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Présence
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HOMUNCULUS£T15
HOMUNCULUS£T15
par Hideo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 10,95

5.0 étoiles sur 5 Être empathique n'implique pas de réclamer une compensation., 20 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : HOMUNCULUS£T15 (Broché)
Il s'agit du quinzième et dernier tome d'une série formant une histoire complète. Il faut impérativement avoir commencé par le début de l'histoire, c'est-à-dire le premier tome. Ce manga est en noir & blanc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. Cette édition se lit dans le sens japonais, de droite à gauche.

Manabu Ito vient voir Musumu Nakoshi pour lui offrir un petit cadeau de Noël. La discussion s'envenime et Ito repart. Nakoshi est interpellé par un SDF parce qu'Ita vient de se donner la mort, en ayant replié sa tante, rangé ses affaires, et en laissant un petit sapin de Noêl décoré, avec une photographie de sa fille.

Nakoshi retourne à sa voiture, où Nanami l'attend. Elle lui a apporté des noodles qu'elle a mis dans sa voiture. Elle lui demande de passer chez elle, où elle récupère des sacs remplis de billets de banque. Ils roulent au hasard. Ils discutent vivement dans la voiture et Nakoshi lui montre les traces de trépanation. La voiture fait une embardée sur le côté. Il s'en suit un nouveau face-à-face et une nouvelle discussion à cœur ouvert.

Avec ce dernier tome de la série, le lecteur abandonne ces personnages (essentiellement Musumu Nakoshi, avec Manabu Ito et Manami, mais aussi les SDF) pour de bon, ces ultimes chapitres apportant une conclusion en bonne et due à la quête existentielle du personnage central (il est difficile de le qualifier de héros, malgré sa détermination à s'émanciper du mensonge). Le lecteur ressort satisfait d'avoir atteint le terme du voyage, en ayant observé quelques péripéties supplémentaires (un yakusa et un butin), de nouvelles discussions apportant une forme d'aboutissement à l'obsession de fusion psychologique et affective de Nakoshi avec Nanami, et une forme de mode de vie acceptable pour Nakoshi.

L'auteur reste fidèle à son exigence envers lui-même en continuant de faire progresser son intrigue, en la faisant évoluer sans se répéter. Les nouveaux développements prennent leur source dans des faits antérieurs exposés dans les autres tomes. Même l'intervention dramatique d'un yakusa pas commode établit comme un écho à l'apparition d'un yakusa dans le tome 1, renforçant la structure symétrique de la narration autour du tome médian (le 8). Dans cette logique, il y a bel et bien une nouvelle trépanation, mais qui n'est pas un simple copié-collé de celle du tome 1 (il y a bien eu une progression dramatique durant ces 15 tomes).

À l'issue de ces 2.500 pages, le lecteur peut faire le bilan du voyage qu'a constitué cette lecture. Hidéo Yamamoto est un auteur ambitieux qui maîtrise son art de mangaka comme peu d'autres. Dès le départ, il a mis un point d'honneur à montrer, plutôt que de dire ou d'écrire. Ce parti pris narratif est d'autant plus méritoire (voire téméraire) que le thème central relève de la psychanalyse, c'est-à-dire de la vie intérieure de l'individu, de sa manière d'appréhender le réel, de le ressentir, appliqué plus spécifiquement à la relation aux autres, aux exigences de la vie en société, à ses non-dits, ses contraintes, ses cruautés. Encore plus impressionnant, Yamamoto a sondé et exposé cette facette de la condition humaine, sans jamais utiliser le vocabulaire de la psychanalyse et des différentes psychothérapies.

En surface, "Homunculus" est un récit à l'intrigue assez étriquée, avec quelques rebondissements requérant parfois un peu de suspension consentie d'incrédulité, sans héros (mais avec un personnage principal), se lisant très rapidement (de l'ordre d'un quart d'heure pour un tome de 200 pages). Il s'agit d'un drame, ayant l'ampleur d'un roman épais, avec une forte dimension psychologique et sociétale. Le lecteur l'appréciera d'autant plus qu'il ressent une attirance pour ces sujets.

Plusieurs SDF jouent un rôle important dans le récit, mais cela n'en fait une critique de la société japonaise, de la compétitivité entre individu, ou du capitalisme sauvage. L'enjeu est établi dès le premier tome : Musumu Nakoshi souhaite établir une communication honnête et totale avec ses frères d'humanité. Les hasards de la vie l'ont placé dans une situation qui rend cette quête possible, mais il en ignore les moyens. L'auteur sonde alors l'obligation du paraître en société, les masques portés par tout à chacun, l'indiscernable siège de la conscience, la nature du moi, tout en mettant à nu l'évidence du fonctionnement d'une société. Elle fonctionne quels que soient les individus, elle survit à la mort des individus, elle ne dépend pas de la participation d'un individu plutôt que d'un autre. L'individu en tant qu'unité n'a aucune valeur dans l'analyse systémique de la société ; il y en a des milliards d'autres. Il y en a eu des milliards par le passé, et il y en aura encore vraisemblablement des milliards.

Hidéo Yamamoto scrute avec un point de vue personnel plusieurs dichotomies être/paraître, corps/esprit, respect/confiance, tout en échappant à chaque fois à un exposé binaire du type pour/contre. Il met en scène un personnage écœuré par la futilité de son existence passée à détruire (des entreprises) plutôt que créer (évoquant la maxime d'Alphonse de Lamartine : il est plus facile de détruire que de construire), et dégouté par la gangue de mensonges et de faux semblants qu'il a patiemment et savamment érigée pour parvenir à un statut social, recouvrant ainsi son être primordial.

En profondeur, "Homunculus" est un récit structuré à l'échelle des 15 tomes se dévorant rapidement, et ne révélant sa saveur qu'à condition d'y réfléchir. Hidéo Yamamoto a conçu son récit pour qu'il se lise tout seul et rapidement, avec quelques passages chocs pour capter l'attention du lecteur. Ce dernier ne peut capter la densité narrative que s'il prend le temps de s'interroger sur ses réactions aux actes et aux sentiments des personnages. Pourquoi ressentir un tel dégout ou un tel mépris ? En quoi le comportement de ce personnage me dérange ? En quoi il remet en cause mes propres certitudes, mon confort psychologique ? Qu'est-ce qui me fait me sentir supérieur à Musumu Nakoshi ?

Une fois que ces questions trottent dans la tête du lecteur, il se trouve confronté à des interrogations peu confortables. Voilà 10 ans, 20 ans que j'exerce le même métier, suis-je en train de construire quelque chose qui en vaut la peine ? Je ne supporte pas tel collègue ou telle connaissance parce qu'il s'habille mal, parce que sa manière de se gratter le nez me déplaît. Qu'est-ce que ma réaction m'apprend sur moi-même ? Quelle sorte de valeur met-elle à jour ?

Sans aucun doute, ces 2.500 pages ont constitué un voyage exceptionnel et d'une rare honnêteté. Certes il comporte des défauts, et l'utilisation du concept d'homunculus sensitif ne correspond pas à la définition admise par les neurosciences. Ce sont de maigres défauts, mis en regard d'un roman d'une telle ampleur, d'une telle richesse, d'une telle intelligence, bénéficiant d'une science de la narration graphique, allant jusqu'à donner un petit goût de tourisme à certaines séquences, tout en montrant l'universalité de la condition humaine.


FF, Tome 2 : Ff Marvel now !
FF, Tome 2 : Ff Marvel now !
par Matt Fraction
Edition : Broché
Prix : EUR 17,50

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Jules César contre Sun Tzu, 20 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : FF, Tome 2 : Ff Marvel now ! (Broché)
Ce tome contient les épisodes 9 à 16 (les derniers de la série), initialement parus en 2013/2014. L'histoire a été conçue par Matt Fraction qui a réalisé les scénarios des épisodes 9 à 11. Lee Allred a réalisé les scénarios des épisodes 12 à 16, sur la base du script de Matt Fraction et avec son aide. Mike Allred a participé à l'écriture de l'épisode 12. Joe Quinones a dessiné et encré l'épisode 9. Mike Allred a dessiné et encré les épisodes 10 à 16, avec une mise en couleurs de Laura Allred. La lecture de cette série peut être utilement complétée par celle des Fantastic Four (disponible en VO), également conçue et écrite (pour les 12 premiers épisodes) par Matt Fraction et dessinée par Mark Bagley (puis Rafaele Ienco), à commencer par Road trip.

Épisode 9 - Charles Cotta (un industriel richissime) invite les Fantastic Four de remplacement (Scott Lang, Jennifer Walters, Medusa et Darla Deering et toute la Fondation du Future à venir profiter de sa piscine géante en terrasse. Bentley 23 a réalisé une vidéo sur les Uhari (Vil et Wu). Épisode 10 - Les FF emmènent Tom Brevoort, Matt Fraction et Mike Allred faire un tour en taille miniature pour leur fournir de la matière afin de lancer un comics "FF", dans le but d'améliorer l'image publique de l'équipe. Épisodes 11 à 16 - Ces petits chenapans de la Fondation du Future ont profité de l'absence des adultes pour requérir l'aide de Maximus (le frère fou de Black Bolt). Scott Lang a décidé de passer à l'action pour neutraliser Doctor Doom. Mais d'abord il faut que son équipe échappe à la surveillance d'une version de Kang (maître du temps capable de connaître tous les futurs). De son côté, Doctor Doom tolère la présence de Kang et d'Annihilus, les manipulant pour profiter de leurs capacités.

Même si cette série FF dispose de ses propres personnages, et de son intrigue spécifique, les points de jonction avec la série "Fantastic Four (par exemple Johnny Storm d'une autre dimension, ou Jules César) font qu'il vaut mieux lire les 2 de concert. La supervision de Matt Fraction jusqu'à la fin de la série assure que son intrigue est menée à bien, comme il l'avait prévu. Le lecteur constate qu'effectivement tous les épisodes précédents contenaient des éléments participant à l'intrigue globale de cette saison des FF. Scott Lang ira jusqu'au bout de sa volonté de neutraliser Doctor Doom.

Au fil de ces épisodes, le lecteur retrouve intactes (même dans ceux écrits par Lee Allred) les composantes présentes dans le tome précédent. Il y a donc ces moments de détente où les jeunes membres de la Fondation du Future se livrent à des enfantillages (Bentley 23 fanfaronnant sur le thème de sa supériorité, les moloïdes mémorisant d'autres moyens de repousser les avances d'individus draguant She-Hulk, etc.). Il y règne une forme d'humour teinté de dérision, par exemple lorsque miniaturisée avec les autres FF, She-Hulk s'inquiète d'être transportée dans la culotte de Impossible Man, ou quand Maximus effectue un bilan de sa situation tellement ahurissante que son auditoire y voit la confirmation qu'il est bel et bien fou à lier. Quelle que soit la situation, au final, il se dégage une douce chaleur humaine.

Ce tome ne se résume pas à une simple suite de moments de comédie. Matt Fraction incorpore plusieurs autres composantes. Il y a une forme de références internes aux comics qui vont de l'évocation d'HERBIE (Humanoid Experimental Robot, B-type, Integrated Electronics, un robot issu du dessin animé des Fantastic Four de 1978), à une analyse perspicace et amusante sur les couleurs des costumes des individus dotés de superpouvoirs. Rouge, jaune et Bleu : il s'agit d'un superhéros. Vert, violet orange : il s'agit forcément d'un supercriminel. Il s'en suit toute une flopée d'exemples du personnages issus des années 1960, rendant cette théorie irréfutable. Les lecteurs familiers des Fantastic Four n'auront aucun mal à identifier les individus composant le concile des Doom : Diablo, High Evolutionary, Mad Thinker, et Wizard. Même l'inclusion de Fraction et Allred dans l'épisode 10 est en cohérence avec l'un des points de l'intrigue (redonner un peu de crédibilité à l'équipe aux yeux du public) et rappelle que Stan Lee et Jack Kirby avaient fait de même à leur époque. Matt Fraction ne se limite pas à régurgiter la continuité Marvel, il se montre tout aussi habile à utiliser la maxime "Veni, vidi vici", ou à évoquer à bon escient Fitzcarraldo de Werner Herzog (1982). Le summum de l'intelligence dans ces références culturelles est atteint lors d'un match de stratèges : Jules César (La guerre des Gaules) contre Sun Tzu (L'art de la guerre).

Pour l'épisode 9, Joe Quinones adopte une esthétique similaire à celle de Mike Allred, au point d'en devenir quasiment identique. Allred conserve la même esthétique que dans les épisodes précédents : une apparence rétro, presque surannée. Ce parti pris confère une sensation de comics à destination d'un lectorat relativement jeune, des images présentant une violence adoucie, des personnages capables de sourire, des postures sans exagération dramatique (parfois un peu gauche, à l'opposé des stéréotypes du genre superhéros glorifiant à l'exagération les musculatures et les muscles bandés). S'il est possible de trouver que les visages manquent parfois de grâce ou de nuance, ce choix visuel permet de rendre crédible les enfants (avec un langage corporel et des mimiques adaptées, il y en a même un qui a perdu une dent) et d'éviter la sensation que tout le monde est tout le temps à fond. Ce mode de représentation permet également d'amalgamer tous les éléments disparates dans une réalité visuelle qui leur permet de coexister sans hiatus. À condition d'accepter l'apparence rétro des dessins, le lecteur pourra apprécier des séquences bénéficiant d'une mise en scène efficace dans une ambiance dédramatisée sans être fade, avec une forme sporadique de détachement bienveillant et drôle.

Matt Fraction et Lee Allred concluent le récit par un affrontement intelligent, bien que peu probable au vu de la différence de pouvoirs des duellistes. Ils intègrent également des révélations relatives au fonctionnement des particules Pym, et à Uatu. L'énormité de ces révélations laisse augurer de conséquences significatives dans l'univers partagé Marvel. Le lecteur aguerri demande à voir ce qu'il en sera vraiment avant de les prendre pour argent comptant. À l'issue de cette série, le lecteur pourra également regretter que certains personnages n'aient pas bénéficié de plus de développement pour les étoffer, en particulier Darla Deering.

En 2013/2014, l'éditeur Marvel a déjà commencé à intégrer le découpage en saison de ses séries, à l'instar des séries télévisées. Avec les 16 épisodes de la série Fantastic Four et les 16 épisodes de la série FF, Matt Fraction a conçu une saison de 2 séries dépendantes (mais pas trop), chacune avec sa tonalité et ses spécificités, pour au final 2 histoires complètes. Si son départ prématuré sur la série "Fantastic Four" a induit une baisse de la qualité de la narration, il a eu des conséquences amoindries sur la série "FF" qui conserve tout son charme, en particulier grâce à la personnalité affirmée du dessinateur.


Batman: Black & White - VOL 01
Batman: Black & White - VOL 01
par Various
Edition : Broché
Prix : EUR 12,85

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Des recréations personnelles de Batman, 20 juillet 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Batman: Black & White - VOL 01 (Broché)
Ce tome contient les 4 épisodes de la minisérie parue en 1996. Il s'agit d'une anthologie, chaque numéro contenant 5 histoires de 8 pages chacune, toutes réalisées par des équipes artistiques différentes. Il n'est nul besoin d'avoir lu des histoires de Batman avant, pour comprendre ces récits. Tous les récits sont en noir & blanc (comme le titre l'indique). La liste des 20 équipes artistiques est la suivante (pour mémoire (s) = scénario, (d) = dessins + encrage).

1. Ted McKeever (s) + (d)
2. Bruce Timm (s) + (d)
3. Joe Kubert (s) + (d)
4. Howard Chaykin (s) + (d)
5. Archie Goodwin (s) & José Muñoz (d)
6. Walter Simonson (s) + (d)
7. Jan Strnad (s) & Richard Corben (d)
8. Kent Williams (s) + (d)
9. Chuck Dixon (s) & Jorge Zaffino (d)
10. Neil Gaiman (s) & Simon Bisley (d)
11. Klaus Janson (s) + (d)
12. Andrew Helfer (s) & Liberatore (d)
13. Matt Wagner (s) + (d)
14. Bill Sienkiewicz (s) + (d)
15. Dennis O'Neil (s) & Teddy Kristiansen (d)
16. Brian Bolland (s) + (d)
17. Jan Strnad (s) & Kevin Nowlan (d)
18. Archie Goodwin (s) & Gary Gianni (d)
19. Dennis O'Neil (s) & Brian Steelfreeze (d)
20. Katsuhiro Otomo (s) + (d)

Outre ces 20 histoires, il y a également des illustrations pleine page réalisées par Jim Lee & Scott Williams, Frank Miller, Barry Windsor-Smith, Alex Toth, Michael Allred, Moebius, Michael WM. Kaluta, Tony Salmons, P. Craig Russell, Marc Silvestri & Batt, Alex Ross et Neal Adams.

Pour un lecteur disposant d'une culture comics, la liste des créateurs suffit à le convaincre de plonger dans ce recueil de nouvelles. Mark Chiarello et Scott Peterson (les responsables éditoriaux du projet) ont réussi à convaincre le gratin des comics de participer : pour une histoire (Katsuhiro Otomo, le créateur d'Akira, ou Neil Gaiman le créateur de Sandman) ou pour une page (le légendaire Alex Toth, ou Moebius).

Pour un lecteur occasionnel de comics, la question est de savoir si ces histoires sont bonnes. La nature même d'une anthologie conduit au regroupement d'histoires de nature très hétéroclite, dont le seul point commun est de faire intervenir Batman, soit comme personnage principal, soit comme simple dispositif narratif, permettant de raconter une histoire plus personnelle. Il existe malgré tout un deuxième point commun : la haute qualité des dessins. Chaque artiste s'exprime dans un registre graphique qui lui est spécifique, avec de grands écarts d'approche entre le très descriptif (Brian Bolland), ou le très expressionniste (José Muñoz).

Chacun des artistes appose son identité visuelle sur Batman et son environnement. Ces histoires reposent sur le principe clairement établi de d'une narration la plus personnelle possible. Même les auteurs les plus conventionnels apportent leur vision et leur idiosyncrasie sans chercher à faire du Batman consensuel. Ainsi Walter Simonson propose une vision mythologique dans un futur totalitaire, et Joe Kubert propose un Batman très urbain à Gotham pendant la seconde guerre mondiale.

Parmi ces 20 histoires, certaines proposent une expérience visuelle irrésistible de séduction graphique sophistiquée et fluide. Matt Wagner est magnifique dans une savante mise en page, avec une utilisation du noir & blanc rehaussée par des trames à base de points (de type mécanographiées). Les personnages de Chaykin ont toujours autant de classe et de morgue. Kevin Nowlan montre une réalité aux contours étranges, légèrement anguleux. Richard Corben montre des personnages charnels, comme modelés dans une pâte. Gary Gianni retrouve la méticulosité des gravures de Gustave Doré. Bruce Timm raconte un petit roman noir, avec des dessins mêlant naïveté apparente et fausse candeur. Jorge Zaffino semble arracher chaque forme aux ténèbres primordiales à grands coups e burin.

Chuck Dixon réalise un bon polar en 8 pages. Klaus Janson évoque le lien père-fils, et père d'adoption à partir de la mythologie de Batman (avec Alfred Pennyworth). Bruce Timm réalise un bon polar. Walter Simonson développe la dimension mythologique du personnage. Jan Strnad propose un bon polar et une incursion dans le bizarre.

Certaines histoires dépassent le cadre de la nouvelle sympathique, dotée d'illustrations et d'une mise en page mémorables. Ted McKeever raconte une histoire à la fois macabre et lumineuse à partir d'un cadavre non identifié, évoquant l'anonymat d'une grande ville. Howard Chaykin creuse à sa manière goguenarde la question du droit moral, à travers de menues incivilités, avec un humour cynique des plus retords. Neil Gaiman écrit une fantaisie bien troussée sur la base de Batman et Joker en tant qu'acteurs de leur rôle, qui peut également se lire comme une métaphore des créateurs réalisant leurs histoires.

Quelques créateurs utilisent le personnage à bon escient (en respectant sa nature) pour un questionnement complexe et très personnel, rehaussé par un traitement graphique exceptionnel. Ainsi Kent Williams utilise des formes primordiales, à la limite de l'abstraction pour transfigurer Batman en figure totémique de la cité. Archie Goodwin et José Muñoz transporte le lecteur dans une ambiance de jazz sordide et vital, aussi glauque qu'habitée par une vocation et une inspiration irrépressible.

Brian Bolland semble raconter une histoire sans intérêt d'un jeune introverti tuant Batman en pensée. Son histoire au dénouement plat prend une autre dimension si l'on imagine que c'est une métaphore de l'auteur essayant de tuer cette figure emblématique du divertissement et de la propriété intellectuelle d'entreprise.

À première vue, Bill Sienkiewicz réalise une histoire particulièrement inintéressante de Batman discutant avec un père de famille peut-être indigne, peut-être pas, avec des dessins griffés et brouillons (des sortes d'esquisses nerveuses), et des dialogues envahissants. De case en case, le lecteur prend conscience que Sienkiewicz s'attaque au cœur d'une justice rendue par soi-même, au principe fondamental de Batman, redresseur de torts au dessus de la loi. Les expressions du père sont irrésistibles, entre dignité outragée et mauvaise foi patente, ainsi que l'impassibilité marmoréenne de Batman.

En fonction des goûts esthétiques du lecteur, il trouvera une ou plusieurs illustrations pleine page qui le ravira, que ce soit le Batman énigmatique et solitaire de Moebius, ou le dos couturé de cicatrices de Bruce Wayne par Alex Ross, ou encore l'élégance légère du Batman de P. Craig Russell.

Avec cette première minisérie, les responsables éditoriaux ont réussi leur pari d'attirer des créateurs de premier plan, pour qu'ils racontent une histoire de Batman, qu'ils enrichissent la mythologie du personnage. Le succès de cette entreprise tient à 2 choses. Primo : la brièveté des histoires (8 pages) a assuré que chaque créateur (même les plus lents et les plus rares, oui, je pense à Brian Bolland) envisage son histoire comme un projet réaliste et réalisable dans un temps raisonnable. Secundo : la liberté de ton donnée (il est facile de reconnaître les thèmes favoris de plusieurs créateurs) et la possibilité d'utiliser Batman à sa guise ont abouti à un investissement personnel de ces créateurs sur un personnage qui n'est pas le leur. Ce dispositif a été reconduit dans Batman: Black & White - VOL 02 (recueil d'histoires initialement parues en fin d'épisode de la série "Gotham nights").
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 23, 2014 1:21 PM MEST


Homunculus -Tome 14-
Homunculus -Tome 14-
par Hideo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 9,35

5.0 étoiles sur 5 Tout est révélé, rien est résolu, la vie continue., 19 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus -Tome 14- (Broché)
Il s'agit du quatorzième tome d'une série complète en 15 tomes. Il faut impérativement avoir commencé par le début de l'histoire, c'est-à-dire le premier tome. Ce manga est en noir & blanc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. Cette édition se lit dans le sens japonais, de droite à gauche.

Les feuilles d'arbre virevoltent dans le ciel. Nanami est à nouveau installée sur le siège passager de la voiture de Musumu Nakoshi et lui demande de la raccompagner chez elle, moyennant une rétribution financière. Ce dernier l'emmène à la place de stationnement au bord de l'océan où il a l'habitude de souvent venir le contempler. Il s'en suit un face-à-face au cours duquel Nakoshi lit l'homoncule de Nanami.Il adopte le point de vue de Manabu Ito : tout ce qu'il voit n'est qu'une projection de ses propres expériences. Ainsi, il se sert de Nanami pour se remémorer tout ce que son moi conscient a refoulé. À la fin de cette analyse intense, il a l'étrange vision d'un visage imprimé en creux dans celui de Nanami.

Par la suite, il revient au campement de SDF dans le parc public. À la demande de monsieur Take (un vieux SDF), il intervient pour dissuader les agents municipaux de continuer à harceler Ita (un autre SDF) pour qu'il parte. Puis il se livre à l'interprétation de l'homoncule d'Ita, avec une intuition saisissante. Après il retourne dormir dans sa voiture en se demandant où il devrait aller.

Le face-à-face avec Nanami occupe la première moitié du récit ; il est très déstabilisant pour le lecteur qui découvre toutes les réponses aux questions qu'il pouvait se poser sur le passé de Nakoshi. Cela va de ses relations avec son père, à son complexe d'infériorité du fait de sa laideur, à sa motivation pour réussir ses études, à l'achat de sa première voiture, en passant par ses premières conquêtes. En l'espace d'une centaine de pages, tout est révélé. Le lecteur a l'impression d'être revenu au tome 2, avec Nakoshi décryptant un homoncule de manière virtuose et arbitraire. Cette impression se répète avec l'analyse de l'homoncule d'Ita le SDF.

Hidéo Yamamoto continue de jouer sur l'incertitude qui pèse sur les capacités de Nakoshi. Perçoit-il vraiment des homoncules grâces à une capacité extrasensorielle, ou tout cela n'est-il qu'affabulation d'un esprit dérangé ? Arrivé à ce stade du récit, la réponse à cette question ne préoccupe plus beaucoup le lecteur, puisque de toutes les manières dans le tome suivant (le dernier), elle n'aura plus aucun intérêt.

Le lecteur éprouve l'impression qu'Hidéo Yamamoto a construit ce tome comme un miroir du tome 2, l'avant dernier tome répondant ainsi au deuxième, dans une symétrie autour du tome médian (le tome 8) de la série. Alors que l'interprétation de l'homoncule du yakusa dans le tome 2 semblait artificielle et trop facile, la lecture de ces 2 homoncules est plus organique. Nakoshi ne tâtonne plus puisqu'il s'est déjà livré à cet exercice à plusieurs reprises. Yamamoto joue sur la notion de miroir, également avec le fait que Nakoshi voit son image psychique dans Nanami (comme si elle lui renvoyait), et que l'homoncule d'Ita présente une surface réfléchissante, lui renvoyant son image physique.

De séquence en en séquence, le lecteur pourra ainsi trouver d'autres signes et symboles (comme dans les tomes précédents). Yamamoto poursuit son utilisation de la face de Lune (une forme de visage, avec des cheveux, mais sans bouche, ni nez, ni yeux, ni sourcils, ni aucun signe distinctif). Il utilise la présence de corbeaux pour évoquer les tourments de l'âme humaine et le caractère morbide de l'état d'esprit d'Ita (avec certainement d'autres sous-entendus pour quelqu'un familier de la culture nipponne). À la noirceur des corbeaux qui s'envolent, il fait répondre la douce chute des flocons de neige qui tombent, marquant ainsi l'apaisement de l'esprit. À nouveau, Nakoshi va contempler l'océan sans cesse agitée par des vagues, comme l'esprit est sans cesse agité par des pensées, jamais au repos.

Le symbole le plus inévitable est celui de l'homoncule d'Ita : un gros œuf à la surface réfléchissante comme un miroir. Yamamoto ironise habilement sur la capacité de Nakoshi et le doute qui plane quant à sa véritable nature. Avec Nanami, Nakoshi projette sa personnalité sur elle, jusqu'à ce qu'elle s'imprime sur elle et qu'il puisse ainsi l'observer. Avec Ita, Nakoshi projette à nouveau sa personnalité sur lui (c'est la thèse d'Ito), qui lui est renvoyée par la surface réfléchissante de l'œuf. Yamamoto choisit une interprétation visuelle qui donne raison à Ito : le don de Naksohi n'est finalement que de voir son propre reflet dans les autres, de percevoir ce que les autres ont d'expérience en commun avec lui.

Du point de vue de l'intrigue, Yamamoto a adopté un rythme plus soutenu, avec les révélations en cascade sur le parcours personnel de Nakoshi, et la lecture rapide de celui d'Ita, sans compter la confrontation avec les fonctionnaires de la mairie. Au départ, le lecteur peut éprouver comme une forme de déception à voir le mystère ainsi levé, alors qu'il s'y était habitué. En plus la rapidité des révélations ne laisse pas le temps de les savourer. Avec du recul, le lecteur peut voir ça comme la preuve que Nakoshi a assez progressé dans le deuil de ses illusions sur soi-même pour regarder tout ce qu'il avait refoulé.

La lecture de l'homoncule d'Ita peut également se voir comme le fait que Nakoshi reconnaît en lui ses propres expériences, comme le fait que ces 2 individus sont des êtres humains, c'ets à dire qu'il partage la même expérience de la condition humaine. Finalement en ayant fait ce travail d'analyse sur lui-même, Nakoshi a finit par accepter, non pas ce qu'il était, mais ses propres actions qui l'ont façonné et ont abouti à ce qu'il est devenu. Nakoshi est un personnage tragique, non pas parce qu'il subit des coups du sort, ou parce qu'il est une âme noble. Il est un personnage tragique parce qu'il a pu concrétiser ses rêves (devenir beau, devenir intelligent, acquérir une position sociale enviable avec un confort matériel luxueux) et qu'il se retrouve incapable d'en jouir. Il avait des rêves (ou des ambitions), il les a réalisés, et cela ne lui a apporté ni le bonheur, ni la paix intérieure escomptée. Comme dit le dicton anglais, méfie toi de ce que tu souhaites, cela pourrait se concrétiser.

Comme pour les précédents tomes, cette analyse intellectualisée de la nature de la personnalité, de sa construction, du rapport à l'autre et de l'identité renvoyée par le regard des autres, revêt la forme d'un drame existentiel, d'un roman avec des personnages forts, et des visuels mémorables. Hidéo Yamamoto n'est pas un intellectuel rédigeant une thèse, c'est avant tout un conteur maîtrisant ses outils. Tout au long de ce tome, il compose des planches se lisant avec une rapidité folle, tout en contenant un nombre très élevés d'informations visuelles, ainsi que plusieurs images saisissantes, aussi bien pour leur qualités plastiques que pour le sens qu'elles portent.

Il y a pour commencer ces feuilles qui virevoltent au vent dans une vue en plongée sur la rue où est garée la voiture de Nakoshi, prise depuis le quinzième ou le vingtième étage. Ces feuilles sont comme autant d'individus ballotés au gré des épreuves de la vie entre l'aisance matérielle et le dénuement, ou même entre la paix intérieure et les tourments.

Quelques pages plus loin, il y a un dessin en double page : Nakoshi et Nanami vue au travers du pare-brise de la voiture, leurs visages étant invisibles cachés par le toit du fait d'un placement de la caméra au dessus du niveau du toit. Cette image montre 2 individus perdus dans leurs pensées, privés d'identité (puisqu'on ne voit pas leur visage), rapprochés par l'espace clos du véhicule, se dirigeant vers une destination indiscernable. C'est l'image d'un couple rapproché physiquement par les circonstances, allant ensemble vers une même destination, mais qui ne se parle pas, très émouvant.

Il est possible ainsi de relever de nombreuses cases très touchantes, alors qu'elles sont surtout descriptives, mais chargées d'affect du fait de leur place dans la narration, ou parce que Yamamoto a déjà développé l'état d'esprit des individus y apparaissant, ou encore parce qu'elles renvoient à des séquences précédentes. Ainsi, une petite case montre Nakoshi marchant tête baissée, ce qui renvoie à sa volonté de passer inaperçu (ce que lui avait fait remarquer monsieur Take), mais aussi à sa dépression parce que les autres ne le regardent pas. Il y a la minutie avec laquelle Yamamoto dessine chaque objet de la tente d'Ita, ce qui fait exister la détresse d'Ita, continuant d'avoir un chez soi bien rangé, avec le strict nécessaire. Il y a encore l'image du chef de la brigade chargée de déloger les SDF, avec son parapluie troué (une particularité de son homoncule), montrant sa vulnérabilité psychologique à se trouver face à ce dénuement, malgré l'agressivité avec laquelle il s'acquitte de sa tâche. Et bien d'autres encore.

Hidéo Yamamoto a encore atteint son objectif de ne pas refaire le même tome. D'un côté ce parti pris peut prendre le lecteur à rebrousse-poil, puisqu'à chaque fois il doit garder l'esprit ouvert quant à ce qu'il est en train de lire, se réadapter, s'interroger sur ce que l'auteur est en train de dire. De l'autre, c'est ce qui fait la richesse d'une narration intransigeante et exigeante, dense, intelligente, touchante, humaine.


Homunculus -Tome 13-
Homunculus -Tome 13-
par Hidéo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 9,35

5.0 étoiles sur 5 À quoi bon communiquer avec l'autre ? Mieux vaut communiquer avec soi-même., 19 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus -Tome 13- (Broché)
Il s'agit du treizième tome d'une série complète en 15 tomes. Il faut impérativement avoir commencé par le début de l'histoire, c'est-à-dire le premier tome. Ce manga est en noir & blanc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. Cette édition se lit dans le sens japonais, de droite à gauche.

Manabu Ito a accueilli Musumu Nakoshi chez lui, le temps que sa condition se stabilise. Nakoshi lui parle de Nanami, cette jeune femme élégante qui semble être une call-girl avec plusieurs protecteurs. Il est sûr de la connaître. Une fois à peu près rétabli, Nakoshi regagne sa place de stationnement à côté du parc public. Il repère Nanami et la suit dans l'immeuble chic en face du parc. Il se retrouve avec elle dans l'ascenseur et un de ses protecteurs qui l'embrasse goulument. Le lendemain elle vient toquer au carreau de sa voiture, et lui offre 27 hamburgers de qualité supérieure, en aumône. Il s'en suit une conversation où ils ne se comprennent pas. Nakoshi est certain d'avoir reconnu en elle Nanako Nanase, un ex de ses compagnes. Nanami lui soutient qu'elle ne l'a jamais vu et qu'elle travaille comme secrétaire pour une grosse entreprise, aidant les représentants des grands comptes à se diriger.

Ce treizième tome confirme l'orientation du tome précédent : l'intrigue prend une place plus importante. Qui est cette Nanami ? Où se trouve la vérité entre poule de luxe ou assistante de direction ? A-t-elle une sœur jumelle appelée Nanako ? Laquelle des 2 sait réellement dessiner ? La deuxième trépanation de Nakoshi a-t-elle occasionné des lésions irréparables ? Que cherche encore Ito en continuant à s'occuper de Nakoshi ? Ce dernier peut-il se fier à ses souvenirs incomplets ou est-il en train d'affabuler ?

À l'instar du mode de lecture développé dans les précédents tomes, le lecteur essaye de repérer, d'identifier et d'interpréter les éléments de la narration pouvant s'apparenter à des signes ou des symboles, apportant une signification aux événements, leur donnant un sens. Le symbole le plus évident, déjà établi dans le tome précédent, est celui du cercle vide. Nakoshi continue de le voir en lieu et place du visage de Nanami, comme si elle ne s'était jamais incarnée comme un individu à ses yeux, juste un corps féminin sans réelle personnalité intérieure, celle-ci se concentrerait alors dans le visage. Ce visage dépourvu de traits le conduit à la surnommer Face de Lune.

La deuxième utilisation de ce cercle vide correspond à un puits peu profond au fond duquel une jeune fille semble prisonnière et réalise un dessin avec une méthode originale. Elle noircit une feuille de papier, au crayon à papier, puis elle gomme le crayon pour faire apparaître une forme. Ainsi elle fait apparaître la forme qu'elle attribue à Nakoshi. Cette séquence incite le lecteur à penser que Nakoshi a rempli sa vie de réussites matérielles, et que maintenant il gomme le superflu. Pourquoi pas ? Mais cela n'explique rien en fait.

Au fil des pages, le lecteur va remarquer d'autres éléments narratifs récurrents tels que ce baiser baveux (le fluide corporel en tant qu'élément d'échange biologique entre les individus, thème développé dans les tomes précédents), un deuxième individu s'étant fait refaire le visage (le parachèvement d'une identité sociale, déconnecté de la personnalité profonde de l'individu), Nanami observant Nakoshi dormir dans sa voiture (comme l'avait fait la mère de Yukari dans le tome 5), etc. Mais voilà qu'en milieu de tome, Ito déclare à Nakoshi que "Trop attachés aux signes, l'essence nous échappe". Yamamoto serait-il en train de se jouer de son lecteur, et se moquerait-il de lui en lui faisant observer qu'il perd son temps à vouloir interpréter des signes ?

En prenant un peu de recul sur le comportement de Nakoshi, le lecteur s'aperçoit que celui-ci continue à s'intéresser uniquement à lui-même, à n'avoir d'interactions avec les autres (Ito et Nanami) que pour mieux cerner son identité. Il est devenu un individu totalement égocentrique, sans ouverture vers les autres, sans apporter quelque chose à ses interlocuteurs. Cette attitude est cohérente avec des symptômes qui indiquent un début de dépression, et un auto-apitoiement caractérisé. Elle est également cohérente avec le point de vue développé par Ito qui estime que les homoncules perçus par Nakoshi ne sont que des projections de différentes facettes de son expérience personnelle et de sa vie intérieure.

Le lecteur constate également que 2 autres thèmes connexes reviennent : celui du mensonge (repris par Nanami : "je ne peux pas embrasser les bouches qui mentent") et celui de la névrose plus ou moins prononcée (Nanami souffrant d'un trouble obsessionnel compulsif).

La série touchant à sa fin, le lecteur sait que l'auteur fait avancer son intrigue vers une résolution. Par contre, l'interaction entre Nakoshi et Nanami ne permet pas d'entrevoir ce qu'elle sera, entre confrontation avec son rapport aux femmes, et évolution de sa conception de l'existence vers un nouveau modèle.

Comme dans le tome précédent, plusieurs séquences présentent un aspect visuel très séduisant. Yamamoto réalise à plusieurs reprises des décors d'une précision affolante : le hall de l'immeuble, l'aménagement de l'appartement empoussiéré, la décoration luxueuse de la cabine d'ascenseur, le contenu d'un panier repas en osier, le parc avec une pièce d'eau en premier plan. L'acuité de la représentation de ces éléments indique au lecteur le niveau de concentration des personnages présents, l'attention qu'ils leur portent, l'importance qu'ils représentent dans l'instant présent. Ces éléments de décors ou ces accessoires dépassent leur rôle descriptif pour devenir des indicateurs de l'état d'esprit des personnages, de ce à quoi ils prêtent attention, ou des composantes de leur environnement qui influent sur leur flux de pensée, leur état émotionnel.

Hidéo Yamamoto joue donc sur la nature de l'identité de Nanami, femme à plusieurs facettes dont Nakoshi n'arrive pas à identifier la principale composante. Visuellement, il fait également en sorte que le lecteur n'arrive pas à assembler les différentes facettes de cette femme. Il y a sa manière de se trémousser quand elle marche vite en faisant osciller son postérieur et sa poitrine, mais lorsqu'elle se met à courir, elle adopte des gestes de sportifs, arrêtant de se dandiner. Il y a ce regard dur et cynique dans elle regarde Nakoshi droit dans les yeux. Il y a ce regard séduisant quand elle fait tout pour capter l'attention de Nakoshi. Il y a ce visage lisse et froid, à l'expressivité limitée du fait de la chirurgie esthétique, etc. Tout au long de leurs différentes rencontres, elle est une énigme aux facettes incompatibles, au comportement défiant la logique, prenant tour à tour le rôle de différentes femmes.

Une fois encore, Hidéo Yamamoto poursuit son intrigue, sans refaire la même chose, sans tourner en rond, en approfondissant le questionnement sur l'identité et la nature du moi par le biais des d'une introspection douloureuse, et de l'image de lui que les autres renvoient à Nakoshi. Sans événement dramatique, sans péripéties extraordinaires, Yamamoto entretient un suspense tragique et tient le lecteur dans la paume de sa main.


Homunculus -Tome 12-
Homunculus -Tome 12-
par Hidéo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 9,35

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Face de Lune, 19 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus -Tome 12- (Broché)
Il s'agit du douzième tome d'une série complète en 15 tomes. Il faut impérativement avoir commencé par le début de l'histoire, c'est-à-dire le premier tome. Ce manga est en noir & blanc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. Cette édition se lit dans le sens japonais, de droite à gauche.

Musumu Nakoshi se saoule en compagnie des SDF dans le parc. En rentrant se coucher dans sa voiture, il aperçoit une jeune femme sur le trottoir d'en face. Il lui semble reconnaître en elle une ancienne conquête. Le lendemain, sa capacité à voir les homoncules n'est toujours pas revenue. Il se rend chez Manabu Ito et exige de lui qu'il agrandisse son trou dans son front, jusqu'à un diamètre de 7 millimètres. Il observe dans son bureau des vêtements et des sous-vêtements féminins, ainsi qu'un article sur la self-trépanation, un individu s'étant fait un trou dans le crâne par lui-même, avec une perceuse. Ito quitte un moment son bureau et quand il revient il constate que Nakoshi est parti avec le dossier sur la trépanation. Ito s'élance à moto vers le parc publique persuadé que Nakoshi va s'auto-trépaner.

Dans le précédent tome, Nakoshi avait pris conscience de son aversion pour une vie gouvernée par le mensonge des apparences. Alors qu'il avait dans un premier temps cherché à neutraliser sa vision des homoncules, il constate qu'il ne peut plus s'en passer. Ils lui ont permis de voir au-delà des apparences, d'apercevoir le psychisme de quelques individus.

Avec ce tome, Yamamoto revient à l'horreur premier degré, et au suspense tendu. Oui, Nakoshi va le faire et rien n'est épargné au lecteur pendant 34 pages insoutenables. Avec un peu de recul, cela n'a rien de surprenant, il était déjà apparent dans le tome précédent qu'en l'état actuel Nakoshi n'était pas très bien dans sa tête, et sa vie précédente de salarié présentait également des troubles psychiques significatifs.

L'intrigue reprend donc le dessus, avec plus d'événements que dans les tomes précédents, et moins de psychanalyse. Malgré tout, il s'agit de la suite de la série "Homunculus" et le lecteur peut garder à l'esprit le thème principal de cette série : ce qui constitue le cœur de l'identité d'un individu. Il peut donc considérer les actions de Musumu Nakoshi comme révélatrices de sa pensée. Avec ce point de vue, il apparaît que la conduite de Nakoshi est de nature obsessionnelle, le conduisant à mettre sa vie en danger.

Toujours avec l'idée de l'évolution de Nakoshi en tête, le lecteur observe l'apparition d'un nouveau symbole. L'esprit de Nakoshi se focalise sur la Lune (c'est un soir de pleine Lune) et sa forme ronde. Il y voit comme la représentation du trou de son crâne, mais aussi l'absence de traits distinctifs sur les visages de ses anciennes conquêtes féminines, ou de manière inversée un puits duquel une personne n'arrive pas à s'échapper, ou encore l'iris de l'œil.

Le lecteur constate également que la quête d'absolu de Nakoshi le conduit de plus en plus à s'isoler du mode de pensée commun, et à se rapprocher des SDF pour partager leurs moments en commun. Insensiblement, de tome en tome, il s'éloigne de son mode de vie précédent, pour adopter des comportements de SDF, des individus en marge de la société par seulement d'un point de vue matériel.

À l'instar du tome précédent, le lecteur peut apprécier comment Yamamoto a développé tome par tome des signes visuels récurrents, créant une sensation de familiarité. Au-delà du simple costume toujours identique de Nakoshi et de son bonnet, il y a donc ce cercle vide, l'habitude de Nakoshi de dormir en position fœtale, les guppys, et la façade massive de l'immeuble situé en face du parc. La tentation devient forte de lire les dessins en diagonale, au risque de ne pas remarquer un détail, en l'occurrence qu'Ito ne porte plus ses piercings.

Cette histoire se déroule dans différents lieux : le parc public, les toilettes du parc, l'intérieur de la voiture de Nakoshi, l'appartement d'Ito, et un banc dans le parc. L'endroit le plus "touristique" est sûrement les toilettes du parc, où les dessins photoréalistes de Yamamoto permettent au lecteur d'en examiner l'aménagement par le menu détail : une grande pièce, aménagée pour personne à mobilité réduite (un fauteuil roulant à la place d'évoluer), avec des barres d'appui pour se relever et un tuyau d'arrosage pour nettoyer les différents endroits.

Le bureau d'Ito bénéficie également de plusieurs cases de type photographique, où il est possible de détailler sa bibliothèque, les affiches apposées au mur, sa petite table circulaire avec 3 chaises, son mur accolé au mur, avec un fauteuil à roulettes, les dossiers qui s'entassent, le microscope et le plafonnier, tout ça en 1 seule case.

Les mangas présentent la particularité de disposer d'une importante pagination, offrant ainsi la possibilité aux auteurs de jouer avec la nature des liens entre les cases, de ne pas se limiter à une causalité directe de décomposition de mouvement, ou à une succession chronologique. Yamamoto exploite cette possibilité en insérant des vues subjectives de ce que Nakoshi est en train d'observer comme un dessin en double page consacré aux nuages dans le ciel, ou 3 pages consacrées aux pelouses vides du parc (les services municipaux étant intervenus pour enlever les tentes), ou encore une page entière pour montrer les tentes restantes sous la pluie. Là encore la minutie des dessins permet au lecteur d'imaginer facilement qu'il se trouve à cet endroit, ou qu'il prend le temps de regarder par les yeux du personnage. Le récit atteint un haut degré d'immersion.

Ce douzième tome est à déconseiller aux âmes sensibles du fait d'une scène d'automutilation éprouvante de réalisme. L'histoire de Musumu Nakoshi avance à grand pas et le doute n'est plus permis sur son état de santé mentale. Hidéo Yamamoto a mis à nu la raison de vivre de son personnage, qui peut sembler totalement irraisonnée au lecteur, alors que pourtant elle a trait à la nature même de l'être humain. Nakoshi continue d'être l'avatar dessiné de Yamamoto pour ces interrogations existentielles vitales. Il n'a pas la prétention d'apporter une réponse à la question métaphysique de "Pourquoi tout plutôt que rien ?", mais son roman graphique fait ressentir au lecteur l'importance vitale du point de vue singulier développé.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (4) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 19, 2014 10:54 PM MEST


Sexe T1 - L'Été du hard
Sexe T1 - L'Été du hard
par Joe Casey
Edition : Cartonné
Prix : EUR 17,95

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Derrière le titre provocateur, une vraie histoire, des personnages qui existent, et une intrigue sophistiquée, 19 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sexe T1 - L'Été du hard (Cartonné)
Ce tome constitue le début d'une nouvelle série indépendante de toute autre. Il contient les épisodes 1 à 8, initialement parus en 2013, écrits par Joe Casey, dessinés et encrés par Piotr Kowalski, et mis en couleurs par Brad Simpson.

Après quelques mois de repos, Simon Cooke (trentenaire) est de retour à Saturn City, à la tête de son entreprise multinationale. Avant il menait une double vie, président directeur général fantoche de Cook Company (PDG en titre, simple titre honorifique dans les faits) et superhéros sous le nom d'Armoured Saint. Il a promis à Quinn sur son lit de mort, de raccrocher la cape et d'essayer de vivre une vie normale pour lui-même. Le voilà donc à Saturn City, tentant de s'intéresser aux affaires de sa multinationale, sous l'œil agacée de Larry (celle qui a assuré l'intérim). Il essaye de rendre concrète l'amitié qui le lie à Warren Azoff, son avocat. Il essaye également de s'occuper de lui-même, à commencer par initialiser sa vie sexuelle. Première étape : un établissement dédié aux plaisirs de la chair, où il a surprise de découvrir qu'il est tenu par Annabelle Lagravenese (ex supercriminelle du nom de Shadow Lynx).

Suite à la disparition d'Armoured Saint, la pègre de Saturn City s'est réorganisée. Old Man (un vieil homme tout fripé) a décidé de reprendre la main sur les activités illicites. Les frères Alpha (Dolph et Cha-Cha) exécutent des assassinats sur commande. Dans l'ombre, un autre superhéros opère encore clandestinement : Keenan Wade, l'ex-second d'Armoured Saint.

Le titre de la série ne ment pas : il y a du sexe dans chaque épisode, et relativement graphique. Au fil du scénario, Joe Casey intègre des relations saphiques observées par un client dans une cabine privée, une partouze avec plusieurs dizaines de participants, des fellations, des relations non protégées, un homme honorée par une femme avec une prothèse (et un peu de lubrifiant on espère), des relations avec du cuir et des masques, et même des relations sexuelles ordinaires consenties en couple hétérosexuel.

Piotr Kowalski dessine de manière réaliste avec un encrage qui rehausse quelques aspects expressionnistes. Pour tout ce qui relève de pratiques sexuelles, il dessine la nudité de manière frontale. Concrètement, il y a plus de pénis (y compris en érection) que de sexes féminins de dessinés. Il simplifie extrêmement tout ce qui est zone pubienne, ainsi que les appareils génitaux. Majoritairement, il s'agit de dessins restant dans le domaine de l'érotisme, sans vue directe de pénétration (en gros plan ou non). Toutefois, il dessine les fellations sans ambages, le sexe se trouvant dans la bouche de la ou du partenaire.

De par cet aspect, cette série se démarque de 99,9% de la production américaine dans la mesure où elle montre les relations sexuelles de manière frontale, avec une grande diversité dans les pratiques.

Casey et Kowalski ont choisi une approche explicite de cette composante de leur récit, mais il ne s'agit que d'un élément parmi d'autres, justifié par le caractère de plusieurs personnages, l'interrogation de Simon Cooke quant à ses relations avec la gente féminine, et l'appétit de quelques autres personnages (Old Man, les frères Alpha, Keenan Wade).

Dès le départ, le lecteur est intrigué par la situation de Simon Cooke, homme d'environ 35 ans, ayant renoncé à être un superhéros altruiste. Il n'est jamais représenté en costume de superhéros, et le lecteur découvre petit à petit sa situation et sa difficulté à se couler dans une vie "normale" (dirigeant d'une multinationale, membre de l'élite et des nantis). Cooke est vierge et il apparaît que faire l'amour représente pour lui la barrière à franchir pour entrer dans le monde des gens normaux.

Joe Casey entremêle cette interrogation existentielle sur la capacité de Cooke à définir ce qu'il souhaite faire de sa vie civile, avec plusieurs autres composantes. En toile de fond, il y a l'évolution de la criminalité depuis qu'Armoured Saint ne la jugule plus. Il y a Keenan Wade qui marche dans les pas de son mentor (Armoured Saint) en luttant contre le crime à sa façon avec les moyens dont il dispose, en s'interrogeant sur les méthodes efficaces. Il y a Old Man qui entreprend des actions pour imposer sa loi dans le milieu du crime organisé. Il y a les frères Alpha accomplissent leurs exécutions en visant l'excellence professionnelle. Plus surprenant, Annabelle Lagravenese entretenait une relation avec Armoured Saint, pouvant évoquer celle entre Catwoman et Batman, ayant réussi sa conversion dans le milieu des affaires avec un établissement de prostitution 5 étoiles. Elle a du mal à se repositionner vis-à-vis de Simon Cooke, et elle doit faire face à une conséquence très inattendue de son ancienne activité.

En fait ce récit présente 2 grandes forces qui lui permettent de s'élever au dessus de simple prétexte entre 2 scènes chaudes. Pour commencer, Joe Casey a choisi un rythme que l'on peut qualifier de lent, dans le sens où l'attrait principal du récit n'est pas l'action haletante. Il prend le temps de montrer ses personnages, de les doter d'une véritable épaisseur psychologique. Le lecteur apprend à connaître Simon Cooke, il constate son hésitation quant à la direction à donner à sa vie. Il assiste à une soirée bien arrosée entre Cooke et Azoff, au cours de laquelle ils sautent du coq à l'âne, en passant par Tinto Brass (par exemple La Clé, Le Voyeur, Monamour, Transgressing). Il découvre avec lui que piloter son entreprise n'est pas une évidence et qu'un tel pouvoir lié aux bénéfices générés s'accompagne de choix stratégiques et d'alliances complexes, avec d'autres entreprises étrangères, de relations troubles avec le pouvoir politique (en particulier le maire Sedgwok). Les amateurs d'action seront donc déçus, par contre les amateurs d'intrigue consistante et de personnages travaillés seront comblés. En outre, Casey ne joue pas la carte de la référence en coin aux univers partagé Marvel ou DC. Il a conçu une situation de départ totalement original et son seul emprunt est la relation évoquant celle de Catwoman/Batman, ainsi qu'un personnage en cours de développement appelé Prank Addict (dont le nom fait penser au Joker, mais qui n'en a pas l'envergure).

Le deuxième atout de taille du récit est Piotr Kowalski. À feuilleter rapidement le récit, ses dessins semblent juste détaillés (des arrières plans dans toutes les cases ou presque), mais aussi un peu grossiers dans leur finition, pas très agréable à l'œil. De page en page, le lecteur prend conscience que Kowalski réalise ses dessins de manière à ce qu'ils apportent toujours une information (ou plusieurs) supplémentaire par rapport aux dialogues. Évidemment il donne une identité visuelle aux personnages et aux lieux. Évidemment il montre les actions des uns et des autres. Rapidement, le lecteur constate qu'il sait concevoir la mise en scène de sorte à ce que toute discussion s'accompagne d'une découverte du lieu où elle se déroule, ou qu'elle soit également l'occasion pour les personnages d'accomplir des activités. Loin d'une alternance de champ et contrechamp, les dialogues sont l'occasion pour le lecteur de découvrir l'environnement dans lequel évoluent les interlocuteurs. De ce fait la ville de Saturn City prend une consistance impressionnante et existe à ses yeux. Chaque endroit présente un aménagement et un ameublement spécifiques. Sans surcharger ses cases, Kowalski intègre de nombreuses informations visuelles offrant une lecture très riche et très immersive.

Derrière un titre racoleur et provocateur, Joe Casey et Piotr Kowalski racontent une histoire très divertissante, avec un nombre important de relations sexuelles normales et déviantes, et des personnages dotés d'une belle épaisseur. La position de Simon Cooke le place comme un individu vierge de relations sociales devant faire ses premiers pas dans le monde des adultes. Son âge (environ 35 ans) proscrit la naïveté et rend sa situation à la fois touchante et crédible. L'intrigue avance régulièrement à un rythme posé permettant aux personnages d'exister, au lecteur d'assimiler les informations, et à l'histoire de prendre de l'envergure. Le lecteur passera ainsi de l'élaboration de tactiques d'alliances d'une grande entreprise, à la torture sexuelle d'Albert Eisenhower, un indicateur qu'Old Man a décidé de presser comme un citron. Les 2 auteurs ont créé un roman très noir, utilisant des apparences provocatrices pour sonder la nature humaine.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (3) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 21, 2014 11:39 AM MEST


The Adventures of Apocalypse Al TP
The Adventures of Apocalypse Al TP
par Sid Kotian
Edition : Broché
Prix : EUR 7,79

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
2.0 étoiles sur 5 Une lutte contre la fin du monde, balourde, 19 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : The Adventures of Apocalypse Al TP (Broché)
Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il regroupe les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2013/2014, avec un scénario de Joe Michael Straczynski (en abrégé JMS), des dessins et un encrage de Siddarth Kotian, et une mise en couleurs réalisée par Bill Farmer.

L'histoire commence alors qu'Alison Carter (surnommée Al) est en train de stopper un gourou qui vient d'appeler un démon mangeur de monde à dévorer Hollywood, à l'aide du sceau de Balthasar. Al remédie à cette contrariété rapidement, et va passer à son bureau de détective privé. Sur place Mike Rose (un policier décédé, un cadavre ambulant) lui apprend qu'un sinistre individu a récupéré le Livre des Clefs, et s'amuse à ouvrir des portails transdimensionnels. Le résultat est couru d'avance : il finira par ouvrir un portail connectant les Enfers, et ce sera la fin du monde. Avant de rentrer chez elle, elle passe voir son informateur occulte Max qui vit sous un pont et qui est tout le temps coiffé d'un couvre-chef en aluminium (pour empêcher les ondes néfastes de parasiter son cerveau). Il ne sait rien, mais il confirme les dire de Mike Rose et il prédit où se produira la prochaine ouverture de portail (c'est-à-dire maintenant et à l'angle des rues Hollywood et Vine). Al s'y rend et se retrouve sous l'influence de ce qui est de l'autre côté du portail.

En 2013, Straczynski réactive sa marque de comics "Joe's comics" et entame plusieurs séries continues et récits complets : "Apocalypse Al", Ten Grand, Sidekick, Dream Police, Protectors, Inc., tous publiés par Image Comics. Le présent récit a donc la particularité de former une histoire complète.

JMS explique rapidement qu'Al Carter est une détective privée spécialisée dans l'occulte, charge qui se transmet de père en fils (sauf que son père n'a eu qu'une fille). Au travers de ces aventures, le lecteur constate qu'il s'agit d'une femme enjouée, souriant régulièrement, capable de plaisanter, efficace et détendue. Elle peut aussi bien se moquer de petits gnomes lui tirant dessus depuis une voiture, alors qu'elle-même est en train de conduire, ou de Ronnie (son expert en technologie magique) qui rêve de la tripoter. Le lecteur a accès à ses pensées, au travers de cellules de texte. Le ton de ses réflexions est de type sarcastique, sans être méchant. JMS tente de reproduire le flux de pensée du stéréotype du détective dur à cuir (hardboiled), sans en avoir ni le côté cassant, ni le côté cynique, encore moins la pointe de résignation. Les dessins de Kotian représentant une femme bien de sa personne, souriante et enjouée tirent également ces réflexions vers la parodie ou le second degré.

Ces 4 épisodes sont denses, avec des péripéties qui se succèdent à un rythme rapide, un ou deux nouveaux personnages par épisode pour alimenter les aventures. Les dessins de Siddarth Kotian sont agréables à l'œil, de type réaliste avec un bon niveau de détails, et un bon degré d'inventivité. Il est évident qu'il a pris un certain plaisir à dessiner Al Carter, souriante, belle silhouette, poitrine opulente mais restant dans des proportions humainement possible. Conformément au caractère déterminé et sans chichi d'Al, il la dessine avec un beau décolleté qui laisse voir son soutien-gorge. Le lecteur aperçoit à 2 ou trois reprises sa petite culotte, et il y a 2 scène de douches (mais pas de nudité frontale). Kotian (et JMS parce que c'est bien le scénario qui place Al dans ces situations) réalise un "fan service" (de quoi se rincer l'œil) gentil et raisonnable.

Kotian intègre un petit côté humoristique dans ces dessins. Cela transparaît dans l'expression de plusieurs personnages, que ce soit Al Carter, ou ses relations professionnelles (avec un ton goguenard particulièrement bien rendu pour Ronnie, son expert informatique, avec sa mèche de cheveux qui lui tombe sur les yeux). Cette touche d'humour a tendance à désamorcer le sérieux de chaque scène. En particulier, il est impossible de croire à la dangerosité de l'Obscurité Ultime quand il sourit en toute franchise. Kotian investit également du temps pour donner de la personnalité à chaque endroit, pour dessiner régulièrement des décors qui ne se limitent pas à 2 ou 3 traits. Ainsi il est possible de voir le climatiseur sur le mur de la maison d'Al, les clous sur le fauteuil en cuir d'un bureau, le détail de la mécanique du dessous d'une voiture, le carrelage de la salle de bains, etc. Kotian reste à un niveau descriptif (pas de dimension expressionniste dans les décors), avec une régularité supérieure à la moyenne des comics.

Au bout d'un épisode, le lecteur a compris que le monologue intérieur d'Alison Carter ne dépassera pas le cynisme de pacotille, dépourvu de toute force de conviction. Ses aventures n'ont d'autre ambition que le divertissement spectaculaire, sans aucun second degré. Ce n'est pas spécialement idiot, mais c'est insipide ou peu s'en faut. Il y a plusieurs idées intéressantes, et des dessins sympathiques, mais la narration désamorce toute tension narrative. À un moment, Al Carter met la main sur un troll sensé disposer d'informations de première bourre et elle le menace d'une sorte de taser. Elle finit par comprendre que ce troll est à tendance masochiste et qu'il se tait le plus longtemps possible pour qu'elle continue à lui faire mal avec le taser. Dans l'absolu, cette situation peu s'avérer drôle, à la lecture elle se révèle très plate, très factuelle, sans aucun sens du rythme qui permettrait de la transformer en séquence cocasse ou absurde, ou même perverse (malgré, ou à cause de dessins mignons de Kotian).

Parti pour une sorte de parodie mêlant roman noir et magie, le lecteur suit les pérégrinations d'Alison Carter avec sympathie, sans réussir à éprouver d'empathie pour cette dame énergique et un peu nunuche, sans que ses zygomatiques n'entrent en action du fait d'un humour basique et mal rythmé.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 19, 2014 10:10 PM MEST


Homunculus -Tome 11-
Homunculus -Tome 11-
par Hidéo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 9,35

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Où se déroule ma vie ?, 18 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus -Tome 11- (Broché)
Il s'agit du onzième tome d'une série complète en 15 tomes. Il faut impérativement avoir commencé par le début de l'histoire, c'est-à-dire le premier tome. Ce manga est en noir & blanc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. Cette édition se lit dans le sens japonais, de droite à gauche.

Musumu Nakoshi poursuit ses déambulations dans le marché aux puces en contemplant les homoncules qu'il détecte. Il est interpellé par l'un des SDF du parc qui lui explique pourquoi il ne doit pas marcher en regardant ses pieds. Il s'arrête devant un étal de chaussures d'occasion, ce qui provoque en lui le souvenir de l'endroit où il a conservé une photographie de lui avant l'opération de chirurgie esthétique.

Par la suite, Manabu Ito vient toquer au carreau de sa voiture et lui propose d'aller faire un tour dans le parc. Il s'en suit une longue discussion au cours de laquelle Ito semble apaisé par l'assimilation de son souvenir sur le guppy, alors que Nakoshi lui fait la confidence qu'il a autrefois rencontré une jeune femme qui l'avait fait se sentir exister.

Le soir Nakoshi mange avec les autres SDF. À son réveil, il constate que sa capacité de voir les homoncules a disparu.

Le récit se recentre sur Musumu Nakoshi, sur son étrange situation et sur son dilemme existentiel. Il a donc quitté une vie matérielle confortable pour habiter dans sa voiture. L'auteur continue de sonder le mal-être de son personnage en l'enfermant dans une situation de plus en plus claustrophobique, du fait d'une introspection de plus en plus exclusive des autres.

Hidéo Yamamoto montre Nakoshi à la recherche d'une clé de compréhension. Il commence par chercher un homoncule qui serait le reflet exact de son être. Puis il cherche une photographie de son visage avant l'opération, espérant y trouver la trace de sa nature profonde, de l'essence de sa personnalité. Les questions fondamentales s'enchaînent, sans que les éléments de réponse satisfassent Nakoshi. Qu'est-ce que l'être humain ? Mais où donc est-ce que je vis ? Le siège de mes pensées (= ma personnalité) n'appartient-il pas plus à monde intérieur, qu'à une réalité partagée par les individus que je côtoie ?

Le premier à lui apporter une réponse est un SDF qui lui conseille de ne pas marche en regardant ses pieds. Il lui explique que ce comportement est un indicateur que l'individu souhaite ne plus être remarqué, qu'il souhaite être invisible aux autres. La question de l'identité psychologique, de ce qui définit un individu avait déjà été abordée sous la forme de la dichotomie entre la représentation qu'il peut avoir de lui-même, et celles que s'en font ceux avec qui il interagit. C'est comme s'il y avait autant de version de l'individu "Musumu Nakoshi" que de personnes qui le regardent, chacune en ayant une représentation mentale différente.

La deuxième personne à l'aider est Manabu Ito qui écoute Nakoshi. En verbalisant ses sentiments et ses idées, Nakoshi leur permet d'exister, et donne l'occasion à Ito de les réfuter ou de les amender. Nakoshi peut ainsi déceler les éléments qui dénotent avec la réalité, qui sont autant d'interprétations erronées, parce que trop irréconciliables avec ce que perçoit son intelrocuteur.

Cependant Nakoshi n'est pas plus avancé pour autant. Le lecteur le voit s'enfoncer de plus en plus dans ses questionnements sans fin et sans espoir. Les images sont de plus en plus prosaïques : déambulation, promenade, simple discussion, jusqu'à la disparition des homoncules. Le désespoir de Nakoshi va en augmentant au fur et à mesure, incapable de trouver un sens à sa vie, d'établir une relation émotionnelle gratifiante, ou même simplement positive avec autrui (à l'exception d'Ito). Son état émotionnel se dégrade encore quand il fait l'expérience de sa solitude parmi les SDF. Il estimait se trouver dans une position sociale et affective supérieure à la leur, du fait de tout ce qu'il a vécu. Cependant lorsqu'il essaie de leur expliquer que les distorsions du psychisme se matérialisent en des formes curieuses (= les homoncules), il se retrouve en but aux moqueries et à une incompréhension absolue. Quelle que soit la forme de société dans laquelle il évolue, cette société n'a pas besoin de lui pour exister. L'individu en tant qu'unité n'a pas d'importance pour la société qui est une entité sans investissement affectif dans l'un ou l'autre.

Yamamoto met son personnage dans une situation de double contrainte paralysante. Nakoshi souhaite à la fois être regardé pour pouvoir exister, et passer inaperçu pour ne pas avoir à assumer les exigences de la vie en société. Chaque fois que Nakoshi conceptualise une nouvelle façon de voir les choses, il aboutit à une impossibilité. Par exemple il répond à la question "Qu'est-ce que l'être humain ?", par "C'est une forme.". Or cette réponse induit pour lui qu'il sera toujours jugé sur les apparences, jamais pour ce qu'il est vraiment. De la même manière, il s'interroge sur l'endroit (physique ou psychique) où se déroule sa vie. Qu'est-ce qui constitue sa vie, les éléments concrets du quotidien, ses sensations, la façon dont il interprète les signaux captés par ses sens, ce qu'en perçoivent les individus qu'il côtoie ?

Le lecteur a l'impression de ressentir chacune des déceptions de Nakoshi alors qu'il constate que ses actions et ses réflexions l'ont amené dans une nouvelle impasse. Il perçoit les sensations de Nakoshi alors qu'il s'enfonce dans la dépression, faute de trouver comment vivre, de trouver un sens à sa vie. Cette noirceur se cristallise dans la réflexion que se fait ce personnage quand il découvre qu'il ne perçoit plus les homoncules : "je vais devoir retourner dans le mensonge".

Alors que ce tome ne comprend pas de scène sensationnelle ou provocatrice comme il pouvait y en avoir dans les précédents, la plongée dans le psychisme de Nakoshi se fait de plus en plus intime. Le lecteur continue d'en apprendre sur son histoire personnelle et de ressentir sa souffrance. Le lecteur sait que Nakoshi ne trouvera pas de réponse toute faite, que Yamamoto ne révèlera pas le sens de la vie dans son manga. Cela n'enlève rien à la l'honnêteté de la démarche de Nakoshi, et à la dimension vitale de ses interrogations.

Ce manga ne peut pas se réduire à une dissertation métaphysique car il continue de raconter une histoire, à la narration intrigante, sachant ménager le suspense et gardant un aspect très visuel. Hidéo Yamamoto raconte son histoire en se servant des nombreuses possibilités offertes par la bande dessinée. Il utilise à bon escient les effets spéciaux (sans en abuser) pour montrer les homoncules. Il profite de la liberté de placer son point de vue où bon lui semble (pas de contrainte technique d'implantation de caméra) pour assujettir ses angles de vue au sens qu'il souhaite donner à la scène (vue du dessus de la voiture de Nakoshi, vue subjective par les yeux de Nakoshi, plan fixe sur un immeuble pour un dessin pleine page, etc.).

Yamamoto peut utiliser la chute des feuilles comme bon lui semble pour que l'une d'entre elles virevolte et aille masquer un détail (le visage originel de Nakoshi). De séquence en séquence, le lecteur découvre le travail de metteur en scène de l'auteur qui utilise de nombreux outils visuels cinématographiques en les adaptant au support qu'est la feuille de papier. Dans une certaine mesure, ce tome renoue avec la dimension touristique du récit (au moins pour un occidental), au travers des déambulations dans le marché aux puces, dans le parc public, et dans la rue avoisinante celle où la voiture de Nakoshi est garée.

Ce onzième tome est aussi éprouvant que les plus intenses de la première moitié du récit, mais d'une autre manière. Pendant les 10 tomes précédents, le lecteur a appris à connaître Musumu Nakoshi, à s'investir dans sa quête de sens, et à respecter son courage de tout abandonner. Cet investissement émotionnel induit qu'il aimerait bien que la situation de Nakoshi aille en s'arrangeant, qu'à défaut de retrouver la joie de vivre, il trouve comment s'accommoder de la condition humaine.

La force narrative d'Hidéo Yamamoto réside dans sa capacité à montrer la détresse de son personnage, son incapacité à savoir comment vivre ou pour quelle raison vivre. Le dénuement psychologique de Musumu Nakoshi le place dans une position de faiblesse qui engendre la sympathie du lecteur. Yamamoto le montre se débattant avec les moyens dont il dispose pour trouver un sens à tout ça, se heurtant à chaque fois à des constats qui ne résolvent rien. Cette construction narrative finit par emporter le lecteur dans ces mêmes questionnements, ces mêmes constats, pour un ressenti très inconfortable et dérangeant. Le lecteur peut-il vraiment poursuivre sa lecture en regardant Musumu Nakoshi d'un air supérieur, parce qu'il sait comment vivre sa vie, ou bien ses certitudes sont-elles autant de mirages ?
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 18, 2014 10:14 PM MEST


Punisher, Tome 2 : Mère Russie
Punisher, Tome 2 : Mère Russie
par Garth Ennis
Edition : Broché
Prix : EUR 28,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Le métier de tuer, 18 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Punisher, Tome 2 : Mère Russie (Broché)
Ce tome comprend les épisodes 7 à 18 de la série "Punisher MAX" écrite par Garth Ennis, épisodes initialement parus en 2004/2005.

- Kitchen Irish (épisodes 7 à 12, dessins de Leandro Fernandez) -
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Frank Castle est tranquillement assis dans un bar de Hell's Kitchen en train de prendre un café et un hamburger avec des frites quand une bombe explose dans le pub irlandais d'en face. Sans hésitation, il se précipite pour essayer d'aider quelques victimes et il finit par aider un pompier un peu jeunot. Du coup il est encore sur place quand arrive la police ; l'un de leurs experts reconnaît immédiatement le résultat d'une bombe fabriquée par un multirécidiviste ayant surtout travaillé pour l'IRA. Pendant ce temps là, Finn Cooley (le poseur de bombes) explique à Michael Morrison et Peter Cooley (son neveu) qu'il souhaite surtout mettre la main sur l'héritage de Pops Nesbitt (l'ancien chef de clan de la branche irlandaise du crime organisé à New York, maintenant décédé).

Or il y a 3 autres factions qui poursuivent le même but : les époux Tomy et Brenda Tonner (chefs du clan des Westies), les frère et soeur Polly et Eamon (responsables d'un groupe de pirates aux abords de New York) et Maginty, un grand black né en Irlande. Cependant la traversée de l'Atlantique par Finn Cooley n'est pas passée inaperçu et Yorkie Mitchell (un policier anglais qui a connu Castle au Vietnam), assisté de Andy Lorimer (le fils d'un policier victime d'un attentat à la bombe) demandent l'aide de Frank Castle pour mettre un terme aux carnages perpétrés par Finn Cooley.

À la lecture de ce récit, il y a une première surprise : le Punisher n'a qu'un second rôle et le dénouement aurait très bien pu se dérouler sans sa présence. Deuxième surprise : Garth Ennis construit son histoire sur la base de la violence engendrée par des années de guerre en Irlande. Il est facile de voir que ce conflit a profondément marqué ce scénariste qui est né en Irlande du Nord. Ennis donne une interprétation sans appel des criminels d'ascendance irlandaise installés à New York. Il ne s'agit ni plus ni moins que de voyous des rues sans envergures ni jugeote qui se prennent pour des caïds qu'ils ne seront jamais. Pops Nesbott (le vieux émigré d'Irlande) est consterné par la génération suivante composée de crétins qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Derrière la violence, la cruauté et le sadisme des uns et des autres, se trouve une abyssale vacuité et une bêtise atterrante. Garth Ennis déroule une suite d'horreurs, de massacres, de tortures et d'exécution sommaires qui créent une spirale d'autodestruction sans but, qui se nourrissent d'eux-mêmes sans aucun objectif.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire cette histoire. Garth Ennis n'y va pas de main morte et il a à nouveau concocté quelques moments qui provoquent des hauts le coeur incontrôlables (en particulier quand Castle mord un autre adversaire). Mais le conflit oppose des petites frappes sans envergure, incapables de s'extraire du cercle infernal de la violence. Aucune tuerie n'est gratuite ; elles servent toutes la mise en évidence implacable et sans appel de l'imbécillité des protagonistes.

Pour les illustrations, Lewis Larosa a laissé la place à Leandro Fernandez. Il utilise un style beaucoup plus clair avec des cases aérés, et des visages plus ronds. Le contraste avec son prédécesseur n'est pas trop choquant dans les premières pages. Frank Castle est toujours aussi massif et son visage reste marqué par les rides. Chaque personnage dispose d'une physionomie particulière, plus ou moins développée. Fernandez met en scène des adultes qui adoptent des postures d'adultes, par opposition à des adolescents attardés qui gesticuleraient sans fin. Les illustrations du carnage après l'explosion de la bombe dans le pub prouvent tout de suite au lecteur que Fernandez se situe bien dans un registre adulte, malgré le simplisme de certaines cases. Son style lui permet de faire passer au lecteur l'horreur des corps déchiquetés des victimes et la destruction aveugle causée par l'explosion. Le visage de Finn Cooley (dépourvu de peau suite à un autre attentat) créé un malaise à trop le regarder. La carrure et la gueule de Maginty génèrent une sensation de malaise et de crainte. Le regard de Napper French (spécialiste des disparitions de cadavres encombrants) est hanté par les atrocités qu'il a commises, ainsi que par l'état de détachement dans lequel il se met pour se livrer à son art de dépeçage. Malgré tout, j'ai eu du mal à adhérer complètement aux graphismes de Fernandez qui se contente souvent d'un visage bien croqué au milieu d'une case de la largeur de la page sans aucun décor. Ce choix de mise en scène fait perdre de l'intensité visuelle au récit.

Après "Au commencement" qui présentait Frank Castle comme incapable de faire autre chose que de l'abattage en série de criminels, Garth Ennis nous présente des criminels pour qui tuer et torturer sont devenus l'activité centrale de leur vie. Il est possible d'y voir une comparaison avec Castle pour qui les exécutions de criminels ne sont qu'un moyen pour atteindre une fin, et non une fin en soi. Et puis Garth Ennis dit au lecteur le fond de sa pensée sur la criminalité qu'a engendré l'Irlande.

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- Mère Russie (épisodes 13 à 18, dessins de Dougie Braithwaite) -
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Frank Castle est en train de se restaurer dans un petit bar de quartier peu fréquenté où est également accoudé au comptoir un vieux russe en train de se plaindre de l'état de son pays d'origine en sirotant une mauvaise vodka. Il s'attire en plus la colère de quelques gros bras en critiquant ouvertement Leon Rastovitch un malfrat local d'origine russe également. Il s'agit justement de l'homme que Castle recherche. Il commence par s'assurer que le petit vieux ne subira pas les conséquences de ses déclarations, puis il questionne les gros bras avant de les abattre froidement. Il se rend à la planque de Rastovitch et massacre quelques truands de plus. En sortant de la planque qu'il a incendié, il tombe nez à nez avec Nick Fury (et ce n'est pas un hasard). Ce dernier tente de faire réactiver le SHIELD avec les fonds nécessaire. Pour parvenir à ses fins, il a accepté la demande de quelques généraux américains. Une souche d'arme bactériologique est conservée précieusement dans une base militaire russe, par l'armée russe.

Les États-Unis souhaitent récupérer cette arme bactériologique létale avant que les russes ne réussissent à l'analyser et la dupliquer. Ils ont chargé Fury de trouver l'homme de la situation. Fury propose un marché à Castle que ce dernier accepte. Il va donc accomplir cette mission de récupération en Russie, accompagné par Martin Vanheim, un soldat de la Delta Force (une unité secrète des forces armées américaines). 2 soucis : cette base abrite des missiles nucléaires, et Nikolai Alexandrovich Zakharov prend en charge la défense de cette base.

Avec cette histoire, Garth Ennis continue d'emmener le lecteur dans une direction peu prévisible. Après avoir étêté le crime organisé à New York (Au commencement), puis aidé un ancien compagnon d'armes contre le terrorisme irlandais (Kitchen Irish), Castle accepte de travailler pour l'un des rares hommes qu'il respecte et indirectement pour l'armée américaine. Même s'il ne travaille pas vraiment pour son compte, il est beaucoup plus moteur que dans le tome précédent. À 50 ans et quelques, avec son expérience, il traite Vanheim comme un bleu (avec raison). Cette fois encore, le Punisher se tire de situations impossibles avec une inexorabilité qui renvoie à chaque fois au pacte passé par Ennis dans Born : il est invincible et indestructible. Ennis joue sur plusieurs registres à la fois. Il continue d'insérer des éléments de politique étrangère (l'héritage de la guerre froide pour les vieux soldats) et il concocte une situation désespérée (Castle et Vanheim coincés dans le sous-sol d'une base ennemie avec une seule sortie possible et couverte par les russes). Il sort le Punisher de son environnement urbain pour une action commando avec une fin à grand spectacle. Le récit permet de mettre en avant le code moral de Castle, ses motivations profondes et son sens de la stratégie, le tout dans des effusions de sang toujours aussi sadiques et inévitables.

Avec cette histoire, le lecteur découvre encore un nouveau dessinateur sur la série : Dougie Braithwaite qui a également travaillé dans un autre registre avec Alex Ross pour Justice, avec des encrages de Bill Reinhold. J'ai trouvé que ce tandem a un style bien adapté pour ce Punisher plus réaliste. Tous les visages sont marqués par des rides, avec des expressions déterminées. Castle et Fury ont des masques de poker ce qui sied bien à leur manque d'émotivité et d'empathie. Cette histoire se déroule dans un monde presqu'exclusivement masculin avec des hommes habitués au combat et à la guerre. Chaque visage fermé renvoie à la détermination et l'entraînement du soldat. Le lecteur souffre également avec Castle devant son visage tuméfié.

Pour être honnête, il faut bien avouer que ce mode de représentation des visages atteint ses limites quand ils l'appliquent à une petite fille. Le niveau de détails des décors est satisfaisant. Braithwaite et Reinhold prennent le temps d'insérer des détails qui permettent que chaque endroit soit différent, que les bars ne soient pas des copier-coller les uns des autres, que les souterrains de la base russe donnent l'impression de s'intégrer dans un plan d'étage cohérent et que l'avant dernière séquence (dans la neige) transmette la désolation du paysage.

Ennis continue d'envoyer Castle au combat, boucherie après carnage, sans qu'il n'y ait d'impression de répétition. Au contraire, l'adjonction d'un soldat surentraîné mais avec moins d'expérience met en évidence que Castle sait que le prix à payer est élevé et qu'il l'a déjà payé plusieurs fois. La relation entre Fury et Castle apporte également un éclairage différent sur ce que Castle juge digne de respect et de confiance.


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