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Contenu rédigé par Nicolas Winter
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Nicolas Winter "Just A Word" (Valenciennes, France)
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Avaler du sable
Avaler du sable
par Antônio Xerxenesky
Edition : Broché
Prix : EUR 15,00

4.0 étoiles sur 5 Du zombie dans mon western !, 16 août 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Avaler du sable (Broché)
Mavrak est une petite ville sans importance située dans l'Ouest Américain.
En plein milieu du désert, Mavrak n'a pas grand chose de différent des autres localités du même genre. Quelques putes, un saloon, des pistoleros et des querelles sanglantes. Plus personne ne se souvient comment la rivalité entre les Ramirez et les Marlowe a commencé, mais tout le monde sait comment elle a repris. Le cadavre encore chaud de Martin Ramirez occupe tous les esprits, à commencer par son père, le vieux Miguel. Désormais, tous les espoirs de la famille repose sur le jeune Juan. Autant dire sur pas grand chose quand on connaît les talents douteux de celui-ci pour les armes à feu. La vengeance risque d'attendre, surtout qu'un nouveau shérif vient d'arriver en ville, bien décidé à calmer tout ce petit monde. Convaincu que les Marlowe cachent un terrible secret dans leur cave, Miguel va tout de même jouer le dernier as contenu dans sa manche : un shaman aux pouvoirs ancestraux qui va amener la mort sur Mavrak et ses habitants.

Petit livre de 173 pages à peine, Avaler du sable nous est offert par les éditions Asphalte. Ecrit par Antônio Xerxenesky, le roman convoque un paquet d'influences et de références. Il nous emmène dans le Far West américain grâce à des chapitres aussi courts que percutants, adoptant un rythme souvent très cinématographique, et ne refusant aucune fantaisies stylistiques. On pourrait croire qu'Avaler du sable est un western traditionnel rendant hommage au genre de Il était une fois dans l'Ouest à l’incontournable Le Bon, la Brute et le Truand...mais c'est un poil plus compliqué que cela, heureusement. Xerxenesky plante son décor en un tour de main, nous façonne une rivalité à l'ancienne quelque part entre Roméo et Juliette et tout bon western qui se respecte. Deux familles donc : les Ramirez d'un côté, les Marlowe de l'autre. Entre deux, une histoire d'amour, beaucoup de vieilles rancunes et un meurtre pour échauffer les esprits. Le lecteur plonge ainsi avec une facilité délicieuse au cœur des événements. Avaler du sable pourrait être l'équivalent livresque d'une bonne série B, réjouir son monde et s'oublier à peine refermé.

Sauf que le brésilien y ajoute un élément incongru : des zombies. Comme ça, à peu près à 30 pages de la fin. Bien sûr, ceux qui pensaient trouver dans le roman une histoire de morts-vivants feront un peu grise mine tant la chose arrive tardivement et ne constitue qu'un (gros) prétexte. Pour ajouter encore un peu de piment à l'affaire, Xerxenesky se permet quelques fantaisies audacieuses dans sa mise en page et sa narration. Au récit traditionnel à la première personne s'adjoint des chapitres style script de cinéma, long monologue intérieur et même un amusant (bien que bancal) passage où les pages se divisent pour confronter les pensées de deux personnages en pleine chevauchée. Décidément, l'auteur n'a pas froid aux yeux et se révèle bien déterminé à surprendre son monde. Evidemment, on ne va pas aller consacrer Avalar du sable comme autre chose qu'une oeuvre de divertissement confrontant pistoleros et zombies, jouant joyeusement avec sa narration... Enfin quoique...

Avaler du sable ne s'ouvre pas sur la description de Mavrak ou le meurtre sanglant de Martin. Il s'ouvre sur...les considérations de l'auteur. L'histoire des Ramirez s'avère issue de l'imagination d'un vieux mexicain qui tente par l'écriture d'exorciser les démons présents et passés de son existence. Avec roublardise, Xerxenesky tente le vertige métaphysique. D'une histoire classique entrant en collision avec des monstres d'outre-tombe, il accouche d'une réflexion sur l'écriture. La chose reste assez simpliste, mais fait son petit effet. Le brésilien met en correspondance les préoccupations de l'écrivain mexicain avec les chapitres qu'il écrit autour de Mavrak. Tous les événements ne sont en réalité que des échos des démons intérieurs de l'écrivain. Mieux, le vieux mexicain a entendu parler d'un jeune homme quelque part écrivant sur un vieux mexicain écrivant lui-même l'histoire de la ville de Mavrak et de la famille Ramirez. S'amusant visiblement à tromper son monde et à jouer avec les perceptions de son lecteur, Xerxenesky multiplie les pistes et finit par bâtir un roman humble, malicieux et passionnant. Tout ça en partant d'un western saupoudré de zombies. La résultat final a quelque chose d'indéniablement attachant.

Avaler du sable parle de pistoleros, de vengeance, de zombies, de shérif exemplaire et d'une filiation difficile. Un condensé acidulé aux multiples références et qui aurait très bien pu rester un divertissement mineur. En y ajoutant un versant métaphysique, Antônio Xerxenesky surpasse son postulat de départ et transforme un récit fantastique en une réflexion malicieuse sur l'écriture. Le lecteur curieux trouvera donc dans Avaler du sable tout ce qu'il ne pensait pas y trouver, ou presque.
Le genre de bonne surprise qui fait sincèrement plaisir.
Just A Word


Vongozero
Vongozero
par Yana Vagner
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

3.0 étoiles sur 5 Vers Vongozero, 12 août 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Vongozero (Broché)
Faisant grand bruit dans le milieu de la littérature de genre ces dernier temps, les éditions Mirobole se sont fait une spécialité des auteurs venus de l'Est, notamment de la Mère Russie. Après Je suis la Reine et Le Vivant d'Anna Starobinets ou les 1001 façons de quitter la Moldavie de Vladimir Lortchenkov, c'est au tour de la russe Yana Vagner de trouver le chemin de nos étagères. Publié en 2011 par Eksmo, Vongozero n'a pas réellement trouvé son public malgré une nomination au prix national du best-seller. Jouant sur le thème très en vogue de l'apocalypse causée par un virus, le roman pèse près de 470 pages et adopte la forme d'un road-movie crépusculaire. En choisissant d'adopter le point de vue d'Anna, une femme d'âge mur lambda, Yana Vagner tente de rendre l'apocalypse par le prisme familial. Une bonne idée ?

Pas forcément. Le récit prend place dans la Russie actuelle. Dans la banlieue de Moscou, Anna et son conjoint Sergueï mènent une vie paisible quoique compliquée par l'ex-femme de ce dernier et leur enfant commun, Anton. En quelques jours, une étrange maladie se propage. On croit au début à une banale épidémie de grippe avant de s'apercevoir qu'aucun traitement n'est efficace dessus. Hautement contagieuse, elle force les autorités à isoler Moscou du reste du pays. Progressivement, Anna réalise que les choses s'enveniment. Internet et la télévision sont coupés, les militaires prennent les choses en main et sa propre mère décède, seule, dans la capital. L'arrivée de Boris, le père de Sergueï, ainsi que le vol de leurs voisins, Léonid et Marina, par des soldats en pleine débandade, va finir par convaincre la famille de quitter sur le champ la région. Leur objectif ? Une maison au milieu d'un lac dans le grand nord de la Russie, bien au-delà de St-Petersbourg. Bientôt rejoint par l'ex-femme de Sergueï, le petit groupe se met en marche à travers un pays en pleine décomposition. Pénurie d'essence, massacre de villages entiers et menace virologique constante, Vongozero semble bien loin pour Anna et les siens.

Vongozero adopte comme nous l'avons dit plus haut le ton d'un simili-journal intime. La narratrice, Anna, expose ses sentiments sur la lente mais inéluctable dégradation de son pays, de sa famille et de sa personne. En voulant jouer la carte de l'intime, Yana Vagner n'a pas forcément tort (on se souvient par exemple du formidable Journal de Nuit de Jack Womack qui ressort d'ailleurs très bientôt en poche). Elle permet au lecteur de s'immiscer dans le quotidien d'une cellule familiale et de se confronter aux difficultés évidentes que l'effondrement de la société provoque. Seulement voilà, dès les premiers instants, Vongozero souffre d'un défaut extrêmement gênant. Là où Womack trouvait l'équilibre parfait entre intime et déliquescence sociétale, Yana Vagner mise quasiment toute son histoire sur la personnalité d'Anna. Certes cela permet de donner une impression d'authenticité accrue aux malheurs des protagonistes mais la russe est incapable de se fixer des limites. En premier lieu, Vongozero a un mal fou à décoller. L'auteure passe pas loin des cent premières pages à raconter le départ de la banlieue de Moscou insistant sans cesse sur l'hésitation des personnages et leur angoisse. C'est exactement là que se profile la tare du roman : la répétitivité.

Si l'idée de départ est pleine de bons sentiments, son exécution s'avère d'une lourdeur impossible. Vagner emploie en effet Anna comme narratrice, donnant donc une histoire à la première personne. Pourtant, elle ressent le besoin de constamment rallonger son récit en incluant des tirades en italique pour créer une sorte de voix-off intérieure d'Anna. Un procédé d'abord totalement inutile puisque la narration à la première personne n'a rigoureusement pas besoin de ça, mais également redondant. A chaque fois qu'Anna nous livre une de ces tirades (souvent très longues de surcroît), on connaît déjà parfaitement les sentiments et les événements qu'elle a amplement décrit auparavant. La chose aurait pu fonctionner, de façon limitée, par des phrases de rappel courtes. Mais non, Vagner prend la fâcheuse habitude de tirer à la ligne. C'est tellement flagrant que le lecteur rame sévèrement dans les deux cent premières pages, noyé sous les considérations sentimentales d'une Anna rongée par les rapports entretenus par Sergueï et son ex-femme. En réalité, les personnages ainsi que leurs liens, même si caricaturaux de prime abord, donnent de très bonnes choses au fur et à mesure de l'avancée du récit, devenant même attachants à la longue. Le problème, c'est qu'ils sont perdus dans les errements sentimentaux intérieurs d'Anna qui font un temps craindre que Vongozero ne devienne qu'un soap sur fond d'apocalypse. Heureusement, les choses s'améliorent un tantinet entre les pages 250 à 400 et sauvent le roman du naufrage, l'auteur se recentrant davantage sur la situation globale et les drames qui se nouent autour des rencontres que fait le groupe de survivants.

La force de Vongozero se trouve bien dans son cadre russe, sa nature froide et impitoyable mais aussi, de façon tout à fait surprenante, dans le décalage provoqué par certaines rencontres. Vagner n'est jamais aussi efficace que quand elle livre les portraits d'étrangers dépourvus de mauvais sentiments mais broyés par les conditions absurdes de l'effondrement global du pays. La rencontre du groupe avec le vieillard et son gendre, l'arrivée impromptu du médecin absurdement optimiste ou encore la gentillesse incongrue d'un déblayeur de routes, ce sont ces éléments-là qui tirent le roman vers le haut et lui donne une certaine originalité par rapport à la masse. Les massacres de villages, les militaires sanguinaires ou les pillards, tout ça a déjà été vu des dizaines de fois. Ainsi, en recourant à cet espèce de pacifisme désespéré à mi-roman, la russe accouche de quelque chose de fort, de poignant même. Disons-le carrément, si tout le roman s'était recentré sur cette préoccupation et avait su limiter drastiquement les envolées sentimentales intérieures d'Anna, Vongozero aurait même pu être un roman mémorable.

Il avait d'ailleurs de nombreux arguments à faire valoir, du cadre glacial au désespoir latent du récit en passant par quelques personnages remarquables (le médecin, Boris...). Intrinsèquement, la faute incombe davantage à l'éditeur original qu'à Yana Vagner elle-même. Certainement victime d'un enthousiasme excessif, la russe veut simplement trop en faire. Trop de sentiments, trop d'intime, trop de road-movie avec la répétition des traversées de villes et villages (le procédé devenant extrêmement barbant à la fin), Vongozero est un roman bouffé par le "trop". Sur les 470 pages, un bon tiers aurait pu être amputé pour faire du récit quelque chose d'incisif et percutant. A la place, le lecteur se retrouve devant une histoire ratée où surnage quantités de bonnes idées. L'auteur semble d'ailleurs elle-même prise de court par son intrigue puisque la fin de l'aventure tombe comme un cheveu sur la soupe, laissant un amer "Tout ça pour ça" dans la bouche du lecteur. Si vous rajoutez qu'en plus le personnage d'Anna est devenu horripilant à force de considérations personnelles lourdement surlignées, le bilan se révèle bien décevant pour le lecteur qui aura parcouru toute la route vers Vongozero.

Premier roman bourré de bonnes intentions, Vongozero évite pourtant de justesse la case du ratage pur et simple. Trop long, exagérément sentimentaliste et tout simplement rébarbatif dans sa dernière moitié, le récit de Yana Vagner se révèle d'un intérêt très limité, notamment pour qui connaît le genre. Dommage.
Just A Word


Ce que murmurent les collines: Nouvelles rwandaises
Ce que murmurent les collines: Nouvelles rwandaises
par Scholastique Mukasonga
Edition : Poche
Prix : EUR 7,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Légendes rwandaises, 5 août 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ce que murmurent les collines: Nouvelles rwandaises (Poche)
En littérature, trouver un roman européen à lire en France est d'une simplicité désarmante. Cela se complique déjà lorsque l'on doit se tourner vers des romans asiatiques ou sud-américains. Mais s'il y a un continent qui est cruellement sous-présenté en littérature, de genre ou non, c'est bien celle du continent africain. Fort heureusement, les éditions Gallimard éditent depuis 2006 une auteure d'origine Rwandaise exilée depuis 1972 de son pays et installée en France depuis 1992. Scholastique Mukasonga a reçu un certain nombre de prix pour son oeuvre dont, notamment, le prix Renaudot en 2012 pour Notre-Dame Du Nil. Après 3 romans et un recueil de nouvelles, elle publie l'année dernière un second volume au titre sublime : Ce que murmurent les collines. Regroupant 6 nouvelles pour un total de 174 pages seulement, l'ouvrage vient récemment d'être réédité en poche. L'occasion rêvée de découvrir une littérature autre.

Obligée de quitter son pays en 1972 pour Le Burundi puis accablée par le massacre d'une grande partie de sa famille durant le génocide Rwandais de 1994, Scholastique Mukasonga livre au cours de ces six nouvelles un portrait sincère de son pays d'origine. Comme une sorte de travail de mémoire, la rwandaise raconte, entre tendresse et tristesse, l'histoire du Rwanda. Sa plume légère se fait caustique lorsqu'elle explique comme les blancs ont bafoué la culture et les traditions rwandaises. Grâce à sa grande lucidité, Mukasonga n'épargne pourtant personne dans ses histoires. On retrouve bien évidemment les colons blancs et leurs détestables missionnaires, mais aussi des traîtres au Rwanda ayant participé à la destruction de leur propre société par bêtise ou cupidité. L'auteur n'hésite pas par exemple à pointer du doigt le racisme et l'intolérance dont est capable le peuple Rwandais lui-même dans le récit clôturant l'ouvrage, Un pygmée à l'école.

Pourtant, Ce que murmurent les collines s'avère vite bien davantage qu'une critique virulente contre la colonisation. Particulièrement éprise d'une certaine tradition orale, Mukasonga enchâsse des histoires à l'intérieur de ses histoires. Elle fabrique des poupées russes qui révèlent les secrets du Rwanda d'avant. Si l'on trouve beaucoup d'éléments autobiographiques dans ce recueil, on découvre également des légendes, à mi-chemin entre réalité et fantasmes, où la riche tradition rwandaise fleurie. Dès l'évocation de la rivière Rukarara dans la première nouvelle, Scholastique nous entraîne dans les méandres de l'histoire. Elle mélange presque à part égale la magie africaine à la vérité historique. Grâce à ses histoires, le lecteur apprend autant sur le passé du pays qu'il plonge tête la première dans un monde tout à fait différent du sien. Celui où le Mwami règne respecté de tous, où le nombre de vaches révèle la puissance d'un homme et où Le Malheur peut venir de bien des choses.

Ce respect de la tradition rwandaise conjugué au talent d'écriture de Mukasonga accouche d'un magnifique enfant, métisse de deux cultures. L'une sera celle d'une auteure en exil vivant dans un pays européen moderne, l'autre celle d'une femme qui n'a jamais perdu l'amour pour se patrie et sa culture. Ce savoureux mélange offre au lecteur de purs moments d'enchantement lorsqu'il écoute Mukasonga décrire sa rivière, lorsqu'il découvre la vérité sur la croix de bois dressée au sommet de la colline ou encore en revivant la poignante histoire de la fin du règne du roi Musinga. Ce que murmurent les collines aborde avec pudeur et poésie un monde aujourd'hui disparu qui survit à travers les mots et les mémoires. Et Mukasonga se souvient, elle raconte comment les blancs sont venus détruire sa culture, comment ils ont jeté à bas les traditions les plus vitales pour modeler le pays à leur guise.

On retrouve dans toutes ces histoires la beauté naïve d'un peuple qui ne savait pas encore à quel point l'homme blanc allait durablement affecter son mode de vie. On sourit tristement de la tentative de confondre le Dieu Esprit des blancs par Ngoga dans la sublime nouvelle Le bois de la croix. On pleure devant le destin tragique de Musinga spolié de ses titres dans La vache du roi Musinga. On s'étonne devant la légende de Titicarabi. En fait, on passe par tout un cocktail d'émotions devant les récits de l'auteure rwandaise. Pourtant, au-delà de l'important travail historique réalisé pour l'occasion (on trouve d'ailleurs à la fin de chaque nouvelle des précisions historiques), c'est aussi le regard plein d'amour que pose Scholastique Mukasonga sur son passé et sur les gens humbles peuplant les villages Rwandais qui touche certainement le plus. Derrière les puissants qui ont façonné le pays, il y a aussi ces petites gens, ces habitants qui n'avaient rien ou presque mais dont les qualités d'esprit et la bonté ne manquaient jamais.

Ce (trop) court recueil de nouvelles rwandaises nous transporte en un autre temps et un autre lieu. Il nous raconte l'histoire d'un peuple et d'un pays marqué par la tragédie...mais aussi par la beauté. Cette poésie qui se niche entre les lignes écrites par Scholastique Mukasonga donne une âme à son ouvrage. Peut-être celle du peuple rwandais ou plus certainement celui d'une grande dame qui veut, malgré tout, se souvenir.
Just A Word


Les chambres inquiètes
Les chambres inquiètes
par Lisa Tuttle
Edition : Broché

4.0 étoiles sur 5 Fantastique doux-amer, 3 août 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les chambres inquiètes (Broché)
Depuis leur création en Mai 2009, on peut dire que les éditions Dystopia ont fait un sacré bout de chemin. Cela grâce à des livres-objets superbes et reconnaissables entre mille mais surtout grâce à la qualité des auteurs qu'ils publient. Particulièrement friand de nouvelles, Dystopia nous a gratifié par le passé d'ouvrages remarquables tels que Bara Yogoï ou Les Soldats de la mer. L'un de leur premier recueil, Ainsi naissent les fantômes, fut d'ailleurs celui d'une auteure américaine malheureusement peu connue en France : la texane Lisa Tuttle. Occupant pourtant une place de premier ordre parmi les écrivains fantastiques modernes, cette grande dame n'avait pas connu de nouvelle traduction en France depuis Elle qui chevauche les tempêtes écrit en collaboration avec George R.R. Martin chez Denoël Lunes D'encres. Couronné par le Grand Prix de l'Imaginaire 2012, Ainsi naissent les fantômes devait logiquement ouvrir la voie à de nouveaux volumes. C'est chose faîtes cette année avec Les Chambres inquiètes présenté cette fois par la traductrice Nathalie Serval qui a beaucoup œuvré par le passé pour importer le talent de Tuttle dans nos contrées. A nouveau servi sous la forme d'un superbe livre-objet, ce second recueil de nouvelles permet de remettre à disposition des récits jamais réédités depuis près de dix ans !

Les Chambres inquiètes renferme quatorze nouvelles. Pour les introduire, c'est Nathalie Serval elle-même qui s'y colle dans une préface qui, consciemment ou non, s'avère en parfaite osmose avec le ton général du recueil. Elle parle avec pudeur et sensibilité de sa rencontre avec l'oeuvre de l'américaine et explique ainsi l'influence profonde qu'a pu avoir Lisa Tuttle sur elle. Une fois cette courte mais fort touchante entrée en matière passée, l'ouvrage débute réellement. Au cours des quatorze textes qui suivent, le lecteur aura le plaisir de découvrir non seulement une voix tout à fait singulière mais également une personne engagée. Le dénominateur commun de tous ces récits apparaît fort rapidement. Auteure féministe revendiquée, Lisa Tuttle nous parle de femmes. Du moins, majoritairement... de toute façon, même lorsque son narrateur est un homme comme Charles Logue dans L'autre chambre ou Olin dans La Plaie, elle se débrouille toujours pour faire surgir une figure féminine marquante. Ces différents portraits qu'elle nous brosse tout du long se révèle d'une immense sincérité, n'essayant jamais d'idéaliser la femme mais tentant constamment de la magnifier.

Tuttle démontre avec brio la difficulté d'être femme dans notre société. Par le truchement du fantastique, l'américaine dissémine un peu d'elle dans une grande partie de ces écrits. Souvent, dans ces récits, le lecteur trouvera des situations quotidiennes d'une grande banalité. Le banal chez Lisa Tuttle n'a pourtant pas véritablement sa place. Il n'est qu'un prélude au fantastique ou à l'horreur mais avant tout, il permet de mettre en lumière le combat quotidien de femmes dans la tourmente. Elle-même divorcée, elle nous parle sans ambages de la douleur de la séparation dans Sans regret, nouvelle que l'on devine extrêmement personnelle. On retrouve cette difficulté dans les relations de couple en filigrane de nombre d'histoires : dans la fuite d'Ellen chez sa tante May (Un nid d'insectes), dans les conséquences pour la garde des enfants que tente de surmonter Sara (L'autre mère) ou Mary (La Tombe de Jamie) ou dans l’infidélité du mari d'Amalie (Oiseaux de Lune). Lisa Tuttle nous invite par le trou de la serrure dans l'intimité de ses personnages. Elle nous ouvre les pensées de ses héroïnes, nous livre leurs peurs et leurs espoirs les plus fous.

Son style intimiste permet à l'américaine d'ébaucher un fantastique discret mais bel et bien présent. Elle arrive à confronter les horreurs bien réelles que doivent affronter les femmes (Le viol dans En Pièces détachées ou Un nid d'insecte) avec des choses inexplicables. Sans brusquer les choses, Tuttle développe une dimension fantastique insidieuse à ses histoires. Dans la banalité du quotidien, elle fait peu à peu surgir des éléments incongrus ou des créatures étranges (La chose de La Tombe de Jamie) voir terrifiantes (Le nid). Une des marottes de l'auteure, c'est évidemment les fantômes, une figure classique qu'elle ne cesse de remettre au goût du jour avec un talent insolent. On en retrouve dans L'autre chambre par exemple, ou dans Sans Regret. En réalité, ces éléments surprenants de prime abord se fondent petit à petit avec le quotidien des protagonistes. Doucement, le lecteur a tendance à oublier le fantastique pour se retrouver lové dans autre dimension, pris au piège comme Miranda Ackerman d'une réalité parallèle. La force de l'écriture de l'américaine arrive à nous faire communier avec ses personnages, à quasiment pleurer avec eux. A trembler aussi.

Quand elle le désire, Lisa Tuttle est également capable de s’enfoncer profondément dans l'horreur. Qu'elle soit en rapport avec le corps (Un nid d'insecte, En pièces détachées, La plaie) ou avec l'incompréhensible (Les mains de Mr Elphinstone, L'autre mère), l'horreur de l'américaine survient souvent sans prévenir, transfigurant le fantastique doux de son récit pour sombrer dans l'indicible. Le décor également participe au sentiment d'oppression du lecteur et ce n'est pas pour rien si le recueil s'intitule Les Chambres inquiètes. Nombre des textes au sommaire de cet ouvrage se déroule dans des maisons isolées (Un nid d'insecte, Le nid, Vol pour Byzance, L'autre chambre...) qui donnent déjà elles-même quelques frissons. L'ambiance feutrée qu'adopte Tuttle dans son recueil permet à la fois de mettre en valeur ses personnages mais également de les intégrer en douceur dans son univers fantastique. Outre ses considérations féministes autour du rapport entre sœurs (Les mains de Mr Elphinstone, Le nid) ou du statut de femme-objet dans la société moderne (La perception des menstruation dans Les mains de Mr Elphinstone, la métaphore virile de Lézard du désir), Lisa Tuttle fait souvent preuve d'une nostalgie surprenante. Penchées sur leur passé, ses héroïnes naviguent entre joie et tristesse (Une amie en détresse, Vol pour Byzance..) et tentent de concilier leurs aspirations et leur vie de famille. Il est d'ailleurs intéressant de relever qu'un bon nombre des personnages de Lisa Tuttle sont des artistes, constamment tiraillés entre leurs rêves de carrière et leur besoin d'amour voir d'amitié. Il y a définitivement beaucoup de Lisa Tuttle dans Les Chambes inquiètes.

Si tout n'est pas parfait, on pense notamment à Propriété Commune et sa conception grotesque de l'euthanasie vétérinaire ou à Lézard du désir qui manque cruellement de subtilité dans son approche métaphorique (et c'est d'autant plus surprenant à la vue des autres textes), Les Chambres inquiètes de Lisa Tuttle se révèle une authentique réussite. Excellemment bien choisis par Nathalie Serval qui façonne un recueil d'une grande homogénéité thématique, les textes présentés associent l'intime à l'humain, le féminisme à une certaine tendresse nostalgique. C'est donc un ouvrage qui ravira les amateurs de fantastique discret et pour qui les personnages constituent le cœur premier de tout récit.
Just A Word


Le Cycle de Viriconium, tome 2 : Le Signe des Locustes
Le Cycle de Viriconium, tome 2 : Le Signe des Locustes
par M. John Harrison
Edition : Broché
Prix : EUR 9,00

4.0 étoiles sur 5 Entre folie et beauté crépusculaire, 24 juillet 2015
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Cycle de Viriconium, tome 2 : Le Signe des Locustes (Broché)
Cette critique porte sur Le Signe des Locustes réédité dans l'intégrale de Mnémos, identique à la version poche pour ce segment :

Nous ne reviendrons pas sur l'excellente initiative des éditions Mnémos de proposer une intégrale du cycle Viriconium de John M. Harrison ni sur le premier volet intitulé La Cité pastel critiquée ici. Il est cependant judicieux de préciser que si La Cité pastel a été écrit en 1971, le second volume n'est lui publié qu'en 1980. Réédité encore une fois sous un titre douteux, Le Signe des Locustes (A Storm of Wings en VO) fut en son temps nommé pour le British Fantasy Award. Pourtant, comme son prédécesseur, difficile de trancher entre le versant fantasy et le versant science-fictif de cette oeuvre décidément inclassable de John M. Harrison. Le plus long roman de la trilogie apparaît également comme un tournant dans le cycle.

Comme nous l'avons dit précédemment, un gouffre temporel de 9 ans sépare les deux volets. Entre temps, il semble que l'auteur britannique ait mûri. Beaucoup mûri. Si La Cité pastel était assez simple à lire avec une trame linéaire et une écriture fluide mais dépouillée, Le Signe des Locustes change radicalement les choses. Dès la première page, le style de l'auteur se révèle métamorphosé. Harrison enrichit considérablement son vocabulaire, plonge tête la première dans de délicieuses descriptions picturales à souhait et, plus généralement, dévoile une élégance stylistique insoupçonnée jusqu'ici. Deux conséquences en découlent logiquement. Premièrement, Le Signe des Locustes s'avère bien plus fascinant à suivre du fait des superbes images que peut procurer le style onirique et poétique de l'anglais, et cela de façon bien plus prononcé que dans La Cité pastel. Deuxièmement, le roman devient plus ardu à suivre et demande une attention bien plus soutenue de la part du lectorat. D'une certaine manière, Le Signe des Locustes quitte le genre récréatif pour quelque chose de plus profond et personnel.

Autre changement de taille, le contexte de l'histoire. Comme un écho des années séparant l'écriture des deux ouvrages, pas moins de 80 années se sont écoulées depuis les événements de La Cité pastel. Le Chevalier teugeus-Cromis n'est plus, Tomb le Nabot vieillit seul dans sa roulotte, les Ressuscités découvrent la malédiction de leur retour miraculeux à la vie et la reine Methven Nian a vu sa majesté se flétrir avec le poids des années. Le Signe des Locustes introduit en réalité une secte mystérieuse, celle des Locustes (d'où le titre français) dont les croyances se révèlent bien floues aux yeux du lecteur comme des autres personnages de l'histoire. John M. Harrison réunit une nouvelle fois une équipe surprenante, bien plus d'ailleurs que la précédente, pour mener à bien une mission vers le Nord et déterminer si les craintes de Cellur sont fondées. A nouveau, on s'aperçoit que les personnages de ce second roman sont bien plus fouillés. On retrouve avec plaisir deux anciens, Tomb le Nabot et la reine Methven Nian, mais c'est avant tout Alstath Fulthor, Fay Grass et l'assassin Hornwarck qui font tout le sel de cette intrigante histoire.

On avait déjà senti poindre le romantisme et la mélancolie dans La Cité pastel, notamment à travers la figure héroïque de teugeus-Cromis. Les nouveaux protagonistes du Signe des Locustes viennent développer cet axe extrêmement intéressant et donner au roman un ton très particulier. Broyés par leurs passés, les Ressuscités et Galen Hornwrack explorent des recoins inattendus du Viriconium, peignant le portrait clair-obscur d'individus tragiques et déchirés. A ce titre, Harrison réussit tout particulièrement à utiliser le plein potentiel des Ressuscités. Ces individus à moitié dans la passé et à moitié dans le présent constituent un des points les plus poignants du récit ou lorsque la folie rencontre l'émotion. Le Signe des Locustes n'est, à vrai dire, pas un roman de fantasy...ou de science-fiction...ou de...enfin peu importe ce qu'il est, il n'est pas un roman facile dans les thématiques qu'il aborde. Oubliez la guerre Nord-Sud, l'univers du Viriconium se transmute tout autant que les habitants de La Cité pastel. Il ne s'agit plus d'un récit héroïque et balisé, mais bien d'une intrigue retorse, aux multiples niveaux de lectures. Du fait, le lecteur peu habitué à ce genre de choses et qui pensait retrouver le contenu du précédent volume dans celui-ci sera fort désappointé.

Cependant, il ne s'agit pas d'un véritable défaut. Il faut juste en être averti et s'accrocher lors de la lecture. Ce que nous offre Harrison se révèle en fait bien plus gratifiant et mémorable. Grâce à sa fulgurante progression stylistique et son affranchissement narratif, l'auteur britannique nous offre un récit dépourvu de manichéisme où la science-fiction et la fantasy entrent encore plus brutalement en collision. Comme ses personnages ont du mal à se rappeler qui ils sont ou du moins ce qu'ils sont sensés être, l'univers du Viriconium a tendance à oublier son identité. Faisant fi des genres, le monde inventé par l'anglais devient une peinture merveilleuse et crépusculaire. Ainsi, Le Signe du Locuste n'est pas tant le récit d'une tentative de sauver le monde d'une menace extra-terrestre qu'une fresque minutieuse et ahurissante où les fulgurances s'enchaînent. On est marqué par des apparitions fabuleuses tels que ces marins d'Échine de Fer mettant le feu à leurs propres navires ou fuyant une brume inquiétante peuplée de monstres. On est désorientés par un labyrinthe inquiétant où trône un Insecte géant. On est ébahi par ces villes et ces habitants qui se transforment au gré des vagues de réalité qui s'abattent sur eux. En fait, on est un peu assommé par les images sublimes que peut susciter Harrison.

Quid de l'histoire en vraie ? Est-ce réellement lisible ? Oui et Non. On pourrait dire que Le Signe des Locustes n'est pas tant illisible qu'onirique. Il faut accepter de flotter parfois au milieu de la brume artistique entretenue à dessein par Harrison pour saisir ce qui fait le charme et la beauté de son univers. Jonglant avec le loufoque et l'excessif plus d'une fois, l'écrivain britannique possède un sens dramatique aigu. Il fonce sans retenue dans les délires les plus incongrus - tout ce qui tourne autour de Benedict Paucemanly se révèle délicieusement fou - mais arrive toujours à garder un fil narratif assez compréhensible pour ne pas noyer totalement le lecteur. On pourrait presque dire que Le Signe des Locustes doit se concevoir comme une expérience entre réalité et folie. Une expérience qui ne fait que commencer au vue de la réputation d'OLNI du dernier volet, Les Dieux Incertains.

Véritable surprise et impressionnant roman pictural, Le Signe des Locustes reste tout de même à réserver à ceux qui n'ont pas peur de s'affranchir des barrières de genres. Plus encore que son prédécesseur, le récit prouve que John M. Harrison possède une voix tout à fait singulière qui mérite certainement plus de visibilité qu'il n'en a eu jusqu'ici en France.
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Les Furies de Boras
Les Furies de Boras
par Anders Fager
Edition : Broché
Prix : EUR 21,50

5.0 étoiles sur 5 Entités maléfiques, 18 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les Furies de Boras (Broché)
En janvier 2013, les éditions Mirobole déboulent dans le milieu de l'imaginaire. Elles entament leur nouvelle collection Horizons Pourpres avec la publication d'un recueil de près de 350 pages : Les Furies de Borås. C'est la première publication en France d'un auteur jusque là rigoureusement inconnu sous nos latitudes, le suédois Anders Fager. Il s'agit en réalité de la traduction d'une sélection de 13 nouvelles de son anthologie-somme Samlade Svenska Kulter. C'est donc un énorme risque que prend Mirobole, surtout que le registre choisi n'est pas un des plus populaires en France : le fantastique. Enfin du moins, un fantastique largement agrémenté d'horreur et sous influence Lovecraftienne. Près de 2 ans plus tard, alors que l'aventure éditoriale de Mirobole est en passe de devenir incontournable avec des ouvrages aussi excellents que Gretel and The Dark ou Je Suis la Reine, il était temps de revenir aux origines. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Les Furies de Borås constitue une surprise de taille.

De quoi est-il question dans ce recueil ? De monstres principalement. Qu'ils aient des traits humains ou non. Contrairement aux autres ouvrages du même type, Les Furies de Borås renferme un certain nombre d'histoires dans un univers partagé. Ce n'est pas le cas de toutes les nouvelles présentées telles que Le Vœu de l'homme brisé ou Un Point sur Västerbron. Autre originalité, le livre compte un certains nombre de novelettes, de très courtes histoires intitulées Fragments. Au nombre de cinq, ces fragments permettent de prolonger l'expérience proposée par les autres nouvelles...mais nous y reviendrons. En l'état, ce qui surprend, c'est l'homogénéité du recueil, le choix extrêmement pertinent des textes et l'ambiance cohérente qui s'en dégage. De ce côté, les Furies de Borås s'avère impeccable.

Penchons-nous ensuite sur le contenu lui-même. Le recueil s’ouvre sur la nouvelle éponyme. On y fait la connaissance de Sofie, une jeune fille à l'aspect revêche, et ses copines des villages de Borås, Värnamo et Jönköping. Elles s'embarquent pour la boîte de nuit d'Underryd en quête de garçons. Jusque là, rien de très surprenant. Sauf que la petite sortie entre filles se transforme rapidement en cauchemar. En réalité, Sofie est une veilleuse, une custodae d'une société vieille comme le monde et qui vénère une entité appelée le Messager. A chaque pleine lune, les filles emmènent un homme pour le sacrifier dans une orgie de sang, de sexe et de violence. Premier texte et première surprise. Le monde d'Anders Fager est un monde violent, où le sang côtoie le sexe, où la mort peut surgir dans les endroits les plus improbables. C'est aussi cette histoire qui va donner le ton de l'ouvrage au lecteur innocent qui ouvre par hasard le volume écrit par le suédois. Avec une écriture enlevée, un phrasé rythmé et concis, l'écrivain nordique happe son monde en quelques lignes. Véritable ouragan, Les Furies de Borås ne fait pas qu'installer une ambiance, elle pose les bases d'un univers. Cela pourtant, on ne s'en rend pas compte immédiatement car le récit suivant, Le Voeu de l'homme brisé, s'éloigne de ces considérations.

On y retrouve Bjarne, un paysan norvégien, qui voit sa vie réduite en cendres par le massacre sauvages causé par une troupe de soldats suédois. Si l'on quitte donc le Messager et Sofie, l'ambiance posée auparavant reste la même. On s'aperçoit dès ce deuxième essai qu'Anders Fager aime les entités mythologiques, ces monstres dont les racines plongent profondément dans le passé des hommes. Après le Messager, c'est Ittakkva qui entre en scène, sorte de monstruosité sans visage issue de la culture lapone. Dans les écrits du suédois, tout est en réalité question de mystères et d'énigmes angoissantes. On retrouve cette propension aux non-dits dans quasiment tous ses autres textes. Une ombre inquiétante, terriblement vieille et poussiéreuse plane sur les protagonistes de ces histoires terrifiantes. C'est le cas par exemple d'une des meilleures nouvelles du recueil : Joue avec Liam. Anders Fager nous fait pénétrer dans l'univers morbide d'un enfant pas tout à fait comme les autres. Un garçon qui adore les dinosaures et les lapins-caca. Liam aime foncièrement l'humour pipi-caca mais c'est de son âge. Le problème c'est qu'il va découvrir un trou que les lapins n'approche pas. Un trou si profond qu'une entité qu'il surnomme Deinonychus y réside...A moins que ce ne soit que l'imagination malsaine du jeune garçon ? En fait Anders Fager joue sur deux tableaux dans cette splendide nouvelle. D'abord sur la possible folie d'un enfant qu'on devine fragile, ensuite sur les ténèbres que recèlent ce terrier répugnant. Menée de main de maître, la nouvelle fait appel avec force et conviction à cet espèce de flou artistique dont raffole le suédois et qui fait tout le charme de ses écrits.

Une autre de ses marottes, comme on a pu le voir dès le départ, c'est bien évidemment le sexe. Orgie sanglante dans Les Furies de Borås, sexe déviant dans Trois semaines de bonheur ou sado-masochiste dans Encore ! Plus Fort !, les nouvelles de Fager établissent toutes, ou presque, un rapport glauque avec la sexualité. L'écrivain aime à explorer les contradictions sexuelles et s'amuse à écœurer son lecteur lors de scènes fortement évocatrices. Dans Trois Semaines de bonheur, le suédois marie la libido peu commune de Malin Månsson à des images répugnantes de créatures marines. Si la jeune femme ne possède pas de tentacule, l'odeur du varech et ses pieds palmés renvoient à une imagerie Lovecraftienne en diable. Surtout lorsque le secret de son mode de reproduction se révèle au lecteur. Encore une fois, Fager laisse son lecteur dans le flou, entretient le mystère et disserte avec un talent insolent sur un quotidien qui vire peu à peu à l'horreur. Cette habileté, on la retrouve également dans Encore ! Plus Fort !. Le suédois nous y décrit les mœurs sado-maso d'un couple improbable avant de glisser lentement mais surement dans une horreur sourde qui devient de plus en plus pesante au gré des pages. Comme toujours, il nous laisse apercevoir derrière ces récits des créatures aussi vieilles que malveillantes.

C'est encore le cas dans L'escalier de service. On y retrouve les obsessions de l'auteur pour le sexe avec cette machine délicieusement drôle pour l'époque, sensée libérer Elvira Wallin de la "tension accumulée". Celle-ci rêve toutes les nuits qu'elle descend l'escalier de service et que des choses innommables se produisent. Tout cela rend perplexe son docteur jusqu'au jour où il découvre quelle entité réside dans les fondations de la demeure. Pleine de tentacules et de perversion, l'histoire s’inscrit dans la droite ligne de ses prédécesseurs. Du moins excepté pour Un Point sur Västerbron qui joue la carte de l'étude scientifique. L'épais mystère qui entoure le suicide de cent cinquante et une personnes renferme assez de questions terrifiantes pour happer l'attention du lecteur. Une nouvelle fois, Fager entretient le suspense avec brio. Reste alors l'autre originalité du recueil : les Fragments.

Le volume en compte cinq. Il s'agit en fait de minuscules histoires (cinq à six pages) qui peuvent soit se rattacher à d'autres (notamment celle de Sofie dans Les Furies de Borås et celle de Malin dans Trois semaines de bonheur) soit constituer un écho troublant à un récit particulier (les deux textes évoquant le Voyageur font irrémédiablement penser à la chose dans le trou découvert par Liam.) Elles permettent de prolonger le plaisir mais également de bâtir un univers partagé qui trouve son accomplissement avec l'ultime texte du recueil : Le Bourreau Blond. On y retrouve pour la dernière fois Sofie la Veilleuse qui doit venir en aide à une autre société obscure. Ici, avec un plaisir certain, Ander Fagers résume ses obsessions, rend un hommage à Lovercraft et jette des ponts entre ses différents textes. Le récit est d'autant plus efficace que le suédois fait preuve d'un rythme soutenu dans son écriture avec des phrases courtes et rapides donnant une impression de fuite vers l'avant. Une sensation d'autant plus importante lorsqu'il aborde des scènes de sexe débridées ou des instants de terreur absolue.

Arrivé à la dernière page de l'ouvrage, une évidence s'impose : Anders Fager est un maître de l'horreur viscérale et du fantastique moite. Sans aucune faute de goût, Les Furies de Borås propose la synthèse d'une multitude d'éléments horrifiques de la façon la plus élégante possible. Proprement terrifiant la plupart du temps, le recueil incarne ce qui se fait de mieux dans le genre dans la droite lignée d'un Lovecraft ou d'un Barker. Désormais, on attend de pied ferme la suite des écrits de l'auteur. Les éditions Mirobole ont tiré une fameuse carte avec le suédois Anders Fager !
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The Horus Heresy, Tome 22 : Les ombres de la traîtrise
The Horus Heresy, Tome 22 : Les ombres de la traîtrise
par Dan Abnett
Edition : Broché
Prix : EUR 17,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Le Prince des Corbeaux, 16 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : The Horus Heresy, Tome 22 : Les ombres de la traîtrise (Broché)
Le gros problème de Black Library France, c'est qu'ils sont parfois incapables de respecter un ordre de parution cohérent. La preuve avec les tomes 22 et 25 de L'Hérésie d'Horus. Les recueils de nouvelles se vendant moins bien en général, et à plus forte raison en France, les lecteurs assidus du cycle auront déjà achevé le tome 29 avant de pouvoir poser les yeux sur Les Ombres de la traîtrise, tome 22 de la saga et recueil de 5 nouvelles et 2 novellas. Histoire de rendre la chose encore plus cocasse, les novellas sont presque essentielles pour comprendre Imperium Secundus de Dan Abnett. Rassemblant également des écrits exclusifs au Games Day (La Tour Foudroyée de Dan Abnett et Le Roi Sombre de Graham McNeill), Les Ombres de la traîtrise s'affirme en fait comme le recueil le plus intéressant de la saga.

Le Poing Écarlate ouvre le bal. C'est John French qui s'y colle, l'auteur du cycle Ahriman déjà entrevu dans le recueil L'âge des ténèbres pour Le Dernier Commémorateur. Novella de 115 pages, Le Poing Écarlate raconte un des plus gros trous de l'histoire de l'Hérésie d'Horus jusqu'ici, c'est à dire le destin de la flotte envoyée par Rogal Dorn pour prendre part aux représailles d'Istvaan V. Perdu dans l'espace suite aux violents orages Warp qui se sont abattus sur la région, les Imperial Fists ont perdu une grande partie de leurs vaisseaux ainsi que leur commandant. C'est le capitaine Alexis Pollux qui doit reprendre le flambeau et qui se retrouve pris au cœur d'un épineux dilemme : continuer vers Istvaan ou contacter Terra et son primarque pour de plus amples instructions. Seulement voilà, l'arrivée des Iron Warriors menés par Perturabo en personne ne va pas lui laisser le choix : il faudra se battre. Le Poing Écarlate est, somme toute, une bonne novella. La présentation du capitaine Alexis Pollux que l'on retrouve dans Imperium Secundus s'avère excellente, permettant de se rendre compte du génie précoce de celui-ci tout en conservant une certaine part d'humanité face aux sacrifices qu'il doit faire. C'est également l'occasion d'assister à une immense bataille spatiale menée de main de maître par French, ainsi que la première véritable confrontation entre deux légions qui s’exècrent : les Imperial Fists et les Iron Warriors. Si toute cette partie s'avère réussie, jonglant entre le récit à la première personne de Pollux et l'affrontement dantesque des deux armées, Le Poing Ecarlate ajoute un arc plus anecdotique avec les scènes sur Terra notamment entre le primarque Rogal Dorn et Sigismund, son champion. La conclusion de celui-ci en est même ridicule, puisque Sigismund se voit renié par son primarque mais...celui-ci ne le dira pas à ses hommes pour ne pas affecter leur moral. Un "rebondissement" absurde et qui a surtout tendance à couper le rythme de la novella.

Seconde nouvelle et changement de situation avec Le Roi Sombre du vétéran Graham McNeill. Encore une fois, il s'agit de revenir sur un événement particulièrement célèbre de l'Hérésie d'Horus, à savoir l'affrontement, avant même la traîtrise du Maître de Guerre, entre Konrad Curze, le primarque des Night Lords, et Rogal Dorn, le primarque des Imperial Fists. Amenant directement à l'annihilation de Nostramo, le monde natal des seigneurs de la nuit. Bien menée, bien écrite, l'histoire ne va cependant pas chercher bien loin. Elle donne surtout un aperçu du personnage cynique qu'est le Night Haunter tout en se questionnant sur les moyens de coercition nécessaires pour maintenir une planète conquise dans le giron impérial. Un texte plaisant mais qui se retrouve malheureusement dans le mauvais recueil puisqu'un autre récit va lui voler complètement la vedette, mais nous y reviendrons.

Décidément, Les Ombres de la traîtrise met Rogal Dorn à l'honneur puisqu'il est encore question de lui dans la nouvelle La Tour Foudroyée de Dan Abnett, auteur phare s'il en est de la Black Library. L'écrivain anglais se penche sur les peurs intimes de Dorn en faisant le point sur la situation dans le même temps. L'écriture d'Abnett est toujours aussi agréable et la réflexion relativement bien menée. Le problème, c'est que la question a déjà été largement abordé dans Les Morts Oubliés de Mc Neill, certes pas avec le même personnage, mais l'objectif reste le même. Un texte relativement anecdotique en réalité.

Le Projet Kaban marque le retour de Mc Neill a un univers qu'il affectionne particulièrement, celui du Mechanicum. Sorte de préquel à son roman, l'histoire suit les mésaventures de l'adepte Pallas Ravachol alors que celui-ci travaille sur une machine d'un tout nouveau genre et jusqu'ici proscrite par les commandements de l'Empereur. Découvrant un complot au sein même du Clergé de Mars, Ravachol va tenter de trouver de l'aide en la personne de son ancien mentor, Malevolus. Récit enlevé et regorgeant d'informations pour les fans du Mechanicum, Le Projet Kaban compte aussi quelques personnages secondaires excellents tels que la machine Kaban elle-même ou l’assassin Remiare. On sent que Mc Neill est à l'aise dans cet univers et, le format aidant, il fait court. Il faut d'ailleurs mentionner que Le Projet Kaban peut parfaitement être lu avant Mechanicum du même auteur.

Vient ensuite Le Vol du Corbeau de Gav Thorpe. Auteur limité mais parfois surprenant - Délivrance Perdue n'était pas si mauvais - l'anglais retrouve donc la Raven Guard pour revenir sur le dernier carré du primarque Corax et de sa légion sur Istvaan V. Il constitue la dernière pierre de cet arc narratif dont les autres morceaux figurent dans Fulgrim et l'Âge des Ténèbres. Le récit alterne entre Corax et ses hommes qui tentent de causer le plus de dégâts possible chez l'ennemi alors que leur fin semble inéluctable, et la prémonition de Valerius qui se heurte au scepticisme du capitaine Branne. Si en soi l'histoire n'est pas mauvaise et se suit sans déplaisir, elle souffre du même défaut que La Tour Foudroyée, à savoir qu'elle aborde un sujet que l'on a déjà vu en long, en large et en travers. Du fait, le lecteur connaît déjà exactement ce qu'il va se passer ôtant quasi tout intérêt au texte. Dommage.

Enfin, dernier tour de piste pour Graham McNeill avec Mort d'un orfèvre qui s’intéresse au destin tragique d'un commémorateur. Mettant en scène un humain et non un space marine, le texte gagne en sensibilité et permet de porter un regard différent sur la Grande Croisade au contraire des autres textes du recueils. Surprenant et bien écrit, Mort d'un orfèvre est une très bonne surprise. Reste alors à aborder le dernier texte de l'ouvrage : la novella Le Prince des Corbeaux du génial Aaron Dembski-Bowden. Précédé par une réputation des plus flatteuses, le texte était extrêmement attendu par les fans. Auteur de la trilogie des Night Lords, Dembski-Bowden aime les fils de Curze. Dans le Prince des Corbeaux, il se penche sur un personnage iconique au possible : le premier capitaine Sevatar. Alors que les Night Lords se sont fait étrillés dans une embuscade tendue par les Dark Angels mené par leur primarque Lion El'Johnson, les membres du Kyroptera tentent de faire le point sur la situation. En l'absence du Night Haunter grièvement blessé, c'est pourtant le terrible et redouté Sevatar qui va reprendre les choses en main : pas de démocratie chez les seigneurs de la nuit. Que faire après la prise de pouvoir ? Attaquer à nouveau les Dark Angels ou scinder la légion ? Le Prince des Corbeaux est un quasi-chef d'oeuvre de la part d'Aaron Dembski-Bowden. Géniallissime de la première à la dernière phrase, le texte cumule les qualités. Il introduit un des tous meilleurs personnages de l'univers, l'ultra-charismatique Sevatar, mais il se permet également de revenir sur la vie passée du Night Haunter. Formidable plongée dans un passé torturé et glauque au possible, les passages consacrés à Konrad Curze sont de vrais moments grandioses pour tous les fans de l'univers. Mais Dembski-Bowden ne se contente pas de cela. Au contraire, il se penche également sur la structure des Night Lords et ébauche un caractère très particulier pour ce qui reste la plus énigmatique des légions. Mieux encore, il enchaîne sur une bataille spatiale haletante qui renvoie tout le monde dans les cordes. Le Prince des Corbeaux permet en outre de comprendre la situation initiale décrite dans Imperium Secundus. A l'arrivée, cette novella constitue non seulement le meilleur texte du recueil, le meilleur récit court du cycle mais également un des tous meilleurs textes de l'univers de Warhammer 40.000. Rien que ça. Les fans des Night Lords seront aux anges en tout cas.

Recueil globalement agréable à lire comprenant deux novellas essentielles à la compréhension d'Imperium Secundus, Les Ombres de la Traîtrise vaut aussi tout simplement pour la présence du grandiose Prince des Corbeaux d'Aaron Dembski-Bowden.
Du coup, voici un indispensable pour tous les fans de 40.000.
Just A Word.


L'Océan au bout du chemin
L'Océan au bout du chemin
par Neil Gaiman
Edition : Broché
Prix : EUR 18,00

Aucun internaute (sur 1) n'a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Magie de l'enfance, 11 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'Océan au bout du chemin (Broché)
Superstar du fantastique, couronné par une myriade de prix pour son travail dans les comics et ailleurs, l'anglais Neil Gaiman suscite toujours une grande attente de la part des lecteurs. Pendant qu'Urban Comics abat un travail de titan en rééditant le colossal mais indispensable cycle Sandman, Au Diable Vauvert nous offre le dernier roman de l'auteur : L'Océan au bout du chemin. Comme toujours avec l'anglais, son récit teinté d'un fantastique élégant attire immédiatement l'oeil, d'autant plus que l'édition française arbore une magnifique couverture d'Adam Johnson. Vainqueur du Prix Locus 2014, le livre figure aussi dans la shortlist du prix Planète SF 2015, deux raisons supplémentaires pour prendre le chemin de l'Océan.

Tout commence par l'arrivée d'un homme sur les terres de son enfance. Les obsèques d'un proche le renvoient vers la ferme des Hempstock sans qu'il sache vraiment d'où vient cette soudaine attraction. Besoin d'être seul ? De retrouver des souvenirs d'enfance ? Peut-être un peu des deux. Devant la mare à canards au bout du chemin derrière la vieille ferme, l'homme se souvient. Il se souvient du suicide d'un prospecteur d'opale lorsqu'il avait sept ans et comment cet événement sinistre a permis sa rencontre avec la petite Lettie Hempstock alors âgée de 11 ans. Ensemble, ils découvrent un monde nouveau, peuplé de créatures étranges et parfois hostiles, où une simple mare peut devenir un océan, une porte merveilleuse sur un univers inconnu....jusqu'à l'arrivée de la nouvelle nounou, une certaine Ursula Monkton.

Pur roman fantastique (et d'aucuns diraient de l'univers Gaiman), L'Océan au bout du chemin est une oeuvre d'un abord facile avec une écriture élégante et fluide. Plutôt court (environ 300 pages), l'ouvrage s'ouvre sur l'arrivée d'un homme sur les lieux de son enfance avant de devenir pour la majeure partie un immense flashback où le narrateur se souvient de l'année de ses sept ans. Neil Gaiman l'avoue ouvertement, le récit fait la part belle aux souvenirs d'enfance et à la nostalgie d'une certaine époque de la vie où chaque buisson renfermait un raccourci magique et où chaque ombre devenait un monstre terrible. L'Océan au bout du chemin est narré par un tout jeune enfant faisant ressortir avec brio le monde plein de mystères et de beauté tel que peu le concevoir un garçon de cet âge. Seulement voilà, Neil Gaiman donne corps aux fantasmes et aux peurs enfantines en imaginant une aventure douce-amère - mais parfois terrifiante - en utilisant le fantastique pour accoucher d'une aventure haletante.

Le britannique n'ayant plus grande chose à prouver sur ce point, la narration s'avère délicieuse. D'une fluidité exemplaire, L'Océan au bout du chemin se dévore d'autant plus rapidement que l'univers de Gaiman ne tarde pas à enchanter le lecteur, utilisant des créatures étranges et des entités à la longévité extraordinaire sans jamais vraiment les nommer. Ou presque. Si l'on apprend quelques noms, tels que les oiseaux voraces ou les puces, on ne connaît cependant pas la véritable nature de ces choses. Gaiman aime cette sensation de flou artistique, cette façon de garder le mystère envers et contre tout en laissant le soin à son lecteur d'imaginer le reste. Son bestiaire se révèle toujours aussi magique, mais c'est bien entendu la famille Hempstock qui bouleverse notre narrateur.

Celle-ci constitue en réalité la véritable attraction du roman, des êtres que l'on devinent rapidement bien loin d'être humains mais agissant avec un tel naturel qu'on en oublierait presque leurs étrangetés. Gaiman tisse alors une magnifique et touchante relation entre son jeune héros et Lettie Hempstock, faites de connivences et de confiance autant que de non-dits. Très vite, le personnage de Lettie se fait attachant comme seul Gaiman est capable d'y parvenir. Il arrive à poser des mots d'une évidente justesse sur cet amour d'enfance qui baigne dans un monde de magie. Il parvient également à aborder d'autres douloureux sujets comme la confrontation à la mort ou le désamour d'un père pour un fils qu'il ne comprend pas. En amoureux des livres, le petit narrateur ne correspond pas forcément au standard du garçonnet habituel. S'il ne trouve pas d'amis, il vit dans ses livres, c'est peut-être là plus de bonheur qu'il n'en trouvera jamais dans un monde réel bien terne.

Reste alors cette habilité surnaturelle de Gaiman à jongler avec les différentes émotions de son histoire, passant de la tendresse à l'horreur en quelques pages. On se surprend à se noyer avec les personnages, à courir éreinté avec eux dans le noir et à travers champs, retrouvant au petit bonheur la chance des souvenirs de notre propre enfance. On reprochera seulement à Gaiman quelques menus détails, comme de terminer un peu précipitamment un récit dont on aurait aimé davantage de surprises encore. C'est bien là le seul véritable défaut de L'Océan au bout du chemin, qui fait que l'on se demande dans le fond si l'attribution de prix ne devient pas un peu systématique pour Gaiman. Malgré toute les qualités indéniables du récit, Gaiman fait du Gaiman, et cela ne surprendra finalement que peu l'habitué de l'auteur d'American Gods. On attend plus de prise de risques de la part du britannique à présent, et non pas de s'enfermer dans un univers en répétant ad vitam aeternam les mêmes marottes.

Même s'il ne surprendra pas les fans de l'auteur britannique, L'Océan au bout du chemin renferme bien tout le talent et la magie de Neil Gaiman. Récit doux-amour sur l'enfance peuplé de créatures extraordinaires, le roman ravira tous les amateurs de fantastique et plus encore. Il ne vous reste qu'à prendre le chemin de l'Océan.
Just A Word


Le maître du haut château
Le maître du haut château
par Philip K. Dick
Edition : Broché
Prix : EUR 7,60

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5.0 étoiles sur 5 Et si l'Axe avait gagné ?, 9 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le maître du haut château (Broché)
Auteur culte s'il en est, l'américain Philip K. Dick fait figure aujourd'hui d'incontournable en science-fiction comme ailleurs. La raison de cette popularité ? Une quantité d'adaptations cinématographiques. Du fait, si ce nom ne vous dit peut-être rien, vous avez forcément vu un film adapté du travail de Dick. Blade Runner de Ridley Scott, Total Recall de Paul Verhoeven, Planète hurlante de Christian Duguay ou encore Minority Report de Steven Spielberg, l'oeuvre de l'américain a connu un succès fulgurant. Personnage haut en couleurs et des plus énigmatiques, consommateur régulier de drogues de toutes sortes et mystique improbable sur la fin de son existence, Philip K.Dick n'a pas fini de faire couler de l'encre. Pour s'attaquer à ses écrits, commençons par l'archi-connu Le maître du Haut Château. Il ne s'agit nullement de son premier roman (c'est en fait son neuvième) mais c'est cet ouvrage qui lui vaudra le premier une reconnaissance publique et critique. Il lui permet de décrocher en 1963 le prestigieux prix Hugo. On reparle d'ailleurs de ce roman mythique depuis peu avec l'annonce par Amazon de la mise en chantier d'une série télévisée adapté du récit de Dick. Le pilote a été diffusé en janvier dernier et Amazon a validé la production du restant de la saison dans la foulée. Une raison idéale pour nous pencher sur Le maître du Haut Château.

Très friand de la manipulation du réel, Philip K. Dick ne pouvait pas échapper au genre de l'uchronie. Le maître du Haut Château prend place en 1947. Robert Childan est un antiquaire américain qui survit en revendant des pièces de collection aux étrangers japonais régnant en maître sur la côte est des anciens Etats-Unis. En effet, suite à l'assassinat de Roosevelt en 1934, les USA ont sombré dans la Grande Dépression. En 1941, l'attaque de Pearl Harbor détruit la totalité de la flotte américaine. A Stalingrad, la VIème armée de Paulus a vaincu les Soviétiques. Puis Rommel a pris le Caire. Jusqu'à ce que le monde se retrouve sous le double joug du Japon et du IIIème Reich Allemand. Childan doit donc trouver des raretés de l'histoire américaine pour plaire à ses nouveaux clients japonais. Tout comme Frank Fink, un joaillier, tente de faire fortune en montant sa propre entreprise de fausses antiquités. Ils se retrouvent tous les deux mêlés à Mr Tagomi qui doit recevoir un officier de l'Abwehr, Rudolf Wegener. Le responsable japonais règle sa vie en grande partie grâce au Yi King - le livre des transformations - ouvrage traditionnel chinois qui permet d'obtenir des prédictions. Seulement voilà, d'autres l'utilisent également dont un écrivain gênant reclus dans son Haut Château et qu'a lu une autre américaine, Juliana. Son livre provocateur, Le Poids de la Sauterelle, imagine l'impensable : la victoire des Alliés en 1945 !

Entrelacement de plusieurs histoires, cinq au total, Le maître du Haut Château peut s'avérer un tantinet abrupt pour le novice en matière d'uchronie. Avant d'être une excellente histoire, le roman est avant tout une vision totalement divergente de notre réalité (un mot forcément très important ici). Philip K.Dick imagine ainsi plusieurs points de divergences qui auraient conduit à un partage du monde entre l'empire impérial du Japon et le IIIème Reich allemand. Il explique avec force détails non seulement comment les choses se sont passées dans cette version mais également les conséquences au travers du destin de ces divers personnages. Immédiatement, on constate que si Dick ne possède pas un style littéraire des plus éblouissants, il possède indéniablement une imagination extraordinaire. Il narre par le détail la partition du monde tout en transposant la Guerre Froide USA/URSS à l'antagonisme Japon/Allemagne. Mieux encore, il part du décès d'Hitler pour faire un point tout à fait fascinant sur les différents généraux et personnalités allemandes. On retrouve Goering, Goebbels ou encore Heydrich (qui n'est pas mort lors d'un attentat). La minutie de l’exposé est tellement poussée qu'il est quasiment impossible de ne pas y croire, entre l'entreprise de génocide africain des nazis et la conquête de l'espace grâce aux fusées modèle V.

Le reste du roman sera d'ailleurs à l'avenant. La force du maître du Haut Château, c'est de nous faire vivre à l'heure japonaise sur un territoire américain occupé. Dick possède un talent inné pour bâtir un monde tout à fait différent du notre mais également étrangement familier. Le marché des antiquités n'est en fait pas aussi éloigné que le commerce touristique pratiqué aux Etats-Unis et les japonais se comportent toujours en personnages hautains d'une formalité effarante. Les différentes histoires du récit s'emboîtent, les personnages se croisent directement ou indirectement formant une toile où le lecteur navigue à vue. Au milieu, Dick nous parle du Yi King, le livre des transformations, dont on ne comprend quasiment rien au fonctionnement mais qui permet avant tout de prédire l'avenir. D'un rôle accessoire au début, relégué au second plan par l'intrigue autour de la succession d'Hitler et l'annonce d'un conflit inévitable entre les deux blocs, cet accessoire va peu à peu prendre une très grande importance dans le récit. Parallèlement, c'est aussi cette histoire d'écrivain vivant en reclus qui devient prépondérante à travers l'intrigue de Juliana notamment. A partir de ces différentes pièces du puzzle, Philip Dick fait une des choses qu'il sait le mieux faire : provoquer un vertige existentiel.

Outre la réflexion sur le rapport entre les hommes (notamment par la relation de dominé-dominant entre les personnages de Tagomi et Childan), Dick questionne le lecteur sur son sens de la réalité. En terminant le maître du Haut Château, on se retrouve devant un abîme métaphysique. Pourquoi ? En fait, le lecteur vit dans un monde où les Alliés ont remporté la victoire. Il lit un roman parlant d'un autre monde où les forces de l'Axe ont mis à genoux les Alliés. Dans ce roman, un auteur mystérieux écrit un livre sur un autre monde encore où les Alliés auraient bien vaincus l'Axe mais de façon différente. Et cela grâce au Yi King. Il apparaît même aux personnages du roman que Le Poids de la sauterelle raconterait une vérité qui aurait échappé à leur réalité. A un certain moment, Juliana a conscience qu'elle est emprisonnée dans une fiction...que nous sommes en train de lire. Un cheminement qui donne le vertige avec plusieurs réalités et cette question au bout : sommes-nous certains que notre réalité soit la bonne ? Dick s'amuse clairement, brouille les pistes et fini part épater son monde. On se prend à douter avec Juliana à propos de ces versions. Qui vit dans la réalité, la vraie ? Ainsi, l'auteur s'incarne dans le texte avec son double habitant dans le Haut Château et le lecteur devient Juliana. Si l'on oublie la très grande qualité de l'uchronie en elle-même, Dick montre ici qu'il a tout compris au genre et au questionnement fondamental qui en découle.

Roman passionnant mais parfois un peu difficile d'accès et demandant quelques solides bases historiques, Le maître du Haut Château mérite amplement sa réputation. Philip K. Dick y fait preuve non seulement d'un indéniable talent pour imaginer une uchronie crédible aux bouleversements inquiétants mais également d'une dextérité innée pour provoquer un questionnement métaphysique sur le sens de la réalité.
Culte, forcément.
Just A Word


Le cycle de Viriconium, Intégrale :
Le cycle de Viriconium, Intégrale :
par M-John Harrison
Edition : Relié
Prix : EUR 27,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Monde fâné, 8 juillet 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le cycle de Viriconium, Intégrale : (Relié)
Attention, cette (longue) critique s'intéresse au premier et second volume de l'intégrale du Viriconium, à savoir La Cité pastel et Le Signe des Locustes :

- La Cité pastel :

En février dernier, les éditions Mnémos ont eu l'excellente idée de proposer une intégrale d'un cycle culte pour beaucoup, celui du Viriconium du britannique John M. Harrison. Dans un format hardcover magnifique et pour un prix raisonnable inférieur à trente euros, l'intégrale rassemble les trois romans du cycle : La Cité pastel, Le Signe des Locustes et Les Dieux incertains. En prime, le livre rassemble également l'ensemble des nouvelles liées au cycle et réunies sous le nom des Nuits du Viriconium. En effet, au-delà des trois romans principaux, l'univers d'Harrison comprend 7 nouvelles réparties selon le désir de l'auteur entre les différents volumes du cycle. Penchons-nous d'abord sur le premier opus : La Cité pastel.

Réputé pour avoir inspiré toute une génération d'auteurs tels que Ian M. Banks ou China Miéville, John Harrison reste étrangement peu connu en France. Ecrit en 1971, le premier volet de ce qui deviendra la trilogie Viriconium s'intitule La Cité Pastel. Sous une influence Moorcookienne indéniable, le britannique tente de bâtir un univers étrange aux confins de la science-fiction et de la fantasy. Nous exclurons volontairement les trois nouvelles rattachées à ce premier volume dans un premier temps pour revenir ensuite sur celles-ci. Après un prologue succinct mais des plus crucial pour replacer l'intrigue de ce premier tome dans son contexte, La Cité pastel nous présente tegeus-Cromis, un chevalier Methven. Dans un monde où les septentrionaux (aka les Viriconiens) ont battu les nordistes au cours d'une violente guerre, deux reines se disputent le pouvoir : Canna Moïdart au nord et Methvet Nian au sud. Ancien combattant dévolu à l'empire du Viriconium, tegeus-Cromis vit en ermite à Balmacara. Il doit rapidement se résoudre à reprendre son épée sans nom pour défendre sa reine après qu'une navette rebelle se soit écrasée non loin de son domaine. En effet, la rébellion embrase déjà la Cité pastel et l'on murmure que Canna Moïdart en personne descend du nord à la tête d'une gigantesque armée. Pour contrer l'avancée des nordistes, tegeus-Cromis va devoir reformer les Methvens et déjouer une menace bien plus grande que celle représentée par la vieille reine.

Qu'est-ce qui, intrinsèquement, a fait la réputation de La Cité pastel ? Ce n'est surement pas son histoire elle-même. Non pas que celle-ci soit mauvaise, au contraire, disons juste que le cheminement du roman n'a rien d'original ou presque. Il ne s'agit que d'une lutte de pouvoirs entre deux royaumes avec son lot de vieilles blessures et de rancœurs mal placés. Contrairement à nombre de livres de fantasy actuels, ce premier volume de la Trilogie Viriconium a heureusement l'excellente idée de faire court. L'histoire se divise en une douzaine de chapitres s'enchaînant sans aucun temps mort, Harrison ne s'embarrassant pas de péripéties alambiquées et va droit au but, ce qui empêche tout ennui de la part du lecteur. Le récit se suit donc sans déplaisir aucun, se dévore même très rapidement mais...il ne présente rien qui sorte de l'ordinaire. Les véritables qualités de La Cité pastel doivent se chercher ailleurs.

L'élément le plus intriguant de ce roman, c'est en fait son univers. Confluence de deux genres qui avaient jusqu'ici peu tendance à se mélanger (rappelons-nous bien que le livre date de 1971), La Cité pastel adopte un ton singulier en cours de route. L'univers du Viriconiuim est un des premiers exemples de ce que l'on peut appeler de la science-fantasy. Il semblerait qu'à un certain point du futur, les hommes aient régressés pour revenir à un âge simili-fantasy. Harrison plaque des éléments de fantasy pure (Des chevaliers, un nain, une épée sans nom, des reines...) sur un univers dans le fond totalement science-fictif. Ainsi, on croise rapidement des artefacts technologiques incongrus tels que des navettes, un exosquelette ou des sortes de canons lasers, puis viennent des automates voleurs de cerveaux et autres oiseaux mécaniques. Faisant fi de toutes les frontières entre les deux univers, le britannique érige une histoire science-fantasy comme le fera plus tard un certain Miéville. Cet abord singulier permet également à Harrison de construire un récit à l'ambiance unique.

Une des plus belles réussites de ce premier tome, c'est l'atmosphère dans laquelle il baigne de bout en bout. En effet, les ruines de l'ancien monde et des civilisations épanouies renvoient au sentiment d'amertume de tegeus-Cromis. Harrison établit une correspondance délicieuse entre la déliquescence continuelle du monde dans lequel évolue le chevalier et la profonde mélancolie de celui-ci à l'égard des temps passés. Plutôt que de livrer un récit d'aventures pures et dures, l'écrivain anglais nous conte la vie d'un homme qui voit disparaître son passé, ses amis et même, son propre univers. La chute de la Cité pastel n'est pas en soit le plus gros traumatisme du roman, même si elle est évoqué avec un certain regret. La disparition des compagnons d'armes de tegeus-Cromis ainsi que le changement radical qu'engendre les événements de l'histoire donne à l'épopée du chevalier un goût nostalgique rare.

Dans le fond, La Cité pastel arrive à s'extirper lentement de son postulat de départ simpliste grâce à l'écriture élégante et poétique de John M. Harrison. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si son héros se considère meilleur poète que bretteur. La poésie trouve naturellement sa place dans cet univers où le vent corrode les vestiges de civilisations disparues, où un homme millénaire sacrifie sa vie pour transmettre son savoir et où les vieux compagnons meurent en héros inutiles. La beauté de La Cité pastel réside dans ces instants de mélancolie parsemés des poèmes lancinants d'un tegeus-Cromis qui semble davantage hanté par son romantisme que par ses envies guerrières. Comme mentionné plus haut, Le premier volume comprend également trois nouvelles : Les chevaliers du Viriconium, Les seigneurs de l'Anarchie et Péchés impardonnables.

Le point commun de ces trois textes ? Une certaine sensation de flou artistique. On ne sait jamais vraiment à quelle époque ni à quel endroit se déroulent les événements narrés (une chose un peu moins présente dans la dernière nouvelle il est vrai). Il faut d'emblée relever le choix étrange de placer Les chevaliers du Viriconium en tête de l'ouvrage... Même s'il s'agit de la volonté de l'auteur lui-même, le lecteur se retrouve ainsi jeter directement dans un univers déjà pourtant suffisamment brumeux comme ça. Difficile donc d'apprécier ce premier récit. Si vous avez des difficultés pour entamer l'intégrale, zappez cette première nouvelle et revenez-y à la fin de La Cité Pastel, les choses seront déjà bien plus claires. D'autant plus que Les chevaliers du Viriconium ne constitue pas un mauvais récit en soi, la "tapisserie vivante" du vieil homme sur lequel tombe Ignace Retz faisant tout l'intérêt de la chose. Les deux autres textes n'ont pas cet inconvénient puisqu'on les retrouve à la fin de La Cité pastel. Elles partagent toutes deux ce romantisme mélancolique que l'on percevait déjà dans le roman, notamment Péchés impardonnables qui exacerbe le plus cette singulière caractéristique. Nouvelle magnifique mais également incroyablement triste, elle illustre à la perfection le talent d'écriture de John M. Harrison. Reste alors Les seigneurs de l'Anarchie, texte difficile sans aucun repère autre que le personnage de teugeus-Cromis, mais qui offre toujours des visions saisissantes au lecteur.

Premier volet plein de promesses, La Cité pastel ne brille par par l'originalité de son histoire mais plutôt par son univers science-fantasy crépusculaire. Grâce à sa plume poétique et élégante, John M. Harrison pose les bases d'un monde envoûtant où les genres se confondent et où chevaliers désespèrent. On espère que Le Signe des Locustes viendra confirmer tout le potentiel de l'empire du Viriconium.

- Le Signe des Locustes :

Nous ne reviendrons pas sur l'excellente initiative des éditions Mnémos de proposer une intégrale du cycle Viriconium de John M. Harrison ni sur le premier volet intitulé La Cité pastel critiquée ici. Il est cependant judicieux de préciser que si La Cité pastel a été écrit en 1971, le second volume n'est lui publié qu'en 1980. Réédité encore une fois sous un titre douteux, Le Signe des Locustes (A Storm of Wings en VO) fut en son temps nommé pour le British Fantasy Award. Pourtant, comme son prédécesseur, difficile de trancher entre le versant fantasy et le versant science-fictif de cette oeuvre décidément inclassable de John M. Harrison. Le plus long roman de la trilogie apparaît également comme un tournant dans le cycle.

Comme nous l'avons dit précédemment, un gouffre temporel de 9 ans sépare les deux volets. Entre temps, il semble que l'auteur britannique ait mûri. Beaucoup mûri. Si La Cité pastel était assez simple à lire avec une trame linéaire et une écriture fluide mais dépouillée, Le Signe des Locustes change radicalement les choses. Dès la première page, le style de l'auteur se révèle métamorphosé. Harrison enrichit considérablement son vocabulaire, plonge tête la première dans de délicieuses descriptions picturales à souhait et, plus généralement, dévoile une élégance stylistique insoupçonnée jusqu'ici. Deux conséquences en découlent logiquement. Premièrement, Le Signe des Locustes s'avère bien plus fascinant à suivre du fait des superbes images que peut procurer le style onirique et poétique de l'anglais, et cela de façon bien plus prononcé que dans La Cité pastel. Deuxièmement, le roman devient plus ardu à suivre et demande une attention bien plus soutenue de la part du lectorat. D'une certaine manière, Le Signe des Locustes quitte le genre récréatif pour quelque chose de plus profond et personnel.

Autre changement de taille, le contexte de l'histoire. Comme un écho des années séparant l'écriture des deux ouvrages, pas moins de 80 années se sont écoulées depuis les événements de La Cité pastel. Le Chevalier teugeus-Cromis n'est plus, Tomb le Nabot vieillit seul dans sa roulotte, les Ressuscités découvrent la malédiction de leur retour miraculeux à la vie et la reine Methven Nian a vu sa majesté se flétrir avec le poids des années. Le Signe des Locustes introduit en réalité une secte mystérieuse, celle des Locustes (d'où le titre français) dont les croyances se révèlent bien floues aux yeux du lecteur comme des autres personnages de l'histoire. John M. Harrison réunit une nouvelle fois une équipe surprenante, bien plus d'ailleurs que la précédente, pour mener à bien une mission vers le Nord et déterminer si les craintes de Cellur sont fondées. A nouveau, on s'aperçoit que les personnages de ce second roman sont bien plus fouillés. On retrouve avec plaisir deux anciens, Tomb le Nabot et la reine Methven Nian, mais c'est avant tout Alstath Fulthor, Fay Grass et l'assassin Hornwarck qui font tout le sel de cette intrigante histoire.

On avait déjà senti poindre le romantisme et la mélancolie dans La Cité pastel, notamment à travers la figure héroïque de teugeus-Cromis. Les nouveaux protagonistes du Signe des Locustes viennent développer cet axe extrêmement intéressant et donner au roman un ton très particulier. Broyés par leurs passés, les Ressuscités et Galen Hornwrack explorent des recoins inattendus du Viriconium, peignant le portrait clair-obscur d'individus tragiques et déchirés. A ce titre, Harrison réussit tout particulièrement à utiliser le plein potentiel des Ressuscités. Ces individus à moitié dans la passé et à moitié dans le présent constituent un des points les plus poignants du récit ou lorsque la folie rencontre l'émotion. Le Signe des Locustes n'est, à vrai dire, pas un roman de fantasy...ou de science-fiction...ou de...enfin peu importe ce qu'il est, il n'est pas un roman facile dans les thématiques qu'il aborde. Oubliez la guerre Nord-Sud, l'univers du Viriconium se transmute tout autant que les habitants de La Cité pastel. Il ne s'agit plus d'un récit héroïque et balisé, mais bien d'une intrigue retorse, aux multiples niveaux de lectures. Du fait, le lecteur peu habitué à ce genre de choses et qui pensait retrouver le contenu du précédent volume dans celui-ci sera fort désappointé.

Cependant, il ne s'agit pas d'un véritable défaut. Il faut juste en être averti et s'accrocher lors de la lecture. Ce que nous offre Harrison se révèle en fait bien plus gratifiant et mémorable. Grâce à sa fulgurante progression stylistique et son affranchissement narratif, l'auteur britannique nous offre un récit dépourvu de manichéisme où la science-fiction et la fantasy entrent encore plus brutalement en collision. Comme ses personnages ont du mal à se rappeler qui ils sont ou du moins ce qu'ils sont sensés être, l'univers du Viriconium a tendance à oublier son identité. Faisant fi des genres, le monde inventé par l'anglais devient une peinture merveilleuse et crépusculaire. Ainsi, Le Signe du Locuste n'est pas tant le récit d'une tentative de sauver le monde d'une menace extra-terrestre qu'une fresque minutieuse et ahurissante où les fulgurances s'enchaînent. On est marqué par des apparitions fabuleuses tels que ces marins d'Échine de Fer mettant le feu à leurs propres navires ou fuyant une brume inquiétante peuplée de monstres. On est désorientés par un labyrinthe inquiétant où trône un Insecte géant. On est ébahi par ces villes et ces habitants qui se transforment au gré des vagues de réalité qui s'abattent sur eux. En fait, on est un peu assommé par les images sublimes que peut susciter Harrison.

Quid de l'histoire en vraie ? Est-ce réellement lisible ? Oui et Non. On pourrait dire que Le Signe des Locustes n'est pas tant illisible qu'onirique. Il faut accepter de flotter parfois au milieu de la brume artistique entretenue à dessein par Harrison pour saisir ce qui fait le charme et la beauté de son univers. Jonglant avec le loufoque et l'excessif plus d'une fois, l'écrivain britannique possède un sens dramatique aigu. Il fonce sans retenue dans les délires les plus incongrus - tout ce qui tourne autour de Benedict Paucemanly se révèle délicieusement fou - mais arrive toujours à garder un fil narratif assez compréhensible pour ne pas noyer totalement le lecteur. On pourrait presque dire que Le Signe des Locustes doit se concevoir comme une expérience entre réalité et folie. Une expérience qui ne fait que commencer au vue de la réputation d'OLNI du dernier volet, Les Dieux Incertains.

Véritable surprise et impressionnant roman pictural, Le Signe des Locustes reste tout de même à réserver à ceux qui n'ont pas peur de s'affranchir des barrières de genre. Plus encore que son prédécesseur, le récit prouve que John M. Harrison possède une voix tout à fait singulière qui mérite certainement plus de visibilité qu'il n'en a eu jusqu'ici en France.
Just A Word


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