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Présence
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It's a Good Life, If You Don't Weaken
It's a Good Life, If You Don't Weaken
par Seth
Edition : Broché
Prix : EUR 20,23

5.0 étoiles sur 5 Réflexions déambulatoires, 31 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : It's a Good Life, If You Don't Weaken (Broché)
Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, et indépendante de toute autre, initialement parue en 1996.

Seth est un auteur de bandes dessinées qui a une vingtaine d'années alors que le récit commence. Il s'adresse au lecteur par le biais de sa voix intérieure indiquant que sa vie baigne dans son amour pour les comic strips et les dessins humoristiques. En ce jour de 1986, il profite d'un séjour chez sa mère pour rechercher des compilations de comic strips dans les librairies de London (en Ontario). Après ce bref séjour, il rentre à Toronto. Il se promène dans un arboretum où il papote avec Chester Brown, son meilleur ami, lui aussi auteur de comics (par exemple Ed the happy clown). Il évoque sa façon de voir les gens, sa rupture avec sa dernière copine. Arrivé chez lui, il montre à Chester ses dernières trouvailles en matière de dessins humoristiques, en particulier ceux publiés dans le New Yorker (The complete cartoons of the New Yorker). Il a été particulièrement touché par un dessin d'un artiste ayant signé Kalo. Par la suite il croise une jeune femme prénommée Ruthie, avec laquelle il noue une relation, il rencontre à plusieurs reprises Chester Brown, il emmène son chat chez le vétérinaire pour une infection des gencives. Et il se met à la recherche de ce mystérieux Kalo au style si séduisant.

Seth (de son vrai nom Gregory Gallant) est un auteur canadien rare, au style très personnel. À ce jour (2013), il a réalisé 5 bandes dessinées : (1) It's a good life, if you don't weaken publié en 1996 dans les numéros 4 à 9 de son magazine "Palookaville", (2) Clyde fans book 1 initialement publié en 2 tomes sortis en 2000 et 2003, (3) Wimbledon Green en 2005, (4) George Sprott en 2009, et (5) The great northern brotherhood of Canadian cartoonists en 2011.

Dans ce récit, il se met en scène dans le cadre d'une autofiction. Il est visible que le personnage Seth partage beaucoup de points communs avec l'auteur Seth, mais cette quête de Kalo est fictive. Seth dessine dans un style très épuré pouvant parfois évoquer celui d'Hergé ou des nombreux cartoonistes qu'il évoque en fin de volume (Charles Addams, Dan DeCarlo, Ernie Bushmilller, Charles Schultz...). L'ouvrage est dessiné en noir et blanc, avec une seule couleur vert sauge appliquée pour faire ressortir quelques formes dans chaque case. Dans sa version originale (en VO), il est imprimé sur du papier jauni pour accentuer l'effet suranné et nostalgique. Seth s'applique à dessiner des personnages aux morphologies et aux visages tous différents et distincts, avec cette simplification des traits qui en fait des personnages de bandes dessinées, déjà assez éloignés visuellement de leur contrepartie réelle, plus proche d'un assemblage de traits que d'une ressemblance photographique. Ce parti pris volontairement détaché de la réalité se retrouve également dans la représentation des bâtiments divers et variés.

Seth accorde une grande place à la contemplation des constructions immobilières et des maisons. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve face à une maison dans la campagne canadienne, ou des maisons à 1 ou 2 étages dans la banlieue de Toronto, ou l'horizon délimité par le somment des immeubles. Seth est un individu qui se déplace souvent en marchant et le lecteur peut apprécier un parc sous la neige, les gens marchant sur le trottoir, un feu d'artifice. Les bâtiments présentent la même distanciation d'avec une représentation réaliste ; ils ont cette même qualité un peu factice. Au fur et à mesure, Seth expérimente avec sa façon de raconter. Au début de la cinquième partie, il y a 5 pages consécutives dépourvues de tout texte qui montrent le passage des saisons. D'un coté, il utilise le dispositif très classique d'insérer de la neige, ou un soleil de plomb pour signifier la saison, de l'autre il juxtapose des images traduisant le mouvement de son regard, le papillonnement de son attention. Il s'agit d'une technique très courante dans les mangas qui permet à l'auteur de figurer la sensation éprouvée par le personnage, ou son état d'esprit. Intégrée dans une narration plus occidentale, l'effet est tout aussi saisissant.

Sous des apparences visuelles simples et évidentes, Seth fait déjà preuve d'une solide maîtrise des techniques de la bande dessinée, et les utilise pour faire ressentir au lecteur, ses états d'âmes, ses états d'esprit, sa légère mélancolie. Pour autant, il ne s'agit pas d'un récit passéiste ou pessimiste. Seth expose sa passion pour les comic-strips avec délicatesse. Il reconnaît son goût pour les années 1930 et 1940 (pas très loin d'un "c'était mieux avant", mais pas tout à fait), son goût pour les objets manufacturés avec soin (par opposition à industrialisés avec économie de moyens), sa capacité à se sentir ému par ses souvenirs d'enfance. Seth se révèle être un individu très agréable à côtoyer, à découvrir petit à petit au fil de ses discussions avec Chester Brown ou Ruthie, de son monologue intérieur sur sa peur du changement, son habitude de faire des listes, etc.

Cette forme de confession se combine avec ce qui constitue la dynamique ou le fil conducteur du récit : la recherche de ce dessinateur remarquable ayant eu une courte carrière. À un premier niveau, cette lente recherche de cet artiste fournit la trame principale et transforme un journal intime en un roman avec une intrigue. Mais Seth s'attache plus à évoquer les traces de la carrière de cet artiste fictif, qu'à décrire ses qualités d'artiste. Petit à petit, le lecteur finit par se dire que cette évocation ressemble fort à une projection de ce que pourrait être le devenir de Seth lui-même : un auteur connaissant une forme de gloire limitée, puis sombrant dans l'oubli. Sous cet angle, ce récit prend une dimension étonnante : Seth évoque ses impressions d'enfance (son passé), il évolue dans le présent, et il contemple ce qui pourrait être sa trajectoire d'artiste. Avec ce point de vue, "It's a good life if you don't weaken" n'est plus une autofiction douce et intime, mais un regard sur une vie en devenir, comme si le moment présent contenait déjà tout les moments futurs. Cette impression est encore renforcée alors que l'histoire s'achève dans une maison de repos pour personnes âgées.

Dans cette histoire, Seth se met en scène dans une autofiction tenant à la fois du journal intime, de son approche de la vie et de sa propre individualité, mais aussi d'une possible structure prédéterminée de son avenir.


Grandville Noel
Grandville Noel
par Bryan Talbot
Edition : Relié
Prix : EUR 18,82

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Lebrock à la recherche d'une adolescente embobinnée par une secte, 31 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Grandville Noel (Relié)
Ce tome est le quatrième de la série, après (1) Grandville en 2009, (2) Grandville Mon Amour en 2010, et (3) Bete Noire en 2012. Il est initialement paru en 2014, toujours réalisé par le même auteur : Bryan Talbot qui s'occupe du scénario, des dessins et de la mise en couleurs (cette dernière avec l'aide d'Angus McKie, Jordan Smith et Alwyn Talbot). Il vaut mieux avoir lu les tomes précédents pour comprendre les enjeux des différents personnages.

Le prologue de 6 pages montre le suicide collectif d'une secte dont le gourou (une licorne anthropomorphe) reste en vie. Il indique à ses 2 acolytes qu'il a choisi de se rendre à Grandville pour ses prochaines conversions.

20 mois plus tard, à l'approche de Noël, Roderick Ratzi rend visite à son ami Archibald Lebrock. Madame Hannah Doyle vient servir le thé. Lebrock constate qu'elle est en émoi. Elle lui explique que Bunty Spall (sa nièce, la fille de sa sœur) a disparu depuis 3 jours. Lebrock se rend à Brighton pour entamer son enquête. En questionnant ses camarades de classe, il aperçoit un évangéliste de l'Église de Théologie Évolutionniste. Il arrive à le faire parler et ce dernier lui dit que les dernières recrues ont été envoyées à Grandville.

À Grandville, l'inspecteur détective Lebrock prend contact avec la professeure d'université Agatha Ursine pour en apprendre plus sur cette église, et Apollo (John Hope) son chef spirituel, ainsi qu'Elvis Yorkshire (un vieil homme qui l'a élevé) et Nicholas Gryphon (un politicien très ambitieux). Il va mener son enquête avec l'aide de Chance Lucas, un être humain.

Pour la quatrième fois, Bryan Talbot invite le lecteur dans cette uchronie, où l'Angleterre a perdu la guerre face à Napoléon, et où la race dominante est composée d'animaux anthropomorphes dotés de conscience et d'intelligence, alors que l'humanité est une race asservie, de second ordre. Dès le prologue, le lecteur retrouve ces dessins riches et minutieux qui donnent corps à cet environnement particulier. Le démarrage déconcerte un peu avec une page évoquant la mise en place d'un cordon de protection autour d'une enceinte barbelée, puis par ce rassemblement religieux funeste.

Comme dans les tomes précédents, les animaux anthropomorphes ne se distinguent d'humains normaux que par la forme de leur tête (empruntée à la race animale), et par leur nombre de doigts à la main (souvent 4, au lieu de 5). Pour le reste leur morphologie est essentiellement humaine. Chaque site est dessiné avec méticulosité, et un grand souci de l'authenticité, y compris pour la technologie d'anticipation.

Ainsi le lecteur éprouve la sensation de se trouver dans cette immense cour de ferme pendant la cérémonie, ou dans l'intérieur de l'appartement londonien de Lebrock (jusqu'au papier-peint), ou encore sur le front de mer à Brighton, dans la chambre d'Apollo (avec la très belle lampe de chevet, la petite commode, le pied de lit ouvragé, etc.), le magnifique hôtel particulier investi par l'Église de Théologie Évolutionniste à Grandville, ou encore l'étrange cabine du funiculaire en forme de gondole.

Comme dans les tomes précédents, Bryan Talbot insère, sans solution de continuité, des références discrètes à des éléments réels. Il peut s'agit d'un détail d'architecture comme la halle d'un marché couvert à l'architecture typiquement parisienne. Les lecteurs observateurs repéreront plusieurs tableaux classiques, retouchés pour substituer une tête d'animal aux figurants (en particulier une représentation de la Cène page 35).

Un lecteur français identifie immédiatement les clins d'œil à la BD franco-belge. Il y a ces 2 agitateurs pour les droits des humains (page 22) avec leur moustache (Astérix et Obélix), et il y a Chance Lucas avec son patronyme curieux, et sa mèche trop longue. Son nom est un indice révélateur (une petite traduction en anglais permet de confirmer l'intuition du personnage original (et pour les plus dubitatifs, la remarque de Lebrock page 88 sur sa rapidité à dégainer permet de lever les derniers doutes).

Bryan Talbot raconte une histoire haletante de personnage à l'aura messianique capable d'envoûter les foules, un gourou au charisme irrésistible. Le prologue ne laisse planer aucun doute quant à la position de Talbot : ce suicide collectif est une condamnation sans appel de l'influence néfaste des sectes. Par la suite, Lebrock dénonce toute forme de religion comme relevant de la supercherie.

L'intrigue réserve de nombreuses surprises, ainsi que de nombreuses scènes d'action spectaculaires, évitant les poncifs du genre pour proposer des séquences originales découlant entièrement des personnages. Talbot ne donne jamais l'impression d'utiliser une séquence générique prête à l'emploi. Il construit chaque scène en fonction de la personnalité des protagonistes et des spécificités du lieu.

Au fil des séquences, le lecteur profite avec plaisir du divertissement de l'intrigue, entre enquête policière et actions musclées. Il découvre également les différents thèmes développés au cours du récit : l'imposture des sectes, la recherche du profit personnel de leurs dirigeants (profit matériel, ou en nature, délire mégalomaniaque du prophète mythomane).

Étrangement Talbot ne se contente pas de focaliser son récit sur un thème principal. Il aborde également les violences conjugales, la révolte des minorités oppressées (avec les États-Unis comme terre de liberté), la religion comme outil de justification de la suprématie d'un peuple ou d'une ethnie sur les autres (en particulier l'instrumentalisation de la Bible comme outil idéologique justifiant de la prééminence de la race blanche), la montée de l'extrémisme politique aux dépends d'une ethnie ennemie ou menaçante (ici il s'agit des êtres humains), la manipulation des foules, les victimes du terrorisme, la bienpensance (la difficulté pour Lebrock de présenter son amie Billy qui est une prostituée).

Talbot s'amuse aussi à intégrer une métaphore très inattendue sur Angoulême, seul refuge en France où les visages plats (= les êtres humains) peuvent vivre sans crainte. Dans le contexte de la série, l'auteur veut montrer qu'Angoulême est la terre d'accueil bienveillante où les bandes dessinées sont reconnues comme une expression littéraire légitime.

Le récit se dévore d'une traite, grâce à une intrigue enlevée et consistante, et des dessins immersifs et soignés. Les personnages disposent chacun de leur propre motivation, et de leur propre objectif, les rendant tous différents, au-delà de leur apparence.

En fonction de ses attentes, le lecteur pourra trouver que ce récit présente une consistance importante du fait des nombreux thèmes évoqués, ou regretter qu'il se disperse dans trop de sujets. Toutefois, Bryan Talbot dépasse à chaque fois les lieux communs pour mettre en avant un point de vue qu'il sait transcrire avec conviction en une ou deux séquences. En outre cette dispersion n'est qu'apparence puisque tous ces sujets participent à la chose publique, et aux liens entre la politique et la foi (ou au moins les fortes convictions raisonnées ou non), sauf peut-être la légitimité de la bande dessinée.


Happy Deluxe HC
Happy Deluxe HC
par Darick Robertson
Edition : Relié
Prix : EUR 23,29

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Le dur à cuire, avec un doudou, 30 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Happy Deluxe HC (Relié)
Il s'agit d'une histoire complète et indépendante, initialement parue sous la forme de 4 épisodes en 2012/2013, avec un scénario de Grant Morrison, et des dessins de Darick Robertson.

2 ou 3 jours avant Noël à New York, Nick Sax (ancien flic) remplit un contrat : un assassinat de sang froid (la victime était déguisée en cafard, en train de téter un joint, en se faisant faire une petite gâterie par une professionnelle, un marteau charpentier à la main). Dans le même temps, les frères Fratelli (Gerry et Mikey) se rendent dans un appartement où ils pensent que Sax est piégé. La confrontation a bien lieu et Sax se retrouve à l'hôpital sous le regard moqueur de Maireadh McCarthy (inspectrice de police ripou, ex-collègue de Sax) qui lui conseille de lui confier le mot de passe permettant d'accéder au magot des frères Fratelli, avant que la famille ne profite de sa situation de faiblesse dans un lit d'hôpital où il est particulièrement vulnérable. Nick Sax éprouve des difficultés à retrouver ses esprits car il semble être le seul à percevoir un petit cheval bleu, avec des ailes et une corne de licorne qui s'adresse directement à lui et qui prétend s'appeler Happy. D'un autre coté, Mister Smoothie (expert en tortures) est déjà dans le couloir menant à la chambre de Sax, en train de revêtir ses gants en latex pour se mettre à l'ouvrage, avec ses assistants.

Régulièrement, Grant Morrison s'offre des respirations entre des projets plus ambitieux, à l'aide d'une histoire courte. Le début de cette histoire fait immédiatement penser à l'ambiance des récits de Garth Ennis, et plus particulièrement au personnage de Billy Butcher de la série "The Boys", initialement dessinées par Darick Robertson. Au vu du niveau élevé de violence sadique, le lecteur pourra également penser à Sin City de Frank Miller, en particulier en ce qui concerne la résistance à la douleur de Nick Sax qui fait penser à celle de Marv. Les jurons utilisés par Sax font également penser au langage fleuri et ordurier des personnages d'Ennis, mais rapidement il apparaît que Morrison n'a pas le même goût qu'Ennis pour ces expressions, et qu'il se limite essentiellement à un mot qui commence par cu, et qui finit par nt.

Donc c'est parti pour un gros défouloir, très violent, avec des criminels sadiques, et un pédophile angoissant. Darick Robertson est le dessinateur de la situation, avec son style réaliste, sa capacité à croquer des trognes pas commodes, et son approche premier degré dans les blessures et les comportements à risque. Au fil des pages, les dessins de Nick Sax permettent au lecteur de se faire une idée plus précise de son caractère, par le biais de ses actions, mais aussi des expressions de son visage, de sa façon de se tenir, de son regard haineux, etc. Son dégoût de lui-même transparaît petit à petit, venant apporter une crédibilité indéniable au récit. Nick Sax existe vraiment grâce au talent de Robertson. Il sait rendre tout le sordide d'une situation, que ce soit Sax ramassant un joint par terre pour le fumer après avoir liquidé son propriétaire initial, ou une criminel se faisant une injection dans la cuisse, sur la cuvette des toilettes. Robertson semble s'être particulièrement impliqué dans ces 4 épisodes, puisqu'il a également soigné les décors du début jusqu'à la fin (ce qui n'est pas toujours dans son habitude). Il reste quand même une page ou deux sans arrière-plan, mais c'est minime.

Grant Morrison propose donc un polar bien noir et bien violent, assez bref (4 épisodes), et assez dense. Il a choisi une structure presque chronologique (une brève évocation du passé de Nick Sax dans l'épisode 3), sans bifurcation, avec un unique personnage principal, et 2 personnages secondaires (une intrigue simpliste selon les standards de ce scénariste). En refermant le tome, le lecteur a eu droit à une histoire complète, avec une fin claire, nette et compréhensible, classique même. Le récit est assez dense, Morrison n'ayant pas d'appétence particulière pour la décompression narrative. C'est ainsi qu'il peut consacrer la moitié d'un épisode à une partie de poker mémorable, et une autre à un voyage dans le train pour une discussion compliquée en Sax et Happy. Effectivement, cette histoire est celle de Nick Sax et de son évolution. Morrison ne souhaite pas se conformer au schéma psychologique du dur à cuire revenu de tout et insensible à toute épreuve aussi bien physique que psychologique. Il y a donc la présence décalée de cet ami imaginaire ayant l'apparence d'un doudou de jeune enfant. En fonction de la sensibilité du lecteur, il pourra y voir différentes interprétations, et même différents niveaux de lectures. Par opposition à Ennis ou Miller, Morrison ne limite pas son histoire à un récit dérivatif où le gagnant est celui qui se montre l'alpha-mâle le plus impitoyable, le plus sadique, le plus cruel (mais avec un sens moral quand même). À partir de cliché d'antihéros à destination d'un public masculin en mal de virilité, et refusant toute trace de faiblesse, Morrison décortique ce genre de personnage, pour en donner sa vision. Le lecteur pourra s'agacer de la présence de l'élément surnaturel que constitue Happy, pourra trouver que son apparence est outrée et trop sucrée, que ses mimiques n'ont pas leur place dans un comics, que sa simple existence met à bas toute l'ambiance et détruit tout l'intérêt de l'histoire. Ou il peut accepter ces visions absurdes et enfantines, et les prendre comme une métaphore. À cette condition, il devient possible de jouir du divertissement procuré par ces scènes de violence sadiques et cathartiques, et de prendre du recul sur ce type de divertissement en regardant ce personnage avec un autre point de vue, celui que développe Morrison au fur et à mesure du récit.

Grant Morrison et Darick Robertson ont créé un polar bien noir et bien glauque qui fonctionne à la fois comme un récit de genre au premier degré, mais aussi comme une réflexion sur l'attrait de ce genre et sur les causes du désespoir du personnage principal.


All Star Western Vol. 5: Man Out of Time (The New 52)
All Star Western Vol. 5: Man Out of Time (The New 52)
par Jimmy Palmiotti
Edition : Broché
Prix : EUR 14,38

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Dialogue intelligent entre Jonah Hex et Superman, 30 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : All Star Western Vol. 5: Man Out of Time (The New 52) (Broché)
Ce tome fait suite à Gold standard (épisodes 17 à 21). Il contient les épisodes 22 à 28, initialement parus en 2013/2014, tous écrits par Jimmy Palmiotti & Justin Gray, dessinés et encrés par Moritat, sauf les pages 1 à 12 de l'épisode 26 dessinées par Jeff Johnson, et l'épisode 28 dessiné par Staz Johnson & Fabrizio Fiorentino. Il s'agit de l'avant dernier tome de la série.

Dans le tome précédent, Jonah Hex s'est retrouvé transporté au temps présent. Dans un premier temps, il se retrouve enfermé à l'asile d'Arkham pour démence. Il réussit à s'échapper et partir en cavale, en emmenant avec lui Jeremiah Arkham. Sur la route, Gina Green (une prostituée) se lie d'amitié avec Hex et décide de voyager avec lui. Bien sûr, Bruce Wayne et son alter ego ne sont pas loin ; mais Batman ne rencontre pas Hex.

Par la suite, Hex et Gina Green se rendent dans un désert du Nevada pour retrouver une vieille planque d'Hex. Ils y croisent Swamp Thing et John Constantine. À la suite de quoi, Hex et Gina Green se rendent à Metropolis (oui, Superman fait une apparition).

Dès le début de cette série, le lecteur avait compris que les responsables éditoriaux avaient demandé aux auteurs de rattacher le personnage de Jonah Hex à la mythologie de Batman, et de resserrer les liens avec l'univers partagé DC d'une manière plus générale. Outre cette obligation artificielle, Palmiotti & Gray avaient eu la curieuse idée d'introduire Booster Gold dans ce western, et plus incongru encore de rapatrier Jonah Hex au temps présent. Le lecteur était donc en droit de s'attendre au pire : une opposition sans surprise entre les méthodes expéditives de Jonah Hex, et les bons superhéros plus modernes de l'univers DC. Bof, bof, bof !

À condition de réussir à dépasser cet a priori, le lecteur plonge donc dans ce cinquième tome, avec le premier plaisir de retrouver les dessins de Moritat pour la majorité des épisodes (6,5 épisodes sur 8). Il s'agit toujours de dessins descriptifs, un peu rugueux, ce qui leur confère une forme de spontanéité, parfois avec une légère imprécision, comme si l'encrage était trop rapide. Il manque des arrières plans assez régulièrement, mais les cadrages et la mise en couleurs (de Mike Aityeh) y pallient avec adresse.

Très régulièrement, Moritat réalise des images qui retiennent l'attention du lecteur pour leur intensité narrative. Il peut s'agir d'une vue d'une avenue éclairée de néon (en décalage culturel complet avec Jonah Hex), d'un chauffard fauchant des manifestants, d'Hex et Gina sur un magnifique chopper dans les rayons du soleil couchant, d'un corps de Swamp Thing créé à partir de cactus, ou même de l'intérieur d'un musée. Qui plus est, Moritat n'oublie jamais de montrer l'horreur esthétique de la cicatrice de Jonah Hex. Les dessins des autres artistes sont également dans un registre réaliste et abrasif.

Rien qu'en feuilletant ce tome, le lecteur se dit qu'après tout, il peut bien aller jusqu'au bout de la série. D'ailleurs, il est vraisemblable qu'à ce stade, les auteurs savaient déjà que l'érosion des ventes conduirait à son annulation à court ou moyen terme. Mais quand même, amener Jonah Hex dans le présent, c'est risquer de perdre sa spécificité, son identité de cowboy, de diluer sa justice expéditive. De plus, il y avait peu de chance que le côté réaliste et concret du personnage fasse bon ménage avec les superpouvoirs et les costumes colorés.

C'est donc quand même à contrecœur que le lecteur se plonge dans ces histoires basées sur une fausse bonne idée : essayer de donner un second souffle à la série avec des invités prestigieux. Le premier épisode redonne confiance, dans la mesure où le face à face avec Batman n'a pas lieu (une évidence d'évitée), Hex éprouve de réelles difficultés à s'adapter à notre époque, et il kidnappe Jeremiah Arkham. Ce dernier point rassure le lecteur qui comprend que les auteurs avaient préparé ce saut dans le temps depuis le début de la série, puisque Hex faisait déjà équipe avec un autre Arkham précédemment. Qui plus est, ils peuvent consacrer une page à l'épineuse question du droit de posséder une arme aux États-Unis, dans une discussion qui dépasse les lieux communs sur le sujet.

Dans les épisodes suivants, Palmiotti & Gray disposent également d'assez de place (et de liberté éditoriale) pour évoquer l'autodéfense, la justice populaire, la réalité derrière la légende des cowboys (Hex a la dent dure), la conscience qu'Hex a de sa capacité à apprécier le bonheur, ou la place de Superman dans le destin de l'humanité. D'épisode en épisode, l'ambition et la verve des auteurs ne faiblissent pas et leur point de vue exprimé au travers de Jonah Hex est toujours intéressant.

Ce tome repose sur une idée idiote : amener Jonah Hex dans le temps présent pour le faire interagir avec les superhéros DC. Contre toute attente, Palmiotti, Gray et Moritat transforment cet exercice de style inutile en un récit personnel, sans édulcorer la violence propre au personnage, et en mettant intelligemment en scène les superhéros en question. Cela va de la rencontre qui n'a pas lieu entre Batman et Hex, à la rencontre qui a bien lieu entre Superman et Hex, en passant par une interaction entre Swamp Thing et John Constantine, fidèle à leur première rencontre. Finalement, il est hors de question de rater la fin de cette série, dans End of the trail (épisodes 29 à 36).
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 31, 2015 1:27 PM CET


Godland: Hello, Cosmic!
Godland: Hello, Cosmic!
par Joe Casey
Edition : Belle reliure
Prix : EUR 19,47

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Et si Jack Kirby était un genre..., 29 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Godland: Hello, Cosmic! (Belle reliure)
Ce tome est le premier d'un récit complet en 6 tomes. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2005, écrits par Joe Casey, dessinés et encrés par Tom Scioli, avec une mise en couleurs de Bill Crabtree.

De nos jours, sur Terre, le centre spatial Kennedy (à Cap Canaveral) a détecté la chute d'un corps céleste sur Terre. Ils préviennent l'armée. Un général relaie l'information à la Tour de l'Infini à New York, pour qu'Adam Archer se rende sur place et utilise ses fabuleux superpouvoirs pour prendre la mesure de ce mystère. Sur place (en Chine), il découvre qu'il s'agit d'un extraterrestre dont la forme évoque celle d'un chien géant.

La prise de contact est brutale mais semble s'acheminer vers une compréhension mutuelle, quand arrive Basil Cronus (une tête flottant dans un bocal relié à un corps mécanique), bien décidé à capturer l'extraterrestre par la force, pour l'asservir. Dans sa forteresse arctique, Discordia retient captif Crashman (un superhéros) et le soumet à la torture régulièrement.

À la découverte de la couverture (et en feuilletant l'intérieur), le lecteur est frappé par l'aspect graphique qui ressemble de très près à du Jack Kirby en mode cosmique. Le lecteur identifie facilement les emprunts faits aux dessins de Kirby. Le premier qui saute aux yeux est les points d'énergie (Kirby crackles), ces gros points noirs assemblés en agrégat qui évoquent l'énergie bouillonnante qui habite certains personnages, ou qu'ils émettent.

De même, le lecteur reconnaît les ombres portées aux formes plus conceptuelles que réalistes, les bouts de doigts carrés, et les postures de personnages (le bras tendu en avant vers le lecteur). Il y a aussi le registre limité des expressions de visage, avec la bouche entrouverte, le vide de l'espace encombré par des corps céleste sphérique, la forme de l'extraterrestre qui évoque Lockjaw (le chien des Inhumains), la forme simplifiée des canons des armes à feu, la combinaison antiradiation des scientifiques (qui évoquent les combinaisons de l'AIM), etc.

À la lecture, il apparait des différences notables, comme les ombres portées conceptuelles inexistantes sur les décors (alors que très présentes chez Kirby), la représentation de la technologie (plus concrète chez Scioli, plus abstraite chez Kirby), les piercings d'Angie Archer (impensable chez Kirby), les épaules hypertrophiées (tics graphiques spécifique à Scioli). De même Scioli développe plus ses arrières plans que Kirby. Par contre c'est avec plaisir que le lecteur constate que Scioli n'a pas peur de faire sourire ses personnages, comme pouvait le faire Kirby.

Du point de vue du récit, Joe Casey emprunte tout autant à Jack Kirby, qu'il s'agisse des éléments de science-fiction de la série Fantastic Four, ou de l'influence de "2001, l'odyssée de l'espace" (film de Stanley Kubrick, dont Jack Kirby avait réalisé l'adaptation en comics). L'influence de Kirby ne s'arrête pas là. Casey a également repris les modalités narratives telles que les personnages qui parlent à haute voix pour expliquer ce qu'ils font et leurs motivations, quelques bulles de pensée (pas très nombreuses), et un langage un peu écrit et emphatique.

Oui, mais pourtant ce n'est pas du Jack Kirby des années 1970, ou 1980. Tom Scioli ne donne pas entièrement le change. C'est comme s'il maîtrisait le vocabulaire de la langue Kirby, sans en maîtriser totalement la grammaire. Ça ressemble à du Kirby, mais ça n'a pas le goût du Kirby, ce qui au final est plutôt un compliment qu'un reproche. Scioli réalise des dessins mémorables : des pas d'Adam Archer sur le sol de Mars, à la tête flottante dans son bocal de Basil Cronus, en passant par l'assurance arrogante de Discordia.

À condition de supporter cette apparence très années 1970, le lecteur se plonge confortablement dans un récit dont il connaît les codes sur les bouts des doigts. C'est comme de revêtir un vieux pull, ou de s'installer dans son vieux canapé un peu défraîchi. Il sourit même devant ce bouton d'appel au secours, dissimulé dans la botte de Crashman.

Derrière cette tonalité globalement d'un autre âge, le lecteur commence par être saisi de l'intensité de certaines séquences. Casey et Scioli ne font pas que rendre hommage à Jack Kirby, ils s'abreuvent à la même source d'inspiration que lui. Ils transcrivent avec la même intensité que lui l'émerveillement un peu terrifié du cosmonaute sur Mars, saisi par la conscience de la beauté de l'univers et par son insignifiance et sa fragilité d'être humain. Même dans les affrontements physiques, les auteurs capturent l'énergie de Kirby, montrent l'implication totale des combattants dans l'instant présent, et la réalité du danger qu'ils affrontent.

Enfin presque parce qu'il y a un ou deux clin d'œil indiquant que les auteurs jouent avec les conventions des comics de superhéros. Il peut s'agit de cette flottant dans un bocal, avec toujours une forte inclinaison, lui donnant une allure comique. Il y a également Friedrich Nicklehead en train de manger du popcorn devant sa télé, pendant le procès de Discordia. Ils ne se moquent pas des personnages qu'ils mettent en scène, ou des conventions des comics. Ils montrent qu'ils savent qu'ils s'adressent à des adultes, eux-mêmes conscients du caractère enfantin des comics de superhéros.

Néanmoins, Casey et Scioli ne se cantonnent pas à réaliser un comics de superhéros à la manière de Jack Kirby (ce qui n'est déjà pas une mince affaire). Ils conservent leur propre identité, ce qui aboutit à un comics qui est à ranger dans les hommages récits, et non dans les plagiats insipides. En outre, ils développent plusieurs thèmes sur la base d'opinions différentes de celles exposées par Kirby dans ces comics.

Cela commence avec ce conclave de têtes flottantes qui ont donné des pouvoirs à Adam Archer, qui ont artificiellement accéléré son évolution pour le faire passer au stade supérieur. Pris au premier degré, il s'agit d'une intervention similaire à celle du monolithe dans "2001 l'odyssée de l'espace". Mais par la suite, les auteurs pointent du doigt le côté anthropocentrique du dispositif, accordant une importance démesurée à la race humaine, par le biais d'un cadeau désintéressé.

Il y a également les tortures infligées par Discordia qui sonnent faux, et qui sont justifiées par une inclination à faire le mal (une motivation classique et idiote dans les comics de superhéros). L'issue du procès montre que ces motivations n'ont que peu de poids face à un criminel endurci. Casey s'amuse également beaucoup avec Maxim (l'extraterrestre dont la forme évoque celle de Lockjaw) car il est capable de lire les motivations réelles et intimes de chaque personnage, disant tout haut ce qu'ils préfèreraient rester tu.

Par le biais de ces exagérations ou de ces remarques, Joe Casey interroge les conventions des comics de superhéros, non pas en s'en moquant, mais en les rendant apparentes. Il incite le lecteur à être critique face à ces éléments auxquels il attribue sa suspension consentie d'incrédulité de manière mécanique à la lecture de comics de superhéros. Il ne s'agit pas d'une déconstruction à proprement parler puisque Casey utilise ces conventions au premier degré. Il s'agit plus de leur redonner du sens grâce à un point de vue conscient de ce qu'elles sont.

Joe Casey et Tom Scioli réalise un hommage impressionnant aux comics de Jack Kirby, appartenant au registre de la science-fiction. Cet hommage fait honneur au maître, et il contient également des idées propres aux auteurs qui explorent les en douceur les conventions admises des comics de superhéros.


Godland Volume 1: Hello, Cosmic!
Godland Volume 1: Hello, Cosmic!
par Tom Scioli
Edition : Broché
Prix : EUR 14,01

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Et si Jack Kirby était un genre..., 29 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Godland Volume 1: Hello, Cosmic! (Broché)
Ce tome est le premier d'un récit complet en 6 tomes. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2005, écrits par Joe Casey, dessinés et encrés par Tom Scioli, avec une mise en couleurs de Bill Crabtree.

De nos jours, sur Terre, le centre spatial Kennedy (à Cap Canaveral) a détecté la chute d'un corps céleste sur Terre. Ils préviennent l'armée. Un général relaie l'information à la Tour de l'Infini à New York, pour qu'Adam Archer se rende sur place et utilise ses fabuleux superpouvoirs pour prendre la mesure de ce mystère. Sur place (en Chine), il découvre qu'il s'agit d'un extraterrestre dont la forme évoque celle d'un chien géant.

La prise de contact est brutale mais semble s'acheminer vers une compréhension mutuelle, quand arrive Basil Cronus (une tête flottant dans un bocal relié à un corps mécanique), bien décidé à capturer l'extraterrestre par la force, pour l'asservir. Dans sa forteresse arctique, Discordia retient captif Crashman (un superhéros) et le soumet à la torture régulièrement.

À la découverte de la couverture (et en feuilletant l'intérieur), le lecteur est frappé par l'aspect graphique qui ressemble de très près à du Jack Kirby en mode cosmique. Le lecteur identifie facilement les emprunts faits aux dessins de Kirby. Le premier qui saute aux yeux est les points d'énergie (Kirby crackles), ces gros points noirs assemblés en agrégat qui évoquent l'énergie bouillonnante qui habite certains personnages, ou qu'ils émettent.

De même, le lecteur reconnaît les ombres portées aux formes plus conceptuelles que réalistes, les bouts de doigts carrés, et les postures de personnages (le bras tendu en avant vers le lecteur). Il y a aussi le registre limité des expressions de visage, avec la bouche entrouverte, le vide de l'espace encombré par des corps céleste sphérique, la forme de l'extraterrestre qui évoque Lockjaw (le chien des Inhumains), la forme simplifiée des canons des armes à feu, la combinaison antiradiation des scientifiques (qui évoquent les combinaisons de l'AIM), etc.

À la lecture, il apparait des différences notables, comme les ombres portées conceptuelles inexistantes sur les décors (alors que très présentes chez Kirby), la représentation de la technologie (plus concrète chez Scioli, plus abstraite chez Kirby), les piercings d'Angie Archer (impensable chez Kirby), les épaules hypertrophiées (tics graphiques spécifique à Scioli). De même Scioli développe plus ses arrières plans que Kirby. Par contre c'est avec plaisir que le lecteur constate que Scioli n'a pas peur de faire sourire ses personnages, comme pouvait le faire Kirby.

Du point de vue du récit, Joe Casey emprunte tout autant à Jack Kirby, qu'il s'agisse des éléments de science-fiction de la série Fantastic Four, ou de l'influence de "2001, l'odyssée de l'espace" (film de Stanley Kubrick, dont Jack Kirby avait réalisé l'adaptation en comics). L'influence de Kirby ne s'arrête pas là. Casey a également repris les modalités narratives telles que les personnages qui parlent à haute voix pour expliquer ce qu'ils font et leurs motivations, quelques bulles de pensée (pas très nombreuses), et un langage un peu écrit et emphatique.

Oui, mais pourtant ce n'est pas du Jack Kirby des années 1970, ou 1980. Tom Scioli ne donne pas entièrement le change. C'est comme s'il maîtrisait le vocabulaire de la langue Kirby, sans en maîtriser totalement la grammaire. Ça ressemble à du Kirby, mais ça n'a pas le goût du Kirby, ce qui au final est plutôt un compliment qu'un reproche. Scioli réalise des dessins mémorables : des pas d'Adam Archer sur le sol de Mars, à la tête flottante dans son bocal de Basil Cronus, en passant par l'assurance arrogante de Discordia.

À condition de supporter cette apparence très années 1970, le lecteur se plonge confortablement dans un récit dont il connaît les codes sur les bouts des doigts. C'est comme de revêtir un vieux pull, ou de s'installer dans son vieux canapé un peu défraîchi. Il sourit même devant ce bouton d'appel au secours, dissimulé dans la botte de Crashman.

Derrière cette tonalité globalement d'un autre âge, le lecteur commence par être saisi de l'intensité de certaines séquences. Casey et Scioli ne font pas que rendre hommage à Jack Kirby, ils s'abreuvent à la même source d'inspiration que lui. Ils transcrivent avec la même intensité que lui l'émerveillement un peu terrifié du cosmonaute sur Mars, saisi par la conscience de la beauté de l'univers et par son insignifiance et sa fragilité d'être humain. Même dans les affrontements physiques, les auteurs capturent l'énergie de Kirby, montrent l'implication totale des combattants dans l'instant présent, et la réalité du danger qu'ils affrontent.

Enfin presque parce qu'il y a un ou deux clin d'œil indiquant que les auteurs jouent avec les conventions des comics de superhéros. Il peut s'agit de cette flottant dans un bocal, avec toujours une forte inclinaison, lui donnant une allure comique. Il y a également Friedrich Nicklehead en train de manger du popcorn devant sa télé, pendant le procès de Discordia. Ils ne se moquent pas des personnages qu'ils mettent en scène, ou des conventions des comics. Ils montrent qu'ils savent qu'ils s'adressent à des adultes, eux-mêmes conscients du caractère enfantin des comics de superhéros.

Néanmoins, Casey et Scioli ne se cantonnent pas à réaliser un comics de superhéros à la manière de Jack Kirby (ce qui n'est déjà pas une mince affaire). Ils conservent leur propre identité, ce qui aboutit à un comics qui est à ranger dans les hommages récits, et non dans les plagiats insipides. En outre, ils développent plusieurs thèmes sur la base d'opinions différentes de celles exposées par Kirby dans ces comics.

Cela commence avec ce conclave de têtes flottantes qui ont donné des pouvoirs à Adam Archer, qui ont artificiellement accéléré son évolution pour le faire passer au stade supérieur. Pris au premier degré, il s'agit d'une intervention similaire à celle du monolithe dans "2001 l'odyssée de l'espace". Mais par la suite, les auteurs pointent du doigt le côté anthropocentrique du dispositif, accordant une importance démesurée à la race humaine, par le biais d'un cadeau désintéressé.

Il y a également les tortures infligées par Discordia qui sonnent faux, et qui sont justifiées par une inclination à faire le mal (une motivation classique et idiote dans les comics de superhéros). L'issue du procès montre que ces motivations n'ont que peu de poids face à un criminel endurci. Casey s'amuse également beaucoup avec Maxim (l'extraterrestre dont la forme évoque celle de Lockjaw) car il est capable de lire les motivations réelles et intimes de chaque personnage, disant tout haut ce qu'ils préfèreraient rester tu.

Par le biais de ces exagérations ou de ces remarques, Joe Casey interroge les conventions des comics de superhéros, non pas en s'en moquant, mais en les rendant apparentes. Il incite le lecteur à être critique face à ces éléments auxquels il attribue sa suspension consentie d'incrédulité de manière mécanique à la lecture de comics de superhéros. Il ne s'agit pas d'une déconstruction à proprement parler puisque Casey utilise ces conventions au premier degré. Il s'agit plus de leur redonner du sens grâce à un point de vue conscient de ce qu'elles sont.

Joe Casey et Tom Scioli réalise un hommage impressionnant aux comics de Jack Kirby, appartenant au registre de la science-fiction. Cet hommage fait honneur au maître, et il contient également des idées propres aux auteurs qui explorent les en douceur les conventions admises des comics de superhéros.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 31, 2015 12:22 PM CET


Ghost World
Ghost World
par Daniel Clowes
Edition : Broché
Prix : EUR 10,54

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 L'insoutenable légèreté de l'être, 28 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ghost World (Broché)
Il s'agit d'un comics paru en feuilleton de 1993 à 1997. Il est découpé en 8 chapitres. Il constitue une histoire complète, et indépendante de toute autre.

Enid Coleslaw et Rebecca Doppelmeyer sont 2 copines inséparables de 18 ans qui se racontent tout et qui effectuent des sorties ensemble. Elles vivent dans une ville américaine indéterminée, très étendue, avec une densité de population assez faible. Il doit s'agit d'une période de vacances. Elles passent le temps dans leur chambre, dans la cafétéria du coin, à se promener. Elles fréquentent des individus qu'elles débinent systématiquement, dont certains très déconcertants (un ex-prêtre catholique s'adonnant à la représentation infographique d'enfants nus et ligotés). Leur occupation majoritaire semble bien être de critiquer tout, et tout le monde. En plus de leurs remarques acerbes et cyniques sur un humoriste, la presse féminine, etc., elles communiquent sous forme de vacheries avec Josh (un jeune adulte de leur âge travaillant dans une superette), Melorra (une copine se lançant dans une carrière de comédienne). Elles croisent Norman, un vieillard attendant un bus à un arrêt par lequel la ligne ne passe plus, Bob Skeetes un astrologue.

"Ghost world" est un comics indépendant devenu culte et ayant même été adapté au cinéma (Ghost World, avec Scarlett Johanson). Il s'apparente à un court roman (80 pages) avec une forme graphique un peu bohème. Clowes n'utilise qu'une seule couleur, un bleu vert de faible intensité, sans être délavé. Chaque page baigne dans une ambiance crépusculaire, sans être vraiment glauque. La mise en page est assez dense puisque Clowes dessine de 6 à 10 cases par page. Dès les premières pages, il s'avère être un metteur en scène intelligent et compétent. Il réfléchit à chaque séquence de manière à rendre les dialogues vivants et à ce que les dessins servent à amener des informations complémentaires sur le plan visuel. Il utilise à la fois la variété des angles de prises de vue, mais aussi la profondeur de champ pour faire exister la ville, ou pour décrire l'intérieur des pièces d'appartement. Il travaille également sur les tenues vestimentaires très ordinaires (sauf peut-être les couvre-chefs d'Enid), et les coupes de cheveux (en particulier l'évolution de celle d'Enid). Le style graphique utilisé relève d'un parti pris étudié : Clowes se situe entre un parti pris très réaliste, et une épuration des traits pour assurer une meilleure lisibilité des cases. Il ne cherche en aucun cas à en mettre plein la vue au lecteur, mais ce dernier a l'impression de se promener vraiment dans cette banlieue dépourvue de personnalité, de voir toutes ces personnes, chacune particulière avec leur forme de visage, leur tenue vestimentaire. Il n'est pas possible de rester indifférent à l'apparente banalité de chacun, ou au physique ingrat de quelques uns.

Au fur et à mesure des chapitres, le lecteur peut prendre plaisir aux vacheries débitées par ces 2 demoiselles. Mais il est vrai que leur vie respire l'ennui et la sourde angoisse du lendemain, l'entrée dans la vie active après le lycée. Elles ne semblent avoir aucun souci financier, aucun projet d'avenir, une culture contestataire superficielle, et toujours ce dénigrement lapidaire systématique à la bouche. Malgré la personnalité affirmée des individus qu'elles côtoient, il s'installe peu à peu un sentiment de vacuité terrible devant ces existences inutiles, tout juste taraudées par l'inquiétude hormonale de la sexualité. Elles vivent en vase clos, se confortant l'une l'autre de leurs certitudes et de leur dédain pour le reste de la race humaine (avec une exception passagère pour David Clowes, le double fictif de l'auteur durant 2 pages).

Cet enlisement dans un cynisme de façade et une position morale supérieure finit par lasser et le lecteur se désintéresse petit à petit. Toutefois cet immobilisme n'est qu'apparent et petit à petit la relation entre ces 2 jeunes femmes va évoluer insensiblement. À partir de la moitié de l'histoire, la dynamique de la relation entre Enid et Rebecca commencent à subir doucement les contraintes du réel. Daniel Clowes s'intéresse plus à Enid Coleslaw (dont le nom forme une anagramme de celui de l'auteur) et à son besoin de trouver une autre posture existentielle dans la vie. Cette jeune femme très critique perçoit l'obligation de changement, mais refuse de renoncer à son besoin d'absolu. Elle est le jouet de son système de valeurs qui la conduit dans une impasse, tout en refusant de renoncer à ses idéaux, et en étant dans l'impossibilité physiologique de lutter contre ses flux hormonaux. Sa provocation ne suffit plus à faire face à la réalité.

À partir de là, le positionnement d'Enid n'est plus seulement celui d'une jeune femme au seuil de la vie adulte. Clowes en fait lentement mais sûrement une personne à part entière qui se retrouve devant sa solitude, l'incommunicabilité, les valeurs qu'elle s'est choisies et forgées, et l'obligation de devoir vivre dans le monde qui l'entoure, alors que ses proches poursuivent eux aussi leur propre cheminement dans la vie. Le dénouement du récit provoque une incroyable sensation d'achèvement, presque morbide malgré le renouveau qu'il annonce.

Cette histoire en 8 chapitres propose de suivre de jeunes femmes très critiques, peu constructives, dans une période de leur vie charnière, sans être remarquable ou spectaculaire. Autant il est difficile de ne pas ressentir l'ennui profond qui est le leur, autant la position inconfortable d'Enid renvoie chaque individu, quel que soit son âge, à ses propres choix dans la vie, à ces convictions, à sa solitude, d'une manière aussi douce qu'impitoyable, dans une narration très poignante.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 28, 2015 8:07 PM CET


Crossed Volume 8 TP
Crossed Volume 8 TP
par Rafa Ortiz
Edition : Broché
Prix : EUR 17,91

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Pas facile d'imaginer un récit à la démesure des Crossed, 28 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Crossed Volume 8 TP (Broché)
Ce tome comprend les épisodes 37 à 43 de la série "Crossed badlands" et le numéro annuel de 2013, initialement parus en 2013. Il y a 3 histoires indépendantes.

-
- American Quitters (épisodes 37 à 39, scénario de Simon Spurrier, dessins et encrage de Rafael Ortiz) – C'est l'histoire d'Errol (un biker) et de Frank (un hippie, consommateur de substances psychotropes) qui chevauchent à moto pour rejoindre San Diego. En chemin, ils doivent massacrer des Crossed régulièrement. Ils prennent également en charge une jeune femme enceinte.

Simon Spurrier est le scénariste de la série dérivée Wish you were here (4 tomes), un peu moins extrême que la présente série. Il présente 2 gugusses bien décidés à rejoindre San Diego chacun pour leurs raisons, chacun issu d'une culture différente, chacun portant la culpabilité du survivant, trop lourde. De séquence en séquence, Spurrier prend le temps de développer leur personnalité, la raison de leur voyage, et leurs défauts. Le personnage féminin ne bénéficie pas d'autant d'attention.

L'intrigue repose donc sur le voyage, sur une ou deux mauvaises rencontres en cours de route (pas seulement des Crossed), et sur l'accomplissement de leur objectif une fois arrivés. Spurrier mêle courts retours en arrière, avec de l'action, quelques rares scènes obscènes avec les Crossed, et une communauté sous la houlette d'un pasteur qui a développé une méthode efficace pour juguler les Crossed autour de leur village.

Dès le départ, Spurrier insère des observations ironiques (au nombre de 1 à 3 par pages) proférées par un narrateur omniscient sarcastique. Au début, ces remarques tombent à plat, avec un sens de l'humour lourdingue et un style d'une platitude affligeante. Il faut attendre le troisième épisode pour que cette particularité narrative prenne toute sa saveur.

Rafael Ortiz compose ses pages sur la base de cases de la largeur de la page, avec quelques dessins pleines pages. Comme la plupart des dessinateurs de la série, ses dessins présentent quelques approximations (manque de précision des décors, proportions du corps humains parfois déconcertantes, expressions des visages pas toujours lisibles). Néanmoins il donne une identité graphique aisément reconnaissable à chaque personne.

Les lieux sont tous pourvus d'assez de détails pour être spécifiques. Chaque action est mise en scène de manière à être facilement compréhensible. Les horreurs des Crossed sont montrées de manière explicite (c'est le principe de la série), sans devenir le centre d'intérêt de tous les premiers pans.

Du point de vue de l'intrigue, la narration assez linéaire et factuelle de Spurrier et Ortiz n'a rien d'exceptionnelle : elle est professionnelle et raconte une histoire consistante. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que cette histoire est plus noire qu'il n'y paraît. En particulier en apprenant la motivation de Frank, il se rend compte de l'absence de toute issue heureuse, et du poids écrasant de la culpabilité d'avoir survécu pour ces 2 individus. 4 étoiles.

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- Gore angels (épisodes 40 à 43, scénario de David Hine, dessins et encrage de German Erramouspe, avec quelques pages dessinées par Fernando Heinz) – Dans les premiers jours de l'infestation, 4 jeunes adultes américains effectuent un voyage d'agrément au Japon, en province. Alors qu'ils visitent un temple bouddhiste, un autre voyageur rentre dans une transe qui dérange la méditation. 2 d'entre eux (1 homme et 1 femme) en profitent pour s'éloigner dans les bois, et faire l'amour sur les tombes. Ils sont bientôt dérangés par un individu avec une croix rouge sur le visage. Dans la ville avoisinante, une jeune japonaise dessine des mangas immondes, sadiques et malsains. Dans le dernier, un trio de femmes vengeresses fait cuire le pénis d'un violeur avant de l'obliger à le manger.

David Hine avait déjà réalisé un récit pour cette série, dans Crossed Volume 5. Il souhaite dépasser le simple récit de survie servi bien gore, pour inclure une dimension sociale. Ici, il est question d'une jeune femme ayant été victime d'un viol par un groupe d'individus. Le propos d'Hine est louable, mais maladroit. Difficile de mettre en vis-à-vis le traumatisme subi par cette jeune femme, et les horreurs d'ordre sexuel commises par les Crossed. Dans les trois premiers quarts du récit, Hine sait faire ressortir en quoi le comportement des violeurs est plus abject que celui des Crossed, en quoi les conséquences du viol sont tout aussi terribles que l'acte en lui-même (en parler ou pas, et la réaction des proches de la victime). Mais la conclusion du récit relativise l'épreuve de cette jeune femme d'une manière idiote.

German Erramouspe est le dessinateur régulier de la série Disenchanted. Ses dessins sont d'un niveau professionnel, supérieur à celui de Rafael Ortiz. Quelques expressions de visage restent approximatives, et les proportions anatomiques sont parfois exagérées. Ortiz a choisi d'être beaucoup plus explicite dans ses représentations, appliquant ainsi les règles de la série telles que définies par Garth Ennis. Les scènes avec des Crossed comprennent donc un haut taux de gore, et de violence sadique et sexuelle, conformément aux caractéristiques des Crossed.

David Hine et Rafael Ortiz raconte une histoire ambitieuse sur les conséquences d'un viol pour la victime, avec les réactions par toujours très judicieuses ou empathiques de son entourage. Ils le font sans voyeurisme ou complaisance, ni angélisme. Par contre, il n'est pas certain que ce sujet gagne en profondeur ou en justesse, à être développé dans le cadre d'une série reposant sur des actes sadiques et barbares commis par des zombies. 3 étoiles.

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- Th' big yin (annual 2013, scénario de Simon Spurrier, dessins et encrage de Gabriel Andrade) – Jackson (un personnage apparaissant dans la série "Wish you were here") se fraie un chemin vers une île, tout en massacrant les Crossed qui lui barre le passage. Il se souvient de son passé de soldat dans l'armée britannique, et de ses rencontres avec Magda, une agent double à plusieurs reprises, sans le cadre de ses missions.

Ce numéro annuel est l'occasion pour Simon Spurrier de pouvoir développer un personnage de la série secondaire, et d'apporter une conclusion à ses pérégrinations. Gabriel Andrade est le meilleur des 3 dessinateurs du présent volume, avec des dessins réalistes et détaillés (et des proportions respectées). Le lecteur peut se projeter à chaque endroit qu'il s'agisse de la cabine étroite d'un bateau ou de la pente herbeuse d'une colline. Les personnages ont tous une apparence et un langage corporel adulte. Andrade représente à plusieurs reprises les exactions des Crossed, mais sans s'attarder dessus, sans en détailler les actes barbares.

Spurrier met en scène un personnage atteint de maladie mentale, en particulier il a des visions d'entités diaboliques flottant autour de lui. Il s'agit d'une approche de la maladie mentale un peu simpliste, accentuée par la représentation très littérale d'Andrade de créatures démoniaques évoluant à proximité de Jackson. Spurrier est plus convaincant quand il peint par petites touches l'idée que Jackson se fait de son métier de soldat, très pragmatique, acceptant d'obéir aux ordres sans se poser trop de questions. Le dénouement semble un peu parachuté et peu satisfaisant.

Simon Spurrier et Gabriel Andrade proposent une coda pour le personnage de Jackson, intrigante, sans être inoubliable. 3 étoiles.
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Captain America: Loose Nuke Volume 3
Captain America: Loose Nuke Volume 3
par Carlos Pacheco
Edition : Broché
Prix : EUR 14,81

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 D'autres facettes de l'expansionnisme, 27 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Captain America: Loose Nuke Volume 3 (Broché)
Ce tome fait suite à Castaway in dimension Z, book 2 (épisodes 6 à 10) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 11 à 15, initialement parus en 2013/2014, tous écrits par Rick Remender. Les épisodes 11, 12, 14 et 15 sont dessinés par Carlos Pacheco, avec un encrage de Klaus Janson pour les épisodes 11 & 12, et de Mariano Taibo pour les épisodes 14 & 15. L'épisode 13 est dessiné et encré par Nick Klein.

Ce n'est pas la joie pour Steve Rogers. De retour sur la bonne vieille Terre 616, il doit faire son travail de deuil. Il doit subir une opération pour être sûr d'être débarrassé du corps étranger greffé sur le sien. Il doit persuader Maria Hill et Nick Fury junior de relâcher Jet Black. Il prend conscience qu'il va devoir faire son deuil de bien plus qu'un être aimé, pour pouvoir aller de l'avant.

Dans un pays fictif de l'Europe de l'Est, Nuke (Frank Simpson) mène une guerre terminée depuis longtemps, risquant de ranimer le sentiment anti américain, et peut-être même un conflit dans ce pays. En Chine, Iron Nail (Ran Shen) manipule les événements de loin pour discréditer Captain America, et saper le SHIELD.

Les 2 premiers tomes de Captain America étaient agréables, tout en manquant un peu de souffle. Rick Remender avait bien bâti les récits correspondants sur une thématique fournissant un fil conducteur : les valeurs que les parents transmettent à leurs enfants, en le déclinant sur plusieurs familles (Steve Rogers et son père, Arnim Zola et ses 2 enfants adoptifs, Rogers vis-à-vis de Jet Black et d'Ian). Les dessins de John Romita junior étaient d'une efficacité redoutable, mais le scénario utilisait des ficelles un peu grosses.

Du coup le départ de Romita pouvait faire craindre une baisse de la qualité de la narration, du fait de dessins plus consensuels de Pacheco (qui ne dessine même pas les 5 épisodes du présent recueil). De fait, dans les 2 premiers épisodes, Remender ressort des choses déjà vues, comme l'animosité entre Captain America et le SHIELD, Falcon (Sam Wilson) en bon copain, Nuke comme soldat fanatique (par opposition au soldat raisonnable et raisonné qu'est Captain America), et même un grand méchant chinois (en ennemi de l'impérialisme américain). Les dessins de Pacheco sont professionnels, mais n'ont pas le rythme de ceux de Romita.

Le lecteur s'installe donc dans une lecture tranquille et un peu pépère, le temps que Rogers revienne à la vie normale (pour lui), et s'installe dans une nouvelle routine. Il apprécie que Remender rappelle que Steve Rogers est à nouveau un homme décalé dans le temps puisqu'il a passé 12 ans dans la dimension Z. Le premier épisode se termine sur un deuil à l'objet inattendu (pas celui d'un être porche). Les dessins de Pacheco comportent un bon niveau de détails, avec un rendu un petit peu moins adulte que ceux de Romita.

Avec le deuxième épisode, Remender installe la dynamique de sa nouvelle histoire : Nuke soldat efficace à l'idéologie bornée (sans surprise), et Iron Nail (le méchant chinois) à l'idéologie anti américaine primaire. Klaus Janson réalise un encrage méticuleux. Les dessins sont admirablement étoffés par la mise en couleurs de Dean White et Rachelle Rosenberg. Pacheco soigne les vues de New York lors d'une promenade sur les toits entre Captain America et Falcon, du bon travail d'artisan. Ils arrivent à faire croire à ce pays fictif d'Europe de l'Est, à cette banlieue anonyme.

Avec le troisième épisode, le lecteur découvre les dessins de Nick Klein, soignés, mais encore un peu plus insipides du fait de décors plus génériques. Remender a choisi la première partie de l'épisode en 1969, avec une apparition opportune (mais sans surprise) du Winter Soldier). Là, le lecteur commence à prendre conscience que le scénariste montre ces 2 soldats (Captain America et Nuke), comme des symboles du pays qu'ils représentent en défendant son idéologie par les armes, chacun un produit de son époque. De la même manière, l'idéologie d'Iron Nail s'étoffe un peu.

De page en page, le point de vue de Nuke devient crédible, c’est-à-dire compréhensible et acceptable comme des idées cohérentes, à défaut d'être valides. Captain America se laisse emporter par le combat, se montrant aussi agressif que son opposant. Iron Nail devient un individu refusant d'accepter les excès du capitalisme comme une fatalité. Falcon doit prendre une décision sur la liberté de la presse. Rogers porte un jugement sur la politique expansionniste des États-Unis. Les personnages ont tendance à prononcer des phrases bien structurées, même dans le feu de l'action, mais dans une mesure raisonnable pour des comics.

L'association de Remender et Pacheco évite que la dimension idéologique ne l'emporte dans la narration. Il s'agit avant tout d'un récit d'aventures reposant sur les conventions habituelles des récits de superhéros : costumes haut en couleurs et prêts du corps, affrontements physiques, vision du monde d'un point de vue américain, résolution des conflits par la force.

Le dessinateur réussit parfaitement son dosage d'éléments réalistes, de décors assez détaillés, et de combats physiques dramatisés pour insuffler un rythme rapide. À ce titre, Pacheco conçoit une mise en scène parlante qui réussit à faire croire à l'emportement de Captain America face à Nuke, qui représente le soldat borné qu'il exècre et qu'il a peur de devenir. Pacheco fait également montre d'une impressionnante capacité à transcrire la profondeur de champ des actions, conférant ainsi une grande puissance d'immersion à ses images.

Au départ, le lecteur pense que la série connaît une baisse de régime, avec Steve Rogers cherchant ses marques, ne sachant pas trop comment faire son deuil (le lecteur soupçonnant que ces morts ne dureront pas forcément très longtemps), et l'irruption de Nuke qui va déboucher sans surprise sur une comparaison entre les 2 soldats. Le départ de John Romita junior induit également une perte de caractère dans les dessins.

Pourtant d'épisode en épisode, Remender dépasse les attentes du lecteur, va plus loin que les stéréotypes attendus, sans rien perdre en divertissement, en action et même en supercriminel théâtral. Carlos Pacheco met ces épisodes en images, avec toutes les caractéristiques propres aux comics de superhéros, d'une manière construite (par opposition à automatique). Ses dessins convainquent le lecteur de l'état d'esprit des personnages, de l'intensité de leur convictions, de leur détermination, et par là même de la réalité de leurs actions.
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Captain America Volume 3: Loose Nuke (Marvel Now)
Captain America Volume 3: Loose Nuke (Marvel Now)
par Rick Remender
Edition : Broché
Prix : EUR 18,24

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 D'autres facettes de l'expansionnisme, 27 janvier 2015
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Ce tome fait suite à Castaway in dimension Z, book 2 (épisodes 6 à 10) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 11 à 15, initialement parus en 2013/2014, tous écrits par Rick Remender. Les épisodes 11, 12, 14 et 15 sont dessinés par Carlos Pacheco, avec un encrage de Klaus Janson pour les épisodes 11 & 12, et de Mariano Taibo pour les épisodes 14 & 15. L'épisode 13 est dessiné et encré par Nick Klein.

Ce n'est pas la joie pour Steve Rogers. De retour sur la bonne vieille Terre 616, il doit faire son travail de deuil. Il doit subir une opération pour être sûr d'être débarrassé du corps étranger greffé sur le sien. Il doit persuader Maria Hill et Nick Fury junior de relâcher Jet Black. Il prend conscience qu'il va devoir faire son deuil de bien plus qu'un être aimé, pour pouvoir aller de l'avant.

Dans un pays fictif de l'Europe de l'Est, Nuke (Frank Simpson) mène une guerre terminée depuis longtemps, risquant de ranimer le sentiment anti américain, et peut-être même un conflit dans ce pays. En Chine, Iron Nail (Ran Shen) manipule les événements de loin pour discréditer Captain America, et saper le SHIELD.

Les 2 premiers tomes de Captain America étaient agréables, tout en manquant un peu de souffle. Rick Remender avait bien bâti les récits correspondants sur une thématique fournissant un fil conducteur : les valeurs que les parents transmettent à leurs enfants, en le déclinant sur plusieurs familles (Steve Rogers et son père, Arnim Zola et ses 2 enfants adoptifs, Rogers vis-à-vis de Jet Black et d'Ian). Les dessins de John Romita junior étaient d'une efficacité redoutable, mais le scénario utilisait des ficelles un peu grosses.

Du coup le départ de Romita pouvait faire craindre une baisse de la qualité de la narration, du fait de dessins plus consensuels de Pacheco (qui ne dessine même pas les 5 épisodes du présent recueil). De fait, dans les 2 premiers épisodes, Remender ressort des choses déjà vues, comme l'animosité entre Captain America et le SHIELD, Falcon (Sam Wilson) en bon copain, Nuke comme soldat fanatique (par opposition au soldat raisonnable et raisonné qu'est Captain America), et même un grand méchant chinois (en ennemi de l'impérialisme américain). Les dessins de Pacheco sont professionnels, mais n'ont pas le rythme de ceux de Romita.

Le lecteur s'installe donc dans une lecture tranquille et un peu pépère, le temps que Rogers revienne à la vie normale (pour lui), et s'installe dans une nouvelle routine. Il apprécie que Remender rappelle que Steve Rogers est à nouveau un homme décalé dans le temps puisqu'il a passé 12 ans dans la dimension Z. Le premier épisode se termine sur un deuil à l'objet inattendu (pas celui d'un être porche). Les dessins de Pacheco comportent un bon niveau de détails, avec un rendu un petit peu moins adulte que ceux de Romita.

Avec le deuxième épisode, Remender installe la dynamique de sa nouvelle histoire : Nuke soldat efficace à l'idéologie bornée (sans surprise), et Iron Nail (le méchant chinois) à l'idéologie anti américaine primaire. Klaus Janson réalise un encrage méticuleux. Les dessins sont admirablement étoffés par la mise en couleurs de Dean White et Rachelle Rosenberg. Pacheco soigne les vues de New York lors d'une promenade sur les toits entre Captain America et Falcon, du bon travail d'artisan. Ils arrivent à faire croire à ce pays fictif d'Europe de l'Est, à cette banlieue anonyme.

Avec le troisième épisode, le lecteur découvre les dessins de Nick Klein, soignés, mais encore un peu plus insipides du fait de décors plus génériques. Remender a choisi la première partie de l'épisode en 1969, avec une apparition opportune (mais sans surprise) du Winter Soldier). Là, le lecteur commence à prendre conscience que le scénariste montre ces 2 soldats (Captain America et Nuke), comme des symboles du pays qu'ils représentent en défendant son idéologie par les armes, chacun un produit de son époque. De la même manière, l'idéologie d'Iron Nail s'étoffe un peu.

De page en page, le point de vue de Nuke devient crédible, c’est-à-dire compréhensible et acceptable comme des idées cohérentes, à défaut d'être valides. Captain America se laisse emporter par le combat, se montrant aussi agressif que son opposant. Iron Nail devient un individu refusant d'accepter les excès du capitalisme comme une fatalité. Falcon doit prendre une décision sur la liberté de la presse. Rogers porte un jugement sur la politique expansionniste des États-Unis. Les personnages ont tendance à prononcer des phrases bien structurées, même dans le feu de l'action, mais dans une mesure raisonnable pour des comics.

L'association de Remender et Pacheco évite que la dimension idéologique ne l'emporte dans la narration. Il s'agit avant tout d'un récit d'aventures reposant sur les conventions habituelles des récits de superhéros : costumes haut en couleurs et prêts du corps, affrontements physiques, vision du monde d'un point de vue américain, résolution des conflits par la force.

Le dessinateur réussit parfaitement son dosage d'éléments réalistes, de décors assez détaillés, et de combats physiques dramatisés pour insuffler un rythme rapide. À ce titre, Pacheco conçoit une mise en scène parlante qui réussit à faire croire à l'emportement de Captain America face à Nuke, qui représente le soldat borné qu'il exècre et qu'il a peur de devenir. Pacheco fait également montre d'une impressionnante capacité à transcrire la profondeur de champ des actions, conférant ainsi une grande puissance d'immersion à ses images.

Au départ, le lecteur pense que la série connaît une baisse de régime, avec Steve Rogers cherchant ses marques, ne sachant pas trop comment faire son deuil (le lecteur soupçonnant que ces morts ne dureront pas forcément très longtemps), et l'irruption de Nuke qui va déboucher sans surprise sur une comparaison entre les 2 soldats. Le départ de John Romita junior induit également une perte de caractère dans les dessins.

Pourtant d'épisode en épisode, Remender dépasse les attentes du lecteur, va plus loin que les stéréotypes attendus, sans rien perdre en divertissement, en action et même en supercriminel théâtral. Carlos Pacheco met ces épisodes en images, avec toutes les caractéristiques propres aux comics de superhéros, d'une manière construite (par opposition à automatique). Ses dessins convainquent le lecteur de l'état d'esprit des personnages, de l'intensité de leur convictions, de leur détermination, et par là même de la réalité de leurs actions.


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