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Contenu rédigé par Nicolas Winter
Classement des meilleurs critiques: 178
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Commentaires écrits par
Nicolas Winter "Just A Word" (Valenciennes, France)
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Vostok
Vostok
par Laurent Kloetzer
Edition : Broché
Prix : EUR 21,50

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 La base du bout du monde, 12 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Vostok (Broché)
L’un des meilleurs romans de science-fiction française de ces dix dernières années. Voilà le sentiment laissé par le remarquable Anamnèse de Lady Star de Laure et Laurent Kloetzer (Cf. critique complète). Paru en 2013, l’œuvre avait raflé le Grand Prix de l’Imaginaire, le Prix du Lundi et le Prix Rosny Aîné. Rien que ça. Il est donc tout naturel de se jeter sur le nouvel ouvrage de Laurent Kloetzer (qui revient en solo cette fois), surtout quand on sait qu’il s’inscrit dans le même univers qu’Anamnèse de Lady Star.
Sauf que…

Sauf que Vostok ne se veut ni une suite, ni une préquelle, ni quoi que ce soit en fait en rapport avec tout ce qui a été installé dans le précédent ouvrage. Presque. Mais ça, on vous laisse la surprise. Cherchant encore et toujours à explorer de vierges sentiers, Laurent Kloetzer se lance dans une sorte de thriller arrosée de science-fiction tendance merveilleux scientifique et saupoudrée d’une bonne pincée de faits historiques. Oubliez deux minutes les Elohims (mais pas trop, on y reviendra), oubliez les bombes iconiques et autres Satori, Vostok nous emmène en Antarctique. Du moins, c’est ce que prétend la quatrième de couverture des éditions Denoël Lunes D’encre. Prétend car au départ, Vostok nous invite à découvrir la vie de la jeune Leonara (qu’on appelle en fait tout le temps Leo) à Valparaiso au Chili. Pour l’ambiance glaciale promise, on repassera. Pour le moment du moins.

Parce qu’à l’instar d’Anamnèse de Lady Star, Laurent Kloetzer est un roublard capable de déjouer les attentes de son lectorat pour les emmener ailleurs, dans d’autres directions. En réalité, ce passage à Valparaiso n’est qu’une (excellente) mise en bouche, qui place à la fois le monde futuriste tiraillé entre le Cartel et les Andins, mais façonne aussi la base socio-psychologique nécessaire pour comprendre convenablement les principaux personnages du roman. Point de scientifique dans le duo principal, Leo et son frère Juan, mais des truands, des malfrats du Cartel qui cherchent un moyen de pénétrer le Vault, un système tout-en-un informatique qui permet aux Andins de contrôler le ciel, la météo, l’eau… bref qui permet aux Andins de gagner la guerre se déroulant à Valparaiso. Lentement mais surement, dans cette ambiance d’Amérique du Sud moite et forte en confrontations musclées, Laurent arrive à son escapade en Antarctique en trouvant un magnifique trait d’union entre les scientifiques de la base abandonnée de Vostok et ses gangsters à la petite semaine : la clé du Vault serait à Vostok.

Ainsi, le reste de l’intrigue de déplace d’un coup d’un seul vers le continent le plus froid de la planète. C’est ici que commence le véritable morceau de bravoure du roman et que Laurent Kloetzer fait ce qu’il veut depuis le départ, c’est-à-dire broder un thriller glacial sur un terreau historique passionnant. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a pas tant de science-fiction que ça dans Vostok. A vrai dire, bien moins que dans Anamnèse de Lady Star. On y trouve entrelacer deux fils narratifs : celui de Léo et Juan ainsi que de toute l’équipe tentant de ranimer Vostok, et celle de Veronika Lipenkova à travers des passages de son livre fictif La base du bout du monde. Encore une fois, Vostok s’ouvre comme une fleur et révèle à l’instar de son illustre aîné, un véritable festin de bonnes idées.

Au fond, de quoi parle Vostok ? D’une équipe de bras cassés et de scientifiques nostalgiques qui tentent de faire basculer la guerre civile au Chili ? Bien sûr que non. Vostok est bien davantage que cela. D’abord, il y a le cadre, cet univers glacé et cette base abandonnée qu’on imagine tout droit sorti du The Thing de Carpenter. Laurent Kloetzer transforme son atmosphère sud-américaine pour lui donner une consistance ouatée, étrange. Comme de marcher dans un brouillard d’où émergerait de vieux souvenirs du passé. De monstrueux tracteurs pris dans la glace. Une base endormie depuis un temps immémorial. On sent grâce au talent insolent de romancier cette étrange ambiance qui pèse à l’arrivée de l’équipe et qui leur collera à la peau durant tout le récit. Ensuite, il y a des personnages, des personnages magnifiques, grandioses même et une idée en parfaite adéquation avec Anamnèse de Lady Star. Point d’Elohim cette fois mais une trouvaille fantastique délicieuse, celle d’Araucan, ce ghost sorti comme par magie de l’océan. Un petit bout d’homme évanescent qui vivote aux confins de l’espace-temps et de la mémoire, qui voit le présent, le passé, le futur et qui a besoin de mots. Un Elohim qui ne dirait pas son nom véritable. Car si on l’oublie, il disparait. Comme Hypasie.

Mieux encore, le concept se fragmente. L’Elohim insaisissable ne se transpose pas qu’en Auracan mais dans le personnage de Veronika Lipova, la femme aux mille noms, celle qui semble avoir vécu tant de vies, tant d’amours, tant de déconvenues et de rêves. Elle incarne la multiplicité d’Hypasie, elle retrouve son caractère évasif. On croit l’avoir cerné pour la perdre la seconde suivante. Kloetzer le sait mais ne peut se limiter à ça avec un personnage aussi réussie entre les mains. Alors, il lui fait raconter l’Ere Soviétique. Il pèse sur Vostok (le roman et la base), une nostalgie, une mélancolie d’une rare puissance. On y croise un empire tombé en cendres où les hommes voulaient se battre, voulaient conquérir, découvrir. On y entend le cri fervent des passionnés de la science, de ceux qui voulaient plonger dans les temps anciens de cette (très) vieille Terre et qui, aujourd’hui, ne sont guère plus que des murmures dans les ombres de la station. Il y a dans ce roman un message, un message sur ce que nous avons perdu : notre capacité à nous émerveiller, à découvrir, à s’élever. Plus qu’un vibrant hommage à ceux qui ont composé un système aujourd’hui effondré, Vostok rend hommage aux chercheurs, aux scientifiques, aux découvreurs, à tous ceux qui, finalement, ont fait de notre monde quelque chose d’encore plus fascinant qu’il ne l’était à l’origine. A travers le livre fictif de Veronika, c’est tout cela que fait passer Laurent.

Suffisant pour faire un grand livre me direz-vous ? C’est mal connaître le français. Car non seulement il maîtrise son intrigue sur le bout des doigts (et on la suit du fait avec un bonheur sans cesse renouveler) mais en plus il développe un microcosme humain simplement passionnant. A commencer par Leo et Juan, frère et sœur qui s’aiment malgré tout, malgré les crimes, malgré la violence, malgré la glace. Rien n’entache le vibrant amour de ces deux-là. Plus fascinante encore que son mystique de frère, Leo s’affirme surtout comme le prolongement naturel du personnage d’Hypasie dans sa dimension féminine. Anamnèse de Lady Star mettait en avant une femme, et quelle femme ! Une divinité inaccessible et en même temps d’une fragilité immense. Vostok retente le coup dans une autre optique, celui d’une petite fille devenant femme par la force des choses, un personnage féminin loin de tous les clichés, qui vit, aime, exècre, pleure devant nous. Ni un objet ni un faire-valoir, mais un être humain fort et à part entière. En cela, on pourrait presque dire que Vostok est plus féministe que bien des romans actuels. Leo constitue notre principal point d’ancrage de la première à la dernière page, sorte d’écho transgénérationnel d’une Veronika coincée dans l’ambre d’un passé soviétique résolu.

On pourrait encore parler longuement de Vostok, de la paranoïa qui suinte par moments des pages, de l’horreur sourde qui peut le hanter par instant, du constant souci du détail de l’auteur pour ses personnages, et même finir par dire quelques mots de sa fin qui rejoint l’univers de Lady Star à mots couverts. Mais nous nous arrêterons là, découvrez le reste par vous-même. Difficile en vérité d’égaler un aîné aussi épatant que l’était la dernière œuvre des Kloetzers. Alors Laurent a choisi de ne pas le faire, de tracer son propre chemin dans la neige.
Et il ne s’effacera pas de sitôt.
Just A Word


L'origine des victoires
L'origine des victoires
par Ugo Bellagamba
Edition : Poche
Prix : EUR 8,00

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Orvet vs Victoires, 29 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'origine des victoires (Poche)
Relativement discret, Ugo Bellagamba n'est pas si connu que cela du public français malgré les prix prestigieux qu'il a déjà récolté. Après s'être accoquiné avec un certain Thomas Day, l'écrivain s'est lancé dans l'écriture solo avec le roman Tancrède, une uchronie chez les Moutons Électriques. Ce récit brillant et passionnant autour des croisades affirmait une nouvelle fois la passion d'Ugo pour l'histoire et laissait espérer de belles choses quant à la carrière future de l'auteur. Publié à nouveau en 2013 chez Mémoires Millénaires, il a tout de même fallu attendre cette année pour voir rééditer L'origine des Victoires au format poche dans la collection Hélios sous l'égide des éditions ActuSF. Retravaillé pour l'occasion, ce récit relativement court avec un peu plus de 210 pages, revient sur un combat immémorial : celui entre Bien et le Mal.

Adoptant davantage un format fix-up de nouvelles qu'une architecture de roman classique, L'origine des Victoires voyage à travers le temps, de la préhistoire à un lointain futur en passant par le Moyen-âge ou la Rome Antique. Chaque chapitre du livre situe son action à une époque différente et tente d'apporter sa contribution à l'édifice narratif imaginé par Ugo Bellagamba. On y suit le combat quasi-éternel que se vouent une entité maléfique appelée l'Orvet et des guerrières chevronnées qui tentent d'élever l'humanité, les fameuses Victoires. Dans ce postulat, pas grand chose de neuf à première vue puisque malgré l'origine cosmique de l'Orvet, la chose a déjà été vu bien des fois auparavant. Heureusement, Ugo Bellagamba peut compter sur plusieurs atouts.

D'abord, sur son écriture franchement agréable et fine que l'on avait déjà découvert dans Tancrède mais qui, une nouvelle fois, surprend par sa qualité. Si l'on peut tout de même lui faire quelques reproches à ce niveau (et on y reviendra), L'origine des Victoires bénéficie grandement de cette plume élégante. Ensuite, c'est l'érudition et la passion d'Ugo qui charme tout du long. On voit que l'auteur possède une culture immense et joue avec l'histoire d'une façon particulièrement délectable. Il transforme Eiffel en un possédé pyromane, revisite la mort de Marc-Antoine, change la nature de St Thomas d'Aquin...bref, les références historiques abondent et donnent un cachet savoureux à l'aventure. Les amateurs seront ravis. Enfin, Ugo Bellagamba ébauche un certain nombre de sous-textes au cours des différents chapitres.

Le premier, et certainement le plus évident, c'est une sorte de féminisme guerrier qui remet la femme au centre de l'univers et lui redonne la puissance fondamentale qui a toujours été la sienne à travers les âges. Les Victoires ne sont pas que des combattantes, elles sont aussi des stratèges, des amantes, des esthètes, des intellectuelles. L'origine des Victoires fait la part belle à la gente féminine et permet aux personnages féminins de briller, même dans l'ombre de certains grands hommes. Autre sous-texte, celui de l'auto-détermination et du libre-arbitre. Sous le couvert d'un combat simpliste au premier abord entre l'Orvet et les Victoires, Ugo Bellagamba pose en filigrane la question du choix, celui qui rend l'homme meilleur ou, au contraire, bestial. Sommes-nous réellement maîtres de nos actes ? Une destinée préside-t-elle à notre futur ? Peut-on même briser le cercle vicieux de la violence ? Par bribes disséminées de-ci de-là, Bellagamba incite à réfléchir sur notre capacité à se libérer des chaînes du destin. A prendre nos vies à bras le corps, libérés de nos pulsions les plus primales.
Enfin, Bellagamba se permet quelques tacles bienvenus sur un monde gangrené par le profit et l'appât du gain où la République, le libre-marché et autres joyeusetés ne garantissent en rien la liberté de l'être (notamment au cours de l'histoire de Nadia). Sans en faire un véritable cheval de bataille, il pointe du doigt les entraves modernes qui finissent par nous limiter plus qu'à nous libérer comme elles sont sensées le faire.

Pourtant, et c'est là que les éloges s'arrêtent, L'origine des Victoires n'est pas une totale réussite. On reprochera en premier lieu l'ordre choisi pour les textes allant du plus récent au plus ancien...puis revenant vers le futur...puis repartant en arrière. Pourquoi ? Aucune idée. La chose n'apporte rigoureusement rien au récit dans sa globalité et l'on aurait nettement préféré voir les choses adopter un ordre chronologique net, quitte à prendre le risque de perdre le lecteur dès le premier chapitre. Après tout Alan Moore l'a bien fait dans son génial La Voix du feu, non ? Car c'est à ce roman que l'on pense souvent en lisant L'origine des Victoires. On ne fera pas la bêtise de comparer les deux auteurs tant Alan Moore semble intouchable sur le plan littéraire, mais on regrette certains choix d'Ugo. Comme par exemple de faire parler normalement des hommes préhistoriques alors qu'il dit quelques lignes plus tôt qu'ils ne disposent que de cinquante mots de vocabulaire à tout casser. Le dernier souci majeur de l'origine des Victoires, c'est le registre des différentes textes, car, si Bellagamba a une plume excellente lorsqu'il s'essaye au drame ou, du moins, à une histoire sérieuse, il apparaît comme nettement moins convaincant pour écrire en langage familier (catastrophiques dialogues du chapitre sur Nadia) ou pour taper dans le registre comique (le récit sur Coppelia). Du coup, l'oeuvre apparaît finalement comme relativement inégale.

Porté par la plume convaincante d'Ugo Bellagamba et par une érudition toujours réjouissante, L'origine des Victoires présente certains défauts gênants, notamment dans sa partie futuriste. Qu'à cela ne tienne, le dernier ouvrage d'Ugo Bellagamba présente assez de qualités et de traits d'intelligence pour intéresser le lecteur curieux et friand de jeux uchroniques.
Just A Word


L'autre herbier
L'autre herbier
par Nicolas Labarre
Edition : Relié
Prix : EUR 19,00

4.0 étoiles sur 5 La forêt des feilges, 22 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'autre herbier (Relié)
Amoureux des beaux livres comme ils le sont, Les Moutons Électriques ne pouvaient se refuser à publier la dernière création d'Amandine et Nicolas Labarre. Edité pour la première fois chez nos amis ovins, Nicolas Labarre offre un récit d'une centaine de pages dans un format 21 x 26 cm agrémenté des crayonnés somptueux d'Amandine Labarre, avec, en sus, tout le soin que l'on connaît à l'éditeur pour la confection de l'objet-livre. Comparé par la quatrième de couverture à l'immense Hayao Miyazaki, L'Autre herbier nous emmène sur les traces de Valentine, une enfant qui vient d'emménager dans une nouvelle maison encore en pleine rénovation. Curieuse, elle trouve une carte et un herbier étrange dans le cabanon à l'abandon dans le jardin sans se douter qu'en tentant de suivre la rivière invisible de cette mystérieuse carte, Valentine va pénétrer dans un tout autre univers pleins de merveilles inquiétantes et de dangers fabuleux. Avec ce genre de postulat, on comprend tout de suite mieux la parenté que pointe du doigt l'éditeur, même si celle-ci semble tout de même bien lourde à porter.

Pourtant, c'est en effet au célèbre réalisateur japonais à qui l'on pense en parcourant l'univers arpenté par Valentine. Fantastique doux aux contours impressionnistes encore renforcés par les illustrations monochromes d'Amandine Labarre, l'Autre herbier dévoile un univers où la nature occupe une place centrale. Dans ce monde inconnu et étrange, Valentine découvre le peuple de feilges, petites créatures chimériques attachantes, mais aussi des cerfs géants dont le dos évoque un continent sauvage et où l'on peut vivre toute une vie. Elle se fraye un chemin sur des chevaux qui ressemblent à de gros chats dans une forêt d'arbres gigantesques où des bêtes ailés se terrent à l'affût d'un proie facile. Mélange savoureux d'un fantastique enfantin tendre et d'une sensation diffuse d'horreur lancinante, L'Autre herbier emprunte non seulement le regard de Miyazaki (et pour une fois une comparaison de quatrième de couverture n'est pas usurpée) mais renvoie également à une certaine Alice...à ceci près que Valentine franchit une rivière magique et ne tombe ni dans un terrier ni de l'autre côté du miroir.

Cette influence se reconnaît aussi dans l'étrange peur qui peut saisir le lecteur au cours de l'aventure, devant ces prédateurs ailés à l'allure composite par exemple ou lorsque Valentine tombe sur des eaux noires inquiétantes. C'est également la sensation constante d'être tombé dans le terrier du lapin blanc qui donne cette impression. Valentine rêve-t-elle ? Va-t-elle reprendre conscience d'un instant à l'autre ? Ces créatures improbables sont-elles le résultat de l'imagination galopante d'une fillette qui s'ennuie ? Heureusement, Nicolas Labarre, bien aidé en cela par les visuels véritablement succulents d'Amandine Labarre, trouve sa propre voix, hybridée quelque part entre ces deux influences majeures et qui restitue au final un monde bourré de charme. Porté par une réflexion sur l'importance des histoires et sur la beauté sans cesse renouvelée de la nature, le récit peut se faire également poétique et même musical l'espace de quelques phrases ou de quelques paragraphes doux-amer.

Reste certainement alors quelques défauts de jeunesse à l'Autre herbier : quelques errements stylistiques de-ci de-là, une fin précipitée et qui expédie bien trop vite certains éléments de l'histoire (le devenir de Tom par exemple) et une sorte de pudeur dans la description d'un univers pourtant attachant. On aurait tant aimé avoir plus de créatures, plus de profondeur quitte à rallonger un peu l'histoire, quitte à creuser des thèmes qui manquent parfois cruellement d'épaisseur. On sent pourtant que Nicolas Labarre avait de quoi faire à ce sujet... Mais tout compte fait, on préférera une oeuvre concise et globalement réussie qu'une autre tirant à la ligne et se traînant laborieusement à l'arrivée, surtout pour un premier essai.

Nouvel objet-livre magnifique à ajouter à sa collection, L'Autre herbier s'affirme comme un conte où le merveilleux côtoie parfois l'inquiétant. Petite douceur destinée aux jeunes comme aux vieux, l'oeuvre de Nicolas et Amandine Labarre noie son lecteur dans un océan de verdure et de créatures pour mieux lui offrir une bouffée d'air frais bienvenue. Une lecture idéale pour tous les amoureux de fantastique et des petites bêtes à fourrure !
Just A Word


La Main gauche de la nuit
La Main gauche de la nuit
par Ursula Le Guin
Edition : Poche
Prix : EUR 7,10

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Les glaces de Gethen, 8 mars 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Main gauche de la nuit (Poche)
Considérée par beaucoup comme l'une des auteures contemporaines de fantasy et de science-fiction les plus importantes, Ursula Le Guin a livré au monde deux cycles conséquents et qui sont aujourd'hui devenus des références. Le premier s'intitule Terremer et prend place dans un univers fantasy, le second est celui de l'Ekumen, une saga de science-fiction primée à de multiples reprises. C'est à cette dernière qu'appartient le très fameux roman La Main gauche de la nuit, quatrième volume de l'Ekumen mais qui peut, en réalité, se lire de façon totalement indépendante. Couronné par le prix Nebula et le prix Hugo, rien que ça, le récit nous emmène dans un planet-opera passionnant et glacé sur la planète Nivôse. Ecrit en 1969, l'ouvrage a gagné une solide réputation dans le genre et même au-delà, il est toujours régulièrement cité dans les cent meilleurs livres de science-fiction de tous les temps. Emportez votre combinaison et vos vêtements les plus chauds, et venez parcourir les méandres de Géthen en compagnie de Genli Aï.

Après un court préambule qui avertit le lecteur sur le caractère forcément partial et reconstitué du récit qui va suivre, La Main gauche de la nuit nous dépose sur Nivôse (ou Gethen dans le dialecte local), une planète où la température s'élève rarement au dessus de - 10°C et où l'on pourrait donc croire que la vie serait trop difficile pour exister. Sauf que ce n'est pas du tout le cas. Genli Aï en fait la difficile expérience en vivant dans la Karhaïde, l'un des grands pays de la planète où un roi paranoïaque boit les conseils de son Premier Ministre, Estraven. Genli Aï se retrouve vite dans une position délicate puisqu'il doit trouver un accord avec le souverain de la Karhaïde pour initier l'alliance de la planète entière avec l'Ekumen, sorte de gigantesque conglomérat galactique qui facilite les échanges culturels et commerciaux. Le problème, c'est qu'outre le scepticisme local vis-à-vis de l'existence d'une telle structure sociale, Genly voit son principal support, Estraven, être renié par le Roi à cause d'imbroglios politiques qui pourraient rapidement lui coûter la vie. Ce n'est d'ailleurs pas le seul obstacle sur la route de l'Envoyé, puisque celui-ci doit aussi comprendre un peuple où la notion de genre n'existe pas et où la sexualité ne survient que lors de périodes très précises. Sur Nivôse, on est ni homme ni femme, on est tout simplement.

La principale originalité de La Main gauche de la nuit se situe en effet dans cet élément : il n'y a pas de genre sexuel sur cette planète de glaces. De ce postulat étrange, Le Guin tire un questionnement profond sur l'identité et l'altérité. Cette dernière piste se dédouble d'ailleurs car, outre la confrontation de Genli Aï avec des êtres bien différents de lui puisque provenant d'une autre planète et répondant à des normes sociétales forcément dissemblables, il faut composer avec l'élément sexuel. Pour une personne qui a toujours connu la dichotomie homme/femme sur son propre monde, comment appréhender des êtres qui ne sont ni l'un ni l'autre mais les deux à la fois ? Avec une intelligence certaine, Ursula Le Guin s'interroge au travers des yeux de son héros masculin hautement perturbé par cet état de fait et qui n'arrive finalement pas à prendre la distance nécessaire pour poser un regard neuf sur la situation, du moins pas pendant une bonne partie de l'histoire. La Main gauche de la nuit se questionne avec bien des années d'avance sur la pertinence du genre et sur l'utilité de cette démarcation finalement aussi sociétale que biologique.

Certes, aujourd'hui le résultat peut sembler avoir un train de retard, mais les récents événements autour de ce sujet devraient faire reconsidérer cette "certitude". Au fond, les interrogations lancées par Le Guin n'ont pas de réponse claire puisqu'elle se livre davantage à un exercice anthropologique - avec toutes les hypothèses que cela présuppose - qu'à un constat pure et simple. Le Guin cherche et le lecteur avec elle, éveillant de facto l'esprit de son lectorat. Quelles différences va présenter une civilisation sans sexe ? Sont-ils plus tolérants ? Sont-ils plus égalitaristes ? Le sexe est-il la raison des grandes guerres qui ont ravagé la Terre ? La Main gauche de la nuit regorge de ces interrogations fascinantes et tente constamment de stimuler intellectuellement son lecteur rendant la lecture perpétuellement fascinante. Plus qu'un simple effet de manche pour donner de l'originalité à son récit, cet élément crucial permet à Le Guin d'ébaucher toute une civilisation et de démontrer l'étendue de son talent en tant que bâtisseuse d'univers. En un peu plus de trois cent pages, Gethen prend vie, l'auteur tissant même des contes et une mythologie, jouant de sa plume sensible et poétique en diable pour toucher le lecteur au plus profond de lui-même.

Non contente de livrer un récit captivant, elle se permet aussi de façonner deux Etats que tout oppose et notamment l'Orgorein, une métaphore filée d'une grande habilité. Ici, Le Guin revisite à sa façon l'utopie communiste en montrant d'abord l'émerveillement de cette entraide quasi-miraculeuse et de cette apparente égalité pour tous qui enthousiasme au plus haut point Genly. Mais lorsque les commissaires, enfin les inspecteurs, finissent par se lasser de l'Envoyé, le récit se fait cauchemar et Le Guin plonge dans une séquence douloureuse au cours d'un cauchemardesque périple vers le goulag, enfin la Ferme de réadaptation. En occasionnant plusieurs ruptures de ton à son récit, elle tente constamment de renouveler son intrigue et de lui apporter un élément supplémentaire. Elle finit d'ailleurs par s'embarquer dans un survival introspectif où l'altérité devient le point achoppement de l'histoire. On alterne alors entre les deux points de vues d'Estraven et de Genly Aï permettant cette fois de véritablement se plonger sur un des grands sujets de la SF : l'incommunicabilité entre les êtres. Comment se comprendre lorsque l'on a pas le même paradigme, les mêmes références, les mêmes attentes ? C'est cette épineuse question qui hante la dernière partie du livre et auquelle Ursula Le Guin semble répondre par l'amour. Il faut aimer son prochain pour pouvoir le comprendre ou, du moins tenter de le comprendre.

C'est finalement cela que cherche à retranscrire Ursula Le Guin dans La Main gauche de la nuit, une sorte d'hymne à la tolérance et au respect de l'autre, même si l'on ne peut pleinement le comprendre. Il faut de l'empathie, de l'amitié, de l'amour, de l'humanité. Et cela, le roman en est truffé dès que l'on s'attarde sur les doutes de Genly Aï et les remords d'Estraven. Qu'est-ce qui fait d'un homme... un homme ? Le genre ? Les us et coutumes ? Les attributs sociaux ? Non, rien de tout cela, c'est sa capacité à s'interroger, à s'entêter pour survivre sur la plus hostile des planètes, c'est cela qui l'humanise, qui lui donne le droit de vivre en harmonie avec le reste de la galaxie. L'ouverture vers l'Ekumen ne se réalise pas forcément comme l'aurait voulu Genly mais c'est en faisant un premier pas que l'on peut parfois changer les choses. Que ce soit sur le plan de la sexualité (ou le roman partage des similitudes avec le superbe Le Rivage des Intouchables de Francis Berthelot) ou du plus vaste champ de la société elle-même, La Main gauche de la nuit n'exclut jamais, il tente au contraire de rapprocher, même quand tout oppose. C'est peut-être en cela que le roman arrive à être si beau.

Superbe ouvrage de tolérance et d'amour, La Main gauche de la nuit est aussi un planet-opera aux allures d'essai anthropologique proprement fascinant. Ursula Le Guin n'a pas usurpé sa réputation avec ce roman foisonnant qui apparaît comme toujours aussi fort plus de quarante ans plus tard.
Indispensable.
Just A Word


Blade runner : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?
Blade runner : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?
par Philip K. Dick
Edition : Poche
Prix : EUR 6,00

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Chasseur d'androïdes, 22 février 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Blade runner : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Poche)
En 1966 paraît un roman qui va, en un certain sens, révolutionner la science-fiction. Pourquoi en un certain sens ? Parce que sans être un sommet du genre et même sans constituer l’un des plus réussis des romans de l’américain Philip K. Dick, c’est de ce roman que sera librement inspiré le film Blade Runner de Ridley Scott. Devenu depuis l’un des films les plus cultes et les plus respectés du 7ème art, il a non seulement permis au genre science-fictif de s’immiscer sur le devant de la scène dans les années 80 mais il a fait entrer dans la légende l’auteur fabuleux qu’était Philip K. Dick, mort, ironiquement, la même année que la sortie en salle de Blade Runner. Refusant jusqu’au bout de réécrire son roman pour en faire la novélisation du film de Scott, l’écrivain a su garder fidèlement une œuvre atypique et pour le moins intrigante. Ecrit au cours d’une des périodes les plus stables de sa vie mouvementée, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? reste pourtant encore et toujours dans l’ombre de son adaptation.

Difficile dans ces circonstances d’aborder avec une totale objectivité le roman (à moins que l’on ait eu la malchance de ne pas connaître Blade Runner auparavant). Radicalement différent du film mais partageant également quelques éléments principaux en commun avec la vision offerte par Ridley Scott, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? nous plonge dans un San Francisco futuriste ou du moins ce qu’il en reste. Sévèrement éprouvée par les guerres nucléaires qui ont ravagé sa surface, la Terre est aujourd’hui désertée pour de lointaines destinations et notamment Mars où une vie meilleure attend hommes et femmes qui peuvent y accéder. En effet, pour émigrer, il faut un certain degré d’intelligence et d’utilité, ainsi qu’un patrimoine génétique encore viable malgré les radiations. Les malheureux qui n’ont pas cette chance sont relégués dans des immeubles en grande partie désert et doivent vivre tant bien que mal avec leur statut de « spéciaux » comme c’est le cas pour John R. Isidore. De même, pour aider l’humanité, des androïdes de plus en plus perfectionnés sont proposés aux émigrants. Le dernier modèle, le fameux Nexus 6 des industries Rosen, assure une bluffante ressemblance avec l’humain. C’est d’ailleurs là où le bât blesse puisque certains androïdes s’échappent des colonies et tentent de revenir vivre illégalement sur Terre. C’est pourquoi des chasseurs de primes tels que Rick Deckard sont chargés de les effacer. Alors que son collègue vient de se faire surprendre par l’un des Nexus 6 en cavale, Deckard doit assumer la tâche difficile d’abattre cinq Nexus 6 à lui seul. Une tâche qui parait insurmontable et que Deckard, plus préoccupé par l’acquisition d’un véritable animal que par une chasse à l’androïde, a bien du mal à assurer.

A la lecture de ce postulat, on comprend bien que Blade Runner ne constitue qu’une adaptation très libre du roman de Philip K.Dick. Avant de revenir en fin d’article sur les différences entre le roman et le film, parlons du livre lui-même. Dick entrelace deux fils narratifs principaux : celui de Rick Deckard, chasseur d’androïdes assermenté, et celui de John R. Isidore, pauvre spécial perdu dans son univers de tropie. Fondamentalement, il n’y a que peu à jeter dans ce que nous offre Philip Dick ici. Sauf que l’américain semble s’éparpiller un peu trop et n’arrive pas à comprendre que le sujet en or qu’il tient (Rick confronté à la nature des androïdes) ne devrait pas être parasité par des sujets secondaires assez grossiers et manquant cruellement de place pour être exploités convenablement. En tentant de critiquer le pouvoir des médias – tout le monde regarde une espèce de télé-réalité abrutissante et absurde animée par un certain « Ami Buster » - ainsi qu’en y ajoutant une composante religieuse survolée bien trop rapidement – le Mercerisme – Dick se fourvoie. Ces deux sujets, bien qu’intéressants en eux-mêmes, ne disposent pas de la place nécessaire pour être développés avec force et pâtissent surtout de l’intrigue principale autour d’un Rick Deckard éminemment plus intéressant.

L’univers imaginé n’est pourtant pas dénué d’intérêt, bien au contraire. Le futur envisagé par Dick est noir, désespérant – la Terre est un vaste champ de radiations, Mars une sorte de paradis illusoire où l’humanité se meurt d’ennui – et va à l’encontre de la science-fiction grandiloquente et optimiste en vogue à l’époque. Sans atteindre la noirceur d’un Blade Runner, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? dépeint un avenir vraiment peu attirant où l’homme s’est presque autodétruit. S’il n’a pas réussi à mettre fin à son existence, l’homme a cependant réussi à détruire son écosystème et Dick imagine un système d’échange d’animaux vivants qui obsède Rick et sa femme ainsi qu’une grande majorité des humains encore présents sur Terre. Posséder un animal fait autant office de symbole de richesse que de goût. Alors pour ceux qui n’en ont pas les moyens, des marchands proposent des répliques robotiques comme celle que possède Rick, un mouton électrique plus vrai que nature. La question des animaux occupe une grande place dans le récit et trouve un écho fort dans l’opposition androïdes/humains.

C’est ici précisément que Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? devient un excellent roman de science-fiction. Dick revient sur une de ces marottes, à savoir différencier le réel du non-réel. La transcription qu’il en fait dans le récit passe par les humains de chair et d’os d’une part, et les androïdes créés artificiellement d’autre part. Toute le reste de l’histoire tourne autour de l’approche de Rick par rapport aux androïdes et leurs capacités à être ou non plus humains que les humains eux-mêmes. A quel moment peut-on vraiment dire que tuer un androïde n’est plus un meurtre ? La question philosophique et éthique derrière la chasse de Rick se pose d’autant plus qu’il rencontre un androïde qui le touche au plus profond de son être : Rachel Rosen. Petit à petit, le lecteur comme le héros se demandent si les androïdes peuvent être considérés comme de simples produits de l’intelligence humaine et non pas comme des êtres conscients à part entière. Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? réussit formidablement bien sous cet angle et rapproche subtilement cette réflexion de l’obsession autour des animaux. Philip K. Dick arrive même à embrouiller l’esprit de son lecteur à un moment du récit en lui faisant se poser la question de savoir qui est vraiment humain et qui ne l’est pas.

Reste alors le fil narratif sur John Isidore, certainement moins convainquant que celui de Rick, mais intéressant dans ce qu’il apporte comme humanité naïve au récit. Simplet mais attachant, Isidore renforce à la fois le côté humain des androïdes mais aussi leur froideur mécanique. Ce paradoxe, illustré par l’arrivé de Roy Batty et des siens, ne cesse de tirailler le lecteur. Encore une fois, Philip Dick joue avec nos sentiments et s’amuse en créant l’ambiguïté. On assiste d’un côté à une scène d’amour entre Rick et Rachel, et de l’autre à l’arrachage des pattes d’une araignée par Pris. L’humanité et l’horreur. Deux versants difficilement conciliables. Si l’on regrette que la fin revienne sur le thème du mercerisme – qui apparait toujours aussi superficiel et mal traité – difficile de renier la qualité du récit tournant autour de Rick.

Finissons par un dernier mot sur les différences entre le film et le roman. Elles sont nombreuses puisque le roman prend place en 1992 à San Francisco quand le film se déroule à Los Angeles en 2019. Plus d’industries Rosen mais bien la Tyrell Corporation qui produit tout de même toujours des Nexus 6. Peu d’allusions dans le film aux animaux contrairement au roman, de même que le métrage expurge toutes les références au mercerisme ou à l’ami Buster (une très bonne chose). Rick Deckard n’a pas le même tempérament dans le roman et dans le film, Dick laissant cependant planer également le doute sur la nature de Deckard. Autre point important, Isidore n’apparaît pas dans Blade Runner, qui lui préfère J.F. Sebastien atteint non pas par des radiations mais par le syndrome de Mathusalem. Enfin (et même si l’on est encore loin d’être exhaustif), la trame générale de l’histoire ne partage que quelques scènes largement remaniées en commun. Blade Runner apparaît définitivement comme la vision de Scott et son équipe de Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? corrigeant avec bonheur les quelques mauvais choix de ce dernier.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? s’est imposé au fil du temps comme un classique de la science-fiction. Loin d’être aussi parfait qu’on pourrait le croire, le livre pose pourtant un questionnement brillant sur la nature de l’humanité ainsi que sur celui des créations artificielles. Un Dick mineur certainement mais pas moins intéressant à découvrir pour autant.
Just A Word


Le choix
Le choix
par Paul McAuley
Edition : Poche
Prix : EUR 7,90

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 En quête du Dragon, 14 février 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le choix (Poche)
Dernier titre de lancement de la nouvelle collection Une Heure-Lumière des éditions du Bélial, Le Choix est l'oeuvre de l'anglais Paul J. McAuley (Cowboy Angels, Glyphes, Les conjurés de Florence...) qu'on avait plus guère lu sous nos latitudes depuis quelques années. Lauréat du fameux prix Sturgeon en 2012 pour cette novella de 73 pages, le britannique est l’occasion pour le Bélial de montrer une nouvelle fois la diversité de ses choix éditoriaux. On quitte donc les bas-fonds de Bangkok, les méandres de Lolsa Tech et les frasques du troisième âge pour revenir à une science-fiction à la fois plus conventionnelle mais aussi plus humaine.

Très courte mais pas moins prenante pour autant, le récit de Le Choix suit deux amis : Damian et Lucas, qui vivent tant bien que mal à l'écart d'un monde transfiguré par la bêtise humaine et...par le contact avec d'autres civilisations. Ensemble, ils décident de remonter les flots d'une Angleterre à moitié submergée pour rencontrer un Dragon tombé du ciel et échoué tel un animal mythique sur les côtes anglaises. L'artefact extra-terrestre n'intéresse cependant pas que nos jeunes aventuriers et ils vont bientôt découvrir que même l’événement le plus anodin peut changer la course de leur vie. En fin de compte, il faudra faire un choix.

Ce dernier ouvrage retrouve en réalité un sens of wonder mâtiné de triste mélancolie que l'on avait pas rencontré jusqu'ici dans les trois dernière novellas. Paul J. McAuley dresse le portrait d'une Angleterre mise à mal par les (in)conséquences écologiques de l'homme ainsi qu'un retour aux sources face à l'émerveillement proposé par l'espace et les races extra-terrestres. Damian et Lucas incarnent deux abords différents du contact avec des visiteurs venus d'ailleurs. Le premier y voit un rêve, un moyen de s'extirper d'une Terre décevante et d'un père violent, le second une supercherie intrigante mais qui ne peut remplacer l'amour d'une mère complotiste (ou pas) et d'une terre natale qui l'a toujours porté. Le récit adopte alors un ton étrange, entre désillusion quant au sort d'une planète que l'on contemple meurtrie, et enchantement face à ces mystérieuses civilisations extra-terrestres qui semblent aussi surréalistes qu'un conte pour enfants.

Plus que la simple évocation de tous ces chambardements, c'est avant tout le sort de l'humanité confronté à son propre dépassement qui titille l'imagination. McAuley ébauche des portraits crédibles et attachants d'hommes et de femmes saignés par la vie. Il réussit tout particulièrement Damian, encore davantage même que Lucas. On est fasciné par ce rêveur triste qui finalement tombe dans un cul-de-sac tragique. Toute la force de McAuley réside ici, dans sa capacité remarquable à incarner des sentiments plutôt qu'à les plaquer sur des êtres. Il faut toute cette force pour faire ressentir en quelques mots l'ouragan de sentiments contradictoires qui envahit Lucas pour le fameux choix final donnant son titre à la novella. Au cœur de ce futur désespéré et exotique, l'auteur britannique brûle tout pour partir explorer d'autres chemins. Et on le suit avec bonheur.

Le Choix clôt la première fournée de titres estampillés Une Heure-Lumière de fort belle manière. A hauteur d'hommes, à la fois triste et pleine d'espoir, la novella offre une dernière variation science-fictive sur les conséquences écologiques de notre mode de vie en se demandant si un deus ex machina extra-terrestre suffirait vraiment à nous sauver...à moins que le choix ne repose entre nos mains depuis le début.
Just A Word


Cookie monster
Cookie monster
par Vernor Vinge
Edition : Poche
Prix : EUR 8,90

5.0 étoiles sur 5 Toujours supprimer les cookies..., 14 février 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Cookie monster (Poche)
Après la première fournée de titres de la nouvelle collection Une Heure-Lumière - à savoir Dragon de Thomas Day et Le Nexus du docteur Erdmann de Nancy Kress - voici la deuxième vague de février 2016. Toujours superbement illustré par le génial Aurélien Police, ce troisième volume de cent pages cumule fièrement deux prix : le Locus et le Hugo. Rien que ça. Cookie Monster est l'oeuvre d'un illustre écrivain américain de science-fiction, Vernor Vinge, surtout connu (et reconnu) pour Un Feu sur l'abîme et Au tréfonds du ciel, deux romans récompensés par le prix Hugo. Inutile de dire qu'avec un tel CV, on attend énormément de cette novella. Et ça tombe bien puisqu'en une centaine de pages, Vinge nous plonge dans un univers SF pur jus qui va ravir les amateurs du genre.

Parce que soyons clairs, Cookie Monster n'est pas le plus abordable des titres de la collection Une Heure-Lumière parus à ce jour. Le lecteur pénètre cette fois dans un univers de pure Hard-SF où l'on parle de condensat de Bose-Einstein et où tout le propos est sous-tendu par l'une des marottes de l'auteur : la singularité. Pour autant, Cookie Monster n'est (heureusement) pas un récit hermétique, il demande juste un plus grand investissement au lecteur. Il s'agit de suivre le parcours de Dixie Mae, une employée d'un service client du géant Lotsa Tech encore toute fière de son embauche. Seulement voilà, dès son premier jour, un mail de très mauvais goût lui parvient et la met dans une rage folle. Avide de découvrir qui sur le campus de Lotsa Tech a pu lui envoyer une telle chose, Dixie Mae entraîne l'arrogant Victor dans une quête aussi impulsive que risquée.

Il est vrai que dit ainsi, l'intrigue de Cookie Monster ne semble ni d'une grande profondeur ni d'une grande difficulté. C'est mal connaître Vinge. Celui-ci aborde le thème de la singularité en nous plongeant dedans jusqu'au cou. Et si tout n'était qu'une illusion ? L'américain jongle avec les IAs comme avec ses personnages et finit par fusionner deux axes de lecture : celui de la pure science-fiction technologique et celui du conte. A mi-chemin entre Alice aux pays des merveilles et Oz, Cookie Monster file sa métaphore et renvoie le lecteur assez loin du Kansas, dans une sorte de pays magique où l'informatique sert d'univers et où la sorcière se terre hors de portée de nos malheureux héros. Toute la force du récit de Vernor Vinge tient autant dans cette comparaison et dans son habilité à entretenir le suspense qu'à la nature réelle du piège qui retient Dixie Mae et ses compagnons.

En proposant un voyage où l'intellect est parfois mis à rude épreuve, Vinge épate totalement. Son texte parvient à capter ce qui fait le charme de la Hard-SF intelligente, c'est-à-dire qu'il ne sacrifie jamais sa plume ni ses personnages sur l'autel d'une froideur purement mathématique. Peut-être est-ce là un contre-coup de l'aspect conte de son histoire, mais chaque protagoniste devient attachant (ou irritant dans le cas de Victor) en un nombre congru de pages. La machination qui se love derrière les péripéties de Dixie Mae gagne sans cesse en puissance et culmine dans une fin ouverte (et infinie) où le titre bien énigmatique prend tout son sens. Plus loin encore, et de façon détournée, Vinge pose la question du statut de l'IA. Dès lors que celle-ci pense et a conscience d'être, est-elle humaine ? Est-elle une nouvelle forme de vie à part entière ? Car derrière l'attachement du lecteur aux personnages, c'est bien cette interrogation qui demeure.

Cookie Monster ne déçoit pas, très loin de là même. Brillant récit de Hard-SF qui permet à Vernor Vinge d'aborder de nouveau la singularité et la question de l'Intelligence Artificielle, la novella fourmille d'idées dont celle, magnifique, de transformer un monde informatique en un univers de conte retors. Pousserez-vous la porte avec Dixie Mae ?
Just A Word


Kallocaïne
Kallocaïne
par Karin Boye
Edition : Broché

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Vérité totalitaire, 28 janvier 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Kallocaïne (Broché)
Certains romans échappent au temps. D'autres restent parfois prisonniers d'un recoin de l'histoire. Kallocaïne tient des deux à la fois. Dernière oeuvre d'une romancière et poétesse injustement méconnue, Karin Boye, ce court récit de deux cent quarante pages apparaît pourtant comme l'une des plus grandes références en matière de dystopies. Près de vingt ans après Nous Autres de Zamiatine et dix ans avant le 1984 de George Orwell, Karin Boye s'inspire de ses voyages personnels en URSS et dans l'Allemagne Nazie pour accoucher d'un livre-somme sur le totalitarisme. Malheureusement victime d'une édition très aléatoire, Kallocaïne n'est remis aux goûts du jour que grâce aux éditions Ombres en 2015 puis à une reprise plus que bienvenue en poche dans la collection Hélios sous l'égide des Moutons Électriques. Que peut raconter le roman de Boye pour avoir marqué autant de spécialistes du genre au fil des années ? Et surtout, comment peut-il se tirer de l'ombre tutélaire embarrassante des autres romans fondateurs du genre écrit au XXième siècle ?

Mais avant toute autre chose, de quoi parle Kallocaïne ? D'une drogue donnant son titre au roman, inventée par le chimiste Leo Kall. Celui-ci ne vit que pour servir l'Etat Mondial, une nation impitoyable dirigée d'une poigne de fer par un réseau de bureaucrates-dictateurs dont la seule préoccupation revendiquée est d'assurer le bien-commun. Ainsi la police traque sans relâche les traîtres au régime et les déviants, tout ceux qui pourraient causer la chute de leur nation bien-aimée. Les camarades-soldats doivent donc assurer tout un tas d'obligations et respecter des règles de vie d'une grande rigidité pour servir l'Etat. Avec la Kallocaïne, c'est une nouvelle étape que franchit Léo Kall. Plus efficace encore que les caméras et les micros installés dans les chambre à coucher ou que les dénonciations anonymes, le nouveau sérum permet de démasquer les traîtres de l'esprit, de la pensée. Le scientifique se met alors en tête de nous narrer son histoire, sa vie et l'impact de sa découverte sur ses concitoyens. Journal intime qui ne dit pas son nom, Kallocaïne expose à nu Leo Kall et raconte comme peu l'ont réussi, l'horreur absolue de l'état totalitaire.

Il ne s'agit pas d'un vain qualificatif. L'horreur. L'horreur pleine et entière représentée par la société décrite dans Kallocaïne. Avec une acuité remarquable et un sens de la synthèse à toute épreuve, Boye parle d'un monde où tout est réglementé, jusqu'aux sentiments les plus élémentaires comme l'amour ou le chagrin. L'Etat Mondial pourrait très bien s'appeler l'Union Soviétique ou le IIIème Reich, il n'y a en réalité aucune différence. En 1940, Karin Boye était aux premières loges pour voir les hommes construire l'enfer. Le récit de Léo Kall, c'est un peu Dante qui condamne sa propre Béatrice. Il est étrange en effet de pénétrer dans ce roman à l'écriture si ample et luxuriante, où le narrateur semble disserter sans fin et avec une formalité excessive de tous les aspects de sa vie. La chose met d'autant plus mal à l'aise que celui-ci est intimement convaincu du bien fondé de la politique totalitaire du régime. On assiste médusé à une succession de scènes et de réflexions où ce n'est plus l'homme qui parle, mais une machine, un automate dénué de sentiments, qui ne pense plus par lui-même mais par ce qu'on lui a appris à croire. C'est la déshumanisation nazi ou communiste portée à son paroxysme.

Karin Boye axe tout son propos autour de l'évolution psychologique de son héros, Léo Kall, et de son rapport avec ses concitoyens. Mais c'est surtout sa femme qui deviendra centrale, comme si, d'une certaine façon, seul le lien de l'amour, le lien le plus intime qui soit, pouvait faire réagir. L'auteure n'est jamais meilleur que lorsqu'elle plonge dans les violentes contradictions qui envahissent le narrateur malgré lui. La Kallocaïne brise les dernières barrières de l'être, elle permet aux tyrans de pénétrer les esprits contre leur gré, plus efficacement que n'importe qu'elle torture ou propagande. Devant cet ultime viol de l'être, Léo Kall change petit à petit. L'intelligence de Karin Boye c'est d'arriver à glisser l'humanité par touches congrues et presque subliminales dans un récit où tout est sous contrôle, jusqu'à l'émotion d'une séparation ou l'envie de serrer la main d'un ami. La formidable efficacité de la chose est due à un élément des plus évidents que la suédoise place judicieusement : la peur. La peur de l'ennemi extérieur, ce barbare inférieur qui viendrait forcément détruire le quotidien. La peur de la trahison, de trahir sa nation, sa famille, ses valeurs. La peur à chaque seconde.

Là où l'écrivaine prouve qu'elle a tout compris au système totalitaire, c'est lorsqu'elle pousse le jeu tellement loin qu'elle révèle que la paranoïa de ce régime causera sa perte. Même sans ennemi, même sans menace concrète, l'avènement de la Kallocaïne et l'inclinaison à passer tout le monde à la question prouve que le monstre finira par se bouffer lui-même. Que la chose est insupportable en fin de compte. Et puis, à côté, il y a Rissen. Il reste des hommes qui gardent toujours une flamme au fond d'eux, qui s'attise avec le temps, avec les horreurs et qui finiront par résister. En soi, le simple fait d'exister en tant qu'être humain sensible devient un acte de résistance. Le roman donne pourtant des frissons. Il prévoie déjà l'avènement des caméras de sécurité et des microphones, les glisse partout, jusque dans la chambre conjugale, il dénature l'amour et l'acte de concevoir des enfants, il montre comment contrôler jusqu'aux faits les plus intimes qui soient. Kallocaïne est un roman violent au final, une histoire d'une extrême violence, moralement et psychologiquement. L'utilitarisme de cette société où tout doit être fait pour le bien-commun devient une absolue horreur. L'être n'existe plus, il doit s'effacer, disparaître derrière des considérations plus grandes. Comme englouti par une bête immonde.

Cette oeuvre visionnaire bouleverse. Elle prend aux tripes quand on s'y attend le moins tout en montrant par le menu la privation d'humanité qu'induit le régime totalitaire qu'elle qu'il soit. En choisissant de miser sur l'intime et la psychologie plutôt qu'une critique sociétale froide et rigide, Karin Boye dépasse toutes les espérances. Kallocaïne terrifie.
Mais de façon tout à fait essentielle.
Just A Word


Le Nexus du Docteur Erdmann
Le Nexus du Docteur Erdmann
par Nancy Kress
Edition : Poche
Prix : EUR 9,90

4.0 étoiles sur 5 Vieillir ou s'unir ?, 17 janvier 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Nexus du Docteur Erdmann (Poche)
Second titre de la toute nouvelle collection du Bélial, Le Nexus du docteur Erdmann a la lourde responsabilité d'incarner le fer de lance d'Une Heure-Lumière aux côtés de l'excellent Dragon de Thomas Day. On ne reviendra pas sur les spécificités de cette collection (les curieux se reporteront à la précédente critique) pour se concentrer sur ce deuxième titre. Couronné par le prestigieux prix Hugo en 2009, Le Nexus du docteur Erdmann n'est autre qu'une novella de l'américaine Nancy Kress, auteure des Hommes Dénaturés ou d'Après la chute (Critiqué ici). Faux-récit science-fictif où l'humanité et l'humour de l'américaine se taillent la part du lion, l'ouvrage constitue une toute autre approche du genre.

Quelque part entre Cocoon et Bubba Ho-Tep pour ce qui est de l'âge moyen des personnages (et leur participation active à l'intrigue), Le Nexus du docteur Erdmann ne parle ni de tourisme sexuel ni de Thaïlande mais bien des affres de la vieillesse dans une maison de retraite américaine. Nancy Kress nous présente une galerie de vieillards aux personnalités bien trempées, à commencer par le fameux Dr Henry Erdmann, ancien physicien ayant participé à l'Opération Ivy et qui a côtoyé nombre de sommités scientifiques de l'époque, ou Evelyn Krenchnoted, une commère de première catégorie qui n'a rien perdu de sa curiosité en vieillissant. Erdmann n'a d'ailleurs que faire d'Evelyn, Erin ou des autres, tant ceux-ci lui semblent pathétiques et ridicules. Il préfère enseigner à des étudiants qui, bien que médiocres, comprennent au moins sa passion première : la physique. Sauf qu'un beau jour, Henry est victime de ce qu'il semble être une attaque devant les yeux de son aide-soignante, la superbe Carrie. Bien vite, il s'aperçoit qu'il n'a pas été le seul dans ce cas et qu'une grande partie des résidents a vécu des faits similaires. Nul doute que quelque chose se trame dans l'univers. Ça tombe bien puisque l'auteure américaine va nous expliquer pourquoi ces pauvres vieillards subissent d'étranges épisodes d'absences et de douleurs.

Ce qui surprend en premier lieu dans ce texte de quelques 136 pages, c'est à la fois le ton très humoristique adopté par Nancy Kress mais aussi que la science-fiction reste en arrière-plan. En effet, avant toute chose, Le Nexus du docteur Erdmann est un roman drôle qui porte un regard à la fois tendre et dur sur la vieillesse. Ne tombant pas dans le piège de montrer des vieillards insipides et se ressemblant tous, l'américaine arrive à représenter le troisième âge avec tout le respect qu'il mérite mais également toute la nuance qu'il suppose. Aucun personnage ici n'est vraiment parfait, que ce soit le prétentieux Dr Erdmann ou l'illuminée d'Erin Bass en passant par le balourd de Bob Donovan. Rapidement, et de façon surprenante, on éprouve de la sympathie pour ces vieux enfermés dans des corps qui ne suivent plus. C'est là aussi tout le propos et le charme de ce volume, celui de décrire par le menu la mélancolie de la vieillesse et comment chacun aura une façon différente de la vivre selon son passé.

L'humanité de Nancy Kress fait des merveilles et l'on suit avec bonheur les folles tergiversations des pensionnaires, à peine perturbés par l'irruption d'un beau docteur en neurosciences ou d'une aide-soignante touchante mais un peu limitée. Avec sobriété et humour, Kress rend honneur au troisième âge, en fait plus que des figures passives. Elle les met sur le devant de la scène et les positionne au coeur d'une intrigue cosmique longtemps floue mais d'une grande simplicité à l'arrivée. La chose la plus surprenante pourtant reste que la science-fiction semble, malgré tout, jouer un rôle secondaire dans cette histoire de corps flétris et d'esprits affûtés. Dans Le Nexus du Docteur Erdmann, il est question de vaisseau, de conscience collective et de transcendance. Autant d'éléments qui donnent du piquant à l'intrigue et permettent à Nancy Kress d'imaginer une histoire autour de la responsabilité et de l'individualité. Que cela soit voulu ou non, ce ne sera pas le versant science-fictif que l'on retiendra le plus de la novella, mais bien son cœur humain, vieillissant mais toujours bondissant.
Difficile pourtant de justifier son prix Hugo, une récompense un poil excessive !

S'il reste certainement moins accrocheur au premier abord que Dragon, Le Nexus du docteur Erdmann a un côté profondément humain qui permet à Nancy Kress d'envisager une intrigue science-fictive sous l'angle peu commun de la vieillesse. Attachant et intelligent, le texte se lit sans déplaisir aucun et nous entraîne à la fois dans un questionnement sur notre place dans l'univers mais aussi sur notre futur à tous, celui de l'âge.
Just A Word


Dragon
Dragon
par Thomas Day
Edition : Broché
Prix : EUR 8,90

4.0 étoiles sur 5 Le Dragon de Bangkok, 16 janvier 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Dragon (Broché)
Pour ce début d'année 2016, Les éditions du Bélial ont eu une riche idée : lancer une collection dédiée aux novellas ! Format injustement mal-aimé en France, il a pourtant fait son trou depuis bien longtemps Outre-Atlantique. La collection Une Heure-Lumière regroupe donc des textes courts, plus longs que la simple nouvelle mais plus succincts que le roman, initiative qui n'est pas sans rappeler celle du Passager Clandestin et de sa collection Dyschroniques. Pour lancer en grande pompe cette entreprise, Le Bélial se paye Thomas Day et Dragon, une novella de 150 pages. Première constatation, le livre-objet s'avère magnifique avec une véritable identité visuelle, une couverture stylisée, un marque-page en mode mini et un format hybride de 18x12cm. Second point tout aussi important, le prix indexé sur le nombre de pages et donc fortement réduit. Mais revenons sur ce Dragon. Sans surprise aucune pour qui connaît un peu notre Thomas Day national, la novella nous entraîne dans l'Asie du Sud-Est, à Bangkok plus précisément, où un mystérieux individu qui se fait appelé Dragon se prend de passion pour l'assassinat de pédophiles. Chargé de l'arrêter, Tannhaüser Redpokanon, amateur de lady-boys à ses heures perdues, va avoir toutes les peines du monde à mettre la main dessus. Se pourrait-il que Dragon soit la vengeance divine qu'attend la Thaïlande ?

Quoi de mieux pour débuter Une Heure-Lumière qu'un auteur français, et, de surcroît, l'un des meilleurs du genre ? Sec comme un coup de trique, Dragon ouvre les portes d'un Bangkok dévoré par le tourisme sexuel et le dérèglement climatique. Comme à son habitude et avec une authenticité qui force le respect, Thomas Day installe une ville tortueuse du Sud-Est Asiatique entre modernité crasse et archaïsme mystique. Le Bangkok du français n'est pas simplement une évocation forte de ses nombreux voyages en ces contrées lointaines mais aussi un mélange édifiant d'amour et de dégoût. Comment, dans un lieu si chargé en histoires et en légendes, peut se perpétuer le plus abject des trafics qui soit : le tourisme sexuel et, plus particulièrement, celui des enfants ? En forme d'exorcisme et même d’exutoire, Thomas Day dresse le portrait d'un serial-killer...de pédophiles. Du coup, l’ambiguïté morale s'en ressent. Pourriez-vous condamner un homme qui exécute froidement et parfois salement des pédophiles ou, au moins, des responsables de réseaux pédophiles ? C'est une des premières interrogations soulevées par Dragon, auquel chacun apportera sa réponse.

Une autre facette de Dragon, c'est aussi le rapport au corps et particulièrement celui de Tann Ruedpokanon, un homosexuel friand de lady-boys, sortes de prostitués transsexuelles que l'on trouve dans les endroits sordides de Bangkok. Ce rejet de son identité et la symbiose mâle-femelle posent la question du genre en des termes étranges et parfois malsains (on pense à la séquence avec Cheval) dans une nouvelle Sodome et Gomorrhe où personne ne semble pouvoir se soustraire aux perversions de la chair, les enfants encore moins que les autres. En revenant sur les raisons particulières qui font que la pédophilie est si répandue dans ce coin du monde, Thomas Day n'y va pas avec le dos de la cuillère. Si Dragon est un récit policier burné comme en raffole le français, il est aussi un violent cri de colère contre un commerce odieux. De nombreuses scènes s'avèrent très crues, pour ne pas dire insupportables, et Day manipule le suggestif avec un talent insolent qui renforce le côté insoutenable de la chose. Dragon s'affirme rapidement comme un récit sans concession. Et c'est tant mieux !

Enfin, on ne saurait être complet sans ajouter que Dragon finit par lentement glisser vers le fantastique, un fantastique teinté de mythologie thaïlandaise évidemment. En mariant le surnaturel à la dure réalité du récit, Thomas Day offre à la fois une petite bouffée d'air frais au lecteur et un dépaysement supplémentaire. Avec justesse et sans jamais renier les bases posées par son récit, l'écrivain français arrive à replonger dans la perception plus traditionnelle de ce coin du monde, où les dragons côtoient les hommes au cœur de la jungle. En fait, on ne fera qu'un seul reproche, assez mineur, sur ce Dragon. Thomas Day fait l'étrange choix de déconstruire son récit et de mélanger les chapitres. Le problème, c'est que cela ne sert à rien et que l'histoire peut se lire dans l'ordre sans problème, à l'exception peut-être de la légende de fin qui constitue une conclusion parfaite à la novella.

Porte-étendard (ou presque, puisque le second volume signé Nancy Kress sort en même temps) de la collection Une Heure-lumière, Dragon de Thomas Day est un récit fort, un jeu de massacre quasiment salutaire qui imagine (ou pas) un Bangkok rongé de l'intérieur par la pourriture humaine. Dans ce récit brutal et parfois insoutenable surnage la plume vorace du français qui tente de crever les vieux démons qui le hante.
Un premier cru prometteur !

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