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Gwen
(#1 CRITIQUE au Tableau d'HONNEUR)    (COMMENTATEUR N° 1)   

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Descente à Pigalle
Descente à Pigalle
par André Héléna
Edition : Broché
Prix : EUR 15,50

5.0 étoiles sur 5 du rififi dans le Milieu, 23 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Descente à Pigalle (Broché)
Plume féconde, André Héléna nous a laissé une oeuvre considérable avoisinant les 200 titres. Oeuvre inégale, sans doute, mais où les réussites sont néanmoins légion. Paru en 58 sous le pseudonyme de Noël Vexin, "Descente à Pigalle" est assurément du nombre de ces réussites. Le livre s'inscrit dans une série chroniquant les aventures d'un avocat parisien nommé Valentin Roussel, mais nul besoin de connaître le reste de la série pour apprécier pleinement ces pages. L'histoire? Nous voici à Paname, fin des années 50, et plus précisément du côté de Pigalle, le Pigalle de la grande époque, celle du Milieu, avec ses gangsters en costard qui se la jouent Chicago-sur-Seine. Ange Mattéi est le chef du gang corse qui "tient" le quartier chaud de la capitale. Manager du "Mambo", une boîte de nuit, il contrôle en fait clandés et tapins. Mais il y a un os. Le gang des Arabes, qui règne sur la Goutte d'Or, veut lui aussi sa part du gâteau de Pigalle. Les Corses refusant de négocier, les "Nord-Afs" décident alors de leur forcer la main. Ils kidnappent Aline, une brave môme qui a le malheur d'être fiancée à Dominique, le jeune cousin d'Ange. Et voilà la pauvrette qui se retrouve bien malgré elle au coeur des luttes intestines de la pègre... Prévenu de ses mésaventures, Maître Valentin va tout faire, bien sûr, pour la sortir de ce guêpier...

Je dois avoir lu déjà une bonne vingtaine de titres d'André Héléna, sinon davantage, et à chaque fois que j'ouvre un de ses romans je suis bluffée par l'art avec lequel il sait mettre le lecteur dans sa poche en quelques phrases. Eh bien ici, une fois de plus, ça ne rate pas! Ah, y a pas à dire, ce cher Dédé savait démarrer une histoire... D'emblée, on est dans l'ambiance... La nuit... Les néons qui scintillent... La lourde tenture rouge qu'on écarte pour entrer au "Mambo"... Les souris en bas résille... Les "hommes" qui trinquent au bar, le calibre sous la veste, prêts à défourailler... Héléna, d'une plume sûre, nous campe tout ça à coup de petites phrases sèches, bien chaloupées, où je vous défie de trouver un adjectif superflu... puis, hop, en trois pages, l'intrigue est lancée et nous v'là partis pour vingt chapitres de Littérature bien noire, comme je l'aime... sorte de voyage au coeur du Mitan, un Mitan moins pittoresque que celui de Simonin et beaucoup moins argotique, mais aussi impitoyable pour les demi-sels qui s'y aventurent et pour les donzelles imprudentes qui s'y égarent...

En fait, ce livre, c'est un instantané de la pègre de Pigalle et alentours à la fin des années cinquante... c'est le portrait réaliste, en tout cas éminemment crédible, d'un petit monde en marge où prospèrent le vice et le crime... microsociété dans la Société... avec ses rites, ses moeurs, ses codes, sa mentalité, son machisme... un monde parallèle voué au culte du dieu Grisbi: pas celui qu'on gagne au goutte à goutte en trimant à l'usine huit plombes par jour, non, l'autre, celui qu'on enfouille par liasses de cent en mettant des filles sur le trottoir ou en braquant des banques... Cette pègre, André Héléna n'en était pas, bien sûr... et il se gardait bien de l'admirer... mais il eut l'occasion de la côtoyer lors du bref séjour qu'il fit en taule, en 48, pour une vague histoire de dettes... et il n'aimait rien tant, paraît-il, que traîner la nuit dans les troquets de Pigalle, de La Chapelle, des Halles, pour se mêler à cette faune louche qu'il rendait ensuite si bien dans ses romans... Si les Corses et les Arabes qui peuplent ce livre sonnent aussi juste, aussi vrai, c'est qu'ils s'inspirent, à l'évidence, de personnes bien réelles que notre cher Dédé croisa au hasard de ses tribulations nocturnes et bistrotières!

Bref, voilà un roman noir de haute volée, dans la plus belle tradition du genre, écrit d'une plume impeccable et par quelqu'un qui savait de quoi il causait! J'en suis ressortie absolument ravie...


Le Coup de lune
Le Coup de lune
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,60

5.0 étoiles sur 5 Voyage au bout de l'Afrique, 16 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Coup de lune (Poche)
Au cours de l'été 1932, Simenon voyage en Afrique avec sa première femme, Tigy. Egypte, Soudan, Congo belge, Gabon, Guinée: autant d'étapes au gré desquelles le tout jeune père de Maigret se familiarise avec les populations et les moeurs africaines, mais aussi avec les paradoxes et les aberrations du colonialisme. De ce périple, Simenon rapportera près de 800 photos, un long reportage et une foule d'impressions. Mais il en rapporte surtout un matériau romanesque inestimable qui nourrira plusieurs de ses oeuvres des années 30 et pas les moindres. 45 degrés à l'ombre paraîtra en 36 et Le Blanc à lunettes en 37. "Le Coup de lune", lui, en revanche, est publié en feuilleton dès janvier 33. Il fut donc écrit à chaud, ce qui explique peut-être la véhémence de son propos et l'urgence fiévreuse qui en émane.

L'histoire? Nous voici au Gabon, au tournant des années 30. Jeune Bordelais, Joseph Timar débarque à Libreville où l'attend un emploi de colon. Plein d'illusions et de chimères, le nouveau-venu déchante vite. La chaleur l'accable... le poste promis s'évanouit... l'oisiveté s'installe... Descendu à l'Hôtel Central, Timar y noue une liaison équivoque avec la patronne, Adèle... se met à boire... tente sans conviction de se mêler aux Blancs du coin... mais voilà qu'un Noir est assassiné et tout se complique...

Diable, un meurtre! me direz-vous. C'est donc là un roman policier? Eh bien non, pas du tout! Ce livre tient plutôt du parcours initiatique. C'est l'apprentissage de l'Afrique et de ses divers visages par un Français qui n'en connaissait rien et qui va aller de surprise en avanie. C'est surtout pour Simenon l'occasion de dénoncer d'une part les mirages d'une certaine littérature exotique, d'autre part le mythe d'un colonialisme civilisateur et mutuellement profitable. Mythe que Céline, à la même époque, dynamite également dans le Voyage au bout de la nuit.

La charge contre les colons est ici, de fait, particulièrement féroce sans pour autant sombrer dans la caricature. L'expédition nocturne du chapitre 3 au cours de laquelle une bande de coloniaux avinés va s'offrir quelques "négresses" à bon compte avant de les abandonner comme des animaux est répugnante d'abjection mais sonne hélas très juste. Et le coeur de l'intrigue, qui culmine dans un procès truqué, n'est pas moins édifiant. Sans parler des innombrables anecdotes, souvent véridiques, qui émaillent le texte et offrent l'image pitoyable de petits Blancs médiocres livrés à leurs instincts les plus glauques et pour qui la vie d'un Noir est insignifiante.

Passionnant de bout en bout, "Le Coup de lune" opère donc sur deux plans qui se complètent harmonieusement. C'est à la fois une peinture informée de l'Afrique qui détricote soigneusement tous les fantasmes de la propagande colonialiste de l'époque, et le portrait d'un homme de 23 ans qui se trouve plongé, sans y être préparé, dans un monde aux antipodes de celui, cossu et douillet, où il a grandi. Dès son arrivée au Gabon, Timar se sent assailli par un malaise, et ce malaise autant physique que moral ne cessera de grandir au fil des pages jusqu'à lui faire tutoyer la folie, ce qui n'est pas sans rappeler certain roman de Conrad... lequel Conrad était précisément une des admirations littéraires de Simenon...

Et côté style, me direz-vous? Eh bien, la prose de notre cher Georges (lequel n'avait que 29 ans lorsqu'il écrivit ce livre) est déjà ici d'une grande maturité, tout comme sa manière de mener le récit. La plume est sûre, pas un mot vain, l'intrigue se met en branle dès la première phrase et va son petit bonhomme de chemin sans longueur inutile, mais sans hâte non plus. Sobre, sensuelle, évocatrice, l'écriture sait dire l'essentiel en quelques mots, le suggérant même parfois par de subtiles ellipses. Nul mieux que Simenon, peut-être, ne sait vous poser un décor, un personnage ou un climat en trois petits coups de pinceau. Vers la fin du roman, on assiste à la lente descente d'un fleuve en pirogue, entre deux murs de lianes. Eh bien, on s'y croirait tant l'atmosphère de la forêt vierge, ses sons, ses couleurs, les remous du fleuve, les chants des rameurs, etc, sont rendus avec justesse.

Tant par la forme que par le fond, ce livre est pour moi une totale réussite. Sans moraliser, sans grands discours théoriques, Simenon y pointe en témoin lucide les limites et les errements du colonialisme, dont il prédit en filigrane l'échec inévitable.


Simenon : Romans, tome 1
Simenon : Romans, tome 1
par Georges Simenon
Edition : Cuir/luxe
Prix : EUR 63,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Une plume majeure du 20ème siècle, 13 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Simenon : Romans, tome 1 (Cuir/luxe)
Il paraît que des dents grincèrent, dans certains cercles littéraires, lorsque Simenon entra dans la Pléiade, voilà maintenant quelques années. Quoi! Un "vulgaire" auteur de romans policiers aurait donc l'honneur de côtoyer Montaigne, Molière et Proust? Un graphomane qui avait débuté en "pondant" des grivoiseries sous pseudonyme? Un homme qui écrivait ses romans en une semaine? L'illustre collection au papier bible n'oserait tout de même pas s'abaisser jusqu'à accueillir en son sein un écrivain aussi ouvertement populaire! Eh bien, si... Madame la Pléiade osa... et elle eut bien raison... car ce cher Georges, populaire ou non, fut et restera l'une des plumes majeures du 20ème siècle... Combien de ses contemporains surent-ils accoucher d'une oeuvre aussi vaste par sa portée sociologique et aussi universelle par sa portée humaine? Il faudrait vraiment être imbécile, de mauvaise foi ou ignorant pour voir en Simenon un simple auteur de romans policiers. Maigret, rappelons-le, n'apparaît que dans 75 ouvrages, sur un corpus total avoisinant les 200 titres.

Non, Simenon, c'est d'abord et surtout un formidable explorateur des gouffres intérieurs, un éblouissant spéléologue de l'âme humaine. Partant d'intrigues souvent minimalistes, il nous chronique des tranches de vie puissamment réalistes, peignant l'homme nu, selon sa fameuse expression, avec une prédilection pour certains thèmes: la fuite, le désir, l'incommunicabilité, le malaise d'être. Peut-être les snobs reprochent-ils au cher Georges sa célèbre écriture blanche, ce style comme nu, transparent, apparemment neutre, et qu'il ne cessa de dépouiller toujours davantage au fil des ans? Mais ce style si humble, si peu "littéraire", si économe d'effets, n'est pas de la pauvreté, c'est bien plutôt une forme d'ascèse qui tend à cerner au plus près la vérité des êtres et des sentiments, à éloigner la tentation toujours possible du lyrisme, c'est une école de lucidité, une manière d'appréhender le monde le plus frontalement possible: si la prose de Simenon est blanche, c'est parce qu'il la veut telle et parce que cette blancheur d'écriture sied à son propos.

Au menu de ce volume, deux Maigret: "Le charretier de la Providence" et "L'affaire Saint-Fiacre", et huit "romans durs" parmi les meilleurs du grand Georges: "Les fiançailles de M. Hire", "Le coup de lune", "La maison du canal", "L'homme qui regardait passer les trains", "Le bourgmestre de Furnes", "Les inconnus dans la maison", "La veuve Couderc" et "Lettre à mon juge". Saluons, au passage, l'excellent appareil critique de Jacques Dubois et Benoît Denis. L'une des vertus de la Pléiade est non seulement d'offrir à son lecteur de grands textes mais aussi de les accompagner par des notes, préfaces et notices de qualité. Eh bien, ce tome ne déroge pas à la règle. Sa longue introduction, notamment, est absolument passionnante. Elle replace Simenon dans le contexte littéraire des années 30, analyse sa réception critique, son style, ses enjeux romanesques, son rapport au public, aux éditeurs, à ses confrères écrivains (Gide, notamment), elle s'attarde sur la naissance de Maigret, étudie les liens (puissants) entre la vie et l'oeuvre, et d'une manière générale éclaire avec talent un auteur qu'on réduit trop souvent à une série de chiffres pour livre des records.


Antoine et Julie
Antoine et Julie
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,10

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 L'amour à l'épreuve de l'alcool, 5 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Antoine et Julie (Poche)
C'est à Lakeville, Connecticut, que Simenon écrivit ce livre, en une semaine, lors de l'hiver 52. Voilà donc un roman de sa fameuse période américaine, période de création particulièrement faste au cours de laquelle notre cher Georges enfanta une cinquantaine de titres dont maint chef-d'oeuvre. Sans aller jusqu'au chef-d'oeuvre, ce roman-ci est la brillante étude d'un couple en désarroi face aux démons de l'alcool.

55 ans, magicien de profession, Antoine Morin vit à Paris, quartier des Ternes, avec sa femme, Julie, 48 ans. Une union plutôt heureuse, nourrie de tendresse et de menues attentions réciproques. Hélas, ce bonheur est menacé: Antoine boit! Oh, il essaie bien de résister à la tentation... mais c'est plus fort que lui... Tôt ou tard, il retombe dans son vice... écluse les bars... rentre ivre à l'aube... au grand désespoir de Julie qui subit ses gueules de bois... Comment briser l'addiction? De l'amour ou de l'alcool, lequel l'emportera?

Rarement Simenon est allé aussi loin dans le dépouillement. Une intrigue intimiste. Un mari et sa femme pour tous personnages, ou peu s'en faut. Ce livre est un double tête-à-tête. Celui d'Antoine avec Julie. Mais celui aussi d'Antoine avec lui-même, confronté à son propre vertige. Car le pauvre ne sait même pas exactement quelle force le pousse à boire. Ce n'est pas le goût de l'alcool, ni le désir d'ivresse. Alors quoi? Le besoin d'oublier une réalité qui le déprime? L'angoisse de vieillir? La vague impression d'avoir raté sa vie?

Comme d'habitude, Simenon n'assène aucune vérité, s'abstient de tout jugement. Il observe l'invisible, écoute les silences, accompagne les douleurs, tout cela d'une écriture infiniment sobre... ce qui est assez plaisant pour un livre traitant de l'alcoolisme! De Feux rouges au Chat en passant par Dimanche, le thème du couple a inspiré au grand Georges beaucoup d'excellents romans. Celui-ci, quoique méconnu, est peut-être l'un des plus poignants.


Ces dames aux chapeaux verts
Ces dames aux chapeaux verts
par Germaine Acremant
Edition : Poche

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 un charme impérissable, 1 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ces dames aux chapeaux verts (Poche)
Née à Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, en 1889, Germaine Acremant avait une passion pour l'aquarelle et rêva peut-être, jeune fille, de se faire un nom dans cet art. Mais c'est la plume, et non le pinceau, qui lui valut finalement la célébrité. Saisie à l'approche de la trentaine par le désir d'écrire, elle se met en effet à noircir du papier, au début des Années Folles, et son premier roman, ces fameuses "Dames aux chapeaux verts", paraît en 1922. Miracle! Ce qui n'était qu'un coup d'essai se transforme aussitôt en triomphe: le livre se vend comme des petits pains et franchit les frontières de l'Hexagone. Il sera même porté trois fois à l'écran. Evidemment, le revers de la médaille, c'est que Germaine Acremant ne répétera jamais un tel succès. Jusqu'à sa mort, en 1986, elle restera, bien qu'elle ait écrit de nombreux autres romans, l'auteur d'un bestseller.

Mais, me direz-vous, il arrive qu'un livre ayant connu un succès monumental en son temps nous paraisse aujourd'hui, au 21ème siècle, bien désuet, au point qu'on se demande pourquoi il souleva jadis l'enthousiasme. Eh bien, c'est vrai que ce roman est un peu désuet... mais il l'est au meilleur sens du terme, je crois... Il l'est sans être poussiéreux... Son style est resté alerte, son histoire piquante... Pour moi, c'est un petit moment de grâce littéraire... à la fois bien de son temps par son thème... et de tout temps par son adresse à dénuder les sentiments humains... En plus, l'héroïne étant une jeune fille très libre de caractère, difficile de ne pas penser, par moments, à la pétillante Claudine de Colette...

Tout commence quand Arlette, 18 ans, suite à la ruine de sa famille et au suicide de son père, quitte Paris pour aller vivre dans une petite ville du Pas-de-Calais, chez ses cousines, quatre vieilles filles surnommées "les dames aux chapeaux verts". Le choc s'annonce rude pour l'espiègle jouvencelle, qui découvre à la fois la province, une maison austère et quatre grandes personnes bien éloignées de ses préoccupations adolescentes, notamment la très sévère Telcide! Petit diable en jupons, Arlette ne tarde pas à étouffer dans ce nouvel univers aux moeurs rigides... un univers où il faut surveiller à tout instant son langage et ses manières... où l'on se lève à six heures chaque matin, vente ou pleuve, pour aller assister à la première messe... où le seul fait de lire des romans ou de fumer une cigarette est l'indice d'un dévergondage éhonté...

Le grand charme de ce livre, dans un premier temps, procède bien sûr de ce contraste opposant la jeune et délurée Arlette à ses quatre cousines confites dans une dévotion excessive... quatre grenouilles de bénitier à la vie risiblement étriquée, dont le quotidien se résume à broder en cadence, à cancaner avec les voisines et à surveiller par la fenêtre qui passe dans la rue... Puis, mine de rien, dans ce qui aurait pu n'être qu'une satire de la vie de province d'autrefois, s'amorce une intrigue touchante... car un peu par hasard, au fond d'un placard, Arlette tombe sur un journal intime que tint jadis, à dix-huit ans, l'une de ses cousines... un journal qui parle -ô surprise!- d'amour... Ainsi, parmi ces quatre bigotes casanières, se cache une femme dont le coeur un jour s'embrasa! Bouleversée par cette révélation, Arlette se met aussitôt en tête de découvrir laquelle de ses cousines écrivit ce journal... bien décidée à rallumer la flamme de sa passion!

Léger, distrayant, porté par une écriture aérienne, ce livre se lit comme un songe. Il dit quelque chose de son époque, mais transcende aussi cette époque. C'est un petit trésor de la Littérature française, tout simplement. Chaudement recommandé de 7 à 107 ans...


Le Train de Venise
Le Train de Venise
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,10

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 quand la routine déraille, 8 août 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Train de Venise (Poche)
C'est en 1965, dans sa vaste retraite d'Epalinges, en Suisse, que Simenon écrivit ce livre... un livre typique de sa maturité avec son intrigue minimaliste, son personnage central accaparant tout le récit et sa langue comme nue à force de blancheur... Un homme banalissime, Justin Calmar, 35 ans, marié, deux enfants, prend le train à Venise pour regagner Paris. En cours de trajet, il croise un louche individu qui lui confie une mallette à convoyer... Laquelle mallette s'avère contenir un joli petit magot... Du coup, notre monsieur-tout-le-monde se trouve subitement riche... Mais que faire de cette richesse tombée du ciel?... Changer de vie?... Mais peut-on vraiment changer de vie du jour au lendemain?...

Simenon décline ici, une fois de plus, l'un de ses grands thèmes: le type ordinaire dont l'existence réglée au cordeau se délite peu à peu sous l'effet d'un événement qui bouscule ses certitudes les mieux ancrées... A ce titre, Justin Calmar représente sans doute la quintessence de l'anti-héros simenonien... Français moyen, il vit moyennement... prend pour du bonheur ce qui n'est qu'un enchaînement d'habitudes... Arrivé à l'âge adulte, socialement intégré -famille, travail, traites à régler...- il a troqué toute ambition pour une routine pantouflarde et aliénante... Bref, son quotidien est une prison de verre dont il s'accommode pour la simple et bonne raison qu'il s'y est lui-même enfermé... Puis, à la faveur d'un imprévu, cette routine déraille... notre homme voit soudain s'ouvrir devant lui la perspective d'une autre vie... d'une évasion possible... et tout l'univers qui l'entoure se met à chanceler sur ses bases...

Ce livre, pour l'essentiel, est statique: passé le voyage en train du début, tout se déroule dans la tête de Justin ou à peu près. Pourtant, à sa manière, ce roman est bel et bien un thriller... mais un thriller existentiel, psychologique, intime... Tel l'entomologiste étudiant ses insectes sous la loupe, Simenon étudie au plus près son personnage, analyse ses affres, décortique ses scrupules, suit pas à pas son calvaire d'honnête homme soumis à la tentation de l'argent facile... Aucun moralisme... Pas l'ombre d'un jugement... Rien que le portrait infiniment juste d'un type sans qualités brusquement confronté à une situation inédite qui l'oblige à se regarder en face et à se remettre en cause... C'est simple... C'est fort... C'est humain... Chaque phrase coule d'évidence... Chaque mot est à sa place... Encore un "petit" Simenon qui dit de grandes choses... et qui les dit merveilleusement bien...
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Sep 9, 2014 4:01 PM MEST


Lettre à ma mère (cc)
Lettre à ma mère (cc)
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,60

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Georges et Henriette, une histoire compliquée, 2 août 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Lettre à ma mère (cc) (Poche)
L'oeuvre de Simenon est un continent si vaste que je me demande si je finirai un jour de l'explorer. La plus grande partie de cette oeuvre est évidemment romanesque, mais deux autres veines s'y distinguent: le Simenon journaliste et le Simenon intime. "Lettre à ma mère" appartient bien sûr à la veine intime. C'est même, peut-être, le texte le plus personnel de notre cher Georges, celui où il pénètre le plus avant dans son propre mystère.

Quelle fut la genèse de ce texte? Nous sommes en novembre 1970. Simenon vit alors en Suisse. On l'appelle au chevet de sa mère, Henriette, 91 ans, qui se meurt à l'hôpital de Bavière, à Liège. Simenon accourt et reste là une semaine, dans un face-à-face essentiellement silencieux avec cette femme qu'il connaît si peu, qui lui est pour ainsi dire étrangère. Quatre ans plus tard, en avril 1974, il décide de revenir sur cette semaine cruciale, branche son magnétophone et enregistre en quelques jours, sur des cassettes, cette "lettre" dans laquelle, s'adressant directement à sa mère morte, il tente de la comprendre et de comprendre pourquoi elle ne l'aima jamais vraiment.

Un magnétophone? Des cassettes? Diable, me direz-vous, c'est donc là un livre "dicté"? Eh bien oui, mais il va de soi que Simenon révisa soigneusement son texte, une fois sur le papier, comme en témoigne la qualité de l'écriture. Le résultat final est donc une centaine de pages aussi impressionnante par la sûreté du style que par l'intensité du propos. Difficile, en fait, de définir précisément cette "lettre". Autobiographie? Souvenirs? Autopsychanalyse? C'est un peu tout ça à la fois... Avec une franchise qui laisse pantois, Simenon, en interrogeant la vie et la personnalité de sa mère, nous évoque sa propre enfance et le Liège début-de-siècle, livrant au fil des pages des clés qui aident à mieux comprendre certains de ses romans...

Ce livre, c'est un exercice de mémoire qui chronique 70 ans d'incompréhension mutuelle. C'est à la fois beau et douloureux, bouleversant et lucide, sensible et implacable. Beaucoup d'écrivains ont évoqué la figure maternelle, mais peu l'ont fait d'une plume aussi incisive. Nul pathos, ici. Aucune sentimentalité. Rien qu'un homme qui, tout en faisant le portrait de sa mère, fait aussi un peu le sien.


Du mouron à se faire
Du mouron à se faire
par SAN-ANTONIO
Edition : Poche
Prix : EUR 6,20

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 pas de mouron, c'est du bon!, 15 juillet 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Du mouron à se faire (Poche)
En planque à Liège pour un vague turbin qui tarde à se concrétiser, San-Antonio se fait tartir à cent sous de l'heure. Calcer les nanas locales et s'aventurer dans les bières du terroir, si bonnes soient-elles, c'est bien gentil, mais loin de son Pantruche natal il dépérit vite, l'ami Sana! Heureusement, voilà-t-il pas qu'une drôle d'embrouille vient le distraire de son ennui... En espionnant son voisin d'hôtel par un trou de voyeur (mais c'est pas lui qui l'a percé, vous pensez bien...) notre superflic surprend ledit voisin en train de cacher des diam's dans des fruits confits... Curieux, non?... Ce qui est encore plus curieux, c'est que le fourreur de diam's, peu après, fait un vol plané de quatre étages dans une cage d'ascenseur... Bien que loin du Quai des Orfèvres, Tonio, ni une ni deux, décide de mener sa propre enquête afin d'élucider ces louches événements...

Souffrant d'une tendance incontrôlée au lyrisme, je m'dis parfois, en relisant certains de mes coms, que j'en fais un peu trop... que je dithyrambise un poil too much... que j'hypertrophie de l'épithète... mais quand il s'agit de San-Antonio, je vous le demande les châsses dans les châsses, camarades: comment pourrais-je en faire trop? A peine avais-je lu trois lignes de ce livre que j'étais déjà au septième ciel littéraire! Ah, bougre de bougre, quel talent, ce Frédo-la-gouaille! Il maniait la langue française comme Yehudi son Strad': en virtuose absolu... capable qu'il était de lui arracher des beautés insoupçonnées... Ah, bien sûr, il donnait pas dans le beau-style-bien-comme-il-faut-sans-un-mot-plus-haut-que-l'autre... Non, chez Dard, ça tonitrue, ça déborde, ça éructe, ça déconne, ça cabriole, ça pétarade, ça argotise, ça vermotise, ça contrepète, ça carambole, ça grand-guignole, ça part dans tous les sens, mais Dieu que c'est bon... Ah, la chouette prose que la sienne! Une prose en totale liberté, affranchie de tous les carcans, ruant comme un jeune poulain saoûlé de grand air...

Mais attends voir, me direz-vous, c'est quand même un polar, ce book? Ben oui, et un vrai de vrai, siouplaît, avec une intrigue aux petits pois, mitonnée tout bien, riche en cadavres, péripéties, pan-pan, badaboum et tout le toutim... En quelques pages, le mystère est lancé et ne cesse plus de rebondir jusqu'au point final... mais je peux bien vous l'avouer puisqu'on est entre nous... moi, les Sana, c'est pas franchement pour les intrigues que je les ligote... c'est surtout pour leur verve complice, leur verte faconde, leurs pirouettes verbales, leur gauloiserie spirituelle, leurs métaphores délirantes, leurs digressions fabuleuses: bref, parce que j'aime, tout simplement, la somptueuse JACTANCE de notre cher et si regretté Frédo qui manque tant à la Littérature française... et croyez-moi, question jactance, v'là un opus de premier choix! Paru en 55 et dédié "avec dévotion" à James Hadley Chase, c'est encore du Santonio première manière... plus proche du roman noir sérieux que de la partouze langagière... mais le plaisir est déjà de chaque phrase... et c'est peu dire qu'il est intense... que dis-je?... orgasmique!

Allez, zou, cinq étoiles!
Remarque sur ce commentaire Remarque sur ce commentaire (1) | Permalien | Remarque la plus récente : Jul 23, 2014 11:14 AM MEST


Touchez pas au grisbi !
Touchez pas au grisbi !
par Albert Simonin
Edition : Poche
Prix : EUR 7,90

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 voyage au bout de la pègre, 16 juin 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Touchez pas au grisbi ! (Poche)
Par le volume, son oeuvre est plutôt modeste, mais quel écrivain épatant qu'Albert Simonin! Né en 1905, mort en 1980, il fut et reste l'une des plumes les plus talentueuses du roman noir français. Frédéric Dard lui vouait une admiration sans bornes et Léo Malet voyait en lui le "Chateaubriand de la pègre". C'est tout dire! Enfant de la Chapelle, gamin de Paname, il tâta de tous les petits boulots dans sa jeunesse avant de frayer dans le journalisme, mais c'est après la Seconde Guerre mondiale que sa vocation littéraire se manifesta vraiment. Titillé par l'écriture, Albert s'installe en effet à sa table, un beau jour, et accouche en quelques mois de son premier roman, "Touchez pas au grisbi!", pur chef-d'oeuvre qui non seulement brille par ses qualités propres mais de surcroît ouvre la voie à un nouveau style de polar, lequel va définir le genre pour toute une génération d'auteurs, popularisant du même coup une certaine mythologie de la pègre et une langue absolument merveilleuse: l'argot des affranchis!

Ah, la belle époque que ces années 50, avec ses tractions avant, ses pépées en bas résille et ses gangsters portant borsalino! Eh oui, en ce temps-là, les truands soignaient leur look... On défouraillait en costard et la raie au cordeau... Eh bien, le génie de Simonin, ce fut non seulement de peindre la faune des pégriots à travers des histoires goupillées au poil, mais surtout de lui emprunter sa langue, à cette faune, de "causer voyou", bref d'encanailler la Littérature! Bon, vous me direz qu'en 53, quand parut "Touchez pas au grisbi!", Dard avait déjà inventé San-Antonio depuis quatre ans et avec lui la langue verte et pittoresque que l'on sait... L'encanaillement était donc plus ou moins à l'ordre du jour... Mais là où l'ami San-Antonio jouait la carte de l'humour et de la gaudriole, Simonin, lui, choisit de faire oeuvre de sociologue, de peindre le Milieu en reproduisant au plus près son jargon, tout en y ajoutant la poésie de son propre style.

Et du style, pardon! il en avait à revendre, l'ami Albert! Hou là là... Dès la première phrase de ce livre, on sent qu'on a affaire à un Ecrivain, un vrai de vrai, un artiste de la prose, un sorcier des mots, un orfèvre de la métaphore, un jongleur d'images... Quelle grâce dans cette écriture! Dieu que "ça" coule bien... En trois lignes, nous v'là plongés dans le Pigalle de la grande époque, avec ses boîtes, ses clandés, ses gagneuses, ses barbeaux, ses lardus, ses gitons, ses flambeurs, ses caves, ses tricards, ses demi-sels, bref sa vie louche et nocturne où le sexe côtoie le crime et où s'agite toute une petite société parallèle hantée par l'appât du grisbi... Ah, du polar pareil, mes amis, c'est une leçon de Littérature à chaque phrase! Non seulement, Simonin nous captive par son histoire mais il nous la raconte d'une plume si virtuose qu'on se surprend à relire des paragraphes trois fois, par pure gourmandise...

Tout commence dans une boîte où Frédo, un p'tit caïd, claironne qu'il va "fourrer" Riton, le cador du mitan. Or une heure plus tard ledit Frédo est retrouvé suriné rue Froidevaux! Soupçonnant évidemment la bande à Riton de l'avoir azimuté, la bande à Frédo organise aussi sec les représailles en essayant de buter M'sieur Max, alias Max-le-Menteur, un pote à Riton... Et v'là le Milieu parti pour une guerre des gangs façon Chicago... Le problème, c'est que Riton, en dépit des apparences, n'est pour rien dans la mort de Frédo... Mais alors qui l'a tué?... Et pourquoi?... That is the question... Nulle scène d'exposition... Aucune mise en train laborieuse... D'emblée, en quelques mots, Simonin nous met dans sa poche et on y est si bien qu'on n'a plus aucune envie d'en ressortir! Ah, quelle magie dans cette langue à la fois orale, familière, folklorique, et pourtant si travaillée, si finement ciselée, si mélodieuse dans sa verdeur!

La plupart des polars contemporains se lisent une fois, et puis basta! Moi, ce que j'aime chez des Auteurs comme Simonin, et dans des livres comme "Touchez pas au grisbi!", c'est qu'on peut les relire et les relire encore, leur charme ne se résume pas aux péripéties qu'ils narrent, il réside surtout dans un climat, une poésie populaire, une gouaille colorée qui fleure bon le pavé de Montmartre... Y a du Carco chez Simonin, mais revu et corrigé par Céline... Ce roman, c'est un voyage au bout de la pègre doublé d'une odyssée dans les marges du langage, là où les mots se débraillent, tombent la cravetouze et déboutonnent le futal... Le cave se rebiffe, en 54, puis Grisbi or not grisbi, en 55, viendront complèter les aventures de Max-le-Menteur, formant ainsi la Trilogie du grisbi... Eh bien, polar ou pas, mes amis, osons le dire: cette trilogie est un must pour tous les amoureux de la langue française car rarement celle-ci aura été à plus belle fête que dans ses pages!
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La Première enquête de Maigret
La Première enquête de Maigret
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,60

5.0 étoiles sur 5 Jules apprend le métier, 15 juin 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Première enquête de Maigret (Poche)
Parmi tous les Maigret, celui-ci est pour moi l'un des plus mémorables... et à coup sûr le plus émouvant... Pourquoi? Eh bien, parce que Simenon nous y raconte, tout bonnement, les débuts de son fameux commissaire, quand ce dernier, justement, ne l'était pas encore, commissaire... ni même inspecteur! Bien qu'écrit en 1945, ce roman se déroule en effet en 1913: notre cher Jules, alors âgé de 26 ans, y est encore à l'orée de sa fabuleuse carrière, à apprendre humblement les ficelles du métier... Pourtant, et c'est là bien sûr tout le charme du livre, on voit déjà percer, sous le jeune homme efflanqué, le futur Maigret de la maturité, avec sa corpulente silhouette et son caractère bien trempé... Ah, quelle riche idée eut l'ami Georges quand il s'avisa de remonter ainsi le temps jusqu'à la Belle Epoque pour nous offrir ce merveilleux portrait de Maigret en limier débutant, s'essayant pour la toute première fois à l'art délicat de l'enquête policière!

Nous voici donc, disais-je, en 1913. Frais marié, Jules a déjà quatre ans de "maison" derrière lui. Quatre ans au cours desquels il s'est coltiné la voie publique, les gares et les grands magasins avant d'échouer quartier Saint-Georges, où il remplit les modestes fonctions de secrétaire du commissariat. Or voilà qu'une nuit, comme il est de permanence, un quidam débarque et prétend avoir entendu un coup de feu au 17 bis de la rue Chaptal. Le hic, c'est qu'à cette adresse vit un homme riche et puissant, aux nombreuses relations, Félicien Gendreau-Balthazar... Tant pis! Prenant son courage à deux mains, le "petit" Maigret débarque nuitamment chez l'influent personnage pour tirer l'affaire au clair...

En fait, c'est à la "genèse" de Maigret que Simenon nous convie dans ces pages, ni plus ni moins... Au début du roman, le brave Jules n'est qu'un tout jeune fonctionnaire... un fonctionnaire un peu gauche, pas très sûr de lui, volontiers émotif et pour tout dire impressionnable... un tout jeune époux aussi, que sa chère et tendre accompagne chaque matin au commissariat telle une mère emmenant son enfant jusqu'au seuil de l'école... bref, c'est un Maigret en devenir, mais déjà riche de mille promesses... un Maigret qui va s'affirmer peu à peu, au fil des chapitres... qui va révéler, lentement mais sûrement, ses exceptionnelles qualités d'enquêteur... et de fin psychologue! Ah, quel intense bonheur que de suivre, page après page, cette fascinante évolution... que de voir le p'tit Jules faire sa mue sous nos yeux... que de voir, en quelque sorte, Maigret "devenir" Maigret...

Et puis il y a le charme rétro de la Belle Epoque, bien sûr, dont Simenon recrée si bien ici l'atmosphère... Les messieurs portent le chapeau claque... conduisent des Dion-Bouton... ou vont en fiacre au Bois... Ah, évidemment, tout ça fait un peu "préhistoire" à côté des polars d'aujourd'hui, avec leurs rebondissements calibrés, leur déluge de technologie, leurs scènes de crime hyper-réalistes... Eh bien moi, voyez-vous, à choisir, je préfère l'univers de Maigret, avec sa lenteur, son réalisme poétique, ses petites gens si bien croquées, ses bistrots de jadis où l'on fume la pipe en savourant un demi, les pieds dans la sciure... Et j'aime sutout -oh oui, je l'aime!- la merveilleuse écriture du cher grand Georges, qui savait mieux que personne, en deux-trois phrases, avec des mots tout simples, vous camper un personnage ou vous planter un coin de rue... Et dire que des romans pareils, Simenon les écrivait en quelques jours, directement à la machine, comme sous la dictée, se corrigeant à peine après coup... C'est à peine croyable!

Allez, hop, cinq étoiles!


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