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Commentaires écrits par
Gwen
(#1 CRITIQUE au Tableau d'HONNEUR)    (COMMENTATEUR N° 1)   

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La Lune d'Omaha
La Lune d'Omaha
par Jean Amila
Edition : Poche
Prix : EUR 5,80

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 un homme en cavale de lui-même, 27 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Lune d'Omaha (Poche)
Il arrive qu'un écrivain débute dans la Littérature "générale", puis, pour telle ou telle raison, bifurque vers un genre particulier. Ce fut le cas de Jean Meckert qui commença, dans les années 40, par écrire des romans "populistes" d'une extrême qualité, comme "Les coups" ou "L'homme au marteau" (deux chefs-d'oeuvre!) avant, faute de rencontrer son public, de répondre aux sollicitations de Marcel Duhamel qui l'invitait à rejoindre la Série Noire. Devenu auteur de polar sous le pseudo de Jean Amila, Meckert connaîtra alors le succès en publiant plusieurs dizaines de romans noirs remarquables non seulement par leur tenue stylistique mais aussi par le fait que s'y exprimait, bien avant l'avénement du néo-polar, une sensibilité gauchiste et libertaire.

Paru en 1964, "La Lune d'Omaha" est l'un des romans noirs les plus forts d'Amila. Il fit l'objet d'un petit scandale à sa parution car tout le monde n'apprécia pas la manière dont est rendu ici le Débarquement du 6 juin 44, mais le temps a fait son oeuvre, calmé les passions, et il nous est loisible aujourd'hui d'apprécier enfin ce livre pour ce qu'il est, à savoir un excellent moment de Littérature qui nous raconte une histoire profondément humaine, peuplée d'êtres complexes, et d'où tout manichéisme est banni.

Le premier chapitre nous relate donc le D-Day vécu à hauteur de troufion, dans une barge de débarquement, au milieu des balles qui sifflent, des mines qui sautent, des obus qui tombent, vision anti-héroïque au possible et où Amila se permet quelques remarques féroces sur le "courage" des généraux bien en sécurité loin du feu ennemi pendant que la troupe "chair à canon", elle, se fait étriper aux premières loges... Là-dessus, flash-forward: on se retrouve, 19 ans plus tard, dans la Normandie de 1963. Le sergent Reilly, rescapé du 6 juin, veille sur la nécropole militaire d'Omaha Beach où reposent à l'ombre de la Bannière Etoilée des milliers de "boys" tombés pour la Liberté. Seulement voilà, un beau jour, Reilly croit reconnaître parmi les visiteurs George Hutchins, un frère d'armes supposé mort sous les balles allemandes lors du Débarquement et dont le nom figure d'ailleurs sur une des innombrables tombes du cimetière...

Est-ce vraiment un polar que ce livre? En fait, on peut se poser la question. Pas de crime à résoudre ici, pas de flic menant l'enquête, pas de privé en trench-coat écumant les bas-fonds ni de truands braquant des transports de fonds à la sulfateuse... Non, toute la petite mythologie du genre est rigoureusement absente de ces pages... Ce roman, c'est au fond l'histoire d'une substitution d'identité et de ses conséquences... Vous me direz que le thème, justement, a été déjà traité par maint auteur de polar, à commencer par William Irish dans "J'ai épousé une ombre"... c'est vrai... mais ce qui rend l'approche d'Amila unique, c'est qu'il inscrit son intrigue sur une toile de fond historique de grande ampleur et traite d'un sujet hautement sensible: la désertion... Bref, ce livre est peut-être un roman noir, mais c'est surtout un roman d'une grande noirceur qui nous peint en George Hutchins le portrait douloureux d'un GI en perdition morale, un homme en cavale de lui-même mais qui finit par en avoir marre de cavaler et qui décide de se laisser rejoindre par son passé... quitte à en subir les conséquences...

Tout ça est évidemment écrit d'une plume absolument splendide, toute en finesse, habile à saisir les moindres nuances psychologiques, une plume qui ne cherche pas l'effet de style, la formule-choc ou la phrase qui tue, mais qui sait vous poser un personnage ou une scène avec autant de force que de sensibilité. Il y a des romans qui vous distraient mais qu'on oublie aussitôt lus. D'autres, au contraire, mûrissent en vous. On y repense. On les médite. On perçoit après-coup la véritable étendue de leur propos, tous les enjeux humains et philosophiques qu'ils brassent, mine de rien. C'est le cas de ce roman-ci.


Un Tueur
Un Tueur
par San-Antonio (Kaput)
Edition : Poche

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 l'odyssée d'un assassin, 24 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Un Tueur (Poche)
De Fantômas au Dobermann en passant par Arsène Lupin ou les caïds de Pigalle, le polar français a souvent mis à l'honneur truands, pégriots, voleurs, tueurs, braqueurs et autres malfrats plus ou moins déjantés préférant défier la Société plutôt qu'obéir à ses lois. Eh bien, Frédéric Dard, lui aussi, sacrifia à cette tradition polareuse et même à deux reprises. En effet, s'il reste surtout connu pour avoir enfanté un flic à la verve et aux méthodes de choc, notre cher Frédo, dans les années 50, créa également deux personnages aux antipodes de San-Antonio: l'Ange Noir et Kaput, personnages dont il chroniqua les "exploits" dans deux tétralogies respectives, lesquelles constituent pour moi un sommet de l'oeuvre dardienne.

Ecrite dans les années 55/56, la tétralogie Kaput comprend "La foire aux asticots", "La dragée haute", "Pas tant de salades" et "Mise à mort". Quatre polars bien noirs communément réunis sous le titre "Un tueur", ce qui est plutôt indiqué vu que cette fresque romanesque nous raconte précisément les mille et une aventures d'un tueur répondant, comme susdit, au doux sobriquet de Kaput. Tueur dont nous suivons, livre après livre, l'évolution, depuis ses débuts un peu minables jusqu'à son élévation au statut de super-caïd du Milieu... La première fois que nous le croisons, Kaput, en effet, n'est qu'un tricard lambda tirant "quinze marcotins de ballon" à la Centrale de Rouen. Mais voilà que, profitant d'un transfert pour s'évader, il se retrouve en cavale et tombe bientôt dans les rets d'une drôle de vamp qui va l'entraîner dans une cavalcade de péripéties... Péripéties au cours desquelles le petit voyou de seconde zone va faire sa mue criminelle et se découvrir un véritable tempérament d'assassin... Une fois lancé sur la route du meurtre, plus rien, bien sûr, ne l'arrêtera...

Diable! me direz-vous. Que voilà un personnage peu sympathique et encore moins recommandable! Ma foi, si l'on ne s'intéressait en Littérature qu'aux personnages recommandables, il faudrait mettre au rebut la moitié de nos classiques... Quant à être sympathique ou non, eh bien c'est là toute la magie de ce livre! Voilà en effet un lascar qui trucide et canarde son prochain à tout va, un gus sans morale, sans principes, sans conscience, un zig rigoureusement étanche aux notions de remords ou de culpabilité, bref une bête féroce taillant son chemin dans la vie à coups de poignard ou de bastos et tant pis pour ceux qui se dressent sur sa route! Eh bien, malgré tout, ce type qu'on devrait mépriser ou réprouver, il en vient, par la seule vertu de son style, à nous embobiner... Au fil des pages, à force de verve gouailleuse, il finit en effet par établir entre lui et nous une complicité qui balaie nos réticences et nous met dans sa fouille...

En fait, Kaput, c'est un peu San-Antonio s'il avait tourné crapule... Au lieu de faire respecter la Loi, il l'enfreint... Au lieu de protéger ses semblables, il les bute... Bref, l'un est le contraire de l'autre... Mais Kaput nous raconte ses noirs exploits avec autant de panache et de virtuosité que l'incomparable commissaire San-Antonio en met à nous raconter ses délirantes enquêtes... Du coup, la noirceur de ses actes s'estompe sous le pittoresque du verbe... Pas de calembours ici... Pas de néologismes loufoques... Guère de gaudriole... Mais quel sens de la formule! Quelle pêche dans l'écriture! Quelle maîtrise de l'argot! Quelle volupté dans la jactance! Ah, comment ne pas se laisser emporter par un tel flot de mots? Par une telle sensualité dans le phrasé? Par une telle aisance dans la narration? Dard avait le génie de la langue française chevillé à la plume et rarement il a été aussi bon qu'ici... Ce book, c'est du caviar littéraire! Chaque phrase est un bonheur, chaque page une épiphanie!

Si vous aimez le polar bien noir et la prose de qualité, conseil d'amie: ne passez pas à côté de ce joyau!


Caserne 1900
Caserne 1900
Prix : EUR 9,99

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 un an sous les drapeaux, 23 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Caserne 1900 (Format Kindle)
Né en 1878, mort en 1955, Léon Werth ne jouit pas d'une postérité outrancièrement tapageuse. Pourtant, les amoureux de la vraie Littérature le savent bien, cet homme-là comptait parmi les meilleures plumes de sa génération. Il suffit de se plonger dans l'un ou l'autre de ses livres pour constater aussitôt que s'y conjuguent la qualité du style et l'intelligence du propos. Comme Mirbeau, dont il était l'ami, Werth se faisait de la vocation d'écrivain une haute idée. Esprit libre, farouchement indépendant, pacifiste, anticolonialiste, hostile à tous les embrigadements, il fut toujours du côté du Peuple, des peuples, mais jamais au point de s'aveugler. Ainsi sera-t-il l'un des premiers "intellectuels" à dénoncer l'imposture stalinienne. Ecrire, pour lui, c'était regarder son époque en face et lui dire ses quatre vérités d'une plume trempée dans le vitriol, sans chercher à plaire, sans s'embarrasser de précautions, au mépris des modes et des opinions en vogue.

C'est en 1950 que parut ce bref récit d'une centaine de pages. Pour l'écrire, Werth s'inspira des notes qu'il avait prises au cours de son service militaire, effectué aux alentours de 1900, soit un demi-siècle plus tôt. Il s'agit là, par conséquent, d'une oeuvre essentiellement autobiographique, même si l'auteur s'y efface au profit d'un alter ego fictif nommé Georges Court. Tout commence donc lorsque ledit Georges Court est convoqué dans une petite caserne du Bugey pour y "faire son service". Court, a priori, n'a rien d'une "forte tête". Riche d'une solide instruction, il aborde l'année qui l'attend avec plus de curiosité que d'appréhension. Hélas, très vite, le culte de la discipline et la haine aussi personnelle qu'arbitraire que lui voue un lieutenant ont raison de sa bonne volonté et le voilà qui se met à faire de la résistance passive, à savoir qu'il montre le moins de zèle possible dans l'accomplissement de ses obligations militaires...

"Caserne 1900"! Dès le titre du livre, on pressent l'ambition de Werth. Ne faire ni le procès ni l'apologie de l'armée. Juste raconter ce qu'il a vécu. Chroniquer au plus près un an sous les drapeaux, froidement, cliniquement, sans noircir le tableau mais sans rien enjoliver non plus. Bien sûr, le ton général de l'ouvrage est acide. Rétif à l'obéissance aveugle, guère enclin à fondre sa singularité dans un groupe, Georges, le "héros", est sans cesse en bisbille avec la hiérarchie et collectionne les "motifs". Et des personnages comme le lieutenant Guliani -lequel est aussi veule que stupide- ne donnent pas vraiment de l'armée une image flatteuse. Pourtant, si acerbes que soient certaines réflexions, on n'est pas ici dans l'antimilitarisme primaire. On croise aussi, dans ces pages, des officiers éclairés, tel le compréhensif capitaine Cimier. Tantôt on flirte avec une légèreté courtelinesque. Tantôt, le propos s'élève, théorise la psychologie militaire, ou se teinte de gravité lorsqu'il est question, par exemple, d'envoyer la troupe mater des ouvriers en grève dans la ville voisine.

Tout ça est écrit en petits chapitres secs comme des coups de trique, à la prose économe, sans une once de graisse. On sent, dès la première phrase, la "patte" d'un vrai styliste et c'est un régal que de savourer cent pages durant cette merveilleuse écriture werthienne dont la sobriété n'a d'égale que l'élégance.


Les Frères Rico
Les Frères Rico
par Georges Simenon
Edition : Poche
Prix : EUR 5,10

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 une histoire de famille, 22 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les Frères Rico (Poche)
On trouve dans l'oeuvre immense de Simenon toutes sortes de criminels. La plupart d'entre eux sont des individus parfaitement ordinaires qui basculent un jour dans le crime mais n'en font pas profession. Sans négliger les criminels de métier, notre cher Georges, à l'évidence, leur préférait le type lambda qui trucide soudain son prochain sous l'empire d'une pulsion, pour quelque raison foncièrement humaine et non pour des motifs crapuleux. Cela dit, il est arrivé à Simenon d'aborder frontalement le Crime Organisé. C'est le cas, tout particulièrement, dans ce roman-ci, un des plus remarquables de la "période américaine", qui fut écrit en quelques jours, du 14 au 22 juillet 1952, dans le ranch où vivait alors le père de Maigret, au fin fond du Connecticut.

L'histoire débute en Floride. Eddie Rico, 38 ans, marié, trois enfants, dirige un commerce en gros de fruits et légumes à Santa Clara, mais cette façade honorable cache une double vie. Eddie travaille surtout pour l'Organisation, un vaste syndicat du crime, en qualité de comptable. Ses deux frères, Tony et Gino, turbinent également pour l'Organisation, mais en qualité de tueurs. Or voilà que Tony, après s'être marié en catimini, montre des velléités de liberté et disparaît de la circulation. Le problème, c'est qu'on ne quitte pas l'Organisation, sinon les pieds devant! Convoqué par ses chefs, Eddie se voit donc confier la mission de retrouver son frère et de le ramener à la raison, faute de quoi il sera liquidé...

De tous les livres de Simenon, voilà sans doute celui qui se rapproche le plus, par son intrigue et son atmosphère, du "hardboiled" américain de la grande époque. Et pourtant, malgré cette parenté, quel roman éminemment simenonien! Même quand il se coule dans un univers apparemment étranger au sien, celui des gangsters d'outre-Atlantique, Simenon reste Simenon, c'est-à-dire un Auteur singulier qui privilégie toujours l'enjeu humain et sait vous tricoter un récit captivant d'une plume faussement simple où se niche en réalité beaucoup d'art. L'Organisation dont il est question ici est-elle la Mafia? Sans doute, mais peu importe, à vrai dire. Si le Crime Organisé constitue la toile de fond du roman, et une toile de fond fort bien rendue, c'est surtout la relation liant Eddie Rico à son frère Tony qui forme le noeud de l'intrigue et en fait tout l'intérêt.

Ce livre peut dérouter le lecteur qui ne connaît encore que le Simenon des ruelles de Montmartre ou des quais de La Rochelle, mais il suffit de bien tendre l'oreille et d'écouter la petite musique qui se dégage de ses phrases pour reconnaître la voix unique du cher Georges. Même sous les palmiers de Floride, à l'ombre des gratte-ciel de Brooklyn ou au brûlant soleil de Californie, il sourd de sa prose la même infinie sensibilité aux êtres, la même acuité psychologique, le même talent pour capter les climats. Le décor change, mais le talent reste. C'est bien l'essentiel.


Bubu de Montparnasse
Bubu de Montparnasse
par Charles-Louis Philippe
Edition : Poche
Prix : EUR 7,20

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 sur les trottoirs de la Belle Epoque, 21 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bubu de Montparnasse (Poche)
Né en 1874, issu d'un milieu très pauvre, Charles-Louis Philippe connut un destin cruel puisque la typhoïde l'emporta brutalement, en 1909, à 35 ans. Il eut néanmoins le temps de nous laisser une oeuvre remarquable dans laquelle je suis tentée de voir les prémices de ce que l'on appellera au vingtième siècle la Littérature Prolétariennne, ce qui en fait à mes yeux le père spirituel des Carco, Dabit, Mac Orlan, Poulaille et autres Guilloux... Autant dire que sa progéniture est glorieuse! En tout cas, ce cher Charles-Louis avait une jolie plume et un authentique tempérament de romancier. Mirbeau lui-même l'estimait grandement et Mirbeau n'accordait pas son estime au premier venu...

Paru en 1901, "Bubu de Montparnasse" est sans doute le grand-oeuvre de Philippe. Roman court et réaliste, c'est à la fois une tranche de vie parisienne, un portrait de la Belle Epoque, une histoire d'amour contrariée et une plongée dans le monde de la galanterie tarifée telle qu'elle se pratiquait au tournant des années 1900. Rien de révolutionnaire dans le thème, bien sûr! Les plus grands écrivains du 19ème siècle, de Zola à Huysmans via Maupassant, évoquèrent les filles de joie, qu'elles soient courtisanes de luxe ou simples tapineuses... Pourtant, le ton est différent, ici... Il faut dire que Charles-Louis Philippe s'inspira, pour écrire ce livre, de sa propre liaison avec une prostituée...

L'histoire? Nous voici à Paris, aux alentours de 1900. C'est lendemain de 14 juillet. Fraîchement débarqué de sa province, Pierre, 20 ans, modeste employé aux Ponts et Chaussées, se baguenaude sur les Grands Boulevards. Il n'est pas malheureux, non, mais enfin la solitude lui pèse et il se verrait bien une petite femme au bras... Or en voici justement une à son goût, laquelle répond au doux prénom de Berthe... Seulement voilà, Berthe fait le trottoir... A cela ne tienne! Gagné à ses charmes, Pierre tombe amoureux d'elle... Bah! me direz-vous, quel sujet de bluette! Le jeune homme romantique qui en pince pour une professionnelle et qui va tenter de l'arracher à son triste sort? Envoyez les violons!... Eh bien, non, détrompez-vous, ce livre n'est pas une bluette! Au contraire, c'est une chronique lucide, douloureuse, nuancée, qui oscille entre la critique sociale et le roman noir... façon de parler, bien sûr, vu que le roman noir, à l'époque, n'était pas encore né... le tout bercé par une atmosphère de complainte réaliste à la Damia ou à la Fréhel... si vous me passez, là encore, l'anachronisme!

Il y a une intrigue dans "Bubu" mais "Bubu" ne se résume pas à son intrigue. Ce qui en fait l'intérêt, c'est aussi un climat... une sensibilité... un art du récit... un tempo dans l'écriture... J'aime beaucoup, par exemple, le premier chapitre qui n'est, pour ainsi dire, qu'une longue description du boulevard Sébastopol, à la nuit tombante, avec ses lampions, ses badauds, ses fiacres, ses fêtards, ses "filles", ses camelots, ses sergents de ville... Homme du peuple, parlant la langue du peuple, Charles-Louis Philippe savait trouver les mots qu'il faut, qui sonnent juste, pour dire la rue, les petites gens, la vie qui passe, toute simple, avec ses joies et ses peines... Parfois, au détour d'une phrase, un certain lyrisme pointe le bout de son nez mais ne s'attarde jamais... L'émotion, elle, par contre, est bien au rendez-vous...


Ne mangez pas la consigne
Ne mangez pas la consigne
Prix : EUR 6,49

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 "Toujours le vermot pour rire, commissaire!", 21 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ne mangez pas la consigne (Format Kindle)
Il est pas encore né, celui qui me fera dire du mal de San-Antonio! Un Auteur pareil, c'est du bonheur à cent sous la phrase! J'ai beau le ligoter à hautes doses, j'en ai jamais assez! C'est trop bon, j'en redemande! A peine un book fini, m'en faut un autre! Je m'écouterais, j'en lirais deux par jour... C'est une drogue, y a pas d'autre mot... J'aime la façon qu'il fait chanter la langue, Frédo... J'aime sa dérision permanente... l'insouciance qui baigne sa prose... sa foi dans la vie... sa roborative jovialité... la truculence de Béru... Mettez-moi un San-Antonio dans la pogne et j'oublie aussitôt les petites mouscailles du quotidien, les mille et une contrariétés qui vous fichent le moral à terre...

Sana, c'est ma panacée universelle... mon remède au spleen... ma recette du bonheur... mon bouclier anti-cons... Dès qu'il me cause, je vois tout en rose!... Un comble pour un auteur de romans noirs, non? Mais noirs, ils le sont si peu, les San-Antonio... Ce qui compte, chez eux, c'est pas de savoir si le butler de la comtesse a occis le major... ou si le faucon était maltais ou abyssin... Ca, on s'en tirebouchonne le scoubidou... Non, le frisson que nous procure Frédo est ailleurs... il est dans sa verve étincelante... sa gouaille complice... sa fameuse jactance... Il te bonnit des histoires, le Sana, oh que oui! mais il te les bonnit surtout à sa façon bien à lui qui ne ressemble à aucune autre...

C'est en 1961 que parut ce titre-ci. Nous v'là à Pantruche. Tonio, entre deux enquêtes, se fait tartir à la Grande Turne. Soudain, coup de turlu. Adèle, une cousine de province, s'apprête à débarquer gare Saint-Lazare et faudrait voir à la "réceptionner". Bon. Vu que l'Adèle en question est une branquignole de première, notre cher commissaire n'est pas très chaud mais z'enfin quoi, la famille, c'est sacré. Hop, le v'là donc qui saute dans son bolide, vroom-vroom, direction Saint-Lazare! Mais arrivé sur place, big surprise! En plus d'Adèle, Sana découvre trois têtes décapitées soigneusement rangées dans des casiers de consigne automatique... Sacrebigre! Pour du mystère, c'est du mystère...

Ai-je besoin d'énoncer l'évidence, à savoir que ce book est un bonheur de la première à la dernière phrase? Il débute prompto, continue allegro, se termine furioso! Pas une seconde de répit... Dard met les gaz d'entrée de jeu et accroche-toi Simone, c'est parti pour 200 pages de franche rigolade narrées pédale au plancher! Ah, mais c'est qu'il tient la forme des grands jours, ici, not' Frédo... On a envie de crier grâce, par moments, tant ça fuse de partout... tant ça pétille grand cru... Suce-pince, humour, gaudriole, digressions délirantes: ze cocktail is perfect et la magie opère à plein... Encore une chouette enquête au palmarès de mon poultock préféré!


La Maison Philibert
La Maison Philibert
par Lorrain Jean
Edition : Broché

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 la Belle Epoque... des lupanars!, 20 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Maison Philibert (Broché)
Auteur décadent et scandaleux par excellence, Jean Lorrain (1855-1906) reste surtout connu d'une petite élite de lecteurs pour avoir enfanté ce vénéneux chef-d'oeuvre qu'est "Monsieur de Phocas", roman adéquatement paru en 1901, ce qui lui permit, du même coup, d'enterrer en beauté le 19ème siècle et d'ouvrir avec panache le 20ème. Ce cher Jean, qui eut l'insigne honneur de se battre en duel avec Marcel Proust, écrivit cependant d'autres livres remarquables et il serait dommage que nous les négligeassions. Ainsi de cette "Maison Philibert" parue en 1904 et qui nous offre, outre ses qualités purement romanesques, un témoignage quasi-documentaire sur la vie d'un boxon de la Belle Epoque et sur le petit monde louche qui gravitait autour, à savoir la pègre et plus précisément la "gent écaillée", autrement dit les maquereaux!

Ah, les fameuses maisons closes de la Troisième République! C'est qu'en ce temps-là, figurez-vous, le lupanar était parfaitement légal... en tout cas légalement "toléré"... et ces messieurs s'y rendaient aussi banalement qu'au bistrot... Les jeunes gens y perdaient leur pucelage... les troufions y oubliaient les rigueurs de la caserne... le bourgeois lassé de sa bourgeoise y réveillait sa libido assoupie... quant au vicelard il allait y assouvir des fantasmes qui eussent fait fuir toute femme "honorable"... Le cher Alphonse Boudard, dans "La Fermeture", évoque avec beaucoup de talent et même une certaine tendresse les claques de cette époque, et je ne saurais trop conseiller la lecture de son livre à ceux que le sujet intéresse...

Nous voici donc, avec ce roman, au tournant du 20ème siècle. Un mot de l'histoire. Jacques Ménard, un journaliste, croise à Montmartre, au hasard d'un café, un ami perdu de vue, Philibert Audigeon, lequel, ancien serrurier, s'est reconverti en tenancier de b*rdel à Aubry-les-Epinettes, près d'Orléans. Pas honteux de son gagne-pain, Philibert estime au contraire rendre un service à la Société. C'est tout juste s'il ne se considère pas comme un fonctionnaire! De fil en aiguille, soucieux d'édifier Ménard, il l'invite à venir séjourner dans son boxon de province...

Aux alentours des années 1880, la prostitution était devenue en quelque sorte un sujet à la mode dans la Littérature française. Zola, Goncourt, Maupassant, Huysmans et j'en passe: les plus grands noms de l'époque se frottèrent à ce thème sulfureux. Vingt ans plus tard, quand paraît ce roman, le potentiel scandaleux du sujet est donc émoussé. On ne se choque plus (à moins d'être un vrai bas-bleu) de lire un livre dont l'héroïne est une tapineuse ou une pensionnaire de lupanar. Mais Jean Lorrain, en 1904, se trouve néanmoins confronté à un écueil. Il sait qu'en évoquant frontalement le thème du boxon, il va fatalement s'attirer des comparaisons difficiles à soutenir. Comparaison, notamment, avec la fameuse "maison Tellier" de Maupassant, qui est le chef-d'oeuvre que l'on sait.

Pour éviter cet écueil, Lorrain choisit donc un angle original. Il aborde le thème de la maison close en romancier-ethnologue. Profitant de sa connaissance personnelle des bas-fonds parisiens, de sa propre intimité avec le monde de la prostitution (et avec le langage fleuri qu'on y cause!), il nous offre ici non point tant une intrigue qu'un tableau de moeurs. Au fil de son récit-enquête (il n'est pas innocent que le narrateur soit un journaliste), on croise tous les acteurs du système prostitutionnel, on découvre les diverses étapes qui mènent une fille au boxon depuis la retape jusqu'à l'entrée en "maison", et on assiste à la vie quotidienne d'un b*ordel dans ses plus petits détails, avec force précisions sur le réglement imposé aux pensionnaires.

Résultat, un livre passionnant pour qui s'intéresse au sujet traité, ce qui est mon cas!


Tout le plaisir est pour moi
Tout le plaisir est pour moi
par SAN-ANTONIO
Edition : Poche
Prix : EUR 6,20

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 douze plombes chrono, 20 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Tout le plaisir est pour moi (Poche)
Fin de journée pour le commissaire San-Antonio... et charmante soirée en perspective puisqu'il a rencart avec une souris de compétition, le genre qui a du monde au balcon et un contrepoids à bascule dont je vous dis que ça... Mais v'là-t-il pas qu'une frangine en détresse harponne not' sympathique poultock au sortir du Quai des z'Orfèvres et lui bonnit une histoire à pioncer debout... A en croire cette dénommée Geneviève, un certain Gilbert Messonier, qui a occis son mari deux ans plus tôt, doit être guillotiné aux aurores... Or il serait innocent, le bougre... Drôle de bigntz... Intrigué malgré tout, San-A, farouche adversaire de la peine de mort et chagriné à l'idée qu'un innocent puisse se faire raccourcir par erreur, décide de jeter un oeil sur cette affaire... Le problo, c'est qu'il reste moins de douze plombes avant que le couperet ne tombe... et que la mystérieuse Geneviève pourrait bien être une petite cachottière jouant trouble jeu!... Or, s'il est une chose que le gars San-Antonio n'aime pas du tout, c'est qu'on le prenne pour la moitié d'une crêpe...

C'est en l'an de grâce 1959 que Frédo-la-Verve nous pondit cet opus, le 37ème de la San-Antoniade. Un opus assez classique, presque sage, mais mené tambour battant et qui en fait voir de toutes les couleurs à notre impayable commissaire. C'est narré, comme d'hab', d'une plume bourrée de talent et d'énergie. Cela dit, il m'a semblé que ce San-A-ci était peut-être un chouïa plus sérieux que les autres. Certes, y a de l'humour en pagaille, des métaphores hilarantes, des formules à se fendre le pébroque, la gouaille et le bagoût sont au rendez-vous, on a même droit à un interlude polisson. Mais tout de même on sent planer sur l'ensemble une certaine retenue, comme si Dard tenait ses délirades en laisse pour une fois, au lieu de les laisser cavalcader à leur guise. La raison de la chose tient peut-être, tout bonnement, à ce que l'intrigue est un compte-à-rebours dont l'issue est la vie ou la mort d'un homme. Un minimum de gravité est donc de circonstance! Cela dit, le bonheur de ligoter un San-Antonio reste toujours aussi intense et, comble de félicité, le cher Béru tient ici la forme des grands jours...


Robur-le-conquérant
Robur-le-conquérant
par Jules Verne
Edition : Poche
Prix : EUR 4,60

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 à la conquête des cieux!, 19 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Robur-le-conquérant (Poche)
Le monde est en émoi. Un peu partout, en Europe, en Asie, en Amérique, on signale un phénomène inexplicable. Un objet non identifié évoluerait dans les cieux! Non point un ballon, ni un quelconque aérostat... mais une sorte de véritable navire des airs... Illusion d'optique? Hallucination collective? La Science reste perplexe... Or voilà qu'à Philadelphie un mystérieux Robur débarque dans un club de passionnés prônant la suprématie des "plus léger que l'air" et tente en vain de les convaincre que l'avenir est au contraire aux "plus lourd que l'air"... Peu après, Uncle Prudent et Phil Evans, respectivement Président et Secrétaire du club, sont kidnappés...

Ainsi débute ce merveilleux roman paru en 1886 dans lequel Jules Verne, une fois de plus, déploie tout son art à entremêler science et littérature. Ecrit avant l'avénement de l'aviation, "Robur-le-Conquérant" est bien sûr une oeuvre d'anticipation, mais d'anticipation raisonnée et rationnelle. S'il y entre une part considérable de fantaisie, voire de poésie, notre cher Jules ne manque jamais, selon sa coutume, d'étayer son texte de mille détails techniques, singulier mariage de vraisemblance et d'invraisemblance qui donne à l'oeuvre vernienne son cachet unique et son charme intemporel.

Difficile, bien sûr, de ne pas voir dans ce livre une version aérienne de "20000 lieues sous les mers". Pour moi, en tout cas, la parenté unissant les deux oeuvres est évidente. Au Capitaine Nemo et à son Nautilus répondent Robur et son Albatros. A l'immensité marine succède l'infini des cieux. Le décor change, mais le propos demeure, l'évasion reste aussi puissante, la dimension visionnaire aussi admirable, et surtout la prose de l'ami Verne -cette prose alerte, élégante, pleine d'allant, jamais en retard d'un trait d'esprit ou d'une réplique savoureuse- est toujours aussi agréable à déguster. Décidément, notre cher Jules savait concocter de bien belles histoires et les narrer avec une ferveur contagieuse!

Hollywood, en 1961, tira de ce roman et de sa suite, "Maître du monde", un film à grand spectacle: "Master of the world", sur un scénario assez libre de Richard Matheson, avec l'incomparable Vincent Price dans le rôle de Robur.


Têtes et sacs de noeuds
Têtes et sacs de noeuds
par SAN-ANTONIO
Edition : Poche
Prix : EUR 6,20

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Bons baisers de Finlande, 19 avril 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Têtes et sacs de noeuds (Poche)
Le Général Durdelat, big boss des services secrets français, est dans l'embarras. Il ne se trouve en effet parmi ses effectifs aucun agent suffisamment exceptionnel pour remplir la mission impossible qu'il projette. Du coup, le voilà qui contacte Achille, grand chef de la PJ, et le supplie de lui prêter son meilleur élément, la crème des poultoks, j'ai nommé l'incomparable commissaire San-Antonio! S'inclinant devant l'intérêt supérieur de la Nation, Achille consent au prêt et voilà notre Tonio promu espion... Sa mission? Aller en Finlande, à deux encablures de la frontière soviétique, et y récupérer un caisson abandonné dans sa fuite par un déserteur... Caisson hautement sensible puisqu'il contient du factotum exubérant, une matière première rarissime aux propriétés explosives... Le problème, c'est qu'il faut d'abord trouver l'emplacement exact où le caisson est caché... puis l'escamoter sous les yeux du KGB qui surveille la région! Histoire de tromper l'ennemi, San-Antonio décide donc de se faire passer pour un touriste des neiges et emmène avec lui toute la famille Béru...

Excellent opus que ce 150ème San-A... On est ici dans la dernière période de la série, celle des années 90... Autant dire que l'histoire est purement anecdotique... Attention, il y en a une quand même, d'histoire, et ma foi elle tient la route, mais là n'est pas l'important... Non, les péripéties de l'intrigue servent surtout de support à la verve rabelaisienne de notre cher Frédéric Dard et aux délires dont il parsème son texte... Un texte à très haute teneur en obscénités de toutes sortes, est-il besoin de le préciser? Ceux que les termes un peu crus offusquent ont donc tout intérêt à éviter ce livre qui les ferait bondir toutes les deux phrases ou à peu près... Les autres, en revanche, ceux qui prisent l'humour gaulois, la verdeur spirituelle et la paillardise gouailleuse, ceux-là vont se régaler... Et puis, comme d'habitude, entre deux scènes hénaurmes, l'ami Tonio, de loin en loin, se fend de ces petites formules que j'aime tant et où se niche, mine de rien, sa philosophie toute personnelle et hautement épicurienne de l'existence...


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