangées, la notion de "bibliothèque".

Difficile, à la lecture de cet essai, de ne pas penser à l'éminent Jorge Luis BORGES, l'auteur argentin, figure incontournable de la littérature du XXème siècle. Il se trouve qu'Alberto MANGUEL dans sa jeunesse a eu le privilège d'être le lecteur attitré de BORGES atteint de cécité au mitan de sa vie. Les deux hommes se partagent une passion identique pour la littérature, et leurs analyses comme leurs réflexions restent toujours gages d'originalité et d'acuité.

La bibliothèque, la nuit. Le titre de l'ouvrage nous oriente déjà sur la nature de son contenu : il possède ce caractère mystérieux, ce charme nébuleusement poétique qui délaisse d'emblée la définition un peu roide de "Bibliothèque" pour l'ouvrir à un territoire plus personnel, plus subjectif, et donc plus attrayant. C'est ce que nous confirme l'écrivain dans son avant propos : son approche se veut davantage sensible, intuitive, loin d'un conformisme académique. Il traitera du concept de "bibliothèque" en élargissant le champ de réflexion. Sa préoccupation principale : tenter de comprendre la raison pour laquelle les hommes, en dépit du chaos qui préside à leur univers, poursuivent opiniâtrement leur travail de classification et de sauvegarde de leurs écrits.

Pour ce faire, l'essai se décline en quinze chapitres où la bibliothèque, à la manière d'un prisme, dévoile ses innombrables facettes. La bibliothèque est un objet de mythologie : dans le chapitre "Un mythe", Alberto MANGUEL revient aux origines de l'archivage des connaissances en citant la tour de Babel et la bibliothèque d'Alexandrie, incontournables points de référence historiques. La bibliothèque est aussi le lieu du prestige : prestige de son organisation formelle (dans le chapitre "Un espace" : le paradoxe d'une bibliothèque étant qu'elle doit contenir dans un espace fini une expansion infinie de collections), prestige de son architecture (dans le chapitre "Une forme" : le travail splendide de Michel ANGE au XVIème siècle pour la construction de la bibliothèque laurentienne de Florence). Il se permet même, par quelques détours de raisonnement retors, de considérer la bibliothèque comme objet de fiction : dans le chapitre "L'imagination", il rend un hommage appuyé à son père spirituel, BORGES, en nous découvrant ces exemples de bibliothèques au corpus imaginaire, fruits d'une pure invention de l'esprit de quelques auteurs malicieux ou collectionneurs excentriques. La bibliothèque se révèle aussi le reflet du contexte (environnement et époque) dans laquelle elle s'ancre, comme en témoignent les chapitres "Une ombre", "La survie", "L'oubli", qui nous rappellent qu'au fil des siècles, les bibliothèques ont contenu malgré elles les sombres pages de la grande Histoire. La bibliothèque, c'est enfin et surtout l'espace de l'intelligence : dans ses modalités de classement (le chapitre "Un ordre") comme dans sa conceptualisation (le chapitre "Une intelligence"), elle renvoie intrinsèquement à l'expérience humaine, et donc à sa réalité objective. En cela, la notion manguelienne de "bibliothèque" dépasse largement les limites de son étymologie primitive pour embrasser une signification plus vaste : elle matérialise la somme des pensées humaines et induit donc une forme de conscience collective de l'espèce. S'y exprime empirement un magma de vérités authentiques que d'hypothétiques lecteurs aguerris – dans les éons à venir – parviendront peut-être à déchiffrer afin de percer les secrets de leur condition.

Poétique, Alberto MANGUEL ?

Tous les chapitres ne se valent pas. Mais dans l'ensemble, La bibliothèque, la nuit reste un essai intellectuellement stimulant, écrit avec ferveur par un collectionneur chevronné qui se double d'un écrivain à l'érudition indéfectible. Les références bibliographiques ne manquent pas ; un index bienvenu nous est proposé en fin d'ouvrage ; de nombreuses photos en noir et blanc émaillent le texte ; l'originalité de l'approche d'Alberto MANGUEL nous permet d'aborder des réflexions qui touchent à bien des domaines périphériques au livre... En bref, un ouvrage digne d'intérêt à mettre entre les mains de tout bibliophile qui se respecte.


Sur la route
Sur la route
par Jack Kerouac
Edition : Poche
Prix : EUR 8,40

4.0 étoiles sur 5 Le présent perpétuel, 1 mai 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sur la route (Poche)
Publié en 1957 aux Etats-Unis, Sur la route est le roman qui a valu à Jack KEROUAC sa notoriété. On le considère comme l'oeuvre clé de la Beat Generation. Instantané d'une Amérique de l'après-guerre, le roman met en scène une galerie de personnages en marge de la société. En quelques quatre cents pages, KEROUAC nous rapporte les tribulations itinérantes de Sal PARADISE, le narrateur, qui se jette sur les routes pour parcourir l'immensité du territoire américain.

Sur la route possède un net penchant autobiographique. Le roman s'inspire clairement du vécu de KEROUAC, en mettant notamment en scène des personnages directement inspirés de ses connaissances. Pièce centrale de Sur la route, l'inoubliable Dean MORIARTY renvoie ainsi à Neal CASSIDY, compagnon de route de KEROUAC dans la réalité. On croise aussi Allen GINSBERG sous les traits de Carlo MARX et William BURROUGHS incarné par le personnage d'Old Bull LEE.

La genèse d'écriture du roman est à souligner : KEROUAC l'aurait rédigé d'un seul tenant sur trois semaines d'avril 1951, et sur un seul rouleau de papier de plusieurs dizaines de mètres de long... Mode d'écriture forcené et spontané qui fait écho à l'un des courants musicales traversant fiévreusement le roman : le Be Bop et sa frénésie, son improvisation sauvage, qui imprègne littéralement nombre de pages. KEROUAC devra attendre six ans – non sans procéder à un fastidieux travail de retouche – avant qu'un éditeur accepte de publier son manuscrit, et le texte original devra souffrir d'une censure drastique. Inutile de dire que ces coupes se ressentent à la lecture : lorsqu'on connaît les vies hautement dissolues de KEROUAC et CASSIDY (homosexualité, polygamie, prises de drogues en tout genre, marginalité...), on ne peut que constater avec amertume l'édulcoration manifeste des échappées de MORIARITY et PARADISE – leurs pendants romanesques – voilées sous une pudibonderie en accord avec la pensée lénifiée d'une Amérique Maccarthyste des années 60.

Mais passons.

Près de soixante ans après sa rédaction, Sur la route opère un charme inchangé. De prime abord, on serait en droit d'émettre quelques doutes quant à l'attraction de son sujet : l'errance du narrateur, Sal PARADISE, à travers une Amérique d'après-guerre... Mais KEROUAC, par son style unique, se forge dès les premières pages une identité littéraire. Sa prose, à l'image des accents haletants du Be Bop, inspire une musicalité, distille à l'oreille du lecteur une voix intérieure qui rejoint la voie extérieure, celle de la route. C'est un style oral, expansif, en constante improvisation, qui illustre dans sa liberté intrinsèque le défilement des villes, des bourgades, des paysages, la galerie foisonnante des personnages rencontrés. Un style affranchi de tout code, une prose émancipée et libertaire, à l'image du mode de vie des protagonistes qu'elle met en scène.

De tous ces protagonistes, le lecteur n'en retiendra probablement qu'un. Celui de Dean MORIARTY. La fascination qu'il exerce sur PARADISE, son compagnon de route – traduite dans la réalité par la fascination de KEROUAC envers CASSIDY – est rendue délicieusement contagieuse sous la plume de l'écrivain. MORIARTY est le moteur de Sur la route. Sa ligne continue. Son point de fuite. Il est celui qui tire et entraîne PARADISE vers d'autres horizons. KEROUAC le décrit comme une sorte d'ogre insatiable, d'électron libre. Un dévoreur de vie doublé d'un tourbillon d'énergie. Il semble constamment animé d'une passion inextinguible. On ne compte plus ses conquêtes féminines. Son corps comme son esprit sont tendus tout entier vers la satisfaction d'un désir qui confine à l'absolu et que ses excès tentent vainement de combler : c'est la fameuse recherche du "It", ce point culminant de l'esprit que l'on atteint parfois en jazz et qui plonge l'auditeur ou le musicien dans un mélange d'extase, d'euphorie et de plénitude. Fils d'un père alcoolique, jeté dès son plus jeune âge sur les routes, Dean appartient à la face non visible – ou non avouable – de l'Amérique. Anticonformiste, ancien délinquant, il est pour lui impossible de se plier à un mode de vie sédentaire. C'est bel et bien sur la route, dans le foisonnement du mouvement, qu'il trouve son équilibre. Pourtant, son errance n'est pas veine : au-delà de profiter de l'immédiateté du présent propre à une vie nomade, il est aiguillé par la volonté de retrouver la trace de son père qu'il sait toujours vivant.

A ses côtés, le personnage de Sal fait pâle figure. On ne saura finalement pas grand-chose à son sujet une fois le roman terminé. Il s'efface littéralement devant la stature de son compagnon mythique. Au début du roman, nous nous trouvons en 1947. Sal vit chez sa tante. On apprend qu'il a été mobilisé durant la guerre, qu'il touche une pension d'ancien combattant, et qu'il vient de rompre avec sa femme. Pour le reste, ses motivations sont floues. Il a la prétention de devenir écrivain en capitalisant sur ses expériences itinérantes pour rassembler le matériau nécessaire à l'élaboration d'un roman. C'est à peu près tout. Paradoxalement, et avec le recul, le personnage de Sal ne nous apparaît pas moins attachant que celui de Dean. En réalité, les deux compères se complètent : Sal est l'ombre discrète de la flamboyance de Dean. Si l'existence de Dean est intimement conditionnée par son passé turbulent, Sal se jette sur la route sans succomber à un quelconque élan atavique. Que trouve-t-il dans ces errances ? Sa mobilité se résume-t-elle à la recherche de la jouissance ? Répond-elle modestement à une soif d'aventures ? Sal entretient-il le mouvement dans le but d'atteindre ou bien de fuir ? Questions fondamentales que soulèvent la route et son allégorie philosophique. Car on ne peut lire Sur la route sans considérer ce à quoi elle renvoie métaphoriquement : l'intersection des aspirations, un espace de transition où l'individu n'est jamais ni arrêté, ni socialement défini, où il jouit d'une relation privilégiée avec son environnement direct (urbain ou naturel) en dehors de toute contingence, où le hasard des rencontres et l'afflux du mouvement élaborent le tissu d'un présent spontané, sans perspective d'avant ni d'après, sans passé ni lendemain. Pour Sal, la route matérialise peut-être davantage un refuge qu'une quête : le palliatif provisoire à un mal de vivre qui tait son nom. Et c'est parce que le roman dévoile ces mécanismes de l'âme humaine qu'il peut encore prétendre exercer aujourd'hui tout son attrait.

Au-delà de ces considérations analytiques, Sur la route nous offre plus prosaïquement la photographie d'une Amérique à une époque donnée, un paysage tant sociétal que géographique. En effet, les cinq parties constitutives du roman font parcourir au lecteur des milliers de miles. L'Amérique se dévoile en tant que continent, dans toute son immensité. D'est en ouest, du nord au sud, jusqu'aux chaleurs tropicales du Mexique dans le dernier voyage, les lieux se succèdent sans interruption, tissant entre eux des corrélations secrètes, affirmant leur spécificité. D'abord en solitaire, à pied ou en auto-stop, Sal suit ensuite Dean dans ses pérégrinations au volant d'une Cadillac et d'une Ford. Le lecteur découvre les quartiers sombres des grandes capitales, ses gargotes insalubres, ses bars enfumés où se produisent des virtuoses du jazz, où la musique effervescente coagule les foules noctambules en les plongeant dans un état de transe. Le Be Bop est le contrepoint de ce brassage géographique et culturel. Il inculque au roman son souffle. Le style de KEROUAC en épouse d'ailleurs autant le rythme que les accents. Sur la route procède dès lors de la synesthésie : ses phrases sinuent et modulent, libérées de tout carcan, colorées comme les circonvolutions d'un phrasé de saxophone, cuivrées comme les trajectoires des faisceaux de routes qui se déploient en arborescences à travers tout le territoire américain pour tracer le livre-partition d'une société multiple. Musique, style, mode de vie : tout est lié et scellé dans l'unité littéraire du roman. C'est là, probablement, sa plus grande réussite.


Là où je vais
Là où je vais
par Fred Paronuzzi
Edition : Broché
Prix : EUR 7,20

2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Destinées arbitraires, 3 juillet 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Là où je vais (Broché)
Après avoir enseigné le français en Ecosse, en Slovaquie, puis au Canada, Fred Paronuzzi retourne en Savoie, sa terre natale, où, depuis plusieurs années maintenant, il est professeur d’anglais dans un lycée professionnel. Jeune auteur discret et peu prolixe, adepte de la concision au service de la justesse, il a déjà à son actif cinq romans jeunesse ainsi qu’un recueil de nouvelles. Là où je vais est publié cette année chez l’éditeur Thierry Magnier.

Court roman de quatre-vingt pages, Là où je vais exploite un cadre bien connu de l’écrivain puisqu’il campe son action dans un lycée qu’on devine facilement fréquenté par Fred Paronuzzi le professeur. Tirer la substance littéraire de son expérience. Parler en connaissance de cause de ce qu’on a vécu. Le roman est une belle illustration de cet adage qui inspire la démarche créatrice de nombre d’auteurs. Fred Paronuzzi nous invite donc à croiser le chemin de quatre jeunes adolescents se trouvant à un carrefour de leur existence. Il y a Léa, secrètement amoureuse de Julie. Il y a Océane, victime traumatisée d’une soirée ayant mal tourné. Il y a Clément, qui vient de perdre sa grande sœur avec laquelle il partageait un lien affectif tenant de l’indéfectible. Et enfin, Ilyes, passionné de théâtre, élève intelligent et curieux issu d’une famille d’immigrés. Quatre narrateurs pour quatre voix différentes, chacune porteuse d’un passé, d’un regard sur la vie, d’un lot d’émotions, de secrets, de traumatismes et d’aspirations. Quatre courtes trajectoires qui se déploient dans le temps resserré d’une heure de cours – 3300 secondes, pas une de plus – en se croisant parfois pour brosser la brève mosaïque d’un instantané de vie. Si la concision est ici le maître mot et que le style est à la sobriété, il est bien difficile de ne pas succomber à la justesse imparable dont fait preuve l’écrivain pour cerner ces quatre adolescents. Le récit de Léa est celui d’une révélation : celle de son homosexualité enfin assumée, celle d’un amour enfin proclamé et partagé. Sous la plume vive de l’écrivain, la passion palpite, sensible, contagieuse. Celui d’Ilyes, qu’on imagine facilement inspiré du passé de l’auteur, aborde intelligemment la notion d’insertion sociale / scolaire : élève prometteur mais solitaire, Ilyes se révèle par la pratique du théâtre, en se mêlant à d’autres élèves, en apprenant à les côtoyer et à les connaître. Au-delà d’une rencontre, c’est un avenir qui se dessine. Les deux temps forts de ce très court roman sont sans conteste les voix d’Océane et de Clément. La première est celle d’une adolescente discrète, figure fragile qui peine à trouver sa place, et qui, par souci de « faire comme les autres », participe à une soirée organisée par l’une de ses amies. Alcool, musique, festivités…jusqu’au dérapage fatidique… La seconde est celle de Clément placé trop jeune face à la disparition tragique d’un être cher. Il porte tout le poids du deuil de sa grande sœur. Invisible aux yeux de ses parents inconsolables, il souffre aussi d’une forme de culpabilité insidieuse : il aurait dû partir à la place de sa grande sœur. J’ai repensé à deux personnages tirés de l’œuvre de Stephen KING, et qui s’inscrivent dans un contexte similaire : Bill le Bègue dans Ça, et Gordy, dans la nouvelle Le Corps… Elève introverti dévoré par une douleur sourde et contenue, Clément se trouve à cette étape décisive de la vie où la manifestation d’une main tendue, d’une aide extérieure, peut tout changer. Ce que le lycée lui apportera peut-être…

Il est intéressant de s’arrêter sur la relation que l’écrivain établit entre le cadre scolaire et les destinées erratiques de ces quatre élèves. Loin d’un univers froidement rigide et dépersonnalisé, le lycée se révèle l’espace des rencontres et des croisements, des intersections arbitraires, d’un labyrinthe où la vie s’épanouie. Le corps enseignant arbore ici un visage profondément humain : par l’entremise de quelques figures tutélaires (le conseiller d’orientation ; Douja, la proviseur adjointe…) il se dévoile comme le réceptacle des douleurs de cette zone interstitielle qu’est l’adolescence et où vont se nicher bien des questionnements, bien des aléas, bien des expériences sur lesquelles on peine parfois à mettre un mot. En brossant les portraits authentiques de quatre adolescents que l’existence n’épargne pas, Fred Paronuzzi rapproche son lecteur d’une sorte de vérité universelle que tout un chacun a déjà pu approcher de près ou de loin.

Quatre récits cruellement réalistes, parfois durs, parfois âpres, mais qui distillent uniment une émotion palpable. Quatre voix concomitantes qui se fond écho pour esquisser dans l’espace d’une narration étique la cartographie de l’adolescence plurielle et de son cortège de non-dits.
Pour lecteurs de tout âge.


Ecriture : Mémoires d'un métier
Ecriture : Mémoires d'un métier
par Stephen King
Edition : Poche
Prix : EUR 6,60

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 laboratoire littéraire, 1 juillet 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ecriture : Mémoires d'un métier (Poche)
Je ne reviendrai pas sur l’immense considération que je porte à Stephen KING en tant qu’auteur américain. Au-delà de l’étiquette parfois réductrice sous laquelle il évolue – celle vantée et diffusée par quelques collections éditoriales : horreur, terreur, fantastique – il se pose comme le digne héritier des lointains écrivains naturalistes et n’a rien à envier à ses éminents contemporains évoluant dans un registre dit « social ». Chacun de ses romans nous donne en effet à voir l’instantané d’une Amérique à une époque donnée, avec des personnages le plus souvent issus de la classe populaire, et la justesse absolue avec laquelle il dépeint le réel et la complexité de la mécanique humaine prend le pas sur les ficelles (parfois faciles) du fantastique qu’il cultive. Pour celles et ceux ayant parcouru ses grandes œuvres – Le Fléau, Ça, Carrie, La part des ténèbres, Shinning, Simetiere… – l’expérience de lecture mâtinée de quelques frissons d’angoisse laisse avant toute chose en mémoire le souvenir de personnages qui brillent moins par leurs attributs romanesques que par leur authenticité unique. Son œuvre, conduite par un imaginaire foisonnant, n’avait jusqu’à présent jamais profité d’un éclairage introspectif. Avec Ecriture, Mémoires d’un métier, KING se plie au jeu de l’analyse et de la révélation. Il convie son lecteur à pénétrer les arcanes de son activité créatrice, il nous ouvre la porte de son laboratoire littéraire.
Tournez les pages, et suivez le guide.

Ecriture, mémoires d’un métier : le titre français, fidèle traduction de son original, renvoie efficacement à la visée de l’ouvrage. Publié en 1999, cet essai – qui n’est pas que ça – se découpe en quatre parties : « CV », « Boîte à outils », « Ecriture », et « De la vie : un Post-scriptum ». Sa genèse d’écriture sort assez de l’ordinaire rédactionnel de l’écrivain pour être soulignée : KING envisageait en effet de consacrer un essai à son métier depuis le milieu des années 90. A la fin de l’année 97, il avait amorcé le projet de cet Ecriture, mémoires d’un métier, mais, ne sachant comment le mener à son terme, l’avait provisoirement mis de côté avec la perspective d’y revenir par la suite. Ce qu’il fit durant l’été 99, peu avant qu’un terrible accident ne manque de mettre un point final et prématuré à sa carrière littéraire comme à son existence. Deux années séparent ainsi la rédaction des parties « CV / Boîte à outils » et « Ecriture / De la vie… ».

Dans la première partie, l’écrivain campe le décor. Au travers d’une courte et croustillante autobiographie de 120 pages, il met en scène le personnage principal de cet essai : Stephen KING, l’écrivain. Retour sur sa jeunesse, sur les quelques heurts et carences de l’existence qui auront forgé sa personnalité et orienté son œuvre : l’absence d’une figure paternelle (son père ayant déserté le foyer à sa naissance) ; sa relation complice à son grand frère David, lui aussi garnement débordant d’imagination ; ses premières lectures, ses premiers films, ses premières nouvelles étonnamment précoces ; ses premières douleurs (son tympan percé à vif…). Stephen KING nous permet d’assister à l’épanouissement d’un talent en retournant méticuleusement le terreau propice dans lequel il s’enracine. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’arbre n’a pas poussé dans un jardin coquet… KING est un écrivain issu de la classe populaire. Une famille monoparentale, une mère qui trimait pour nourrir ses deux garçons, des fins de mois difficiles. Pourtant, le contact tactile et intellectuel avec l’écriture frappe très tôt le jeune KING : au collège puis au lycée, il tient ou participe à différents journaux. Il imprime lui-même son premier roman, avec une presse rafistolée avec l’aide de son frère. Il fait ses classes en envoyant régulièrement ses nouvelles à différentes revues. Il essuie une longue série de refus, mais persiste. Retour sur sa première nouvelle publiée. Sur son premier cachet… La trajectoire de KING impressionne moins par la reconnaissance qui la couronne que par la constance de l’effort et de la passion qui la préside. Car KING est et a toujours été un travailleur acharné. Cette première partie nous en donne l’illustration. L’occasion de constater aussi que les débuts n’ont pas été faciles. Il rencontre Tabitha, la femme qui partage encore aujourd’hui sa vie, en 1969, au détour d’un atelier de poésie à l’université. Leurs deux premiers enfants arrivent dans leurs trois premières années de mariage. Le couple vit dans la précarité. KING s’épuise dans une blanchisserie en dépit d’une licence en littérature anglaise qui pourrait lui donner accès à l’enseignement. Et les maigres revenus qu’il tire de la vente de ses nouvelles ne permettent pas à la petite famille d’envisager sereinement l’avenir. Il faut attendre le manuscrit de Carrie et son parcours éditorial exemplaire pour que KING passe de l’ombre à la lumière. Episode qui n’omet pas les anecdotes fomentant la légende (les premières pages du roman jetées à la corbeille par KING et sauvées par sa femme Tabitha). Une première partie qui, au-delà du CV formel, permet au lecteur de s’immiscer dans la vie intime de l’écrivain, au plus proche de ce qu’il a été et de ce qu’il est. Rien ne nous est caché. KING ne passe pas sous silence sa longue période d’addiction (aux drogues, à l’alcool), et le fait que certains de ses romans (Cujo, notamment) aient été composés dans un état presque second. C’est instructif, et ça vaut incontestablement le détour, pour les fans de l’auteur comme pour les aspirants écrivains…

La seconde partie entre dans le vif du sujet : l’écriture. KING, pragmatique de nature, use ici d’une métaphore qu’il file à bon escient : une « boîte à outils » que tout écrivain mécano en devenir devrait garder sous la main, et qui étage, sur ses quatre niveaux, des « clés » variées. C’est ainsi que dans le présentoir du fond, on pourrait trouver le vocabulaire, outil primaire à la construction (P134-139). Dans ceux du milieu, la grammaire (P139-144). Dans les tiroirs latéraux, le style (P144-152). Au dernier niveau, enfin, la notion de paragraphes (P152-159). Cette boîte à outils a un côté pratique et nous délivre quelques pistes intéressantes. C’est en farfouillant dans son troisième tiroir qu’on apprend que KING est un inconditionnel des verbes déclaratifs ou qu’il mène contre l’emploi des adverbes une croisade aguerrie… Seconde partie qui étale ainsi les bases de la matière littéraire, ce qui permet de mettre en forme l’imaginaire… Un fond auquel se consacre plus volontiers la troisième partie…

« Ecriture » est sans aucun doute le chapitre le plus formateur de cet essai. Il est introduit par une sorte de commandement suprême qu’on imagine scandé par un KING dans le rôle du professeur d’université sourcilleux : « Si vous voulez devenir écrivain, il y a avant tout deux choses que vous devez impérativement faire : lire beaucoup et beaucoup écrire. » (P170). Au fil de ce chapitre généreusement pourvu en réflexions et témoignages, KING expose ses méthodes de travail. Sa fréquence d’écriture, par exemple : 10 pages quotidiennes en moyenne, couchées le matin, avec une régularité jamais prise en défaut, même les dimanches et jours fériés, merci. Son cadre de travail : assis derrière son bureau, la porte fermée, mains sur le clavier de son Macintosh, avec une chaîne Hifi distillant en fond sonore quelques délicates mélopées de Metallica ou d’AC/DC. KING creuse en profondeur sa façon d’aborder l’acte d’écriture. Ce qui prime, dans sa perception globale de l’élaboration d’un roman, c’est une situation de départ – parfois résultante de la jonction originale d’idées souvent divergentes – dans laquelle sont amenés à se développer les personnages : « La situation vient en premier. Les personnages qui, au début, sont toujours sans reliefs et sans traits définis, viennent ensuite. » (P194). Loin de se revendiquer d’une école « d’écriture à programme » (comprenez qui s’inscrit dans un cadre préétabli et méthodiquement quadrillé), KING se rapproche davantage de la liberté d’une « écriture à processus » (Proust en est le plus illustre représentant). Il n’a pas de plan précis pour conduire son intrigue, bien qu’il possède (parfois) une vague idée de sa finalité. Ce sont les personnages qui suivent leur propre voie et construisent leur histoire… Image un brin poétique de l’écrivain se cantonnant au rôle de simple scribe prenant en dictée la libre évolution des personnages tirés de son imaginaire. Si la construction s’improvise, elle repose néanmoins sur des fondamentaux qui pourraient se réduire au nombre de trois : « De mon point de vue, un roman, une histoire, comporte trois éléments : la narration qui fait avancer le récit […] ; la description, chargée de créer une réalité sensorielle pour le lecteur ; et les dialogues, qui donnent vie aux personnages à travers leurs échanges verbaux. » (P192). KING a le bon goût de nous expliciter par la démonstration leur potentiel intrinsèque comme leurs vertus (les descriptions : P206-214 ; les dialogues : P214-224 ; les personnages : P225-232). Bien sûr, il s’appuie sur des exemples tirés de sa propre bibliographie, et c’est avec un intérêt sournois que l’on se voit gratifier de tel éclairage sur Misery (P195-199), de tel autre sur Le Fléau (P239-246), ou de tel autre sur Dead Zone (P228-231)… KING s’attaque aussi à d’autres versants de son métier d’écrivain, comme les thématiques qui façonnent son œuvre (P247), le symbolisme de certains de ses textes, le travail de recherches préalables… Dans son souci de précision, il n’oublie pas d’aborder les suites d’un premier jet voué à un lent travail de maturation : le travail de relecture et de réécriture (pour KING, deux moutures suffisent : un premier manuscrit faisant office de « brouillon », un second rehaussé de corrections et séparé du premier par un intervalle de six semaines), l’épreuve du premier avis formulé par un comité restreint de « Lecteurs Idéals ». On retiendra de cette masse d’informations une formule qui semble avoir fait ses preuves : « Version 2 d’un manuscrit = Version 1 - 10% ». Pour clore le parcours d’un roman qui part des prémices de sa création pour aboutir à sa publication officielle, KING nous soumets quelques conseils quant à la façon d’accrocher un agent littéraire. La boucle est ainsi bouclée. Et ne reste plus qu’au jeune écrivain à mettre en pratique ces innombrables conseils en s’attelant à la tâche aussi sec …

La dernière partie de cet essai, intitulée « De la vie : un Post-scriptum », fait curieusement écho à la première. KING se met de nouveau en scène, mais dans un contexte beaucoup plus proche de son temps de rédaction puisqu’il retrace l’accident dont il a été victime durant l’été 99 et qui a bien failli lui coûter la vie. C’est peut-être dans cette dernière partie, qui paraît accessoire de prime abord, que l’écrivain nous dévoile sa conception la plus personnelle de l’écriture : un acte nécessaire, une démarche cathartique qui aide à surmonter les plus âpres difficultés que la vie nous réserve. Petit touche d’émotion qui vient couronner un essai parfois pluridirectionnel, mais qui possède le mérite d’être frappé au coin d’une honnêteté sans détour.

Essai autobiographique ; valise à conseils et à idées ; méthode d’analyse ; rétrospective d’une œuvre ; témoignage humain d’une résurrection… Ecriture, mémoires d’un métier est un objet protéiforme qui décortique les mécanismes de la création littéraire en s’appuyant sur l’expérience d’un des maîtres du genre fantastique. Jamais avare, toujours pertinent, regorgeant d’illustrations qui tombent à pic et de témoignages on ne peut plus légitimes, il s’avère une petite mine pour les aspirants écrivains comme pour les lecteurs inconditionnels de l’auteur américain.


Hipnofobia
Hipnofobia
par Salvador Macip
Edition : Poche
Prix : EUR 18,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
1.0 étoiles sur 5 Dormir enfin, 3 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Hipnofobia (Poche)
Salvador MACIP est né en Catalogne en 1970. Il est chercheur en biochimie et maître de conférences spécialisé dans les mécanismes de mort cellulaire. Il vit actuellement à New York, où il poursuit des recherches biomédicales sur le Cancer. Parallèlement à son activité de chercheur, il est l’auteur de quelques nouvelles et romans évoluant aux frontières de la SF et du fantastique. Hipnofobia est son premier roman traduit en France. Il est publié cette année dans la jeune collection « Thriller » de l’éditeur Black Moon.

Dans un bunker militaire hyper-surveillé sis dans le désert. A des dizaines de mètres sous terre, un homme immergé dans une cuve coulée sous plusieurs mètres de béton est l’objet d’une surveillance constante classée « Confidentiel Défense ». Entouré des plus éminents spécialistes mondiaux en neurosciences, son cas met en déroute toutes les théories antérieures produites sur le sommeil : il s’avère qu’il n’a pas dormi depuis plus de trois semaines. Mais il n’y a pas que ça : son activité cérébrale hors-norme laisse perplexe les équipes chercheurs, et on soupçonne l’inconnu d’être à l’origine du carnage de l’île sur laquelle les autorités l’ont retrouvé : des corps calcinés, mis en charpies et réduits en cendres…comme si une bombe avait explosé sur place. Le docteur Metcalf a été dépêché par le gouvernement afin d’apporter des réponses. Il travaille sous l’œil sourcilleux du général Sandcliff. Mais son étude n’avance pas. Seules subsistent des questions : y’aurait-il un lien de causalité entre l’absence de sommeil et les mystérieux pouvoirs dont l’inconnu semble être doté ? S’agit-il de télékinésie, de pyrokinésie ? Jusqu’à quel point l’inconnu peut-il influer sur le mental de son entourage ? Le docteur Metcalf reste en proie à la frustration : son instinct de scientifique lui souffle qu’il se trouve à deux doigts de faire une découverte aussi importante que celle de la roue en son temps, mais le manque de preuves l’empêche d’établir les corrélations concluantes. Et au-delà de ce constat se pose une autre question : l’humanité est-elle prête à accueillir l’existence d’un tel pouvoir ?

Le quatrième de couverture positionne Salvador MACIP comme « l’héritier de Lovecraft, Ray Bradburry, ou encore Philip K. Dick ». Excusez du peu ! Ces références, gages incontestables d’attrait, ont été suffisantes pour titiller ma curiosité. Oui. Parce que LOVECRAFT et K. DICK… Quand même. Lorsque j’ai refermé le roman, j’ai dû arriver au triste constat que, parfois, les quatrièmes de couverture se trompent, qu’elles brossent des comparaisons…hasardeuses ? Oui… Car Salvador MACIP évolue à des années lumières de ces maîtres sus-cités. Il ne joue définitivement pas dans la même cour… La thématique d’Hipnofobia détenait pourtant un certain potentiel : partir du principe qu’une absence totale de sommeil puisse accélérer et développer les capacités cérébrales d’un sujet en découvrant les ressources méconnues de son mental (télékinésie, télépathie, pyrokinésie…), considérer, au final, le sommeil comme une barrière, un frein à notre évolution et à notre réalisation « d’homme total » (Cf. : John BRUNNER), ça avait ce je-ne-sais-quoi d’enthousiasmant et d’original qui incitait fortement à creuser le sujet. Si l’idée de départ possède une attraction certaine, le roman ne la développe malheureusement pas à la hauteur de nos attentes… (K. DICK et LOVECRAFT…quand même !). On était en droit de s’attendre à un univers cohérent et implacablement tangible dans la mise en forme raffinée de son fantastique horrifique (LOVECRAFT), ou à un jeu pernicieux entre notion de vérité et d’illusion sur la base d’une opposition réalité / rêve (K. DICK). Rien de tout ça. Le roman souffre d’un manque cruel d’ambitions. Le style, déplorablement insipide, donne l’impression d’être la conséquence d’une écriture en dilettante. La construction narrative, hasardeuse, ne parvient pas à soulever chez le lecteur le moindre intérêt pour les deux personnages principaux du roman qui s’affrontent au fil de ses 230 pages : le docteur Metcalf, et le général Sandcliff. Sans reliefs, impersonnels au possible, jamais véritablement cernés par l’écrivain, ces deux figures échappent à leur créateur (dans le mauvais sens du terme) comme au lecteur, et leurs actions motivées par un manichéisme primaire nous indiffèrent à défaut de nous amuser.
LOVECRAFT et K. DICK ? Raté…

Il y avait pourtant matière à faire de l’idée de départ un roman fantastique aux accents de bon thriller, sans forcément marcher sur les traces d’un K. DICK ou d’un LOVECRAFT. Mais pour donner corps à la matière, il faut savoir la tailler. Et c’est ça, le métier d’un écrivain. Syllogisme dont ne peut se revendiquer Salvador MACIP avec ce premier roman décevant, qui ne laissera pas de souvenir impérissable dans la mémoire des lecteurs potentiellement appâtés par une quatrième de couv’ trompeuse.


Sektion 20
Sektion 20
par Paul Dowswell
Edition : Broché
Prix : EUR 18,00

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Alex et la RDA, 2 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sektion 20 (Broché)
Romancier britannique ayant déjà à son actif plus d’une cinquantaine de romans, ancien éditeur, Paul DOWNSWELL a pour particularité d’assumer, au gré de sa bibliographie, un rôle de vulgarisateur historique. Son dernier roman publié en France, Etranger à Berlin, mettait en scène un jeune adolescent polonais adopté par un haut dignitaire nazi durant la seconde guerre mondiale. "Sektion 20", publié cette année chez Naïve dans la collection « Land », retourne à une page méconnue de l’histoire allemande : la période des années 70, en pleine guerre froide, lorsque les deux républiques d’Allemagne (RFA et RDA) étaient scindées par une frontière infranchissable : le mur de Berlin.

1972. Berlin. Allemagne de l’est. Alex Ostermann est un adolescent intelligent, issu d’une famille dont les parents sont de fidèles citoyens de la classe populaire. Dans une société hyper-surveillée où la liberté individuelle et les espaces d’expression restent verrouillés par le gouvernement, Alex a du mal à trouver sa place. Son audace et son originalité soulèvent les soupçons de ses professeurs : Alex joue dans un groupe de rock qui promeut une musique interdite, il tient des propos ambigus en cours, il a quitté la « Jeunesse libre allemande », son allure s’inspire par trop de la jeunesse de l’ouest… Pour les autorités, il a le parfait profil d’un futur dissident. Ce que finit par confirmer Herr Roth, le principal de son lycée, auprès de la Stasi, la police secrète. Et lorsque Holger Vogel, ami proche d’Alex et guitariste de son groupe, disparait dans des circonstances mystérieuses, Alex devient à ses dépens le centre d’une surveillance rapprochée continue mené par un lieutenant sans scrupule : Erik Kohl. Sophie, sa petite amie, et Geni, sa sœur aînée, sont également inquiétées. Le quotidien d’Alex se dégrade inexorablement : ostracisme de ses pairs, chantage et menaces, sentiment de paranoïa exacerbé, incarcération… Alex est devenu un élément perturbateur au sein d’un système qui ne tolère aucun écart, et pour le remettre sur le droit chemin, les méthodes les plus crapuleuses sont autorisées. A l’issu de cette expérience, un choix : celui d’accepter sa condition, ou de la refuser.

L’auteur nous immerge donc dès les premières pages dans une période de l’histoire allemande qui ne nous est pas forcément familière : celle des années 1970 où la guerre froide battait son plein, où le bloc communiste et le bloc occidental étaient séparés par la ligne imaginaire du rideau de fer matérialisée par le mur de Berlin. L’occasion pour Paul DOWNSWELL de faire revivre un cadre, une époque, avec une exactitude historique et un souci du détail qui sont à souligner : pour la RDA ou Allemagne de l’ouest – héritière d’un modèle politique, social et économique inspiré par une Russie libératrice au sortir de la seconde guerre mondiale –, la priorité est de maintenir la cohésion d’une société en voie de morcellement : les « cerveaux » s’expatrient de plus en plus à l’ouest, souvent au péril de leur vie ; la jeunesse, bien que conditionnée par la propagande du parti, est influencée par la culture occidentale que la télévision diffuse… Alex est le digne représentant de cette jeunesse sous cloche, captive d’une pensée formatée, et qui est poussée par un désir violent et atavique de liberté. La musique est évidemment la première expression de sa rébellion : le rock de Led Zeppelin, par exemple, formellement interdit par le régime pour son caractère foncièrement subversif… Quand Sophie, la petite amie d’Alex, lui offre un vinyle du groupe, Alex est forcé de le garder caché, et lorsque la Stasi le découvrira au cours d’une perquisition au domicile de ses parents, il constituera une preuve à charge… Le roman restitue avec force et fidélité l’atmosphère viciée et oppressante de la RDA sur cette période pré-chute du mur : la Stasi emploie des méthodes radicales pour maintenir l’unité nationale et elle a de clairs relents de Gestapo : elle entraîne et fournit en armes la fraction de l’armée rouge qui opère sur le territoire de l’Allemagne de l’ouest (la fameuse « Bande à Bader »), elle se débarrasse sommairement des citoyens qui tentent de s’évader, elle bâillonne ses dissidents (jeunes comme adultes) en les envoyant dans des centres de détention – à ce titre, le passage d’Alex dans le centre d’Hohenschonhausense réserve l’un des épisodes les plus durs du roman.

Au-delà de cette reconstitution historique solide, ce qui constitue le second attrait de Sektion 20, c’est le parcours de son personnage principal. En effet, le besoin d’émancipation d’Alex va rapidement se heurter aux barreaux de tout un système et ainsi, en révéler les travers : une jeunesse embrigadée dans « la jeunesse libre allemande » où les esprits se voient infliger sans relâche le même discours marxiste-léniniste ; des croyances religieuses systématiquement considérées comme suspectes ; une mode conditionnée par un souci d’économie et d’égalité : les tenues vestimentaires sont standardisées… De sa répétition joviale avec son groupe à son incarcération dans un centre de détention, Alex suit une trajectoire déclinante. L’angoisse enfle au gré de sa persécution et n’est pas sans distiller chez le lecteur un certain malaise : car les méthodes arbitraires employées par le régime pour mater cet ado qui n’a rien d’un révolutionnaire éveillent en tout un chacun l’écho douloureux d’une des pages les plus sombres de notre Histoire et nous rappelle combien le principe de liberté, dans nos démocraties actuelle, n’est pas une évidence… Sur ce fond historique, la trajectoire d’Alex brode un récit d’aventure aux accents de roman d’espionnage : suspicion, paranoïa, révélations et rebondissements… L’intrigue n’est pas en reste, d’autant qu’elle se mâtine d’une histoire d’amour compromise – donc intéressante. La figure du méchant, incarnée par le sous-lieutenant de la Stasi Erik Kohl, est un modèle du genre, et il est bien difficile de ne pas sourire au sort que lui réserve l’écrivain en fin de parcours. Si l’écriture reste factuel et si les personnages, bien que justes, peuvent manquer d’épaisseur, on sent derrière le souci de reconstitution historique et cet entrain narratif un réel savoir-faire, une recette littéraire qui opère son attraction et emprisonne le lecteur dans ses rets jusqu’au dénouement. En somme : une réussite.

Avec "Sektion 20", Paul DOWSNELL nous replonge quarante ans en arrière, dans une Allemagne de l’est en pleine guerre froide. Fidèle reconstitution historique d’une époque peu connue qui se double d’une aventure oppressante, le roman affiche la double vertu d’être à la fois ludique et didactique. S’évader en (ré)apprenant : une formule qui comblera sans le moindre doute les jeunes lecteurs comme les plus âgés.

Extraits :

« — Les russes ne sont pas si mal, hein ? commença-t-il tandis qu’ils longeaient le parc, où le mémorial de guerre brillamment éclairé était visible à travers les arbres. Ils nous ont bien débarrassés des nazis ?
— Ils ont dépouillé notre pays, corrigea-t-elle. Des usines entières. Les rails et les wagons-lits des lignes de train. Nos meilleurs savants…et nos soldats. Quant ton grand-père est rentré de son camp de travail russe après la guerre, il n’avait que la peau sur les os. Il était presque méconnaissable. Pas étonnant qu’il soit mort jeune.
Alex appréciait le franc-parler de sa grand-mère. Lorsqu’ils étaient seul à seul, elle lui faisait remarquer avec mépris à quel point la RDA ressemblait au troisième Reich.
— Ils pensent qu’ils sont aux antipodes, persifla-t-elle. Mais réfléchis-y ! La jeunesse libre allemande rappelle les jeunesses hitlériennes. La Stasi, c’est plus ou moins la Gestapo ; et Bautzen, exactement comme Dachau. S’ils n’avaient pas construit le Mur pour empêcher tout le monde de s’enfuir, il ne resterait plus dans le pays que la Stasi et une poignée d’imbéciles du Parti socialiste unifié. Surveille ton comportement, Alex. Il ne vaut mieux pas qu’ils décident de s’intéresser à toi.
Alex s’aperçut qu’elle était plus sérieuse qu’à l’accoutumée. Contrairement à l’époque Nazie, personne n’était obligé de faire quoi que ce soit. Nul n’était contraint de s’engager dans les groupes de la Jeunesse libre, mais tout le monde savait pertinemment qu’il fallait en être membre pour avoir un avenir. Ceux qui refusaient trouvaient un travail en sortant de l’école bien sûr…puisqu’en RDA, tout le monde avait un emploi. Peut-être se réjouissaient-ils à l’avance de devenir assistants dans un magasin de pelles ou responsables du placard à balais plutôt que de diriger des projets de construction du district urbain de Leipzig… » (P29-30)

« — Nous n’avons pas oublié la situation après la guerre, reprit Franck. Ta mère et moi avions neuf, dix ans. Nous étions sous-alimentés. Nous n’avions nulle part où habiter. Hitler avait détruit notre pays. Et regarde-nous maintenant ! Nous avons un logement agréable, de la nourriture, et même un lave-linge et une télévision. Tout le monde a un emploi. C’est ça, le progrès. J’en suis convaincu.
— Sauf qu’ils ont l’équivalent en Allemagne de l’ouest, objecta Alex, qui s’efforçait de parler raisonnablement et sans provocation.
— C’est vrai. Seulement ils se fichent les uns des autres. Si on est en retard au travail, on est viré sur-le-champ. Des milliers de personnes se retrouvent au chômage dès que les capitalistes ne font pas leurs précieux profits. Les loyers sont exorbitants. Il n’y a pas de structures gratuites pour s’occuper des enfants, car chacun ne pense qu’à lui-même. C’est un monde dominé par l’égoïsme, Alex. Les gens n’y veillent pas les uns sur les autres. Les politiciens, les dirigeants locaux sont tous d’anciens nazis. Ça me rend malade de penser que tous ces vieux qui dirigent l’Ouest ont passé leurs jeunes années à se pavaner en uniforme nazi en criant « Sieg Heil » avec les pires d’entre eux. Au moins, à l’Est, nous avons effectué des purges et puni les nôtres. Je ne voudrais vivre là-bas pour rien au monde. » (P106-107)


Tu veux savoir ?
Tu veux savoir ?
par Johan Heliot
Edition : Broché
Prix : EUR 10,10

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Le collège des étrangetés, 19 mai 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Tu veux savoir ? (Broché)
Johan Heliot est un jeune écrivain français qui arpente les terres des littératures de l’imaginaire depuis le début des années 2000. On lui doit une trentaine de romans évoluant dans différents genres (SF, fantasy, fantastique…) ainsi que de nombreuses nouvelles. Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il s’oriente davantage aujourd’hui vers la littérature jeunesse. « Tu veux savoir ? » est un recueil de nouvelles publié cette année chez Thierry Magnier.

En neuf nouvelles aussi concises que truculentes, Johan Heliot nous plonge dans une réalité parallèle qui décline différentes facettes contiguës de la vie au collège passée à la moulinette de la science-fiction et du fantastique.

« L’ami qu’il te faut », nouvelle d’ouverture, où comment Eddy, élève moyen et gamin solitaire de douze ans, reçoit en guise de cadeau d’anniversaire un « ami » dénommé Charly sensé le mettre sur la voie de la sociabilité. Enfant robot ? Jouet vivant ? Une chose est sûre, entre les mains d’Eddy, Charly ne risque pas de faire long feu…

« Requête non valide » brille par sa brièveté : nouvelle de deux pages qui permet à l’écrivain de tourner en ironie les travers d’une société où l’administration dématérialise de plus en plus les services qu’elle offre, ce qui, poussé à l’extrême, peut s’avérer mortel.

« Un moteur divergent » revisite avec humour le thème de l’uchronie : pour satisfaire à la demande d’un exposé de Mr Ravier, professeur d’histoire-géo, un élève de collège lance une recherche internet sur la seconde guerre mondiale. Problème : cette recherche anodine le propulse dans une réalité alternative où le IIIème Reich a remporté la guerre et établi sa suprématie. Pour le coup, les cours s’avèrent considérablement plus strictes, et le quotidien du collège, nettement moins propice à la liberté individuelle. Morale de l’histoire : usez d’internet avec parcimonie.

« Vendredi c’est hachis » fleure bon l’autofiction sur fond de fantasme horrifique : Emilie, la fille du proviseur du collège, et son copain Norbert, le crack en informatique, décident d’inviter un jeune écrivain, Yoann Hélion (pseudonyme à peine voilé de Johan Heliot) à participer à un atelier d’écriture pour, entre autre, parler de son dernier roman à succès : « Ados incontrôlables ». Pour pimenter la formule, les deux élèves fixent la rencontre à une heure originale : minuit… L’écrivain, plus alléché par l’aspect lucratif de cette proposition que par le souci d’échanger avec de potentiels lecteurs (au passage : caricature caustique de l’écrivain), répond favorablement à l’invitation. Seul problème : le but réel d’Emilie est parfaitement inavouable. Minuit, l’heure du crime. Cela vaut dans un collège comme n’importe où ailleurs… Car il est de notoriété publique que la vengeance est un plat qui se mange…froid.

« Tu veux savoir » traîne sa thématique dans un fantastique téléphonique à défaut d’être téléphoné. Brenda, élève de collège, partage avec Katy sa meilleure amie une découverte : le TVS, acronyme de Tu Veux Savoir. Un numéro mystère que l’on compose suivi d’une question personnelle. Dans la minute qui suit, le numéro y apporte une réponse qui s’avère…exacte. Qui sera le prochain élève collé dans la classe ? Quel garçon craque pour moi dans la classe ? Une manière, pour Johan Heliot le professeur d’histoire-géographie, de légitimer l’usage abusif et préjudiciable des téléphones portables en salle de classe. On appréciera la présence, au sein de cette courte fiction, d’un « Sébastien Clavel » et d’un « Arnaud Colin », qui renvoie à des figures bien réelles sous la forme d’un petit clin d’œil adressé à des pairs de plumes.

« Les remplaçants » lorgne davantage sur le terrain de la science-fiction. Mr Ravier, le professeur d’histoire-géo du collège, s’est gentiment fait congédié par la hiérarchie afin de suivre un stage au CRANE : Centre de Remise A Niveau des Enseignants, dont on ne peut qu’imaginer la vertu des méthodes et du programme au vu de l’univers corrosif brossé par Johan Heliot. En attendant, la classe s’est vue accordée un remplaçant : Mr D. Androï. Dès sa première heure de cours, les élèves lui sont acquis. Ils l’érigent au rang de professeur modèle, ce qui n’est pas sans éveiller les soupçons de Norbert (le pro de l’informatique croisé plus haut) et surtout du narrateur de l’histoire, lecteur assidu de SF et méfiant de nature, qui conduit sa petite enquête. A la clé : une découverte pour le moins bouleversante. Johan Heliot détient peut-être la solution à tous les problèmes auxquels se heurte l’éducation nationale…

« Multiplication » est une jolie révérence adressée à l’une des thématiques phares de la SF : celle du voyage temporel. Parce que Norbert, le hackeur du collège, s’est vu attribuer une heure de colle par sa prof de maths et que cela entache son dossier scolaire irréprochable, il met ses compétences en informatique à contribution pour tenter de débouter la punition. En piratant l’ordinateur d’un laboratoire de recherche en physique quantique, il remonte dans le temps pour tenter d’influer son passé. Evidemment, cette tentative de redressement factuel n’est pas sans conséquences. Et sous la plume alerte de l’écrivain, la notion de « paradoxe temporel » prend toute sa dimension…

« Ton meilleur copain » est un court encas qui s’inscrit dans la continuité de l’exploration SF entamée par « Les remplaçants » et « L’ami qui te faut » : illustration d’une génération de « câblés » chère au mouvement cyberpunk (Cf. : William Gibson).

Pour terminer, « La fin de l’éternité », où Alex, treize ans, au cours de la visite d’une brocante avec ses parents, tombe sur une lampe à génie et voit son veut exaucer. L’immortalité n'a pas toujours que des bons côtés…

Au gré de ces neuf nouvelles, Johan Heliot nous offre sa vision toute personnelle de la vie au collège. Les personnages se croisent, les narrateurs se rencontrent (Emilie, la fille du proviseur ; Norbert, le pro de l’informatique ; Predator, le proviseur redouté ; Steph, le surveillant sympa ; Mr Ravier, le prof d’histoire-géo…) pour tisser un arrière-plan scolaire qui permet de mettre en valeur quelques thématiques fortes de la SF et du fantastique : voyage temporel, uchronie, immortalité, préscience, robotisation… Sans prétention, facile à lire, ce court recueil comblera les jeunes lecteurs.


Ne t'en va pas
Ne t'en va pas
par Paul Griffin
Edition : Broché
Prix : EUR 14,00

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3.0 étoiles sur 5 Romance douloureuse, 19 mai 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ne t'en va pas (Broché)
Paul Griffin vit à New York, où il écrit des livres et élève des chiens. Au Etats-Unis, il est détenteur de nombreux prix littéraires. « Ne t’en va pas », élu meilleur roman « Young Adult » 2011, est traduit cette année chez les éditions La Martinière jeunesse.

Rien ne destinait Mack et Céce à tomber amoureux. Lui, du haut de ses dix-sept ans, est un écorché-vif. Elevé par un père alcoolique, abandonné par une mère battue, il a laissé tomber l’école et évolue en marge de la société. Il est sujet à de régulières crises de violence incontrôlables qui lui ont valu de gros ennuis. Pour prétendre s’en sortir, il n’a que son don : une étonnante faculté à dresser les chiens maltraités. Céce, quant à elle, est plutôt bonne élève. La tête sur les épaules. Intelligente et belle. Bien que son père ait quitté la maison il y a déjà longtemps, elle vit entre son grand frère, Tony, véritable modèle, et sa mère, Carmellia, un peu délurée et portée sur la boisson, mais source quotidienne de tendresse et de compréhension. Mack et Céce : deux existences éloignées… Le mettre d’œuvre de leur rencontre ? Il s’agit de Vico. Un vieil homme au grand cœur, propriétaire d’un restaurant au sein duquel travaille tout ce petit monde. Dès le premier regard, Mack et Céce tombent sous le charme l’un de l’autre. Sur les incitations de Tony, son grand frère aussi clairvoyant que bienveillant, Céce commence à fréquenter Mack. Pour eux, c’est le début d’une romance qui va rapidement tourner au grand amour. Au contact l’un de l’autre, ils se complètent : Céce gagne en assurance tandis que Mack parvient à canaliser son agressivité. Première sortie. Premier baiser. Première nuit… Au fil des jours, le bonheur se dévoile et les deux adolescents, désormais inséparables, commencent à envisager leur avenir ensemble… Mais parfois, le passé vous rattrape sans prévenir. Et malgré la force de leurs sentiments, Céce et Mack vont devoir affronter la brutalité d’une séparation à laquelle leur histoire ne survivra peut-être pas…

A travers un roman à deux voix (celles de Mack et Céce), l’auteur américain, qui n’en est pas à son coup d’essai, signe une romance qui s’illustre par la sobriété de son ton, la crédibilité de ses personnages, et le réalisme du cadre dans lequel se déroule l’action. Ici, en effet, pas d’histoire d’amour de jeunes adolescents modèles et friqués issus de la bourgeoisie. Mack et Céce appartiennent à la classe américaine populaire, à l’avant-dernier échelon de la société. Famille monoparentale, père ou mère portés sur la boisson : leur existence n’a rien d’un conte de fée, et leur horizon ne s’ouvre pas vraiment sur de douces espérances. Tous deux travaillent au restaurant de Vico par nécessité, pour pouvoir simplement vivre. Car la vie ne leur fait aucun cadeau. Céce, pour s’en sortir, peut compter sur son frère, Tony, un modèle de générosité et de probité, mais aussi sur Marcy, sa meilleure amie, un peu légère, mais toujours là en cas de coups durs. Mack, lui, n’a que l’amour qu’il porte à ses chiens. Solitaire et introverti, il les comprend mieux qu’il ne comprend les hommes : comme eux, il a été laissé sur le bord de la route, comme eux, il n’a pas été épargné par la brutalité humaine, et comme eux, il gronde, mais à l’intérieur... Si la première moitié du roman se conjugue au gré d’une douce romance qui installe un amour durable entre les deux adolescents, le tout décrit avec authenticité, la seconde partie prend une tournure plus âpre. En effet, le tragique du destin s’abat sur certains personnages, précipitant leur entourage dans les affres du désarroi. Difficile d’en dire davantage sans dévoiler les fils du roman… On évolue ici bien loin des mièvreries aseptiques et formatées que l’on peut rencontrer au détour de l’étiquette « Young adult ». Car « Ne t’en va pas » colle au réel comme une tache de sang : il en cultive la dureté et le côté parfois implacable en faisant se confronter l’idéal de la passion à l’amour impossible. Au-delà de la simple romance, il présente des trajectoires erratiques, des tranches de vie cahotées par l’impondérable, par ce qui nous échappe. Car dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut…

Bien loin de la légèreté et des ficelles faciles ayant souvent cours dans ce type de littérature, Paul Griffin nous offre, avec « Ne t’en va pas », la rencontre improbable de deux adolescents errants chahutés pas la vie. A travers leurs portraits, il signe une romance douloureusement ancrée dans le réel, à la fois juste et émouvante. Une seule certitude : il ne laissera aucun lecteur indifférent…


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