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Woland (Mouvaux)

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Les cent derniers jours
Les cent derniers jours
par Patrick McGuinness
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Un roman majeur du "changement de régime": magnétique et troublant, 26 janvier 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les cent derniers jours (Broché)
Très rares sont les premiers romans de cette qualité.

Patrick McGuiness, poète et néo-romancier inspiré, nous livre dans Les cent derniers jours la réalité saisissante des ultimes vicissitudes d'une dictature stalinienne pantelante (sous l'ère crépusculaire des Ceaucescu en 1989) et d'une capitale roumaine, Bucarest, en proie à la déconstruction et à la paranoïa.

L'acuité du regard, quasi journalistique, portée sur ces événements par l'auteur, lui-même occupant temporaire des lieux à la fin des années 1980, nourrit la première partie de l'oeuvre. Cette focalisation sur la découverte du contexte socio-politico économique de l'époque, Patrick McGuiness nous la restitue magistralement en plongeant son protagoniste, un jeune homme anglais enseignant ayant décroché un poste pour lequel il n'était pas candidat, dans un cauchemar kafkaïen ou une farce ubuesque...

L'impression d'être aux confins de la réalité et de l'imaginaire n'existe cependant pas, la véracité des descriptions et des représentations ne semble à aucun moment relever de l'élucubration d'un auteur qui mystifierait son lectorat par le truchement d'une vision apocryphe de l'Histoire.

C'est avec finesse et habileté que sont évoqués l'ennui totalitaire, l'impéritie étatique (qualifiée par l'auteur "d'incuritocratie véreuse"), les trafics humains, les privations de liberté (au niveau intime, de la politique nataliste), le rationnement, les activités interlopes, la propagande du régime communiste, la corruption, la surveillance permanente (entre individus, et orchestrée par la police politique secrète roumaine, la Securitate), la "triplicité" (l'auteur évoque ici "le dépassement de la duplicité, une couche supplémentaire de dissimulation qui permettait un espace de liberté: si je sais que tu sais que je mens, alors il est possible que s'installe entre nous une sorte de vérité"), les mutations architecturales de Bucarest ainsi que ses humeurs et ses odeurs, ou encore la mégalomanie du clan Ceaucescu.

Outre ce cachet instructif, l'histoire centrée sur ce professeur fraîchement arrivé en Roumanie fait la part belle également à quelques personnages plus ou moins recommandables, séduisants. C'est dans un climat oppressant et anxiogène que vibrionnent ces personnages et notamment la figure cardinale, en plein apprentissage, qui se heurte à un univers déconcertant et désenchanté, que l'on pourrait croire façonné par un démiurge imaginaire.

Certes, l'intérêt pour l'histoire s'essouffle quelque peu au mitan du roman, quelques longueurs ternissant son attrait, mais les séquences finales égalent qualitativement les premières.

Quant au style, empreint de poésie, et d'ironie, il sert admirablement la narration.

Patrick McGuiness est en définitive l'auteur d'un roman captivant et éclairant pour qui s'intéresse aux tournants historiques et, particulièrement à celui de l'effondrement d'un régime communiste avilissant.


Nu dans le jardin d'Eden
Nu dans le jardin d'Eden
par Harry CREWS
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

4 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Toutes les vies méritent-elles d'être vécues ?, 25 janvier 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Nu dans le jardin d'Eden (Broché)
La parution française du deuxième roman écrit par Harry Crews (1969) est une heureuse initiative littéraire tant cette oeuvre originale de qualité, qui tient de la fable et de la farce, échappe au caractère suranné qui pourrait l'affubler. La qualité de la traduction participe également au maintien à flot de l'histoire imaginée par Crews, écartant les ressacs fatals d'une narration antédiluvienne.La modernité du roman s'apprécie d'ailleurs à l'aune des oeuvres du même registre, notamment celles récentes de l'écrivain Donald Ray Pollock.

Figure tutélaire majeure du roman noir états-unien, Harry Crews n'a cessé de traduire l'existence de vies absurdes, dévoyées et moribondes ancrées dans l'Amérique profonde et l'empire des Redneck.

Le titre diablement ironique du roman laisse augurer peu d'espoir quant au traitement des protagonistes crewsiens... Plongée dans un microcosme singulier, un environnement infertile ceignant Garden Hills, une évanescente bourgade esseulée, et ses résidus phosphatés, une poignée de familles y survit. Quelques personnages cardinaux, le ventripotent Fatman, divinité maîtresse des lieux quelque peu assistée perchée sur sa colline inaccessible, et l'ambitieuse Dolly, reine de beauté encore vierge malgré ses velléités de séduction, peuplent ce lieu abandonné, plus proche d'un modeste Pandemonium que d'un paradisiaque Eden. Le jugement est sévère, quoique tempéré par la volonté de quelques acteurs d'en faire un nouvel eldorado floridien dont la richesse serait fondée, non plus sur l'exploitation du phosphate, mais sur l'attraction touristique d'ordre sexuel et un lucratif voyeurisme...
Harry Crews s'emploie à décrire méticuleusement le passé et les vicissitudes de quelques individus, davantage élevés au rang de marginaux désoeuvrés que de péquenauds décérébrés ou abouliques.

L'écrivain n'est pas de ceux qui jugent complaisamment leurs comportements en déversant des flots de bile sur leur condition humaine. Laisser mariner ses personnages dans la caricature et le grotesque ne l'empêche pas pour autant de leur accorder une humanité touchante, une proximité relative (la boulimie livresque de Fatman le rendrait presque intéressant)...

S'élever dans la société, s'extirper du vide existentiel, s'enrichir éhontément peut impliquer quelques sacrifices tels que l'encagement; celui de la scène finale, étonnante et magistrale, relève du symbolique...

Servi par un style caustique et une atmosphère surréaliste, Nu dans un jardin est un roman agréable à lire, libérant aisément de nombreux sourires. Quelques séquences narratives décousues et faiblardes ternissent toutefois un peu l'ensemble, ne l'élevant pas, à mon sens, au rang de chef d'oeuvre. Il n'en demeure pas moins que cette oeuvre étonnante mérite une attention particulière.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 28, 2014 9:49 AM CET


La maison des chagrins
La maison des chagrins
par Victor Del Arbol
Edition : Broché
Prix : EUR 23,50

5 internautes sur 10 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Tragédies gigognes, 3 novembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La maison des chagrins (Broché)
Porter la plume dans la plaie, celle suppurante d'une frange d'humanité dévoyée en proie à d'ignominieuses turpitudes et d'extraordinaires faux-semblants, tel semble être le dessein de Victor Del Arbol lorsqu'il portraiture les nombreux personnages déchus qu'il met en scène.

Une dramaturgie de la rencontre s'épanche dans cette tragédie chorale contemporaine où les survivants, réduits à une maigre engeance au crépuscule de l'oeuvre, s'abandonnent au doute, à la culpabilité, à la vengeance, et au désespoir. "Respirar por la herida" (respirer par la blessure), le titre original du roman, révèle, bien plus que le titre choisi par l'éditeur français, la teneur des tourments intérieurs, et failles intimes mis à nu par les actes nuisibles opérés par chacun.

A la croisée des littératures blanche et noire, La maison des chagrins s'affirme comme un roman d'une noirceur quasi absolue et pétrifiant, magnifié par l'épaisseur psychologique accordée à chaque personnage (impliquant une construction lente des destinées des protagonistes). Ce roman, d'une rare densité et intensité, est une oeuvre exigeante qui, assurément, divisera les lecteurs. Certains ne manqueront pas de souligner, à l'instar de l'écrivain Eric Chevillard dans sa critique cinglante et ironique titrée "Marivaudage sanglant" parue récemment dans le Mondes des livres, que l'histoire proposée, ancrée dans une tradition théâtrale caractérisée par ses "retournements de situation [...] et ses révélations fracassantes, consigne toutes les formes morales et physiques de la douleur et de la violence: ravages de la folie, paralysie, cancer, abus sexuels, avortement, pédopornographie, suicide, alcoolisme, meurtres en milieu carcéral, torture en Algérie, dénonciation de juifs pendant la guerre, crimes de la police de Pinochet, ateliers clandestins d'ouvrières chinoises exploitées, prostitution [...].

Là où certains considéreront que l'intrigue est habilement ourdie, d'aucuns s'offusqueront des "facilités scénaristiques" déployées dans une "narration bavarde" qui ne s'affranchit pas "du catalogue des horreurs pour amateurs maniaques".

Cette vision kaléidoscopique d'une violence tentaculaire, autant physique que psychologique peut laisser perplexe tant elle est foisonnante. Pour ma part, elle m'a paru étreignante, profondément humaine et subtilement agencée dans une mécanique narrative implacable, habile et maîtrisée qu'il convient de louer.

Servi par une traduction impeccable et un style élégant (éloigné toutefois du badinage), ce deuxième roman de Victor Del Arbol, paru après l'enthousiasmant Tristesse du samouraï, laisse à croire que cet écrivain espagnol est talentueux.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Feb 6, 2015 2:37 PM CET


Le Maître chanteur de Minsk : Une enquête de l'inspecteur Hermann Preiss
Le Maître chanteur de Minsk : Une enquête de l'inspecteur Hermann Preiss
par Morley Torgov
Edition : Broché
Prix : EUR 22,80

3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Un honnête roman policier, 12 septembre 2013
Le maître chanteur de Minsk est un honorable roman policier plaçant le controversé compositeur germanique, Richard Wagner, au coeur d'une enquête menée par l'inspecteur Hermann Preiss.

L'intrigue proposée par Morley Torgov présente un intérêt culturel, celui de faire découvrir au lectorat non initié de l'oeuvre de Richard Wagner l'un de ses opéras majeurs, intitulé "Les maîtres chanteurs de Nuremberg" (composé en 1868, soit avant la tétralogie "L'anneau du Rhin").

Cette toile de fond artistique offre également l'occasion de coudoyer, le temps d'une séquence de vie, Richard Wagner, sa singulière personnalité et son environnement. Cet être "démoniaque", quelque peu atrabilaire, qui n'économise pas sa diatribe incendiaire et humiliante, est de surcroît partisan d'une idéologie anti-judaïque notoire (l'expression "anti-judaïque" semble plus idoine puisque le terme "antisémite" n'existait semble-t-il pas en 1868), quoiqu'ambivalente compte tenu de ses accointances avec quelques mécènes et éminents artistes juifs (Hermann Levi, Joseph Rubinstein,etc.).

Morley Torgov mise habilement sur ce tempérament excessif et cette dérive idéologique pour orienter le lecteur vers d'éventuels chausse-trapes narratifs...

Raconté à la première personne du singulier, le récit de l'enquête est plutôt immersif et captivant.

Cependant, malgré une écriture efficace, des dialogues vifs et soignés et une galerie de personnages plutôt bien campés, le rythme de l'histoire s'alanguit, l'intrigue paraissant quelque peu faiblarde.

Là où un whodunit (digne d'Agatha Christie) aurait pu déployer sa tension et opérer une troublante perdition chez le lecteur jusqu'au terme de l'enquête, on parcourt ici un roman où l'énigme manque de densité, les représentants présumés du Mal étant assez vite ciblés... Par ailleurs, les agissements criminels de la figure cardinale du Mal m'ont paru peu crédibles (saynètes de meurtres hâtivement traitées et pas forcément très réalistes).

Du roman policier de qualité n'ayant toutefois pas la saveur d'un magnum opus.


Le gardien invisible
Le gardien invisible
par Dolores Redondo
Edition : Relié
Prix : EUR 22,50

3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 La mélopée amère du txatxingorri, 9 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le gardien invisible (Relié)
Elucider des forfaits consommés sur les terres basco-navarraises est une véritable gageure pour les pourfendeurs du crime tant l'environnement fantasmagorique (l'oppression des éléments naturels: rivière, forêt, terres escarpées) et les croyances populaires ancestrales ceignant la figure mythologique maléfique, le basajaun, troublent leurs investigations.

Ecrivaine espagnole d'origine basque, Dolores Redondo met à profit sa sensibilité féminine et sa connaissance des traditions vernaculaires pour restituer, avec réalisme et authenticité, une ambiance, des tempéraments, et des postures habilement soignés.

Roman bien ouvragé et charpenté, Le gardien invisible séduit également par sa capacité à ne pas s'enferrer dans le genre thriller mâtiné de fantastique où les rebondissements à répétition discréditent l'entreprise littéraire. Outre le développement d'une intrigue criminelle somme toute classique (quoique la présence du gâteau basque,"txatxingorri", sur les lieux des homicides renvoie à un modus operandi singulier...), caractérisée par sa teneur mortifère et anxiogène réussie, l'histoire prend une orientation tout aussi captivante, menée vers le passé de l'enquêtrice principale tourmentée et l'éclaircissement des dissensions familiales. Ce choix narratif contribue à donner de la chair et à renforcer l'épaisseur psychologique des figures cardinales féminines, portraiturées avec talent.

Cadencée lentement, l'histoire n'en demeure pas moins séduisante. La force de l'écriture, élégamment traduite dans son ensemble, me parait incontestable, et cette poésie fuligineuse qui s'illustre dans les descriptions des éléments naturels et des croyances est assez remarquable.

Par delà les genres, Le gardien invisible, s'il est un roman noir réussi, s'affirme en définitive comme une oeuvre originale enthousiasmante méritant la plus large exposition et invitant le lectorat conquis par cet opus à poursuivre l'aventure avec les deux derniers volets de la trilogie du Baztan.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Feb 26, 2015 10:42 AM CET


L'hypothèse de Copenhague
L'hypothèse de Copenhague
par Oscar Caplan
Edition : Relié
Prix : EUR 25,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Au coeur d'une crise de foi, 5 juillet 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'hypothèse de Copenhague (Relié)
Nul doute que l'érudition d'Oscar Caplan irrigue cet ample roman à l'intrigue foisonnante.

Que l'on soit initié ou non au genre littéraire historico-mystico-physico ésotérique, force est de constater que l'histoire narrée, brassant les conjectures dans les domaines variés que sont la religion, la philosophie humaniste de la Renaissance (Marsile Ficin, Jean Pic de la Mirandole), l'Egypte antique (Akhénaton au XIVème siècle avant JC), les sociétés secrètes, ou encore la physique quantique (hypothèse de Copenhague), est d'une richesse singulière et étourdissante en terme de connaissances énoncées.

L'enquête menée par le responsable du département d'Antiquité égyptienne au Louvre, Théo Saint Pierre, suite à la mort suspecte de son frère, cardinal, offre l'occasion à Oscar Caplan de dévider l'écheveau d'une intrigue pluri-dimensionnelle (interprétation controversée de l'Exode biblique, complot international mené par d'obscures entités supra-nationales et introduction d'éléments afférents à la physique quantique). Le titre du roman ne reflète qu'imparfaitement l'abondante matière narrative proposée, la focale portant prioritairement sur l'équilibre précaire des monothéismes au vu d'une remise en cause de l'Exode biblique. De plus, les séquences consacrées à l'hypothèse de Copenhague, si elles ne sont pas dénuées d'intérêt, alourdissent, à mon sens, un récit général déjà largement imprégné d'éléments instructifs divers et variés.

Si certains passages, quelque peu "encyclopédiques", alanguissent l'histoire (surtout durant la première moitié du roman), il n'en demeure pas moins que l'auteur ne l'a pas laissée sombrer dans un fatras incohérent et ennuyeux. Ce premier roman, d'une ambition démesurée et parfaitement maîtrisé, s'affranchit du caractère fastidieux inhérent à ce genre d'histoire "hors-norme" grâce au suspense insufflé au récit des événements évoqués. Thriller captivant servi par une prose soignée et alerte, L'hypothèse de Copenhague est aussi un roman d'aventures impétueuses menées par son protagoniste égyptologue et ses adjuvants en Europe, en Arabie Saoudite, dans le Sinaï, etc.. Les personnages bienfaisants sont plutôt bien campés même s'ils échappent aisément à des situations inextricables. La figure cardinale du Mal, Guzman, le prélat de l'Opus Dei, est assez charismatique.

On peut être reconnaissants à l'auteur d'avoir parsemé son intrigue de séquences éminemment instructives (sur l'exégèse des parchemins, l'étayement de l'hypothèse relative à l'Exode biblique, la présentation de l'Opus Dei, celle de quelques philosophes humanistes de la Renaissance, le sombre règne d'Akhénaton,etc.)

L'hypothèse de Copenhague est en définitive un roman divertissant et enrichissant qui ne se contente pas de satisfaire les codes du thriller. Oscar Caplan, en malmenant les vérités communément admises, propose des hypothèses qui ne sont pas forcément farfelues et grotesques, présidant, pour certaines, à écorner les monothéismes, notamment la religion catholique, obnubilés par l'inaliénation de leur foi, surtout envers le pouvoir et l'argent...


Yellow birds: Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson
Yellow birds: Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson
par Kevin Powers
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Un roman implacable sur le traumatisme vécu par les militaires, 31 mai 2013
Auréolé du prix Le Monde 2013, Yellow Birds est l'oeuvre d'un jeune romancier états-unien, et vétéran de l'armée ayant officié en Irak au mitan des années 2000.

L'aventure humaine extrême vécue par Kevin Powers est censée garantir une authenticité des postures et états d'âmes de la soldatesque mise en scène. Force est de constater que l'entreprise de restitution des impressions, sentiments et obsessions des protagonistes sonne juste. L'orientation narrative de Yellow Birds est celle de "l'auscultation" du traumatisme survenu durant les épisodes guerriers ou accablant les rescapés lors du retour sur leurs terres d'origine. Kevin Powers suggère que l'écriture de cette fiction, dénuée d'éléments autobiographiques, aurait un effet cathartique sur sa personne en nourrissant l'espoir de vivre plus sereinement avec ces abîmes de l'âme et ces souvenirs imprescriptibles qui l'affectent.

La description implacable de ce qu'endurent les personnages (cette palette de sentiments allant de la peur à l'émerveillement) est très efficace, le narrateur livrant sa vision, introspective, des événements répétitifs survenus en 2004 à Al-Tafar en Irak, ilustrés par la banalisation de la violence, l'insignifiance des actions militaires, la réclusion psychique, l'impossibilité d'obvier au traumatisme naissant, la culpabilité,etc..

Le récit se focalise principalement sur deux jeunes engagés, John Bartle, narrateur de l'histoire, Daniel Murphy et leur supérieur. Des figures marquées, rudoyées, laminées par l'expérience intérieure de la guerre. Le premier a promis à la mère du second de le ramener au pays vivant. Le lecteur présume aisément ce qu'il adviendra de l'une de ses destinées. En alternant habilement les chapitres consacrés aux séquences militaires (ayant impliqué le narrateur) et aux périodes de (l'impossible) retour à la vie civile (s'agissant du narrateur), Kevin Powers parvient à préserver un suspense lié aux circonstances tragiques des événements narrés, celui de la disparition d'un soldat et celui de l'incarcération du narrateur.

Le roman ne se caractèrise pas par son originalité, ni par son ambition démesurée, mais la maîtrise narrative et stylistique sont à louer (premier roman). Dès l'incipit, la prose est soignée et sa poésie traverse l'oeuvre sans faillir, évoquant une personnification de la guerre. Yellow Birds est une oeuvre marquante, d'une grande justesse.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Jun 28, 2013 11:36 AM MEST


L'histoire de Bruno Matei
L'histoire de Bruno Matei
par Lucian Dan Teodorovici
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Un roman brillant sur fond d'Histoire roumaine communiste d'après-guerre, 31 mai 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'histoire de Bruno Matei (Broché)
Intrônisé chef de file d'une nouvelle génération d'écrivains roumains, Lucian Dan Teodorovici, découvert en France lors du Salon du Livre de Paris de 2013, livre un roman puissamment évocateur de la sombre histoire roumaine communiste de l'après-guerre à travers la destinée tragique d'un marionnetiste amnésique dénommé Bruno Matei.

Un esprit en capilotade, en souffrance, tel est celui du lecteur après avoir parcouru cette histoire sensible et éprouvante. Dans la lignée des oeuvres mémorielles dépeignant l'univers concentrationnaire, cette oeuvre majeure de la littérature contemporaine, par son ancrage dans l'Histoire roumaine, revêt un caractère instructif: la survie des prisonniers dans les colonies pénitentiaires, le spectre de la police politique - la Securitate - dont l'action, intrusive et répressive, accable la vie d'habitants apeurés, persécutés, victimes de simulacres de procès et enfin les vicissitudes d'un système politique avilissant, autoritaire, liberticide prônant l'adhésion forcée.

La vision kafkaïenne de cette double histoire, celle du Bruno Matei amnésique réduit à un pantin broyé par un asservissement absolu, dont on souhaiterait qu'il trouve son centre de gravité, et celle du Bruno Matei restituée par un narrateur qui nous dévoile toutes les zones d'ombre du passé du protagoniste, est rendue magistralement par l'écrivain.

Brillant est le soin apporté aux personnages: la complice Eliza (énamourée?) et l'affidé Bojin dont l'ambivalence est prégnante; la figure cardinale, Bruno Matei, qui suscite d'emblée un attachement lors de son errance avec sa marionnette.
L'architecture romanesque, maîtrisée mais rendue absconse par ses fréquents changements de focale (la vie carcérale, les souvenirs, l'existence post-enfermement,etc.) et la présence réduite d'éléments temporels, rend la lecture exigeante. Lucian Dan Teodorovici est un prosateur hors-pair (le remarquable travail du traducteur aboutit peut-être à cette honorable impression), il parvient notamment à empreindre sa narration d'un rythme lancinant qui traduit parfaitement l'impression de réclusion perpétuelle dans laquelle le personnage principal se claustre.

L'histoire de Bruno Matei est en définitive un roman saisissant sur l'admission de la servitude, la privation de liberté, le conditionnement psychologique et la dénonciation implicite d'un passé que les écrivains roumains semblent vouloir exorciser. La fiction, sombre et douloureuse, paraît fort bien documentée au regard des événements de la grande Histoire.
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Apr 4, 2015 4:03 PM MEST


Une femme aimée
Une femme aimée
par Andreï Makine
Edition : Broché
Prix : EUR 21,00

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Un portrait intéressant de Catherine II, 19 avril 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Une femme aimée (Broché)
A la manière d'Alexandre Carrère dans Limonov, Andreï Makine, en s'intéressant à une véritable figure romanesque, la tsarine Catherine II, par le truchement de son protagoniste cinéaste russe Oleg Erdmann (également de filiation allemande), cherche à « effacer les clichés qui la défigurent » et à « démasquer la femme oubliée » tout en sondant l'évolution de la Russie depuis la seconde moitié du Xxème siècle.
Sans consacrer à Catherine II une biographie d'historien, Andreï Makine fait œuvre de romancier « vulgarisateur » en s'interrogeant sur l'ambiguïté caractérisant la tsarine, en discernant les linéaments de sa personnalité controversée, réduite à sa condition de fausse moderniste, d'autocrate conservateur et d'impératrice nymphomane.
Lui consacrer un portrait flatteur en quêtant la vérité sous les apparences, c'est « entrer en dissidence », tel est l'écueil auquel est confronté le cinéaste dans sa double tentative cinématographique dédiée à son sujet d'étude. Sa volonté d'abolir le servage et d'apaiser les misères populaires, son féminisme, son ouverture d'esprit et ses accointances avec Voltaire et Diderot, sont autant d'éléments biographiques présidant à l'humanisation du personnage mais garrotés sous le diktat de la censure politique des bureaucrates communistes ou commerciale des producteurs affairistes, ces derniers étant plus prompts à capitaliser sur sa boulimie insatiable de jeunes amants. Sur ce point, Andreï Makine a peut-être trop céder à la tentation de délayer les séquences intimes des alcôves au détriment des pans plus méconnus de sa personnalité.
L'équilibre des portraits consacrés à ces deux êtres possédant la même double identité germano-russe n'est pas aisé tant la personnalité de Catherine II tend à supplanter toutes celles de quidam ordinaire. L'examen introspectif des protagonistes, réel et fictionnel, mené par l'auteur n'est pas dénué d'intérêt, quoique redondant.

Par le prisme cinématographique, Andreï Makine suscite l'intérêt du lecteur pour cette « grande amoureuse toujours déçue » qu'est Catherine II. Si l'érudition du style honore cet écrivain, la construction narrative, parfois confuse, ne m'a toutefois pas totalement convaincu. En laissant poindre son enthousiasme dans le traitement du personnage historique, Andreï Makine confirme qu'il est un habile conteur.


Le bon hiver
Le bon hiver
par João Tordo
Edition : Broché
Prix : EUR 22,80

Aucun internaute (sur 1) n'a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Un huis clos singulier quelque peu frustrant, 19 avril 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le bon hiver (Broché)
Sur la voie de la perdition vagabonde un écrivaillon portugais claudicant et désabusé. Endossant le rôle de narrateur, celui-ci livre le contenu d'une séquence de vie tumultueuse durant laquelle son implication, fortuite et malvenue, a failli le mener vers un trépas dénué de douceur...

Singulièrement scindé en deux parties (l'une étant consacrée à l'engagement du narrateur et de ses fréquentations dans cette ténébreuse histoire, l'autre aux événements macabres survenus dans le domaine italien de Sabaudia, propriété d'un riche mécène du 7ème art), le récit oscille entre plusieurs atmosphères: celle, soyeuse et exaltante, d'une (recon)quête existentielle nourrie d'un succès artistique espéré, et celle, empreinte d'une dramaturgie inquiétante, laissant peu de place à l'espérance et à une échappatoire salvatrice.

Loin d'être une thébaïde apaisante pour son protagoniste, la villa où séjourne une dizaine d'individus (plus ou moins persuadés d'être artistes) et sa forêt environnante deviennent le théâtre macabre d'un huis clos fantasmagorique où les cadavres s'amoncellent et la mécanique de survie s'active. Dès lors que l'amphytrion disparaît, un suspense tenace s'empare de l'histoire jusqu'à l'épilogue, la prose de l'auteur (traduite avec grande qualité) épousant habilement la teneur anxiogène d'un récit caractérisé par sa dimension psychologique prégnante et sa frontière ténue avec l'irréel.

On peut s'interroger sur la crédibilité de l'auto-justicier omnipotent (prompt à enrayer toute tentative de fuite), de l'ambiance mortifère (pas toujours oppressante, scènes d'exécution peu réalistes), et sur la qualité du final, quelque peu hâtif et frustrant. Le récit demeure mystérieux et les zones d'ombre nombreuses.

Roman plutôt captivant, Le bon hiver ne m'a pas totalement enthousiasmé malgré les considérations veinées de philosophie et de métaphysique liées à l'homme, à la destinée, aux arts et l'atmosphère noire régnante.


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