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Contenu rédigé par Thibault Marconnet
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Commentaires écrits par
Thibault Marconnet (France)
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Los Pasos Dobles - Edición Coleccionista [Import espagnol]
Los Pasos Dobles - Edición Coleccionista [Import espagnol]
DVD ~ Miquel Barceló
Prix : EUR 23,76

5.0 étoiles sur 5 François Augiéras est un autre, 1 mai 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Los Pasos Dobles - Edición Coleccionista [Import espagnol] (DVD)
“Los Pasos Dobles” est le récit cinématographique d'une quête tout entière tournée vers le désir de la beauté et du mystère car c'est là, finalement, que se prolonge et se propage notre soif d'exister. Son origine est la rencontre entre le réalisateur catalan, Isaki Lacuesta et le peintre espagnol de renommée internationale, Miquel Barceló. Le cinéaste avait alors pour projet initial de réaliser un documentaire autour d'une performance faite à l'aide d'un mur d'argile mouillé et que l'artiste peintre réalisa un peu partout dans le monde avec la collaboration de Josef Nadj, un chorégraphe français d'origine yougoslave. Barceló voulut en faire l'ultime expérience au Mali, auprès de ces hommes qu'il côtoie depuis maintenant une bonne vingtaine d'années. Il en résulte un film intitulé “El cuaderno de barro” (“Le cahier d'argile”). C'est au gré de leurs conversations que Miquel Barceló initia Isaki Lacuesta à l'œuvre sans pareille de François Augiéras, son écriture, sa peinture, sa vie, ses multiples transfigurations. Il insuffla dès lors au cinéaste l'enchantement que procure la formidable aventure humaine de cet “apprenti sorcier” pour ceux qui la découvrent fébrilement au cours de lectures passionnées. D'une telle transmission naquit Los Pasos Dobles : film dans lequel le travail pictural de Miquel Barceló semble rejoindre celui de l'auteur du “Voyage des Morts” et cheminer à son côté - en “pas doubles”. Dans ce conte aux éblouissantes images, rêve et réalité se confondent, mort et vie s'entrecroisent.

Isaki Lacuesta et Miquel Barceló, en pèlerins du cosmos affamés de lumière, ont cherché à témoigner de leur amour pour un homme et son œuvre ardente. Leur ligne de fuite ? François Augiéras et sa trajectoire sans égale. Il convient tout d'abord de dire ici quelques mots de ce Grand Vivant, auteur qui demeure encore bien trop méconnu malgré la force visionnaire et la foudre de son verbe. Très tôt nourri à l'âme des rivières du Périgord, ce “fils du soleil” (pour emprunter à Rimbaud une fulgurante image dont lui seul a le secret) fut écrivain, vagabond, peintre, chaman, yogi, amant cosmique, chantre des étoiles, ermite consumé par le magma de ses visions... et tant d'autres avatars qu'il serait vain de vouloir recenser. Car, avant toute chose, François Augiéras demeure un appel à exister hors des limites terrestres, dans l'athanor céleste de la joie retrouvée : au cœur d'un ici-bas transfiguré.

Dès les premières images de “Los Pasos Dobles”, nous sommes fixés par le visage d'un homme à la peau d'ébène qu'un militaire gifle plusieurs fois en vociférant : « Comment t'appelles-tu ? » L'homme au regard de braise noire finira par répondre d'un ton tranchant : « Je m'appelle François Augiéras et un jour, je te tuerai. » Dès lors l'aventure peut commencer tambour battant, qui nous mène en pays Dogon dans l'envoûtante lumière ocre et sablonneuse du Mali : terre de légendes où le soleil semble inscrire ses runes de feu à même le sol, dessinant des lézardes qui sinuent comme autant de serpents d'argile. Augiéras connut les grottes qui cernaient le Périgord Noir, ici les habitations troglodytes font office de cavernes où poursuivre sans fin l'aventure intérieure.
La chasse au trésor fantastique est lancée. Déjà, des hommes partent à la recherche d'un blockhaus que le temps a ensablé et dans lequel François Augiéras réalisa des fresques murales avec la ferveur d'un homme de Lascaux. Jugeant qu'il ne pouvait faire confiance aux hommes de son temps, il scella le plafond à l'aide d'un gros rocher, confiant pour mémoire ce testament pictural aux hommes de demain : « On retrouvera mes fresques dans un siècle ! Faire confiance aux hommes, oui ! À ceux de l'Avenir ! À l'Homme actuel, non. » ainsi qu'il l'écrit à la p. 358 de ses Mémoires intitulés “Une Adolescence au temps du Maréchal”.

D'abord pressenti pour incarner François Augiéras, Miquel Barceló sera finalement le guide qui, du bout de son pinceau, tracera la carte de cette épopée magique.
Augiéras se glisse alors dans la peau d'un homme noir : métamorphose singulière qui aurait certainement plu à cet “esprit farceur”.
Si « tout grand art est un art d'apparition », comme ce dernier l'affirme, alors il doit exister aussi un art autre : celui de la “disparition”. Ou, pour mieux dire, de la démultiplication, du fourmillement. Un jeu de masques, le « je est un autre » de Rimbaud. C'est là sans doute que se situe l'art des “pas doubles” dont les différentes significations nous sont livrées tout au long du film. Se créer des doubles afin de les envoyer de par le monde accomplir nos différentes tâches humaines. Mais alors, si doubles il y a, où se trouve l'Unité de chacun ? Peut-être bien dans la réconciliation du Multiple et de ses contraires. Car il arrive un moment où le labyrinthe des paradoxes, vu d'en haut, nous apparaît absolument nécessaire et sans contradiction aucune, tout à son tracé clair.

Dans “Los Pasos Dobles”, Augiéras connaîtra plusieurs mutations : le jeune homme aimé par son oncle colonel deviendra Abdallah Chaamba ; il sera l'amant d'une prostituée, l'amant d'un albinos, un brigand qui danse ainsi que l'étoile de Nietzsche (« Il faut beaucoup de chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse »), un devin perché sur son baobab comme la vigie d'un mât planté à même la terre. Celui qui avait connu « l'apparition de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine » et qui, jamais, ne voulut « tenir compte des opinions des fatigués de la vie », apparaît ici dans une présence d'une grande magnitude. La fabuleuse musique de Gerard Gil, située quelque part entre celle de “Paris, Texas” et “Le Bon, la Brute et le Truand” (la première signée de Ry Cooder, l'autre du grand Ennio Morricone), ponctue les superbes plans du film par des mélodies d'où se déversent des cataractes de lumière. Par bien des aspects, ce film d'Isaki Lacuesta peut être rapproché de certains opus du réalisateur chilien, Alejandro Jodorowsky, tels que “El Topo” ou encore “La Montagne sacrée”.

Voyage halluciné, égarement des sens, violence et présence brute des corps, une telle expérience cinématographique nous déboussole. Au bout, c'est la promesse du soleil, de celui qui rend fou, ivre de joie et de douleur, et dont la boule de chaleur cogne aux tempes ainsi qu'un gong tibétain. Un rébus est posé plusieurs fois par les protagonistes de l'histoire : « Quelle est la seule chose qui se détruit quand on la partage ? » Le sésame se trouve au bout de cette longue et folle traversée.

Car enfin, ce film est là pour nous convier à une quête essentielle : continuer de porter l'existence à son plus haut degré d'intensité, creuser en nous la faim de l'Absolu, cette coupe “d'or vivant” dans laquelle boire le feu de l'infinie lumière.

© Thibault Marconnet
le 1er mai 2015


Sur le chemin des glaces : Munich-Paris du 23-11 au 14-12-1974
Sur le chemin des glaces : Munich-Paris du 23-11 au 14-12-1974
par Werner Herzog
Edition : Poche
Prix : EUR 6,60

5.0 étoiles sur 5 La foi pour seul bagage, 19 mars 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Sur le chemin des glaces : Munich-Paris du 23-11 au 14-12-1974 (Poche)
Sur le chemin des glaces : Munich-Paris du 23-11 au 14-12-1974, petit livre dense et fabuleux, est le récit véritable d’un pèlerinage de la Bavière jusqu'à Paris commencé le 23 novembre 1974 et achevé le 14 décembre de la même année. À l'annonce de la mort imminente de son amie Lotte Eisner, grande critique et historienne de cinéma, Werner Herzog décide de faire à pied un long trajet qui doit lui permettre de relier Munich à la capitale française, où Lotte Eisner vit (mais pour combien de temps encore ?). Les préparatifs sont brefs : c'est avec son âme et son corps tout entiers que Werner Herzog se doit d'accomplir ce cheminement – et résolument seul.

Accompagné par le froid, la solitude, la pluie, l'exaltation, la rage, Herzog marche avec, chevillée au corps, la pensée que s'il accomplit cet acte de foi pure jusqu'au bout Lotte Eisner ne mourra pas. Le cinéaste nous raconte les nuits à pénétrer par effraction dans des chalets isolés de la Forêt-Noire, afin de prendre un peu de repos et s'abriter pour un temps du froid mordant ; et les jours gris et maussades à piétiner dans une boue jaune, à l'affût de quelque soleil évanoui ou noyé. Ce qui anime Werner Herzog au cours de ce long et dangereux périple peut s'apparenter à de la pensée magique, laquelle a souvent été mise à mal par le christianisme et, plus récemment par la psychanalyse qui n’y a vu qu’une sorte de résidu primitif, la scorie d’une époque lointaine où l’homme vivait dans des grottes et n’avait ni chauffage ni eau courante : une ère très ancienne où l’homme ne croyait pas encore au dieu “Progrès”, vénérait les dieux de la nature, faisait corps avec la terre et n’avait que faire des joyeusetés de notre technologie moderne… bref, un monde de cinglés ni plus ni moins ! Dès qu'une chose nous dépasse, notre société étriquée et froidement rationaliste, ne peut s'empêcher de vouloir à toute force l'enclore dans un symptôme, une pathologie. De même que l’historien romain Tacite déclarait : « Plus une société est corrompue, plus elle multiplie le nombre de ses lois », je dirais que plus une société est malade, plus elle invente de symptômes pour créer davantage de confusion.

Baste ! Après maintes embûches, Werner Herzog parvient à Paris et son amie - qui selon la médecine occidentale omnisciente aurait dû trépasser depuis longtemps -, est encore en vie. Quelques années plus tard, c'est toujours le cas. Ce sont des choses qui ne s'expliquent pas, qui appartiennent au mystère le plus insondable. Épuisée, Lotte Eisner dit un jour à son ami réalisateur : « Werner, vous avez jeté un sort sur moi, vous m’avez interdit de mourir, aujourd’hui j’ai près de 90 ans, je suis aveugle, je ne peux plus lire, donc il faut enlever ce sort pour que je puisse mourir. » Par jeu, Herzog acquiesce. Et, 15 jours plus tard, Lotte Eisner meurt enfin.

Où s'arrête la vie et où commence la mort ? Vaste question, pour laquelle nous ne possédons aucune réponse.
Dans un monde gelé jusqu'à l'os, voici un petit livre qui réchauffe, des mots qui coulent dans la gorge ainsi qu'une eau-de-vie brûlante.
Au bout du chemin des glaces, il y a un cœur qui bat toujours, aussi rougeoyant qu'une braise.

© Thibault Marconnet
le 19 mars 2015
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (8) | Permalien | Remarque la plus récente : Apr 24, 2015 7:29 PM MEST


Les enfants de la foudre
Les enfants de la foudre
par Yvonne Caroutch
Edition : Broché

5.0 étoiles sur 5 Paraphe de la foudre, 4 mars 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les enfants de la foudre (Broché)
Pour bien pénétrer dans l’univers de Francesca Y. Caroutch, sans doute est-ce d’une traite qu’il convient de lire Les enfants de la foudre (paru aux éditions Rougerie, en 2011), comme une course à la poursuite de l’orage. Cette poétesse a le don rare d’exhausser les mots, de leur donner une présence réelle, de forger une matière poétique qui se dévore par les yeux. Avec cette “femme de l’être”, la poésie est une langue bien vivante. Plusieurs poèmes bouleversent jusqu'au vertige. Le sentiment le plus troublant est certainement celui de la “dépossession” : l'impression très forte, à la lecture de ces testaments de feu, de rejoindre cette vacuité de lumière où tout est réconcilié, évanoui, fondu dans l’Athanor de l’Unité ; sensation de s'abîmer dans le Cosmos, au sein de cette cosmogonie poétique qui est à la fois profondément singulière et éminemment universelle. Chacun est Tout. Lire Francesca Y. Caroutch, c’est escalader des cimes où l'air est si pur qu'il brûle les poumons, et où le plexus solaire est plus d’une fois traversé par la pointe d'une épée de feu. C’est de tout son corps et de toute son âme qu’il importe d’entrer dans ce recueil car, au détour de chaque page, l'émotion tient sa parole. Ici, rien qui ne mente.

Lire, c'est entrer nu dans la chair vivante du silence ; autrement dit, c'est vivre ce que nous lisons. Pas de véritable lecture qui n'ait d’abord été vécue au sens plein du terme. Et il en va de même pour toute écriture qui prétend parler vrai. Dans Les enfants de la foudre, une incandescence parcourt les mots ; et une morsure blanche fouille notre torse à la recherche du cœur ainsi qu’un oiseau cherche à picorer une baie rouge au milieu de la neige. Il suffit d’ouvrir grand son âme pour être frappé par la foudre verbale de ces poèmes. Et voici bien un livre dont on ne ressort pas indemne.

« Je te découvre en t’écrivant
Je me découvre en te lisant » (“Futur antérieur”)

Dans ces deux vers, la poétesse, exprime parfaitement le sentiment de se “dé-voiler”, de se “dé-couvrir” au contact de l’autre. L’écriture est vie, au même titre que la nature de tous nos actes. Triste dichotomie mortifère que celle de vouloir mettre d’illusoires barrières rassurantes entre “l’écrire” et le “vivre”. Car, du “livre” au “vivre” il n’y a qu’un pas, qui se franchit aisément à condition de plonger tout entier dans la Parole hautement vivante du poète.

Par moments, le souffle est court à cavaler auprès des mots. Et il serait difficile de dire combien de paysages cette poésie convoque en nous, combien d’endroits nous traversons à ses côtés (« voyages fous dans des villes vues en rêves ») : prés d’ivresses vertes, étables chaleureuses, montagnes escarpées, lacs aux ondes étales, déserts où se dessinent à l’horizon des “Fata Morgana” fabuleuses, monastères blancs de givre, vallons jaunes que le brasier du soleil enflamme… C’est un transport à dos de comète dans la caravane du désir, dans le bain amniotique des souvenirs les plus anciens, quand le langage n’était encore qu’un balbutiement dans la gorge des hommes. Et alors, comme dans un habit de lumière, des vers de paix viennent enlacer le lecteur et une joie brutale délivrer notre poitrine de ses vieilles oppressions.

« L’olivier rendra la lumière qu’il dévore
dans la suavité de son huile » (“Le Samouraï de la vacuité”)

« Purifiés par le silence
les mots neufs tintent sans bruit » (“Voie sèche”)

« Ce soir je te retrouve
plus vivant que jamais
au bord du lac subjugué
par ses propres scintillements » (“Point du jour”)

« Refus d’être gisants sculptés
ou ossements plus blancs
que les cases d’un djebel » (“Veillée d’armes”)

« Psaume de chair
transmutée en lumière » (“Au Veilleur du grand matin”)

« L’extase du vide
vous guérira
de la maladie du temps » (“Constellations de nomades”)

« La clé du jardin clos
se cache dans sa fontaine » (“Clef”)

Et ce point d’orgue, qui ouvre à l’Infini du Commencement :

« Je te salue dans la lumière » (“Mort et Résurrection d’un Poète”)

La poésie de Francesca Y. Caroutch est une enfant qui court dans le rire des blés jaunes, dans la verdeur des herbes folles, car, comme aurait pu le dire Armel Guerne, elle est une “femme de plein vent”.

Plus que jamais, il appartient aux poètes de rallumer les grands Alambics de la Beauté – pour célébrer les noces avec la vie !

© Thibault Marconnet
le 04 mars 2015


Diasporas
Diasporas

1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Sur les routes de l'exil, 2 janvier 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Diasporas (CD)
Les derniers vœux sont jetés face contre le vent du désert ; les dés roulent dans le hasard et l’errance. Dans les clepsydres brisées le sable du temps s’écoule ; et la caravane de l’exil s’enfonce comme une caravelle noyée dans la poussière jaune du soleil.

La trompette d’Ibrahim Maalouf remue le silence, ses notes de cuivres brûlants s’envolent à la conquête des étoiles.

© Thibault Marconnet
le 02 janvier 2015
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Joie dans le ciel
Joie dans le ciel
par Charles-Ferdinand Ramuz
Edition : Poche
Prix : EUR 7,90

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 La Chair et le Verbe, 2 janvier 2015
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Joie dans le ciel (Poche)
Joie dans le ciel est un véritable morceau d'aube naissante tout juste cueilli aux flancs du ciel.

Dans ce petit livre admirable et lumineux, Ramuz ressuscite les corps en réveillant le Verbe. Sa langue est un torrent d'alpage dont l'eau vive court sur les galets de la douleur pour enfin ranimer la Joie.

À l'heure où bon nombre de prétendus écrivains tendent vers le simplisme et l'absence totale de style en donnant au lecteur à boire des phrases au goût d'eau morte, le verbe de Ramuz, quant à lui, est une eau-de-vie qui ravive en nous le sentiment du beau, de l'ineffable et de l'insondable mystère.

C'est une langue qui s'incarne, qui prend littéralement corps devant nos yeux.

© Thibault Marconnet
le 02 janvier 2015
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 2, 2015 3:08 PM CET


Rubayat
Rubayat
par Omar Khawam
Edition : Poche
Prix : EUR 8,60

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Le vin à la bouche, 28 décembre 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Rubayat (Poche)
En ces temps misérables où l’intégrisme nie l’intégrité de chacun, il ne faudrait pas oublier que la parole engage le corps et la vie mêmes ; or, quelques dangereux intégristes agités du bocal, par leurs paroles de destruction n’engagent que mort et néant : en ce sens, ils sont bien les apôtres de la négation. Quand on massacre au nom d’une force d’Amour, on en souille le message en se souillant soi-même irrémédiablement.

L’œuvre poétique d’Omar Khayam, enivrante et ironique, est plus que jamais salutaire en ces temps où l’homme n’en finit pas d’être un loup féroce à l’égard de son semblable : c’est une ode tout entière qui célèbre la vie.

Né au XIIe siècle à Nichapur en Perse et reconnu surtout pour ses travaux de mathématicien, de philosophe et d’astronome, c’est dans le secret que le poète persan chantre du vin écrivit ses Rubayat car, bien tôt, il avait compris qu’en terre hostile à la liberté de l’esprit il faut toujours s’avancer masqué ; et garder sa parole la plus intime par-devers soi. Les Rubayat d’Omar Khayam ont le don de revivifier l’âme et le corps dans un même élan par leur sagesse, leur bon sens, leur sauvagerie dionysiaque et leur irrévérence. La traduction du poète Armand Robin est d’une vigueur exemplaire.

Dans le très beau livre Samarcande (que je recommande chaleureusement à tous ceux qui aiment l’œuvre d’Omar Khayam), le romancier libanais Amin Maalouf nous narre avec passion les quelques éléments connus de l’histoire tumultueuse de ce prince des poètes dont la parole demeure toujours essentielle.

À présent, quoi de mieux pour vous donner le “vin” à la bouche, que de verser dans la coupe de vos lèvres, tel un échanson fidèle, quelques “quatrains” du grand poète de Nichapur (en persan, le mot “rubayat” signifie “quatrains”).

« Dieu, tu m’as cassé mon pot de vin !
Tu m’as ainsi fermé la porte du plaisir.
C’est moi qui bois, Seigneur, et c’est toi qui es ivre !
Ma terre sur ta bouche ! Es-tu ivre, Dieu ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 11, traduction : Armand Robin)

« Ils disent tous : “Il y aurait, il y a même un enfer !”
Blablabla ! le cœur ne doit pas s’émouvoir !
Si tous ceux qui font l’amour et qui boivent sont de l’enfer,
Demain le Paradis, comme le creux de ma main, est désert. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 14, traduction : Armand Robin)

« Prends peur ! ton âme de toi va se débarrasser !
Dans les mystérieuses terres de Dieu tu vas entrer !
Bois du vin ! tu ne sais pas d’où tu es venu !
Vis la vie ! sais-tu, vers où t’en iras-tu ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 16, traduction : Armand Robin)

« Ils disent tous : “À la Résurrection il y aura ceci et cela
Et Dieu, ce doux ami, aura le cœur hargneux !”
Non ! du Bien absolu ne vient que du bien.
Sois bon de cœur et bonne sera la fin. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 88, traduction : Armand Robin)

© Thibault Marconnet
le 28 décembre 2014


Winter sleep - 2 DVD Palme d'Or au Festival de Cannes 2014
Winter sleep - 2 DVD Palme d'Or au Festival de Cannes 2014
DVD ~ Haluk Bilginer

23 internautes sur 28 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Quand la neige brûle, 27 novembre 2014
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Winter sleep - 2 DVD Palme d'Or au Festival de Cannes 2014 est un film de toute beauté, qui montre à quel point une “tour d'ivoire” peut se fissurer sans retour. Nuri Bilge Ceylan nous livre ici ce qui est, à mes yeux, son plus grand film : il rejoint la sobriété sans égale de cinéastes tels que Béla Tarr ou Bruno Dumont. Le personnage principal verra sa vie bouleversée de fond en comble. En sortira-t-il plus grand ? Blessé à vie indéniablement. La neige est comme la vérité : elle brûle aussi sûrement que le feu.
Tout le film baigne dans une aura de clair-obscur et “l'âme russe” y plane comme l'ombre d'un bouleau sur une lande enneigée : en effet, les oeuvres de Tchekhov ont été une grande source d'inspiration pour l'élaboration de “Winter Sleep”. Nous avons affaire là, à une oeuvre cinématographique où chaque mot, chaque image comptent.
Le réalisateur turc nous raconte une histoire au caractère universel et l'âme humaine s'y retrouve dans tous ses aspects tragi-comiques. Et savoir encore raconter une histoire de nos jours, voilà qui est devenu une denrée rare. “C'est rare, un style, monsieur !” comme le disait Louis-Ferdinand Céline lors d'une interview.
La Palme d'Or n'apporte aucune caution supplémentaire à la beauté de ce film : ici, pas de strass et de paillettes (comme c'est le cas à Cannes) mais l'humain dans ses déchirures les plus intimes, dans sa solitude la plus crue et la plus véritable.

© Thibault Marconnet
le 27 novembre 2014


La Politique, la culture (discours, articles, entretiens, 1925-1975)
La Politique, la culture (discours, articles, entretiens, 1925-1975)
par André Malraux
Edition : Poche
Prix : EUR 10,20

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Les combats de Lazare, 23 novembre 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : La Politique, la culture (discours, articles, entretiens, 1925-1975) (Poche)
Avant d’ouvrir ce livre, je ne connaissais d’André Malraux que les basses caricatures que notre siècle de l’image toute-puissante veut nous faire avaler à toute force. Et j’ai assez soupé des couleuvres de ce petit XXIe siècle qui croit en avoir fini avec la grandeur, la beauté et le vrai.

Pour Malraux, est vérité tout ce qui est vérifiable. À l’heure où les minuscules fanatiques de tous bords investissent l’espace médiatique, la lecture de Malraux est un véritable antidote. Ses discours ont, mutatis mutandis, la véhémence et l’aura des Oraisons funèbres de Bossuet. Malraux l’agnostique, sait qu’on ne se déprend jamais du Sacré sans y perdre ce qu’il nomme notre “part divine” et qui toujours se conquiert de haute lutte.

Homme maintes fois blessé dans son âme et sa chair par le suicide ou le décès des êtres les plus proches (son père, sa femme, ses fils), Malraux a tenu bon ainsi qu’un rocher au milieu des eaux démontées. Il a su traverser l’un des siècles les plus ténébreux qui soient de mémoire d’homme. Ce XXe siècle qui a connu le sillon de sang noir de la Première Guerre mondiale ; la guerre d’Espagne et ses charniers (à ce propos, il est bon de lire Les grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos, cet implacable et terrible réquisitoire contre la lâcheté et la complicité de l’Église espagnole dans les massacres perpétrés par Franco et ses sbires) ; les camps de la mort et leur cortège d’ombres fantomatiques ; les bombes atomiques lâchées comme des fruits vénéneux au-dessus d’Hiroshima et Nagasaki ; le putsch des généraux à Alger dont il était, avec de Gaulle et d’autres, en plein dans la ligne de mire...

La Politique, la culture (discours, articles, entretiens, 1925-1975) est un livre qui rassemble tous les combats de Malraux en commençant par celui du jeune adulte qui, très tôt, apporta son soutien aux Annamites : cette communauté vietnamienne dont les membres, bien que placés sous tutelle de l’Indochine française (ironie du sort), n’avaient pas le droit d’aller étudier en France…
Toute sa vie, l’auteur de L'espoir a été un être révolté qui s’est battu pour que l’homme puisse conserver un visage humain et digne.

Défenseur des arts, André Malraux n’a jamais établi de dichotomie entre politique et culture, car la “vie de la Cité” est faite de culture, au sens plein de ce mot. D’ailleurs, le dualisme si cher à notre pensée occidentale n’avait pas sa faveur. Malraux voyait plus loin, au-delà de tout ce qui diminue et entrave l’homme dans ses élans les plus vitaux.

Malraux n’est pas qu’un grand nom de l’histoire française, c’est aussi un style chargé d’éclairs. Dans une époque où la culture “officielle” atteint son étiage, il est de toute importance de se plonger dans la lecture des combats de ce “Lazare” (titre d’un de ses derniers ouvrages), qui aura mis tout en œuvre pour faire sortir de son tombeau le sentiment de grandeur qui vit dans le cœur de chaque homme. Pour franchir le seuil de sa pensée, voici sans nul doute l’une des plus belles portes qui soient. Notre société de la moquerie permanente a d’ores et déjà enterré chez les personnes plus ou moins jeunes tout intérêt pour la politique. L’un des “miracles” de ce livre (et non des moindres), est qu’il a littéralement fécondé et ressuscité ma conscience politique. Puisse-t-il en aller de même pour tout lecteur de bonne volonté.

© Thibault Marconnet
le 23 novembre 2014


Anselm Kiefer - Over Your Cities Grass Will Grow COMBO [Blu-ray]+ DVD [Combo Blu-ray + DVD]
Anselm Kiefer - Over Your Cities Grass Will Grow COMBO [Blu-ray]+ DVD [Combo Blu-ray + DVD]
DVD ~ Anselm Kiefer
Prix : EUR 19,24

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Le maître du labyrinthe, 11 novembre 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Anselm Kiefer - Over Your Cities Grass Will Grow COMBO [Blu-ray]+ DVD [Combo Blu-ray + DVD] est un film au caractère hypnotique et littéralement envoûtant. La musique de György Ligeti qui en ponctue le déroulement, épouse à merveille le rythme des plans-séquences.

Cet opus cinématographique de Sophie Fiennes nous conduit dans le Dédale de Barjac : immense usine désaffectée dont l'artiste allemand, Anselm Kiefer, fut longtemps le “génie du lieu” et de laquelle il fit un atelier monumental. Ce film explore une oeuvre fascinante où se mêlent le plomb, l'or, le béton, le verre brisé, la paille, le bois, le feu et tant d'autres matières diverses que Kiefer, tel un alchimiste en quête de la pierre philosophale, aime à faire bouillir dans l'athanor de ses visions.

Avec ce film prodigieux, nous assistons à la création dans son élan le plus vital et il nous est permis d’entrevoir toutes les émotions par lesquelles l’artiste doit être traversé afin de porter témoignage de son œuvre : l’exaltation, le doute, la colère, la tristesse, la foi en soi-même… Voilà une sublime cosmogonie à l’échelle humaine.

Dans ce Dédale, le seul Minotaure que nous puissions rencontrer c’est nous-mêmes : cela qui est en l’homme et qui ne veut pas s’éteindre, cette grande et belle imperfection qui constitue la clef de voûte de notre condition “humaine, trop humaine”.

Sans fil d'Ariane, le “maître du labyrinthe” (ainsi que l'appelait Daniel Arasse), nous invite à nous perdre dans son univers où Terre et Cosmos se tiennent comme deux mains étroitement serrées. Et c'est alors que la vie nous apparaît plus riche dans son insondable mystère.

© Thibault Marconnet
le 11 novembre 2014
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Dec 27, 2014 12:36 AM CET


Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas
Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas
Prix : EUR 6,49

5.0 étoiles sur 5 Élégie pour l'absent, 17 octobre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas (Format Kindle)
Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas est une sorte de long poème en prose qu’Imre Kertész déroule comme un parchemin aux lettres couvertes de cendre.
Le thrène, l’élégie qui constitue l’ossature de ce texte bouleversant est le poème “Todesfuge” de Paul Celan. « Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons /nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré… » Œuvre véritablement musicale, ce thème surgit tout le long du récit ainsi que les lèvres d’une plaie qui s’entrouvrent, la mélodie sourde et obsédante d’une âme blessée à mort.

Il existe plusieurs versions du Kaddish au sein de la tradition juive. Certains sont chants de sanctification, d’autres expriment la peine qui s’exhale de la bouche des vivants endeuillés pour tenter d’accompagner les morts dans leur traversée inconnue. Mais ici, Kertész fait le deuil impossible d’un “enfant qui ne naîtra pas”, qui ne verra jamais la lumière du jour. Car cette lumière, pour l’auteur d’Etre sans destin est froide et fuligineuse : c’est cette aube glacée au visage souillé de suie qui émane d’Auschwitz, de ce lieu “sans destin” où Imre Kertész a laissé une partie de lui-même qui, pour le dire avec les mots de Charlotte Delbo, n’est sans doute “pas revenue”.

Celui qui, dans le judaïsme est l’Innommable par excellence et que nous autres chrétiens nommons Dieu, dit à son peuple (Deutéronome 30, 19) : « Choisis donc la vie pour que toi et ta postérité vous viviez… » Et Kertész s’y oppose en décidant, en son âme et conscience, de ne pas faire acte de descendance. Il refuse de donner la vie, lui qui a trop connu la mort.
Celle qui à l’époque, accompagnait sa douloureuse existence, ne comprendra pas ce refus car elle croit encore que la vie peut renaître du sein froid des cendres. Et cet enfant qui ne naîtra pas, dans son absence irrévocable entraînera la lente et inexorable rupture du couple.

Ce livre est le récit d’un deuil étrange car l’être pleuré n’est sorti d’aucun ventre de femme : il n’est littéralement jamais venu au monde. Me vient à l’esprit que ce “Kaddish”, Imre Kertész le déclame avant tout pour lui-même, au nom de cette adolescence morte dans les camps et sur laquelle personne n’a pleuré. Dans cette prière funèbre, Kertész se fait accompagner de Paul Celan, tel Dante conduit par Virgile dans le givre des enfers.
Et la morsure du froid le plus intense est aussi douloureuse que celle du feu.
Ce livre est d’une “terrible beauté” : son chant s’inscrit dans l’âme du lecteur aussi sûrement qu’un tatouage de déporté.

© Thibault Marconnet
le 17 octobre 2014


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