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Gwen
(#1 CRITIQUE au Tableau d'HONNEUR)    (COMMENTATEUR N° 1)   

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Des yeux pour pleurer
Des yeux pour pleurer
par Frédéric Dard
Edition : Poche
Prix : EUR 6,20

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 un sans-faute de plus à l'actif du Maître, 28 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Des yeux pour pleurer (Poche)
Autant Frédéric Dard, dans les San-Antonio, cultive une truculence débridée, autant il révèle dans ses romans noirs "sérieux", ceux notamment qu'il écrivit dans les années 50, un tempérament éminemment tragique. Notre cher Frédo, sous son apparence joviale et son côté joyeux drille, était en effet un grand tourmenté doublé d'un hypersensible, et cette dualité se retrouve dans son oeuvre. Eh bien moi, voyez-vous, j'aime à parts égales les deux pans de cette oeuvre. Je prise -ô combien!- le Dard gouailleur et facétieux des San-Antonio, mais ne goûte pas moins la suprême noirceur de ses polars purs et durs. Paru en 1957, "Des yeux pour pleurer" est justement un de ces polars purs et durs où s'épanouit, telle une fleur vénéneuse, toute la noirceur dardienne.

L'histoire? Maurice, un beau jeune homme de 18 ans, rêve d'être acteur, mais se contente, en attendant la gloire, de jouer les figurants. Or un jour Lucia Merrer, une vedette d'âge mûr, s'entiche de lui. Le prenant sous son aile protectrice, elle en fait aussitôt son amant et le propulse au sommet de l'affiche. Seulement voilà, Lucia a une ravissante fille de 20 ans, Mauve, et Maurice n'est pas insensible à ses charmes. Lentement mais sûrement, la tension se met à monter entre les trois personnages...

Postulat classique, me direz-vous. Sans doute, mais le postulat n'est qu'un point de départ et l'essentiel c'est ce qu'un auteur parvient à en tirer. Eh bien, Dard en tire ici un roman bref, rapide et nerveux, servi par une plume voluptueuse qui sait aller explorer avec finesse et acuité la pénombre intime de ses personnages. Comme souvent, Frédo privilégie la narration à la première personne: c'est le jeune Maurice qui nous raconte l'histoire. Nous la vivons donc à travers ses yeux, filtrée par ses mots. Pourtant, c'est bien Lucia Merrer qui domine le livre de sa personnalité, cette grande actrice sur le retour qui s'éprend d'un jouvenceau et ne supporte pas de voir ensuite l'ingrat s'éloigner d'elle...

C'est fou, tout de même, ce que Dard savait nous passionner avec peu de chose. Ce roman se limite à trois personnages mais Dieu qu'il tisse entre eux des rapports ambigus et nuancés! En fait, ce livre est à peine un polar, à bien y regarder... C'est surtout un drame humain, un fait divers raconté par l'un de ses protagonistes et qui vaut moins par ses péripéties ou son coup de théâtre final que par sa subtile étude de caractères... Un sans-faute de plus à l'actif du Maître, en tout cas!


La Tête d'un homme
La Tête d'un homme
par Georges Simenon
Edition : Poche

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 guerre des nerfs à la Coupole, 24 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Tête d'un homme (Poche)
Double meurtre à Saint-Cloud: une riche Américaine, Mrs Henderson, et sa femme de chambre, Elise Chatrier, sont sauvagement assassinées. Chargé de l'enquête, le commissaire Maigret arrête rapidement un suspect, Joseph Heurtin, 27 ans, que tout accuse. Chose curieuse cependant, Heurtin, qui ne connaissait pas les victimes, n'a aucun mobile. Encore, s'il avait volé... mais non, ses deux crimes commis, l'assassin est parti sans rien emporter... Qu'importe! La cour d'assises, insensible à ces nuances, condamne Heurtin à la guillotine... Seulement voilà, Maigret, lui, pris d'un doute, se demande s'il a bien arrêté le vrai coupable... Il se résoud finalement à tenter une expérience audacieuse et organise l'évasion du condamné à mort dans l'espoir que ce dernier le mène au véritable meurtrier...

C'est en février 1931, dans une chambre d'hôtel du boulevard Raspail, à Paris, que Simenon écrivit ce roman, en quelques jours, selon sa coutume. Il s'agit du cinquième Maigret et sans doute fut-ce l'un des plus souvent portés à l'écran. Il commence sur les chapeaux de roues, comme un vrai thriller. Les deux premiers chapitres défilent à toute vitesse, servis par l'écriture incroyablement fluide du cher Georges. Puis, passé ce début en fanfare, l'intrigue se resserre autour de la Coupole, à Montparnasse, qui devient le lieu névralgique du livre. Grand amateur de bistrots, cafés et autres brasseries, Simenon fréquentait lui-même ladite Coupole -née quatre ans plus tôt, en 1927- et il prend de toute évidence un grand plaisir à nous restituer ici l'ambiance cosmopolite et bohème de ce temple de l'Art Déco, avec ses clients de passage, ses habitués plus ou moins excentriques, ses loufiats, sa petite routine quotidienne, la fumée des cigares et le parfum des élégantes. On a l'impression, à lire ces pages, d'entendre bourdonner les conversations et ronfler les percolateurs!

Ce roman n'est pas un huis-clos et pourtant il est aussi oppressant qu'un huis-clos. Du début à la fin, une tension nerveuse habite chaque phrase, les péripéties s'enchaînent sans répit, le pauvre Janvier prend même une cuite en service commandé. Jouant sa carrière sur un coup de dés, Maigret mène son enquête tambour battant. Une enquête qui se transforme assez vite en une guerre des nerfs l'opposant à celui qu'il soupçonne, le dénommé Radek. Au fil des chapitres, le flic et le suspect vont d'abord se jauger, se défier, puis, peu à peu, apprendre à se connaître, presque à s'apprécier, et finalement s'opposer en une sourde lutte psychologique, un affrontement de leurs volontés respectives, sorte de partie d'échecs mentale et quasi-dostoevskienne où les silences et les regards en disent plus long que les paroles échangées. Duel passionnant que Simenon nous chronique à sa manière unique et de cette plume subtilement impressionniste, à la fois sobre et sensuelle, qui en fait le merveilleux romancier qu'il est.


La vérité en salade
La vérité en salade
par SAN-ANTONIO
Edition : Poche

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 bonheur sur toute la ligne!, 18 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La vérité en salade (Poche)
Décidément, pas moyen d'être peinard quand on s'appelle San-Antonio! Alors que ce dernier farniente à la terrasse d'un troquet des Champs-Elysées, voilà-t-il pas qu'une riche rombière lui tombe sur le paletot. Figurez-vous que la rombière en question entretenait un gigolpince de quarante piges son cadet et qu'en allant le rejoindre tantôt pour leur petite séance de jambes en l'air quotidienne, patatras, elle le découvre gisant dans une mare de raisiné! Y a de quoi chahuter les palpitants les mieux accrochés, non? Craignant pour sa réputation, Madame supplie donc not' cher commissaire de voler à son secours... Bonne pâte, Tonio accepte... sans se douter qu'il va aller de surprise en surprise!

32ème opus de la San-Antoniade, "La vérité en salade" parut en 1958. Loin des théories du Nouveau Roman qui faisaient alors fureur, Frédo-la-Verve nous régale ici de son cocktail habituel et ô combien capiteux, cocktail déjà bien au point et servi frappé pour un plaisir optimal: un tiers de mystère, un tiers de suspense, un tiers d'action, une grosse louche d'humour, de la dérision, du 36ème degré, des apostrophes incongrues au lecteur, une pincée de grivoiserie, un nuage de surréalisme, un soupçon de vaudeville, du bon sens à la pelle et surtout -SURTOUT!- des tonnes de style, d'argot, de l'invention verbale, des métaphores à se fendre la poire et pour tout dire une virtuosité langagière si époustouflante que la plupart des écrivains, au regard d'icelle, font pâle figure. Résultat: bonheur sur toute la ligne!

Soulignons au passage que ce roman est respectueusement dédié à Jean Cocteau, lequel (et c'est à son honneur) fut l'un des tout premiers à reconnaître en Frédéric Dard, lorsqu'il débuta, un styliste hors-normes.


Le Triporteur
Le Triporteur
par René Fallet
Edition : Poche

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 tendresse, fantaisie et truculence, 16 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Triporteur (Poche)
Vauxbrelles-en-Bourgogne, Côte d'Or. Antoine Peyralout, 19 ans, vit chez papa-maman qui tiennent une quincaillerie. Hélas, l'ambiance familiale n'est guère au beau fixe. Et pour cause! Alors que M. Peyralout père voue au sport en général une haine féroce, son rejeton, lui, ne jure que par le football: ailier droit du Cercle Athlétique Vauxbrellois (maillot vert à bande blanche), il nourrit de surcroît une véritable passion pour le Racing Club de Pommard et son gardien de but, Dabek Sariéloubal. Autre pomme de discorde: les parents Peyralout entendent bien marier leur fils à une certaine Marceline Godafroid, que ça lui plaise ou non! Pour se consoler de ces contrariétés, Antoine se réfugie volontiers au Thermomètre, le troquet local, où il retrouve sa joyeuse bande de potes, les "Amis de la Belote et du 421 réunis". Or voilà-t-il pas que tombe soudain la plus incroyable des nouvelles: le R.C. Pommard vient d'accéder à la Finale de la Coupe de France et va affronter le C.M. Haut-Médoc au Stade de Colombes! Pas question pour Antoine de louper un événement de cette portée historique... Fuyant l'enfer familial, il met donc les bouts et s'en va de par les routes au guidon de son triporteur baptisé Augustine, bien décidé à rejoindre la capitale à temps pour y voir triompher son équipe fétiche...

Ah, René Fallet... Le sympathique écrivain que voilà... "Banlieue Sud-Est", "Pigalle", "Les vieux de la vieille", "Un idiot à Paris", "Le braconnier de Dieu", "Le beaujolais nouveau est arrivé", "La soupe aux choux" et j'en passe! Egrener les titres de ses romans les plus célèbres suffit à me mettre en joie tant chacun d'entre eux réveille en moi de merveilleux souvenirs de lecture... Fallet, c'est le mariage de la poésie et de la truculence, de la tendresse et de l'anarchie, du beaujolpif et du vélo... Faut-il rappeler ici que ce cher René créa d'ailleurs une course cycliste, les Boucles de la Besbre, seule course au monde dont le vainqueur est connu d'avance, qui interdit les échappées et où les pauses-bistrot sont obligatoires? A cet égard, ce livre paru en 1951 est l'un des plus éminemment falletiens de René Fallet puisqu'il nous conte précisément une odyssée vélocipédique sur les routes de France... Ah, quel pittoresque héros que ce Antoine Peyralout un peu lunaire pédalant sur son triporteur avec pour tout viatique un sac de haricots, trois boîtes de sardines et une bonbonne de picrate! Et quel triporteur que le sien, qui ne tient plus que par la peinture ou à peu près! Il y a du "road movie" là-dedans, mais ce qui domine c'est la légèreté, la fraîcheur, l'insouciance, la poésie et surtout une folle impression de totale liberté...

Tout de même, me direz-vous, voilà un argument bien mince pour un roman de plus de 300 pages! Un adolescent rebelle qui part assister à un match de foot en vélo? Eh bien, oui, l'argument est mince... mais justement le talent de René Fallet n'en est que plus grand puisqu'il parvient à nous passionner avec cette micro-intrigue. De quelle manière? D'abord en parsemant le trajet d'Antoine de mille et une petites aventures et mésaventures qui font de ce "Triporteur" un roman follement picaresque... Ensuite parce que le style de Fallet habille volontiers les minuscules péripéties de ce voyage d'une ironique couleur d'épopée... En fait, osons le dire, ce livre est truffé de morceaux de bravoure, tel le savoureux chapitre où Antoine est prié de convoyer un cercueil sur son engin, le défunt ayant exigé que tout son enterrement fût placé sous le signe du vélocipède! On a souvent dit de Fallet qu'il était le Brassens des Lettres... Il faut dire que l'amitié indéfectible que se vouaient les deux hommes invite à la comparaison... N'empêche, ça me paraît assez juste... Ce roman a le charme d'une chanson de Brassens... On y trouve le même éloge de l'amitié, des joies saines et simples, le même humour blagueur, le même amour de la vie, de la liberté, la même haine de la mesquinerie petite-bourgeoise... Ce livre, on en ressort requinqué, gonflé à bloc, en paix avec le monde... Il vous donne envie d'enfourcher une bicyclette et de partir à l'aventure sur les routes, une pâquerette aux lèvres... Ce n'est pas qu'une histoire, c'est une philosophie de la vie... un manuel de bonheur... une leçon de gaieté... Par les temps qui courent, quelle meilleure lecture?


Les Volets verts
Les Volets verts
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,10

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 le crépuscule d'un monstre sacré, 11 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les Volets verts (Poche)
C'est à Carmel, en Californie, que Simenon écrivit ce roman, en janvier 1950, l'un des rares qu'il fit précéder d'une petite préface. Non par crainte d'un éventuel procès mais par souci de la vérité, notre cher Georges y prévient en effet le lecteur que le principal personnage de ce livre est un pur produit de son imagination et non une transposition romanesque de Raimu, Michel Simon, W.C. Fields ou Charlie Chaplin. Il faut dire que le portrait que nous brosse ce roman d'une star approchant la soixantaine n'est pas toujours des plus flatteurs! Ladite préface s'imposait donc, faute de quoi certains n'auraient pas manqué de voir dans ces "Volets verts" un roman à clé, ce qu'il n'est pas.

Nous voici à Paris, après-guerre. Emile Maugin est un monstre sacré du cinéma et du théâtre. A 59 ans, il est au faîte de sa gloire. Trois fois marié, sa troisième épouse, Alice, est une ancienne figurante dont il a fait sien l'enfant. Fortune, célébrité, considération: Maugin offre toutes les apparences de la réussite sociale. Pourtant, il n'est pas heureux. Tyrannique et atrabilaire, il boit comme un trou et tourne en rond dans sa vie comme un fauve dans sa cage. Depuis quelque temps, il se sent fatigué aussi. Par prudence, il rend visite à son docteur. Le verdict est sans appel. Le coeur est près de lâcher. Maugin n'en a plus pour longtemps...

Simenon était un maître absolu de l'intrigue. Certains de ses romans sont de pures merveilles en la matière. Pourtant il a aussi écrit quantité de livres où l'intrigue est minimale, voire minimaliste. En fait, j'ai tendance à penser que son oeuvre n'a cessé de tendre vers une épure toujours plus grande, non seulement dans la forme mais aussi sur le fond. Avec ce roman-ci, on n'est pas encore dans l'épure qu'il atteindra à la fin des années 60 et au début des années 70 avec des romans comme "La cage de verre", "Novembre", "Le train de Venise" ou "Le riche homme", mais on sent bien, déjà, que le cher Georges veut moins nous raconter ici une histoire que nous brosser un portrait, nous croquer un personnage et en quelque sorte nous le psychanalyser. Pas la peine, donc, d'espérer de ce livre des péripéties haletantes ou une mécanique policière quelconque...

L'alcoolisme a fourni à Simenon le sujet de nombreux romans tel le méconnu "Antoine et Julie" ou le superbe "Betty". On retrouve ce thème, ici, en filigrane, mais ce n'est qu'un thème parmi d'autres -la vieillesse, la mort, la revanche sociale, les rapports conjugaux, l'argent, l'incommunicabilité, le désir de fuite-; du coup, c'est un peu comme si, à travers les affres de Maugin, Simenon réalisait une synthèse de ses obsessions romanesques et c'est ma foi une synthèse tout à fait réussie. Pour moi, en tout cas, Emile Maugin s'inscrit dans le petit club des grands personnages simenoniens. Au fil du livre, page après page, on voit se craqueler la personnalité formidable de cette grande gueule et apparaître, sous la carapace sociale qui se fendille, "l'homme nu" (pour employer l'expression chère à Simenon), un "homme nu" dont le coeur commence à flancher, et qui, voyant approcher sa mort, se retourne sur sa vie, contemple le chemin qu'il a parcouru et s'interroge sur lui-même...


Aventures du Baron de Münchhausen
Aventures du Baron de Münchhausen
par Gottfried August Bürger
Edition : Broché

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Münchausen ou la poésie de l'absurde, 7 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Aventures du Baron de Münchhausen (Broché)
Il arrive que la Littérature s'empare d'une personne réelle et en offre une version romancée si savoureuse que, peu à peu, dans l'imaginaire collectif, la fiction supplante la réalité. Ainsi, en France, le Cyrano de Rostand occulte le véritable Cyrano de Bergerac! Eh bien, la Littérature allemande, elle aussi, connut ce phénomène en la personne de Karl Friedrich Hieronymus, Baron de Münchausen. Né en 1720, mort en 1797, ce noble excentrique combattit dans l'armée russe, comme mercenaire, contre les Turcs, de 1740 à 1750, avant de rentrer en Allemagne où il s'avisa de raconter ses aventures de soldat en Russie. Collectés par un certain Rudolf Erich Raspe et enrichis d'anecdotes diverses, ces exploits parurent d'abord dans une revue humoristique berlinoise, en 1781, puis, retouchés, en anglais en 1785, avant que le poète Gottfried August Bürger ne traduise en allemand ce texte anglais, y ajoutant au passage une solide touche personnelle et une bonne dose de satire, si bien que le Münchausen de Bürger est en fin de compte une extrapolation loufoque et poétique du véritable Baron de Münchausen. Mais c'est cette version hautement pittoresque du personnage qui est passée à la Postérité!

Paru en 1786, ce livre est donc une traduction libre qui n'hésita pas à remanier l'original à sa fantaisie. On pourrait même dire que Bürger s'inspira du texte de Raspe comme d'un simple motif sur lequel broder, mais quand le résultat est aussi plaisant, pourquoi s'en plaindre? L'histoire se présente comme le récit autobiographique des aventures du Baron de Münchausen, que nous rencontrons alors qu'il prend le chemin de la Russie, à cheval, en plein hiver. Les premières phrases pourraient faire croire qu'on s'embarque pour une narration réaliste et puis zou, dès la deuxième page, on verse dans une autre dimension sur laquelle on hésite à mettre un nom. Humour? Farce? Merveilleux? Fantastique? Onirisme? Surréalisme? Poésie? Affabulations d'un hâbleur pathologique? Tout cela à la fois? En tout cas, très vite, on se retrouve dans un univers totalement décalé, irrationnel, invraisemblable, canularesque, paradoxal, et pourtant régi par une sorte de logique absurde. Evidemment, c'est là un univers si étrange, si foncièrement singulier, que d'aucuns pourront trouver difficile d'y entrer, tout comme l'univers de Kafka, dans un autre genre, infiniment plus sombre, peut déconcerter. Mais si l'on accepte cette étrangeté, alors quel étonnant voyage que ce livre et quel formidable personnage que ce Baron complètement déjanté qui chevauche les boulets de canon, vole avec des canards, "enflamme" le crâne d'un général, transforme un cerf en cerisier, se balade sur la lune, galope sur une moitié de cheval, tue un crocodile avec un lion, danse la gigue dans l'estomac d'un poisson, j'en passe et des meilleures!

Münchausen est-il un précurseur du fameux Tartarin d'Alphonse Daudet? Oui et non. Tartarin de Tarascon est surtout l'amalgame en un personnage du Quichotte et de Sancho Pança. Cela dit, c'est vrai, les aventures du Baron ont parfois un petit air de tartarinade, mais ce sont des tartarinades mâtinées de non-sens, un non-sens qui préfigure, mine de rien, les Monty Python, ce qui explique sans doute pourquoi ce livre séduisit Terry Gilliam au point qu'il voulut -après Méliès- en faire un film. En tout cas, ces aventures merveilleusement débridées restent, plus de deux siècles après leur parution, un des plus étonnants ovnis de l'Histoire des Lettres. Il paraît que sur le tard le véritable Baron de Münchausen, aigri et malade, se plaignait que ces pages donnassent de lui une image outrancièrement extravagante. C'est pourtant bien cette extravagance qui lui vaut aujourd'hui de figurer au Panthéon des grands mythes littéraires!


A tue ... et à toi
A tue ... et à toi
par SAN-ANTONIO
Edition : Poche
Prix : EUR 6,20

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 par ici la bonne gouaille!, 7 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : A tue ... et à toi (Poche)
Soirée cassoulet chez les Dubois, de vagues connaissances du commissaire San-Antonio qui l'ont justement invité à venir tortorer en leur compagnie. Hélas, en plein gueuleton, Monsieur, qui est toubib, reçoit le coup de bignou d'un patient nommé Vignaz, lequel le réclame d'urgence. Pas mèche d'y couper! Dubois file donc chez Vignaz. Or voilà-t-il pas qu'en radinant chez lui, il le découvre raide mort et sa bergère itou. Double suicide? C'est ce que suggèrent les apparences... Mais not' cher Antoine, lui, est bien trop fin poultock pour tomber dans le panneau...

20ème San-Antonio, paru en 1956, voilà un opus de bonne facture où le chéri de ces dames n'est vraiment pas à la fête puisque suite à un accident de voiture il se retrouve l'épaule en bouillie immobilisé sur un pageot la moitié du book. Heureusement il a pour le soigner une chouette infirmière qui a tout ce qu'il faut pour lui rendre le sourire et le goût de la gaudriole! Tout de même, il s'en faut de peu, cette fois, que San-A passe dans l'autre monde... au point que des croquemorts viennent prendre ses mesures pour lui tailler un costard en sapin de la bonne longueur!

Petit regret, mister Béru, alias le Dodu, brille ici par son absence et se contente d'une rapide apparition en fin de bouquin, histoire de montrer quand même le bout de son pif. Pinaud, lui, en revanche, est bien de la partie et y joue même carrément un rôle héroïque. Idem pour maman Félicie, une fois encore mise à contribution et qui ne ménage pas ses efforts pour aider son illustre rejeton... Allez, hop, cinq étoiles! Quand on aime, on compte pas...


Le Joueur d'échecs
Le Joueur d'échecs
par Stefan Zweig
Edition : Broché
Prix : EUR 3,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 son ultime chef-d'oeuvre, 5 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Joueur d'échecs (Broché)
Est-ce une longue nouvelle? Est-ce un court roman? Libre à chacun d'en décider... En tout cas, cette grosse centaine de pages est un miracle de plus dans l'oeuvre éblouissante de Stefan Zweig. N'étant point germanophone, hélas, c'est en français que j'ai lu ce texte, mais quand un auteur navigue à une telle altitude, est-il besoin de dire que son génie transcende la traduction? Ah, quel bonheur que de s'abandonner à cette prose étincelante de finesse et d'intelligence! Comme tout cela est ciselé avec art et narré avec brio...

Comme souvent chez Zweig, l'intrigue se cristallise ici autour d'une situation, de quelques personnages, privilégiant la psychologie aux péripéties. Nous sommes sur un paquebot reliant New York à Buenos-Aires. A bord, un hôte de marque: Mirko Czentovic, champion du monde d'échecs. Un prodige hélas doublé d'un rustaud arrogant et ignare. Au cours de la traversée, quelques passagers parviennent à convaincre ledit Czentovic de jouer avec eux. Parties évidemment à sens unique! Jusqu'à ce qu'un mystérieux étranger vienne se mêler de l'affaire et s'avise de tenir tête au champion du monde... Mais qui est ce curieux voyageur? D'où lui vient son exceptionnel talent pour les échecs? Et pourquoi se montre-t-il si réservé? Autant de questions qui vont trouver leurs réponses au fil de ces pages...

C'est dans les derniers mois de sa vie, en 1942, que Zweig écrivit ce texte fulgurant et je ne crois pas me tromper en disant qu'il y atteint aux cimes de son art. En tout cas, personnellement, je mets ce récit au tout premier rang de son oeuvre. Formellement superbe, somptueusement contée, cette histoire est un authentique joyau d'émotion et de subtilité. Nul besoin, pour l'apprécier, d'aimer les échecs, ni même de savoir y jouer. Il suffit d'être sensible et réceptif à la belle Littérature, celle qui touche l'âme autant qu'elle étreint le coeur.


Maigret
Maigret
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,60

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Tonton Jules à la rescousse!, 2 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Maigret (Poche)
On a beau s'appeler Jules Maigret et être l'as de la police française, l'heure de la retraite finit un jour par sonner! Ainsi, voilà notre cher commissaire parti se la couler douce, du côté de Meung-sur-Loire, avec Madame son épouse! Adieu les quais de la Seine, le bureau enfumé de la PJ, les nuits de planque avec Lucas ou Janvier, les déambulations à Montmartre ou à Pigalle, la pause bière-sandwich sur le pouce entre deux interrogatoires! Voici venu le temps du farniente, des paisibles soirées au coin du feu, des après-midi indolentes à taquiner le goujon la pipe au bec... Sauf que voilà, par une nuit d'hiver, sans prévenir, Philippe Lauer, un neveu de Maigret, lui-même inspecteur à Paris, débarque affolé chez Tonton Jules et sollicite son aide... Au cours d'une enquête visant Pepito Palestrino, le patron d'une boîte de nuit parisienne, Philippe s'est retrouvé enfermé dans ladite boîte tandis qu'on assassinait Pepito et tout semble désormais l'accuser du meurtre... Ni une ni deux, Maigret endosse son pardessus et direction Paname où l'illustre retraité va vite retrouver, comme de bien entendu, tous ses vieux réflexes pour faire éclater la vérité...

Lorsque Simenon créa Maigret, il pensait lui consacrer une série d'ouvrages, certes, mais pas en faire le compagnon de toute sa vie d'écrivain. Maigret ne représentait, à ses yeux, qu'une étape transitoire, "semi-littéraire", entre sa période de conteur populaire et les romans plus sérieux qu'il ambitionnait d'écrire. Entre 1931 et 1933, il fit donc paraître 18 Maigret. A la fin du 18ème, "L'écluse n°1", notre cher Jules prenait sa retraite et Simenon s'apprêtait à tourner la page pour de bon. Un scrupule, toutefois, le travaillait puisqu'il se fendit, en 1934, d'un 19ème opus, celui-ci, qu'il intitula tout simplement "Maigret", opus qui devait cette fois être le tout dernier... En réalité, il s'agissait d'une "fausse sortie" puisque Simenon, aiguillonné par la demande populaire, "réactivera" Maigret un peu plus tard (ouf...) et lui restera ensuite fidèle jusqu'en 1972... On peut dire néanmoins qu'il y a bel et bien, dans la "geste" Maigret, deux périodes: la période 31-34 et la période post-34. Ce titre-ci clôt la première de ces périodes, que certains puristes considèrent d'ailleurs comme la meilleure.

Ce qu'il y a d'intéressant dans ce livre, évidemment, c'est que Maigret, étant à la retraite, n'est plus commissaire et mène donc son enquête à titre purement privé, sans cadre légal ou judiciaire, sans aucune aide officielle, du moins pendant la première moitié du roman. Mais, commissaire ou pas, Maigret reste d'abord Maigret, Dieu merci, c'est-à-dire un limier hors-pair, totalement atypique, grognon, bougon, fumant pipe sur pipe, éclusant les demis à la chaîne, parlant peu, écoutant beaucoup, s'imprégnant des gens et des lieux comme une éponge, se fiant moins aux indices matériels qu'à son flair, et en fin de compte se comportant moins en flic qu'en confesseur ou en psychanalyste. Et puis c'est un peu une balade au pays des souvenirs que s'offre ici notre brave Jules. On sent poindre son émotion lorsque, après deux ans de retraite sur les bords de la Loire, il retrouve le décor familier où il mena jadis tant d'enquêtes. On le sent tout chose de humer à nouveau les odeurs de Paris, de flâner dans ses rues, de hanter ses bistrots, de côtoyer ses filles de joie. Et bien sûr d'y croiser les visages familiers d'anciens collègues qui lui serrent la louche au passage.

Ajoutez à tout ça la petite musique si personnelle de l'écriture simenonienne et le plaisir est total de la première à la dernière phrase!


Lune captive dans un oeil mort
Lune captive dans un oeil mort
par Pascal Garnier
Edition : Poche
Prix : EUR 6,10

4 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 du grabuge au "paradis", 1 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Lune captive dans un oeil mort (Poche)
J'aime les romans de Pascal Garnier. Ils sont souvent noirs et pourtant drôles. Ils sont cruels mais touchants. Ils racontent des histoires ténues mais parlent avec finesse de la condition humaine. Et bien sûr ils sont écrits d'une plume admirable, toute en pudeur, habile à suggérer, à la fois sobre et musicale. Paru en 2009, "Lune captive dans un oeil mort" fut l'un des derniers titres de ce talentueux écrivain trop tôt disparu auquel une préface de son ami Jean-Bernard Pouy rend ici hommage.

L'intrigue nous emmène dans le sud de la France où un couple de jeunes retraités, Martial et Odette, est venu s'installer, premiers résidents d'un complexe ultra-sécurisé, Les Conviviales, sorte de "paradis" sur mesure à l'usage des "seniors". Mais le paradis, en l'occurence, n'est pas franchement au rendez-vous. La vie s'avère assez vite monotone dans cet univers aseptisé et standardisé. Et pas un seul voisin à qui faire la causette! Ah si, tiens... voilà justement qu'il en rapplique, des voisins... Peu à peu, de nouveaux résidents investissent Les Conviviales... Hélas, les ennuis, eux aussi, vont très vite rappliquer...

Comme la plupart des romans de Garnier, celui-ci commence tranquillement, sur le ton doux-amer cher à l'Auteur... On croit d'abord que le livre entier (qui est d'ailleurs bref) sera une satire de ces villages pour retraités où l'on vous organise jusqu'à vos loisirs... et où on a rapidement l'impression de vivre sous cloche... des lieux théoriquement idéaux, protégés de la furie du monde, sauf que cette protection est au prix de hautes barrières électroniques, de gardiens genre "pitbull" et de hauts grillages façon camp retranché...

Mais assez vite le propos s'évade et Garnier fait surtout du Garnier, à savoir qu'il met en présence des gens qui n'auraient pas dû se rencontrer et les regarde inter-agir, mi-curieux mi-fasciné, comme un laborantin observerait les réactions de substances inconnues sous son microscope... Il n'y a pas vraiment d'histoire au sens conventionnel. Ce livre, c'est plutôt une succession de saynètes au gré desquelles les personnages se révèlent et les tempéraments s'exacerbent. A lire entre les lignes, on sent que le cher Pascal était profondément pessimiste, sa vision du genre humain est limite déprimante, pourtant, et c'est là sa grande force, il arrivait à tempérer son pessimisme d'un humour féroce et d'une certaine poésie un peu loufoque...

Garnier est passé dans nos Lettres discrètement, furtivement, fuyant les médias et la notoriété, publiant volontiers dans des collections populaires, se laissant même étiqueter "auteur de polar", ce qu'il n'est pas vraiment, mais il restera en tout cas, j'en suis persuadée, comme l'une des voix les plus sensibles et les plus attachantes de la Littérature contemporaine. D'aucuns ont vu en lui un héritier de Bove et de Simenon. L'éloge est écrasant mais il n'est pas infondé.


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