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Homunculus Vol.4
Homunculus Vol.4
par Hideo Yamamoto
Edition : Broché

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Briser les modèles qui gouvernent ta vie, 11 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus Vol.4 (Broché)
Il s'agit du quatrième tome d'une série complète en 15 tomes. Il faut impérativement avoir commencé par le début de l'histoire, c'est-à-dire le premier tome. Ce manga est en noir & blanc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. Cette édition se lit dans le sens japonais, de droite à gauche.

Après avoir observé la jeune fille (prénommée Yukari) dans l'établissement "Live seller", Manabu Ito décide de l'aborder. Il demande à Musumu Nakoshi de le seconder, simplement en observant la jeune fille (avec son œil gauche) et de l'avertir quand l'homoncule de Yukari subit des transformations significatives (Nakoshi doit l'avertir en se grattant la tête). Ito observe Yukari en train de chaparder dans un convini (un supermarché japonais) et en profite pour la déstabiliser et l'emmener dans un café. Il s'en suit une discussion menée par lui, où il lui fait perdre toute confiance en elle, et la convainc de l'accompagner de son plein gré dans un salon privé. Nakoshi observe le rendez-vous à la dérobée, puis raccompagne Yukari chez elle en voiture.

Dans le tome précédent, Hidéo Yamamoto avait posé cartes sur table en expliquant la nature des homoncules et en en proposant une application dérangeante et malsaine, sans voyeurisme. Contrairement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre, Ito a d'autres idées en tête concernant Yukari, très concrètes (= profiter d'elle).

Au cours de ce tome, Yamamoto continue de développer son récit autour de plusieurs axes, déjà présents dans les tomes précédents. Pour commencer, le personnage de Manabu Ito devient plus complexe et plus trouble. Le lecteur s'interroge sur la nature réelle de ses motivations, ainsi que ces capacités impressionnantes en technique de manipulation. Yamamoto se garde bien d'en faire un manipulateur omniscient au dessus de la mêlée. En contemplant l'étrange homoncule d'Ito, Nakoshi avait déjà constaté qu'Ito présente des névroses comme tout à chacun. Au cours du face à face avec Yukari, l'assurance d'Ito se fissure : le manipulateur n'est pas invulnérable, ni à l'abri. La jeune femme manipulée et observée peut elle aussi manipuler et observer.

La première partie sert donc à mettre en place la discussion intime entre Ito et Yukari. Il s'agit donc d'un jeu de séduction malsain où Manabu Ito dispose d'un ascendant psychologique déloyal vis-à-vis Yukari, le plaçant dans une position dominante où il peut facilement abuser de la jeune fille, une relation toxique pour elle. Avec un peu de recul, le lecteur prend conscience que Yamamoto ne fait que raconter l'histoire d'une première rencontre entre un jeune homme et une jeune fille.

La manière dont il raconte cette première rencontre transforme cette situation quelconque en un jeu vénéneux et très visuel. Yamamoto intègre quelques éléments de psychologie soigneusement choisis, dépassant les considérations basiques habituelles. Il commence avec une séance d'analyse comportementale habile, Ito montrant à Yukari tous les signes de sa nervosité et de son mal être. Il continue avec un mélange entre la dualité inconscient/conscient et une touche de programmation neuro-linguistique.

Son récit prend une toute autre dimension grâce à l'usage des homoncules. Yamamoto n'est pas encore complètement à l'abri du simplisme. Nakoshi perçoit Yukari comme une silhouette humaine composée de sable. Quand Ito commence à la déstabiliser et qu'elle perd toute contenance, il représente sa silhouette se désagrégeant pour former un tas de simple informe : cette représentation correspond à un registre littéral, très premier degré. Dans la majeure partie des séquences impliquant la représentation des homoncules, Yamamoto les utilise comme des métaphores de l'état d'esprit de l'individu, et de l'évolution de la nature des rapports entre eux, ou par rapport à son environnement.

Plutôt que d'user d'un vocabulaire psychanalytique, Yamamoto montre les sensations, les sentiments et l'état d'esprit de l'individu. Par exemple, il a établi que Yukari adopte des comportements stéréotypés avec une aisance naturelle, de la même manière que son homoncule de sable prend des formes archétypales calquées sur ces comportements.

Ito emmène Yukari dans une arcade de jeu et il lui offre un petit ours en peluche qu'il a gagné. Le lecteur voit alors l'homoncule de Yukari prendre la forme de cet ours, alors qu'elle trouve un réconfort dans le contact avec ce doudou et qu'elle adopte le comportement d'un enfant rassuré par un tel objet. Elle se conforme (et se raccroche au comportement stéréotypé correspondant). Le tête-à-tête entre Manabu et Yukari devient alors un spectacle (du fait des formes exotiques des homoncules) de 2 individualités en train de se confronter, au travers de stratégies comportementales, esquivant et parant les manœuvres de l'autre, pour reprendre le contrôle de la situation. À ce titre l'enchevêtrement des homoncules de Yukari et de Manabu Ito constitue une image remarquable et saisissante de l'évolution de leur rapport.

Rien que pour cette longue séquence de séduction vénéneuse, ce tome mérite 5 étoiles. Les autres séquences recèlent également des perles narratives. Les dessins traduisent à merveille la personnalité perverse et narcissique de Manabu Ito, ainsi que l'ascendant qu'il exerce sur Musumu Nakoshi. Le lecteur prend plaisir à décoder ses gestes, ses postures, ainsi qu'à observer l'évolution de sa garde-robe. Yamamoto réussit à faire exister ce personnage bien au-delà de son rôle trouble dans l'intrigue.

Hidéo Yamamoto renouvelle également le tour de force du tome précédent lorsque Nakoshi se met à chantonner en conduisant, et que son esprit se focalise sur les chiffres figurant sur différents supports (panneaux publicitaires, compteur, etc.). Le nombre de pages dont il dispose lui permet de mettre côte à côte le visage de Nakshi, les éléments que sa vision enregistre, la progression de la voiture, produisant ainsi une accumulation révélatrice du cheminement de la pensée du personnage. Sans un seul mot, l'auteur expose les sensations ressenties par Musumu Nakoshi et les fait partager au lecteur, uniquement par le biais de dessins réalisés sur une feuille de papier en 2 dimensions, c'est-à-dire uniquement par le sens de la vue.

Ce tome comporte finalement assez peu de dialogues, ce qui permet au lecteur de mieux les apprécier. Il se rend compte que dans cette composante, Hidéo Yamamoto fait également en sorte que chaque mot compte, apporte quelque chose à la narration. Il s'amuse à corrompre des phrases stéréotypées en les plaçant dans un contexte qui leur donne un nouveau sens, et une force émotionnelle étonnante (la meilleure étant peut-être : "Je ne laisserai jamais les désirs d'un garçon briser mon rêve."). Difficile de ne pas être troublé quand Nakoshi déclare à Yukari : "Ta chaussette gauche, je te répondrais si tu l'ôtes".

Hidéo Yamamoto s'empare de la scène de séduction initiale entre une jeune femme et un jeune homme, pour la pervertir en une scène d'horreur psychologique pénétrante et perspicace, servie par des visuels inventifs et révélateurs. Le dernier tiers du récit montre Hidéo Yamamoto déployant une maestria élégante pour faire apparaître le paysage intérieur de Musumu Nakoshi, avec une économie de mots magistrale.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (5) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 11, 2014 10:18 PM MEST


Batman Deathblow, Tome 1 : Après l'incendie
Batman Deathblow, Tome 1 : Après l'incendie
par Brian Azzarello
Edition : Relié

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Espionnage musclé et noir, 11 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Batman Deathblow, Tome 1 : Après l'incendie (Relié)
Ce tome contient une histoire complète et plutôt indépendante de la continuité, parue initialement sous la forme d'une minisérie en 3 épisodes, en 2002. Le scénario est de Brian Azzarello, les dessins de Lee Bermejo, et l'encrage a été réalisé conjointement par Bermejo, Tim Bradstreet, Richard Friend et Peter Guzman. La mise en couleurs a été réalisée par Grant Goleash. Azzarello et Bermejo ont également collaboré sur le célèbre Joker, mais aussi sur Lex Luthor. Lee Bermejo a également réalisé une étonnante histoire de Batman : Noël.

Il y a 10 ans à Gotham, dans le quartier de Chinatown, Deathblow (Michael Cray, un agent de terrain de l'organisation secrète IO) effectuait une filature, sous les ordres de Scott Floyd. De nos jours, la police retrouve une carte blanche barrée de 2 bandes rouges sur les lieux d'une exécution : c'est signé Deathblow (qui a pourtant disparu de la circulation depuis plusieurs années). Batman enquête pour essayer de comprendre qui est ce mystérieux Deathblow, qui est le pyromane qui rôde dans sa ville. En tant que Bruce Wayne, il croise la route de 2 agents secrets : Scott Floyd et Carla Fante.

Brian Azzarello et Lee Bermejo prennent le parti de raconter une histoire bien noire, à base d'opérations clandestines et d'agent triple, dans un Gotham réaliste et sombre. Azzarello a donc été piocher un personnage créé par Jim Lee et Brandon Choi, à l'époque de Wildstorm (quand cette branche éditoriale était encore indépendante chez Image Comics, avant que Lee ne la vende à DC Comics en 1999) en 1992. Ces épisodes ont bénéficié d'une réédition : Deathblow (VO).

Azzarello choisit d'éviter la confrontation directe entre les 2 héros, contournant ainsi l'écueil de mettre Deathblow face à Batman, et de le réduire à un mercenaire très costaud de plus. Par ce dispositif narratif habile (en situant les actions de Deathblow il y a 10 ans), il parvient également à conserver les spécificités des 2 superhéros : les actions clandestines musclées pour Deathblow, la justice musclée pour Batman. Toujours aussi adroit, il établit une situation compliquée avec Deathblow, réservant l'enquête à Batman, là encore dans le droit fil des histoires de ces personnages.

Dès ce coup d'essai qu'est "After the fire", Azzarello place sa narration sur un terrain adulte, dans la mesure où il faut faire un petit effort pour assembler les pièces du puzzle, et où le récit intègre les conventions du roman noir. Les personnages ne sont pas des enfants de chœur, ils sont cyniques et font preuve d'une morale élastique. Ce sont des individus qui ont choisi une vie de violence et d'exécution sommaire, qui en connaissent le prix et qui sont prêts à le payer. Deathblow n'hésite pas à tuer. Les quartiers de Gotham visités sont malfamés et dédiés à des activités réprouvées par la loi. Batman est dépeint comme un individu efficace à la violence maîtrisée et mesurée. Azzarello intègre sans difficulté quelques unes des conventions propres à ce personnage : talents de détective, aide logistique fournie par Alfred Pennyworth, départ en catimini dans le dos de James Gordon, et même déguisement et grimages.

Les dessins de Bermejo apportent beaucoup au scénario, en particulier en termes de crédibilité, de réalisme et d'ambiance. Goleash habille les images de Bermejo de tons brun et ocre foncés, distillant une luminosité faible et poisseuse, évoquant une ville mal éclairée, cachant des secrets coupables dans chaque zone d'ombre. Tous les vêtements des personnages sont marqués par des plis appuyés attestant qu'ils les portent depuis plusieurs jours, ou d'un début d'usure. Bermejo inscrit la fatigue du temps qui passe sur les visages, par le biais d'un encrage appuyé.

Bermejo investit du temps dans le dessin des décors, donnant une apparence années 1930 aux immeubles de Gotham, là encore un environnement daté, un peu usé par le temps, mais aussi immobile, insensible aux drames humains qui s'y déroulent. Il incorpore également des accessoires modernes (téléphones, ordinateurs) montrant que les individus sont éphémères, par rapport à ces bâtiments inchangés ou légèrement fatigués. Les dessins et les couleurs se complètent parfaitement pour faire ressortir la patine des pierres, ou les écailles des peintures des pièces intérieures. Le soin apporté à l'encrage rend les images réalistes, et même photoréalistes. Chaque individu présente une apparence et une morphologie spécifique, avec un visage particulier. Les tenues vestimentaires appartiennent soit à un registre décontracté et urbain (le pyromane, les figurants), soit au contraire à un registre luxueux (l'habit de soirée de Bruce Wayne), empruntant aussi bien à un air du temps moderne, qu'à une forme de mode intemporelle, distillant un léger parfum de pulp à cette histoire.

Azzarello et Bermejo travaillent de concert, en particulier dans la manière d'atténuer la composante superhéros. Par nature, Deathblow est surtout un homme avec une carrure et une musculature exceptionnellement développées. Ce qui le caractérise visuellement sont les 2 bandes rouges peintes sur sont visage et la dizaine de pochettes utilitaires portées autour du torse. Le récit est ainsi construit que Deathblow porte un pardessus la majeure partie du temps, il ne reste donc plus qu'au metteur en couleur à atténuer la vivacité du rouge pour que ce personnage prenne un aspect conventionnel pour une histoire avec quelques scènes à grand spectacle. De la même manière, Azzarello a conçu son intrigue de telle sorte à limiter le nombre de scènes dans lesquelles Batman apparaît en tenue de superhéros. Bermejo a choisi une approche naturaliste pour représenter le costume de Batman : cape en cuir avec coutures et renforts apparents, masque thermo-moulé, gants en matière renforcée, etc. Cette approche narrative et esthétique permet de rendre crédible le rapprochement du monde d'espionnage de Deathblow, de décrépitude urbaine larvée, et d'homme qui s'habille en chauve-souris.

Brian Azzarello et Lee Bermejo s'emparent de 2 personnages DC, créent un écrin taillé sur mesure pour rendre compatibles les caractéristiques de leurs 2 mondes, et racontent un récit violent et bien noir, demandant un petit peu d'attention de la part du lecteur pour ne pas perdre le fil en route. Par rapport à la production mensuelle des aventures de Batman, ce récit s'inscrit dans ceux à destination d'un lectorat adulte, souhaitant que les créateurs sachent tirer Batman vers un monde plus réel. L'intrigue est retorse à souhait et réserve plusieurs surprises. Pour mériter 5 étoiles à titre de récit mature, il aurait fallu qu'Azzarello réussisse à étoffer la personnalité des protagonistes, et à dépasser un nihilisme qui reste de circonstance.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 11, 2014 6:24 PM MEST


Batman/Deathblow: After the Fire
Batman/Deathblow: After the Fire
par Brian Azzarello
Edition : Broché
Prix : EUR 11,59

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Espionnage musclé et noir, 11 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Batman/Deathblow: After the Fire (Broché)
Ce tome contient une histoire complète et plutôt indépendante de la continuité, parue initialement sous la forme d'une minisérie en 3 épisodes, en 2002. Le scénario est de Brian Azzarello, les dessins de Lee Bermejo, et l'encrage a été réalisé conjointement par Bermejo, Tim Bradstreet, Richard Friend et Peter Guzman. La mise en couleurs a été réalisée par Grant Goleash. Cette histoire bénéficie régulièrement d'une réédition car Azzarello et Bermejo ont également collaboré sur le célèbre Joker, mais aussi sur Luthor. Lee Bermejo a également réalisé une étonnante histoire de Batman : Noel.

Il y a 10 ans à Gotham, dans le quartier de Chinatown, Deathblow (Michael Cray, un agent de terrain de l'organisation secrète IO) effectuait une filature, sous les ordres de Scott Floyd. De nos jours, la police retrouve une carte blanche barrée de 2 bandes rouges sur les lieux d'une exécution : c'est signé Deathblow (qui a pourtant disparu de la circulation depuis plusieurs années). Batman enquête pour essayer de comprendre qui est ce mystérieux Deathblow, qui est le pyromane qui rôde dans sa ville. En tant que Bruce Wayne, il croise la route de 2 agents secrets : Scott Floyd et Carla Fante.

Brian Azzarello et Lee Bermejo prennent le parti de raconter une histoire bien noire, à base d'opérations clandestines et d'agent triple, dans un Gotham réaliste et sombre. Azzarello a donc été piocher un personnage créé par Jim Lee et Brandon Choi, à l'époque de Wildstorm (quand cette branche éditoriale était encore indépendante chez Image Comics, avant que Lee ne la vende à DC Comics en 1999) en 1992. Ces épisodes ont bénéficié d'une réédition : Deathblow.

Azzarello choisit d'éviter la confrontation directe entre les 2 héros, contournant ainsi l'écueil de mettre Deathblow face à Batman, et de le réduire à un mercenaire très costaud de plus. Par ce dispositif narratif habile (en situant les actions de Deathblow il y a 10 ans), il parvient également à conserver les spécificités des 2 superhéros : les actions clandestines musclées pour Deathblow, la justice musclée pour Batman. Toujours aussi adroit, il établit une situation compliquée avec Deathblow, réservant l'enquête à Batman, là encore dans le droit fil des histoires de ces personnages.

Dès ce coup d'essai qu'est "After the fire", Azzarello place sa narration sur un terrain adulte, dans la mesure où il faut faire un petit effort pour assembler les pièces du puzzle, et où le récit intègre les conventions du roman noir. Les personnages ne sont pas des enfants de chœur, ils sont cyniques et font preuve d'une morale élastique. Ce sont des individus qui ont choisi une vie de violence et d'exécution sommaire, qui en connaissent le prix et qui sont prêts à le payer. Deathblow n'hésite pas à tuer. Les quartiers de Gotham visités sont malfamés et dédiés à des activités réprouvées par la loi. Batman est dépeint comme un individu efficace à la violence maîtrisée et mesurée. Azzarello intègre sans difficulté quelques unes des conventions propres à ce personnage : talents de détective, aide logistique fournie par Alfred Pennyworth, départ en catimini dans le dos de James Gordon, et même déguisement et grimages.

Les dessins de Bermejo apportent beaucoup au scénario, en particulier en termes de crédibilité, de réalisme et d'ambiance. Goleash habille les images de Bermejo de tons brun et ocre foncés, distillant une luminosité faible et poisseuse, évoquant une ville mal éclairée, cachant des secrets coupables dans chaque zone d'ombre. Tous les vêtements des personnages sont marqués par des plis appuyés attestant qu'ils les portent depuis plusieurs jours, ou d'un début d'usure. Bermejo inscrit la fatigue du temps qui passe sur les visages, par le biais d'un encrage appuyé.

Bermejo investit du temps dans le dessin des décors, donnant une apparence années 1930 aux immeubles de Gotham, là encore un environnement daté, un peu usé par le temps, mais aussi immobile, insensible aux drames humains qui s'y déroulent. Il incorpore également des accessoires modernes (téléphones, ordinateurs) montrant que les individus sont éphémères, par rapport à ces bâtiments inchangés ou légèrement fatigués. Les dessins et les couleurs se complètent parfaitement pour faire ressortir la patine des pierres, ou les écailles des peintures des pièces intérieures. Le soin apporté à l'encrage rend les images réalistes, et même photoréalistes. Chaque individu présente une apparence et une morphologie spécifique, avec un visage particulier. Les tenues vestimentaires appartiennent soit à un registre décontracté et urbain (le pyromane, les figurants), soit au contraire à un registre luxueux (l'habit de soirée de Bruce Wayne), empruntant aussi bien à un air du temps moderne, qu'à une forme de mode intemporelle, distillant un léger parfum de pulp à cette histoire.

Azzarello et Bermejo travaillent de concert, en particulier dans la manière d'atténuer la composante superhéros. Par nature, Deathblow est surtout un homme avec une carrure et une musculature exceptionnellement développées. Ce qui le caractérise visuellement sont les 2 bandes rouges peintes sur sont visage et la dizaine de pochettes utilitaires portées autour du torse. Le récit est ainsi construit que Deathblow porte un pardessus la majeure partie du temps, il ne reste donc plus qu'au metteur en couleur à atténuer la vivacité du rouge pour que ce personnage prenne un aspect conventionnel pour une histoire avec quelques scènes à grand spectacle. De la même manière, Azzarello a conçu son intrigue de telle sorte à limiter le nombre de scènes dans lesquelles Batman apparaît en tenue de superhéros. Bermejo a choisi une approche naturaliste pour représenter le costume de Batman : cape en cuir avec coutures et renforts apparents, masque thermo-moulé, gants en matière renforcée, etc. Cette approche narrative et esthétique permet de rendre crédible le rapprochement du monde d'espionnage de Deathblow, de décrépitude urbaine larvée, et d'homme qui s'habille en chauve-souris.

Brian Azzarello et Lee Bermejo s'emparent de 2 personnages DC, créent un écrin taillé sur mesure pour rendre compatibles les caractéristiques de leurs 2 mondes, et racontent un récit violent et bien noir, demandant un petit peu d'attention de la part du lecteur pour ne pas perdre le fil en route. Par rapport à la production mensuelle des aventures de Batman, ce récit s'inscrit dans ceux à destination d'un lectorat adulte, souhaitant que les créateurs sachent tirer Batman vers un monde plus réel. L'intrigue est retorse à souhait et réserve plusieurs surprises. Pour mériter 5 étoiles à titre de récit mature, il aurait fallu qu'Azzarello réussisse à étoffer la personnalité des protagonistes, et à dépasser un nihilisme qui reste de circonstance.


Homunculus Vol.3
Homunculus Vol.3
par Hideo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 9,35

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Le thème des yeux : les écailles sont tombées de mes yeux., 10 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus Vol.3 (Broché)
Il s'agit du troisième tome d'une série complète en 15 tomes. Il faut impérativement avoir commencé par le début de l'histoire, c'est-à-dire le premier tome. Ce manga est en noir & blanc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto. Cette édition se lit dans le sens japonais, de droite à gauche.

Après la confrontation avec le yakusa, Musumu Nakoshi est retourné dormir dans sa voiture. Au matin du troisième jour, il est réveillé par la sonnerie du téléphone portable que lui a confié Manabu Ito, ce dernier se trouve juste à proximité de sa voiture, pas content de la désertion de Nakoshi. Dans le premier tiers de ce tome, Nakoshi et Ito prennent à nouveau leur petit déjeuner dans le restaurant panoramique de l'immeuble d'en face. Ito explique à Nakoshi le concept d'homoncule sensoriel, basé sur la notion de somesthésie. Ensuite, afin de tester les capacités de Nakoshi, Ito l'emmène dans une clinique psychiatrique pour qu'il regarde (de son œil gauche) des patients.

La deuxième moitié du tome est consacré à une autre observation. Ito emmène Nakoshi dans un établissement "Live seller" où des adolescentes prennent des poses derrière une vitre sans tain, contre rémunération. Ito choisit la numéro 1775 et demande à Nakoshi à quoi ressemble son homoncule. Il la voit comme un être de sable sec.

Ce troisième tome commence par ce qui est en passe de venir un rituel. Ito annonce le thème de son maquillage autour des yeux (ce jour : les écailles sont tombées de mes yeux), puis ils vont prendre un petit déjeuner. Yamamoto explique alors ce que perçoit Nakoshi par son œil gauche, en ponctuant ses phrases par des claquements de doigts (un de ses tics). Yamamoto développe le principe de perception sensorielle, comment nos sens captent des impressions et des éléments qui ne sont pas verbalisés, mais directement assimilés ret interprétés par notre cerveau. Il prend comme exemple l'observation du comportement global d'un individu (gestes, expressions, décalage entre le ton de la voix et les paroles, etc.) qui permet à l'observateur de se faire une idée sur son état d'esprit, au-delà de ce que disent ses paroles.

Yamamoto expose avec clarté le concept de somesthésie : un ensemble de sensations ressenties par un individu, sensations élaborées à partir des informations fournies par ses récepteurs sensitifs. Ainsi les homoncules perçus par Nakoshi sont la traduction visuelle des informations que lui transmettent ses récepteurs sensitifs (mécanorécepteurs du derme et des viscères, fuseaux neuromusculaires des muscles, fuseaux neurotendineux des tendons, plexus de la racine des poils, etc. - Source wikipedia).

Loin de l'affrontement basique du tome précédent, Yamamoto propose une base scientifique à partir de laquelle il a extrapolé les capacités de Nakoshi, explication logique qui tient la route. Cette explication se déroule en même temps que Nakoshi observe les autres consommateurs (avec son œil gauche) pour illustrer et corroborer les propos d'Ito. Ce dernier explique également pourquoi Nakoshi ne perçoit l'homoncule que d'une personne sur deux (là encore avec un argument logique et pertinent). Cela permet également un petit développement sur l'apparence opposée à l'essence, et un développement plus concret sur l'obligation pour l'individu en société, de projeter une image différente de ses préoccupations réelles. Yamamoto prend un bel exemple d'un jeune homme discutant de manière affable avec une jeune femme, alors qu'Ito lit son langage corporel comme celui d'un dragueur uniquement intéressé par la relation sexuelle.

Ito continue de guider Nakoshi dans les tests de ses capacités. La deuxième moitié du tome s'avère beaucoup moins inoffensive que la première. Cette fois-ci, Yamamoto confronte Nakoshi à un comportement toléré par la société japonaise, mais malgré tout considéré comme déviant. Il ne s'agit plus d'une simple analyse dans laquelle l'apparence de la jeune fille est à l'opposé de ce qu'elle est vraiment, mais d'une étude de caractère complexe sur la façon dont l'individu s'adapte aux normes sociales. Yamamoto décortique avec adresse comment les règles de la vie en société façonnent l'individu, le contraignent à son insu, voire avec son consentement inconscient. Le récit devient assez malsain dans le rapport de force qui s'installe entre cette jeune fille (un simple numéro) et l'ascendant qu'Ito a sur elle du fait de ce Nakoshi a décodé de son comportement.

Le lecteur est même placé dans la position de voyeur, aux côtés de Nakoshi et Ito regardant cette adolescente prendre des poses suggestives, en tenue d'écolière. Ce voyeurisme devient vite inconfortable et même écœurant quand Nakoshi rend visible l'homoncule de 1775. Il devient malsain quand Nakoshi et Ito suivent la demoiselle à son insu dans la rue, comme des prédateurs aux intentions néfastes.

La nature des différentes séquences permettent au talent graphique d'Hidéo Yamamoto de s'exprimer à nouveau. Il régale le lecteur avec ces visions de la ville, toujours aussi minutieuses et précises, tout en restant lisibles. La lecture des mangas comprend une forme de curiosité pour une autre culture (pour un lecteur occidental), ici pleinement satisfaite par cette dimension touristique. En particulier, c'est un vrai plaisir que de pouvoir parcourir les rayonnages du convini dans lequel la demoiselle s'apprête à chaparder des articles.

La capacité de Yamamoto à rendre une conversation visuellement intéressante est toujours aussi épatante. Il alterne les têtes en train de parler, les champs et les contrechamps, avec des détails sur le mouvement du visage, sur le mouvement des doigts, avec le regard d'un interlocuteur qui s'égare sur un paysage (une vue de la ville) ou un convive à une autre table, etc. Yamamoto tire profit du nombre élevé de pages d'un manga pour prendre le temps de transcrire ces petits gestes involontaires qui en disent long.

Avec la deuxième moitié du récit, le lecteur prend conscience de la capacité de Yamamoto à créer des images dérangeantes. La forte capacité d'adaptabilité sociale de la demoiselle se traduit par un homoncule en sable sec, aisément déformable, prenant la forme de la contrainte sociale qu'elle doit respecter. En plus de l'analyse pénétrante du mode comportementale de cette personne, Yamamoto transforme une séance de voyeurisme réprouvé par la morale occidentale (elle est mineure, elle n'a que 17 ans), en une révélation visuelle. Le lecteur voit comment l'esprit de la jeune fille s'accommode de ces positions dégradantes, et il voit également la comment elle se joue de la pulsion des observateurs, échappant au rôle de victime dominée. Il est hors de question de révéler comment Yamamoto le dessine, mais le lecteur occidental éprouve un mouvement de recul devant ces images exprimant la perversion sous-jacente de cet acte. En se rendant dans cet établissement "Live seller", Manabu Ito a pour objectif de débusquer un homoncule de nouvelle génération, de dépasser le simplisme basique de l'homoncule du yakusa. Pour le lecteur, l'objectif est atteint, au-delà de ce qu'il pouvait souhaiter.

Avec ce troisième tome, Hidéo Yamamoto semble libéré des lieux communs (point de passage obligé du tome précédent), et la narration prend son envol vers des territoires peu confortables. Il aborde la dichotomie de l'être et du paraître dans le cadre normatif du comportement social, tout en dépassant une dualité basique (la réalité intérieure n'est pas juste l'opposé de ce qui est visible). Il intègre une dimension psychanalytique (le retour du refoulé, pour reprendre la terminologie de Freud) qui dépasse également une dualité basique conscient / inconscient. Ses dessins font prendre corps à ces concepts avec une aisance et un naturel confondants. Yamamoto sonde la nature humaine avec habilité, sans fard ni remord ; il fait tomber les écailles des yeux du lecteur.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (4) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 11, 2014 6:30 PM MEST


Thor: God of Thunder Volume 1: The God Butcher (Marvel Now)
Thor: God of Thunder Volume 1: The God Butcher (Marvel Now)
par Jason Aaron
Edition : Broché
Prix : EUR 15,44

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Sympa mais insuffisant, 10 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Thor: God of Thunder Volume 1: The God Butcher (Marvel Now) (Broché)
Ce tome comprend les épisodes 1 à 5 d'une nouvelle série consacrée à Thor, lancée dans le cadre de l'opération "Marvel NOW". La précédente série était écrite par Matt Fraction et s'était achevée dans Everything burns (épisodes 18 à 22 de "Mighty Thor", et 642 à 645 de "Journey into Mystery"). Ces épisodes sont initialement parus en 2013. Le scénario est Jason Aaron, les dessins et l'enrage d'Esad Ribic et la mise en couleurs de Dean White pour l'épisode 1, d'Ive Svorcina pour les épisodes 2 à 5.

En 893, en Islande, Thor est en train de festoyer aux frais des vikings locaux, après avoir abattu un géant du froid qui terrorisait les villageois du coin. Une jeune fille fait irruption dans la Maison Longue pour annoncer qu'il y a un cadavre bizarre dans la mer, près du rivage. Thor se rend sur place, repêche le cadavre et découvre qu'i s'agit de celui d'un dieu. De nos jours, sur une planète éloignée nommée Indigar, une jeune fille prie Thor le dieu du tonnerre pour qu'il vienne déclencher la pluie sur leur planète desséchée. Thor répond à son appel et exauce son vœu, après quoi il interroge les autochtones pour découvrir pourquoi ils ne disposent pas de leurs propres dieux. Plusieurs millénaires dans le futur, Thor est le dernier dieu vivant d'Asgard, assis sur le trône qui fut autrefois celui de son père. Il se lève et se lance à corps perdu dans une dernière bataille contre une horde de monstres au corps noir comme de l'ébène.

À chaque fois qu'Aaron prend en main une série de superhéros (Ghost Rider, Weapon X, The incredible Hulk ou encore Wolverine & the X-Men), il a à cœur de présenter un point de vue différent. Ici le principe de base est donc de suivre Thor dans 3 époques, se battant contre un même adversaire. Dans ces épisodes, Aaron a pris le parti de limiter l'interaction avec les êtres humains normaux à la partie se déroulant en 893, et une courte scène avec un autre Avenger (aucune apparition ou mention de Donald Blake). Le récit est donc concentré sur les différentes versions du personnage de Thor, d'autant plus que le lecteur a accès à ses pensées par le biais de cellules de texte. Ce flux de pensées est un peu décevant dans la mesure où il sert plus à exposer des éléments de l'intrigue qu'à faire ressortir la personnalité de Thor.

D'épisode en épisode, le lecteur a le plaisir de découvrir qu'Aaron a plusieurs idées intéressantes, à commencer par le fait que Thor a conscience d'appartenir à un panthéon de dieux, parmi tant d'autres. Même s'il apparaît comme un combattant émérite, Thor fait preuve d'un peu de jugeote jusqu'à aller chercher des renseignements dans une bibliothèque peu banale. Aaaron intègre évidemment une forme de voyage dans le temps dont il n'est pas possible de dire si elle appartient à la famille de ceux qui donnent mal à la tête en générant des paradoxes ingérables, ou pas. Mais à l'issue des 5 épisodes, le lecteur en ressort quand même avec l'impression qu'il ne s'est pas passé grand-chose. Il est vrai que le choix d'éditeur de Marvel de favoriser des découpages en 5 épisodes de 20 pages est imposé au scénariste (afin de conserver l'attention des lecteurs mensuels, de publier des recueils plus régulièrement, donc d'augmenter le chiffre d'affaires). Mais il est tout aussi vrai qu'Aaron donne l'impression d'étirer les histoires de chacune des 3 époques pour tenir les 5 épisodes (en particulier celle se déroulant en 893). Finalement, le lecteur a assisté aux mêmes actions de l'ennemi dans les 3 époques, sans apprendre grand-chose sur ses motivations. Il choisit aussi un mode narratif pas toujours habile, en particulier pour l'épisode 2 constitué d'un long combat aérien entre Gorr et Thor, pendant lequel le lecteur suit les pensées de Thor, déconnectées de l'action en cours.

Pour que ce genre de dispositif fonctionne, il faut que le dessinateur soit capable de mettre en scène un combat inventif, logique, chorégraphié. Première déconvenue : pour cet épisode, Esad Ribic ne dessine aucun arrière plan, laissant à Ive Svorcina le soin de les remplir avec des évocations peu intéressantes de nuages. Deuxième déconvenue : pendant 6 pages Thor fait des grands moulinets inutiles avec son épée, et Gorr brasse de l'air avec ses bras, pour un spectacle présentant un niveau d'intérêt très faible. Pourtant le lecteur pouvait espérer de grandes choses de la part de Ribic qui a déjà illustré les aventures de Thor dans Blood brothers de Rob Rodi pour un résultat majestueux. Or ici les dessins sont sympathiques, quelques cases sont magnifiques, mais on ne retrouve pas l'incroyable majesté de "Blood brothers" (même pour l'épisode mis en couleurs par Dean White).

Le tome se termine avec la collection de couvertures variantes de Joe Quesada, Daniel Acuña, Skottie Young, Olivier Coipel et R.M. Guéra, et quelques pages de conception graphique des personnages.

Ce premier tome de Thor fait honneur à la volonté de Jason Aaron de proposer une approche personnelle du personnage, mais laisse sur sa fin du fait de sa brièveté et de son relatif manque de substance tant au niveau du scénario que des dessins. Il reste à voir si le tome suivant Godbomb sera mieux dosé.
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Savage Dragon Volume 11: Resurrection
Savage Dragon Volume 11: Resurrection
par Erik Larsen
Edition : Broché
Prix : EUR 11,58

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Une résurrection pleine de bonnes surprises, 10 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Savage Dragon Volume 11: Resurrection (Broché)
Ce tome fait suite à Endgame (épisodes 47 à 52). Il contient les épisodes 53 à 58, initialement parus en 1998/1999, écrits dessinés et encrés par Erik Larsen. La mise en couleurs a été réalisée par le studio IHOC (créé par Reuben Rude).

William Johnson et Rita Medermade sont de retour dans le commissariat de Chicago (où est affecté Savage Dragon) et ils annoncent leur projet de mariage. Alex Wilde et Chris Robinson font la paix. Bruce Robinson (Bludgeon) demande l'aide d'Amy Belcher (She-Dragon) pour entrer par effraction dans un repère de Johnny Redbeard. Jennifer Murphy (Smasher) rend visite à Hercule sur son lit d'hôpital pour essayer de le convaincre de rendre les superhéros qu'il a enlevés. Une équipe réduite de SOS (Special Operations Strikeforce) se rend sur la planète Godworld pour délivrer les prisonniers faits par Hercule. Max Damage (le seul survivant de Brute Force) essaye de recruter de nouveaux membres pour SOS. Quand William Johnson se contemple dans la glace, il a la surprise d'y voir le reflet de Savage Dragon et de l'entendre parler dans sa tête.

Ceux qui n'ont pas lu les tomes précédents peuvent abandonner tout espoir de comprendre quoi que ce soit aux agissements et interactions de ces nombreux personnages, les autres peuvent rester. Dans son introduction de 2 pages, Erik Larsen rappelle qu'il avait créé le personnage de Savage Dragon quand il était enfant, que ces comics n'ont pas survécu, mais que ces épisodes sont une sorte d'hommage à cette version préhistorique du personnage.

Ces épisodes sont fortement immergés dans la continuité interne de la série, de la façon dont Dragon va pouvoir revenir d'entre les morts (c'est marqué sur la couverture) aux raisons pour lesquelles William Johnson souhaite échapper à son frère. Le premier plaisir de lecture est donc de pouvoir découvrir la suite de l'intrigue principale et des nombreuses intrigues secondaires. Arrivé à ce stade de la série, le lecteur a développé un attachement émotionnel réel pour plusieurs personnages, tous très humains car présentant une forme de manque de confiance en eux qui se manifeste de manière différente. C'est un vrai plaisir de voir Amy Belcher essayer d'aider Bludgeon, et de constater qu'elle s'affirme, qu'elle reprend confiance en elle. De la même manière, il est touchant de voir William Johnson regagner également un peu de confiance en lui, et décider de reprendre l'initiative sur ce frère qu'il redoute tant.

Arrivé à ce stade de la série, le lecteur a également développé une curiosité pour savoir à quel pan de l'univers des comics Erik Larsen rendra hommage dans ces histoires. Ici, il y a plusieurs séquences (celles concernant Godworld et Allgod) qui sont fortement inspirées par les comics cosmiques de Jack Kirby (par exemple Fourth World). Larsen parle le Kirby cosmique comme pas deux. Il sait à la fois utiliser le vocabulaire et la grammaire visuels de Jack Kirby, et conservant un ton qui lui est propre. Larsen a l'art et la manière d'être dans l'hommage respectueux, sans tomber dans le plagiat honteux.

Arrivé à ce stade de la série, le lecteur a développé un goût pour ces aventures premier degré mâtinée d'un second degré au goût d'autodérision. Ça ne manque pas : l'histoire s'ouvre sur un dessin pleine page où 3 gros bras sont en train de se taper dessus comme des sourds. Le lecteur découvre qu'il s'agit de 3 superhéros très musclés, en train de s'entraîner. L'image est à la fois iconique (un gros coup de poing qui envoie l'un d'entre eux valdinguer à plusieurs mètres), très puissante, et idiote (des gugusses en collants moulants et voyants, se tapant dessus comme des gamins). La première apparition d'Allgod (en pleine page pour mieux imposer sa majesté) est toute aussi savoureuse : un individu gigantesque en pagne surplombant une armée à ses pieds, avec une tête sur laquelle sont greffées plusieurs petites têtes (il faut le voir pour se rendre compte). Ce personnage est aussi imposant que ridicule, une image juste sur le point d'équilibre comme sait en imaginer Erik Larsen. Tout au long de ces 6 épisodes, Larsen ne s'autocensure jamais et se fait plaisir, même de manière primaire. C'est ainsi que dans un épisode les personnages se mettent à se taper dessus entre eux, parce qu'un mutant passe à proximité en émettant des ondes d'agressivité malgré lui. Pourtant le lecteur se régale de voir ces superhéros se taper dessus avec force, ces dessins plein de bruit et de fureur primaires ces conflits gratuits défoulatoires et cathartiques. Les comics de superhéros, c'est aussi ça.

Bien sûr, il y a aussi l'intrigue principale, toujours aussi inventive. Le lecteur se repaît des scènes comiques, de la caricature, des émotions, de ces aventures plus grandes que nature qui en mettent plein les yeux. Il ne faut pas oublier qu'Erik Larsen intègre toutes ces facettes dans une histoire divertissante, intrigante et bien ficelée. Pour commencer, il propose une solution originale pour le retour de Savage Dragon dans ce plan d'existence. Ensuite, il entremêle ce retour progressif avec l'histoire personnelle de William Johnson, résolvant une intrigue secondaire en suspens depuis 2 tomes, de manière organique et naturelle. Ce fil conducteur lui permet aussi de développer plusieurs intrigues secondaires s'y rattachant directement (les aventures d'Amy Belcher, le retour d'Overlord). Enfin, il continue de développer des intrigues secondaires ayant des répercussions à long terme, telle que l'opération sur Godworld. Mine de rien, Larsen tisse une trame narrative très ambitieuse dans laquelle chaque séquence vient apporter une pièce supplémentaire, gérant avec habilité des situations se déroulant simultanément, impliquant des personnages différents, dans des lieux différents. Ces différents fils narratifs sont liés, les actions des uns ayant des répercussions sur la situation ou l'avenir des autres. Au bout de 11 tomes, il serait facile de tenir pour acquis que ce degré de coordination est naturel. Il suffit de reprendre un comics de superhéros basique pour s'apercevoir du degré d'inventivité de Larsen, et de l'aisance naturelle avec laquelle il arrive à tisser une trame aussi riche.

Avec ce onzième tome, Erik Larsen poursuit avec maestria les aventures de Savage Dragon, toujours aussi hautes en couleurs et imprévisibles, débordant de personnages attachant, très premier degré dans ses composantes superhéros (des combats physiques dantesques et visuellement bien pensés), une intrigue prenante et pleine de suspense, des intrigues secondaires rocambolesques (la planète des panthéons), une narration sophistiquée (une myriade de personnages, un usage de l'ellipse brutale et bien maîtrisée), un second degré attestant d'une forme de recul et d'autodérision qui permet au lecteur adulte d'encore plus apprécier ces aventures.

Et la suite ? Pour avoir les épisodes suivants, il faut passer au noir & blanc dans Savage Dragon archives, volume 3 (épisodes 51 à 75). Pour des raisons économiques, Erik Larsen avait choisi de sauter quelques épisodes pour poursuivre les rééditions en couleurs. Le tome suivant est numéroté 15 (pour préserver la possibilité de reprendre la numérotation plus tard) : This savage world qui contient les épisodes 76 à 81.


Homunculus Vol.2
Homunculus Vol.2
par Hideo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 9,35

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Le thème : le progrès, 9 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus Vol.2 (Broché)
Ce tome est le deuxième dans une série complète qui en comporte 15. Il faut impérativement avoir commencé par le premier tome. Il s'agit d'un manga en noir & banc, écrit et dessiné par Hidéo Yamamoto, avec sens de lecture japonais. Il comporte 190 pages de manga.

Pendant les 70 premières pages, Susumu Nakoshi constate qu'en fermant l'œil droit il perçoit la moitié des gens qui l'entourent d'une manière différente. Sa vision lui renvoie des images fantasmagoriques des gens, l'un en robot, l'autre en tranche horizontale, un autre encore avec un poisson à la place de la tête. Il s'endort dans sa voiture, se rend à son premier rendez-vous avec Manabu Ito et lui explique ce qui lui arrive. Il écoute de la musique en voiture. Dans la deuxième partie, il se rend dans le quartier où il avait fait face à un yakusa. Ses hommes de main le repère. Il s'en suit un long tête à tête entre Nakoshi et le yakusa.

Dans ce deuxième tome, Yamamoto établit de manière claire la capacité acquise par Nakoshi : il peut percevoir l'apparence intérieure de certains individus. Alors que le premier tome donnait promenait le lecteur dans différents lieux, celui-ci s'apparente plus à 2 huis-clos. Le premier se déroule dans une salle de restaurant, alors que Nakoshi explique à Ito ce qui lui est arrivé, le deuxième dans le bureau du yakusa.

Ce tome se lit beaucoup plus rapidement que le premier. Finalement, dans la scène du restaurant, Yamamoto fait répéter aux personnages ce qu'il avait déjà montré au lecteur de manière claire et intelligible. Le seul élément nouveau réside dans la façon dont Nakoshi voit Ito par son œil gauche, une belle surprise. La scène avec le yakusa correspond à une forme de duel psychologique, Nakoshi devant utiliser son intuition pour interpréter ce que lui montre sa vision, et toucher la sensibilité du yakusa, avant que ce dernier ne perde patience et ne s'en prenne physiquement à Nakoshi. Bien sûr, l'issue de cette confrontation ne fait aucun doute puisque le lecteur sait que l'histoire continue pendant encore 13 autres tomes.

Yamamoto met face à face le yakusa et Nakoshi pour résoudre le conflit psychique du premier. Le lecteur a déjà bien compris que Nakoshi perçoit l'image que l'individu a de lui-même de manière inconsciente, par contre il n'a aucune idée de l'étendue de cette capacité extrasensorielle. Aussi Yamamoto peut sortir autant de lapins du chapeau (ou de deus ex machina) qu'il veut, privant cette confrontation de toute tension puisque quelle que soit le danger pour Nakoshi, il est vraisemblable que le scénariste va inventer une parade ex nihilo. Yamamoto exige encore un peu plus de suspension consentie de l'incrédulité du lecteur, quand Nakoshi découvre qu'il a refoulé un traumatisme de même nature que le yakusa. Nul doute que cette coïncidence nourrira la suite du récit, mais ça fait quand même beaucoup. Enfin cette longue scène (plus de la moitié du tome) se déroule dans une seule et unique pièce (avec quelques brèves séquences de retour en arrière), avec un décor assez pauvre.

Par contre cette même scène permet d'apprécier à sa juste valeur le talent de metteur en scène de Yamamoto, capable d'instaurer une tension dramatique par le seul biais des angles de prises de vue, et de la direction des acteurs (langage corporel et expression des visages). D'un point de vue visuel, la première moitié du récit présente plus d'intérêt.

Tout d'abord, Yamamoto invite le lecteur à marcher dans les rues de cette grande ville, avec toujours des dessins d'un réalisme et d'une précision incroyables (sans rien perdre en lisibilité). Puis lors du petit déjeuner dans le restaurant, le lecteur peut apprécier la décoration, et l'inventivité de Yamamoto pour trouver des apparences saugrenues et inattendues aux individus dont Nakoshi distingue les névroses avec son œil gauche.

Du point de vue des personnages, Manabu Ito est toujours aussi fascinant par ses goûts vestimentaires exubérants, sa manière de tripoter son piercing nasal quand il est tendu, et son maquillage autour des yeux. Dans ce tome, il indique que le thème du jour de ce maquillage est le progrès. Son apparence intérieure vue par Nakoshi n'en est que plus déstabilisante, tout en étant parfaitement logique.

Au tiers du volume, il y a une scène exceptionnelle, lorsque Nakoshi roule en voiture et écoute de la musique. En 6 pages d'une grande inventivité visuelle, Yamamoto montre la stimulation du cerveau par la musique, et la survenance d'un souvenir déclenchée par cette mélodie (l'équivalent auditif de la madeleine de Proust).

Avec ce deuxième tome, Yamamoto est victime de sa dextérité. Le premier tome permettait au lecteur de facilement comprendre ce que recouvre la nouvelle faculté de Nakoshi. Ici, l'auteur se retrouve contraint de montrer comment son personnage assimile peu à peu cette nouvelle capacité. D'un côté, le lecteur peut apprécier que l'auteur n'utilise pas une ellipse pour sauter cette prise de conscience. De l'autre, il ne peut que regretter que Yamamoto se contente d'expliciter ce qu'il a déjà compris.

Grâce aux grandes qualités de conteur de Yamamoto, ce tome se lit rapidement, sans impression de lecture fastidieuse, mais son intérêt est limité. Il y a donc essentiellement cette de remémoration déclenchée par le sens de l'ouïe, et la première utilisation du mot Homunculus (par Ito au détour d'une conversation téléphonique avec Nakoshi).


Batwoman tome 3
Batwoman tome 3
par Williams III/Mccarth
Edition : Relié
Prix : EUR 15,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 6 épisodes illustrés par JH Williams III, 9 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Batwoman tome 3 (Relié)
Ce tome fait suite à En immersion (épisodes 6 à 11). Il contient les épisodes 0 et 12 à 17, initialement parus en 2010/2013. Tous les scénarios sont coécrits par J.H. Williams III et W. Haden Blackman. J.H. Williams III (en abrégé JHWIII) a dessiné et encré les épisodes 0, 12 à 14, 16 et 17, ainsi que la première et la dernière page de l'épisode 15. Les 18 autres pages de l'épisode 15 ont été dessinées et encrées par Trevor McCarthy. Les pages dessinées par JHWIII ont été mises en couleurs par Dave Stewart. Les pages dessinées par McCarthy ont été mises en couleurs par Guy Major.

Cela fait maintenant 9 mois que Medusa a enlevé des enfants dans Gotham. Batwoman a demandé l'aide de Kyle Abbot (un loup garou) pour retrouver sa piste, en vain. Elle a retrouvé la trace de Bloody Mary (autrefois appelée Mary Worth). Elle a appris que Medusa est l'une des gorgones. Avec l'accord du Directeur Bones et de Cameron Chase, elle contacte une experte en mythologie grecque pour l'aider : Wonder Woman. Première étape : s'enfoncer dans le labyrinthe du Minotaure pour y dénicher Nyx qui dispose peut-être d'une information sur la localisation de Medusa. Épisode 0 - Le récit retrace le parcours de Kate Kane depuis son enfance avec sa sœur, jusqu'au moment où elle a pris la décision d'adopter une identité masquée pour lutter contre le crime.

Le temps est venu pour Batwoman de mettre fin aux agissements de Medusa, au travers de ces 6 épisodes (l'épisode zéro étant consacré aux années d'évolution de Kate Kane). Le temps est venu du retour de JH Williams III aux dessins pour 6 épisodes sur 7. C'est avec une certaine gourmandise que le lecteur découvre ses mises en page toujours aussi sophistiquées. Cela commence avec Batwoman et Kyle Abbot pénétrant dans la pièce circulaire d'une maison aux miroirs et une mise en page en roue de charrette, vue du dessus, permettant de voir les images des 2 personnages dans les miroirs déformants, au fur et à mesure qu'ils se déplacent. Bien évidemment, Wonder Woman et Batwoman pénètrent dans le labyrinthe du Minotaure et JHWIII réalise une composition complexe montrant comment elles progressent dans les méandres géométriques des couloirs. Dans chaque épisode, le lecteur découvrira des mises en page inventives intégrant un thème ou une spécificité d'un personnage pour agencer les cases, et réaliser des séparations à motif (par exemple les ondulations d'un serpent entre les cases).

JHWIII dessine l'épisode zéro, dans un style qui évoque celui de Mazzuchelli pour Année un, la flamboyance n'étant pas de mise dans la mesure où le monde de Kate Kane n'a pas encore été transfiguré par l'identité secrète de Batwoman. Pour les 5 autres épisodes, le lecteur retrouve toute la démesure des compositions de l'artiste. La première caractéristique qui ressort est la mise en couleurs de Dave Stewart, savantes compositions chromatiques, jouant sur une tonalité principale, des nuances déclinées en riches camaïeux, et quelques surfaces d'une couleur tranchant avec le reste pour mieux ressortir.

Puis l'œil prend le temps de parcourir les images, de s'y attarder pour déchiffrer les détails, la minutie des contours, les nombreuses silhouettes lors des scènes d'affrontement à Gotham, l'aspect tactile des textures, la diversité des tenues vestimentaires, la densité des arrières plans, etc. Pour un lecteur pressé, ces dessins sont trop riches, trop denses, et il finit par n'absorber le récit que par le biais du texte, jetant un coup d'œil pressé pour englober chaque dessin superficiellement. Cette lecture est possible et elle conduit à se focaliser sur l'intrigue et les personnages. Le degré de sophistication de certaines images finit par produire le contraire de l'effet recherché. Au lieu d'augmenter le niveau d'immersion dans un monde pleinement réalisé, il provoque un effet d'illustration exceptionnelle, existant pour elles-mêmes plus que pour porter la narration. C'est surtout vrai des scènes de foule, fourmillant d'une multitude de détails magnifiques, mais superflus. Il s'agit de quelques moments épars parmi ces épisodes.

À l'inverse, cette munificence des dessins peut donner lieu à des descriptions inoubliables, comme le directeur Bones en train de fumer, avec la fumée qui se voit entre ses côtes, et son étrange jambe artificielle (vision très étrange quand on sait que directeur Bones est un squelette). Elle prend également tout son sens pour l'apparition d'un horrible monstre du Dehors (fortement influencé par HP Lovecraft) qui grâce à JHWIII dépasse le cliché de la grosse bébête à base de tentacules, pour devenir étrangère à notre réalité et terrifiante. Comme dans le premier tome, JHWIII joue également sur différentes esthétiques pour mieux transcrire la spécificité d'un environnement ou d'un individu. Il y a donc l'épisode zéro dont les dessins ont une apparence plus simple pour montrer que le monde de Kate Kane est plus simple. Il y a le passage dans une zone désertique où JHWIII semble rendre hommage à Jean Giraud sur la série Blueberry, en imitant son encrage.

Ce tome correspond à l'affrontement entre Batwoman et Medusa, jusqu'à une résolution satisfaisante. JHWIII et Blackman déroulent plusieurs phases, la première étant de remonter jusqu'à elle. Ils intègrent plusieurs nouveaux personnages disposant tous d'une incroyable personnalité grâce à leur présence visuelle à chaque fois soignée, avec chacun un environnement spécifique lui aussi pleinement réalisé. Rien que de ce point de vue, le récit fournit un divertissement de bon niveau. La présence de Wonder Woman permet aux scénaristes de faire ressortir la personnalité de Batwoman, s'étonnant de pouvoir côtoyer une demi-déesse. Toutefois cet aspect de la narration reste assez convenu, sans réelle interrogation sur les conséquences de cette confirmation de l'existence de Zeus et de sa cohorte.

Trevor McCarthy réalise un épisode de bonne facture, mais qui ne peut pas rivaliser avec le travail de JH Williams III. Par comparaison, ses pages paraissent fades et sages.

Dans la même optique, la voix intérieure de Diana peine à convaincre, à porter une personnalité étoffée. Par contre JHWIII et Blackman réussissent à reproduire la version de Wonder Woman telle que récrée par Brian Azzarello et Cliff Chiang dans le cadre de la remise à zéro de New 52 (à commencer par Liens de sang). Ils s'avèrent beaucoup plus habiles à développer leurs propres personnages. En particulier l'épisode zéro est une grande réussite dans la mesure où ils exposent comment l'ensemble du parcours de Kate Kane a contribué à sa décision de devenir Batwoman, à l'opposé d'un moment choc et révélateur de nature artificielle. Ce qui est tout aussi appréciable est qu'ils montrent que la guérison de Bette Kane n'a rien d'une évidence. Elle doit faire face aux séquelles psychologiques de sa blessure et trouver comment les surmonter. Maggie Sawyer bénéficie également d'un très beau moment émouvant, quand elle doit faire face aux parents des enfants disparus, que tous ses efforts n'ont pas permis de retrouver. Williams et Blackman ne jouent pas dans le registre du pathos larmoyant ou des émotions théâtrales. Ils montrent comment cette femme doit gérer et accepter cet échec professionnel. Même pour les pièces rapportées comme Pégase (une version très personnelle), ils développent son drame personnel en faisant apparaître sa principale préoccupation (comment meurt un immortel ?).

Dans ce troisième tome, J.H. Williams III et W. Haden Blackman prouvent qu'ils savent où ils vont, qu'ils ont conçu une intrigue bien pensée, et qu'ils sont investis dans leurs personnages. La rencontre entre Batwoman et Wonder Woman ne tient pas ses promesses en termes de connivence ou de développement de leur amitié. Par contre, les personnages principaux (Kate Kane, Maggie Sawyer, Bette Kane) s'étoffent grâce à des scènes édifiantes sur leur personnalité. JHWIII est impérial de bout en bout, réalisant des illustrations d'une facture tellement exceptionnelle qu'elles en deviennent parfois trop sophistiquées par rapport aux propos du récit.


Black Canary and Zatanna: Bloodspell
Black Canary and Zatanna: Bloodspell
par Paul Dini
Edition : Relié
Prix : EUR 17,82

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Aventures décontractées de 2 bonnes copines, 9 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Black Canary and Zatanna: Bloodspell (Relié)
Ce tome contient un récit complet paru directement, sans prépublication. Le récit compte 94 pages de bandes dessinées, scénarisé par Paul Dini, dessiné et encré par Joe Quinones, avec une mise en couleurs de Dave McCaig. Il s'agit d'un projet initié en 2005, et initialement paru en 2014. Ce tome comprend également la première présentation du projet écrite par Paul DIni (1 page), ainsi que l'une des dernières révisions du script datant du 11 février 2010 et plusieurs planches au stade de crayonné.

Il y a 15 ans, Zatanna Zatara était amenée par ses parents, dans les montagnes de l'Himalaya pour qu'elle poursuive ses études de magie au sein d'une communauté d'Homo Magi. Lors d'une séance de lévitation, elle y croise Dinah Lance (future Black Canary), en train s'entraîner. C'est le début d'une amitié durable. Il y a 1 an, Dinah Lance avait infiltré un groupe de jeunes femmes mené par Tina Spettro, préparant un vol spectaculaire dans un casino à Las Vegas. Aujourd'hui les membres de ce groupe meurent une à une de façon étrange et Lance est convaincue que Spettro en est à l'origine. Elle demande de l'aide à Oliver Queen, puis à Zatanna Zatara pour comprendre ce qui se passe.

Paul Dini a laissé une empreinte indélébile dans le monde des comics, en concevant Batman, la série animée. Il a également écrit pour les comics, en particulier en y important Harley Quinn, dans Mad Love, and other stories. Au fil des années le lecteur avait également pu constater qu'il a un petit faible pour le personnage de Zatanna qu'il a associé à Batman à plusieurs reprises : Batman, detective, Private casebook. Il lui avait même consacré une série, à commencer par The mistress of magic.

La première scène dans la montagne montre 2 jeunes filles, dont Zatanna pas très sûre d'elle. Quinones leur dessine des moues expressives qui peuvent faire penser à un croisement entre Amada Conner et Kevin Maguire, ce qui les rend immédiatement sympathiques. Les camaïeux de bleu déployés par Dave McCaig complémentent bien les dessins, même si le degré de réalisme est assez faible. Cette approche narrative se confirme lors de la deuxième scène : une héroïne détendue, des expressions du visage avec quelques sourires en coin, un niveau de détail adapté à la situation, avec une forme de simplification facilitant la lecture.

Dans la séquence d'après, Dinah et Ollie sont au lit et Dinah détruit un vase au moment paroxystique. L'inclusion de ce moment (qui n'a rien de graphiquement explicite) laisse à penser que Dini s'adresse bel et bien à un lectorat plus mature. Toutefois les dessins de Quinones restent dans un registre bon enfant, avec des mimiques amusées.

L'intrigue principale est construite autour de l'enquête que mènent Dinah et Zatanna pour localiser Tina Spettro, puis par le combat qui les oppose. Paul Dini continue de mêler les conventions de superhéros les plus kitchs, avec des éléments appartenant à un registre plus adulte. Dans la première catégorie, il est possible d'évoquer l'arrivée de Zatanna dans le satellite de la Justice League pour une confrontation contre The Key, ou encore un combat contre Granny Goodness sur Apokolyps (la planète de Darkseid). Dans de telles séquences, Dini rend ouvertement hommage aux comics d'antan (années 1960 et 1970), avec une narration plus simple et plus gaie. Il est vraisemblable que Dini soit un amoureux des comics de cette époque, et ces éléments sont en cohérence avec le mode d'utilisation des pouvoirs de Zatanna qui doit prononcer à l'envers chaque mot de sa formule magique (rémanence de comics destinés à un lectorat plus jeune).

Dans la deuxième catégorie, il est possible de citer le suicide par électrocution dans une piscine, le costume de scène que Zatanna fait porter à Dinah, la gestion des produits dérivés de Black Canary et de Zatanna, leur réaction quand elles se font siffler dans la rue, etc. Dans ces moments là, le lecteur se rend compte que Dini passe dans un registre plus adulte.

Le lecteur se sent donc balloté entre histoire tout public et moments adultes en décalage par rapport à cette tonalité. L'inclusion de la quasi dernière version du script de Paul DIni (en fin de tome) permet de mieux apprécier le travail réel de Joe Quinones, en particulier la définition de tous les éléments visuels indiqués d'un simple mot par DIni. Sous cet angle, Quinones effectue un gros travail de chef décorateur et de metteur en scène pour transformer une ou deux phrases en une image complète. Il a fait le travail de recherche nécessaire pour que les différentes versions des costumes de Black Canary et Zatanna soient conformes à leur version d'époque. Chaque lieu dispose d'une identité propre, et de détails spécifiques (à la seule exception d'Apokolyps, une sorte de scène vide et générique).

Néanmoins, Quinones applique le même rendu un peu rond et simplifié à chaque séquence et à chaque personnage. Cette esthétique détendue a pour effet de dédramatiser chaque action et chaque dialogue. En outre, il ne peut faire autrement que de dessiner les éléments prévus dans le scénario, y compris les plus infantiles comme cette foreuse géante destinée à percer le corps d'une femme prisonnière, piège que n'aurait pas renié le Joker dans les années 1960.

En découvrant ce récit, le lecteur se dit qu'il va pouvoir apprécier une intrigue bien ficelée dans laquelle s'exprimera tout l'amour que Paul Dini porte à ces 2 superhéroïnes. Rapidement il constate que les dessins de Quinones sont très agréables à regarder, et qu'ils incluent une forme enfantine pas désagréable mais diminuant l'intensité dramatique. Ensuite les séquences alternent entre des moments où les personnages se comportent en adultes, et d'autres où ils se livrent à des enfantillages. L'alternance de ces 2 tonalités crée une sensation de dissociation désorientant le lecteur qui ne sait plus sur quel pied danser, comment prendre la narration. Au final, il s'agit d'une lecture divertissante, sans prétention, dans laquelle Dinah Lance et Zatanna Zatara sont de bonnes copines, drôles, et plus ou moins crédibles.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (3) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 11, 2014 11:25 AM MEST


Homunculus, Tome 1
Homunculus, Tome 1
par Hideo Yamamoto
Edition : Broché
Prix : EUR 9,35

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Un petit trou dans le front pour la science, et pour 700.000 yens, 8 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homunculus, Tome 1 (Broché)
Il s'agit du premier tome d'une série écrite et dessinée par Hidéo Yamamoto, l'auteur de Ichi the killer. "Homunculus" est une série complète en 15 tomes, en noir & blanc, débutée en 2003, au Japon. Les 15 tomes ont été publiés en France par les éditions Tonkam, dans le sens de lecture japonais (de droite à gauche).

Un homme dort sa voiture, garée le long d'un trottoir attenant à un parc. En face, il y a un haut immeuble cossu. Susumu Nakoshi se réveille et va faire ses ablutions matinales à la fontaine du parc. Il dit bonjour à un autre SDF ayant sa tente dans le parc. Puis il va s'asseoir sur un banc pour lire et salue un autre SDF qui s'apprête à aller faire une sieste matinale, faute d'une autre occupation. Nakoshi retourne à sa voiture, écoute le bruit du moteur, effectue une réparation de maintenance mineure. Le soir, il rejoint les SDF du parc, leur apporte une bouteille de vin et partage leur repas, concocté par l'un des leurs (un ancien cuistot) qui accommodé avec talent divers restes récupérés dans des poubelles. Il va faire un tour avec sa voiture, jusqu'au bord du fleuve. À son retour un jeune homme piercé et tatoué l'aborde pour lui proposer 700.000 yens s'il accepte une petite trépanation, un trou dans le front.

Hidéo Yamamoto plonge le lecteur dans un environnement très urbain, avec le spectre du chômage. Son personnage est un employé, vraisemblablement au chômage, qui est en train de franchir la frontière entre la vie de salarié et celle de SDF. Il loge encore dans sa voiture, il n'a pas encore rejoint le campement de fortune des SDF, mais il ne loge déjà plus dans un appartement.

En 250 pages, il ne se passe pas grand-chose. L'intrigue peut se résumer en 3 phrases. (1) Susumu Nakoshi est SFD et vit dans sa voiture à côté d'un parc. (2) Il accepte la proposition de Manabu Ito qui lui propose 700.000 yens, en échange de se faire faire un trou dans le crâne. (3) Après l'opération, Nakoshi éprouve quelques troubles de la vision.

Yamamoto prend donc son temps dans chaque séquence. Il consacre 54 pages à décrire la journée de Nakoshi. Le lecteur passe du temps avec lui. Il comprend que ce dernier n'a pas encore accepté sa nouvelle condition sociale, que sa voiture constitue un refuge, et la preuve qu'il n'est pas encore déchu comme les vrais SDF. Il constate son dégoût devant la nourriture que les SDF partagent.

Yamamoto dessine de manière réaliste, voire photoréaliste. Au fil des pages, le lecteur est impressionné par ces images de la cité, qui sont d'une minutie hallucinante. On ne peut que se demander combien de temps il a fallu au dessinateur (et peut-être à ses assistants) pour réaliser des images présentant un tel niveau de détail sur les façades des bâtiments, le moteur de la voiture, la vue du ciel de la rue où est stationné la voiture de Nakoshi, la vue de la ville depuis la salle de restaurant dans les derniers étages d'un immeuble, la vue en plongée de la pièce où Manabu Ito a opéré Nakoshi, les façades et leurs enseignes de la rue où déambule Nakoshi le lendemain de l'opération. Difficile de dire si le plus impressionnant est dans le niveau de détail, ou dans la parfaite lisibilité de chaque dessin, même les plus nourris de détails.

Le lecteur évolue donc, aux côtés de Nakoshi, dans un monde réaliste, presque familier (il y a quelques spécificités japonaises, à commencer par la conduite à gauche, et les distributeurs de boissons étranges), très concret et ordinaire sans être fade ou générique. Yamamoto agence ses pages de manière à obtenir un équilibre entre les cases très détaillées, et celles uniquement avec des têtes en train de parler. Les personnages ont tous unes morphologie spécifique, des tenues vestimentaires reflétant leurs gouts et leur personnalité. Yamamoto n'utilise aucune bulle de pensée, ni cellule de texte, le lecteur n'a donc jamais accès à la voix intérieure des personnages. Pourtant il se familiarise rapidement avec eux, à commencer par le calme résigné mais digne de Nakoshi, ou la personnalité complexe et pour partie extravertie d'Ito. C'est un vrai plaisir que de détailler ses tenues vestimentaires, ses bijoux, ses piercings, son langage corporel, sa nervosité dans ses mouvements, ses tics (tripoter ses piercings). En douceur, Yamamoto dresse un portrait complexe d'Ito.

Grâce à l'habilité de metteur en scène de Yamamoto, chaque scène est porteuse de sens, d'affect, au-delà des simples actions montrées. Le lecteur côtoie les personnages comme s'il se trouvait à côté d'eux, captant des informations sur eux, par le biais de leurs mouvements, leurs hésitations, leur choix de mots, etc. Il peut discerner les fluctuations des rapports de force, quand Nakoshi a l'ascendant sur Ito, ou l'inverse.

Contrairement à ce que la minceur de l'intrigue pourrait laisser penser, ce tome se lit d'une traite, avec une tension narrative allant croissant. Le réalisme de la narration rend très palpable cette histoire de trou dans le crâne. Ito présente cette opération comme bénigne et explique son intérêt scientifique pour cette démarche surprenante. Yamamoto intègre cette trépanation dans un questionnement sur la manière de percevoir ce qui nous entoure, comme une amélioration de la somesthésie de l'individu (mais quand même cette perceuse ensanglantée, ce n'est pas ragoûtant).

Le lecteur se laisse porter par cette rationalisation logique, par cet emballage de démarche scientifique, par la conviction d'Ito que tout cela ne débouchera sur rien de concret. Effectivement, Nakoshi se remet rapidement, sans gagner de superpouvoir, ou de capacité extrasensorielle. Pourtant Yamamoto insinue subrepticement un malaise diffus, par de petites choses très ténues.

Ce premier tome prend le lecteur gentiment par la main pour l'emmener dans une réalité très proche de la sienne, une déchéance sociale qui ne semble pas irrémédiable, et qui n'empêche pas de vivre. Rapidement le lecteur éprouve de l'empathie pour ces personnages surprenants et ordinaires. La trépanation survient de manière normale. Pourtant la tension est bien papable et le lecteur guette chaque indice. Hidéo Yamamoto immerge le lecteur en douceur dans son histoire, mais espoir d'échappatoire. La dernière séquence (40 pages) est tellement intrigante et inattendue que le lecteur doit savoir ce qui s'est réellement produit.
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