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Skin-deep, le déclassé "Skin-deep" (France)
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Je dénonce l'humanité
Je dénonce l'humanité
par Frigyes Karinthy
Edition : Broché
Prix : EUR 9,00

5.0 étoiles sur 5 Comédies de l'absurde, 21 décembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Je dénonce l'humanité (Broché)
"En humour, je ne plaisante jamais", a déclaré le très facétieux écrivain hongrois, Frigyes Karinthy. Voici, pour s'en convaincre, trente-neuf textes irrésistibles - de deux à quatre pages chacun -, écrits entre 1912 et 1929, hilarantes microfictions où l'humour atteint d'inénarrables sommets de fantaisie, de virtuosité pince-sans-rire et d'intelligence. Rire karinthy à 100%!
Dans sa présentation, l'éditeur rapproche cet "humour corrosif" de celui de Charlie Chaplin ou de Pierre Desproges. Les admirateurs de Raymond Devos peuvent également se joindre au fan-club et se précipiter sur ce livre absolument désopilant: lisez à voix haute certains textes où l'absurde confine à un délire drôlissime, et vous aurez l'impression d'entendre un sketch du merveilleux et regretté humoriste belge. Le génie comique de Karinthy place lui aussi ses personnages dans les situations les plus improbables, les plus abracadabrantesques, les plus surréalistes qui soient, pour enclencher sur de l'absurde un mécanisme d'une rigoureuse logique. La drôlerie que suscite ce télescopage entre l'invraisemblance la plus folle et l'esprit de sérieux le plus implacable est génialement renforcée par l'emphase pompeuse, par le ton sentencieux des protagonistes, en particulier dans les lettres de réclamation qu'ils écrivent: un homme demande le remboursement de ses frais de scolarité puisqu'il se découvre ignorant; un critique littéraire exige le plus sérieusement du monde recevoir de la banque nationale la nouvelle édition d'un billet de mille couronnes dont il a si élogieusement rendu compte dans sa dernière chronique. Dans "On ferme à cinq heures", un noceur contrarié imagine un montage farfelu d'"innovations réglementaires": "Afin de nous préserver des bruits, tout le monde est tenu de munir ses sonnettes domestiques d'une nouvelle sourdine jusqu'à sept heures du soir. La même chose vaut pour les réveille-matin qui, aussitôt après avoir été remontés, devront être recouverts, gardés dans un endroit sombre et fermé, être ressortis à l'aube un quart d'heure avant l'heure de la sonnerie souhaitée, puis de nouveau bien enfermés dans un endroit clos." Ce délire imaginatif explose dans un texte d'un comique tellement jubilatoire - "Présentation statistique", petit joyau d'humour absurde - que l'on aimerait pouvoir sur-le-champ le faire lire à ses amis ou aux adolescents que d'ennuyeux cours de littérature ont tristement éloignés de la fréquentation des livres. D'autres compositions révèlent un art éblouissant de la chute: "Le lacet", qui épingle notre fâcheuse tendance à tout remettre au lendemain; "Eurêka", où le savant Archimède devient en personne "le corps plongé dans l'eau qui reçoit une poussée de haut en bas égale au poids du volume déplacé". Là aussi, plaisir de lecture jouissif!
La mécanique aux rouages parfaitement huilés de l'humour de Karinthy ne tourne cependant jamais à vide: ces histoires, qui l'air de rien abordent une grande variété de thèmes, ne sont jamais déconnectées d'une époque menaçante qu'elles raillent avec causticité. La fureur interprétative de la psychanalyse, l'hermétisme de la poésie futuriste, le non-sens des manières policées, et même la naissance d'une société de "people" (à travers le délicieux catalogue de services payants proposé aux actrices en quête de notoriété) font l'objet de malicieuses railleries. Le regard sagace de l'écrivain dévoile parfois la barbarie sous l'apparente modernité. Le ton satirique gagne en férocité et en puissance lorsqu'il dénonce les maux contemporains les plus sombres: le cynisme des nations en guerre dans un texte antimilitariste d'une ironie ravageuse ("Conserve d'homme", ou comment fabriquer en série des soldats en conserve) et la folie des peuples à travers un fable philosophique d'une intelligence sidérante: "Barrabas", ou comment des hommes, bons et généreux lorsqu'ils agissent à titre individuel, deviennent monstrueux lorsqu'ils s'expriment collectivement. Faut-il y voir une prophétie sur le "populisme" et l'inquiétante montée des mouvements totalitaires? La résonance historique d'un tel récit interpelle plus que jamais à notre époque, aussi troublée que celle qu'a traversée avec dérision l'humour inventif et salutaire du génial Frigyes Karinthy.


Premiere Neige Sur le Mont Fuji
Premiere Neige Sur le Mont Fuji
par Yasunari Kawabata
Edition : Broché
Prix : EUR 16,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Un nuancier de blanc et de gris, 7 décembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Premiere Neige Sur le Mont Fuji (Broché)
Ils se sont retrouvés par hasard des années après s'être séparés. La guerre les a définitivement éloignés l'un de l'autre, jusqu'à ce jour où ils se reconnaissent sur un quai de la station de Shinbashi. Utako vient de divorcer, elle est extrêmement fragilisée par son passé d'épouse malheureuse. Sensible à sa détresse, son amour de jeunesse, le doux Jirô, lui propose de fuir Tokyo pour une seule journée. De la vitre du train, le mont Fuji apparaît, enneigé à son sommet et enveloppé d'un halo nuageux. A l'image des maîtres anciens du dessin japonais, Yasunari Kawabata dépeint la vie avec un nuancier de blanc et de gris. La première neige sur le mont Fuji préfigure la blancheur du corps de la femme et des fleurs:

" Un instant, Jirô découvrit l'éclat de sa chair, puis détourna les yeux. Il fut frappé par la beauté de cette blancheur.
Utako s'immergea dans l'eau jusqu'au cou, et resta ainsi immobile.
Regardant du même côté, Jirô observait les fleurs blanches de lespédèze qui ployaient dessus le rocher le plus proche de la
fenêtre de la salle de bain. "

Jirô et Utako ouvrent ainsi la parenthèse d'une vie en blanc, blottie entre le passé noir et l'incertain avenir. Dans un pays meurtri où "la guerre a séparé des amoureux et des couples en grand nombre", la blancheur suggère l'oubli sur les blessures, l'espoir des recommencements, l'éternelle beauté. Elle suggère aussi, peut-être, les fantômes des souvenirs douloureux qui survivent dans les limbes des consciences, tel l'enfant mort des anciens amants. "Première neige sur le mont Fuji" est la première des six nouvelles inédites que propose le recueil. Elles sont brèves, belles et d'une extrême délicatesse, hantées par l'amour, la fugacité et la mort.
Les motifs de la blancheur et du fantôme s'entrelacent à nouveau dans un récit étrange ("En silence") où deux écrivains se revoient. Suite à une attaque, le plus âgé est devenu paralysé et aphasique. Son ami l'encourage à écrire, voudrait qu'il puisse s'exprimer, ne serait-ce qu'en traçant de simples caractères. Le silence est la seule réponse qu'il reçoit: la blancheur du silence, égale à la noirceur des caractères. Dans ce même texte, le spectre d'une morte s'invite à l'arrière des taxis inoccupés qui traversent le tunnel proche d'un crématorium. D'autres fantômes surgissent ailleurs: une adolescente de dix-sept ans revoit sa défunte mère lorsque son amant l'étreint pour la première fois ("La jeune fille et son odeur"); des enfants ressuscitent pour accueillir un homme qui revient dans son village ("Terre natale"). Comme le silence coudoie la parole, la mort coudoie la vie.
De ces brefs récits émane ainsi l'impression d'une beauté spectrale, qui n'a rien de funèbre cependant. De même, en automne, la vision d'une rue en pente retient singulièrement l'attention d'une famille ("Une rangée d'arbres"): les ginkgos en haut de la rue ont toujours leurs feuilles quand ceux du bas les ont déjà perdues. L'image compose un tableau d'une étrange eurythmie, elle évoque un entre-deux où le vide s'allie au plein, où l'absence se conjugue à la présence. Le lecteur ressent que ces arbres représentent quelque chose, qu'ils sont l'emblème, comme la blancheur du corps d'Utako, comme les fantômes à l'arrière des taxis, de quelque vague idée. Les images qui naissent sous le pinceau de Kawabata sont nettes, d'une grande clarté et peut-être, parce qu'elles ne sont jamais entièrement constituées comme des symboles, préservent-elles précieusement une forme de pureté: blanc sur blanc, ou gris sur blanc, comme le lac aux roseaux que souhaite revoir Jirô, où se reflète la neige du mont Fuji. Les impressions de lecture restent cependant diffuses, inexprimables. L'écriture s'arrête au seuil de la pensée, en deçà du symbolique. Le cœur tremble de quelque chose qu'il peine à définir: une superposition de nuances délicates esthétise l'indicible.


Le Dernier Baudelaire
Le Dernier Baudelaire
par Charles Mauron
Edition : Broché
Prix : EUR 12,35

5.0 étoiles sur 5 C'est Baudelaire qui s'assassine, 30 novembre 2014
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Le dernier Baudelaire est celui qui peine à achever son recueil de poèmes en prose dans les années 1860. Il ne lui reste que quelques années à vivre, son corps est miné par la maladie, son âme est un champ de bataille dévasté par un conflit à son paroxysme. Une fin de vie pathétique que précise dans son tréfonds inconscient l'étude littéraire de Charles Mauron. A chaque instant sous l'analyse transparaît le destin d'un maudit, dont la malédiction est interne, affrontement de forces psychiques inconciliables. C'est ce déchirement atroce que le livre restitue avec force et concision. Une réussite impressionnante dans la mesure où "Le dernier Baudelaire" se limite essentiellement à une lecture "psychocritique" des "Petits Poèmes en prose". La méthode est celle que Charles Mauron a exposée dans sa thèse célèbre - "Des métaphores obsédantes au mythe personnel" - et qu'il explicite à nouveau face à ses détracteurs dans la note annexe qui clôt ce dernier livre, publié en 1966. Elle se fonde sur la psychanalyse: la superposition de textes différents, éloignés en apparence, permet le repérage d'analogies frappantes et récurrentes, dont le rapprochement exhume la personnalité inconsciente de l'artiste. Charles Mauron défend ainsi "l'idée d'un échange entre la vie et l'œuvre par le canal de l'inconscient". L'existence de Baudelaire - son "moi social" - est souterrainement reflétée dans maints poèmes en prose. Comme le démontre un chapitre magistral consacré à "l'identification d'autrui à soi", la sympathie que le promeneur baudelairien éprouve pour les pauvres, les petites vieilles et les "éclopés de la vie" se rapporte à soi: "Baudelaire est la pauvre femme à sa fenêtre, et la veuve, et le Cygne, et le vieux saltimbanque, et l'enfant pauvre, et le fou aux pieds de Vénus". Ces êtres déshérités sont l'image projetée du "moi social" du poète, histrion déchu en manque d'argent, d'amour et de reconnaissance. Les poèmes forment des diptyques où les infortunés composent une "plage sombre" - l'univers de la misère et de la déchéance qui est celui du poète -, en marge d'une "plage claire" où "l'orchestre jette à travers la nuit des chants de fête, de triomphe ou de volupté", où les robes "miroitent", où les oisifs "se dandinent". "La plage claire, de façon plus ou moins symbolique, représente la réalisation des désirs", que la réalité et le surmoi de l'artiste interdisent. Le cœur s'exaspère, le conflit s'aggrave. L'accablement de la vie finit par l'emporter sur la création artistique:

"Le moi que j'appellerai social peut, par l'effet d'une dépression qui lui est propre et qui tient à sa propre faillite, interdire l'activité spontanée du moi créateur. Ce mécanisme a joué dans l'esprit de Baudelaire. (...) Nous voici loin déjà des disputes pour ou contre Sainte-Beuve. Dans la personnalité d'un artiste, existe-t-il un contact, un passage entre l'homme et le créateur? Apparemment, puisque l'un peut tuer l'autre."

Le vol indolent de l'albatros, l'immensité de la mer et du ciel, la liberté des saltimbanques "aux prunelles ardentes": "le bonheur propre de l'artiste" est pour Baudelaire "une liberté infinie de vol ou de navigation". Las! l'indépendance souveraine rêvée par le poète est impossible dans ces dernières années, "infiltrées" et "inhibées" par "l'angoisse de déchoir". Charles Mauron renouvelle l'interprétation du Mal et de la violence à l'œuvre dans les poèmes en prose. L'angoisse de la dépendance est susceptible d'être soulagée en empruntant "deux voies pour s'enorgueillir: créer ou frapper". Hercule à la croisée des chemins du vice et de la vertu, le poète choisit la voie du crime: "La charge d'agressivité l'emporte. Au moins en imagination, Baudelaire frappera le Mal, et le premier frappé sera le créateur". Le prince condamne le bouffon à mort ("Une Mort héroïque"); dans "Le Mauvais Vitrier", le dédoublement tragique est figuré: Baudelaire est à la fois l'agresseur (le moi social) et l'agressé (le moi créateur). Les derniers textes - "Mon cœur mis à nu", "Pauvre Belgique" - exsudent une haine affreuse. Sinistre passage à l'acte: dans un dernier chapitre glaçant, Charles Mauron dépeint un malheureux "qui n'écrit plus, mais vit et mime le conflit de l'artiste et du prince". L'artiste est mort, et "le prince, accablé d'ennui, se libère en rêvant sarcastiquement qu'il frappe". Le constat est funèbre et poignant: c'est Baudelaire qui s'est assassiné.


Lettre à un jeune poète
Lettre à un jeune poète
par Virginia Woolf
Edition : Broché
Prix : EUR 7,15

5.0 étoiles sur 5 "Jusqu'à ce que les taxis se mettent à danser avec les jonquilles", 21 novembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Lettre à un jeune poète (Broché)
Le jeune poète John Lehmann se désole: la poésie à l'âge moderne est-elle encore possible? N'est-elle plus désormais qu'un genre littéraire suranné, désuet comme le sont à l'ère des automobiles et de la photographie les élégantes voitures à chevaux et les somptueux portraits d'apparat peints par de grands maîtres? Le jeune artiste confie son désarroi à la romancière: "Je vous prie de m'écrire pour me dire où va la poésie, à moins qu'elle ne soit morte?" La réponse de Virginia Woolf - merveilleuse, magnifique, étincelante lettre d'une vingtaine de pages - fuse, saturée de vie - de joie, d'optimisme, de fantaisie et d'humour:

" Tout ce que vous avez à faire maintenant, c'est de vous tenir à la fenêtre et de laisser votre sens du rythme battre la mesure, une deux, une deux, hardiment et librement, jusqu'à ce qu'une chose se fonde dans une autre, jusqu'à ce que les taxis se mettent à danser avec les jonquilles, jusqu'à ce qu'une totalité se constitue à partir de tous ces fragments distincts. Je dis des bêtises, je le sais. Voici ce que je veux dire: rassemblez votre courage, usez de toute votre vigilance, invoquez tous les dons que la nature a bien voulu vous accorder. Ensuite, laissez votre sens du rythme se déployer et onduler parmi les hommes et les femmes, les omnibus, les moineaux - toutes les choses, quelles qu'elles soient, qui traversent la rue - jusqu'à ce qu'il les ait tissées ensemble en un tout harmonieux."

La poésie est d' une essence musicale: " Au fondement de votre esprit, donc, le rythme - n'est-ce pas ce qui fait de vous un poète? - maintient son battement perpétuel". La lettre de Virginia Woolf invite son jeune ami à prendre l'air, à s'échapper des chambres closes où s'écrivent les poèmes narcissiques, pour mettre son rythme interne au diapason de la vie. Pour étreindre la vie, pour l'embrasser dans toutes ses émanations: "les hommes et les femmes" - Peter Walsh, Lady Bruton, Richard et Clarissa Dalloway -, "les omnibus, les moineaux" - l'impériale qui emporte sur une vague d'extase Elizabeth, les oiseaux qui chantent en grec à l'oreille de Septimus: les mots par lesquels Virginia Woolf définit la poésie s'appliquent parfaitement à "Mrs Dalloway", à tous les romans, somptueusement spiralés et ondulatoires, qu'elle a déjà écrits en 1931. A travers l'art poétique qu'elle propose au jeune John Lehmann, n'est-ce pas sa propre démarche comme romancière, son esthétique et son idéal littéraire qu'elle dévoile?
La constellation de cinq textes, choisis dans la présente édition pour accompagner cette lettre, prolonge et affine sa réflexion sur la poésie et la prose, sur la beauté et l'avenir de la littérature. Dans un texte tout aussi jubilatoire - "La poésie, la fiction et l'avenir" -, elle présage l'avenir du roman, d'une "souplesse" et d'une "intrépidité" telles qu'il scellera l'union de la prose et de la poésie. Les formes de la littérature sont mouvantes, labiles, et ne sont jamais figées parce que "chaque instant est le centre et le lieu d'une rencontre d'un nombre extraordinaire de perceptions qui n'ont pas encore été exprimées. La vie est toujours inévitablement plus riche que nous qui voulons l'exprimer". L'article "Ce qui frappe un contemporain" défend avec une grande acuité l'amour que nous portons à la littérature de notre temps: " Il y a quelque chose dans le présent que nous ne voudrions pas échanger, même si l'on nous offrait de vivre au choix dans l'un des siècles passés. Et la littérature moderne, avec toutes ses imperfections, exerce sur nous le même charme et la même fascination. Elle est comme une relation que l'on snobe et que l'on égratigne chaque jour, mais dont, après tout, on ne peut se passer".
Qu'il s'agisse d'une lettre, d'une conférence, d'un essai, d'une nouvelle ("Une association") ou d'un poème ("Bleu et vert"), la prose se déploie d'un genre à l'autre avec une égale liberté, moirée, délicieusement capricante, d'une luxuriance et d'une brillance pareilles à celles qui illuminent les romans. En toute circonstance, Virginia Woolf fuit l'abstraction. S'aventurant dans le domaine de la réflexion théorique, elle concrétise toujours ses idées sous la forme d'une myriade de personnages, de tableautins, de scènes quotidiennes. Elle ne pense, ne réfléchit, ne médite qu'artistement. C'est sans doute ce qui la rend si déconcertante à nos yeux cartésiens de lecteurs français, et ce qui fait tout le charme de ces écrits où l'intellectuelle s'exprime toujours avec la plume ravissante d'une poétesse. Elle qui facétieusement demande au jeune poète de quitter son "corps monosexe" (!) pour aller à la rencontre de la vie atteint l'idéal d'une écriture androgyne qui allie merveilleusement l'intellect à la sensibilité.


Monteriano
Monteriano
par E-M Forster
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

5.0 étoiles sur 5 Un coeur s'italianise, 8 novembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Monteriano (Broché)
"Mais quelle fraîcheur, quel charme!" lit-on sous la plume de Virginia Woolf à propos du premier roman de son ami E. M. Forster: "Monteriano" est un livre gracieux assurément, avec de l'enjouement, de la fantaisie et de la légèreté... et cependant, d'une manière inattendue, grave, poignant. Les admirateurs fervents de Henry James seront ravis à la lecture d'un roman dont les thèmes ainsi que les personnages rappellent d'assez près l'univers du grand maître américain.
Mrs Herriton, parangon de la morale bourgeoise et puritaine, est scandalisée: une jeune veuve, sa belle-fille Lilia, s'est fiancée avec un Italien d'obscure naissance dans la petite cité de Monteriano. Absolument shocking! Le fils de famille, Philippe, est immédiatement envoyé en Italie pour ramener la jeune femme à la raison. Peine perdue! Quelque temps plus tard, les enfants de Mrs Herriton seront de retour dans la joviale petite bourgade, chargés d'une mission tout aussi délicate. L'intrigue et ses imprévisibles rebondissements se double d'une exquise étude de caractères indissociable d'une réflexion amusée sur le thème du voyage et de la rencontre avec l'étranger. L'insupportable Harriet, enfermée dans ses principes moraux, ne saurait être touchée par les séductions de la péninsule, ses habitants et ses mœurs. Son frère, Philippe (comme il ressemble à tous ces jeunes hommes, déjà vieux garçons, cultivés et sensibles, mais inaptes à l'action, qui peuplent les romans "célibataires" de la fin du XIXème siècle!), aime l'Italie en esthète: la désinvolture des Italiens le distrait, mais il ne se dépare pas de la nature flegmatique des Anglais. "Vous regardez la vie comme un spectacle, vous n'y entrez jamais; vous la trouvez drôle ou belle" lui lance - avec quel discernement! - la très discrète Caroline Abbott. Le voyage se résume pour lui à une observation à distance: il n'est qu'un touriste. Si E. M. Forster s'amuse des différences culturelles, des rencontres manquées entre ses concitoyens puritains et de très spontanés méridionaux, pourtant, aussi étonnant que cela puisse paraître, "Monteriano" peut se lire plus sérieusement comme une fable politique: incapable de remettre en question la sévérité de leurs principes, Mrs Herriton et Harriet agissent au sein de la communauté familiale, comme sur l'échiquier mondial les Britanniques colonisant les terres de l'Empire. Elles ne peuvent accepter qu'une femme s'émancipe à l'étranger, ou qu'un enfant soit éduqué selon d'autres valeurs que les leurs. Elles se croient supérieures. Comme le souligne l'excellente préface de Catherine Lanone (une préface infiniment précieuse pour entrer dans le monde d'E. M. Forster, mais à lire après le roman car elle déflore l'intrigue), le cœur des Anglais est atrophié: "Ce n'est pas que les Anglais soient froids et n'aient pas de cœur, c'est juste que, systématiquement, on s'emploie à le réprimer, non le développer - "an undevelopped heart - not a cold one", dit Forster dans son recueil d'essais "Abinger Harvest"." Le roman dramatise le dénouement pour illustrer les ravages de la fausse vertu et du puritanisme: croyant faire le bien au nom de la morale, Harriet ne fait que répandre le mal autour d'elle... Cependant qu'à Monteriano dans la chaleur de l'été, s'accomplissent les miracles: ce sont d'abord les esprits qui chavirent dans le théâtre, emportés par la musique de Donizetti, les cris, la joie d'une salle soulevée par une irrépressible houle de bonheur. Et cet autre miracle, plus étonnant encore: un cœur de femme s'italianise; une Anglaise se stendhalise, s'inscrit dans le décor d'une loggia pour devenir une Madone à l'Enfant, un tableau vivant qu'aurait peint Bellini, Signorelli ou di Credi - pages merveilleuses, stendhaliennes... En quelques instants, le voyage transfigure les âmes; la beauté en terre étrangère éveille et révèle la qualité d'une belle personne. Certes, la transfiguration, dans ce premier roman, n'est pas absolue: les protagonistes retournent au pays natal, captifs de lourdes chaînes familiales et sociales... Mais déjà, à Monteriano, par ses leçons universelles de tolérance et d'amour, E. M. Forster enchante.


Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody
Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody
par Eric Vuillard
Edition : Broché
Prix : EUR 18,00

8 internautes sur 9 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Les charognards, 31 octobre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody (Broché)
"Tristesse de la terre", lamento funèbre, chant de désolation, ironie et colères rentrées.
L'écriture tient les poings serrés, de rage. D'une façon magnifique. Des phrases lancées, comme les hommes à la conquête de l'Ouest - cavalcade de phrases, assertives, que rien n'arrête - ces hommes sont tout à leurs affaires - massacrer les Indiens d'Amérique -, à la conscience desquels n'ont pas le temps d'affleurer le doute, les remords: la morale. "Tristesse de la terre" est une histoire de charognes et de charognards, l'Histoire universelle du sang à l'origine de la "civilisation", l'histoire universelle de l'Histoire et de la réécriture de l'Histoire. A Wounded Knee, les Indiens sont décimés. Quatre canons de montagne Hotchkiss balancent leurs obus sur les tentes et la plaine des fugitifs. Les corps sont jetés dans une fosse commune. "Cent. Ca fait cent cadavres. Cent un, cent deux, cent trois. On empila quatre-vingt-quatre hommes, quarante-quatre femmes et dix-huit enfants. D'abord une rangée qu'on recouvrit de vieilles couvertures, puis une autre rangée dans l'autre sens; et ainsi de suite. C'était le 2 janvier 1891." La neige a recouvert l'Histoire universelle du massacre des Innocents et de Guernica. La neige a recouvert les cadavres. Les charognards n'ont plus qu'à ramasser les reliques des Indiens, dont ils feront le commerce. Buffalo Bill n'a plus qu'à ramasser les derniers survivants, les derniers chevaux et les derniers bisons, employés comme figurants de son très lucratif spectacle - le Wild West Show -, création et mise en scène d'un mythe américain des origines: les cowboys et les Indiens. Le massacre est rebaptisé "bataille" de Wounded Knee". L'Amérique naît sous vos yeux, le show-business naît sous vos applaudissements. Buffalo Bill en est le personnage emblématique, "lui qui a fabriqué la plus grande mystification de tous les temps". La cavalcade des phrases soulève dans la poussière des mots d'un registre familier, des mots vulgaires, anciens, qui disent l'existence sale, des mots oubliés comme la "fiole" de Buffalo Bill, "gravée dans toutes les mémoires" avant que le neige ne tombe sur son souvenir. Une bimbeloterie de vocables usagés, où se reflète avec retenue la révolte froissée d'une conscience. Le style est impeccable, d'une fausse froideur. La littérature sublime l'Histoire, la double d'un regard, d'une sensibilité. L'écriture tient les poings serrés de rage. Le livre est magnifique.


La petite lumière
La petite lumière
par Antonio Moresco
Edition : Broché
Prix : EUR 14,00

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Dans la maison de l'enfant mort, 13 octobre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : La petite lumière (Broché)
Un homme s'est retiré du monde. Qui est-il? Pourquoi a-t-il choisi de vivre en solitaire, seul habitant d'un hameau de montagne abandonné? Le livre sibyllin du romancier italien Antonio Moresco (son premier traduit en français) ne dit mot: les questions resteront sans réponse, aspirées d'emblée par la beauté hypnotisante d'un récit sans brisures, ni stridences. La simplicité énigmatique du style est en harmonie avec l'atonie d'une existence sans événements, les hirondelles trissent autour de l'homme sans lui donner la réponse qu'il attend d'elles: "Mais elles n'en savent rien. Et, si elles le savent, elles ne me répondent pas." Les hirondelles trissent dans le silence.
Vastes solitudes. La terre est rendue aux sangliers, aux blaireaux et aux renards furtifs, à l'écureuil, le ciel aux hirondelles, aux chauve-souris et aux nuées d'insectes et de lucioles. Le village dépeuplé à la violence conjuguée de la pluie, de la grêle, de la neige. La pierre des murs s'abandonne à l'envahissement de la végétation sauvage. Le monde est rendu à la nature. Il est en ruines. La mélancolie de la ruine, a écrit Jean Starobinski, "réside dans le fait qu'elle est devenue un monument de la perte du sens et de l'effacement. Rêver dans les ruines, c'est sentir que notre existence cesse de nous appartenir et rejoint déjà l'immense oubli." L'inextricable enlacement de la vie et de la mort s'inscrit à même le paysage. Lorsque l'automne s'éteint, "le monde change devant mes yeux. La terre est encore plus froide. Les feuilles se racornissent, tombent. Il en reste quelques-unes, çà et là, qui pendent au moignon d'une branche. Les arbres sont toujours plus nus. On ne distingue plus les morts des vivants." Un cimetière au bas de la route éclairé par des lumignons; un papillon aux ailes mortes flotte insubmersible dans la cuvette des toilettes; le soir, les enfants morts vont à l'école, et la terre endormie tremble: le récit dissémine les formes de cet enlacement de vie et de mort. Plus haut, dans le paysage, une petite lumière apparaît à la tombée du jour, allumée sur la crête de l'autre côté de la gorge. D'où vient-elle? Quelle est son origine? A sa recherche, l'homme passe de l'autre côté de la vallée et découvre ce qui survit lorsque l'on se trouve loin des autres, et peut-être loin de soi. Du plus loin de l'oubli, ce qui reste. L'impression est prégnante: incolore comme le souvenir, un très beau livre en noir et blanc, empreint de mystère, ouvert à la songerie de chacun.


Histoires d'un médecin russe
Histoires d'un médecin russe
par Maxime Ossipov
Edition : Broché
Prix : EUR 18,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Petits cauchemars russes - Et grand rêve américain?, 16 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Histoires d'un médecin russe (Broché)
La scène se passe à Rome pendant une escale. Matveï, qui a encore toute sa vie devant lui, saute dans un taxi pour regagner l'aéroport, mais le très sympathique chauffeur italien lui propose d'abord un détour pour saluer son petit neveu Vittorio, puis un autre détour pour contempler Rome du haut de l'Aventin. Et là, à mi-chemin entre les deux pôles de son existence, entre les Etats-Unis et la Russie, dans un lieu d'une beauté et d'une lumière merveilleuses, le jeune homme éprouve enfin le sentiment qu' "il fait partie intégrante du monde et de la vie. Etrange: il avait accompli tant de choses - études, déménagements, compétitions et tutti quanti - mais rien ne lui avait apporté le sentiment qui l'habite depuis une heure: celui de sa présence personnelle dans le monde." C'est l'un des plus grands charmes des récits remuants et pleins de vie du très talentueux Maxime Ossipov: entamer la lecture d'une des sept nouvelles qui composent cet excellent recueil, c'est un peu comme sauter dans un taxi qui nous emportera Dieu sait où après d'imprévisibles bifurcations. L'écrivain conduit à la manière d'un chauffeur fanfaron: dans ses grandes histoires s'emboîtent comme des poupées russes de plus petites histoires. Qu'un personnage, en qualité de témoin, soit reçu par un colonel dans les bureaux de la milice, et voilà que ce dernier commence à lui raconter l'incroyable vie dans un camp de travail de son père juif; ou bien, que Matveï se décide dans l'avion à parcourir un journal américain, et c'est tout un pan de l'histoire américaine que l'écrivain fait défiler sous nos yeux à travers la seule lecture de quelques notices nécrologiques. La plupart des nouvelles décrivent la Russie après la perestroïka, et la sinuosité narrative accentue l'impression vive qu'il peut s'y produire n'importe quoi, partant qu'il faut s'attendre à tout dans une société sans foi ni loi qui continue d'aller à vau-l'eau. S'attendre par exemple à trouver dans l'ascenseur d'un hôpital moscovite le cadavre d'un patient avant qu'il ne soit conduit à la morgue! Dans la lignée d'écrivains comme Alexandre Ikonnikov ("Dernières nouvelles du bourbier"), Maxime Ossipov continue d'ausculter le chaos post-soviétique, mais, fort de son expérience de médecin, en concentrant son regard sur le monde de l'hôpital, microcosme qui par ses multiples dysfonctionnements métaphorise parfaitement le chaos social ambiant. Une nouvelle d'un pessimisme radical ("Le petit Lord Fauntleroy") se charge de déniaiser un médecin au bon cœur en le confrontant à la fracture sociale et de la façon la plus cruelle qui soit au racisme à l'égard des "noirauds" (les non-Russes). Le ton s'interdit la satire et s'empreint pour les victimes de tendresse et de compassion. Comme pour la très touchante Alia Ovsiannikova et son époux Tamerlan, image de l'innocence dans une petite ville industrielle gangrenée par la corruption, l'absurdité et l'incompétence ("Kombinat").
Le recueil passionne davantage et gagne en originalité lorsqu'il évoque la manière dont un Russe considère les Etats-Unis. Dans trois récits de belle facture qui se répondent dans un jeu d'une grande subtilité contrapuntique, Maxime Ossipov embarque très significativement ses personnages à bord d'un vol New York--Moscou. "Cape Code" suit sur deux décennies la trajectoire ascendante d'un émigré qui réussit en affaires au-delà de toutes les espérances. Aliocha et sa bien-aimée Chourotchka sont l'incarnation même du rêve américain, et s'américanisent si bien qu'ils finissent l'un comme l'autre par se prénommer Alex. Que reste-t-il de l'âme slave chez ces deux-là? Le jeune Matveï, a de bonnes raisons d'émigrer (l'odieuse trahison d'un père sous le régime communiste), il change lui aussi de nom, cependant son regard sur la société américaine est plus critique et le place dans un entre-deux impossible ("Pièces sur l'échiquier", d'une surprenante construction). D'un continent à l'autre, un médecin russe passe en l'espace d'un weekend d'un aéroport américain trop clean et aseptisé à l'atelier sale et désordonné d'un mécanicien à Moscou. Dans quel pays s'accomplit le bonheur que lui a promis une patiente soignée avec tant de dévouement? Là-bas, ou ici, dans ce bourbier? La fin de ce récit agité ("La tzigane") répond avec un beau sourire, pour ceux qui sont restés, pour ceux qui ont fui, à l'essentielle question: peut-on échapper, en dépit de tout, à l'amour pour la terre de ses origines?


Dans le jardin des martyrs nord-américains
Dans le jardin des martyrs nord-américains
par Tobias Wolff
Edition : Broché
Prix : EUR 10,50

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Ne jugez pas, 8 septembre 2014
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Sur l'Innocence et la Guerre, "Wingfield" est-elle l'une des plus belles nouvelles jamais écrites au monde? Dans mon cœur, elle l'est. Deux vétérans de la guerre du Vietnam se retrouvent des années plus tard et se demandent ce qu'est devenu Wingfield, le soldat qui traverse le temps des hommes en dormant. La fin de l'histoire est d'une simplicité bouleversante; un chant d'amour à la vie vibre avec lyrisme: du cœur de l'écrivain exsude le sentiment pur, dilaté, d'un amour universel pour ses frères. Une tendresse éperdue pour les braves types que l'on retrouve à travers d'autres nouvelles de Tobias Wolff. "Dans le jardin des martyrs nord-américains", son premier recueil, a été publié il y a plus de trente ans, mais la mise en scène de certains récits, par ailleurs superbement dialogués, se révèle d'une précision si renversante qu'elle donne l'impression de faire tourner dans l'esprit du lecteur des bobines de courts-métrages réalisés par de grands cinéastes contemporains. Dans "Chasseurs dans la neige", histoire d'une inénarrable partie de chasse qui part en vrille (formidable séquence cinématographique que l'on croirait filmée par les frères Coen), trois potes remuants, les nerfs de plus en plus à vif, commencent par s'échanger des piques jusqu'à ce qu'un malencontreux coup de fusil transforme la virée en en une épopée tragi-comique, burlesque et absurde, où affleure à nu le fond des âmes. La nouvelle, par ce mélange détonant de violence, d'inimitié et de compassion, est absolument superbe! Dans "Passagers" un autre brave type prénommé Glen prend en auto-stop une femme marginale, accompagnée d'un chien bien encombrant. On imagine sans peine Jim Jarmusch adapter avec aisance sous la forme d'un road-movie cette belle parenthèse d'humanité entre deux êtres qui vivent comme ils peuvent.
La plupart des autres nouvelles explorent l'hypocrisie sociale, celle d'un étudiant arriviste dans un établissement bien fréquenté, d'un vieux couple se forçant à jouer en public la comédie de l'amour pendant une croisière, ou d'un professeur de littérature bien-pensant qui trompe sa femme pour la première fois. Le vernis de l'Amérique puritaine craquelle. Lorsqu'il dépeint les derniers instants d'une famille, avant que mari et femme ne se séparent définitivement, Tobias Wolff renouvelle avec nostalgie l'image de l'arche de Noé empruntée à la Genèse: "Au milieu de l'étang, le castor plongea puis refit surface. A le regarder décrire de larges cercles dans l'eau, Wharton eut le sentiment que l'animal leur avait été spécialement envoyé, qu'un rameau d'olivier leur avait été offert, et qu'ils touchaient au port." La nouvelle éponyme du recueil met en scène une universitaire qui sauve son honneur devant un auditoire hostile en prononçant un discours inattendu, d'inspiration biblique: "Vous pouvez vous élever dans les airs aussi haut que l'aigle, vous pouvez bâtir votre nid au milieu des étoiles, mais je saurais vous abattre, dit le Seigneur. Oubliez la puissance et tournez-vous vers l'amour. Soyez bons. Soyez justes. Soyez humbles." Tobias Wolff est-il un fervent lecteur de la Bible? Ses personnages les plus attachants semblent illustrer le précepte de tolérance énoncé dans les Evangiles de saint Luc et de saint Jean: "Ne jugez pas". Ne jugez pas l'adolescent menteur sans connaître son histoire, ne jugez pas la vieille fille effacée qui ne s'est jamais affirmée, ou ce brave Glen qui aimerait tant pouvoir prolonger une journée pas comme les autres en fumant les deux joints de marijuana que l'auto-stoppeuse a laissé tomber dans sa voiture. Ne nous jugez pas, nous qui sommes tous à notre manière des êtres complexes et ambigus!
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Trois années
Trois années
par Anton Tchékhov
Edition : Broché
Prix : EUR 11,50

5.0 étoiles sur 5 Le malheur conjugal, 1 septembre 2014
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Ne se reflète aucune lueur. Seulement ces ombres que sont les sentiments de la médiocrité et de l'insignifiance de l'existence. Avec "Trois années", court et implacable roman publié dans une revue en 1895, Tchekhov tend à ses contemporains un miroir, sombre, cruel, dans la lignée de ses écrits les plus pessimistes. Et toujours, lancée d'un récit à l'autre, cette sempiternelle, cette si lancinante interrogation: Pourquoi, en cette fin de siècle, ne sommes-nous pas capables de créer les conditions de notre propre bonheur? Dans l'une des pages les plus emblématiques du roman, le malheureux Laptev, baignant dans la fraîcheur nocturne d'un jardin, rêve de s'enfuir pour une vie entièrement régénérée. Il demeure cependant immobile, cloué sur place par sa vie de chien:

" Il sentait du dépit contre lui-même et contre ce chien noir qui se roulait sur le pavé, sans avoir l'idée de s'enfuir dans les champs et les bois où il aurait été libre, joyeux. Ce qui les empêchait tous les deux de quitter la cour, c'était évidemment la même chose: l'habitude de la contrainte, de la servitude. "

Le mal n'est pas seulement dans le cœur de l'homme, dans sa faiblesse et son manque de courage. Ce mal est avivé par les institutions sociales qui le vouent au malheur d'une servitude volontaire. Dans le cas de Laptev, c'est un mariage conclu trop hâtivement avec une femme dont il est amoureux mais qui n'éprouve aucun sentiment pour lui. Ioulia a accepté d'épouser cet homme laid qu'elle n'aime pas de crainte qu'une déclaration ne se renouvelle et pour pouvoir vivre à Moscou. Edifié sur des fondements aussi calamiteux, le mariage, comme on peut s'y attendre, sera un superbe ratage!
Tchekhov l'anti-romantique rédige avec prestesse: les quatre premiers chapitres sont un modèle - cruellement jouissif! - de virtuosité narrative. Le récit s'écoule sans diffluence, sur un rythme aussi rapide, aussi précipité que la demande en mariage de Laptev. Voici comment Tchekhov décrit, sitôt l'accord conclu, les premiers instants du couple: "Elle s'approcha de la fenêtre, redoutant ses caresses, et tous deux regrettaient déjà de s'être déclarés; troublés, ils se demandaient pourquoi cela était arrivé." La vérité s'énonce d'une façon abrupte, si comiquement abrupte, que le lecteur peine à refréner, d'une page à l'autre, le plaisir sadique d'assister au naufrage attendu. Ce qui est assez sidérant dans cette histoire - et tristement jubilatoire - c'est que les époux, parfaitement lucides, s'expriment sur leur compte sans détour, de façon tout aussi abrupte que l'écrivain. Le roman s'enlise ensuite dans leur quotidien moscovite, décrivant par des scènes choisies la manière dont mari et femme vont cohabiter en s'évitant soigneusement pendant trois années. Il ne se passe rien de romanesque dans l'existence de ces deux-là, seulement la vie et son cortège d'événements familiaux, mais la composition si concise, si précise, fabuleusement divertissante, de Tchekhov rend précisément romanesque ce rien, ce néant conjugal, là où sur le même thème Tolstoï - avec lequel Tchekhov ne cesse de débattre de livre en livre - déploie tant d'énergie et dramatise à l'extrême ("Le Bonheur conjugal", "La Sonate à Kreutzer"). "Trois années" serait plutôt l'équivalent littéraire de l'inénarrable tableau de William Hogarth, "Mariage à la mode": une tragi-comédie dérisoire, et pourtant, suggère l'écrivain, si commune: "Laptev ne trouvait à tout cela qu'une consolation, aussi banale que ce mariage même: celle de n'être ni le premier ni le dernier dans son cas. Des milliers d'hommes se mariaient ainsi." Tchekhov ne croit pas au progrès, ne croit pas à l'irruption du romanesque dans la vie de ces milliers d'hommes qui sont ses frères russes. Avec quelle ironique, avec quelle cinglante neutralité, les observe-t-il s'agiter sous son microscope! Comme tous leurs mouvements sont vains, confus et médiocres!


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