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Franz

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Une nuit à Rome, tome 1, cycle 1
Une nuit à Rome, tome 1, cycle 1
par Jim
Edition : Relié

5.0 étoiles sur 5 Que reste-t-il de nos âmes mûres ?, 20 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Une nuit à Rome, tome 1, cycle 1 (Relié)
Dans l’aurore violette, quelque part sur la côte rocheuse au-dessus de la mer Tyrrhénienne, une femme quarantenaire, le regard farouche, va faire le saut de l’ange d’une hauteur vertigineuse. Il s’agit de Marie, amoureuse à vingt ans de Raphaël. A l’époque, ils s’étaient faits le serment, enregistré sur une cassette VHS, de se retrouver âgés de quarante ans, à Rome, la ville éternelle, pour une nuit, quelle que soit leur situation du moment. Raphaël ne veut même pas y penser d’autant que sa vie est avec Sophia mais il y songe tout le temps depuis qu’il a reçu par colis postal la fatidique cassette et la promesse juvénile, lui rappelant ce qu’il a été, avec ses rêves et ses désirs enfuis. La visionnant en pleine fiesta avec ses potes et Sophia, Raphaël déchiffre les paroles muettes de Marie car, heureusement, obsolescence du matériel oblige, il y a l’image, sans le son. Prêts à bouleverser leurs existences, Marie et Raphaël s’embarquent pour Rome chacun de leur côté.
Premier volume d’un diptyque conséquent, Une nuit à Rome raconte les atermoiements d’un quarantenaire dont la velléité agace et la détermination d’une femme énergique hantée par la nostalgie du lendemain. La force de l’album réside pour une grande part dans son découpage et sa mise en page. L’histoire banale en soi est ainsi dynamisée au point de capter l’attention jusqu’au bout. Cela tient en partie au fait que l’auteur ne s’enlise pas dans une psychologie fastidieuse mais relate l’enchaînement des menus gestes, des attitudes anodines, des réflexions sommaires pour construire un quotidien probable dans lequel le lecteur peut se plonger en toute connaissance de cause. Les dialogues sonnent bien et juste. Certaines remarques fouillent la mémoire du lecteur. Le graphisme clair et délié, fin et précis ne s’accorde pas toujours aux couleurs qui le noient parfois. N’empêche ! L’ensemble reste de haute tenue et de bonne facture. Une adaptation cinématographique ne sera pas facile tant l’art du scénariste et dessinateur Jim est subtil et unique.


Sisco T8 Realpolitik
Sisco T8 Realpolitik
par Benec/Legrain
Edition : Relié
Prix : EUR 12,00

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4.0 étoiles sur 5 Le maussade et le Sisco, 17 septembre 2014
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Disgracié, le taiseux Sisco ourdit sa défense en attaquant. Le Corse est recherché par les services du renseignement intérieur (DCRI) que Duquesne cornaque. La rivalité entre les services français et l’implication des services secrets israéliens en sous-main complexifient une affaire où la vie des hommes importe moins que la sécurité des Etats.
La spirale descendante qui aspire Sisco dans les bas-fonds ne semble jamais s’arrêter mais l’agent spécial est pugnace et coriace. Les deux dernières planches de l’album, à Chypre, quasi muettes, sont particulièrement éloquentes. Le 8e album clôt le 4e diptyque de la série. On peut légèrement regretter que le passé et la psychologie du personnage central de la série ait été mis de côté au profit de l’action mais le lecteur est assuré de ne pas s’ennuyer tant la narration est fluide et le graphisme élégant, précis et beau.


Croisière sans escale
Croisière sans escale
par Brian Aldiss
Edition : Poche
Prix : EUR 8,90

4.0 étoiles sur 5 Un pinceau de soleil dans le cœur de l’homme, 10 septembre 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
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L’irascible chasseur, Roy Complain, parcourt la jungle des poniques à la recherche de gibier afin d’assurer la subsistance de la tribu Greene. Les poniques fournissent de longues tiges dont la pulpe est comestible mais tout est récupérable dans cette curieuse herbacée. L’arrachage des racines entremêlées et coriaces libèrent l’accès à des portes oubliées qui ouvrent sur des cabines ayant été occupées jadis par la « race éteinte des Géants ». Seuls les gardes de la communauté peuvent y accéder et faire main basse sur des objets mystérieux et inconnus. Au cours d’une partie de chasse, Roy accepte d’être accompagné par sa femme Gwenny mais elle est enlevée par les membres d’une tribu adverse. De retour à son campement, Roy doit répondre de la disparition de Gwenny. Condamné à la flagellation, Roy décide de s’enfuir avec Henry Marapper, le prêtre et trois autres comparses rebelles. L’expédition hasardeuse dans les mortes-voies commence. Les découvertes horrifiques et éclairantes viennent à mesure de l’avancée dans l’arche stellaire. Progressivement, la conscience de Complain s’ouvre sur l’inacceptable. Le vaisseau stellaire aurait déjà dû aboutir à son port d’attache sur Terre depuis plusieurs générations mais il semble être parti dans l’espace droit devant pour un voyage sans retour. Complain ne baisse pas les bras et cherche à renverser la vapeur.
Le roman de l’écrivain britannique Brian Aldiss supporte allégrement ses cinquante années d’existence. Sa force essentielle réside probablement dans son idée maîtresse, un voyage interstellaire exigeant la succession de plusieurs générations humaines pour atteindre une destination qui va se dérober. La communauté régresse et s’agrège en tribus primitives. Les idées religieuses absurdes sont largement empreintes de psychanalyse inepte. Par exemple, les salutations d’usage se disent : « Expansion à votre ego » ou encore exprimer sa colère jusqu’à la transe reste un exutoire commun. Dans l’enfermement mental et physique qui plombe les passagers, la progressive compréhension et la combattivité de Roy Complain devient un mince fil de lumière auquel le lecteur finit par se cramponner envers et contre tous. L’empathie se noue lorsque Roy, accompagné par Laur Vyann, découvrant tous les deux à travers une fenêtre du vaisseau l’espace et les étoiles, exprime enfin ce qui était tapi en lui depuis toujours : « Brusquement, il savait ce qu’était l’Autre Chose, la Chose sans nom, immense, qu’il avait attendue toute sa vie. Ce n’était pas immense. C’était même bien peu : rien que le visage de Laur – illuminé par le soleil ».


Manon des sources
Manon des sources
par Marcel Pagnol
Edition : Poche
Prix : EUR 6,00

5.0 étoiles sur 5 Fier comme Soubeyran, 3 septembre 2014
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Ugolin s’enrichit avec ses œillets. Manon, sa mère et Baptistine la Piémontaise vivent en quasi autarcie dans la baume où coule une source pérenne. Manon grandit et embellit au grand air. Ugolin l’épie et la découvre se baignant nue. Captivée, il tombe sous son charme. Commence alors son calvaire d’autant que Manon a surpris une conversation entre deux villageois venus poser des pièges dans les parages. Elle comprend les malversations des Soubeyran. Sa révulsion première se métamorphose en haine viscérale. Ugolin va tenter de séduire celle qu’il a ruinée (financièrement en s’accaparant son domaine et mentalement en condamnant à mort son père). Cherchant d’abord à incendier la propriété d’Ugolin, Manon découvre accidentellement la source du village et décide à son tour de la détourner, privant toute la population de la précieuse eau de vie. Les rivalités villageoises s’exacerbent et les langues se délient. Bernard Belloiseau, le jeune instituteur flaire et perçoit peu à peu l’envergure du drame qui se noue.
Immédiatement captivé par le second volet du diptyque « L’eau des collines », « Manon des sources », le lecteur ne peut que s’immerger dans la tragédie œdipienne qui anéantit la famille Soubeyran. Le Papet n’a eu de cesse de mettre à mort son propre fils, Jean de Florette, avec un aveuglement que la cupidité paysanne éclaire en soubassement. Il ne comprendra ses sinistres manigances perpétrées en sous-main par son neveu qu’avec les ultimes révélations de Delphine, amie de Florette. La lettre testamentaire du Papet adressée à Manon fait jaillir l’eau des yeux : « Pense un peu que par malisse jamet j’ai voulu m’approcher de lui. Sa voix je l’ai pas connu, ni sa figure. Jamais de prêt j’ai vu ses yeux que peut être c’était ceux de ma mère et j’ai vu que sa bosse et sa pène, tout le mal que je lui ai fait. Alors tu comprends que je me languis de mourir pasque a côté de mes idées qui me travaille même l’enfer cet un délice. » La seconde perversion frappant les Soubeyran tient à l’amour fou d’Ugolin pour Manon, sa petite-cousine. Si Ugolin pressent le drame, le Papet, finaud, en ressent toute l’horreur métaphysique. La force et l’intérêt majeur des deux romans émanent du destin tragique des Soubeyran, oncle et neveu que la consanguinité a minés. Ugolin est éperdu d’amour. Ses rites magiques pour amener Manon consentante chez lui sont à la fois naïfs et bouleversants. L’adaptation cinématographique de Claude Berri (1986), pour fidèle qu’elle soit à l’œuvre romanesque, ne doit son aura qu’aux interprétations magistrales de Daniel Auteuil (Ugolin) et Yves Montand (César Soubeyran dit Le Papet). Manon et l’instituteur quant à eux frisent le ridicule à travers leur inconsistance. Dans le roman, la « domestication » de Manon, la sauvageonne des garrigues et sa réconciliation avec les villageois dont la lâcheté et l’intérêt mêlés (ils connaissaient tous l’existence de la source mais aucun, hormis Pamphile, le menuisier n’a tenté de la révéler à Jean Cadoret s’exténuant pieds nus, portant les jarres d’eau sur sa bosse). Cette couardise collective prétextant qu’on ne se mêle pas des affaires des autres, en l’occurrence celle des Soubeyran, oncle et neveu est absolument impardonnable. La fin conventionnelle et fade est rehaussée par les mots de braise du Papet. Il aurait été intéressant de connaître la réaction des Belloiseau Manon et Bernard vis-à-vis de cette pure tragédie antique.


Paradis (avant liquidation)
Paradis (avant liquidation)
par Julien Blanc-Gras
Edition : Poche
Prix : EUR 6,10

3.0 étoiles sur 5 Kiri (le clown) bâtit son cirque ou Kiribati, son cirque, 30 août 2014
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Les îles Gilbert sont devenues indépendantes en 1979 après que les Anglais eurent dilapidé la seule ressource naturelle lucrative, le phosphate. Rebaptisées Kiribati, l’archipel océanien a fait sien le credo de son ancien président, « pauvres mais libres ». Situés au ras des flots, les atolls subissent l’inexorable montée des eaux due au réchauffement climatique mondial. Les milliers d’habitants sont menacés à court terme ; les digues bricolées et les aides internationales diluées ne pourront retenir et détourner l’océan en marche. Le journaliste Julien Blanc-Gras vient séjourner à Karawa, sa capitale afin de prendre le pouls d’un paradis à la dérive pour en faire un livre. L’entreprise peut paraître louable ou irriter au plus haut point. Partager le quotidien des îliens, écrire un papier, se faire mousser, tirer la châsse et se tourner vers de nouvelles destinations touristico-lucratives. Pourtant, à la lecture, on ne ressent aucun misérabilisme ou regard condescendant sur ces pauvres qui sont en passe de se noyer. Au contraire, l’auteur donne à sentir ses approximations, ses velléités. La sympathie qu’il draine sur son passage entraîne l’adhésion des autochtones et l’empathie du lecteur. L’humour est constant. Les phrases courtes font souvent mouche. Le journaliste a le sens de la formule. Le quotidien est décrit sans fard, il n’en apparaît que plus frappant. Les solutions prônées pour lutter contre l’engloutissement programmé sont parfois stupéfiantes comme par exemple la construction d’îles artificielles mais outre le projet démentiel, les I-Kiribati n’ont pas de ressources pécuniaires ou naturelles. L’émigration massive et définitive semble constituer la seule issue jouable à terme. Le retour de l’auteur chez lui passe par les limbes des aéroports et la vacuité des grandes villes internationales : « Je retrouve le peuple des aéroports, ce monde solvable en miniature, tous ces êtres qui, en se contentant d’exister, composent une normalité ». Pour Julien Blanc-Gras, l’éternel été des Kiribati s’est maintenant dilué dans la grisaille et l’oubli. Le monde court à sa ruine alors que les bilans-carbone s’affolent. Il n’y a plus qu’à tourner la page et oublier le paradis.


Le chant des morts
Le chant des morts
par Jean-Paul Demure
Edition : Poche
Prix : EUR 8,00

3.0 étoiles sur 5 Plop et flop !, 29 août 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le chant des morts (Poche)
Le Major, comme les villageois le surnomme aimerait bien se la couler douce dans sa villa méditerranéenne Cybèle mais l’érosion laisse remonter sous sa haie des os humains. Brett, aussi peu major qu’anglais, cherche à connaître l’identité du mort et la raison de son assassinat. Il enquête mais son cercle d’« amis » au rade du coin le tient à l’œil, pour son bien et le leur. Ces tristes figures locales n’ont haut en couleur que leurs trognes rubicondes telle celle du clerc de notaire, le soulot patenté nommé Perchon. Perchon, jamais en fonds mais toujours très près du fond, va taper Brett comme un « frère ». Le Major espère de son côté obtenir des informations en sous-main de l’agence notariale dirigée par le sanguin Dumont. Brett avance, déniche, déterre, découvre mais les autochtones ont toujours un coup d’avance sur lui. L’Angliche va être prévenu, menacé, battu mais rien n’y fait, les morts ensevelis à la sauvette ont un chant lancinant qu’il faut faire taire coûte que coûte.
Le dernier roman de Jean-Paul Demure a des atouts et des défauts. L’auteur sait camper avec aisance et une économie de moyen une atmosphère. En quelques phrases fluides, les personnages sont dessinés efficacement à grands traits et leurs contours sont floutés à l’estompe. Le lecteur peut toutefois regretter les non-dits du récit. On ne saura jamais qui sont ces hommes et quelles sont leurs motivations. Le personnage principal s’énerve mais ne fait qu’encaisser les coups sans jamais en donner un seul. L’agacement finit par diluer le plaisir de lecture et la fin, cruelle, laisse un goût d’inachevé.


L'Eau des collines, Tome 1 : Jean de Florette
L'Eau des collines, Tome 1 : Jean de Florette
par Marcel Pagnol
Edition : Poche
Prix : EUR 6,00

5.0 étoiles sur 5 Lotantique, la plante qui pousse dans les livres, 29 août 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'Eau des collines, Tome 1 : Jean de Florette (Poche)
Les Bastides Blanches, village provençal imaginaire, constituent le fief d’une tragédie ourdie par l’écrivain et cinéaste Marcel Pagnol. D’abord mise en scène en 1952, l’histoire est ensuite développée en roman en 1962. Le premier volume du diptyque, Jean de Florette, est centré sur la mise à mort programmée du fada des villes. Ugolin, épaulé par César Soubeyran, son oncle, dit « le Papet » veut s’accaparer pour une bouchée de pain la terre de Pique-Bouffigue qu’une belle source, les Romarins, négligée par le braconnier, arrose. Ugolin souhaite développer la culture des œillets qui réclame une terre riche et beaucoup d’eau. A la mort de Pique-Bouffigue, les deux compères décident de boucher la source afin de déprécier le domaine et de décourager d’éventuels héritiers. A la surprise des Soubeyran, Jean Cadoret, unique fils de Florette récemment décédée, prend possession du mas. L’homme des villes, bossu de surcroît, à l’aide de son instruction, de son intelligence, de sa détermination, des guides et manuels et d’un amour sans fard pour la nature va entreprendre l’élevage des lapins et des cougourdes. Il entraîne dans son aventure champêtre sa femme et sa jeune fille, Manon.
Tout a déjà été dit à propos de ce livre bouleversant : les dialogues fins, précis, vivants, imagés, percutants ; les descriptions lapidaires mais incroyablement visuelles ; la finesse et la fluidité du style ; l’humour constant ; les caractères cernés et creusés ; les personnages crédibles, émouvants ; l’histoire qu’une tragédie aux rouages inexorables rend poignante, intemporelle. A la relecture délicieuse de ce classique, j’y ai aussi vu une opposition délectable entre le savoir livresque du citadin et la connaissance empirique du paysan. La mort de Jean de Florette crève le cœur. Il s’échine et se tue littéralement à la tâche. Il pourrait réussir in extremis mais le sort finit par se liguer contre ce démiurge qui aurait tant voulu bâtir sa vie avec l’eau des collines. Quand le cri de Manon retentit dans les collines, « un cri désespéré, strident et monotone » alors qu’elle vient de découvrir la duperie des Soubeyran, le lecteur est transpercé d’effroi mais le Papet et Ugolin, à la vue de la source délogée de son bouchon de ciment échangent des « clins d’yeux et des radieux sourires ».


Le seigneur des îles
Le seigneur des îles
par Edouard Launet
Edition : Broché
Prix : EUR 18,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Don Quichotte de La Manche, 29 août 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le seigneur des îles (Broché)
Dans le triangle des Bermudes manchois que constituent l’archipel des îles Chausey, les Écréhou et le plateau des Minquiers, Edouard Launet, navigateur souvent solitaire, dresse une cartographie amoureuse et pointilleuse des îles anglo-normandes. Après un chapitre introductif racontant l’épiphanie vécue par l’auteur âgé de 16 ans le 3 avril 1974 : « […] un royaume de roches à fleur d’eau appelé plateau des Minquiers… Il s’agit d’un maquis de cailloux et de mer grand comme l’agglomération de Marseille, quoique plus sauvage… C’est à l’instant précis de cette entrée dans ce chaos de rochers, qui me fit monter dans le dos des frissons de peur et de fascination, qu’une partie de mon existence a, je crois, basculé dans une forme d’irrationnel », Edouard Launet démarre sa « croisière circumarchipélique » avec les îles Chausey. Il est immédiatement passionnant. Après avoir versé son tombereau de clichés pourtant sidérants quand on y songe un instant, il attaque sur l’espace et le temps dans l’archipel chausiais. Quand il y adjoint un dialogue entre Hugo père & fils, un délectable frisson gagne le lecteur pour ne plus le quitter tout au long de l’ouvrage. A chaque escale, le navigateur s’octroie une maison idéale. A Chausey, il choisit le sémaphore mais il aurait tout autant pu prendre possession de la maison du peintre Marin-Marie. Dans le 3e chapitre, l’auteur aborde le mythique plateau des Minquiers : […] ces cailloux acérés dessinent un vaste champ d’étoiles… ». Etendue évanescente évitée par les marins et qui « s’évanouit dès qu’on ne l’a plus sous les yeux », les Minquiers à marée basse s’exposent sur trois cents kilomètres carrés. Des marins ont construit une « dizaine de maisonnettes en granit » serrées sur Maîtresse-Île, un caillou de 50 mètres par 20 mètres que les lames balaient les jours tempétueux. Après Jersey, on accoste aux Écréhou, sans habitant permanent mais l’auteur narre la vie ahurissante d’Alphonse Le Gastelois vivant quatorze ans sur l’îlet de La Marmotière aux Écréhou, fuyant la vindicte jersiaise où l’homme paisible mais solitaire et original était accusé d’agressions sexuelles sur mineurs ou encore la vie d’ermite de Philippe Pinel sur Blanche Île de 1848 à 1898. Viennent ensuite Guernesey, Sercq, Brecqhou, Jéthou, Aurigny, Herm et enfin La Cité, à Paris où l’auteur réside. Connaisseur des hommes et des lieux manchois, Edouard Launet sait aussi aviver son carnet de bord avec son histoire personnelle en l’émaillant de brèves citations bienvenues. Une carte sommaire en début d’ouvrage situe utilement l’archipel de la Manche. Il n’y manque qu’une bibliographie commentée.


Le Cycle de Tschaï. Le Chasch
Le Cycle de Tschaï. Le Chasch
par Jack Vance
Edition : Poche

4.0 étoiles sur 5 Valdinguer, déglinguer, bourlinguer, 26 août 2014
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L’éclaireur d’Explorator IV, Adam Reith, se crashe à bord de sa vedette spatiale sur Tschaï, une planète « solitaire » appartenant au système 4269 de La Carène, une étoile « sombre et vieillissante », peu de temps après que l’astronef Explorator IV ait été pulvérisé par un missile tiré depuis Tschaï. Immobilisé dans un arbre à 4,50 mètres de hauteur, empêtré dans son harnais et handicapé par des fractures, Reith est à la merci du tout venant et Tschaï en regorge, à commencer par des hommes en maraude. Heureusement, un Homme-Emblème, adolescent arborant le masque du chef de tribu, nommé Traz Onmale, protège Adam Reith et lui permet de reprendre des forces, d’apprendre la langue et l’histoire de Tschaï. Le Terrien n’est qu’un esclave, partageant le quotidien des femmes du clan guère mieux considérées par les mâles dominants. Reith va vite prendre le dessus et gagner ses galons d’Homme-Emblème. Toutefois, son idée fixe consiste à retrouver son vaisseau endommagé que les Chaschs Bleus ont remorqué jusque dans leur cité de Dadiche vieille de vingt mille ans. Quittant précipitamment le clan, Adam Reith et Traz Onmale rencontrent Anacho, un Homme-Dirdir et rejoignent une caravane traversant la dangereuse steppe hantée par des molosses de la nuit, d’antiques cités ruinées que des Phungs déments, aux traits mi-humains, mi-insectoïdes parcourent en quête de proie. Jusqu’à Dadiche, la piste est longue et la cité est quasi inaccessible. Reith va devoir user d’ingéniosité et de courage pour affronter des Chaschs particulièrement sensibles, retors et cruels.
Premier volet d’un cycle de quatre volumes, Le Chasch plante l’exotique décor de Tschaï. Les hommes sont soit chassés soit assujettis aux aliens que sont les Chaschs, les Wankhs, les Dirdirs ou les Pnumes, espèces non humaines, exogènes et antagonistes. Le Terrien veut rentrer au bercail et doit se dépatouiller en comptant sur sa débrouillardise et en usant à bon escient des ressources locales. Si la nostalgie de la Terre assaille Adam Reith au départ, très vite Tschaï le fascine.
La relecture d’un auteur classique, en l’occurrence John Holbrook Vance (28-08-1916/26-05-2013) de son vrai nom, peut s’avérer décevante tant la mémoire magnifie des grands moments de lecture. Ici, il n’en est rien. L’humour de l’auteur y est davantage perceptible. Les descriptions prennent davantage de relief ainsi que certains personnages jugés de prime abord accessoires. Anacho devient immédiatement attachant en dépit d’une autosuffisance horripilante. L’œuvre de Jack Vance fascine toujours même si elle peut paraître datée. Adam Reith est un cow-boy de l’espace, prompt à dégainer son pistolet-laser pour faire place nette mais ses idéaux humanistes demeurent constants tout au long de sa quête. La pleine créativité de l’auteur s’exerce entre 1955 et 1975. Bien sûr, il y aura plus tard, le cycle de Lyonesse et Les Chroniques de Cadwal mais les chefs-d’œuvre vanciens ont déjà été écrits à l’instar de Tschaï, d’Emphyrio, de La Geste des princes-démons, des Chroniques de Durdane ou d’Un monde d’azur. La liste n’est pas close et l’envie de replonger dans l’œuvre intégrale titille d’autant qu’une édition s’appuyant sur les manuscrits originaux (« The Vance Integral Edition » abrégé en VIE) est en cours de publication et permettra de s’immerger dans des versions originelles non tronquées. Une vie terrestre ne suffira pas à explorer tous ces mondes baroques et exotiques créés par le génial conteur et bourlingueur que fut Jack Vance.


Perte et fracas
Perte et fracas
par Jonathan TROPPER
Edition : Poche
Prix : EUR 8,10

4.0 étoiles sur 5 Trop beau Tropper !, 26 août 2014
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A 29 ans, Dough Parker est terrassé par la mort accidentelle de sa femme : « J’avais une femme. Elle s’appelait Hailey. Aujourd’hui, elle est morte. Et je suis mort aussi ». Fuyant le monde, s’abîmant dans l’alcool, tenant un blog à succès sur la manière de parler à un veuf (« How to talk to a Widower », titre d’origine), Dough est asocial et acerbe. S’apitoyant sans cesse sur son malheur, rien ne trouve grâce à ses yeux. Tous les travers humains lui apparaissent insupportables. Malgré sa misanthropie exacerbée, Russ, le fils de Hailey, Claire, la sœur jumelle de Dough mais aussi ses parents, ses amis, sa voisine, Laney Potter, pleine de compassion et de désir : « Dépêche-toi » me lance-t-elle d’une voix dégoulinante de sexe… » et enfin la belle et triste Brooke Hayes, conseillère d’éducation de Russ, vont le tirer progressivement de son deuil.
Le roman de Jonathan Tropper se lit agréablement même et surtout si le propos est sombre car l’écrivain sait construire des dialogues percutants et peaufiner des répliques définitives. Il marie à merveille le comique de situation et la tragédie de la vie. Pourtant, le livre est un peu lent à décoller. Il atteint les hautes couches stratosphériques au chapitre 26 lors du monologue de Sabrina Barclay, célibataire cherchant à être séduite par Dough Parker. Les six pages sont hilarantes et pathétiques, sonnant à l’unisson les cloches et le tocsin. La deuxième moitié du livre n’est plus alors que pur sucre d’orge. L’ultime phrase est sobrement magnifique : « Nous ouvrons nos portières en même temps et sortons dans le vent ». N’est-ce pas ainsi que nous sommes tous, une fumée légère que le temps balaie ?


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