Profil de Dr. Glockenspiel > Commentaires

Fiche d'identité

Contenu rédigé par Dr. Glockenspiel
Classement des meilleurs critiques: 22.960
Votes utiles : 261

Chez vous : découvrez nos services personnalisés en pages d'aide !

Commentaires écrits par
Dr. Glockenspiel (Munich, Germany)

Afficher :  
Page : 1 | 2 | 3 | 4
pixel
Le syndrome des plaines d'Abraham
Le syndrome des plaines d'Abraham
par Eric Schwimmer
Edition : Broché

4.0 étoiles sur 5 Le remède de l'anthropologie, 3 mars 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le syndrome des plaines d'Abraham (Broché)
"Si l'on observe la lutte quotidienne que se font les anglophones et les francophones du Canada, on voit que les anglophones du Québec ressemblent souvent aux combattants du front, comme si l'avenir du Canada "uni" se jouait dans les quartiers et dans les ateliers de Montréal. Le rôle des combattants inclut surtout de parler l'anglais, de forcer les gens à le parler aussi, de reproduire fidèlement les attitudes traditionnelles des Anglais envers les Canadiens français, d'amener les immigrés à suivre la même politique. Ils mènent ce combat avec un calme, une assurance, une insouciance apparente que les Québécois francophones ne possèdent pas encore" (p.173)

Anthropologue émérite, réputé pour sa capacité de traiter avec l'aplomb d'un spécialiste de chacun (ou presque) des domaines innombrables de l'anthropologie sociale et culturelle, Éric Schwimmer procède ici à une étude comparative de différents pays confrontés (jadis ou encore) à la minorisation coloniale : Pays-Bas, Indonésie, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Québec. Le syndrome a été rédigé avant la tenue du référendum de 1995, en guise de contribution à l'éclaircissement de notre devenir-national et des positions qui se sont historiquement construites pour l'assumer (ou au contraire la combattre et la ravaler) : (1) dénigrement de ce devenir et promotion de l'assimilation à une identité pan-canadienne anglophone (Durham, Trudeau Marchand, Pelletier, Desmarais); (2) négociation d'égal à égal du Québec et du ROC en vue d'assurer sa reconnaissance de nation distincte à l'intérieur de la Constitution de 1982 (Henri Bourrassa, Jean Allaire, Mario Dumont jadis); (3) le souverainisme mou, misant sur une accession à l'indépendance conditionnelle à l'établissement d'une entente commerciale et politique avec le Canada (René Lévesque, Pierre-Marc Johnson, Lucien Bouchard - à une certaine époque...), (4) le souverainisme dur, misant sur une déclaration unilatérale d'indépendance par un État rendu souverain par l'acceptation référendaire d'une déclaration d'indépendance (Parizeau).

Scwhimmer possède une expérience directe, de première main, de chaque contexte entrant dans la comparaison. Au Québec, son terrain déroulé en Mauricie consiste en plus de quinze entrevues de deux heures ; lesquelles viennent illustrer les tendances 2-3-4 dans leur spécificité et dans leur enchevêtrement, et viennent en particulier illustrer une spécificité de la politique québécoise qui tient en sa proximité quasi-intime avec l'imagerie familiale (le divorce à l'amiable, le bon père de famille, notamment).

Les rapprochements et contrastes de chaque pays avec la situation québécoise concernent les relations qui s'y établissent entre culture majoritaire, minorité nationale (les anglophones et les amérindiens au Québec ; les amérindiens et les québécois au Canada...) et minorités ethniques (d'immigration récente). Ils concernent également les choix qui s'y jouent entre nationalisme sectoriel ou nationalisme global : le premier consistant en l'affirmation nationale à l'intérieur de secteurs politiques séparés, négociés à la pièce avec le pouvoir central ; le second en accession à l'indépendance nationale. Ces choix tiennent compte, et s'insèrent à l'intérieur des cycles de tolérance / répression établis entre conquérants et conquis, et sont modelés selon l'importance de ces cycles : tolérance d'un colonialisme ou impérialisme se targuant de laisser vivre les peuples conquis dans leur tradition, mais bloquant, réprimant ou dénigrant tout développement incompatible avec le maintien des privilèges politiques et économiques des dominants.

Avec que d'être puissance démographique et force du nombre, la conquête établit une puissance hiérarchique. Par la minorisation, l'imitation du mode de vie conquérant (langue, religion, façon de faire dans le commerce) devient une condition d'accès à la réussite et aux biens valorisés ; tandis que derrière le paravent d'une acceptation tolérante, le maintien de l'identité culturelle est soumise à asphyxie (sous-emploi, pauvreté).

Une spécificité du Québec, nous apprend Schwimmer, tient en l'entente des britanniques avec le clergé pour parfaire la minorisation en l'absence d'une aristocratie francophone à laquelle miroiter les avantages de son a-culturation (imitation ou émulation).

Avec le recul et le passage du temps (18 ans se sont écoulées depuis la rédaction), nous sommes en meilleure posture pour discerner le relais assumé par les représentants du milieu des affaires (pérorant dans les journaux et téléjournaux) en remplacement du clergé dans cette tâche.

Un chapitre est consacré à chacun des trois pays mentionnés, avant de consacrer la partie centrale à l'examen des positions mentionnées relativement au devenir national québécois. Schwimmer y fait état, tantôt d'une revue des rapports et commissions entourant la préparation des référendums de 1980, de 1990 (Lac Meech), et de 1995 ; tantôt des observations qu'autorisent les matériaux rassemblés par voie d'entrevue en Mauricie.

Je considère que Le syndrôme présente un précieux apport de l'anthropologie à l'évolution difficile et ambivalente d'une société confrontée, comme d'autres, à la minorisation et aux alternances d'affirmation / dénigrement que son histoire la dispose à re-créer en son sein.


Masse et puissance
Masse et puissance
par Elias Canetti
Edition : Poche
Prix : EUR 14,10

3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 30 ans d'écriture, 5 février 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Masse et puissance (Poche)
Masse et puissance m'est d'abord apparue comme une oeuvre d'imagination généreuse mais sans plan, lancée voire gaspillée en généralisations outrancières, en analogies douteuses et superficielles, en classifications inutiles, en tautologies, et en objectifs nobles - mais abandonnés aussitôt que déclarés. Ces impressions demeurent mais disparaissent, presque entièrement. Le propos de Canetti s'échafaude sur des classifications et des métaphores, et sur de nombreuses incursions dans les grands exclus de la raison qui en font l'originalité et la richesse. On trouve ainsi plusieurs paraphrases ou citations in extenso d'observations et journaux cliniques - paranoïa, delirium tremens, schizophrénie, paralysie -, de mythologies totémiques et chamaniques, de portraits des despotes et rois africains, mongoles, indiens, chinois des siècles reculés. Le tout, parvenu à un certain stade (la 350e page environ), prend relief et consistance, et dévoile sa systématicité. L'esprit de croissance dont Canetti repérait, déjà, le partage et le culte à l'est comme à l'ouest (parmi des blocs "armés jusqu'aux dents et bientôt jusqu'à la lune"), est illuminé dans ses ressorts intimes et dans ses anciens encastrements rituels (guerriers, chasseurs et funèbres) dont il s'est émancipé pour leur ravir la palme. On dépose Masse et puissance avec le sentiment qu'un peu du mystère de notre malédiction est levé.


Homo hierarchicus: Essai sur le système des castes
Homo hierarchicus: Essai sur le système des castes
par Louis Dumont
Edition : Poche
Prix : EUR 13,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 La société structurale et la société à système, 14 décembre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Homo hierarchicus: Essai sur le système des castes (Poche)
Ce livre est le fruit d'une recherche sérieuse étalée sur plus de vingt ans. La maîtrise documentaire est certaine avec des limites reconnues (la littérature d'après 1966 n'est pas couverte).

Dumont contribue ici à la sociologie comparative des idéologies, idées et valeurs fondamentales des cultures ou sociétés, par une mise à distance des évidences qui nous sont chères. Il formule sa perspective d'abord dans des termes généraux : distinguant une ontologie (un "inventaire du mobilier" de l'univers") de la substance - de l'élément auto-suffisant -, et une ontologie de la relation constituante. Il passe ensuite de ce niveau à celui de l'objet sociologique proprement dit. L'analyse structurale, facette épistémologique de l'ontologie des relations, est adéquate aux sociétés traditionnelles.

L'essentiel de Homo Hierarchicus est une illustration de cette proposition.

Le lecteur peu familier de la littérature spécialisée et l'histoire indienne risque d'être rebuté et désorienté. Privé d'une appropriation des auteurs, l'exercice par lequel Dumont prend le contre-pied de ceux-ci et établit un dialogue lui sera fastidieux.

Dans le même ordre d'idée, son apport théorique à l'anthropologie sociale requiert une absorption patiente et attentive pour être appréciée. Passé notre répulsion sacrée pour la hiérarchie, les raisons de cette difficulté tiennent au style et à la personnalité de l'auteur. Dumont apparaît discret, nuancé, s'interdisant la grandiloquence et la rhétorique, d'où il semble s'ensuivre que les passages phares et centraux, les points culminants de l'exposé ne ressortent pas avec évidence - restent confondus dans le lot.

Le postulat de fond ici est que les sociétés comptent partout les mêmes traits constitutifs (individus empiriques ou biologiques, pouvoir, religion ou idéologie : idées-valeurs) ; traits, cependant, diversement agencés et hiérarchisés de l'une à l'autre, et traits dont l'identité est transformée et modifiée selon l'agencement hiérarchique qui les définit.

Je me suis consacré à une défense et une réhabilitation de la métaphysique holiste en anthropologie ces dernières années, avec seulement une connaissance de biais des travaux de Dumont : c'est-à-dire par le biais des critiques de ses travaux. J'ai maintenant le sentiment que, de ces critiques (celles de Appadurai en particulier), peu d'entre elles ne me semble faire le poids ; considérant en particulier le soin porté par Dumont à montrer la fluidité et la souplesse des distinctions et inter-dépendances de caste qui découlent de leur définition relationnelle. Et surtout, il m'apparaît évident que Dumont a défendu cette métaphysique avec une autorité tout aussi indéniable que discrète.


Bach: Variations Goldberg
Bach: Variations Goldberg
Prix : EUR 19,87

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Un enregistrement clef, 11 octobre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bach: Variations Goldberg (CD)
David Jalbert est un pianiste québécois majeur, dont les enregistrements et concerts sont accueillis avec enthousiasme.

Une des qualités de cet enregistrement, qui atteste de sa maturité et de sa compréhension de l'oeuvre, tient aux goût et raffinement, sans excès ni pédanterie, mis au services des reprises* ; à l'ajout des couleurs, nuances et articulations auxquelles Bach s'attendait de la part du musicien.

Jalbert confirme sa place au premier rang des pianistes québécois et nord-américains les plus doués de sa génération avec l'enregistrement de ce joyau.

*La plupart des variations est divisée en deux parties, dont chacune comporte une reprise ou répétition. Ignorées par certains (Wanda Landowska, Wilhelm Kempf, Gould), les reprises avec ornementation sont désormais considérées comme des parties intégrantes, et obligées, des pièces pour clavier de Bach (des Goldberg en particulier). Au délaissement initial, a suivi une période d'exploration un peu excessive (Vladimir Feltsman, Sergei Shchepkin et Yuri Takahashi par exemple). Nous assistons a un retour de balancier vers le juste milieu, et je suis enclin à soutenir que David Jalbert est un représentation de premier rang de ce qu'il faut entendre par là.


Philosophie de la nouvelle musique
Philosophie de la nouvelle musique
par Theodor W. Adorno
Edition : Poche
Prix : EUR 9,30

5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Totalité, oppositions, unité., 11 octobre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Philosophie de la nouvelle musique (Poche)
La vérité de la musique, écrit Adorno, se livre par l'effort d'embrasser simultanément en réflexion ses orientations les plus opposées. En l'espèce, dans l'entreprise qui décèle l'unité des oppositions entre les compositeurs obéissant le plus complètement qui soit à leurs "impulsions" (p.21).

Schönberg a établi une technique de composition qui parachève la soumission de la nature (celle du son en l'occurrence) à la raison, non seulement en brisant la force d'envoûtement de la première par le biais du calcul, mais plus encore en rendant convergentes et synthétiques les dimensions de la musique développées indépendamment jusqu'ici : contrepoint, mélodie, harmonie, orchestration, forme (p.62). De la réussite présumée de cette synthèse s'ensuit que le dodécaphonisme (la transformation d'une série initiale de douze sons non-répétés) est "véritablement le destin" de la musique (p.77).

Stravinsky, à l'opposé, suit la pente du primitivisme, de la régression vers la puissance de l'ancestral et du mythe. Orientation qui ne réalise et ne découvre pas tant le progrès que la prémisse indépassable de toute musique : les rites collectifs (danse et culte) (p.28); et à travers eux, l'empire des gestes, du face-à-face, et de la parole (p.121).

Ce qui avantage plus particulièrement Schönberg dans la perspective défendue ici est son élection de la solitude et de l'angoisse comme thème expressiviste d'arrière-plan. Même refusant d'en faire lecture psycho-sociologique, le compositeur de Die glückliche Hand révèle dans l'esseulement et l'impuissance de l'individu le produit et le sort collectifs des sociétés industrielles administrées (p.57-58).

Il s'agit, et ce trait est souvent (quoique ironiquement) négligé, d'un exercice de pensée dialectique, non seulement au niveau précédent (embrasser l'unité des deux orientations opposées), mais également au niveau subalterne, où, il me semble, la négativité de la dialectique resplendit avec le plus d'évidence.

En effet, c'est à l'intérieur des deux portraits que s'exerce le plus clairement la perspective maîtresse déjà campée avec Horkeimer dans un livre-époque (La dialectique de la raison, édition originale 1944). Rappelons que la ligne de force de l'ouvrage est que la raison émancipatrice détruit concrètement ses conditions de réalisation à mesure qu'elle avance, en élargissant le mythe qu'elle combat et la nature qu'elle veut dominer jusqu'à combattre et dominer son porteur lui-même (selon la célèbre formule : la domination des objets par les sujets devient domination des sujets comme objets).

En l'espèce, et ce point vaut comme une critique sévère, le système de Schönberg tombe, écrit Adorno, dans cette dialectique négative en imposant les règles de la technique avec la même obstination englobante qu'une superstition (telle l'astrologie, p. 75). L'intuition qui a donné naissance aux règles (dont on a tiré des règles) a fini par leur succomber comme à une implacable seconde nature (p.76) ; par surcroît, la domination du son par soumission au calcul s'obtient au détriment du sens.

Dans un ordre d'idée qui reconduit (tout en diminuant il me semble) cette charge, Stravinsky ne rétablit pas tant la subjectivité authentique par l'englobement collectif, qu'il ne procède de la certitude de la vacuité du sujet moderne (p.155-156). Traduisant l'archaïsme sous un angle davantage parodique que thérapeutique à l'égard de cette vacuité (préservée triomphante), un Sacre du printemps serait l'acceptation comme inévitable de ce dont elle semble(rait) vouloir nous sauver.

S'ensuit-il que Stravinsky est plus près que Schönberg de réaliser l'idée hégélienne (qui fournit une prémisse à l'ouvrage) selon laquelle l'art est cheminement de l'esprit vers sa vérité, moyennant l'affirmation de son indépendance par rapport aux formes de son expression entourées des superstition et des pouvoirs en soi de jadis ? Je suis enclin à le croire, d'autant plus que Stravinsky (le Stravinsky de Adorno) opère une synthèse inédite entre la prémisse jugée indépassable de toute musique ("les pratiques collectives du culte et de la danse" p.28) et la découverte apparemment inexorable du vide, sinon de la conscience émancipée, du moins de la force de refus ("l'énergie du négatif") où elle s'abreuve et avec laquelle elle finit par sa confondre.

Le style de Adorno rend la lecture de l'ouvrage occasionnellement pénible. La hâte et l'urgence qui l'habitent nous donnent l'impression d'un ouvrage conçu en réalité comme une seule et même phrase (avec un point d'exclamation en coda). Pour quiconque ne se forge pas un solide résumé de la ligne d'argumentation de Adorno, son argumentation prend rapidement une forme de "mauvais infini", échouant à la systématicité à laquelle elle prétend, et référant l'explanandum A à l'explanandum B, lui-même connecté à l'explanandum C, ainsi de suite dans une chaîne sans fin discernable (ne laissant que des éléments à expliquer).

Il est surtout permis de nommer les incohérences des incohérences avec Adorno comme avec quiconque n'aurait pas l'autorité et la profondeur de son jugement musical.
La musique nouvelle passe de négation d'une société devenue totalement organisée et administrée (p.30) - négation par injection d'un maximum de dissonances - à la négation d'une société complètement désordonnée ("chaos social") prétendant réaliser la liberté humaine - négation en abandonnant toute illusion d'harmonie (p.140).
Elle passe de totalement administrée et totalement désorganisée. Ou l'est-elle en simultanée ? ...

Les cinquante années de recul que nous avons par rapport à Schönberg, Stravinsky et leur époque pour dégager une unité de leur opposition ont-elles favorisé des analyses plus convaincantes que celles d'Adorno ? Des identités plus claires que celles atteintes au terme de son examen (p. 80) ?
Je ne saurais me prononcer au-delà de (1) l'hypothèse que tous (ou peu s'en faut) auront abandonné le déterminisme historique qui arme (continue d'armer) certaines déclarations adorniennes ; et de (2) la recommandation de ne PAS croire en l'épuisement des efforts de synthèse nous offrant des vues (au moins des ébauches de vues) d'ensemble de l'évolution de la musique contemporaine (récente, actuelle, nouvelle, etc.). Ce qui est réconfortant lorsque l'on connaît le degré atteint ou conquis dans l'éclectisme et l'auto-référentialité normative (ne seraient valable pour juger d'une oeuvre, que les standards posés de manière immanente par cette oeuvre). Sans synthèse, point de salut.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Sep 13, 2013 6:31 PM MEST


Les institutions du sens
Les institutions du sens
par Vincent Descombes
Edition : Broché
Prix : EUR 26,90

10 internautes sur 11 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Concernant LE philosophe analytique de France, 7 octobre 2008
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les institutions du sens (Broché)
Ce livre forme une synthèse des arguments avancés à l'encontre du holisme dans la philosophie américaine (le holisme collectiviste inspiré de la thèse Duhem-Quine en philosophie des sciences), et dans la tradition naturaliste et atomiste en général. Il détaille les arguments permettant de surmonter ces objections pour rétablir, autant la thèse du holisme sémantique et mentalistique, que du holisme structural ou anthropologique, qui est spécifiquement fondé sur la définition du sujet de l'action sociale et des institutions comme un sujet dyadique (formé par la complémentarité des statuts du point de vue des règles). Les chapitres consacrés à la défense du holisme sémantique et mentalistique reposent essentiellement sur la reprise de débats en philosophie analytique qui opposent partisans du réductionnisme logique de l'intentionnel à des relations causales matérielles (Russell et le premier Wittgenstein) et partisans de l'autonomie (non-réductibilité) et de la contextualité de l'intentionnel, dont C. S. Peirce et le Wittgenstein des Investigations philosophiques. L'intentionnel était le nouveau nom de l'esprit, depuis Franz Brentano. Cette partie du livre est la plus aride et la plus pénible pour le nouveau-venu en philosophie analytique, et elle ne risque pas de le convaincre d'abandonner la bonne vieille philosophie continentale.
Les chapitres 18 à 20 sont plus facilement lisibles. Ils présentent à mon avis le condensé des éléments du livre qui sont applicables à la théorie sociale et qui présentent de l'intérêt pour enrichir et orienter une recherche. Ils contiennent une critique de la doctrine de la contrainte formelle (une des trois variantes de structuralisme développée par Lévi-Strauss, se =lon Descombes) et une critique des insuffisances de la réappropriation phénoménologique du concept d'esprit objectif. Ces analyses forment un prélude à la réponse finale de Descombes à l'objection suivante : Comment peut-on identifier des croyances si elles forment un tout, et si elles ne font sens qu'en tant que tel? Le fait que la réponse se trouve dans le titre n'en est pas le moindre intérêt.
Les Institutions du sens est une lecture costaude, qui risque de désespérer son lecteur chemin faisant et de ne pas récompenser son désir de récupérer des idées pour son propre compte. Mais il offre une compréhension renouvelée de ce que les sciences sociales (du moins leur philosophie) ont de spécifique.


Niklas Luhmann, une introduction
Niklas Luhmann, une introduction
par Estelle Ferrarese
Edition : Poche

4 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Fortement recommandé, 11 mai 2008
Ce commentaire fait référence à cette édition : Niklas Luhmann, une introduction (Poche)
Des introductions de cette qualité sont peut-être représentatives du niveau général de la collection "Agora". Quoi qu'il en soit Ferrarese offre un travail admirable par sa précision et sa maîtrise du sujet.

Elle présente les concepts (médiums, observation de premier / second ordre, auto-poïèse, complexité, contingence, paradoxe, dé-paradoxisation, structure, sémantique, couplage structurel, irritation, réjection), les fonctions de chaque système social théorisé, et les axes centraux des travaux de Luhmann (différenciation fonctionnelle, évacuation du sujet, réduction de complexité, augmentation d'improbabilité, critique de la sémantique vieille Europe, et promotion de la contingence comme coeur de toute normativité). Elle montre les déplacements qui se sont faits au fil du temps dans le maniement des concepts (la distinction medium / organisation a été remplacée par la distinction medium / forme, la complexité cesse d'être envisagée comme la propriété d'une réalité objective pour devenir l'attribut d'une perspective sur le monde ou l'environnement, etc.). Elle montre quelles sont les implications normatives non avouées de la perspective de Luhmann ; elle retrace certaines des principales critiques qu'elle s'est attirée ; elle esquisse plusieurs rapprochements avec d'autres théoriciens (Donna Haraway, Michel Foucault, Richard Rorty, Carl Schmitt, Chantal Mouffe, Ernesto Laclau, Antonio Negri, Judith Butler, Michael Hardt). Elle montre l'étendue de la diffusion et des impacts de l'oeuvre de Luhmann (concernant en particulier l'approche du désastre écologique), et indique certaines pistes à continuer d'explorer (dont l'installation et le déploiement de la société mondiale contemporaine, sur laquelle L'idée de mondialisation, par Jean-Sébastien Guy, offrait récemment d'importantes lumières).

Un livre sur lequel on peut compter pour pénétrer les riches arcanes de l'oeuvre sociologique la plus imposante et la plus singulière du XXe siècle.


L'idée de la mondialisation : Un portrait de la société par elle-même
L'idée de la mondialisation : Un portrait de la société par elle-même
par jean-Sébastien Guy
Edition : Broché

5.0 étoiles sur 5 Du nouveau, et du bon, 3 avril 2008
Dans cette monographie sur la mondialisation considérée dans l'orbite de Niklas Luhmann, J.S.Guy prend ses distances par rapport aux lectures courantes qui en sont faites, et en particulier par rapport aux périodisations grandiloquentes selon lesquelles la mondialisation débute avec les grandes explorations européennes de la Renaissance, ou avec l'industrialisation et le colonialisme.

Conformément à la théorie des systèmes auto-observant à laquelle Luhmann s'est résolument consacré vers la fin de sa trajectoire, Guy campe son propos sur la distinction entre distinctions (plutôt qu'entre des parties du monde inventoriées). J.S.Guy défend de ce fait l'idée selon laquelle la mondialisation existe depuis la seconde moitié du 20e siècle, moment où le terme a fait son apparition. Elle supposait la constitution d'une sémantique du monde comme planète terre, et de l'homme comme espèce, qui ne possède aucun équivalent dans le mode de structuration sociale (stratifiée) du passé.

La société fonctionnellement différenciée (qui est mondiale par définition, sans exclure pour autant les frontières et la segmentation du système politique) s'est d'abord décrite à l'aide du terme modernité, pour opposer à la complexité réduite du passé et de la tradition, un avenir nouveau et imprévisible, livrant la promesse des réponses aux problèmes irrésolus d'aujourd'hui. La mondialisation est le nouveau terme qu'elle emploie pour se décrire : pour distinguer des processus mondiaux (dont le centre de comparaison s'étend à la surface de la planète) à l'inventaire local des possibilités non réalisées ou non pertinentes.

La valeur d'enseignement de cet angle d'approche se récolte dans l'étude de l'épineuse question du rapport entre la mondialisation et les États-providence. J.S.Guy soutient que ce rapport est fait d'une intensification mutuelle, et non d'un déclassement des deuxièmes par la première, comme il est trop souvent affirmé. La connaissance produite par les États providence sur eux-mêmes (leur auto-description) permet de générer sans cesse de nouvelles informations et de nouvelles sélections : certains États ont passé une loi similaire à celle qui s'apprête à être votée ici ; ces États ont suivi des moyens différents / similaires pour avancer dans la réalisation des objectifs de la loi, ils en ont récolté X effets ; certains États connaissent une croissance économique plus forte, d'autres moins, etc. La diversité des choix dans les cibles de comparaison autorise autant de mises en perspective différentes, et elle accroît en permanence l'exigence de nouvelles sélections d'informations, de formulation et de compréhension. Elle assure ce faisant l'autodescription sociale, par l'application récursive de la distinction mondial / local, et par couplage structurel avec les systèmes psychiques.

L'ambition de Guy est de faire avancer la reconnaissance - encore trop modeste - de Niklas Luhmann dans la théorie sociale francophone, et il le fait avec un luxe hors de prix : celui de la compréhension facile. La difficulté de lecture de Luhmann est bien connue, et J.S.Guy évite de rejoindre les commentateurs et les partisans qui se sentent dans le devoir de rivaliser avec le maître pour dérouter et excéder le pauvre lecteur.


La démocratie sans l'Etat : Essai sur le gouvernement des sociétés complexes
La démocratie sans l'Etat : Essai sur le gouvernement des sociétés complexes
par Daniel Innerarity
Edition : Broché
Prix : EUR 19,30

1 internaute sur 3 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 Quelques bons passages, 7 janvier 2008
À ranger, avec Plaidoyer en faveur de l'intolérance (S.Zizek), sur le rayon Titre vendeur mais malhonnête. On peut exonérer l'auteur qui a choisi "Transformacion de la politica", et blâmer l'éditeur pour le choix de traduction (transformation n'équivaut pas à disparition, n'est-ce pas?), mais qu'importe. Il y a peu de chose à retirer de cette lecture, qui propose des reformulations de certaines idées phares de la théorie luhmanienne des systèmes, et des idées de la philosophie libérale sur la défense de la différenciation des sphères contre la prétention englobante de l'État-capitaine de bord. Ceci dit, il y a certainement quelques citations choc à retirer de ce livre et à glisser dans un article pour agrémenter et ajouter du piquent, notamment ce passage où Innerarity blâme les penseurs de gauche d'être rester prisonnier d'une valorisation de la contrainte collective avec pour conséquence de se confiner à du petit réactionnisme devant la conquête de nouvelles libertés - nouvelles libertés qu'ils auraient pu revendiquer mais qu'ils se sont condamnés à laisser passer voire même à combattre...


Révolte consommée : Le mythe de la contre-culture
Révolte consommée : Le mythe de la contre-culture
par Joseph Heath
Edition : Broché

8 internautes sur 8 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Être ou ne pas être un anticonformiste, 22 décembre 2007
Ce commentaire fait référence à cette édition : Révolte consommée : Le mythe de la contre-culture (Broché)
L'idée de base de ce livre est simple : il n'y a pas de forme d'appel à l'anticonformisme (d'opposition à la consommation de masse) qui se serait avéré incompatible avec l'économie de marché, depuis le début du mouvement contre-culturel dans les années 1960 jusqu'à aujourd'hui. Nous avons assister à la naissance et à la propulsion d'un nouveau type de consommateur, d'une nouvelle filière de marketing avec ses slogans et son discours publicitaire propre : le consommateur rebelle, insoumis, imaginatif, qui est plus conscient des vrais problèmes que tout le monde, etc. Les auteurs vont jusqu'à soutenir que la consommation contre-culturelle a été un des principaux moteurs de relance du capitalisme en mode postindustriel. Le livre touche un problème réel : l'économie de marché possède une capacité d'absorption remarquable (il y a du surréalisme dans les vitrines de centres d'achat déplorait déjà Roland Barthes). Tout appel à l'originalité, à la différenciation, à l'affirmation de soi comme être unique court le risque de s'inscrire dans le créneau de la création de demandes à laquelle carbure le marché par essence. Je suis enclin à penser que le livre est un peu trop long à partir du moment (vers le milieu) où la thèse peut être bien comprise, et il me semble qu'il y a du remplissage ça et là... Je dois d'ailleurs avouer avoir souri à l'idée que les auteurs prenaient leur revanche sur les héraults de la mode 'à la page' qui les avaient persécuté, eux adolescents moches et rejetés, en leur assénant maintenant la preuve qu'il valait mieux ne pas chercher à être dans le coup. Néanmoins, il s'agit d'une bonne lecture qui nous permet de remettre la révolte dans la perspective de son inutilité foncière...


Page : 1 | 2 | 3 | 4