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Solvent (Paris)

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Général Camon. Deux grands chefs de guerre du XVIIe siècle. Condé et Turenne. Avec, hors texte, 2 plans de l'époque et 2 cartes et, dans le texte, 5 cartes ou croquis
Général Camon. Deux grands chefs de guerre du XVIIe siècle. Condé et Turenne. Avec, hors texte, 2 plans de l'époque et 2 cartes et, dans le texte, 5 cartes ou croquis
par Hubert Camon
Edition : Reliure inconnue

2.0 étoiles sur 5 Une étude superficielle sur un sujet trop délaissé..., 14 décembre 2012
Spécialiste des guerres napoléoniennes dont les grilles de lecture sont encore utilisées aujourd'hui pour expliquer les manœuvres de l'Empereur, le général Hubert Camon s'aventure cette fois-ci dans les guerres du siècle de Louis XIV, avec pour sujets d'étude les deux plus illustres généraux de la première partie du règne du Roi Soleil : Condé et Turenne. Cette incursion dans le passé s'explique par le projet de l'auteur, qui est de retracer l'évolution des armées françaises et les apports de ses grands chefs depuis 1643, et ce afin de déterminer les influences de Napoléon. L'auteur en profite pour appliquer à ce nouveau sujet sa méthodologie habituelle : mettre au jour le "système" de chaque général, c'est-à-dire une recette simple qu'il appliquerait systématiquement.

Cette méthode a d'incontestables défauts : outre qu'elle conduit à forcer le trait des ressemblances entre des situations toujours particulières, elle omet purement et simplement tout ce qui ne rentre pas dans le cadre (ainsi, c'est la bataille de Seneffe qui passe à la trappe ici). Mais dans le cas de cet ouvrage-ci, le plus exaspérant est le manque général d'application de l'auteur. On retrouve ainsi de larges citations (parfois plusieurs pages de suite) de Napoléon, du Duc d'Aumale, de Guibert ou encore de Ramsay sur les campagnes et batailles de Condé et de Turenne, ce qui réduit considérablement l'originalité qu'on serait en droit d'attendre d'un tel livre. L'abus de citations est tel que le livre ressemble à un recueil de textes... On remarque au passage que les sources de Camon sont bien maigres, et que par l'emploi qu'il fait de ces citations abondantes, l'auteur ne se risque que très rarement à l'analyse. Les chapitres consacrés à la doctrine de l'armée française du XVIIIe siècle et ceux qui traitent de certaines campagnes de Turenne ne dépassent parfois pas les 3 pages...
L'idée de l'auteur, très simple, tient en quelques lignes : Condé court toujours à l'ennemi, qu'il attaque en combinant une attaque débordante et une attaque de front combinées contre une aile ennemie. Turenne a plutôt un système de campagne : déloger l'ennemi par la manœuvre, sans risquer la bataille, ce qui fait dire à Camon qu'il est bien inférieur à l'audacieux Condé. Ces idées simples sont intéressantes ; malheureusement, elles auraient mérité davantage de développement, quoique ce soit Turenne qui en souffre principalement.
Le livre comporte quelques cartes - souvent imprécises - du théâtre des opérations, et quelques reproductions des gravures d'époque évoquant les batailles de Condé. Celles-ci sont finalement assez lisibles, surtout celle de la bataille de Fribourg. Mais il ressort de tout cela un sentiment de bâclé qu'aggrave le récit où la part de l'auteur est finalement assez réduite.

En résumé, ce livre se révèle assez décevant, et souligne de façon criante les limites de la méthodologie suivie par le général Camon. Le doute est même tel qu'on finit par se poser des questions sur la rigueur du général dans les études qu'il a consacrées à son sujet fétiche (Napoléon). Malheureusement, il n'y a que peu de livres traitant du même sujet ; on pourra donc se contenter de celui-ci qui nous donne à connaître - mais de façon un peu superficielle - le génie de Condé et de Turenne. C'est, en quelque sorte, un petit livre d'initiation, bien loin de l'étude détaillée et rigoureuse qu'on serait en droit d'attendre d'un général historien. Mais, puisque nous avons ici avant tout des reprises d'auteurs antérieurs, je recommanderai plutôt de lire directement les auteurs cités par Camon, au premier rang duquel Ramsay, qui m'a l'air extrêmement précis et qui, de plus, a fondé son récit sur les archives de Turenne.
A n'acheter que si on n'a rien d'autre à se mettre sous la dent (il n'y a malheureusement pas grand chose sur les exploits militaires de Condé et Turenne en librairie)...


La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l'art de la guerre soviétique
La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l'art de la guerre soviétique
par Jacques Sapir
Edition : Broché

5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Grandeurs et misères d'une pensée militaire de génie, 19 novembre 2012
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Rares sont les livres qui sont à la fois très accessibles et profonds. "La Mandchourie oubliée" cumule ces deux qualités. S'intéressant à l'art militaire développé par les théoriciens et les praticiens de l'Union Soviétique, Jacques Sapir, économiste et spécialiste de l'URSS, nous livre ici une étude réellement passionnante sur un sujet largement méconnu en France, malgré une certaine "soviéto-mania" qui commence à toucher la blogosphère francophone et les magazines de vulgarisation. De plus, l'auteur parvient à se montrer justement critique vis-à-vis d'une pensée militaire brillante, et ne nous dissimule ni ses traits de génie, ni ses tares.

Jacques Sapir entend analyser la doctrine militaire soviétique de "l'art opératif" de façon totale mais synthétique, de son origine - la défaite russe face au Japon en 1904-1905 - au début de l'ère nucléaire, qui rebat les cartes du débat stratégique. Toute étude sur la doctrine pose les questions de ses fondements intellectuels et factuels, mais aussi de la nécessaire dialectique théorie-pratique, qui valide ou invalide les conceptions forgées dans les cerveaux des élites. Si l'auteur esquisse brièvement les leçons tirées au fur et à mesure de l'affrontement qui opposa l'URSS à l'Allemagne hitlérienne, le volet concret réside plutôt dans l'opposition, à deux reprises, entre l'armée japonaise du Kwantung et l'armée soviétique. Ce théâtre d'opérations tient sa pertinence de ce qu'il a vu ces armées s'affronter trois fois, à trois moments-clefs pour l'art opératif soviétique : le premier correspond aux origines de la doctrine (guerre de 1904-1905), le second à la première application de cette doctrine (bataille de Khalkhyn-Gol à l'été 1939), le troisième enfin, à l'opération qui révèle toute la maîtrise acquise par l'armée soviétique dans l'application de ses conceptions novatrices (écrasement de l'armée du Kwantung en 10 jours, en août 1945), alors que les contraintes topographiques et leurs implications pour la logistique demeurent. Mais l'ouvrage voit plus loin encore : Jacques Sapir propose de considérer le débat militaire comme structurellement lié à la société dans laquelle il émerge, dans le cadre d'une histoire totale du fait militaire. Loin de constituer un domaine séparé, l'organisation des forces armées et leur emploi révèlent des processus sociétaux, et des rapports de forces qui ne sont pas immédiatement décelables à l'observateur. C'est là que réside la "valeur ajoutée" du parcours intellectuel de l'auteur, qui se trouve être économiste. Par le parallèle entre des phénomènes décelables dans la sphère économique et qui se retrouvent également dans la sphère militaire de l'URSS stalinienne, il devient possible de penser ces phénomènes comme étant la manifestation de processus à l'œuvre dans l'ensemble de la société soviétique. Des faits déroutants ou absurdes qui ont causé les malheurs de l'armée rouge (la volonté de "produire pour produire", les grandes purges de 1937-1938) deviennent dès lors intelligibles sans mobiliser le seul "facteur Staline". Il s'agit là, me semble-t-il, d'un apport majeur de ce livre à la compréhension de l'armée soviétique et de son art opératif, apport dont l'équivalent n'existe pas, à ma connaissance, dans l'historiographie anglo-saxonne. Mais nous y reviendrons.

Le livre s'ouvre sur une introduction stimulante, qui pose l'impossibilité de penser le problème d'une doctrine sans considérer ses interactions avec la sphère politique, la sphère économique, et les évolutions techniques, ce qui prend un sens particulier pour une Union Soviétique dictatoriale, ou s'est posée la question de la politisation de l'armée, et de la façon dont l'idéologie pouvait - ou devait - se traduire dans l'organisation des forces armées, d'où l'opposition entre une logique politique et une logique professionnelle. La doctrine militaire est également décrite comme la résultante d'une tension permanente entre les constructions intellectuelles et les cas concrets dont le présent accouche incessamment, rendant nécessaire l'analyse ultérieure de l'adéquation entre les concepts et la situation militaire que l'Union Soviétique expérimentera durant la Seconde Guerre Mondiale.
Dans la relation de l'apparition des éléments intellectuels constitutifs de l'Art opératif et des débats qui le construisirent, on est frappé de constater que la pensée d'auteurs en désaccord (la guerre sera longue/courte, par exemple) se sont trouvées réconciliées par l'expérience de la guerre. On note également les apports de divers penseurs (Svetchine, Varfolomeev, Triandafillov) et l'influence de Toukhatchevski, qui permit à l'art opératif de devenir le concept-clef de l'URSS du début des années 1930, et qui fut aussi responsable des déséquilibres qui devaient en affecter grandement l'efficacité. Le tout est présenté avec clarté et pédagogie, même si on souhaite toujours plus de détails. Le récit s'arrête après le tournant décisif que marquent les grandes purges de 1937-1938, anéantissant une brillante génération de penseurs. Il pose également les limites de l'art opératif tel qu'il s'est développé en tant que théorie, en en soulignant les "pathologies" (autrement dit, les tares) : l'excessive centralisation, la logique d'économie de guerre en temps de paix, l'accumulation de matériel, le manque de formation des cadres, etc. Mais Jacques Sapir en conclut que la pensée militaire soviétique, malgré ces défauts, n'étant pas viciée dans son essence, puisque les correctifs mis en place au cours de la guerre lui on permit d'acquérir une efficacité redoutable.
Le récit des opérations qui suivent l'exposé théorique est bien structuré et illustré de cartes lisibles, même si le récit de la guerre de 1904-1905 est globalement plus difficile à suivre que les conflits postérieurs. L'auteur souligne pertinemment les différences doctrinales des deux armées, les plans d'opérations, et la capacité de l'armée soviétique à apprendre rapidement de ses erreurs, et à faire face à l'imprévu. Suivre les mouvements des armées est un véritable plaisir, même si je regrette que les effectifs ne soient pas plus souvent énumérés (à tel endroit du front, combien de Soviétiques contre combien de Japonais ?).
La dernière partie s'attache à replacer le développement de l'art opératif dans le contexte sociétal de l'Union Soviétique. Si on a beaucoup de mal à voir, au début, où l'auteur veut en venir, on comprend finalement que les vices qui ont marqué le développement et l'application de cette doctrine trouvent en partie leur source dans l'Histoire (l'héritage des représentations de l'armée tsariste et la méfiance à l'égard des officiers y ayant fait leurs armes), mais aussi dans les rapports de force qui marquent la société et le monde politique. Ainsi, l'accumulation des stocks dans les années 1930 (le "fétichisme du capital") s'expliquerait autant par une pathologie politique (faire des chiffres un argument diplomatique) que par un défaut de légitimité touchant tant Staline que les élites militaires : ne pouvant justifier leur autorité par une domination charismatique qu'ils sont censés exercer, c'est par le patrimonialisme et le clientélisme, à défaut de légitimité professionnelle, que les élites se maintiennent ; d'où la nécessité de produire toujours plus. Ceci nous invite à considérer sous un nouveau jour la nature même de la société politique, et le contexte politique et sociétal dans lequel évolue toute doctrine militaire. On pourra toutefois reprocher à ce chapitre de ne pas s'attarder suffisamment sur le vocabulaire conceptuel économique et sociologique qui est utilisé à tout bout de champ. Le tout, malgré son grand intérêt, souffre régulièrement d'un manque de clarté. Un tel développement aurait nécessité, pour être immédiatement accessible, davantage de développement dans l'ouvrage. On peut aussi regretter que ce dernier chapitre explicite des processus pathologiques (et la notion même de pathologie) dont il a pourtant été question dès l'introduction. On est donc contraint de relire ces passages à la lumière de ce que nous apprend le dernier chapitre.
La conclusion revient sur le délitement de l'armée russe tel qu'il apparaît au révélateur de la guerre de Tchétchénie. On y retrouve des pathologies dont avait précédemment souffert l'armée soviétique sous Staline. Malheureusement, l'auteur se fait avare en explications quant à ce qu'il faut conclure des enseignements de ce conflit, en regard de la théorie de l'art opératif.

Par ce livre analysant de façon globale l'Histoire de l'art opératif avant l'ère nucléaire, Jacques Sapir nous livre donc une admirable étude qui peut servir à la fois d'introduction à l'étude des théories soviétique et à la doctrine des opérations en profondeur. En même temps, la qualité de l'analyse permet de recommander "La Mandchourie oubliée" à toute personne s'intéressant à l'Histoire militaire, y compris aux plus érudits.


Suites Pour Violoncelle Seul
Suites Pour Violoncelle Seul
Prix : EUR 9,72

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 L'oeuvre baroque d'un post-romantique, 8 octobre 2012
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Suites Pour Violoncelle Seul (CD)
Parmi les compositeurs qui ont animé la vie musicale européenne dans la seconde moitié du XIXe siècle, Max Reger constitue un cas particulier. Le style de ses œuvres va en effet de la plus audacieuse avant-garde de l'époque aux contrepoints du plus pur style baroque allemand. C'est que, charmé par les nouveautés qu'ont introduites, en harmonie et en modulation, les compositeurs romantiques, Max Reger n'en révérait pas moins le génie du plus grand spécialiste de contrepoint de tous les temps : Jean-Sébastien Bach. Ceci contribue à expliquer le contraste entre ses œuvres. Ici, avec les 3 Suites pour violoncelle, Max Reger s'adonne résolument au style baroque, et dès lors qu'il s'agit de violoncelle solo, il est impossible de ne pas penser immédiatement à la référence en la matière : les 6 Suites pour violoncelle de Bach, qui sont la référence de tout auditeur, a aussi manifestement constitué un modèle pour Reger.

Tout d'abord, il convient de préciser que les "soli", particulièrement dans le cas des instruments à cordes frottées, induisent une forme de composition à part, qu'il me serait impossible d'expliquer (qu'on pense aux suites pour violoncelle ou aux sonates et partitas pour violon de Bach, ou des sonates pour violon de Khandoshkin, etc.), autrement qu'en invoquant une grande expressivité. La partition doit témoigner d'une maîtrise des spécificités de l'instrument, par le développement de plusieurs voix sur un instrument davantage utilisé pour la mélodie, par exemple.
S'inspirant de Bach, Max Reger se réfère formellement aux danses de la Renaissance (Gavotte, Gigue) et propose un mouvement fugué dans sa première sonate. On sent que Reger maîtrise bien les possibilités techniques, expressives et harmoniques de l'instrument. La musique a bien la profondeur qu'on attend de ce type de composition, et l'écoute est extrêmement plaisante. Réellement, il y a dans l'œuvre de Reger des perles d'une pureté impressionnante, comme placées sous le patronage de Bach, qui, s'il n'est pas égalé, est ici l'objet d'un hommage dont il n'aurait pas à rougir. Ma seule petite déception provient des variations du dernier mouvement de la sonate n°3.

L'interprétation est de bonne facture. Guido Schiefen a une excellente intonation et sait tirer de son violoncelle des sons très expressifs. Je lui reprocherai toutefois une tendance à prendre des libertés avec le rythme dans des proportions trop grandes. Sans doute est-on en présence d'une interprétation d'inspiration romantique, avec son lot de rubato, mais ce me semble assez mal venu pour des soli pour violoncelle inspirés de Bach et constitués de danses datant de la Renaissance. Si nous ne sommes pas en présence d'une interprétation sans défaut, force est de constater que le musicien s'en sort avec les honneurs. De toute façon, le manque d'enregistrements disponibles rend toute comparaison difficile.

En bref, un disque réussi pour des œuvres qui mériteraient d'être bien mieux connues.


La Société contre l'Etat : Recherches d'anthropologie politique
La Société contre l'Etat : Recherches d'anthropologie politique
par Pierre Clastres
Edition : Poche
Prix : EUR 9,50

15 internautes sur 18 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 La nature du politique dans les "sociétés primitives", 8 octobre 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Société contre l'Etat : Recherches d'anthropologie politique (Poche)
"La Société contre l'État" est l'exemple même de ces études qui dépassent la discipline dans laquelle ils évoluent. Né d'un projet ethnologique, ce livre touche de plein-pied des problématiques issues des sciences politiques, de la sociologie ou encore de la philosophie, par l'analyse originale qu'il fait de la nature du pouvoir, la nature de l'État, ou la fonction du langage. Cette pluridisciplinarité s'explique par le parcours de l'auteur, Pierre Clastres, philosophe de formation, ethnologue de profession. Se trouvent rassemblés ici 10 articles déjà publiés dans des revues scientifiques, suivis d'une étude finale inédite livrant les conclusions de Clastres sur la nature du pouvoir dans les sociétés amérindiennes "primitives". Ensemble parfois hétéroclite, quoique conservant toujours, en filigrane, la problématique du pouvoir "primitif", l'ouvrage se voulait une sorte d'introduction à une étude structurée sur les problématiques abordées, qui devait venir ultérieurement. Mais la mort accidentelle de Pierre Clastres quelques années plus tard lui a conféré le statut de testament intellectuel. Il nous faut donc nous contenter de cet ensemble dépareillé pour aborder une pensée vive, originale, mais qui ne semble toutefois pas échapper à certaines limites.

Les différents articles réunis ici partagent deux objectifs : dénoncer l'ethnocentrisme qui toucherait l'ethnologie, et démontrer que l'absence d'État dans les sociétés primitives n'est pas subi mais voulu, de façon inconsciente. Si les arguments de l'auteur portent dès lors qu'il critique la démarche de ses collègues, la thèse centrale de son livre se révèle nettement moins convaincante. Et à mon grand regret, je ne suis pas certain de savoir pourquoi.
J'aurais tendance à expliquer ma gêne par le glissement occasionnel du raisonnement, de l'analyse ethnologique à la réflexion philosophique. L'exemple le plus frappant est le chapitre sur la "philosophie de la chefferie indienne", qui tente de circonscrire la sphère dans laquelle évolue le chef sans pouvoir des sociétés primitives amérindiennes. Le raisonnement progresse par une succession de faits et de déductions rigoureuses, un véritable modèle méthodologique. Cependant, lorsqu'il parvient à son sommet, c'est-à-dire à la conclusion générale qui énonce l'essence de la chefferie indienne, Clastres émet une thèse - le pouvoir politique coercitif tel qu'il s'est épanoui en occident est une ruse de la Nature pour s'immiscer dans la négation de sa propre essence, à savoir la culture - qui semble sortir de nulle part, alors même que son caractère novateur et polémique aurait du lui valoir un traitement autrement plus argumenté. Ce point culminant n'est que vaguement relié à la suite de déductions rigoureuses qui précède. Il s'en suit une vague impression de bâclé, nuisant au projet de l'auteur, qui est tout de même de convaincre son lecteur...
C'est en effet dans la conclusion de ses textes "politiques" que Clastres ne me convainc pas, la conclusion étant insuffisamment argumentée (comme dans "Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne") ou imprécise, laissant à une étude postérieure qui ne vint jamais - et pour cause - le soin de lui apporter son point final (comme dans "La société contre l'État").
D'autres textes, moins nettement centrés sur le phénomène politique, prennent place dans ce recueil. Si on sent une même problématique politique, alors décelable en filigranes, quelques lignes d'introduction de l'auteur auraient été les bienvenues pour servir de lien entre des articles traitant de points si différents. On est d'ailleurs parfois contraints d'attendre la fin d'un article pour repérer en quoi il se veut pertinent dans le recueil - je pense à "De quoi rient les Indiens ?" Et on perçoit dès lors les limites de cet ouvrage regroupant des écrits qui n'avaient, au départ, probablement pas vocation à être rassemblés, même si Pierre Clastres en a soigné les extrémités : la première étude, "Copernic et les Sauvages", fait office d'une formidable introduction du projet ethnologique dont il est question, tandis que "La société contre l'État" se veut une sorte d'ouverture, qui laisse, certes, sur sa faim, mais qui met un terme à ce qu'on vient de lire en promettant autre chose. Entre ces extrémités, et à de rares exceptions près, rien ne justifie que telle étude succède à telle autre. Il semble d'ailleurs que l'ordre chronologique de parution ait servi, grosso modo, de guide à la composition.
Malgré ces faiblesses, l'auteur nous livre des réflexions enrichissantes sur des sujets d'apparence aussi éloignés que l'humour, la fonction prophétique, la division sociale sexuée, ou le rôle de la torture ; on apprend quantités de choses intéressantes, et on comprend à quel point des pratiques qu'on semble vider de leur sens en les rangeant sous les vocables "tradition" et "coutume" ont en vérité des fonctions précises et importantes dans la vie de la société, et à quel point cette dernière semble exercer une domination sans faille sur l'individu. Bien sûr, comme je l'ai rappelé plus haut, tout n'est pas également convaincant.

Il est aussi frappant de constater que le vocabulaire et les analyses de Clastres révèlent une grille de lecture marxiste, même s'il ne s'agit pas de marxisme orthodoxe, et alors même que l'auteur semble s'en défendre. Il est plusieurs fois question de "superstructure" et "d'infrastructure" ; dans le dernier chapitre, Clastres inverse la chronologie de l'aliénation marxiste, en la disant politique avant d'être économique. En défendant, à travers les exemples amérindiens, l'idée de l'existence de sociétés sans État, et en affirmant à maintes reprises le caractère néfaste de ce dernier, l'auteur semble donner raison au terme du projet communiste : une société sans un État qui n'est qu'un instrument de domination d'une classe sur une autre. La définition restreinte de l’État que Clastres reprend de Max Weber, le détenteur de la "violence légitime", va dans le même sens, alors même qu'il écrit, à la page 40 : "[les sociétés sans État] ont très tôt pressenti que la transcendance du pouvoir recèle pour le groupe un risque mortel, que le principe d'une autorité extérieure et créatrice de sa propre légalité est une contestation de la culture elle-même ; c'est l'intuition de cette menace qui a déterminé la profondeur de leur philosophie politique". Et de là, l'idée selon laquelle Clastres aurait succombé à la fascination qu'il éprouve pour son sujet (fascination que l'on aurait du mal à lui reprocher) au point de magnifier ces tribus amérindiennes face à la culture occidentale inégalitaire et coercitive. Si ce reproche ne lui est plus adressé aujourd'hui, je n'ai pu m'empêcher, durant ma lecture, de penser que Clastres devait considérer l’État comme une abomination, et que son analyse des sociétés amérindiennes se colorait de ce jugement, inverse de celui qu'il a reproché à ses collègues. Mais ce n'est après tout qu'un détail, l'essentiel résidant dans les faits et la profondeur de l'analyse qui en est faite.

J'aurais également quelques reproches à adresser à l'éditeur. "La société contre l'État" a paru voilà plus de 30 ans, ce qui aurait du nous valoir une édition critique, replaçant l'ouvrage dans les débats de son temps, décrivant le devenir des thèses présentées (Clastres a t-il eu des disciples ? Comment sa thèse a t-elle été reçue ? Les recherches effectuées depuis ont-elles validé ou invalidé ses prises de position ? Qu'en est-il aujourd'hui de l'école de Berkeley ? etc.), précisant les références vagues - pour un néophyte - de l'auteur, etc. Or, les Éditions de Minuit ne nous livrent que le texte original. Difficile donc d'évaluer ce qui est offert à notre jugement... Pour en apprendre plus, on est forcé de consulter des manuels de sciences politiques et de sociologie politique.

On aura sûrement du mal à comprendre, au terme de cette critique, pourquoi j'ai attribué 4 étoiles à ce livre.
J'ai découvert la pensée de Pierre Clastres à l'Université il y a un an et demi, elle m'avait interpellée et fascinée, et je lui prêtais d'instinct une profondeur d'analyse et de jugement. Normalement, le passage de l'aperçu que constitue un cours à la pensée matérialisée pleinement dans l'œuvre aurait du achever d'emporter totalement mon adhésion. Que, dans mon cas, le cheminement ait été exactement inverse en dit long sur ma déception. L'argumentation n'est pas parvenue à me convaincre ; elle m'a paru pécher dans les conclusions. Bien sûr, ce sentiment peut provenir de la nature même de l'œuvre, doublement inachevée.
Toutefois, malgré ses nombreuses limites, "La société contre l'État" est une mine d'informations, d'analyses fines et nous invite à remettre en question notre façon de penser le politique. En ce sens, il s'agit d'une lecture très profitable, qu'on ne peut pas regretter. Je la recommande donc malgré tout.


English Renaissance And Baroque Music Edition
English Renaissance And Baroque Music Edition
Prix : EUR 18,99

17 internautes sur 19 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Une belle compilation, mais encore perfectible, 9 septembre 2012
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Ce commentaire fait référence à cette édition : English Renaissance And Baroque Music Edition (CD)
La musique anglaise n'est que trop méconnue. Pourtant, bien avant Elgar, la "Perfide Albion" a su engendrer plusieurs générations de compositeurs talentueux, de la Renaissance au Baroque. Si Purcell est encore bien présent chez les disquaires, d'autres noms, jadis illustres, ne sont plus guère connus aujourd'hui... Je pense à Blow, ou encore à Dowland (le compositeur préféré de Shakespeare)... Ce constat n'est que trop vrai pour la musique de la Renaissance. Qu'un label choisisse de s'aventurer dans ce répertoire a donc, pour le mélomane curieux, tout d'une bonne nouvelle. D'autant qu'en 10 CD, nous est offert un large panorama des productions de l'époque.

Commençons par la "présentation" du coffret. Le livret n'a pour tout contenu que l'énoncé des pistes de chaque disque. Aucune biographie de compositeur, pas une ligne sur le contexte historique ou social, et pire encore : rien qui puisse nous indiquer en quoi la musique de la Renaissance anglaise se distingue de celle d'autres pays comme l'Italie, la France ou l'Espagne. Ainsi, Deutsche Harmonia Mundi ne nous donne pas les clefs qui nous permettraient d'évaluer la pertinence ou non de cette démarche "géographique", ou tout au moins de comprendre la cohérence de ce qui est offert à l'écoute. S'il existe sans nul doute des caractères spécifiques à la musique de la Renaissance et de l'époque baroque anglaises, ce n'est pas dans ce livret qu'on apprendra lesquels.

On peut au moins souligner l'effort du label pour nous proposer un panorama des compositeurs et des genres musicaux de ces quelques siècles. Les noms les plus illustres (Purcell, Byrd...) côtoient les compositeurs méconnus, voire les anonymes. Les morceaux sont variés : chansons, masques, suites de danses, messes, etc. Il est toutefois à déplorer que l'exécution ne soit pas toujours conforme la partition : je pense notamment au CD n°9, qui comprend des transcriptions pour harpe de pièces écrites pour luth, ou pour voix. Le fait que cela ne soit pas précisé a quelque chose d'extrêmement agaçant, car le coffret semble promettre de l'authenticité. On regrettera également le syndrome "best of" dont est victime Purcell, par exemple : Deutsche Harmonia Mundi a choisi des airs complètement sortis de leur contexte (comme le fameux "Rondeau" - et non pas "Round-O", qui est extrait d'un opéra) plutôt que des œuvres courtes présentées en totalité. Heureusement, le cas est rare.

L'interprétation va du correct à l'excellent. Par exemple, le flûtiste Pedro Memelsdorff se montre irréprochable pendant la majeure partie du disque n°2 ; mais dans les derniers morceaux, on a l'impression qu'il joue systématiquement plus fort les passages aiguës, comme s'il voulait crever les tympans de l'auditeur... Le Deller Consort est, quant à lui, exceptionnel. Certain solistes des autres disques sont en revanche peu convaincants. On retrouve de grands noms comme Skip Sempé au Gustav Leonhardt au clavecin.

S'agissant maintenant des œuvres en elles-mêmes, le constat est le même : si nos attentes sont souvent comblées, force est de constater que tout n'est pas d'égale valeur. J'ai déjà parlé du magnifique CD n°7 ; on peut ajouter le "Venus And Andonis" de John Blow ou encore les messes A Capella du dernier disque. Les 2 premiers CD comportent également, par moment, des morceaux assez quelconques, notamment au clavecin. Mais globalement, les choix m'ont paru judicieux, réussissant un bon équilibre entre le connu et ce qu'il faut découvrir, entre l'instrumental et le vocal, entre le Sacré et le Profane.

Quel bilan tirer de cette compilation ? J'ai quelques réserves, on l'aura compris. L'ensemble n'est pas parfait, mais se montre la plupart du temps très convaincant. Pour cette raison, je ne saurais le recommander aux mélomanes friands de musique anglaise de la Renaissance et de l'époque Baroque. Pour quelqu'un qui cherche une initiation, ce coffret est un bon investissement. Il donne également à connaître des compositeurs dignes d'intérêt et invite à leur découverte ; c'est là, je crois, sa plus belle réussite.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Sep 21, 2012 11:15 PM MEST


French Chanson: Early Music
French Chanson: Early Music
Proposé par dodax-online-fr
Prix : EUR 5,62

4.0 étoiles sur 5 Chansons d'un lointain passé, 21 août 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : French Chanson: Early Music (CD)
En musique comme en tant d'autres disciplines, la Renaissance a constitué une sorte d'évolution-révolution, conjuguant le développement et la sophistication de processus à l’œuvre depuis le Moyen-Âge, à des nouveautés en harmonie et en structure formelle. Cette période charnière, qu'il faudrait faire commencer en fait au dernier Moyen-Âge, marque la différenciation de la musique occidentale de celle des autres aires culturelles : c'est la naissance de la polyphonie, du contrepoint... L'évolution de ce style radicalement nouveau conduira au baroque, puis au classicisme, puis au romantisme. Toutefois, contrairement à ses successeurs, la musique "savante" de la Renaissance reste essentiellement vocale ; d'où le choix de Naxos de nous proposer un disque réunissant des chansons "a capella" en langue française, le style musical français jouissant d'une grande popularité dans l'Europe d'alors.

Commençons par souligner la variété des thèmes abordés par les chansons de ce disque : prières, chansons à boire, moines défroqués, célébration du printemps, complaintes amoureuses, nuits grivoises... Ce panorama de la musique des XVe et XVIe siècle nous rappelle à quel point l'élite française de l'époque était raffinée autant que "grossière" (selon nos critères actuels). Ainsi, un poème de du Bellay, mis en musique par Lassus, précède-t-il une chanson du même compositeur, traitant cette fois-ci d'un moine cherchant à... "faire intime connaissance" avec une religieuse. Que de contrastes !
On note également que le contrepoint (superposition de mélodies) est déjà sophistiqué, puisqu'il n'est pas rare que chacune des 4 voix ait une ligne mélodique indépendante des 3 autres, même si les procédés d'imitation restent omniprésents.

Disons-le d'entrée : toutes les chansons n'ont pas le même intérêt. "Le chant des oiseaux" de Jannequin est, par exemple, lassant dès la première écoute, d'autant que la multiplication des onomatopées aura tendance à laisser perplexe l'auditeur de ce début du XXIe siècle. A l'inverse, "Du temps que j'étais amoureux", "Sa grand beauté", "Belle qui tiens ma vie" ou encore "Arrête un peu mon cœur" ne cessent de m'émerveiller. Il faut tout de même avouer que ce style musical, qu'on n'a pas l'habitude d'entendre, donne parfois l'impression d'être répétitif, ce qui rend l'écoute de la première à la dernière piste quelque peu longue. Mais à mesure qu'on réécoute le disque, on se rend compte de la richesse et de la qualité des morceaux, parfaitement interprétés de surcroît par les vois angéliques des "Scholars of London". Et même si le livret est des plus dépouillés (une page d'introduction en anglais, suivie du texte des chansons), je ne regrette pas d'avoir tenté l'expérience de la musique de la Renaissance par ce disque, au plus petit prix qui plus est.


Le Club du suicide
Le Club du suicide
par Robert Louis Stevenson
Edition : Broché
Prix : EUR 2,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Pour passer un bon moment..., 30 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Club du suicide (Broché)
"Le club du suicide" réunit 3 nouvelles issues des "Nouvelles Mille et Une Nuits" de Robert-Louis Stevenson. Ces récits tournent autour d'un groupe de personnages, dont les plus marquants sont le prince Florizel de Bohême, son dévoué colonel Geraldine, ainsi que le président du club du suicide.
C'est à cause de sa soif d'aventures que le prince Florizel, accompagné du colonel Geraldine, se voit entraîné, incognito, au sein d'un sinistre club où on joue à un jeu de cartes désignant qui sera, le soir-même, frappé par la Mort, et qui exécutera la sentence. L'excitation de l'inconnu et la fascination pour ce danger mortel vont pousser les protagonistes à intégrer le club, avant qu'ils ne se trouvent confrontés à un terrible dilemme. Les deux histoires qui suivent dévoilent les conséquences des événements qui ont pris place dans la première nouvelle, en adoptant le point de vue de personnages secondaires parfois ridicules (à l'instar de Silas Scuddamore dans "Le docteur et la malle de Saratoga").
Cette lecture s'avère plaisante et rapide ; pour autant, on n'y trouve rien d'inoubliable. Stevenson nous fait passer un bon moment, sans qu'il parvienne cependant à nous rendre ses protagonistes attachants (Florizel ressemble fort à une caricature du parfait dandy, Geraldine au serviteur zélé jusqu'à l'invraisemblable ; quant au président du club du suicide, il fait un antagoniste sans le moindre relief). Seuls quelques personnages secondaires ont une personnalité crédible ; je pense particulièrement au jeune homme aux tartelettes à la crème. A l'exception du premier récit, le suspense n'existe qu'au commencement des nouvelles, quand un personnage se trouve confronté à une situation inhabituelle ; mais le lecteur, pour avoir lu la nouvelle précédente, comprend finalement assez vite de quoi il va être question. En tout cas, la réussite du recueil est bien la première nouvelle : l'auteur y est parvenu à rendre la tension qui règne lors de la distribution des cartes au club du suicide, et on se surprend à frissonner de ce qui pourrait arriver aux malheureux protagonistes...

En bref, une lecture agréable, mais qu'on oubliera sans doute rapidement.


Bach : La Passion selon Saint Jean BWV 245
Bach : La Passion selon Saint Jean BWV 245
Prix : EUR 12,00

17 internautes sur 17 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Une version de référence !, 21 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bach : La Passion selon Saint Jean BWV 245 (CD)
Cette "Passion selon Saint-Jean" est la réédition bienvenue d'un enregistrement presque cinquantenaire (puisque réalisé en 1965), et constitue, selon moi, une référence dans l'interprétation de ce chef-d'œuvre de Bach.
Tout d'abord, dès lors que le nom de Nikolaus Harnoncourt est cité, nous savons que nous avons à faire à une version cherchant à se placer au plus près de ce qui pouvait se faire du temps du Cantor. Cela se traduit, entre autres, par l'emploi exclusif d'instruments d'époque (au timbre plus doux et nettement moins brillant que ceux qui ont vu le jour dans les siècles suivants ; je pense particulièrement au son "moelleux" des flûtes baroques, et à celui des violons, plus doux, et sans vibrato) dont certains ne sont plus guère employés de nos jours (violes de gambe, etc.). Un tel parti pris donne à cet enregistrement co-dirigé par Harnoncourt et Gillesberger une couleur particulière due à la grande diversité des instruments employés, leur "vécu" (eux, témoignages que nous ont laissés les facteurs d'instruments de l'époque baroque !), et un orchestre somme toute plutôt réduit, idéal pour restituer le "pathos" de la pièce, et pour passer sans difficulté des récitatifs aux Arie.
Ce choix esthétique n'est toutefois pas sans conséquences : conformément aux conditions d'exécution de la Passion à l'époque et au lieu où elle eut lieu pour la première fois, les voix aiguës sont assurées notamment par des enfants. Si le timbre particulier de leur voix reste enchanteur, on peut déplorer une moindre justesse dans quelques chants, tout particulièrement dans le "Herr, unser Herrscher" qui ouvre l'œuvre (à leur décharge, les ténors ne sont pas toujours inoubliables dans ce même morceau). On sent également une respiration moins bien maîtrisée, qui affecte parfois le phrasé, dans les morceaux pour l'enfant-soliste. Ces imperfections sont à mettre sur le compte de la qualité des chœurs pour enfants de notre époque, vraisemblablement inférieurs à ceux du XVIIIe siècle. Mais ne chipotons pas sur ce qui n'est, après tout, qu'un détail. Les instrumentistes, le chœur et les solistes s'en sortent très bien, au point de nous offrir quelques moments de grâce. Cette interprétation de 1965 est tout simplement exceptionnelle.
Le caractère réduit de l'orchestre, et le parti-pris de l'authenticité servent parfaitement la musique de Bach. Ces choix constituent, je le pense, une composante à part entière du drame musical qui se joue. Si les récitatifs n'ont rien d'exceptionnel (tels qu'ils sont chantés ici, j'entends), les Arie et les "Choral" sont presque inoubliables. Les morceaux, tantôt très brefs (10 secondes...), tantôt de longueur nettement plus conventionnelle, accentuent encore le "pathos", la gravité et la solennité de l'ensemble. En écoutant ce chef-d'œuvre, je n'ai pu m'empêcher de comparer avec la "Messe en si mineur", postérieure, du même compositeur... Comme ces œuvres sacrées sont différentes... La Messe en si mineur est très imposante, par son orchestration, et par la savante construction contrapuntique de certains chants. Au contraire, cette "Passion" se fait plus intimiste, et les passages fugués sont peu nombreux, laissant davantage transparaître une hiérarchie entre les différents pupitres. Évidemment, cette différence s'explique par les fonctions différentes des deux morceaux, les différences des rituels religieux catholique et protestant, les conditions de production et d'exécution des deux œuvres, leur fonction liturgique, ou encore l'emploi d'un matériau textuel "officiel" dans le cas de la Messe, et celui d'un matériau textuel original pour ce qui est de la Passion. Tout cela explique bien sûr les différences radicales entre ces deux œuvres. Mais cette comparaison permet de constater que le génie de Bach s'adaptait sans difficulté, dans un même genre - la musique sacrée - à ce qui lui était demandé. Produire une musique intimiste, mais aussi riche que ses plus imposantes créations, tout étant d'un esprit complètement différent ; voilà une des facettes du génie de Bach.

A noter que le livret complet est présent : les textes allemands sont proposés ainsi que leur traduction anglaise. Pas de version française... ce qui ne serait pas gênant, si la traduction anglaise n'appartenait pas à un registre si soutenu, que le sens en devient parfois obscur, pour les anglophones médiocres dont je suis. Du moins a-t-on droit à quelques pages d'explications sur l'œuvre, dans la langue de Molière. Le propos de Martin Geck est intéressant, même si on peut regretter l'absence d'informations essentielles, comme le fait que Bach a corrigé sa partition plusieurs fois au fil des décennies, avant de finalement restituer cette Passion dans une version très proche de l'original, peu de temps avant sa mort. La version que nous avons ici est la toute première.

Cet enregistrement, malgré son âge, n'a pas vieilli, ce qui montre la pertinence des choix esthétiques d'Harnoncourt, et ce qui valide la démarche esthétique du mouvement "baroqueux". L'écoute de ces deux disques a été pour moi une véritable révélation, et des airs comme "In meines Herzens Grunde" accompagnent presque toutes mes journées depuis environ 1 mois que j'ai fait l'acquisition de cette "Passion".


Sarrasine
Sarrasine
par Honoré de Balzac
Edition : Poche
Prix : EUR 2,00

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Sarrasine ou le roman des opposés, 2 mai 2012
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sarrasine (Poche)
"Sarrasine" est une nouvelle placée sous le signe de la dualité. Qu'il s'agisse du narrateur éploré et de la comtesse indifférente qu'il entreprend de séduire ; de la famille de Lanty, qui réunit réussite, talent et beauté, et du petit vieillard fantomatique qui hante ses fêtes ; du sculpteur innocent qui veut vivre une idylle avec une cantatrice dont il ne soupçonne pas le secret... Dès le premier paragraphe, Balzac nous annonce que son récit va marier et se faire affronter les contraires. De telles luttes peuvent-elles accoucher d'autre chose que d'un final tragique ?
L'apparition d'un vieillard hideux à une fête donnée par la richissime famille de Lanty provoque le trouble chez l'une des convives, courtisée par le narrateur. Pourquoi les membres de cette famille entretiennent-ils cet homme étrange, et qu'est-il pour eux ? Qui est le parent de la famille Lanty dont un portrait a immortalisé les traits gracieux, et en quoi ce portrait explique t-il la présence du vieillard ? Pour satisfaire la curiosité de sa bien-aimée, le narrateur entreprend de l'éclairer sur tous ces points. Mais le récit recèle le danger de dégoûter qui l'écoutera des passions amoureuses... C'est que l'histoire du sculpteur Sarrasine, et de son amour pour une cantatrice romaine, la Zambinella, ne peut laisser personne indifférent, tant il conjugue le tragique et la plaisanterie douteuse...
Balzac est, ici, à l'égal de ce à quoi il nous a habitués : on y retrouve sa fascination pour la mondanité, une histoire intrigante et dérangeante, des personnages croqués à la perfection... L'auteur de la "Comédie humaine" est un peintre extraordinaire. Son style rend la lecture aisée alors même qu'il masque un souci de la structure, des jeux d'opposition, et de la dissimulation.
Un des écrits les moins connus de la "Comédie humaine" ; mais il faut croire qu'avec un écrivain comme Balzac, il n'y a pas de texte mineur.


Clara Militch
Clara Militch
par Ivan Tourgueniev
Edition : Broché
Prix : EUR 2,00

6 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Surnaturel... ou folie ?, 1 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Clara Militch (Broché)
Tourgueniev semble, dans ce beau petit roman, nous inviter à réapprendre le fantastique...
"Clara Militch" est l'histoire d'un jeune homme, Jacques Aratov, qui vit à Moscou avec sa tante, délaissant les plaisirs et la société de son âge pour s'adonner à la lecture et à la photographie. Son seul ami, Kupfer, va le pousser à quitter son ermitage le temps d'une soirée donnée par une princesse russe. Mal à l'aise, Aratov s'esquive rapidement, avant de se faire à nouveau entraîner, quelques jours plus tard, à un récital organisé par la même personne. Là, il remarque une chanteuse et actrice, Clara Militch, qui semble lui témoigner une attention particulière. Mais la jeune fille ne provoque que le dégoût d'Aratov, qui la repousse maladroitement au cours d'un rendez-vous, avant même que Clara ait pu se confier... Quelques mois plus tard, une terrible nouvelle tombe : la demoiselle s'est empoisonnée sur scène, vraisemblablement suite à une déception amoureuse. Sonné par ce qu'il apprend, Aratov, désireux d'élucider le rôle qu'il a joué dans ce drame, succombe rapidement à la fascination pour cette femme qui lui avait jadis paru si repoussante. Mais quelle est cette passion qui le happe et dévore son âme : la culpabilité ? Un amour post-mortem ? Un ensorcellement de la part de la défunte ? Une fascination morbide ? Des hallucinations liées à sa santé fragile ? Ou sa propre folie ?
Ce bref roman témoigne de toute la maîtrise dont fait preuve Tourgueniev dans le genre fantastique. On sent Aratov glisser insensiblement vers... vers quoi ? Il est impossible d'élucider la source de sa fascination pour la comédienne disparue. Et on note avec délectation le soin que l'auteur a pris de disséminer des indices et des fausses pistes du début à la fin de son histoire : des occupations mystiques du père d'Aratov au secret inconnu de Clara, en passant par le personnage de Kupfer - jusqu'à quel point est-il important dans le drame qui se noue ? Les questions affluent sans cesse et enrichissent la dualité entre surnaturel et rationnel qui fonde le fantastique, car si la fin semble reposer sur ce choix traditionnel, le récit nous pousse à élargir la perspective. Le personnage même d'Aratov, tout naïf, et ne connaissant pas les femmes, peut trouver la justification de son évolution dans cette découverte d'un intérêt pour la gent féminine, qu'il ne connaît que par les récits de Kupfer, le portrait de sa mère, et la présence bienveillante de sa vieille tante. De même pour ses cauchemars, dont la description est saisissante (particulièrement celui qui met en scène le riche propriétaire) : jusqu'à quel point s'insèrent-ils dans le récit ? Pourquoi Kupfer s'éloigne t-il insensiblement de son ami ? Et on notera à quel point Aratov semble fait pour les apparitions, lui qui se passionne pour la photographie... Bref : Tourgueniev se joue de son lectorat plus que de raison, et c'est pour le meilleur. Car "Clara Militch" est intriguant de bout en bout. Si chute il y a, on n'y verra pas le point culminant du roman. C'est dans l'évolution du personnage d'Aratov, si mesuré et rationnel, puis mystique et lunatique, que réside le fil conducteur de l'œuvre. On peut y voir un homme qui se noie dans ses illusions et ses fantasmes, la victime d'un envoutement, ou un homme à qui la culpabilité aura fait perdre la raison. Mais il est impossible d'identifier le moment où le pauvre Aratov "bascule". Tourgueniev a tout fait pour que nous en soyons incapables. Peut-être est-ce pour cette raison que le narrateur se fait volontiers ironique, semant encore le trouble chez le lecteur.
On l'aura compris, "Clara Militch" est un court roman fantastique de grand intérêt. Je ne m'explique pas qu'il soit moins connu que le "Journal d'un homme de trop" par exemple, qui appartient à une catégorie de fiction différente mais qui me semble, dans l'absolu, bien moins réussi. Du moins le style est-il admirable dans l'une et l'autre œuvre : clair et simple sans cesser d'être élégant, le verbe de Tourgueniev sert au mieux son histoire et contribue à l'atmosphère malsaine qui caractérise "Clara Militch".
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