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Contenu rédigé par Denis Urval
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Commentaires écrits par
Denis Urval (France)
(COMMENTATEUR DU HALL DHONNEUR)    (TOP 50 COMMENTATEURS)   

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Historias De Shanghai, I Wish I Knew (Vos) (Hai Shang Chuan Qi) (2010) (Import)
Historias De Shanghai, I Wish I Knew (Vos) (Hai Shang Chuan Qi) (2010) (Import)
Proposé par Arco Celeste Dvd
Prix : EUR 23,96

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Au-dessus de la mer, l'océan des souvenirs, 30 septembre 2014
Fruit d’une commande liée à l’Exposition Universelle qui s’y est tenue, I wish I knew (2010) est un portrait de Shanghai qui repose sur des vues de la ville mais aussi sur la parole de divers témoins qui reviennent sur leurs passé et leur histoire familiale. Il ne s’agit pas d’une fiction, mais la frontière entre celle-ci et le documentaire tend à s’estomper dans l’œuvre récente24 city du cinéaste chinois Jia Zhang-Ke. On note ainsi la présence énigmatique de l’actrice fétiche du réalisateur, Zhao Tao, revue récemment dans A touch of sinA Touch of Sin, qu’on voit déambuler silencieusement dans la ville, et qui n’a pas besoin de dire quelque chose pour s’exprimer.

Pour un chinois du Nord comme Jia Zhang-Ke, Shanghai est un monde à part et presque étranger. Le film mentionne le Traité de Nankin (1842) qui devait permettre aux britanniques de s’y installer et d’y commercer à leur guiseThe Opium War: Drugs, Dreams and the Making of Modern China. Parler de Shanghai, c’est devoir aborder la question toujours complexe de la relation à l’Occident. A ce titre, une des particularités de I wish I knew est de proposer, tout en revenant brièvement sur cette histoire douloureuse, une réappropriation chinoise de la ville, en particulier à travers les échos de la guerre civile et les souvenirs des parents disparus. Des expatriés, des occidentaux venus en touristes ou en quête de fortune, on n’en verra aucun. On ne verra aussi que de loin, sauf vers la fin, les tours orgueilleuses du nouveau Shanghai, tandis que la caméra s’attarde sur les démolitions et sur l’habitat traditionnel.

Evoquer Shanghai, c’est évoquer non pas seulement les déchirements de l’histoire, mais la diaspora de ses habitants ; le film va donc juxtaposer la mémoire de ceux qui sont restés (voir la version officielle de la Libération de 1949, avec extrait de film patriotique et musique entraînante) et celle de ceux qui sont partis (à Taiwan en particulier, avec les nationalistes, ainsi qu’à Hong-Kong). Jia Zhang-Ke ne critique pas ouvertement la mémoire officielle, mais il donne voix aux points de vue opposés. Au chapitre de Taiwan, on ne s’étonnera pas de retrouver le réalisateur Hou Hsiao Hsien, admiré de Jia Zhang-KeHou Hsiao-hsien, Hou qui est lui-même auteur des mémorables Fleurs de ShanghaiLes Fleurs de Shanghaï. Le réalisateur hong-kongais Wong Kair-Wai, lui, est un natif de Shanghai.

Une des dernières séquences est consacrée à Han HanBlogs de Chine, jeune blogueur, écrivain et pilote, qui fait comme un contraste avec les générations précédentes. Nous verrons aussi le chantier de l’Exposition.

La musique planante des synthétiseurs de Giong Lim (alias Li Chiang, qui est taiwanais et a travaillé sur Millenium Mambo comme sur plusieurs films de Jia Zhang-Ke comme A touch of sin) contribue à créer une ambiance indéfinissable et elle se marie admirablement aux vues de la ville, depuis le Huang Pu et Suzhou Creek en particulier (c’est bien d’une grande cité portuaire qu’il s’agit, on rappelle que Shanghai signifie littéralement « Au-dessus de la mer »). La musique déréalise le documentaire, introduit une distance avec le contenu de l’image. De cette ville si peuplée et vivante, Jia Zhang-Ke propose une vision marquée par le poids des fantômes et une forme de solitude désenchantée.

Shanghai, vue d’une péniche; Shanghai, ce sont les shanghaiens, ceux qui l’ont été, le sont ou auraient pu l’être : I wish I knew développe ces deux idées et les marie avec une grâce indéniable.

PS. Pour posséder une copie chinoise avec sous-titres anglais, je ne peux rien dire de cette édition sous-titrée en espagnol. Espérons sans trop y croire que l’intérêt suscité par A touch of sin du même Jia Zhang-Ke (et par d’autres films chinois récents et remarquables comme Black CoalBlack Coal) encourage une édition DVD moins confidentielle de I wish I knew.


SHANGHAI From Modernism To Modernity
SHANGHAI From Modernism To Modernity
par Francesco Cosentino
Edition : Broché
Prix : EUR 20,32

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Shanghai, hier et aujourd'hui, 28 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : SHANGHAI From Modernism To Modernity (Broché)
Pour le voyageur pressé, la ville de Shanghai présente en général peu d’attrait esthétique : trop grande, trop insaisissable, guère de monuments marquants. Le touriste cherche en Asie des villes chargées d’histoire et de culture, conformes à ses attentes vis-à-vis d’une forme d’altérité radicale, et Shanghai, en fait de tradition, malgré sa vieille ville chinoise, a celle d’une métropole que les occidentaux ont développée à partir du milieu du 19ème siècle et à laquelle ils ont donné son visage cosmopolite, son cachet international, sa distinctive impureté (celle du mixte) qui est l’autre nom de son charme subtil. En revanche, celui qui aujourd’hui prend la peine de visiter Shanghai sans se presser découvre peu à peu au hasard des rues les traces d’un passé complexe et un patrimoine architectural d’un grand intérêt.

Ce livre revient sur celui-ci et sur l’invention d’un paysage urbain original, marqué par des constructions comme Broadway Mansions (qui évoque Chicago), des palaces Art-Déco comme sur le Bund le célèbre hôtel de la Paix (ex Hôtel Cathay), bel exemple de fusion d’un canon occidental avec les particularités locales, sur la rue de Nankin le massif Park Hotel (longtemps avec ses 22 étages le building le plus haut de toute l’Asie), les théâtres et salles de bal comme le Paramount, les cinémas comme le Metropol (maintenant détruit), ou le Cathay sur Huaihai Lu (ex Avenue Joffre !) mais il faut également mentionner les allées bordées de platanes de l’ancienne Concession française avec leurs villas spacieuses, ainsi que des audaces modernistes comme la « Maison verte » (la maison du docteur Wu) signée par l’architecte hongrois Laszlo Hudek (1893-1958) qui a également conçu, entre autres choses, le Park Hotel. Les grands cabinets d’architectes actifs à Shanghai, comme Palmer & Turner, ont donné fière allure à la première ville de Chine (par la population), bien avant son réveil récent et son extension démesurée, ville où le monde entier semble s’être donné rendez-vous.

N’oublions pas non plus les « shikumen » (« portails de pierre »), agencements typiques de cours intérieures et de petits bâtiments qui débouchent sur des ruelles (lilong) et qui ont été l’habitat des shanghaiens ordinaires jusqu’à l’époque contemporaine (comme le cadre du 1er congrès du PC chinois en 1921).
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Francesco Cosentino a divisé cet ouvrage (auto-édité) en trois parties. La première est une histoire de la ville, la seconde présente l’héritage architectural de Shanghai, la troisième est une réflexion sur la relation entre le présent et le passé, dans un contexte de développement économique où l’aspect de la ville est profondément modifié (le quartier de Pudong, récemment sorti de terre, mais aussi bien des destructions), mais où également, la conscience du passé, celle de la nécessité de le préserver, la tentation de l’imiter avec de nouveaux projets, se sont beaucoup développées (avec des réalisations discutables comme Xintiandi, qui s’inspire des Shikumen pour donner un cadre au consumérisme).

Côté iconographie, les nombreuses photographies noir et blanc sont de qualité très inégale, alors même qu’on peut parfaitement, avec ce medium, rendre justice à la particularité de la ville (dommage que tout ne soit pas comme l’image du Park Hotel p. 89, et personne ne se fera ici une idée de l’imposant ensemble que constitue le Bund). Côté texte, les rappels historiques restent des esquisses, malgré leur évidente valeur informationnelle. Quant à la réflexion sur l’héritage architectural, la mémoire sélective et la nostalgie, elle méritait d’être davantage développée.

Personne ne regrette l’époque où un écriteau indiquait à l’entrée d’un parc de la concession française « interdit aux chinois et aux chiens », mais la ville a été également dans les années 30 le laboratoire d’une culture urbaine foisonnante (avec ses stars de cinéma, comme Zhou Xuan ou Ruan Ling-YuCollection Asian Cinéma : Center Stage, sa vie mondaine, ses publications, ses écrivains) et il est permis aujourd’hui de s’attacher à un tel passé, et de tenter de le faire revivre. Ville du futur, Shanghai est aussi un lieu de mémoire qui en vaut bien d’autres, un lieu où se superposent diverses strates qui coexistent sans se confondre.

Le livre comporte une bibliographie. Pour ceux qui seraient à la recherche de quelque chose de plus satisfaisant sur le plan de l’iconographie, je mentionne le très beau volume Shanghai Art Déco édité à Hong Kong par Old China Hand Press en 2006 (on trouve généralement sur place dans les librairies et les boutiques des hôtels des publications équivalentes) ; et pour ceux qui voudraient plutôt une réflexion sur la culture urbaine, le livre de Leo Ou-Fan Lee, Shanghai modern : the flowering of a new urban culture in China 1930-1945Shanghai Modern - The Flowering of New Urban Culture in China 1930-1945 (Paper). Il nous faudrait aussi une édition de qualité du documentaire de Jia Zhang-Ke (I wish I knew Historias De Shanghai, I Wish I Knew (Vos) (Hai Shang Chuan Qi) (2010) (Import)).


Anatomie de la stupeur
Anatomie de la stupeur
par Ann Patchett
Edition : Broché
Prix : EUR 23,80

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Au coeur des ténèbres, version biotech, 25 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Anatomie de la stupeur (Broché)
Le docteur Marina Singh travaille aux Etats-Unis pour un laboratoire pharmaceutique. Une équipe en Amazonie étudie pour le compte de cette firme une ethnie (les Lakashis) où les femmes sont encore capables d’enfanter à un âge très avancé. A la tête de cette mission scientifique, la très redoutée Annick Swenson. Mais le docteur Swenson ne donne plus guère de nouvelles et on apprend au début du roman que celui qui avait été mandaté pour en savoir plus sur l’avancement de ses recherches, le docteur Anders, est mort dans la jungle. Amie d’Anders, en proie à son propre malaise existentiel, Marina se décide à partir à la recherche de Swenson, son ancien mentor. Et à essayer de déterminer où en sont ses travaux.

Ann Patchett, romancière américaine née en 1963, vit à Nashville, et elle a déjà signé des romans comme Bel CantoBel Canto et Run (Dans la course) ainsi que des essais. Le titre original de Anatomie de la stupeur, son sixième roman, est « State of Wonder » (paru en 2011, et donc 2014 pour la traduction chez Jacqueline Chambon par Gaëlle Rey).

Intrigué par la promesse d’un roman « conradien » où le docteur Swenson, scientifique disparue en Amazonie, serait un nouveau Kurtz (le personnage du texte de Conrad Heart of Darknessqui a inspiré le film Apocalypse Now), j’ai eu un peu de mal à rentrer dans un livre qui commence assez prosaiquement, et où les bonheurs d’expression demeurent assez rares.

A mesure cependant que Marina Singh s’éloigne de sa vie ordinaire, alors qu’elle se retrouve à tout abandonner malgré elle dans sa quête de la vérité (la perte des bagages a une évidente dimension symbolique), qu’elle est confrontée à la jungle, aux mœurs déconcertantes des Lakashis, à l’autoritarisme du docteur Swenson, à des épreuves dont elle n’avait pas idée (comme de découper un serpent vivant), le roman gagne beaucoup en intérêt. Au fil des pages, le motif de la fertilité devient le point de rencontre entre la science et le mythe, entre certitudes acquises et expérience de l’inconnu. En outre, la science a bien des chemins, une recherche peut en cacher une autre, et selon le motif bien connu de la sérendipité (« serendipity ») il est fréquent que ce qu’on trouve en cherchant ne soit pas ce qu’on se proposait de découvrir.


ORANGE IS THE NEW BLACK - SEASON ONE (pas de VF)
ORANGE IS THE NEW BLACK - SEASON ONE (pas de VF)
Proposé par samm trade OG
Prix : EUR 49,40

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 La vie en orange, 22 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : ORANGE IS THE NEW BLACK - SEASON ONE (pas de VF) (DVD)
Le titre de la série signifie quelque chose comme « l’orange est la nouvelle couleur tendance », et fait bien sûr référence au vêtement des prisonniers (ici des prisonnières) aux Etats-Unis.

Proposée par Jenji Kohan, la créatrice de Weeds, Orange is the new black est une série nettement plus corrosive. Fondée sur l’autobiographie d’une ex-détenue, elle met en scène Piper Chapman (Taylor Schilling) une jeune fille qui au moment où elle va se marier et enterrer un passé assez cahotique est rattrapée par le dit passé et placée en détention. Elle va retrouver en prison Alex (Laura Prepon) une ex-amante qui l’a(urait) dénoncée dans une affaire de stupédiants. La délicate Chapman (Chapman, puisque dans cette prison on appelle chacun par son nom de famille) habituée à un mode de vie bohème et décontracté, est la dernière personne à être préparée à l’univers carcéral, si quelqu’un l’est jamais.

La série est l’occasion de faire défiler une Amérique des minorités ethniques, et de retracer des parcours individuels, comme de décrire des affrontements et des stratégies de survie (ainsi Chapman va découvrir que ce n’est pas parce qu’il y a une cantine qu’on est sûre de manger à chaque repas).

Orange is the new black, qui n’épargne rien au spectateur en matière d’évocation de la violence (morale comme physique) et de la privation d’intimité, vaut en particulier par sa très riche galerie de personnages secondaires hauts en couleur, incarnés avec énormément de conviction (les numéros d’actrices comme Danielle Brooks sont vraiment réjouissants) et par l’évocation minutieuse d’une société parallèle où les codes sont complexes, les alliances précaires et le danger omniprésent.

La gent masculine n‘est guère épargnée dans la série, avec plusieurs portraits nuancés, mais guère de personnages positifs : Michael Harney, la paupière lourde et les traits tirés, est parfait pour donner chair aux contradictions du directeur de la prison, Jason Biggs est impeccable en boyfriend anormalement normal (je ne suis pas le premier à le caractériser ainsi), un garçon qui a du mal à réconcilier ce qui lui arrive avec ses aspirations à une vie sans histoire en compagnie de la fille de ses rêves.

Taylor Schilling n’est pas trop crispante en oiseau tombé du nid porté sur l’interrogation existentielle, et Laura Prepon, l’élément dominant, maîtrise bien ses effets et sait ne pas trop en faire.

Sans trop savoir où on finira par les retrouver, je poste ces lignes sous l’édition sans sous-titrages français; tout en suggérant d’attendre une version où les dits sous-titres apparaîtront.


Etheric Blueprint
Etheric Blueprint
Prix : EUR 19,14

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Trouver la voie, 19 septembre 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Etheric Blueprint (CD)
Misato Mochizuki, née en 1969, qui connaît bien la France où elle a résidé, est une compositrice japonaise. Ce disque est le second qui soit entièrement consacré à sa musique après une anthologie parue chez Kairos en 2003 qui incluait « Si bleu si calme » et « Chimera » (prix du public au Festival Ars Musica de Bruxelles, 2002)Mochizuki : Oeuvres instrumentales. Elle a également signé pour le Musée du Louvre un accompagnement musical pour un film muet de Kenji Mizoguchi, Le fil blanc de la cascade (2007).

Ce CD réunit les trois pièces d'une trilogie qui porte le nom de la troisième pièce : « 4D », « Wise Water », et « Etheric blueprint », précédées de deux pièces traditionnelles japonaises (tirée la musique de cour du Gagaku) écrites pour le shô, un « orgue à bouche », pièces choisies et interprétées par la virtuose Mayumi Miyata, musique stupéfiante (celle de « la lumière du ciel ») qui semble venir du fond des âges (antérieure au dixième siècle, dit la notice), et avec laquelle s'enchaîne directement « 4D ».

Misato Mochizuki est un des compositeurs en activité que je préfère, et il y a bien des raisons de la préférer à d'autres. A la belle concision de ses pièces (qui n'excèdent ici jamais un petit quart d'heure) et qui tirent le meilleur parti d'un effectif de neuf musiciens (trois vents, piano et percussions, trois cordes, augmentés de l'électronique dans Etheric blueprint) s'ajoute quelque chose d'assez mystérieux, qu'on peut essayer de décrire de la manière suivante.

Dans un entretienMusic Makes a City [Import anglais], le compositeur chinois (et élève de Varèse) Chou Wen-ChungChou Wen-Chung : Echoes From The Gorge avait déclaré : la vraie question au sujet d'un compositeur n'est pas : est-ce qu'il est proche de X ou de Y, est-ce que sa musique est tonale ou atonale. Elle est : quelle relation a-t-il avec la nature ? On ne peut pas ne pas repenser à cette phrase en écoutant la trilogie « Etheric Blueprint », une musique inspirée par une certaine idée du cosmos (relation du présent de la conscience au monde physique, « mémoire » de l'eau, élément air auquel la dernière pièce est consacrée : pour les détails, voir la notice) une musique qui a quelque chose de taoisteHistoire de la pensée chinoise, dans la manière dont elle donne l'idée d'une union avec les forces naturelles, évoquant un nageur qui se fond avec le courant, un marcheur qui avance et respire au milieu des rafales de vent et des nuées. Le compositeur n'impose pas un ordre artificiel aux sons ; il écoute des résonances, semble libérer des possibilités qui étaient déjà là dans les sons eux-mêmes.

Alors bien sûr, on peut rappeler que Misato Mochizuki a étudié au CNSM de Paris avec Paul Méfano et Emmanuel Nunes, à l'Ircam avec Tristan Murail, on peut remarquer qu'elle est plus proche d'un Grisey ou parfois d'un Sciarrino que d'un Aho ou d'un Phil Glass. Mais elle est également bien au-delà des guerres de tranchées et des querelles esthétiques, car elle a réussi à écrire une musique qui est à la fois de notre temps et dans une perspective hors des modes, une musique qui peut évoquer un paysage mystérieux, un rituel dans un temple en Extrême Orient, mais qui a aussi avec ses schémas rythmiques le grain d'une musique urbaine d'aujourd'hui (à propos de Chimera, elle avait parlé à raison de « techno acoustique »). Pourquoi la musique avancée devrait faire mal à l'auditeur, on ne sait pas trop, la sienne est lumineuse, évidente et donne envie de bouger.

Hommage à tous ceux qui sont impliqués dans le résultat, à l'ensemble italien mdi qui interprète ces pièces, au chef Yoichi Sugiyama, au label Neos, irréprochable, et bien sûr à Misato Mochizuki.

Notice quadrilingue allemand-anglais-français-japonais.


Szymanowski: Violin Concertos No. 1
Szymanowski: Violin Concertos No. 1
Prix : EUR 17,80

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Baiba Skride joue Karol Szymanowski, 15 septembre 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Szymanowski: Violin Concertos No. 1 (CD)
La violoniste lettone Baiba Skride, qui a remporté le prestigieux concours Reine Elizabeth en 2001, est un nom qu’on ne peut pas ne pas finir par retenir quand on s’intéresse au violon aujourd’hui. Elle a été invitée aux Proms l’an dernier (où elle jouait Szymanowski, justement) et cette année (pour le concerto de Stravinsky). Après ses premiers disques chez Sony, elle enregistre désormais pour Orfeo : des concertos signés BrahmsConcerto pour violon op.77. danses hongroises ; Schumann Schumann / Violinkonzerte; Frank Martin et StravinskyConcertos de stravinsky, honegger & martin (avec : stravinsky : circus polka).

Elle grave cette fois avec l’Oslo Philharmonic Orchestra et son chef Vassily Petrenko qu’on ne présente plus (il ne dirige pas que les Symphonies de ChostakovitchChostakovitch : Symphonies n° 6 et n° 12) des œuvres de Szymanowski.

Je ne prétends pas tout connaître de la discographie des deux concertos, qui est certainement plus large qu’elle n’en a l’air. Pour le concerto n°1, le mètre étalon était pour moi Christian TetzlaffSzymanowski:Song of the Night, et pour le second, Frank-Peter ZimmermannSzymanowski : les Concertos pour violon n° 1 et n° 2 - Britten : Concerto pour violon. Redisons tout de même que ces œuvres ont leur place parmi les œuvres significatives du répertoire concertant du violon au siècle dernier.

Très sûre techniquement, Baiba Skride ne fait pas la même chose qu’eux en moins bien.

Ce qui frappe dans le 1er concerto, c’est qu’à la Vienne de Pierre Boulez et Christian Tetzlaff, on substitue avec Baiba Skride et Vassily Petrenko une sorte de Russie enchantée, présentant une parenté marquée avec l’Oiseau de feu et le Rossignol de Stravinsky. C’est plus piquant, alerte, moins voluptueusement décadent. Mais ce grand nocturne conserve toute sa saveur et sa poésie.

Le second concerto est resté longtemps éclipsé par le premier, et il y a des gens pour penser que c’est une œuvre moindre, où Szymanowski se situe sur le terrain de Bartók, sans l’égaler. Pour ma part, je le place très haut. Baiba Skride ne dépasse pas le très raffiné Zimmermann, mais sa lecture coruscante, vigoureuse et exaltée, qui souligne la part d’inspiration populaire, mais séduit aussi dans les moments d’abandon voluptueux (comme au début), emporte vraiment l’auditeur avec elle, et l’orchestre de Petrenko est à l’avenant. C’est du studio, mais avec toutes les vertus du concert.

Au final, les deux œuvres, qu’on oppose facilement, paraissent moins éloignées l’une de l’autre, et on est presque dans un vaste concerto en neuf mouvements, qui irait d’une nuit étoilée à un matin de fête.

Pour les Mythes, Baiba Skride retrouve sa sœur, la pianiste Lauma SkrideDas Jahr ( 12 Charakterstücke); The Year (12 Mood Pieces), avec laquelle elle se produit souvent. Musique que l’on peut trouver soit « enchanteresse »Franck : Sonate pour violon - Szymanowski : Mythes, soit trop vaporeuse dans son post-Debussy sensuel. C’est ici très beau et suffisamment contrasté pour qu’on ne cède pas à la torpeur: la lumière perce le feuillage, les dryades reprennent des couleurs.

Magnifiquement captée, Baiba signe ce qui pourrait bien être un des disques mémorables de l’année 2014.

P.S. CD disponible en import bien avant sa parution officielle sur ce site.


Partita 2 - Sonate 'Kreutzer'
Partita 2 - Sonate 'Kreutzer'
Prix : EUR 11,02

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Toujours là, 15 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Partita 2 - Sonate 'Kreutzer' (CD)
On a connu le violoniste Maxim Vengerov sautant d’un avion à l’autre, encensé, adulé, enchaînant les diques (chez Teldec, puis Emi), sacré plus grand virtuose du monde. Et puis, il a un peu changé de vie; une blessure l’a empêché un temps de jouer ; il s’est mis à l’enseignement, mais aussi à la direction d’orchestre, dont il a dit qu’elle avait changé son approche de la musique. Alors, assagi, apaisé, Maxim ? Moins flambant qu’avant ?

En avril 2012, c’est ici au Wigmore Hall son premier récital à Londres en quatre ans (comment peut-on parler de « retour par la petite porte » à propos d’un concert donné dans un lieu aussi exceptionnel et prestigieux ?). Pour tout dire, le résultat m’intéresse beaucoup plus que ce qu’il faisait à l’époque des enregistrements qui ont fait sa gloire.

Imagineons un violoniste auquel on dirait : toute la littérature pour ton instrument va être détruite à jamais, et tu ne peux sauver que deux œuvres. Tu as deux secondes pour décider lesquelles. Peut-être opterait-il sans réfléchir pour la seconde Partita de Bach et la Sonate à Kreutzer ici réunies, avant de regretter l’instant d’après, par exemple, le Concerto de Benjamin Britten, ou bien sûr la Havanaise de Camille Saint-Saëns.

L’omission dans ce disque de la sonate de Haendel qui complétait la première partie du concert accentue le côté « retour aux fondamentaux », « Maxim sur les cimes » du programme.

Allié au toujours fougueux (mais pas que) Itamar Golan pour la Kreutzer et les bis, accompagnateur de tant de solistes réputés, le violoniste ne fait pas de détail, et si certains attendaient faux pas et justesse approximative, ils en ont été pour leurs frais. Il y a un plaisir immédiat à écouter un violon aussi généreux et l’enregistrement live est certainement fait pour qu’on profite de ce moment, tel quel, plutôt que de se laisser aller à des comparaisons.

Après, à cette 2e Partita qui avance d’un pas mesuré (la Chaconne, spécialement), on peut nettement préférer la Kreutzer où le violoniste offre à son public un Beethoven de caractère, moins soucieux de beau son que d’éclat, de séduction que d’impact dramatique, qui tient indiscutablement en haleine, d’une énergie qu’on ne peut pas ne pas admirer, et plus encore au vu des circonstances, avec des moments non dénués de noblesse (la fin du second mouvement).

Pour la Kreutzer, voir le document bouleversant de Bartok avec Josef Szigeti à la Bibliothèque du CongrèJoseph Szigeti : Récitals, mais il y a bien sûr bien d’autres choses à connaître, Huberman et Ignaz Friedman, Heifetz avec Moiseiwitsch, et leur finale ahurissant, ou le dernier concert de Nathan Milstein (en DVD avec Georges Pludermacher)Nathan Milstein in portrait (some memories of a quiet magician) [(+booklet)].

Bis franchement réjouissants, le Scherzo-Tarentelle de Wieniawski, la Danse hongroise n°1 de Johannes Brahms.

On a beau aimer des violonistes bien différents de Maxim Vengerov, on a la chance de ne pas avoir à choisir entre eux (elles) et lui.


Samuel Feinberg - Premiers enregistrements 1929 - 1948
Samuel Feinberg - Premiers enregistrements 1929 - 1948
Prix : EUR 22,97

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Samuel Feinberg, de Bach à Feinberg, 14 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Samuel Feinberg - Premiers enregistrements 1929 - 1948 (CD)
Samuel Feinberg (Odessa, 1890- Moscou, 1962) a été pianiste, pédagogue et compositeur. Il compte parmi les grands interprètes du XXème siècle et son activité de créateur a sans doute contribué à façonner sa personnalité singulière mise au service des autres.

De formation largement autodidacte, Feinberg était venu à la musique en se forgeant une réflexion propre, jouant et improvisant régulièrement avant de recevoir un enseignement suivi, et en particulier de devenir l'élève d'Alexandre Goldenweiser. Heureuse institution (le conservatoire de Moscou) qui savait promouvoir un tel anarchiste à un poste de professeur des plus officiels !

Comme le rappelle le verso du disque, il s'est produit en duo avec Serge Prokofiev.

Le label Arbiter nous propose ici ses premiers enregistrements. Fin connaisseur de Bach, dont il a enregistré tout le Clavier bien tempéré (voir plus bas), Feinberg nous donne une Fantaisie chromatique et fugue d'une merveilleuse fluidité (1948), qui procure un sentiment de quasi-improvisation (la fin de la Fantaisie, retenue et grandiose). Une des plus belles, avec celle d'Edwin Fischer.

Trois extraits du Clavier bien tempéré, Livre II (fin des années 30) donnent l'idée d'un jeu aérien, spontané et lumineux, mais aussi capable d'opposer de grands blocs sonores (Fugue du n°20ème Prélude et Fugue, BWWV 889), un jeu dénué de la moindre parcelle d'académisme guindé.

Un des hauts moments du disque est la Sonate Appassionata de Beethoven (fin des années 30), qui va bien au-delà du romantisme, une des plus originales, rapides et incisives qu'on ait pu entendre, qui se signale, tout spécialement dans le mouvement central, par l'animation permanente, le sens de la pulsation.

On entendra aussi une suite de Feinberg lui-même (son op. 11), qui le montre prolongeant remarquablement le dernier Scriabine. Scriabine dont il était comme Heinrich Neuhaus et Vladimir Sofronitzky un éminent interprète - voir Fragilité, op. 51 n°1 en conclusion de ce programme. En faisant un peu de provocation, on pourrait dire que, comparée à la musique de Feinberg, celle de Scriabine est plutôt timide, orthodoxe et conventionnelle. Les sonates de Feinberg ont été éditées par Bis en deux volumesVol.2-Piano Sonatas.

A noter la réédition de son intégrale du Clavier bien tempéré (enregistrée à Moscou en 1958-61) par des labels comme Pristine Classical et plus récemment Classical Records (The art of Samuel Feinberg, volumer I)The Art Of Samuel Feinberg,Art of Samuel Feinberg Vol.1.


Avdeeva Y./Schubert, Prokofiev, Chopin
Avdeeva Y./Schubert, Prokofiev, Chopin
Prix : EUR 15,99

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Yulianna Avdeeva, de Schubert à Chopin, via Prokofiev, 9 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Avdeeva Y./Schubert, Prokofiev, Chopin (CD)
En 2010, la pianiste russe Yulianna Avdeeva a remporté le concours Chopin de Varsovie. Le second prix ex-aequo était Ingolf Wunder, le troisième, un certain Daniil Trifonov. Les « grands » labels ont préféré s'intéresser à ces deux derniers, mais Yulianna Avdeeva joue avec les meilleurs chefs, et en musique de chambre, elle donne par exemple des concerts avec la violoniste Julia Fischer.

Ceci n'est pas son premier disque puisqu'elle a notamment déjà gravé sur un piano Erard les concertos de Chopin avez Franz BrüggenConcertos pour piano nos 1 & 2.

Si vous ne voyez pas le rapport entre Schubert, Prokofiev et Chopin, la pianiste explique dans la notice que Prokofiev, dans ses tournées comme pianiste, avait inclu des aeuvres de ces deux compositeurs.

On commence par le moins bon : les Trois Klavierstücke D. 946 de Franz Schubert (la première pièce jouée avec son second trio). Joli, sensible et soigné, mais est-ce assez, n'est-ce pas un rien trop sage et retenu ? Par exemple, Kempff à Londres, 1969 (BBC Legends) rend nettement mieux justice à la beauté désarmante des passages lyriques, et aux ombres à la « Roi des aulnes » du premier couplet de la seconde pièce en mi bémol majeur.

La sonate de Prokofiev n°7, jouée avec un bel aplomb, dominée, jamais bousculée, s'impose avec évidence. Le volet central est habité, le Finale très contrôlé, certains trouveront trop, mais on est aux antipodes de la jeune soliste qui fonce tête baissée et veut « arrracher » à tout prix (c'est plus retenu que la version de Maurizio Pollini). A quoi bon rappeler, puisque cela va de soi, que Richter reste à part et inégalé dans cette musique ? Comparée aux meilleurs des récents, Denis Matsuev, Evgeni Koroliov, Yulianna Avdeeva ne fait nullement pâle figure, offrant une vision de l'aeuvre moins percussive dans les mouvements un et trois, mais qui laisse une impression durable ; ici ce qu'elle joue n'est pas le reflet de circonstances, mais plus que jamais une grande oeuvre de musique pure.

On attendait sans doute Yulianna Avdeeva dans Chopin. Point important, ce qu'on entend ressemble bien au jeu de la pianiste écouté dans une salle de concert tandis qu'on ne peut pas en dire autant du live de Daniil Trifonov dans la même musiqueThe Carnegie Recital, DG ayant complètement échoué à rendre les contrastes dynamiques qui sont une dimension essentielle de la manière de ce pianiste. Pour ces Préludes, il y a plus tempétueux ailleurs, plus riche en atmosphères, mais on échappe avec Yulianna Avdeeva à toute exagération (allegros changés en cavalcades, ralentis pour faire profond) et plus on écoute, plus on avance dans l'aeuvre, et plus la conception noble, la sonorité épanouie qui sont les siennes (treizième prélude) captivent et imposent le respect (comme on a pu l'entendre déjà dans son Brahms). Le 20ème prélude, qui semble contenir tout Rachmaninov en quelques accords, convainc sans peine. Le 23ème Prélude, pris assez lentement, séduit beaucoup, alors qu'en général il fait pâle figure avant le tout dernier.

PS. Ce disque était disponible nettement avant sa date de parution officielle sur ce site.


Harold en Italie Op. 16
Harold en Italie Op. 16
Prix : EUR 17,92

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Jennifer Stumm nous offre un Berlioz intime et corsé, 8 septembre 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Harold en Italie Op. 16 (CD)
Jennifer Stumm, née à Atlanta, Géorgie, est une altiste américaineAlessandro rolla qui a déjà beaucoup joué, voyagé, enseigné (elle détient désormais une chaire à la Royal Academy of Music, Londres). Le programme de ce disque sur le label Orchid, elle l’a conçu de A à Z : la transcription par Liszt de Harold en Italie, alliée à quatre pièces de Liszt lui-même, dont certaines transcrites de sa propre main, disposées de manière à dialoguer avec les mouvements de l’œuvre de Berlioz. On commence avec « Nuages gris », pièce typique du Liszt tardif, une manière de mettre le disque sous le signe de l’étrange, de l’introspection et de la rumination. C’est donc à la fois un concept-album, un autoportrait, et comme un plaidoyer pour cet instrument à part dont Jennifer Stumm est en train de devenir un avocat parmi les plus éloquents.

Dans l’absolu, les transcriptions avec (ou pour) piano d’œuvres orchestrales avaient surtout un sens dans un monde où on ne disposait pas des moyens de reproduction technique de la musique qui sont les nôtres, la pianiste Elizabeth Pridgen, pas mal du tout, ne réussit pas de miracle, et on espère entendre un jour Jennifer Stumm jouer Harold avec orchestre. Il n'empêche: la sonorité de Jennifer Stumm est si distinguée, si prenante, si belle (les arpèges de la Marche des pèlerins, la séduction de la Sérénade du 3ème mouvement, la ligne mélodique de Oh ! quand je dors), le disque a un tel cachet qu’on l’accepte tel quel. On a entendu des altistes réputés en rester à une vision assez aimable de cette musique. Jennifer Stumm, elle, comme hier dans un autre style William PrimroseConcertos Pour Alto, la comprend en profondeur et s’y projette toute entière.

Notice en anglais, due à l’altiste elle-même, qui en dit long sur sa personnalité généreuse, et son identification avec le personnage errant inventé par Byron-Berlioz.


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