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Contenu rédigé par Drieu Godefridi
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Drieu Godefridi
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Adieu mademoiselle - La défaite des femmes
Adieu mademoiselle - La défaite des femmes
par Eugénie Bastié
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

11 internautes sur 13 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 La condition des femmes dans l'Europe contemporaine, 23 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Adieu mademoiselle - La défaite des femmes (Broché)
Bastié commence par rappeller que les féministes ont gagné la partie : de l'égalité en droit à l'indépendance financière, en passant par la décision sur la procréation (je veux un enfant, je n'en veux pas, si oui, quand, finalement non : j'avorte !), les femmes ont remporté haut la main et sans exception tous les combats féministes.

Certes, les féministes du genre persistent de nos jours à dénoncer le "plafond de verre", les inégalités salariales et d'autres inégalités matérielles, réelles ou imaginaires, qu'elles mettent en rapport avec des "stéréotypes" sur les hommes et les femmes au statut scientifique plus que précaire. Toutefois ces inégalités subsistantes ne changent rien au diagnostic. D'abord parce qu'hommes et femmes ne sont pas identiques et que, dès lors, l'existence de différences sociales et culturelles n'est pas problématique en elle-même. Les femmes donnent la vie, pas les hommes. Ensuite parce que le féminisme n'a jamais exigé l'interchangeabilité des hommes et des femmes. Sur tous ses combats historiques, la victoire du féminisme par KO est sans conteste.

Pourtant, et c'est l'originalité de la thèse de Bastié, les femmes sont aujourd'hui confrontées à une recrudescence féroce de la menace contre leurs intérêts fondamentaux. Cette menace, ô paradoxe, émane d'abord de courants qui se revendiquent du féminisme. Qu'est-ce à dire ? Que l'idéologie du "genre" se partage entre les féministes au sens strict — intellectuelles d'Oxford, de la côté Ouest et d'ailleurs qui calibrent avec précision les temps de vaisselle masculin et féminin — et les lesbiennes revendiquées, du type Monique Wittig, Judith Butler, Anne Fausto-Sterling.

La réussite des homosexualistes du genre est d'avoir su faire passer leur combat pour féministe. Or, il n'en est rien. D'abord, parce qu'une théorie qui nie la pertinence même de la catégorie "femme" peut malaisément prétendre en défendre les intérêts. Ensuite parce que les intérêts des femmes et des homosexuels, fussent-elles lesbiennes, sont essentiellement divergents. Ainsi la gestation pour autrui (GPA), qui offre aux homosexuels la possibilité d'avoir des enfants, implique la location du ventre des femmes. L'idée que cette location n'est pas illégitime, tant qu'il n'y a pas d'argent, est absurde. D'abord parce que louer son ventre sans rémunération est pire que de le faire en étant rémunérée. Ensuite parce que ce marché se financiarise dans tous les pays qui le pratiquent.

Non, ose Bastié, les idéologues homosexuelles du genre ne servent en aucune façon la cause des femmes. Elles ont subverti le féminisme pour le plier à leurs intérêts. Leur frénésie de déconstruction du genre, du sexe et de la filiation, ne sera assouvie que lorsqu'elles accéderont à cette "normalité" que le réel leur refuse — c'est-à-dire jamais. Les féministes sincères qui s'inscrivent dans le sillage des homosexuelles du genre n'en sont, en somme, que les idiotes utiles.

Et puis, il y a l'islamisme. Le statut de la femme dans le droit islamique est objectivement plus proche de celui qu'elle recevait dans le premier droit romain — simple chose de son mari, sans droit propre — que du droit occidental contemporain. Dans le droit et la doctrine islamiques, la femme est systématiquement installée sur un pied d'infériorité, qui confine à la sujétion. Or, constate Bastié, ce sont ces mêmes idéologues du genre, si virulentes dans leur dénonciation d'un patriarcat occidental désormais fantasmatique, qui montrent la plus doucereuse mansuétude à l'égard de l'islam. Comme si l'important n'était pas la soumission de la femme, mais de savoir par qui elle est soumise. Comme si le genre n'était que le nouveau cache-sexe du gauchisme, dont l'objectif réel n'a jamais varié : dissoudre les structures de nos sociétés — liberté, famille, marché, filiation, sexe — pour leur substituer des lubies égalitaristes. De ce point de vue, l'alliance objective entre homosexuelles du genre et islamistes relève en effet du simple bon sens.

Le style est enlevé, Bastié maîtrise ses sources, son livre se lit d'une traite. Je me permettrai d'exprimer mon désaccord sur trois points.

D'abord, l'affirmation selon laquelle l'idéologie du genre serait toute en germe dans le Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir (1949). Simone n'a jamais nié la différence biologique entre les sexes. Or, cette négation, assumée ou non, est le critère distinctif du "genre" homosexualiste comme idéologie. Qu'on devienne femme et que ce terme revête un infini chatoiement de nuances selon les sociétés et les époques — la thèse de Simone — est vrai. Que cette thèse n'implique en aucune façon l'identité des hommes et des femmes, leur fusion conceptuelle dans une nature page blanche, est également vrai.

Sur l'avortement. On sent Bastié moins à l'aise que sur d'autres sujets. Elle déplore que l'on ait institué l'avortement en droit pur et simple (2015), en gommant l'exigence de "détresse" qui fondait la loi Veil. Toutefois la loi Veil était grosse de ce droit, en cela qu'elle ne prévoyait aucun mécanisme permettant de contrôler, même de façon superficielle, que la condition de détresse était rencontrée. Le discours de l'époque sur la loi Veil comme "loi de confiance", les femmes étant appelées à vérifier elles-mêmes leur propre détresse (sic), d'une grande beauté poétique, est sans pertinence juridique. Une condition que personne ne vérifie et dont la non-satisfaction ne fait jamais l'objet d'aucune sanction, en droit n'existe pas. De fait, aucun contrôle effectif ne fut jamais appliqué. Gommer la condition de détresse ne change strictement rien, ni en pratique, ni en droit.

Enfin, il y a la reprise par Bastié de ce qui est désormais un refrain parmi ces intellectuels français qui se flattent de l'épithète de néo-réac dont on les taxe : la matrice de tous nos problèmes contemporains serait l'idéologie "libérale-libertaire". Déjà une théorie qui a besoin de deux qualificatifs pour la caractériser sent la contrefaçon. Il y aurait une idéologie libérale-non-libertaire ? Ensuite, qualifier de libéral un malheureux pays — la France — dans lequel les prélèvements obligatoires sur le travail flirtent avec 60%, qui compte près de six millions de fonctionnaires (2.2 au Royaume-Uni) et où l'Etat intervient directement, par la norme, l'impôt, et les initiatives de ses innombrables agents, dans la totalité des sphères de l'activité humaine, de "libéral" ou "libéral-libertaire", relève d'une forme magique de la pensée sur laquelle je ne m'étendrai pas ici.

Exception faite de ce branchement sur une matrice inexistante, le livre de Bastié est la parfaite synthèse de la condition des femmes — acquis et menaces — dans l'Europe contemporaine. Bravo Mademoiselle.

Drieu Godefridi


Je suis Pilgrim
Je suis Pilgrim
par Terry Hayes
Edition : Broché
Prix : EUR 22,90

Aucun internaute (sur 1) n'a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Bon polar, 6 août 2015
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Je suis Pilgrim (Broché)
Bon thriller à l'américaine, technique et maîtrisé. À noter la grande qualité de sa traduction française par Sophie Bastide-Foltz !
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 22, 2016 9:01 PM CET


Théologie politique: (1922, 1969)
Théologie politique: (1922, 1969)
par Carl Schmitt
Edition : Broché
Prix : EUR 26,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Pour la première partie, 6 août 2015
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Théologie politique: (1922, 1969) (Broché)
La première partie de cet essai contient la théorie de la souveraineté de Schmitt; la deuxième partie, plus récente, paraît quelque peu redondante et présente moins d'intérêt. Quant à la première partie, on en complètera utilement la lecture par la Théorie de la constitution, du même Schmitt.


La dictature
La dictature
par Carl Schmitt
Edition : Broché
Prix : EUR 10,50

2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Remarquable, 6 août 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : La dictature (Broché)
Remarquable comme la plupart des ouvrages de cet auteur, bien qu'un peu en deçà de la Théorie de la constitution ou du Nomos de la Terre, cet ouvrage vaut notamment par les développements éblouissants que son auteur consacre à la notion de séparation des pouvoirs. Bien que farouchement anti-libéral, Schmitt est indubitablement l'un des plus grands penseurs de la tradition libérale.


Théorie pure du droit
Théorie pure du droit
par Hans Kelsen
Edition : Broché
Prix : EUR 56,80

4.0 étoiles sur 5 Must-read, 6 août 2015
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Un must-read pour toute personne qui s'intéresse à la théorie du droit, même si la théorie "pure" du droit s'avère en fin de compte l'une des plus formidables entreprises idéologiques jamais menée dans le champ de la philosophie du droit. Sous prétexte de "purifier" la théorie du droit du point de vue du sujet de droit, Kelsen en arrive à développer, sur le droit, une théorie qui ne rend plus compte de la réalité de son objet. Une tendance idéologique malgré lui qui se confirmera, en se renforçant, dans son dernier ouvrage (posthume), la Théorie générale des normes.


Genre ou liberté
Genre ou liberté
par HEINE SOPHIE
Edition : Broché
Prix : EUR 16,50

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Une excellente synthèse des études de genre, du point de vue féministe, 6 août 2015
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Le principal intérêt de cet ouvrage réside dans sa représentativité des études de genre contemporaines, dont l'auteur offre un tableau synthétique et clair, sans manquer pour autant d'originalité.

La thèse de l'auteur est que les stéréotypes dont les femmes sont l'objet, dans nos sociétés (sur l'empathie, la maternité, la beauté, la sexualité, la douceur et la rivalité) justifient non seulement la pérennité d'inégalités matérielles à leurs dépens (ce qui est la thèse générale des féministes du genre), mais facilitent l'abus et la violence : "les stéréotypes de genre facilitent l'installation et la légitimation des inégalités de traitement dans la sphère privée, des plus ordinaires aux plus extrêmes." (page 39). L'auteur a, par ailleurs, qualifié cette thèse de continuum entre les stéréotypes sur les femmes et la violence dont elles sont victimes.

Il existe dans le champ des idéologies contemporaines, et sans doute fut-ce toujours le cas depuis l'affirmation de la science au sens d'un savoir objectif, deux familles : les idéologies qui se revendiquent de la science, et celles qui se passent de sa caution. L'écologisme, par exemple, prétend procéder de considérations scientifiques au sens strict : réchauffement climatique, recul de la biodiversité, inéluctable épuisement des ressources naturelles. Le rapport du genre à la science est plus nuancé. Certains auteurs — on pense à Cordelia Fine, ou la dernière Naomi Wolf — entendent se fonder sur des études scientifiques pour montrer que tout ou partie des différences entre les sexes relèvent de la culture, voire de l'imposture, et non de la nature. D'autres, telles que Judith Butler, font l'économie de la plupart de ces références scientifiques pour proposer un système philosophique novateur et cohérent, une vision anthopologique qui prétend se suffire à elle-même (Trouble dans le genre).

Dans une veine qu'on pourrait qualifier de structuraliste, bien qu'elle prétende faire droit à la liberté du sujet, S. Heine se range dans cette dernière catégorie. Elle soutient que la thèse des différences naturelles entre hommes et femmes, et inversément celle de leur absence, sont "aussi indémontrables l'une que l'autre" (page 22) et professe, dès lors, ce qu'elle appelle un agnosticime millien. Cet agnosticime inspiré de J.-S. Mill consiste à suspendre son jugement sur les inégalités naturelles éventuelles — ce qui est cohérent avec la position d'autres féministes du genre, telles que Susan Moller Okin — au nom de leur indécidabilité, tout du moins en l'état actuel de la science.

Cette position, que l'on qualifiera de principe, nous semble doublement problématique. D'une part, la négation, ou non-considération, des différences naturelles entre hommes et femmes, au sens le plus strictement biologique de ce terme, ne résiste pas à l'analyse objective; sans doute n'y a-t-il pas un seul article publié depuis un siècle dans une revue de biologie reconnue qui s'y soit risqué. D'autre part, et c'est le cœur de la critique, concéder l'agnosticisme millien ne dispense pas l'auteur de traiter les stéréotypes allégués de façon rigoureuse.

Au risque de passer pour scolaire, rappelons que Karl Popper distinguait, dans son ouvrage séminal Logik der Forschung, les propositions réfutables, et celles qui ne le sont pas. Les premières, qui admettent la preuve du contraire, relèvent de la science (exacte ou humaine), les secondes de l'idéologie.

Donner, par conséquent, une valeur scientifique aux stéréotypes supposerait d'énoncer cette thèse sous la forme de propositions réfutables, du type : voici la liste des stéréotypes dont les femmes font l'objet, par exemple dans la France de 2015, la Russie du dix-neuvième siècle ou le grand siècle de Louis XIV. Un stéréotype du type "les femmes sont plus empathiques que les hommes" paraît, en effet, susceptible d'être mesuré, testé et formulé sous la forme d'une hypothèse scientifique réfutable (qui dirait : "dans la France de 2015, les femmes sont réputées plus empathiques que les hommes.").

Au lieu de quoi l'auteur, comme la plupart des féministes du genre, se cantonne à l'affirmation d'une série de stéréotypes qui ne repose sur aucune étude, ni même référence documentée, avant de poser que ces stéréotypes sont la cause de telle ou telle inégalité matérielle entre hommes et femmes. Mais comment accepter l'existence d'un lien de causalité, lui-même non démontré, qui est fondé sur une proposition qui ne l'est pas davantage ?

Prenons l'exemple de la douceur. L'auteur pose que les femmes sont réputées plus douces que les hommes, que l'intégration de ce stéréotype, par les femmes, les empêche d'exprimer leur agressivité, pourtant condition sine qua non de la réussite professionnelle, et tout cela alors que, d'un point de vue scientifique, rien ne permet d'affirmer que les femmes seraient naturellement plus douces que les hommes (chapitre 6).

S. Heine va plus loin, et c'est là, nous le disions, que se profile l'originalité de sa position : la douceur, poursuit-elle, conduit à la soumission et la passivité, donc à l'acceptation de la violence et des situations d'abus : "La plupart des femmes victimes d'hommes maltraitants, violents physiquement ou verbalement, finissent par être habitées de haine et de rancœur envers leur abuseur. Certes, elles tendent à réprimer ces sentiments, notamment à cause de la peur et des traumatismes engendrés par la maltraitance qu'elles subissent. Mais les clichés qu'elles ont intégrés sur la féminité constituent des obstacles supplémentaires à leur libération." (page 124)

La thèse est intéressante, originale et audacieuse. Elle pose aussi d'évidents problèmes. Outre la question déjà évoquée du statut des stéréotypes et du lien de causalité, cette fois avec la violence, se pose un problème logique. Des études empiriques ont montré, au Canada et en Espagne, que la violence psychologique s'exerce dans des proportions comparables, sinon identiques, contre les hommes et contre les femmes (dans le couple; si l'on sort du couple, les hommes sont nettement plus victimes de la violence sous toutes ses formes, à commencer par les plus graves telles que les coups et blessures). Comment réconcilier cette donnée factuelle avec la thèse de l'auteur ? Sont-ce les mêmes stéréotypes qui "expliquent" la violence contre les femmes et contre les hommes ? Mais alors, quel est le potentiel explicatif de cette thèse ? Il y a manifestement là une impasse logique.

La thèse du continuum qui est celle de S. Heine ne mérite pas, pour autant, d'être balayée d'un revers de la main. Mais elle devrait, à tout le moins, être affinée, restreinte dans son ambition explicative; bref, formulée d'une façon qui soit scientifiquement testable. Ce qui, on l'a dit, suppose de commencer par reformuler la thèse des stéréotypes avec davantage de rigueur.

"Genre ou liberté" est un ouvrage représentatif des études de genre contemporaines, dans leur versant féministe. Outre la thèse du continuum, il offre une intéressante réflexion sur la liberté "réelle", et la possibilité de rapports entre hommes et femmes qui seraient dégagés des préjugés sans fondement. J'en recommande la lecture à tout qui souhaite s'initier à la théorie du genre du point de vue des féministes du genre.

Drieu Godefridi


Antifragile: Les bienfaits du désordre
Antifragile: Les bienfaits du désordre
par Nassim Nicholas Taleb
Edition : Broché
Prix : EUR 25,50

15 internautes sur 15 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Un auteur fragile, 27 décembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Antifragile: Les bienfaits du désordre (Broché)
Antifragile, de Nassim Nicholas Taleb
« Les bienfaits du désordre »
Paris, Les Belles Lettres, 2013, 649 pages

Nous commencerons par exposer le cœur de l’argument de Nassim Nicholas Taleb – ce qu’est l’antifragilité – avant d’en explorer les failles.

L’antifragilité s’oppose à la fragilité et se distingue de la robustesse. Est antifragile ce qui profite, jusqu’à un certain point, du désordre. Est robuste ce qui est indifférent au désordre.

L’apport majeur de Taleb, parmi d’autres innombrables dérivations de ce principe et de ses fondements mathématiques, réside dans la distinction, au sein de l’ensemble « robuste », du robuste au sens strict (dans le sens défini ci-dessus) et de l’antifragile.

Le concept talébien d’antifragilité est d’une grande fécondité. N’en donnons que deux exemples : la prostitution, et l’endettement des États.

De prime abord, l’employé bénéficie d’une plus grande sécurité de revenus que la (le) prostitué(e), condamnée à repartir tous les jours à la chasse aux clients. Pourtant, explique l’auteur, si l’employé perd son emploi, il perd tout. Tandis que la perte d’un client, pour la prostituée, n’est qu’un dommage mineur, qui peut être rapidement surcompensé par la rencontre de nouveaux clients. L’exemple de la prostitution est volontiers provocateur, et le raisonnement vaut pour tous les commerçants qui mutliplient les petits clients, au lieu de dépendre de quelques gros (ou d’un seul, comme dans le cas d’un employé).

Ainsi de l’endettement des États. Qu’un État utilise une grande partie de ses revenus fiscaux pour payer les intérêts de sa dette, et tout renchérissement du taux d’intérêt lui fera courir un péril grave et il devra emprunter de plus en plus pour avoir le même effet (ce qui est le schéma pyramidal de type Ponzi). Tandis qu’un État qui n’est pas endetté reste maître de son destin financier, et pourra même mettre à profit une hausse éventuelle des taux d’intérêt. « Quand on n’a pas de dette, on se moque de sa réputation dans les cercles économiques » (page 70). La croissance du PIB ? Facile ! Il suffit d’endetter les générations futures. Dans un paragraphe qu’on croirait sorti de l’histoire économique de Piketty, Taleb constate : « la croissance était très modeste, moins de 1% par tête, tout au long de l’âge d’or de la Réviolution industrielle, la période qui propulsa l’Europe au sommet du monde. Mais, si faible fût-elle, cette croissance était robuste (...) » (page 199). Alors que, de nos jours, la croissance se nourrit de l’esclavage des générations futures. Taleb, qui se définit comme fiscalement conservateur, se prononce pour une règle simple : zéro emprunt, équilibre budgétaire. Ce qui gagne en clarté, mais quid des situations de crises exceptionnelle, telles que la guerre ? Imagine-t-on Churchill refuser de combattre Hitler, au motif de la nécessité d’équilibrer son budget ? N’importe : Taleb pense la fiscalité à rebours de la catastrophe budgétaire actuelle.

Il est peu de domaines – aucun, écrirait probablement l’auteur – dans lesquels le très fécond triptyque antifragile-robuste-fragile ne fasse merveille, et l’auteur en donne des dizaines d’exemples (+ un tableau). Pour autant, sa théorie, même née de la pratique (ce qui est crucial aux yeux de Taleb), n’est pas sans défauts.

Taleb vient de la finance. Allons donc au cœur de son argument en analysant son exemple de l’antifragilité dans le domaine de la finance. Il est plus antifragile, explique Taleb, de placer 10% de son capital dans une start-up, et le reste en numéraire, que tout son capital dans une soi-disant « valeur sûre » (blue chip). Le premier investissement est moins fragile, car l’on s’expose à de forts gains et de faibles pertes. Tandis que celui qui investit dans une soi-disant valeur sûre s’expose à de faibles gains, mais de forte pertes (comme l’employé). La stratégie antifragile que préconise Taleb dispense l’investisseur de s’informer sur les entreprises sur lesquelles il mise. De s’en procurer et analyser les comptes en prenant garde, par exemple, aux barrières à l’entrée dont bénéficient les entreprises considérées, leur ratio prix de l’action sur le volume de la trésorerie, etc. C’est de cette démarche cognitive que l’investisseur antifragile devrait pouvoir faire l’économie, selon l’auteur, qui chiffre l’avantage absolu d’un investissement structurellement antifragile (aléatoire quant aux entreprises choisies) sur un investissement structurellement fragile (tout aussi aléatoire) à 24% (pages 363, 545 pour la fonction mathématique), dans le même temps qu’il se défie, par ailleurs, de la mathématisation des sciences humaines.

Le raisonnement est-il probant ? Partons d’un capital de 100. Investissons 10 dans une start-up. Statistiquement, le plus probable est que nous perdions la mise : ce qui n’est pas grave, puisqu’il nous reste 90. Rééditons donc l’investissement. Dix investissements à 10% (du solde) plus tard, deux possibilités : soit il ne nous reste que 35.1 (abstraction faite des coûts de transaction, inflation, taxes, etc.), soit l’un de nos investissements risqués se sera avéré fructueux. Sachant que le taux de survie à cinq ans des start-ups est de l’ordre de 20%, les deux branches de l’alternative (fort gain, ou perte totale des montants investis) paraissent à peu près aussi probables l’une que l’autre. Or, même dans l’hypothèse du succès de l’une des start-ups dans laquelle nous avons investi, avec un rendement stratosphérique de 100 à 500%, nous n’aurons au mieux recouvré que notre capital initial. Si, par exemple, nous gagnons 500% sur notre cinquième investissement, le gain sera de 32.5 (pour un investissement de 6.5, c’est-à-dire 10% du solde qui restait après les quatre premiers investissements). Un montant qui, ajouté au capital subsistant, nous donne un grand total de 98.2, inférieur au capital initial. À quoi l’auteur répondrait probablement que la start-up ne fera pas 500%, mais 5000 ou 50000%.

Tandis que dans le cas du placement « sûr », même avec un rendement médiocre de 10% sur 5 ans, nous aurons gagné 10% (total 110). Certes, en cas d’effondrement du marché, le « bon père de famille » qui a tout misé sur un blue chip est plus susceptible de perdre la totalité de sa mise qu’avec le mixte talébien (numéraire + start-ups). Mais cela n’établit pas la supériorité intrinsèque de la stratégie talébienne, seulement l’intérêt d’un portefeuille diversifié, puisque même en cas d’effondrement (toujours relatif) du marché, tous les blue chips ne sombrent pas (pas plus que les monnaies), et qu’ils sont plus généralement susceptibles de faire face au gros temps que ne le sont les start-ups. La prétention qu’a Taleb, non seulement de représenter, mais de mathématiser des réalités humaine, paraît une illusion, qu’on mettra moins sur le compte de la fascination des mathématiques, que de la fascination qu’exerce manifestement sur l’auteur la capacité de son esprit à les appréhender.

Mais la vraie difficulté du raisonnement de Taleb réside dans la limite de l’antifragilité. De l’aveu répété de l’auteur, l’antifragile ne bénéficie du désordre que « jusqu’à un certain point » (page 329). Pour un penseur de la limite – le Cygne Noir, cet événement exceptionnel et radicalement imprévisible – on se serait attendu à ce que l’exploration de la limite concrète, réelle de (ou des) l’antifragilité(s), à tout le moins de son statut extra-mathématique, occupe son esprit. Il semble n’en avoir rien été (même si l’auteur note dans ses annexes qu’« à parti d’un certain point, ce qui est concave devient convexe, quand on atteint le préjudice maximal » : page 533, figure n°28). Pourtant, ne pourrait-on plaider qu’en atteignant sa limite, l’antifragilité bascule brutalement dans la fragilité ? Cette perspective du basculement, dont on n’aperçoit pas que l’antifragilité puisse y échapper dans aucun domaine, ne devrait-elle pas rétroagir sur la notion même que nous nous faisons de l’antifragilité ? L’antifragilité ne relève-t-elle pas, en somme, du nominalisme créatif d’un auteur capable d’établir des distinctions signifiantes là où nous ne voyons qu’un même chat gris, mais qui a le défaut de chercher à les absolutiser ? « Le monde est divisé entre ce qui aime et ce qui n’aime pas la volatilité. » (page 512).

Il y a du génie, dans Antifragilité, dont on sent est descendu au fond de lui-même, à la faveur de longues promenades heideggériennes. Mais les défauts, même mineurs face à la fécondité de l’idée principale et de ses sœurs, ne sont pas négligeables. Outre la limite que nous venons d’évoquer, Taleb se laisse aller à conceptualiser des réalités qu’il ne connaît qu’imparfaitement. Ainsi développe-t-il longuement l’idée que les mammifères les plus antifragiles sont les plus petits (en raison d’une moindre exposition à l’environnement). Or, la longévité des mammifères est presqu’exactement corrélée à la taille : plus ils sont grands, plus ils vivent longtemps (on parle des individus, pas de l’espèce). Hegel semble à Taleb l’archétype du penseur antifragile, tandis qu’Aristote incarne la fragilité. En effet, explique Taleb, Aristote théorise la réalité sans égard pour la pratique, c’est donc un idéologue. Le fait qu’Aristote ait étudié la constitution concrète de cent-cinquante-huit cités antiques avant de théoriser ses Politiques semble avoir échappé à Taleb (pour ne rien dire du rapport amoureux de Hegel à l’idéologie pure). Taleb prise l’Antiquité, mais en amateur, par exemple lorsqu’il écrit que les Athéniens qui siégeaient à l’Assemblée (ekklesia) étaient tirés au sort : faux, ce sont les magistrats qui étaient tirés au sort (Manin) ; ce qui n’est pas un détail, puisqu’il y va de la définition du radicalisme démocratique athénien. La supériorité du droit « judge-made » (faits par les juges) semble à Taleb le fruit de sa « diversité », pourtant sans rapport : la plupart des droits « législatifs » sont infiniment plus divers que le droit « judge-made » (droit romain, Common Law) : une année de production législative américaine, belge ou française ridiculise, par sa quantité, la totalité du droit romain classique. La carrière universitaire, voilà l’activité la moins recommendable selon Taleb, professeur à l’université de New York et à la Sorbonne (après celle de banquier, dixit Taleb le « quant », sous-genre du trader).

Quant à sa propre filiation intellectuelle, Taleb s’affirme plus nieztschéen qu’hayékien. À en croire Taleb, Hayek était un vieux barbon ennuyeux, un rationaliste naïf passé à côté du concept d’antifragilité (le philosophe d’Amioun en a autant pour Popper). On reste interdit devant tant d’ingratitude : ordre spontané, auto-organisation, conséquences imprévues des interférences avec ce que nous ne comprenons pas, savoir individuel dépassant ce qui peut être formulé, limites pratiques et cognitives de la vision du monde de l’ingénieur , naïveté de la conception planiste de la société, Polybe, Burke, Hume, Leoni, le savoir universitaire contre le savoir issu de l’expérience, le refus du conservatisme : c’est tout l’univers intellectuel de Taleb qui est viscéralement hayékien. « Le ‘fragilista’ est quelqu’un qui vous incite à vous engager dans des politiques et des actions, toutes artificielles, où les profits sont faibles et visibles, et les effets secondaires potentionnellement graves et invisibles. » (page 21). Certes, sur de nombreux points Taleb ajoute, précise (l’optionnalité), reprend, corrige l’œuvre de Hayek, qu’il complète dans son registre le plus faible (la finance), mais il serait malaisé de trouver ne serait-ce qu’une seule idée structurante d’Antifragile qui soit sans ascendance hayékienne. Pourquoi nier l’évidence ? Il y a bien un registre qui distingue radicalement Taleb de Hayek : l’humour, quasiment à chaque page, qui explique en partie le plaisir qu’on éprouve à lire le Phénicien. Mais cela ne suffit pas à renier sa filiation autrichienne !

Antifragile est également une mine d’aphorismes, jamais gratuits, toujours reflétant la réflexion de fond de l’auteur, plus savoureux les uns que les autres (cfr. également la page Facebook de l’auteur). N’en citons que quelques-uns parmi une myriade : « Il est difficile de faire comprendre à des intellectuels la supériorité intellectuelle de la pratique. » (page 138) ; « Avec des arguments, quelqu’un qui écrit peut porter tort à plus de gens que n’importe quel criminel en série. » (page 465) ; « Ne demandez jamais à quelqu’un son avis, ses prévisions ou ses recommandations. Demandez-lui simplement ce qu’il a — ou n’a pas ¬— dans son portefeuille d’actions. » (page 471) ; « Si j’ai un ensemble de deux cents variables aléatoires, sans aucun lien entre elles, il sera presque impossible de ne pas trouver dans cet ensemble une sorte de corrélation élevée, mettons de 30%, mais ce sera entièrement faux. » (page 507). Gageons que Taleb restera dans l’histoire des idées au moins autant pour ses aphorismes que pour les concepts qu’il aura forgés (Cygne Noir, antifragilité).

En conclusion, Antifragile est une lecture stimulante de la première à la dernière page, qu’on soit d’accord ou pas avec les idées de Taleb, et son style si particulier (dans sa capacité à capter l’attention du lecteur même agacé, comparons-le au Carl Schmitt par exemple du Nomos de la Terre). Si on la dépouille de ses prétentions absolutisantes et mathématisantes, l’antifragilité apparaît comme un apport conceptuel majeur, qui ajoute à notre compréhension du monde en l’affinant, bien qu’elle soit toujours relative à son contexte (et incommensurable d’un contexte à l’autre). Mais reste à voir si l’histoire des idées offrira à l’antifragilité davantage qu’une infrapaginale sous l’œuvre de « ce type très ennuyeux qui ignorait la fantaisie » : Hayek !

Pour terminer, comment ne pas être ému et attiré par l’auteur Nassim Nicholas Taleb, ce penseur de l’antifragilité qui fait preuve, à l’égard de ses critiques, qu’il injurie à longueur de pages (« 95% des calomnies en ligne me concernant sont produites par trois obsédés, toujours les mêmes », page 372 ; « quand on prend des risques, les insultes des demi-hommes (les minus, ceux qui ne risquent rien) ressemblent aux aboiements d’animaux qui ne sont pas humains ; on ne peut se sentir insulté par un chien », page 460), d’une si manifeste, d’une si cruelle, d’une si puérile, finalement d’une si amusante fragilité ?

Drieu Godefridi


Chose promise. Etude de la promesse, à partir de Hobbes et de quelque autres
Chose promise. Etude de la promesse, à partir de Hobbes et de quelque autres
par Alain Boyer
Edition : Broché
Prix : EUR 32,00

2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Reste due, 27 décembre 2014
La thèse de l’auteur est celle de l’universalité de la norme, principe ou idée Pacta sunt servanda (PSS) : nous sommes tenus par nos pactes et nos promesses. Les conventions sont la loi des parties qui les ont faites, comme le stipule l’article 1134 du Code civil.

La promesse est un propre de l’homme, et c’est dans sa capacité à promettre, et tenir, que l’humanité fonde son unité.

L’auteur revisite un impressionnant panthéon de philosophes, principalement Hobbes et Rousseau, mais encore Kant, Nietzsche, Locke, Pascal, Montaigne, Hayek et quelques autres, pour illustrer l’universalité du principe PSS, et notamment l’idée que même une personne insensée devra y sacrifier (première partie). La théorie des jeux est mise à profit pour montrer que le principe PSS est inhérent, depuis les premiers hominidés, à la pratique de la chasse, car sans la promesse, la « tentation du lièvre » — ie, abandonner la chasse en commun pour son profit personnel immédiat — est irrésistible (deuxième partie). Dans la troisième partie, l’auteur montre l’antériorité de la promesse sur l’idée même de religion et de « commerce » avec la divinité ; ainsi le sacrifice est-il « un moyen radical de s’interdire la possibilité de revenir sur un don » (page 339).

Si l’on adhère à la posture de l’auteur consistant à ne pas entrer dans les arguties des différentes déclinaisons possibles de la promesse et de la convention sur le plan juridique — « Chose promise » n’est pas un traité de droit —, force est de constater que la démonstration manque de rigueur.

Ainsi de l’idée même de promesse. L’auteur précise qu’il entend le principe PSS comme recouvrant à la fois la promesse et la convention, comme s’il ne s’agissait que des deux modalités d’une même réalité. Mais il s’agit de deux réalités distinctes. La promesse est un engagement unilatéral, dont l’auteur conserve la maîtrise ; le promettant est comme le despote de son engagement. La convention est la rencontre de deux consentements, dont les auteurs perdent la maîtrise ; la convention devient le despote des deux parties. Un système juridique peut consacrer le principe PSS au sens strict — pacta sunt servanda — sans donner aucun effet de droit à la promesse. Même lorsque des effets de droit sont reconnus à certaines promesses, comme c’est le cas dans la plupart des systèmes juridiques contemporains, il s’agit généralement de pré-conventions (ainsi du célèbre « promesse de vente vaut vente », plus généralement de la promesse de contracter). En droit romain comme dans la plupart des occurrences du principe PSS qui nous sont connues, sont visés les seuls pactes, c’est-à-dire les conventions, et non les promesses. Ranger conventions et promesses sous un même vocable qui, historiquement, ne rend compte que des conventions, induit une confusion dans le raisonnement. « Un raisonnement logique dans lequel un terme est employé en des sens différents est un raisonnement fallacieux, une ‘fallace’ », rappelle l’auteur (page 97) : on ne saurait mieux dire.

Autre illustration de ce laxisme conceptuel, la discussion de ce que l’auteur appelle les promesses conditionnelles. Il écrit que les promesses peuvent être affectées de conditions dépendant, ou non, de la volonté des parties. Désireux de clarifier son exposé, l’auteur précise « On réservera tout de même ici l’expression « promesse conditionnelle » à ce que Hobbes appelle des « pactes » ou « conventions » (covenants) : une promesse mutuelle d’agir d’une certaine façon, à la condition que le ou les autres partenaires du pacte effectuent ou aient effectué leur part de l’engagement. » (page 12). Que de confusion dans ce paragraphe ! D’abord, on vient de l’écrire, au triple point de vue moral, juridique et conceptuel, la promesse n’est pas une convention. Ensuite, une promesse unilatérale affectée d’une condition qui dépend de la seule volonté du promettant est dénuée de sens, car elle revient à ne rien promettre (engagement purement potestatif). Enfin et surtout, si Hobbes parle de convention c’est parce qu’il parle de convention, pas de promesse, et ce que l’auteur prend pour une condition particulière n’est autre que l’exceptio non adimpleti contractus des Romains, inhérente à tout contrat synallagmatique, et valable jusqu’à nos jours. Cette exception signifie qu’en règle, lorsqu’un contrat porte des obligations réciproques, le manquement de l’une des parties à ses obligations délie l’autre partie, des siennes.

L’auteur définit comme enthymématique la promesse qui porte des conditions implicites, « comme quand un homme s’engage au service d’un autre il suppose évidemment que cet autre le nourrira » (citant Rousseau, page 222) et de s’exclamer « Quel bonheur que la grande philosophie ! ». On aura reconnu le principe d’exécution de bonne foi des conventions, qui est de bon sens, comme l’exceptio mentionnée ci-dessus, et que l’auteur mentionnait dès la page 5.

La sujétion au PSS de la figure de l’Insensé, empruntée à Hobbes, ne convainc pas. L’idée est que même une personne insensée sera amenée à faire des concessions au principe du respect des conventions. L’auteur explique qu’il y va de l'« intérêt » de l'insensé, qu’il serait « irrationnel » de sa part de ne pas respecter le PSS, et que le violer serait « très imprudent » (page 66). Outre que ces diverses considérations — intérêt, rationalité, prudence — ne sont pas identiques, on est en droit de se demander quel sens leur donner dans le cas d’un insensé qui, par hypothèse et comme l’écrit l’auteur, est un « irrationaliste » (page 51).

Confessons une faible dilection pour la théorie des jeux, cette pseudo-logique mathématisée d’une certaine philosophie anglo-saxonne, à peu près la seule chose en ce vaste monde qui nous donne envie de lire Hegel, mais reconnaissons son utilité à penser la gestion d’engagements réciproques. Pour qu’il soit rationnel et conforme à son intérêt que le chasseur n’abandonne pas ses partenaires au profit du lièvre immédiat, explique l’auteur, il convient que le chasseur éprouve un sentiment d’obligation à l’égard du groupe auquel il appartient : « C’est cela, le cœur de la notion d’engagement (promesses, pactes...) : s’interdire de succomber à la tentation, même forte, entre le moment performatif de la promesse et celui de sa réalisation. » (page 205). Ce qui va sans conteste mais qui prouve par la même occasion que la promesse n’explique et ne fonde, par elle-même, rien du tout. De plus, comment ne pas regretter qu’un auteur aussi attentif, par ailleurs, à la distinction kantienne entre l’agir par devoir et l’agir conformément au devoir, identifie promesse et engagement ? On ne soutiendra pas que les deux distinctions se recoupent, mais dans un sens au moins l’engagement participe de l’intériorité du sujet, et sa distinction de la promesse, qui peut n’être que purement verbale, n’aurait-elle pas gagné à s’inscrire au cœur de la démonstration ?

Dans un passage de la conclusion qui résume son propos, l’auteur écrit que le PSS est « le vrai secret de l’humanité, et au moins aussi important historiquement que la maîtrise du feu. Une part de ce qu’il y a de beau en l’idée d’humanité. La promesse est première, et ni la propriété ni le troc ni le don ni la religion ni la domination ne nous le sont apparus autant. On peut se passer des dieux, et peut-être même, dans de petites sociétés autarciques, de propriété et de troc. On peut, on doit rêver d’une société sans domination arbitraire. Mais aucun communauté humaine (…) ne peut se passer de promesse. » (page 385). Qu’aucune société humaine ait jamais pu faire l’économie de la domination arbitraire paraît incertain, si l’on songe un instant à la substance de la relation entre un enfant et ses parents. S’il faut hiérarchiser la promesse et la domination, il ne semble guère douteux que la domination soit historiquement, anthropologiquement, juridiquement, sémantiquement et philosophiquement première.

Au fondement de l’identité personnelle, la promesse est le lien dernier de la société des hommes.

La difficulté de cette thèse, qui n’est pas neuve, est que portée à un tel niveau de généralité, elle est irréfutable.

Comment nier que les idées de promesse et de convention, même soigneusement distinguées, sont inhérentes aux sociétés humaines ? Toutes les cultures, note l’auteur, connaissent la promesse : « en ce sens, l’hypothèse acquiert quelque réfutabilité » (page 10, note 6) : or, justement, à ce niveau de généralité, non. Page 382, l’auteur rappelle qu’une proposition irréfutable n’est pas nécessairement dénuée de sens. Certes, mais si l’on prétend assigner un principe unitaire et unifiant à l’humanité, des propositions réfutables sont objectivement préférables à celles qui ne le sont pas. N’eut-il pas été plus fécond, par exemple, de tenter de déterminer précisément ce qui, dans ce principe PSS, revêt une part d’universalité, depuis les Romains jusqu’à nos jours ? De comprendre pourquoi la convention porte des effets de droit dans tous les systèmes juridiques, au contraire justement de la promesse ? De mettre en lumière la source éventuellement évolutionniste du PSS, question que l’auteur effleure dans une note de la page 260, puis page 380 ? L’auteur était parfaitement positionné pour une telle étude à la fois historique, philosophique, anthropologique et juridique, lui si sensible au caractère factice de la plupart des oppositions entre Anciens et Modernes (page 4) ; nous sommes par définition plus vieux que les Anciens, note-t-il. Au lieu de quoi Alain Boyer fait de la philosophie hors-sol, comme si l’histoire n’existait pas, une philosophie purement conceptuelle et en même temps tellement dépendante de l’histoire de la philosophie ! On ne peut se défendre, au fil des 388 pages de « Chose promise », d’un sentiment de circularité ; l’auteur ratisse largement autour de son principe, il le pique et l’asticote, le prenant et le reprenant, le montrant, le magnifiant, le sublimant, pour revenir au point initial.

Regrettons les trop nombreux ornements grecs, anglais, latins et commentatifs qui alourdissent le texte ; les fréquentes digressions, quelques lapalissades (pas de pacte avec Hitler !, comme l’avait compris Churchill, page 382) et des jugements esthétiques qui n’apportent rien au propos (si la beauté était ce qui porte l’obligation des conventions, gageons qu’elles seraient fragiles). Lors de la soutenance de thèse de l’un de mes amis, son directeur lui reprocha l’absence de thèse, et de s’être livré à une « promenade philosophique ». An-historique et a-juridique, d’une stupéfiante érudition dont personne ne douterait même si l’auteur ne la mettait constamment en avant, « Chose promise » est une belle randonnée philosophique qui ne livre qu’une partie de sa promesse.

Drieu Godefridi
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[( Merchants of Despair: Radical Environmentalists, Criminal Pseudo-Scientists, and the Fatal Cult of Antihumanism )] [by: Robert Zubrin] [Apr-2012]
[( Merchants of Despair: Radical Environmentalists, Criminal Pseudo-Scientists, and the Fatal Cult of Antihumanism )] [by: Robert Zubrin] [Apr-2012]
par Robert Zubrin
Edition : Relié

3.0 étoiles sur 5 Une généalogie gâtée par trop d'amalgames, 27 octobre 2013
Ce livre est intéressant en cela que son auteur, Robert Zubrin, retrace la généalogie intellectuelle partiellement commune d'un certain nombre d'idéologies : eugénisme, nazisme, environnementalisme. Cette généalogie le mène à Malthus (de façon convaincante) et Darwin (dont il propose une lecture simpliste).

C'est aussi un livre navrant par sa pratique systématique de l'amalgame. Une référence intellectuelle commune, la présence d'une même personne dans l'organigramme de deux organisations : voilà le genre de "preuve" qui permet à l'auteur d'amalgamer, allant souvent jusqu'à les identifier, la politique coloniale de l'Angleterre, le racisme, le nazisme, la politique US de "pacification" au Vietnam, le WWF, le GIEC, la volonté par l'Iran d'acquérir l'arme nucléaire, etc. Une virtuosité dans l'amalgame que je crois in casu plus naïve que malhonnête, car on sent que l'auteur est sincère.

Un bon exemple est le fait que l'interdiction du DDT a causé, selon Zubrin, le génocide de plusieurs centaines de millions de personnes (terme qu'il utilise à plusieurs reprisesdans ce cas de figure) : risibles petits clowns amateurs que sont les nazis en regard de l'agence administrative américaine responsable de l'interdiction du DDT (et ses inspirateurs intellectuels, d'ailleurs en partie des nazis américains, selon les "preuves" rassemblées par Zurbin). Il semble avoir échappé à M. Zubrin que de ranger le gazage des Juifs et l'interdiction du DDT sous une seule et même étiquette de "génocide" pose certaines difficultés intellectuelles (et morales), tout en ouvrant un vaste champ de possibilités (telle que la réunion urgente d'un tribunal de Nuremberg pour juger les responsables de ce qui apparaît ainsi tout simplement comme le pire génocide de l'histoire humaine).

Un autre exemple est la politique de "pacification" américaine pendant la guerre du Vietnam, qui consistait, selon Zubrin, à tuer un maximum de "Viets". Or, note Zubrin, cette politique (plus exactement, la représentation caricaturée qu'il s'en fait) fut décidée (en partie) par des responsables politiques US eux-mêmes membres d'une société intellectuelle en faveur du contrôle de la population, le "Population Crisis Committee". Or, on trouve à l'origine de ce comité des individus (pas tous) qui se sont montrés, dans leur passé, partisan de l'eugénisme. Or, l'eugénisme est un aspect fondamental du nazisme. Voilà qui "raise some interesting questions", écrit Zubrin, dans un style tout en suggestion.

Les pratiquants de l'amalgame comme Zubrin ne vivent pas dans une réalité parallèle - la plupart des éléments factuels dont il soutient ses théories paraissent avérés - mais dans une réalité simplifiée. (Evidemment au delà d'un point la simplification est telle qu'on pénètre en effet dans une réalité parallèle, celle d'esprits dérangés du type "Beautiful Mind" - ce que n'est pas Zubrin -, que le simple agencement des mots dans un article de Life suffit à convaincre de la réalité d'un complot soviétique.)

Total, cela reste un livre riche de nombreuses infos factuelles, passionnant aussi dans la partie qui relève de la spécialité de l'auteur : le nucléaire. J'en recommande donc la lecture critique.


Trouble dans le genre
Trouble dans le genre
par Judith BUTLER
Edition : Poche
Prix : EUR 12,50

42 internautes sur 57 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Aux origines de la théorie du genre, 23 novembre 2012
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Trouble dans le genre (Poche)
Dans cet ouvrage, dont l’influence semble exponentielle, Judith Butler fait la synthèse des "gender studies". L’objet des "gender studies" est l’étude de la construction sociale des catégories du masculin et du féminin.
Il existe, selon Butler, un modèle classique de la sexualité selon lequel le sexe est une réalité biologique dont émane le "genre", c’est-à-dire la détermination de ce qui est masculin et féminin. Féminin et masculin varient d’une société et d’une époque à l’autre, mais restent structurés par leur substrat biologique, le sexe.
Ce modèle, explique Butler, est erroné, pour deux raisons : d’une part, c’est le genre qui produit notre concept de sexe, d’autre part le sexe n’est absolument pas une réalité biologique, mais une réalité de part en part culturelle.
Tel est le pitch idéologique de la théorie du genre et c’est là que commence le trouble. Cette conventionnalité du sexe, poursuit Butler, est le reflet de relations de pouvoir. Dit autrement, le sexe (culturel) cristallise des relations de pouvoir. Quels sont ces relations de pouvoir ? Elles tiennent en deux mots : l’hétérosexualité (ou hétéronormativité), et le phallogocentrisme (ie, la domination masculine). La vraie raison d’être de notre concept de sexe est de maintenir au firmament du pouvoir social l’hétérosexualité, et le phallogocentrisme.
Dernier étage de la fusée théorique de Butler, le moyen de cette prise de pouvoir. Selon l’auteur, c’est par le tabou de l’inceste que l’hétéronormativité et le phallogocentrisme ont pris les rênes d’un pouvoir qu’ils n’ont plus jamais quitté.
Dès lors que l’on a pris conscience de l’artificialité du genre, du sexe, du désir sexuel, et des relations de pouvoir dont ces concepts ne sont, en somme, que l’instrument, il devient envisageable de désincarcérer le sexe et le genre, et d’opter, par exemple, pour le genre féminin avec un sexe d’homme, ou le contraire, puis de renoncer à l’opposition naïvement binaire du masculin et du féminin, pour entrer dans un étourdissant vortex de variations qui “défont le genre” (titre d’un autre ouvrage de Butler).
La théorie de Butler, d’une grande densité et d’une réelle ingéniosité, notamment dans sa remise en branle de l’appareil conceptuel freudien au service de fins qui lui sont étrangères, pose d’importantes difficultés. N'en relevons que quelques-unes.
On est d’abord en droit de se demander comment les lobbys de l’hétérosexualité et du phallogocentrisme s’y sont pris, concrètement, pour triompher dans toutes les sociétés humaines, transcendant les idéologies et les époques. Le tabou de l’inceste, via le complexe d’Œdipe (intégralement culturel, selon Butler contre Freud), nous indique le résultat de cette victoire, pas sa cause.
On est également en droit de se demander quelle est la nature du lien de nécessité que semble tisser Butler entre l’hétérosexualité et le phallogocentrisme, comme s’il allait de soi. L’histoire ne nous offre-t-elle pas l’exemple de sociétés hétérosexuelles, qui n’étaient pas phallogocentriques (Mosuo de Chine, Iroquois, Berbères, Touaregs, Minangkabau, Sardes, premiers Crètois, Hopi, aborigènes des îles Trobriand, et jusqu’aux Amazones décrites par Hérodote) ?
Probablement inspirée par sa conviction que tout est acquis, rien n’est inné, Butler reprend une vieille et insoluble controverse philosophique sur les rapports entre la réalité et le langage pour affirmer que le réel vit tout entier sous la dépendance du langage. Par ailleurs l’auteur soutient l’indubitabilité de son libre arbitre. Mais comment être à la fois déterminé par le langage, et libre dans sa pensée ? (Expliquer que le langage ne nous détermine pas mais nous situe, ce que fait Butler, consciente de la difficulté qu’avaient déjà rencontrés les marxistes avec la “conscience de classe”, paraît une pirouette en réception assise.) Rappelant que nous sommes enfermés dans le langage, donc les relations de pouvoir dominantes, Butler suggère de s’y soustraire par la mise en œuvre de pratiques, des pratiques concrètes, notamment sexuelles. Comment concilier ces pratiques, par hypothèse non langagières, avec la thèse du langage comme seul accès à la réalité ?
Dans la dernière partie de Trouble dans le genre, Butler offre un long développement pour faire comprendre que le tabou construit "un sujet fini à travers une série d’exclusions." Ainsi l’abject (concept emprunté à Julia Kristeva) désigne-t-il ce qui est expulsé du corps, "délesté sous la forme de l’excrément", rendu littéralement "Autre". "On dirait une explusion d’éléments étrangers, poursuit Butler, mais l’étranger est en fait établi à travers cette expulsion." Butler montre que, dans le cas du sexisme, du racisme et de l’homophobie, la répudiation des corps du fait de leur sexe, sexualité ou couleur consiste en une expulsion suivie d’une répulsion :

"La division entre monde ‘intérieur’ et ‘extérieur’ chez le sujet constitue une bordure et une frontière maintenues par un fil ténu à des fins de régulation et de contrôle sociaux. La frontière entre l’intérieur et l’extérieure se confond lorsque les excréments passent de l’intérieur à l’extérieur, et que cette fonction d’excrétion devient, pour ainsi dire, le modèle pour les autres processus de différenciation et d’identité. C’est en fait le mode sur lequel les Autres deviennent de la merde. Pour que les mondes intérieur et extérieur restent tout à fait distincts, il faudrait que la surface entière du corps atteigne un degré absolu d’imperméabilité, ce qui est impossible."

Cette apothéose de l’argument butlérien pose un certain nombre de questions — à commencer par le statut de la production de l’Autre par expulsion : est-ce une comparaison ? Une métaphore ? Un mot d’esprit ? — que nous ne considérerons pas ici, pour nous concentrer sur la dernière phrase de l’extrait, indiquant qu’il est impossible au corps humain de faire l’économie de la défécation. Quel est le statut de cette impossibilité ?
Convenons du caractère biologique, jusqu’à preuve du contraire (constipation à vie, choisie), de l’impossible renonciation à la "souillure fécale" (Butler). Se pose intuitivement la question de savoir si, outre cette malheureuse impossibilité, la subjugation des corps par la culture — par "la loi", pour nous en tenir au vocabulaire butlérien — ne se heurterait pas, tout à fait par hasard, à d’autres obstacles biologiques ? Sur cette question, dont l’auteur précise expressément qu’elle refuse de l’assumer en tant que telle dans Trouble du genre, elle se montre ambivalente. D’une part, Butler considère l’idée que "le corps féminin doit endosser la maternité" comme purement culturelle, de même que l’idée que "la maternité est une loi biologiquement nécessaire", ce qui est doublement audacieux mais cohérent avec le concept du corps comme "simple véhicule" de la culture, comme "page blanche", mais d’autre part, elle lâche distraitement, au détour d’une phrase (à deux reprises) le concept d’individu biologiquement mâle ou femelle, donc de corporéité biologique, qu’elle ne récuse pas le moins du monde — ce qui est lui est d’ailleurs rationnellement impossible, dès lors qu’elle a concédé le caractère biologique de l’impératif de défécation —, assurant ainsi la parfaite subversion de son propre système, qui est tout entier construit par opposition au modèle sexe-genre de sens commun, dont Bulter avait retourné le sens des flèches — c’est le genre qui crée le sexe, et non le sexe qui crée le genre — et converti le sexe, de réalité biologique, en réalité culturelle. Or, ne voit-on pas se lever, encore frileuse, telle la fleur après l’hiver, la vie après Enola Gay, comme un tressaillement de biologie au cœur même du sexe butlérien ?
J’admire Judith Butler parce que sa théorie est une construction originale qui s’enracine dans la réinvention de sources maîtrisées. Mais, dans son absoluité, son argument ne tient pas la route (qu’on lui retire son caractère radical, et l’on retombe sur le modèle de sens commun). Bâtir des législations sur le fondement de la théorie du genre — comme nous avons commencé de le faire — ne pourra que donner lieu à de cruelles désillusions.
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