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Présence
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Green Lantern tome 2
Green Lantern tome 2
par Geoff Johns
Edition : Broché
Prix : EUR 16,63

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Nok - Que la compassion soit avec toi., 19 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Green Lantern tome 2 (Broché)
Ce tome fait suite à Sinestro (épisodes 1 à 6). Il contient les épisodes 7 à 12, ainsi que l'épisode annuel 1, parus en 2012. Tous les scénarios sont de Geoff Johns, et la majeure partie des dessins de Doug Mahnke. Il vaut mieux avoir lu le premier tome avant de lire celui-ci.

Sur leur planète, les lanternes Indigo préparent une action de grande envergure. Ils ont incorporé parmi eux William Hand (le responsable de Blackest Night). Sur Terre, Hal Jordan était bien décidé à abandonner toute velléité de parcourir l'espace en tant que membre des forces de l'ordre que sont les Green Lantern. Mais Thaal Sinestro vient à nouveau le trouver (juste au moment où il s'apprêtait à faire un câlin avec Carol Ferris) pour exiger qu'il l'aide. Les Guardians of the Universe (en abrégé GotU) ont décidé de mettre un terme au Corps des Green Lantern pour les remplacer par une armée différente. Alors que Sinestro vient de trouver un argument qu'Hal Jordan ne peut réfuter, mais avant que Sinestro n'ait fini de le convaincre, des lanternes Indigo apparaissent et les transportent sur leur planète. Dans ce tome, Sinestro et Jordan devront se confronter à Black Hand, et les GotU décident de libérer la première lanterne (First Lantern).

Comme le précédent, ce tome continue de plonger dans la mythologie des Green Lantern que Geoff Johns a ravivée avec Renaissance en 2004/2005, et qu'il n'a pas lâchée depuis. Le début peut laisser croire que la série ronronne déjà et que Johns va se reposer sur un mouvement de balancier Jordan sur Terre / Jordan dans l'espace. Mais le discours de Sinestro met en évidence que Jordan doit suivre sa vocation. Il ne s'agit pas simplement pour Johns de trouver une excuse plus ou moins plausible pour faire repartir Jordan dans l'espace. Il transforme cette scène en un moment où le personnage principal prend conscience d'une évidence, apprend à se connaître lui-même. Au cours des aventures, Sinestro connaitra une épiphanie similaire qui ajoutera un degré de complexité à sa personnalité. C'est l'une des grandes forces de Johns de réussir à ancrer son opéra de l'espace avec des personnages attachants et faillibles. Il arrive également à donner une personnalité touchante à Iroque (l'une des Indigo Lantern) et à Natromo (le gardien de la batterie Indigo).

Comme à son habitude, Geoff Johns montre que la mythologie des Green Lantern recèle encore bien des surprises et des possibilités d'expansion. Non content de rendre Sinestro crédible en Green Lantern (avec de nouvelles explications qui viennent convaincre le lecteur le plus rétif), il découvre tout un nouveau pan de cette mythologie. D'un coté, le lecteur familier de la série peut s'agacer de voir que les GotU se préparent de nouveau à commettre des actes moralement douteux au nom de la paix de l'univers ; de l'autre il ne peut que s'émerveiller de la facilité avec laquelle Johns élargit l'horizon de la série. Il expose l'origine de la tribu Indigo (une histoire captivante), il revient sur les particularités de Black Hand, il introduit la notion de Première Lanterne avec des circonstances époustouflantes, il montre le Livre du Noir, il évoque le passé d'Abin Sur, etc. Depuis 2004/2005, Green Lantern est la série de Geoff Johns qu'il nourrit de son inventivité. À aucun moment, il ne se contente de resservir ce que les autres ont fait avec lui, il a vraiment la volonté d'enrichir sans cesse la série avec de nouveaux concepts, de nouveaux personnages, de nouvelles situations. Avec le recul de 8 années, il est saisissant de constater à quel point Johns alimente la série en nouveauté, là où de nombreux scénaristes se contentent de piocher dans l'historique d'une série sans vouloir investir leur talent dans de nouvelles choses (une conséquence directe de leurs contrats qui font d'eux de la simple main d'oeuvre, pour alimenter l'industrie du comics et grossir les bénéfices d'une entreprise).

Depuis le début, la deuxième force de cette série réside dans l'excellent niveau des illustrateurs. Ici, Doug Mahnke dessine les épisodes 7 à 11, aidé par une armée d'encreurs (Keith Champagne, Christian Alamy, Mark Irwin, Tom Nguyen, et Mahnke lui-même pour quelques pages). L'épisode 12 est illustré par Renato Guedes et Jim Calafiore. L'épisode annuel est illustré par Ethan van Sciver pour l'histoire principale, et par Pete Wood encré par Cam Smith pour l'épilogue. Le nombre d'encreurs pour Mahnke fait qu'il est parfois possible de déceler des noirs moins prononcés, ou des contours délimités d'une manière un peu différente le temps d'une page ou deux, sans que cela ne vienne nuire au plaisir de lecture. Mahnke est également pour beaucoup dans l'augmentation du niveau de crédibilité de Thaal Sinestro. Il lui donne un port altier, des manières hautaines, un regard froid. Sous ses coups de crayon, même sa petite moustache ridicule renforce l'aspect sinistre du personnage. Mahnke arrive même à rendre William Hand encore plus sinistre et inquiétant en dépeignant ses actions, dénuées de toute empathie. J'ai rarement vu des dessinateurs capables de rendre crédible un gugusse tout de noir vêtu avec des clous et du cuir, sans que cela n'en devienne ridicule. Or là William Hand s'adressant aux cadavres de sa famille ne prête pas à sourire. Le lecteur ressent avec force les actions contre nature de cet individu, sa maladie mentale, sa façon dégénérée d'envisager ce qui l'entoure. La folie se lit dans son simple regard éteint. Dans ce tome, Mahnke a moins de nouveautés à créer visuellement et le lecteur attentif peut constater qu'il s'économise sur les décors. Il faut vraiment y prêter attention car Alex Sinclair et les autres metteurs en couleurs réalisent un énorme travail pour compléter les dessins. Ils travaillent sur la couleur principale établissant l'ambiance de chaque scène, ainsi que sur les variations de nuances pour donner l'illusion d'un arrière plan flou, mais présent. L'épisode dessiné par Guedes et Calafiore est de bonne facture visuelle, sans être aussi marquant que ceux de Mahnke.

Ce tome se termine donc par la confrontation entre Hal Jordan et William Hand, ainsi que par la quête des GotU pour mettre la main sur la Première Lanterne. Les illustrations d'Ethan van Sciver présentent les mêmes caractéristiques que celles de Mahnke, la même force graphique, avec une capacité supplémentaire à dramatiser chaque scène. Le niveau de détails est un peu plus élevé, la mise en page est plus inventive, les cadrages donnent plus de force aux actions (Ah ! cet horrible coup de pelle dans la nuque d'un personnage), les décors (quand ils sont présents) sont conçus avec plus de soin (ce cube prison dans l'espace). L'épilogue dessiné par Wood paraît bien fade en comparaison.

Le redémarrage à zéro baptisé "New 52" n'a affecté ni la série Green Lantern, ni l'inventivité de Geoff Johns qui continue à concevoir une mythologie de plus en plus riche pour cette série, sans qu'elle n'en devienne inextricable. L'un des grands plaisirs de cette lecture est l'implication du scénariste qui utilise à plein les possibilités des comics de superhéros pour raconter des histoires merveilleuses, avec un horizon très étendu, et des dessins de bon niveau.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (3) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 19, 2013 6:32 PM MEST


Defoe: 1666
Defoe: 1666
par Pat Mills
Edition : Broché
Prix : EUR 12,96

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Zombies, clockpunk et Histoire font bon ménage., 19 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Defoe: 1666 (Broché)
Il s'agit du premier tome d'une série consacrée au personnage de Titus Defoe, exterminateur de zombies en 1668, en Angleterre. Il contient 2 récits. Cette série en noir & blanc est écrite par Pat Mills, dessinée et encrée par Leigh Gallagher, sérialisée dans le magazine britannique 2000AD. L'histoire continue dans Queen of the Zombies des mêmes auteurs.

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1666 (2007, Prog 1540 à 1549) - En 1666, une comète est passée au dessus de Londres provoquant un grand incendie et générant une épidémie de zombies. Parallèlement les avancées scientifiques d'Isaac Newton, Leonardo de Vinci et d'autres ont été plus rapides que dans notre réalité, permettant le développement d'armes et de véhicules plus élaborés. Lorsque l'histoire débute en 1668, Titus Defoe est un des exterminateurs de zombies les plus efficaces et il intervient pour contenir une zone d'infestation dans le quartier de Whitechapel. Il va se retrouver confronté à un de ses anciens camarades des Niveleurs (Levellers, mouvement politique né pendant la guerre civile anglaise de 1642-1648). Fear-The-Lord Jones (un journaliste) s'est mis en tête de suivre Defoe pour écrire un article sur ses opérations. Pendant ce temps, Isaac Newton et Robert Hooke discutent science appliquée aux armements, et politique internationale. Oliver Cromwell se trouve dans une position des plus inconfortables, la tête encore consciente au sommet d'une pique.

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Brethren of the night (2008, prog 1589 à 1598) - En 1669, les zombies semblent plus organisés que l'année précédente, et plusieurs cas de zombies douées de parole sont signalés. Titus Defoe a rassemblé autour de lui une dizaine d'exterminateurs de zombies, au passé trouble, voire criminel. Il est amené à collaborer avec Bendigo (ex-boxeur ayant acquis sa renommée lors d'un match de boxe en 92 rounds, authentique), exerçant la profession de collecteur d'urine (pour en extraire le salpêtre nécessaire à la fabrication de la poudre à canon, également authentique) et accessoirement pilleur de sépulture. Fear-The-Lord Jones a été capturé par la comtesse Madalena Von Konigsberg (surnommée Prussian Blue, et reine des zombies), puis relâché blessé. Il essaye de rejoindre If-Christ-Had-Not-Died-For-Thee-Thou-Wouldst-Be-Damned Jones (son frère) qui travaille pour la couronne.

Pat Mills est un scénariste britannique à la longue carrière ayant travaillé pour 2000AD (par exemple Nemesis the warlock avec Kevin O'Neill), pour d'autres magazines anglais (l'incroyable reconstitution de la guerre de 14-18 du point de vue d'un tommy, Charley's war), avec quelques rares incursions aux États-Unis (une charge haineuse et drôle contre les superhéros, Marshal Law). Il a depuis longtemps réalisé son rêve : écrire des BD pour le marché français (Requiem, Sha). La série "Defoe" est une de ses productions récentes pour le magazine 2000AD.

Dans un premier temps, le lecteur retrouve les idiosyncrasies du style de Mills, à commencer par ses maladresses narratives : environnement présenté de manière partielle, ellipses violentes (en particulier les circonstances des percées scientifiques résumées en 1 phrase, et jamais répétées par la suite), personnages racontant leur vie pendant les scènes de bataille, transitions brutales, clichés utilisés de manière peu crédible (personnage blessé à l'article de la mort, survivant pendant un temps improbable, capable de voyager au-delà de toute plausibilité). Le style de Leigh Gallagher est tout aussi déconcertant, avec une apparence vieillotte, ou en tout cas qui évoque les dessinateurs des débuts de 2000AD, avec une forte capacité à masquer des fonds vide par des hachures ou des coups de crayons griffés, pas toujours plaisants à l'œil. Il alourdit également ses planches avec un fond de page noir au lieu d'être blanc, et des cases avec un encrage très appuyé ralentissant sensiblement la lecture du fait d'une obligation de déchiffrage de chaque case surchargée.

Bref, il faut avoir envie pour se lancer dans cette lecture. Et pourtant dès l'introduction d'une page de Pat Mills, le lecteur a la puce à l'oreille. Il déclare qu'il n'a jamais fait autant de travail préparatoire que pour cette série (en remerciant au passage Steve Earl qui a réalisé une partie de ces recherches pour son compte, de l'humour anglais je suppose) et en insistant sur l'importance du contexte historique à commencer par le mouvement des Niveleurs. C'est vrai que d'un coté le lecteur se retrouve dans une histoire de zombies (à une époque originale) où les bons massacrent les méchants (des zombies) sans arrière pensée, avec des armes exhalant un parfum clockpunk irrésistible et très inventif. D'un autre coté le contexte historique suinte par tous les pores et toutes ses composantes sociales, politiques, scientifiques. Au bout de quelques pages, le lecteur se rend compte qu'il avance dans un récit très, très dense où le personnage de Defoe est d'autant plus tragique que sa position le contraint à tourner le dos à ses idéaux. Et les dessins surchargés de Gallagher donnent une apparence et une présence incroyable à Defoe, avec sa gueule de prolétaire bas du front, et ses bajoues naissantes. Voilà un homme massif sans être gros, déterminé jusqu'à l'obsession qui en impose par sa seule présence. Et cette abondance de traits permet de conférer une texture peu commune aux différentes armes pour lesquelles il est visible que Gallagher a, lui aussi, bien fait son travail de recherches.

Dans une interview, Mills a expliqué qu'il avait réussi à allier les exigences des responsables éditoriaux de 2000AD (un récit d'aventures, avec des zombies bien crades, exterminés avec violence), avec certaines de ses propres préoccupations (à commencer par les Levellers). Les habitués des BD de Mills savent qu'il a des principes politiques bien arrêtés, et il est facile de comprendre ce qui l'a séduit dans un mouvement revendiquant la tolérance religieuse, le libre-échange économique, une extension du droit de vote et des droits garantis par une constitution écrite, à l'époque d'une monarchie bien assise. À l'évidence, il a dû également beaucoup apprécier la possibilité d'évoquer des figures historiques telles que Newton, Hooke, Cromwell, mais aussi Charles II, Léonard de Vinci, Francis Bacon, John Dee, et beaucoup d'autres. Enfin, il apparaît qu'il a construit un récit en plusieurs chapitres dont ce tome ne comprend que les 2 premiers, avec un environnement d'une richesse époustouflante, habillé dans un thriller horrifique très efficace.

De même le talent de Leigh Gallagher se révèle au fil des pages. Il investit beaucoup de temps pour définir l'apparence visuelle des personnages qu'ils soient sinistres, ténébreux, ou terrifiants (de dangereux psychopathes dont un rendu encore plus angoissant par son strabisme divergent plus que prononcé, une grande réussite visuelle). Chacun dispose d'une gueule inoubliable et unique, malgré le nombre de personnages. Il a passé beaucoup de temps pour dessiner des décors plausibles et historiquement justes. Il en va de même pour les tenues vestimentaires. Ses zombies sont assez crades et répugnants, l'encrage massif masque les aspects les plus gore mais laisse aussi la place à l'imagination du lecteur pour envisager le pire. Il donne corps à la composante clockpunk avec une inventivité réjouissante, en particulier pour les véhicules à vapeur utilisés pour décimer les rangs des zombies (je suis prêt à échanger 2 batmobiles contre un de ces véhicules).

D'un coté, Pat Mills et Leigh Gallagher ont créé un monstre narratif à la densité impressionnante, souffrant de maladresses visuelles et structurelles. De l'autre, ils emmènent le lecteur dans un monde pleinement réalisé, pour un divertissement intelligent à base de massacre basique de zombies, et de politique fiction sophistiquée en arrière plan. Heureusement quelques pointes d'humour permettent de faire passer les moments indigestes (que ce soit l'étrange slogan "Baebe magnette" sur une veste, "aimant à poulettes") ou Mendigo déclarant "Your country needs gong" (Ton pays a besoin de ton urine), l'index pointé comme l'Oncle Sam sur les affiches pendant la seconde guerre mondiale.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 19, 2013 6:13 PM MEST


Sloth
Sloth
par Gilbert Hernandez
Edition : Broché

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Les citrons du verger, 18 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sloth (Broché)
Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, écrite, dessinée et encrée par Gilbert Hernandez, parue en 2006. C'est le premier récit complet de G. Hernandez édité directement sous forme d'un tome complet, sans prépublication, en noir & blanc.

Le tome s'ouvre une pleine page représentant un verger de citronnier, alors que le narrateur effectue des commentaires sur le fait qu'il s'agit d'un lieu propice aux mystères pour des adolescents vivant dans une banlieue paisible (à l'instar des champs de maïs pour des campagnards). Cela constitue une possibilité d'évasion pour des adolescents assommés par la monotonie de l'existence dans ces lointaines banlieues. Puis le commentaire évoque le suicide comme autre mode d'évasion, pour aboutir à celui choisi par Miguel Serra. Il a décidé de sombrer dans un profond coma pendant un an. Il vient d'en sortir et reprend une vie normale auprès de ses grands parents (Bea & Armando) qui l'ont élevé (après que son père puis sa mère l'aient abandonné). Le lendemain il retrouve Lita (sa copine), puis Romeo. À eux trois, ils peuvent recommencer à répéter avec leur groupe de rock appelé Sloth. La nuit Miguel rêve d'une pluie de citrons. Le lendemain, il rend visite à son père qui est en prison. Lita s'est prise de passion pour les phénomènes paranormaux et elle persuade Miguel et Romeo de se rendre de nuit dans le verger de citronniers pour filmer en continu, certaines de capturer une image surnaturelle, peut être même une preuve de l'existence de l'homme-chèvre.

Gilbert Hernandez s'est fait connaître avec son frère Jaime Hernandez par leur BD publiées dans le magazine "Love and rockets". Gilbert Hernandez a réalisé une série se déroulant dans une petite ville fictive appelée Palomar (à commencer par Heartbreak Soup). Par la suite il a développé plusieurs histoires autour des habitants de Palomar dont Luba et les films auxquels a participé Fritz (par exemple Chance in Hell). Il a également réalisé plusieurs histoires indépendantes telles "Sloth", mais aussi Speak of the Devil (2007, en anglais), et Yeah! (collaboration avec Peter Bagge datant de 1999/2000, en anglais), Marble season.

Cette narration par le biais de la voix intérieure permet tout de suite au lecteur de se familiariser avec le personnage principal, de découvrir le recul avec lequel il appréhende les événements et, par contraste, de déceler ce qui lui tient à coeur. Hernandez raconte une histoire dépourvue de toute culpabilité, de toute rancoeur, de toute jérémiade. Il n'y a que ces rêves qui sont un peu inquiétant et l'abandon par sa mère qui travaille un peu son inconscient. Pour le reste il est juste un peu ralenti, incapable de courir sans ressentir une grande douleur. Le lecteur se laisse entraîner à la suite de ce jeune homme tranquille sans être apathique, à la vie douce sans être insipide (il joue dans un groupe de rock quand même). Les dessins reflètent cette légère distanciation qui rend les événements, les individus et l'environnement plus simple.

Lorsque le lecteur regarde un dessin d'Hernandez, il constate qu'il ne contient que le nécessaire, avec des formes travaillées pour être le plus simple possible. Hernandez effectue un gros travail d'épuration pour aboutir à un résultat facile à lire, proche d'un assemblage de formes et de traits basiques. Un regard plus soutenu sur une case finit par ne plus voir que des tâches de noir et des traits un peu gras. Il faut alors à nouveau prendre du recul pour distinguer dans la première page (une case pleine page) une vue nocturne du verger de citronniers dans une perspective rigoureuse depuis le milieu d'une allée, avec une rangée de citronniers de chaque coté. La simplicité de la représentation fait que le lecteur n'éprouve aucune difficulté à s'y projeter, à ressentir l'obscurité, à accepter cette image d'une nature artificiellement organisée par l'homme. Ce mode de représentation des décors permet à Hernandez de composer des images avec peu d'éléments et de laisser la place à l'interprétation du lecteur, ou plutôt aux interprétations des différents lecteurs. Plus loin, il y a une case de la largeur de la page qui se compose d'une bande noire en bas, de la silhouette d'une voiture se dirigeant vers le lecteur, avec de part et d'autre les silhouettes des citronniers sagement alignés, et les 2 tiers supérieurs de la case sont dédiés au ciel strié de petites hachures. En fonction de la sensibilité du lecteur, il pourra y voir une représentation simpliste de la chaleur d'une belle nuit d'été lors d'une promenade en voiture, en amoureux. Ou alors le symbole de la faible importance de l'homme sous l'immensité du ciel et donc de l'univers. Ou encore l'idée que les actions de ces 2 personnages s'effectuent dans un milieu soumis à des forces et des principes qui leur restent totalement invisibles. La tonalité du récit et les réflexions des personnages tendent à valider la dernière interprétation. L'oeuvre de Gilbert Hernandez étant influencée par le réalisme magique, c'est un deuxième indice qui va dans ce sens. L'intelligence d'Hernandez en tant que narrateur fait que même en acceptant le réalisme magique comme explication, le lecteur peut encore projeter ses propres interprétations sur le sens réel de cette scène (et d'autres).

De ce point de vue, le lecteur pourrait avoir l'impression qu'il s'agit d'une histoire compliquée à réserver aux érudits littéraires. En fait, il raconte le quotidien de 3 jeunes adultes disposant du recul nécessaire pour observer avec bienveillance leur propre vie. Hernandez les dessine également de manière simple tout en leur conférant une apparence unique et reconnaissable. Il construit son récit sur la base de leurs actions, sans se complaire dans de longs monologues introspectifs. Au premier niveau, le lecteur suit leurs actions qui relèvent à la fois de la vie quotidienne et d'une comédie romantique, avec des événements réguliers (promenade nocturne dans le verger, rencontre d'autres jeunes en flânant, participation à un concert de rock, répétition avec un groupe, cours de soutien, etc.). Hernandez dessine de manière un peu exagéré les expressions sur les visages, ce qui permet au lecteur de bien discerner les émotions des protagonistes. Et petit à petit, il peut découvrir d'autres façons de regarder ce récit : les constats brutaux liés à l'adolescence (l'un d'eux prend conscience du volume de souffrance humaine présente dans le monde, sans pouvoir y remédier), la confrontation de leurs aspirations à la vie des adultes qu'ils ont face à eux (comment ces adultes ont pu à ce point s'éloigner des aspirations de leur adolescence ?).

À la première lecture, "Sloth" est une histoire très simple, très linéaire (malgré un changement radical de point de vue aux 2 tiers du récit), dépourvue de grands élans sentimentaux, avec un soupçon de surnaturel bon marché. Passé la moitié, le lecteur peut se demander où se trouve l'intérêt d'un tel récit, sympathique, un peu décalé, mais sans enjeu fort. Une fois refermé, quelques phrases et quelques images restent en mémoire, commencent à se reconfigurer pour se répondre, s'amalgamer et former un regard pénétrant sur une facette de la condition humaine. Le lecteur constate que lui aussi a bénéficié du décalage de Miguel Serra (un peu plus lent que le reste de l'humanité) pour regarder la vie différemment le temps de quelques pages.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (3) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 19, 2013 6:32 AM MEST


Marble Season
Marble Season
par Gilbert Hernandez
Edition : Relié
Prix : EUR 16,82

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Contacts purs et désintéressés entre individus, 18 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Marble Season (Relié)
Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, en noir & blanc, format européen, écrite et dessinée par Gilbert Hernandez. Le tome se termine avec une postface docte de 4 pages rédigée par Corey Creekmur (un professeur d'anglais dans une université de l'Iowa), et une page dans laquelle Hernandez explicite les références culturelles (télévisuelles, cinématographiques et issues des comics) du récit.

Huey (un garçon d'une dizaine d'années) joue aux billes avec Suzy et lui donne la bille qu'elle a gagnée. En rentrant chez lui, il croise un copain qui a un casque de soldat sur la tête, mais il ne veut pas venir jouer avec Huey de peur d'abîmer son casque. Huey se fait ensuite accoster par un plus grand qui commence à vouloir lui confisquer son sac de billes. Heureusement un autre adolescent arrive et effraie le butor. Il croise ensuite Junior (son frère) qui est en train de lire un comics dans la rue. Pendant ce temps là, Suzy a avalé intentionnellement la bille qu'elle a gagnée. Elle recroise le chemin d'Huey et ils refont une partie de bille, ce dernier lui en donnant une pour qu'elle puisse jouer. Pendant ce temps, Junior essaye d'expliquer à Lana (une fille de son âge avec une batte de baseball) ce qui l'intéresse dans le comics qu'il lit. Peu de temps après, Chavo (le petit frère d'Huey, 4 ou 5 ans) est réveillé de sa sieste par les éclats de voix de sa mère qui réprimande Junior pour ses mauvais résultats scolaires. Un peu plus tard, Huey ressort et joue aux billes avec Patty une fille de son âge. Ils discutent de qui est le plus drôle entre Bozo le Clown (un personnage de dessins animés) et Jimmy Olsen dans le feuilleton "Superman".

Dès la première page, le lecteur est en territoire familier : un dessin pleine page laissant beaucoup de place au blanc du ciel (les 2 tiers supérieurs de la page), avec un garçon lisant un comics en cheminant dans une rue déserte bordée par 2 maisons dessinées de manière simpliste. On retrouve la propension d'Hernandez à simplifier les décors (les maisons), une évocation séduisante d'un arbre en quelques coups de crayon, et un enfant ressemblant vraiment à un enfant, avec une expression aussi inimitable que parlante sur son visage. C'est d'ailleurs l'un des aspects les plus remarquables de ce récit : la capacité d'Hernandez à dessiner des enfants qui font leur âge, et ce de 3 à 14 ans. En progressant dans l'histoire, le lecteur constate qu'il pourrait se passer de connaître leur prénom, et les reconnaître tout aussi facilement du fait leur identité graphique remarquable. Hernandez s'avère tout aussi doué pour les dessiner dans des postures qui rendent compte de la gestuelle des enfants, avec quelques exagérations (en nombre restreint) qui traduisent la façon dont l'enfant vit intérieurement le geste qu'il est en train de faire (quand Junior envoie balader la batte de baseball de Lana), ou la sensation qu'il ressent (le sentiment de transfiguration ressenti par Huey alors qu'il passe à son bras la réplique faite maison du bouclier de Captain America). D'une scène à l'autre, le lecteur prend conscience qu'il perçoit les émotions et les sensations de ces enfants (l'impression de malaise alors qu'Huey passe le bouclier à son bras et que les attaches sont trop serrées, coupant la circulation sanguine). Rien que pour cela, cette histoire constitue un accomplissement peu commun.

Les décors esquissés permettent de fantasmer une banlieue anonyme, sans voiture, où les enfants peuvent se promener, où le printemps semble céder sa place à l'été sans fin.

L'absence d'intrigue permet au lecteur de se laisser porter par les souvenirs semi autobiographiques de Gilbert Hernandez, d'une scène sans importance à une autre, profitant de la joie de vivre propre aux enfants, revisitant les occupations de cette époque (sans ordinateur, sans téléphone portable). En fonction de l'âge du lecteur, il retrouvera des jeux ou jouets de son enfance, ou il découvrira à quoi s'amusait les enfants à cette époque (dans les années 1960 : jeux de billes, les poupées articulées GI Joe, la lecture des comics, le frisbee, les ballons remplis d'eau, faire comme si...). Mais au fil des pages, les scènes se succèdent pour créer une étrange tapisserie dans laquelle les adultes n'apparaissent jamais, sans école, sans contrainte, que du temps libre. En soi chaque scène est anecdotique, sans enjeu, sans empathie réelle pour ces enfants. Sauf qu'à un moment ou un autre le lecteur découvre une scène qui évoque une émotion, ou plutôt une prise de conscience le renvoyant à sa propre expérience, une vision nouvelle de ce qui l'entoure du fait d'une rencontre avec un autre enfant à la vision radicalement différente. Et tout d'un coup, l'intention de l'auteur apparaît comme une évidence. Ça s'est passé exactement ça : le point de contact entre 2 enfants. C'est avec la page 19 que je me suis rendu compte que quelque chose m'échappait : sous la pluie, Patty passe à coté du bouclier de Captain America qu'Huey a abandonné parce que ses camarades de jeu n'éprouvaient aucun intérêt à jouer à Captain America en groupe. Oui, bon, et alors ? 30 pages plus loin, Huey joue avec Lucio qui lui montre une façon plus masculine de jouer avec ses GI Joe. Et c'est une révélation pour Huey (et aussi pour ce lecteur). Gilbert Hernandez montre comment la perception du monde qu'ont les enfants est très égocentrique, comment ils sont tout entiers dans l'instant présent, et comment il se produit parfois un instant de contact où ils sont entièrement en phase avec un autre, où ils voient un aspect du monde qui les entoure avec le point de vue de leur camarade de jeu, un instant aussi intense que magique, une révélation au sens fort du terme.

Avec cette idée en tête, chaque scène révèle sa signification : des rencontres manquées ou impossibles (Junior expliquant à Lana ce qu'il trouve d'enthousiasmant dans un comics = 2 mondes totalement déconnectés sans espoir de compréhension), Huey montrant à Chavo comment lire un comics (= Huey invite Chaco dans son monde en le tenant par la main), ou justement Patty n'ayant aucune idée de la charge affective qu'Huey a investie dans ce frisbee transformé en bouclier. À l'opposé, il y a ces fusions ponctuelles sans préméditation ni calcul entre les univers de 2 enfants, comme Huey et Patty déambulant en papotant, construisant ensemble un lien ténu et précieux (avec cette image simple et parlante d'une tâche noire d'encre figurant leur 2 tignasses sans séparation visible, comme issues de la même matière). Gilbert Hernandez raconte une partie de ses souvenirs d'enfance, les circonstances et l'influence de rencontres avec d'autres enfants qui ont participé à sa construction, à son développement, à son amour des comics, à sa prise de conscience de sa vocation (raconter des histoires). Il évoque en filigrane les morceaux de culture populaire (musique des Beatles, comics, cartes à collectionner "Mars attacks", etc.) qui l'ont marqué durablement. Il dit aussi l'incommunicabilité, et la magie d'être sur la même longueur d'onde qu'une autre personne, magie des plus intenses lorsque l'on est un enfant. À nouveau Gilbert Hernandez a changé de registre avec cette histoire, pour toucher du doigt et faire apparaître un moment d'humanité bouleversant et ineffable, avec ce style graphique en apparence simpliste et pourtant si expressif.

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L'éclectisme de Gilbert Hernandez : Heartbreak soup, Chance in Hell, Speak of the Devil, Yeah!, The Adventures of Venus, Julio's day et bien d'autres.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 18, 2013 8:37 PM MEST


Best Of - Y : le dernier homme, Tome 1 : No Man's Land
Best Of - Y : le dernier homme, Tome 1 : No Man's Land
par Brian-K Vaughan
Edition : Broché

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Un monde sans individu de sexe mâle, 17 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Best Of - Y : le dernier homme, Tome 1 : No Man's Land (Broché)
Ce tome comprend les épisodes 1 à 5, parus en 2002, écrits par Brian K. Vaughan, dessinés par Pia Guerra, encrés par José Marzan junior, mis en couleurs par Pamela Rambo, avec des couvertures de J.G. Jones. Cette série est complète en 60 épisodes, regroupés en 10 tomes (ou 5 en format dit "deluxe", à commencer par Y Le dernier homme, volume 1 qui contient les épisodes 1 à 10).

Le premier épisode est raconté suivant 2 flux différents. Il y a la conversation téléphonique que Yorick Brown est en train de mener depuis son appartement de Brooklyn (en répétant son numéro d'évasion depuis une camisole de force suspendu par les pieds, la tête en bas) avec Beth Deville, sa copine qui effectue un stage d'archéologie en Australie. Et il y a plusieurs scènes différentes présentant Jennifer Brown (la mère de Yorick, membre du Congrès) à Washington, la colonel Alter Tse'Elon (militaire de carrière israélienne) à Naplouse en Cisjordanie, l'agent secret 355 (une femme en mission pour exfiltrer la doctoresse Frozan Hamad, détentrice d'une étrange amulette) en Jordanie, la généticienne Allison Mann (spécialiste en clonage) à Boston, Hero Brown (la sœur de Yorick, responsable d'une équipe de soin d'urgence) également à Boston. Le premier épisode se termine alors que tout être vivant porteur d'un chromosome Y meurt en même temps, sauf Yorick et Esperluette (son singe Capucin moine). Dans un premier temps, Yorick (avec son singe) essaie de rejoindre sa mère à Washington, alors que sans homme (un-man-ned), la civilisation a du mal à perdurer.

Il s'agit de la première série d'ampleur de Brian K. Vaughan qui doit une partie de sa renommée à sa participation à l'équipe de scénaristes de la série Lost (dans laquelle il a été intégré parce que Damon Lindelof aurait été impressionné par la série "Y le dernier homme"). Dès le départ, le lecteur est confronté à un dispositif narratif cher à Vaughan : une histoire racontée au temps présent, avec des scènes du passé qui s'intercalent entre chaque séquence. Ce morcellement lui permet d'insuffler un rythme rapide grâce à des séquences brèves changeant régulièrement de sujet. D'un autre coté, cela peut provoquer une forme d'agacement du lecteur qui n'a pas forcément envie de papillonner ou de réassembler les pièces de ce puzzle créé artificiellement. Malgré tout, cela fonctionne bien pour ce premier épisode (et ce premier tome) avec une forme originale d'introduction des personnages.

Une deuxième spécificité de Brian K. Vaughan réside dans son utilisation de références culturelles populaires. Au cours des dialogues, les personnages se réfèrent à des personnages publics, ou à des anecdotes dérisoires. Cela peut constituer une forme d'attrait pour le lecteur qui reconnaît alors en Vaughan une âme sœur (un geek comme lui). Néanmoins Vaughan ne se contente pas de parsemer ses dialogues de noms connus. Lorsque que Yorick évoque Jesse Garon (le jumeau mort né d'Elvis Presley), il s'en sert pour construire la personnalité de Yorick, montrer une de ses caractéristiques. Lorsque Yorick et Rose se recueillent devant l'obélisque "Washington Monument" (élu symbole phallique national) pour évoquer toutes les stars du rock masculines qui viennent de disparaître, ils échangent des noms très connus (Dylan, Bowie). La discussion commence avec une référence plus pointue à une salle de concert New Yorkaise (le CBGB) et l'un des groupes emblématiques qui s'y est produit (les Ramones) et il se termine avec Rose parlant d'une certaine Tori (Tori Amos). Ce genre de référence peut avoir 2 effets sur le lecteur : une forme de connivence quand il les connaît, une forme d'exclusion si elles lui échappent trop souvent. Vaughan compense ce risque en parsemant son récit de ce qu'il qualifie de "factoïde" (des faits avérés, mais sans importance, insignifiants) dans différents champs de la culture, des séries télés américaines (The three Stooges) à l'histoire (la création du "Culter Ring" en 1778 par George Washington), en passant donc par la musique pop, ou même l'étymologie du mot ordurier désignant le sexe féminin en anglais (l'équivalent de con).

Brian K. Vaughan inscrit son récit dans une forme d'aventure post-apocalyptique (disparition de la moitié de la population humaine, 48% pour être exact, et de la moitié des animaux) avec 2 personnages principaux taillés pour l'aventure (un spécialiste de l'évasion, et une spécialiste des opérations militaires clandestines). Yorick est immédiatement agréable, avec son manque d'ambition, son absence de machisme, et son amour romantique et inconditionnel pour Beth. En outre il dispose d'un petit plus d'intelligence qu'il utilise à bon escient en fonction des situations. On est loin des conventions stéréotypées propres à ce genre de récit. En prime, Vaughan insère quelques touches d'humour aussi bien sous forme de répliques moqueuses (Yorick : "Qui nous tire dessus ? Des terroristes ?", sa mère : "Pire des républicains"), que visuel (une jeune femme qui menace Yorick d'un pistolet et qui lui met la main dans le slip pour vérifier qu'il n'est pas un transsexuel), ou de situation (une top-modèle qui se retrouve conductrice de benne à ordures ménagères parce que sa profession est devenue obsolète avec la disparition des hommes).

Enfin l'élimination de toute population mâle sert de point de départ à plusieurs composantes du récit. Il y a bien sûr le récit d'anticipation pour lequel Vaughan met bien en évidence les conséquences de l'absence d'homme (en particulier par la disparition de métier dans lesquels ils représentent plus de 90%, voire 95%, du corps), mais avec une incertitude d'une page à l'autre sur le niveau de désorganisation de la civilisation qui s'avère assez fluctuant et imprécis. Vaughan sait également dépasser l'horizon d'attente du lecteur, en montrant que l'élimination des tensions entre homme et femme ne résout rien quant à la condition humaine, à commencer par la violence (apparition d'un culte bizarre d'amazones avec mutilation du sein gauche et meneuse charismatique prénommée Victoria), le racisme ou même l'arrivisme. Dans ce dernier registre, la personnalité "normale" de Yorick (sans musculature exagérée, sans niveau de testostérone l'incitant à penser avec ce qu'il a entre les jambes, fidèle en amour malgré la situation) fait d'autant mieux ressortir les préjugés.

Il reste malgré tout dans ce premier tome des transitions un peu brusques : arrivée inopinée d'un personnage comme Tse'elon à Boston, transition artificielle d'une scène à l'autre, ellipse plus artificielle que révélatrice. Il y a également les dessins de Pia Guerra, terriblement fonctionnels. Il faut dire que le scénario de Vaughan repose sur de nombreux dialogues de personnages échangeant des informations. Si ces scènes sont légitimes du point de vue l'histoire, elles sont difficiles à rendre intéressantes visuellement. Guerra a beau alterner les champs et contrechamps, et les plans rapprochés avec les plans éloignés, elle a du mal à trouver des mises en scène vivantes. Son style pragmatique a l'avantage de pouvoir inclure tous les détails concrets nécessaires (le système d'accroche de la barre de suspension pour le tour de Yorick, le titre des livres de sa bibliothèque, etc.), avec la limite inhérente lorsque Guerra ne sait pas trop à quoi ressemble ce qu'elle dessine (l'arrière de la benne à ordures ménagères). Sa façon un peu simplifiée de dessiner constitue parfois un frein à l'immersion lorsque l'intrigue exige un endroit spécifique (par exemple les rues de Naplouse manquent de détails pour être convaincantes).

Avec ce premier tome, Vaughan propose une variation très originale sur le thème d'une disparition brusque de la moitié de la population mondiale, avec des morceaux de culture populaire, et un point de vue original sur la place de l'homme dans la société nord américaine. L'histoire souffre un peu de dessins platounets, et de transitions parfois à l'emporte-pièce. Pour savoir si la civilisation (et le règne animal) survivra à la disparition des mâles, il faut suivre les pérégrinations de Yorick dans Un petit coin de Paradis (épisodes 6 à 10).

Y The Last Man vol. 1 : Unmanned
Y The Last Man vol. 1 : Unmanned
par Brian K. Vaughan
Edition : Broché
Prix : EUR 9,74

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Un monde sans individu de sexe mâle, 17 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Y The Last Man vol. 1 : Unmanned (Broché)
Ce tome comprend les épisodes 1 à 5, parus en 2002, écrits par Brian K. Vaughan, dessinés par Pia Guerra, encrés par José Marzan junior, mis en couleurs par Pamela Rambo, avec des couvertures de J.G. Jones. Cette série est complète en 60 épisodes, regroupés en 10 tomes (ou 5 en format dit "deluxe", à commencer par Y the last man vol. 1 qui contient les épisodes 1 à 10).

Le premier épisode est raconté suivant 2 flux différents. Il y a la conversation téléphonique que Yorick Brown est en train de mener depuis son appartement de Brooklyn (en répétant son numéro d'évasion depuis une camisole de force suspendu par les pieds, la tête en bas) avec Beth Deville, sa copine qui effectue un stage d'archéologie en Australie. Et il y a plusieurs scènes différentes présentant Jennifer Brown (la mère de Yorick, membre du Congrès) à Washington, la colonel Alter Tse'Elon (militaire de carrière israélienne) à Naplouse en Cisjordanie, l'agent secret 355 (une femme en mission pour exfiltrer la doctoresse Frozan Hamad, détentrice d'une étrange amulette) en Jordanie, la généticienne Allison Mann (spécialiste en clonage) à Boston, Hero Brown (la sœur de Yorick, responsable d'une équipe de soin d'urgence) également à Boston. Le premier épisode se termine alors que tout être vivant porteur d'un chromosome Y meurt en même temps, sauf Yorick et Ampersand (son singe Capucin moine). Dans un premier temps, Yorick (avec son singe) essaie de rejoindre sa mère à Washington, alors que sans homme (un-man-ned), la civilisation a du mal à perdurer.

Il s'agit de la première série d'ampleur de Brian K. Vaughan qui doit une partie de sa renommée à sa participation à l'équipe de scénaristes de la série Lost (dans laquelle il a été intégré parce que Damon Lindelof aurait été impressionné par la série "Y the last man"). Dès le départ, le lecteur est confronté à un dispositif narratif cher à Vaughan : une histoire racontée au temps présent, avec des scènes du passé qui s'intercalent entre chaque séquence. Ce morcellement lui permet d'insuffler un rythme rapide grâce à des séquences brèves changeant régulièrement de sujet. D'un autre coté, cela peut provoquer une forme d'agacement du lecteur qui n'a pas forcément envie de papillonner ou de réassembler les pièces de ce puzzle créé artificiellement. Malgré tout, cela fonctionne bien pour ce premier épisode (et ce premier tome) avec une forme originale d'introduction des personnages.

Une deuxième spécificité de Brian K. Vaughan réside dans son utilisation de références culturelles populaires. Au cours des dialogues, les personnages se réfèrent à des personnages publics, ou à des anecdotes dérisoires. Cela peut constituer une forme d'attrait pour le lecteur qui reconnaît alors en Vaughan une âme sœur (un geek comme lui). Néanmoins Vaughan ne se contente pas de parsemer ses dialogues de noms connus. Lorsque que Yorick évoque Jesse Garon (le jumeau mort né d'Elvis Presley), il s'en sert pour construire la personnalité de Yorick, montrer une de ses caractéristiques. Lorsque Yorick et Rose se recueillent devant l'obélisque "Washington Monument" (élu symbole phallique national) pour évoquer toutes les stars du rock masculines qui viennent de disparaître, ils échangent des noms très connus (Dylan, Bowie). La discussion commence avec une référence plus pointue à une salle de concert New Yorkaise (le CBGB) et l'un des groupes emblématiques qui s'y est produit (les Ramones) et il se termine avec Rose parlant d'une certaine Tori (Tori Amos). Ce genre de référence peut avoir 2 effets sur le lecteur : une forme de connivence quand il les connaît, une forme d'exclusion si elles lui échappent trop souvent. Vaughan compense ce risque en parsemant son récit de ce qu'il qualifie de "factoïde" (des faits avérés, mais sans importance, insignifiants) dans différents champs de la culture, des séries télés américaines (The three Stooges) à l'histoire (la création du "Culter Ring" en 1778 par George Washington), en passant donc par la musique pop, ou même l'étymologie du mot ordurier désignant le sexe féminin en anglais (l'équivalent de con).

Brian K. Vaughan inscrit son récit dans une forme d'aventure post-apocalyptique (disparition de la moitié de la population humaine, 48% pour être exact, et de la moitié des animaux) avec 2 personnages principaux taillés pour l'aventure (un spécialiste de l'évasion, et une spécialiste des opérations militaires clandestines). Yorick est immédiatement agréable, avec son manque d'ambition, son absence de machisme, et son amour romantique et inconditionnel pour Beth. En outre il dispose d'un petit plus d'intelligence qu'il utilise à bon escient en fonction des situations. On est loin des conventions stéréotypées propres à ce genre de récit. En prime, Vaughan insère quelques touches d'humour aussi bien sous forme de répliques moqueuses (Yorick : "Qui nous tire dessus ? Des terroristes ?", sa mère : "Pire des républicains"), que visuel (une jeune femme qui menace Yorick d'un pistolet et qui lui met la main dans le slip pour vérifier qu'il n'est pas un transsexuel), ou de situation (une top-modèle qui se retrouve conductrice de benne à ordures ménagères parce que sa profession est devenue obsolète avec la disparition des hommes).

Enfin l'élimination de toute population mâle sert de point de départ à plusieurs composantes du récit. Il y a bien sûr le récit d'anticipation pour lequel Vaughan met bien en évidence les conséquences de l'absence d'homme (en particulier par la disparition de métier dans lesquels ils représentent plus de 90%, voire 95%, du corps), mais avec une incertitude d'une page à l'autre sur le niveau de désorganisation de la civilisation qui s'avère assez fluctuant et imprécis. Vaughan sait également dépasser l'horizon d'attente du lecteur, en montrant que l'élimination des tensions entre homme et femme ne résout rien quant à la condition humaine, à commencer par la violence (apparition d'un culte bizarre d'amazones avec mutilation du sein gauche et meneuse charismatique prénommée Victoria), le racisme ou même l'arrivisme. Dans ce dernier registre, la personnalité "normale" de Yorick (sans musculature exagérée, sans niveau de testostérone l'incitant à penser avec ce qu'il a entre les jambes, fidèle en amour malgré la situation) fait d'autant mieux ressortir les préjugés.

Il reste malgré tout dans ce premier tome des transitions un peu brusques : arrivée inopinée d'un personnage comme Tse'elon à Boston, transition artificielle d'une scène à l'autre, ellipse plus artificielle que révélatrice. Il y a également les dessins de Pia Guerra, terriblement fonctionnels. Il faut dire que le scénario de Vaughan repose sur de nombreux dialogues de personnages échangeant des informations. Si ces scènes sont légitimes du point de vue l'histoire, elles sont difficiles à rendre intéressantes visuellement. Guerra a beau alterner les champs et contrechamps, et les plans rapprochés avec les plans éloignés, elle a du mal à trouver des mises en scène vivantes. Son style pragmatique a l'avantage de pouvoir inclure tous les détails concrets nécessaires (le système d'accroche de la barre de suspension pour le tour de Yorick, le titre des livres de sa bibliothèque, etc.), avec la limite inhérente lorsque Guerra ne sait pas trop à quoi ressemble ce qu'elle dessine (l'arrière de la benne à ordures ménagères). Sa façon un peu simplifiée de dessiner constitue parfois un frein à l'immersion lorsque l'intrigue exige un endroit spécifique (par exemple les rues de Naplouse manquent de détails pour être convaincantes).

Avec ce premier tome, Vaughan propose une variation très originale sur le thème d'une disparition brusque de la moitié de la population mondiale, avec des morceaux de culture populaire, et un point de vue original sur la place de l'homme dans la société nord américaine. L'histoire souffre un peu de dessins platounets, et de transitions parfois à l'emporte-pièce. Pour savoir si la civilisation (et le règne animal) survivra à la disparition des mâles, il faut suivre les pérégrinations de Yorick dans Cycles (épisodes 6 à 10).
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (10) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 19, 2013 6:26 AM MEST


Morning Glories 4: Truants
Morning Glories 4: Truants
par Joe Eisma
Edition : Broché
Prix : EUR 11,48

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
2.0 étoiles sur 5 Les absentéistes, 16 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Morning Glories 4: Truants (Broché)
Ce tome contient les épisodes 20 à 25, parus en 2012/2013, écrits par Nick Spencer, dessinés et encrés par Joe Eisma, et mis en couleurs par Alex Solazzo, avec des couvertures de Rodin Esquejo (dessinateur de Mind the gap). Il faut impérativement avoir lu les 3 autres tomes dans l'ordre avant, sinon abandonnez tout espoir : 1 - For a better future (épisodes 1 à 6, 2010), 2 - All will be free (épisodes 7 à 12), et 3 - P.E. (épisodes 13 à 19).

Lara Daramount est en train de courir dans les bois vers une clairière où se trouve une serre dont sort Georgina Daramount (sa sœur) la chemise déchirée et le dos lacéré. Les dialogues indiquent que leur père n'était pas satisfait du travail effectué par Georgina. L'épisode revient alors sur le passé des 2 sœurs, les conditions dans lesquelles elles ont grandi et comment Lara a été initiée au voyage dans le temps par Vanessa (l'une des Truants). Les 5 épisodes suivants introduisent les autres absentéistes (en anglais "Truant" signifie "élève absentéiste"), à la fois par leurs actions dans le temps présent (pour la fin des épreuves physiques débutées dans le tome précédent), mais aussi qui ils sont et comment ils ont été recrutés, et quel est leur objectif. La promotion des Truants est composée d'Akiko, Fortunato, Ian, Guillaume, Irina et Vanessa. Leur rencontre avec la promotion initiale de l'école (Hunter, Ike, Jade, Jun, Casey et Zoe) va faire ressortir le rôle déterminant d'Abraham.

Dans des entretiens, Nick Spencer a déclaré qu'il envisageait "Morning Glories", comme une série en 100 épisodes, et qu'il en connaît déjà la fin. Il a également déclaré s'être fortement inspiré de Lost pour concevoir sa structure. Ça redonne un peu confiance au lecteur parce qu'il faut bien dire qu'il y a de quoi s'inquiéter. Toujours du point de vue de Spencer, ce tome marque la fin de la première saison de la série. En toute dernière page, il se trouve une phrase d'Eisma indiquant qu'il a créé environ 99 personnages différents (sans compter les figurants) dans ces 25 premiers épisodes. D'ailleurs il n'y en a pas moins de 28 qui apparaissent dans ce tome. À nouveau, la majeure partie des protagonistes sont vêtus des uniformes de l'académie, il n'est pas toujours facile de les distinguer les uns des autres (il faut se référer à leur coupe de cheveux, parfois à la forme de leur visage). C'est vrai que la tâche d'Eisma n'est pas facilitée par le fait que le scénario complexe associe les élèves par petit groupe qui se font et se défont dans des endroits parfois semblables... mais à des époques différentes. Du coup il faut disposer d'une vraiment bonne mémoire pour rétablir les allées et venues de chacun.

Ce n'est d'ailleurs pas un défaut en soi qu'un récit nécessite une participation active du lecteur pour pouvoir suivre l'intrigue. Dès le départ, la narration de Spencer comprenait des événements dont l'importance ou la portée n'était pas discernable dans l'épisode correspondant, ni même dans le tome. Ainsi prévenu, le lecteur se constitue au fur et à mesure sa liste de mystères dont il espère bien découvrir la signification au détour d'une page. Dans ce volume, il commence à entrevoir l'identité du fondateur de l'académie, un début de commencement du pourquoi de son existence, et un embryon de réponse à pourquoi il existe plusieurs factions. Spencer révèle clairement qu'une partie de la complexité de la situation provient du fait que quelques personnages peuvent se déplacer dans le temps (avec une latitude et des effets non précisés). L'une des modalités de ces voyages est expliquée par le biais du mythe de l'allégorie de Platon. Par contre le lecteur a du mal à percevoir en quoi il s'agit d'une fin de saison, si ce n'est par le volume de révélations survenues.

Il est possible de trouver qu'il s'agit d'un défaut lorsque la liste de mystère s'allonge sans résolutions, et que certains semblent être oubliés. En étant prévenu, le lecteur a commencé dès le premier tome son recensement : cette mystérieuse scène en 1490 (vue une fois, jamais réapparue ou expliquée), la toupie géante qui tourne en lévitation (apparues plusieurs fois, aucune explication), les slogans "All will be free", "For a better future" et "The hour of our release draws near" (absents de ce tome). Il est possible que Spencer apporte des explications à ces mystères plus tard. Mais pour le lecteur ces réponses sans cesse différées impliquent qu'il puisse trouver un autre intérêt immédiat au récit, soit l'intrigue, soit les personnages. Justement il s'agit bien d'une intrigue car elle prévaut sur toutes les autres composantes. Tout est au service de cette intrigue byzantine, et le développement des personnages passe après. Afin de maintenir l'attention du lecteur, Spencer fait passer son intrigue par des moments remarquables : caverne avec un agencement étrange et un grand brasier, culte encapuchonné pratiquant le sacrifice humain, étranges ruines monumentales, apparition spectrale, assassinat sanglant à l'arme blanche, etc. Cela peut participer au divertissement, sauf que ces éléments apportent parfois une réponse, tout en générant 2 fois plus de nouveaux mystères à rajouter à la liste.

Le travail de Joe Eisma présente à nouveau les mêmes atouts et les mêmes défauts. Il utilise toujours un style qui repose sur des traits pour délimiter les contours, sans variation d'épaisseur, et les aplats de noir ne servent qu'à donner la couleur noir aux chevelures, aucune utilisation pour l'ombrage. Cela permet d'admirer à nouveau le superbe travail de mise en couleurs d'Alex Solazzo qui apporte du volume par les variations de teinte. L'avantage principal du style d'Eisma est la rapidité de sa lisibilité, l'œil n'éprouve aucune difficulté à assimiler chaque dessin dès sa découverte. Il investit du temps dans les décors pour ancrer chaque scène dans un endroit spécifique, même si certains ont une apparence un peu fruste, un peu simplifiée (les ruines ne son pas très convaincantes). Les dessins des visages manquent parfois un peu de substance (quelques traits fins peu nombreux), ce qui introduit un décalage entre la légèreté du dessin et l'ambiance grave de la scène. D'une manière générale, Eisma s'en tient à la morphologie qu'il a donnée à chaque personnage, il y a parfois des représentations anatomiques un peu gauches.

Avec ce quatrième tome, Nick Spencer termine ce qui pourrait être la mise en place des personnages et de la situation de départ de sa série. L'appréciation que pourra en avoir le lecteur dépendra beaucoup de ses attentes. S'il est venu chercher une forme de fuite en avant d'un mystère à l'autre, pour un empilage vertigineux de complots gigognes (un genre en soi), il sera servi. S'il attend un peu plus (des personnages un peu développés, des motivations compréhensibles, une intention claire), il est possible qu'il soit lassé de ces intrigues secondaires étirées.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 17, 2013 8:33 AM MEST


The Beast of Chicago: An Account of the Life and Crimes of Herman W. Mudgett, Known to the World As H.H. Holmes, also know as : H. M. Howard, D. T. Pratt, Harry Gordon, J.
The Beast of Chicago: An Account of the Life and Crimes of Herman W. Mudgett, Known to the World As H.H. Holmes, also know as : H. M. Howard, D. T. Pratt, Harry Gordon, J.
par Rick Geary
Edition : Broché
Prix : EUR 8,21

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 La réalité dépasse la fiction... et de loin., 16 juin 2013
Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, et indépendante de toute autre. Elle est parue pour la première fois en 2003. Elle est en noir & blanc, écrite et dessinée par Rick Geary. Elle s'intercale entre The mystery of Mary Rogers (2001) et The murder of Abraham Lincoln (2005). Dans le bref paragraphe d'introduction, Rick Geary explique qu'Herman Mudgett (1986-1896, surnommé en autres H.H. Holmes) est considéré comme le premier tueur en série américain, ou du moins le premier à avoir été arrêté et condamné par les autorités.

Comme les autres tomes de la série, celui-ci commence par quelques cartes sommaires : la ville de Chicago avec le quartier d'Englewood et la zone de l'exposition colombienne mondiale, l'itinéraire des incessants voyages d'Holmes avant son arrestation, le plan du deuxième étage du Château Holmes. Prologue : "This is Chicago" - Quelques pages pour un aperçu touristique de Chicago en 1893, menant aux chambres à louer dans l'hôtel tenu par Holmes. Chapitre I : "Dr. Holmes comes to town" - En juillet 1886, H.H. Holmes s'établit à Englewood, un quartier de Chicago où il trouve un emploi de pharmacien. Il est né en 1861, sous l'état civil d'Herman Webster Mudgett, dans une petite ville du New Hampshire. En 1878, il s'est marié avec Clara Lovering, avant de poursuivre ses études de médecin. Très vite, il a fait montre de capacités impressionnantes à mener à bien des arnaques (par exemple à base de polices d'assurance). En 1887, il épouse une deuxième femme prénommée Myrta. Chapitre II : "The Castle" - Grâce à des méthodes de financement douteuses, Holmes fait construire face à la pharmacie où il travaille un bâtiment imposant dont il a lui-même dessiné les plans, et sur lequel se succèdent plusieurs équipes d'ouvriers ce qui fait qu'au final Holmes est le seul à connaître la disposition des pièces et leurs aménagements spécifiques. Les habitants du quartier sont un peu surpris en voyant passer les équipements qui sont installés dans l'édifice. Avec la tenue de l'exposition universelle, les affaires liées à la location de chambre sont florissantes, et Holmes développe et gère plusieurs autres entreprises de commerce en même temps.

Chapitre III : "The desperate journey" - En octobre 1893, Holmes quitte Chicago et entreprend un voyage aux multiples étapes, avec plusieurs groupes de personnes, sans que jamais ceux-ci ne se rencontrent. Chapitre IV : "The castle revealed" - H.H. Holmes a fini par être arrêté et malgré ses changements d'identité répétés, la police a fini par faire le lien avec le propriétaire du Château à Englewood qui fait l'objet d'une perquisition aux résultats dépassant l'entendement. Chapitre V : "The prisoner" - Les 3 femmes légales de Holmes apprennent la vérité, et le coupable effectue plusieurs aveux (contradictoires).

-
Trop gros pour être vrai ! À la lecture des exploits macabres de l'individu se faisant appeler H.H. Holmes, il est difficile d'y croire. Pourtant une vérification dans une encyclopédie (ou sur wikipedia) permet de constater l'authenticité des faits. La lecture de la page wikipedia consacrée à H.H. Holmes rend bien compte des crimes hors norme commis par cet individu, et permet également d'apprécier tout ce qui fait le sel et la spécificité de cette adaptation en bandes dessinées de Rick Geary. En lieu et place d'un texte factuel et concis, le lecteur découvre une époque et des lieux particuliers, rendus vivants. L'apparente simplicité inoffensive des dessins de Geary recouvre un art consommé de représentation des différents environnements : la vision des monuments de Chicago (et la magnifique ballade en gondole), l'intérieur de la pharmacie à l'ancienne avec son carrelage en damier noir et blanc et les superbes comptoirs, les étranges agencements des pièces du Château et les décrochements bizarres de ses couloirs, la belle façade de la demeure achetée pour l'une de ses femmes et enfants, etc. Grâce aux dessins, le lecteur s'immerge dans l'époque et dans des endroits uniques, chose qu'un simple texte encyclopédique ne permet pas.

La présentation très factuelle de Geary peut de prime abord rebuter : des vignettes accolés les unes aux autres, sans réelle action, sans description ou décomposition de mouvement, dans des décors à l'apparence naïve, surchargés en traits parallèles pour figurer les textures. Oui, mais page après page, ces décors, ces objets apportent une consistance et une familiarité inégalables au récit. Regardez ce banal escalier de bois aux chambres du premier étage du Château, cette trappe dans le plancher, la chaudière démesurée, cette pelle innocente, ce tuyau de gaz fixé à une malle de voyage fermée. Il s'agit d'autant détails banals et familiers que le texte rend déplacés, bizarres et inquiétants dans leur contexte. Alors que l'œil contemple une série d'images figées, la lecture du texte en fait autant d'éléments singuliers dans le contexte de la narration. Regardez ces personnages un peu falots comme surpris par le photographe dans une pose banale, avec leur tenue d'époque. Ils sont certes remarquables en tant que témoin d'une époque, mais il n'y a pas de mouvement, ou de jeu d'acteurs dans une mise en scène sophistiquée. On peut juste remarquer que les postures varient de position un peu empruntée, à un langage corporel évocateur... sauf que là encore la rédaction matoise de Geary leur confère une personnalité abrasive. Alors qu'une case représente Holmes de dos en ombre chinoise se découvrant au passage d'une dame, la case de texte indique qu'il portait une attention exagérée au sexe féminin, transformant ainsi la signification du dessin. Dans le contexte du récit, cet euphémisme prend une saveur macabre et railleuse dans la mesure où le lecteur sait déjà que la plupart des victimes d'Holmes sont des femmes. Regardez ce bras tendu devant un couloir sombre en haut de quelques marches : quelconque, sans rien à voir, et pourtant le texte permet de comprendre qu'il s'agit de l'escalier menant aux chambres à louer... "avec des équipements spéciaux pour ces dames" (bel exemple d'euphémisme second degré).

Rick Geary adopte un ton sec et pince-sans-rire pour évoquer ou faire une allusion oblique aux atrocités perpétrées par Holmes qui mérite pleinement son surnom de "Boucher". En soi la vie de ce monsieur est déjà une histoire ahurissante (sans même parler de ses meurtres). Mais Geary est un roublard qui a construit son récit de manière à ne révéler la nature exacte des meurtres que petit à petit, après avoir bien exposé le contexte historique et social, et l'environnement. Le ton un peu goguenard qu'il adopte, légèrement moqueur évite au récit de sombrer dans le gore ou l'horreur pour le plaisir de choquer, mais il ne dissimule en rien l'abjection des crimes. Geary est un conteur exceptionnel qui au travers de la vie incroyable de ce tueur en série dépeint la société dans laquelle il évolue, son époque. Avec cette évocation, il fait apparaître à quel point l'entourage de cet ignoble individu n'avait aucune notion de ce que pouvait être sa véritable vie. Après avoir lu ce récit, le lecteur est pris de vertige à l'idée de ces 3 mariages relevant de la polygamie, de sa capacité à faire voyager 2 familles différentes dans le même train sans se compromettre. Derrière ces tours de passepasse, le lecteur est renvoyé à la question de que fait l'autre pendant que j'ai le dos tourné. Quelle est la vie réelle de mon voisin ? Finalement que font réellement mes proches quand je ne suis pas avec eux ? À quel point l'idée que je me fais de leur vie est éloignée de ce qui se passe réellement ? Comment la société peut-elle détecter ces individus dont le comportement est à ce point aberrant (= éloigné des normes sociales établies) ?

Rick Geary adapte la vie ahurissante de H.H. Holmes (qui a inspiré plusieurs auteurs dont Robert Bloch, avec Le boucher de Chicago), avec son style narratif (tant visuel qu'écrit) inimitable qui fait des merveilles. Ce récit se lit d'une traite, aussi bien pour le suspense qui s'en dégage, que la montée en puissance des découvertes macabres, que pour l'évocation historique, que le démontage minutieux des arnaques d'Holmes, que le vertige existentiel provoqué par la possibilité de l'existence d'un tel individu. Indispensable.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 16, 2013 10:50 AM MEST


Légendes des Méga-Cités, tome 2 : Shamballa, ville maudite
Légendes des Méga-Cités, tome 2 : Shamballa, ville maudite
par Alan Grant
Edition : Relié

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Fortéen, 15 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Légendes des Méga-Cités, tome 2 : Shamballa, ville maudite (Relié)
Il s'agit d'une histoire complète en couleurs initialement parue en 1990 dans 2000AD, écrite par Alan Grant et dessinée et encrée par Arthur Ranson. Elle a été rééditée dans Judge Anderson - Shamballa (en anglais) avec les autres histoires issues de la collaboration entre Grant et Ranson, et mettant en scène Judge Anderson. Ce personnage est issu de la série de Judge Dredd.

Cassandra Anderson a du mal à se remettre de la mort de son amie Corey, d'autant qu'elle était également télépathe, ce qui crée une intimité particulière entre les individus. Dans Mega-City (une conurbation de 400 millions d'habitants), il se produit une étrange apparition surnaturelle : une panthère noire et d'autres animaux aux yeux verts qui éviscèrent des grapheurs. À East-Meg 2 (la contrepartie soviétique de Mega-City), des apparitions similaires agressent également des citoyens. Lorsqu'Anderson de son coté, et Amisov du sien établissent un contact télépathique sur les lieux du crime, ils font l'expérience de la même vision : une grotte souterraine peuplée d'individus agressifs aux yeux verts luisants, dans l'ombre. Tout autour du globe les manifestations surnaturelles se poursuivent : en Espagne 73 personnes présentent les stigmates du Christ, en Indonésie, la Manticore se manifeste, au Japon des démons Oni apparaissent sur le mont Fuji et le taux de suicide triple. Sans autre piste (et contre l'avis de Dredd), Judge Anderson est désignée par Chief Judge pour escorter le Docteur Rickard à East-Meg 2, pour rencontrer la camarade Lychenko et le psykop Amisov qui semblent avoir une piste. Leur voyage pour le Tibet commence, vers Agharti, le monde souterrain.

La lecture de cette bande dessinée procure des sensations assez étranges. De prime abord, le lecteur a l'impression que chaque case est comme figée, chaque dessin un peu raide, des visuels très académiques dépourvus de chaleur ou d'émotion. La construction du scénario est également assez étrange. Alan Grant commence par accumuler des apparitions surnaturelles, à raison d'une par case, puis d'autres dans la clinique du docteur Rickard. Il ne sera plus question de ces manifestations passées les premières pages. Le voyage en train, puis par flotteur magnétique semble traverser autant de péripéties arbitraires aussi vite survenues, aussi vite oubliées. Et le final laisse rêveur sur son propos mystique, son apparence aussi impressionnante, sa résolution à nouveau arbitraire. Les amateurs de récit bien carré, avec son quota de scènes d'action énergétique et une fin claire en seront pour leur frais.

Et pourtant il se dégage une séduction vénéneuse, quasi morbide de ce récit un peu décousu aux illustrations ayant du mal à transcrire le mouvement. Le titre du service du Docteur Rickard (entraperçu au détour d'une case) donne une indication de l'intention d'Alan Grant : "Departement of fortean events". L'adjectif "fortéen" renvoie aux écrits de Charles Fort qui s'était attaché à recenser et documenter des phénomènes non expliqués ou extraordinaires, dans par exemple Le livre des damnés. Cette référence permet de mieux appréhender l'intention de Grant qui est de recenser à son tour des phénomènes paranormaux et d'écrire un récit de genre dédié à créer une atmosphère de danger mystique. De ce point de vue, l'objectif est atteint car la survenance de phénomènes inexpliqués aux conséquences toutes relatives permet de déstabiliser les attentes du lecteur et de l'éloigner de la réalité ordinaire. Toujours en gardant ce point de vue à l'esprit, les dessins d'Arthur Ranson apportent un supplément d'étrangeté décalée qui renforce cette ambiance bizarre. Les postures arrêtées des personnages rendent compte de leur incapacité à interpréter les phénomènes auxquels ils sont confrontés. Chaque case dédiée à un phénomène devient comme l'illustration figée choisie pour imager un sujet au JT. L'insertion d'une cartographie situant ces différentes manifestations détonne par rapport au reste de la page, mais ramène à l'intention de présenter cette histoire comme des événements réellement survenus, une volonté d'ouvrir son esprit à l'existence du paranormal.

Page après page, l'apport de Ranson devient essentiel pour porter la tonalité du récit. Sa versatilité dans l'encrage apporte une texture unique et cancéreuse pour cette malignité qui gangrène et pervertit la toile d'araignée, avec une viscosité évoquant celle du goudron. Son travail sur la roche transforme une scène déjà vue en un moment des plus déstabilisants lorsque cet œuf éclot pour laisser sortir quelque chose d'inattendu. Le peuple primitif et agressif de géants dépasse les clichés ridicules propres aux bandes dessinées pour relever plus de la gravure établi par un dessinateur effrayé. La première vue de la cité souterraine d'Agharti donne lieu à une pleine page imposante, où à nouveau la texture de la pierre est palpable. Lorsque la petite troupe déambule dans les ruines de la cité de Shamballa au Tibet, le lecteur peut ressentir l'air frais, et l'ambiance entièrement minérale du lieu. Chaque image relève de l'illustration patiemment réalisée et est impressionnante pour elle-même (la magnifique et massive locomotive en train de dérailler). Encore plus fort, Ranson réussit à trouver une mise en page et des images qui arrivent à rendre divertissantes les élucubrations pseudo mystiques qui apportent une résolution au récit. Ces dernières sont dans le ton du récit, mais elles exigent de multiplier par 5 le niveau de suspension consentie d'incrédulité du lecteur, d'accepter la pirouette d'Alan Grant qui exige de se plier aux conventions d'un genre tombé en désuétude au milieu du vingtième siècle.

Alan Grant et Arthur Ranson invitent le lecteur dans un récit de genre un peu tombé en désuétude, mais dont ils maîtrisent parfaitement les codes (il serait également possible de citer Harry Dickson de Jean Ray comme ambiance similaire et inspiration) pour un voyage envoutant (très différent des aventures de Judge Dredd) à condition d'accepter les conventions légèrement surannées (dessins figés mais restant longtemps en mémoire). Pour les plus curieux, Grant et Ranson ont également réalisé une histoire de Batman sortant de l'ordinaire et rééditée dans Batman International. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur Judge Anderson, 2000AD a réédité ses aventures par ordre de parution à commencer par Judge Anderson - Psi Files 1 (en anglais).

Judge Anderson: Shamballa
Judge Anderson: Shamballa
par Alan Grant
Edition : Broché

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4.0 étoiles sur 5 Fortéen, 15 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Judge Anderson: Shamballa (Broché)
Il s'agit d'une histoire complète en couleurs initialement parue en 1990 dans 2000AD, écrite par Alan Grant et dessinée et encrée par Arthur Ranson. Elle a été rééditée dans Judge Anderson - Shamballa avec les autres histoires issues de la collaboration entre Grant et Ranson, et mettant en scène Judge Anderson. Ce personnage est issu de la série de Judge Dredd.

Cassandra Anderson a du mal à se remettre de la mort de son amie Corey, d'autant qu'elle était également télépathe, ce qui crée une intimité particulière entre les individus. Dans Mega-City (une conurbation de 400 millions d'habitants), il se produit une étrange apparition surnaturelle : une panthère noire et d'autres animaux aux yeux verts qui éviscèrent des grapheurs. À East-Meg 2 (la contrepartie soviétique de Mega-City), des apparitions similaires agressent également des citoyens. Lorsqu'Anderson de son coté, et Amisov du sien établissent un contact télépathique sur les lieux du crime, ils font l'expérience de la même vision : une grotte souterraine peuplée d'individus agressifs aux yeux verts luisants, dans l'ombre. Tout autour du globe les manifestations surnaturelles se poursuivent : en Espagne 73 personnes présentent les stigmates du Christ, en Indonésie, la Manticore se manifeste, au Japon des démons Oni apparaissent sur le mont Fuji et le taux de suicide triple. Sans autre piste (et contre l'avis de Dredd), Judge Anderson est désignée par Chief Judge pour escorter le Docteur Rickard à East-Meg 2, pour rencontrer la camarade Lychenko et le psykop Amisov qui semblent avoir une piste. Leur voyage pour le Tibet commence, vers Agharti, le monde souterrain.

La lecture de cette bande dessinée procure des sensations assez étranges. De prime abord, le lecteur a l'impression que chaque case est comme figée, chaque dessin un peu raide, des visuels très académiques dépourvus de chaleur ou d'émotion. La construction du scénario est également assez étrange. Alan Grant commence par accumuler des apparitions surnaturelles, à raison d'une par case, puis d'autres dans la clinique du docteur Rickard. Il ne sera plus question de ces manifestations passées les premières pages. Le voyage en train, puis par flotteur magnétique semble traverser autant de péripéties arbitraires aussi vite survenues, aussi vite oubliées. Et le final laisse rêveur sur son propos mystique, son apparence aussi impressionnante, sa résolution à nouveau arbitraire. Les amateurs de récit bien carré, avec son quota de scènes d'action énergétique et une fin claire en seront pour leur frais.

Et pourtant il se dégage une séduction vénéneuse, quasi morbide de ce récit un peu décousu aux illustrations ayant du mal à transcrire le mouvement. Le titre du service du Docteur Rickard (entraperçu au détour d'une case) donne une indication de l'intention d'Alan Grant : "Departement of fortean events". L'adjectif "fortéen" renvoie aux écrits de Charles Fort qui s'était attaché à recenser et documenter des phénomènes non expliqués ou extraordinaires, dans par exemple Le livre des damnés. Cette référence permet de mieux appréhender l'intention de Grant qui est de recenser à son tour des phénomènes paranormaux et d'écrire un récit de genre dédié à créer une atmosphère de danger mystique. De ce point de vue, l'objectif est atteint car la survenance de phénomènes inexpliqués aux conséquences toutes relatives permet de déstabiliser les attentes du lecteur et de l'éloigner de la réalité ordinaire. Toujours en gardant ce point de vue à l'esprit, les dessins d'Arthur Ranson apportent un supplément d'étrangeté décalée qui renforce cette ambiance bizarre. Les postures arrêtées des personnages rendent compte de leur incapacité à interpréter les phénomènes auxquels ils sont confrontés. Chaque case dédiée à un phénomène devient comme l'illustration figée choisie pour imager un sujet au JT. L'insertion d'une cartographie situant ces différentes manifestations détonne par rapport au reste de la page, mais ramène à l'intention de présenter cette histoire comme des événements réellement survenus, une volonté d'ouvrir son esprit à l'existence du paranormal.

Page après page, l'apport de Ranson devient essentiel pour porter la tonalité du récit. Sa versatilité dans l'encrage apporte une texture unique et cancéreuse pour cette malignité qui gangrène et pervertit la toile d'araignée, avec une viscosité évoquant celle du goudron. Son travail sur la roche transforme une scène déjà vue en un moment des plus déstabilisants lorsque cet œuf éclot pour laisser sortir quelque chose d'inattendu. Le peuple primitif et agressif de géants dépasse les clichés ridicules propres aux bandes dessinées pour relever plus de la gravure établi par un dessinateur effrayé. La première vue de la cité souterraine d'Agharti donne lieu à une pleine page imposante, où à nouveau la texture de la pierre est palpable. Lorsque la petite troupe déambule dans les ruines de la cité de Shamballa au Tibet, le lecteur peut ressentir l'air frais, et l'ambiance entièrement minérale du lieu. Chaque image relève de l'illustration patiemment réalisée et est impressionnante pour elle-même (la magnifique et massive locomotive en train de dérailler). Encore plus fort, Ranson réussit à trouver une mise en page et des images qui arrivent à rendre divertissantes les élucubrations pseudo mystiques qui apportent une résolution au récit. Ces dernières sont dans le ton du récit, mais elles exigent de multiplier par 5 le niveau de suspension consentie d'incrédulité du lecteur, d'accepter la pirouette d'Alan Grant qui exige de se plier aux conventions d'un genre tombé en désuétude au milieu du vingtième siècle.

Alan Grant et Arthur Ranson invitent le lecteur dans un récit de genre un peu tombé en désuétude, mais dont ils maîtrisent parfaitement les codes (il serait également possible de citer Harry Dickson de Jean Ray comme ambiance similaire et inspiration) pour un voyage envoutant (très différent des aventures de Judge Dredd) à condition d'accepter les conventions légèrement surannées (dessins figés mais restant longtemps en mémoire). Pour les plus curieux, Grant et Ranson ont également réalisé une histoire de Batman sortant de l'ordinaire et rééditée dans Batman International. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur Judge Anderson, 2000AD a réédité ses aventures par ordre de parution à commencer par Judge Anderson - Psi Files 1.
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