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Contenu rédigé par freddiefreejazz
Classement des meilleurs critiques: 103
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Commentaires écrits par
freddiefreejazz (Quelque part dans le Sud Ouest...)
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Guys & Dolls Like Vibes [Lim
Guys & Dolls Like Vibes [Lim
Proposé par TOMMY's STORE
Prix : EUR 21,72

5.0 étoiles sur 5 attention, perle rare..., 27 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Guys & Dolls Like Vibes [Lim (CD)
C'est le genre de disque qui passe naturellement inaperçu. Et pourtant, quel petit trésor ! « Guys and Dolls » est un disque bien à part dans le jazz. Personnellement, je le qualifierai même de « petite merveille ». Gravée en trois journées dans un studio de New-York (en janvier 1958) par le très (trop) rare Eddie Costa (le pianiste est ici au vibraphone), publiée initialement par le label Coral, la galette fut rééditée dans les années 90 par le label Verve (format digipack). Cette session, si elle ne paie pas de mine, s’avère au fil des écoutes, d’une beauté indicible, et surtout d'une perfection telle que l'on y reviendra toujours avec un plaisir à la fois simple et gourmand. Le répertoire est essentiellement constitué de standards de Broadway (« If I Were A Bell », « Luke to be A Lady », « I've Never Been in Love Before »). Un répertoire dont raffolaient les jazzmen de l’époque. Signé exclusivement par Frank Loesser (1910-1969), l’un des plus brillants compositeurs de comédies musicales (sa carrière sera par la suite exceptionnelle à Hollywood…), cet objet est un pur ravissement pour nos papilles auditives et pupilles… Avec un minutage parfait (près de 40 minutes), l'on évite déjà le remplissage et autres lifting superflu. Les musiciens n’ont sélectionné que six pièces et quelles pièces ! Ils jouent surtout pour notre plaisir et le leur bien entendu. Point de technique ostentatoire par ici. Le quartet est pourtant dans un épanouissement harmonique exceptionnel qui nous fait penser que tout cela tient du « miracle ». Ah si seulement aujourd’hui on pouvait revenir à des disques avec des projets aussi modestes. Quarante minutes, c’est amplement suffisant. Cette musique foncièrement new-yorkaise est d’une évidence quasi-absolue (je n’aime pas le terme « absolu », mais bon, vous me comprenez…). D'ailleurs, quand j'ai découvert cet enregistrement il y a une dizaine d'années, je faisais presque la fine bouche : « musique beaucoup trop simple, beaucoup trop évidente ».

Et pourtant, d'y revenir quelques années plus tard, mon avis est tout autre. Il s'agit tout simplement d'un grand, d'un très grand disque. Faut dire qu'au milieu de la production actuelle, de réécouter quelques galettes plus ou moins délaissées ou sous-estimées nous permet de revisiter ou de revoir notre jugement de départ. Enfin, aux côtés d'Eddie Costa, on trouve le pianiste Bill Evans (New Jazz Conceptions), le contrebassiste Wendell Marshall (il venait de quitter l’orchestre de Duke Ellington, et on l’oublie souvent, mais il fut aussi le cousin d’un certain… Jimmy Blanton). Enfin, à la batterie, on trouve le génial Paul Motian (déjà membre du trio de Bill Evans). Si ça n'est pas un sacré line-up, ça! Eddie Costa allait d’ailleurs retrouver la même rythmique l’année suivante dans un disque gravé en trio : le très énigmatique mais passionnant House of Blue Lights. Galette souvent délaissée ou évacuée à cause de sa pochette un peu racoleuse (ou disons légèrement rétro, voire surréaliste), « Guys and Dolls » constitue le nectar d'une musique qui ne cherche pas d'effets « faciles » ou faussement tapageurs. Mélodique et empreint de swing, Guys and Dolls doit son succès et sa réussite au caractère spontané des musiciens. Mélodies inoubliables, tantôt nerveuses (« Lucky Be A Lady »), tantôt romantiques (« I’ve Never Been in Love before »), l’auditeur ou l’auditrice baigne en pleine félicité. On pense parfois au Modern Jazz Quartet (pour l’esthétique) et à d’autres galettes de Milt Jackson. Mais Eddie Costa n’est pas un boppeur au sens strict du terme. Il est avant tout un conteur.

On pourrait même avancer, au risque de se faire taper sur les doigts, que « Guys and Dolls » est à l’origine d’un certain « Smooth Jazz » (autrement dit, « un jazz doux », ou « tranquille », tout comme quelques galettes du très sous-estimé Joe Puma…). Mais au diable les clichés : c'est avant tout une musique qui nous fait du bien dans la mesure où les musiciens ne cherchent pas à « prouver » quoi que ce soit. Il suffira d’écouter le solo du pianiste sur « Adelaïde », merveilleuse composition d’une nonchalance propice au bien-être. On l’aura compris, en misant sur un répertoire essentiellement de la plume de Loesser, les climats sont variés et procurent de par leurs nuances subtiles, un sentiment unique. Celui d’être heureux. Ainsi succède à « If I were a Bell » (souvenez-vous des différentes interprétations par le quintet de Miles Davis aux côtés de John Coltrane), joué ici sur un tempo vif permettant à la rythmique de s’en donner à cœur joie (Ah, le drive de Paul Motian aux balais !) une superbe interprétation de « Lucky Be A Lady » jouée tout en syncope, avec des ruptures rythmiques soyeuses et pour le moins enthousiasmantes. Finalement, il s'agit bel et bien d'un chef-d'oeuvre à réhabiliter... Pourquoi ? Parce qu’aucune pièce ci-présente ne trouve de défaut à mes oreilles. On ne cessera d’admirer la clarté du propos pour chacune d’entre elles et tous ces parfums qu’elles dégagent. De ce jazz discret et d’une qualité exemplaire, on pensera ce que l’on voudra, mais pour moi, quasiment aucun doute, Guys and Dolls je l’emporte sur l’île déserte. Disque quasiment introuvable aujourd’hui (ou alors à des prix prohibitifs), la galette mérite non seulement un sérieux détour mais aussi d’être activement recherchée (à un moment, on trouvera soit une réédition, soit une occasion à un prix abordable : moins de cinq euro pour ma part…). Suffit d’être patient. Restent les sites en streaming pour se faire une idée. Hélas, ils ne remplaceront jamais l’objet disque.


Swing Time
Swing Time
Proposé par thebookcommunity_fr
Prix : EUR 20,97

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 pete la roca donne une sacrée leçon de jazz après trente ans de silence..., 22 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Swing Time (CD)
Février 1997. Pete Sims La Roca surprend son monde en gravant ce disque dont l'esthétique est foncièrement celle d’un jazz contemporain (très hard bop et modale dans l’âme), renvoyant pour le coup les jeunes loups de l'époque à leurs classes ou à leurs biberons. Pas d'esbroufe par ici, et encore moins d'imitation, de nostalgie ou de complaisance. On ne trouvera même pas de « lignes faciles » où le collectif signerait là une session comme tant d’autres. L’un des batteurs les plus prolifiques des années 60 reprend de l’aventure et cela nous ravit. Et Swing Time est bel et bien un disque inoubliable. L’amateur y reviendra souvent, à n’en pas douter. Si on veut par ailleurs s'initier au jazz, à un jazz de qualité, et qu'importe que l’on soit connaisseur ou non, on ne manquera pas de se tourner vers cette galette plus ou moins oubliée. Vingt ans déjà et pas une seule ride ! Pete n’a pas enregistré d’autres disques après celui-ci (il s’éteindra en 2009 des suites d’un cancer des poumons). En attendant, voici un grand disque que je vous recommande. Un grand disque qui, les années passant, sonne non seulement de mieux en mieux mais n'a rien perdu de sa fraîcheur.

Le batteur avait quitté le milieu du jazz en 1968 pour devenir avocat laissant le monde de la musique quasi-orphelin. Ce retour fut donc une grosse surprise. Il raconte au cours de cet studio inoubliable un univers éclatant (« Susan's Waltz ») et poétique (« Tomorrow's Expectations »), celui d'un batteur qui a « fait » une grande partie de l'histoire du jazz. Que l'on se souvienne de ces galettes aux côtés de Sonny Rollins (dans « A Night at the Village Vanguard », Pete La Roca partageait ainsi la place avec Elvin Jones) ou encore dans quelques disques d’Art Farmer (Sing Me Soflty of the Blues), Steve Kuhn (Three Waves), Jackie McLean, Andrew Hill, Joe Henderson (Our Thing) et tant d’autres. Ses deux albums en leadeur (Basra et Turkish Women at the Bath) sont des albums devenus « cultes » aujourd’hui. Son « drumming » a forcément marqué pas mal de générations de musiciens. Utilisant la ride avec une belle finesse ainsi qu’une polyrythmie phénoménale (tout en jeu ternaire pour mieux propulser les musiciens), il croisait forcément le sillage d’un Elvin Jones et d’un Tony Williams, d’un Joe Chambers ou d’un Michael Carvin.

Pour l'heure, ce sont donc huit pièces de toute beauté, alternant climats oniriques (ancrées dans le jazz pur et dur) et climats joyeux (« The Candy Man »). Pete La Roca confie par ailleurs à des musiciens de sa génération ou plus jeunes que lui (Dave Liebman est au saxophone soprano, Jimmy Owens à la trompette, Ricky Ford au saxophone ténor, George Cables au piano et Santi Debriano à la contrebasse) un florilège de swing varié dans un répertoire bien foutu, alternant compositions originales (« Drum Town », « Susan’s Waltz », « Candu », trois compositions du batteur, « Tomorrow’s Expectations » signée Dave Liebman) et pièces appartenant au panthéon des standards du jazz (l’archi connu « Body And Soul », « The Candy Man » de Leslie Bricuse, « Nihon Bashi » d’Akeo Watanabe, et enfin « Amanda’s Song » de Chick Corea). Entre tradition et même free bop (le très fougueux « Nihon Bashi », au cours duquel les soufflants poussent très loin, dans l’atonalité, prenant de sacrés risques), le disque n’est pas propice à de quelconques fioritures superflues. Le swing innervé tout au long de ces plages est un gage de qualité incommensurable.


Three For All + One
Three For All + One
Proposé par EliteDigital FR
Prix : EUR 22,65

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 si vous ne deviez en avoir qu'un de craig handy..., 22 avril 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Three For All + One (CD)
Chroniquer un disque de jazz des années 90 peut paraître inapproprié, ou inutile, surtout quand aujourd'hui tout tourne autour du buzz, des paillettes et des labels qui fourbissent leurs armes pour sortir des disques de plus en plus insipides. Three for All + One fut publié par le label Arabesque Recordings en 1993. Les années passant, c'est non seulement un disque qui sonne de mieux en mieux, mais qui se démarque pas mal de disques de jazz de l'époque (on pense forcément à tous ces nouveaux venus au cours de ces années là, que ce soit Joshua Redman ou James Carter). Mais Craig Handy est à part. Il possède un son « hénaurme » au ténor oscillant entre Sonny Rollins et John Coltrane. Pas de place pour l'esbroufe. Une force de conviction incroyable. Ayant écouté ses autres albums, je pense que celui-ci est de loin le meilleur. Malheureusement il n'enregistre plus trop depuis une bonne quinzaine d'années. Se produisant parfois en Europe avec des musiciens locaux, il n'est plus sous le feu des projecteurs. Et c'est bien dommage. Sa discographie est par ailleurs rachitique (quatre ou cinq albums en leadeur, guère plus).

Cette session studio fait partie de ces rares enregistrements que je réécoute à l'occasion. Alternant la configuration en trio (sans piano) et celle en quartette, Handy fait montre de tout son talent. C'est musqué, et surtout, à ses côtés, on trouve une rythmique superlative : le très sous-estimé Ralph Peterson à la batterie croisant les sillages d'Elvin Jones et Ed Blackwell (une pulse et un drive incroyable), puis Charles Fambrough à la contrebasse dont le lyrisme et l'apesanteur harmonique rappellent le Charlie Haden des grands jours. Au piano, on trouvera David Kikoski, qui comme accompagnateur est très inspiré (jamais de notes en trop). Le répertoire est ainsi constitué de douze pièces oscillant entre trois et cinq minutes en moyenne. On trouvera pas mal de compositions des musiciens ici présents mais aussi quelques standards bien chaloupés. Ainsi, « Isotope » de Joe Henderson, P.S I Love You de Mercer/Jenkins (il s'agit là pour Craig Handy de rendre hommage à l'un des ténors qui venait de nous quitter : Clifford Jordan). D'ailleurs, si tout à l'heure je parlais de Rollins et Coltrane, on pourrait tout aussi bien évoquer Joe et Clifford Jordan, deux ténors à redécouvrir.

En attendant, c'est un disque qui swingue méchamment, et dont les doux effluves harmoniques, notamment sur les ballades, nous régénèrent de façon prodigieuse. Un fort beau disque qui rend vain tout débat au sujet de l'esthétique post-bop qu'affectionnent ces musiciens talentueux. Com’ à développer…


Round About Midnight Live
Round About Midnight Live

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 un live historique doublement sous-estimé..., 17 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Round About Midnight Live (CD)
Il est des disques qui lorsque vous les écoutez pour la première fois vous bouleversent à jamais. Vous en gardez alors un souvenir impérissable comme s’il s’agissait là d’un grand millésime. Et quand vous le sortez de la cave pour le déguster, c’est toujours avec beaucoup de soin et d’attention. Voilà ce qu’est un disque « culte ». Kind of Blue, A Love Supreme, Ah Um, Money Jungle et tant d’autres encore. Ils font partie de votre vie, de votre chair. Surtout quand vous les écoutez au creux de la nuit, entre minuit et quatre du matin. Bref, vous savez que vous tenez là une vraie pépite. Une perle rare. Ils ne sont pas comme les autres. Ils sont à part. Ils ont la grâce des notes justes et de ces moments où tout semble se mettre en place de façon si évidente, si naturelle… Tout semble être en parfaite harmonie. Voilà en résumé ce qu’est « The Complete Round Midnight at the Café Bohemia » de Kenny Dorham. Un superbe enregistrement dans les meilleures conditions : celui du club. Mais qu’attend donc le label Blue Note pour rééditer cette double portion de galette (quatre sets captés au cours de la nuit du 31 mai 1956)? Incroyable que ce qu’une perle pareille soit oubliée au fond des placards par les ré-éditeurs. Les prix affichés sur le site sont par ailleurs indécents, surtout lorsque dans mes recherches, je me suis aperçu que ce double compact ne coûtait que dix euros lors de sa première publication en 2002. Alors bien sûr, vous pourrez toujours vous consoler avec quelques sites en streaming, et quelques galettes éditées séparément (Round About Midnight et Round About Midnight, volume 2) mais attention aux éditions, certaines ne respectent pas l'ordre chronologique des morceaux. Quatre sets donc (oui, vous avez bien lu !). Un peu plus de deux heures de musique ineffable durant desquelles vous serez emportés hors de la rade par la force et la douceur d’un courant irrésistible. L'ambiance nocturne du club new-yorkais, le Café Bohémia, est perceptible, ce club où se sont illustrés Oscar Pettiford, George Wallington et autres Art Blakey, un lieu où l’on jouait jusqu'à l'aube (sic). Avec le sextette du trompettiste Kenny Dorham, le public est aux anges. Nous aussi. Seul Miles eut l'audace de graver autant de sets quelques années plus tard (notamment lors des séances historiques au Plugged Nickel). Le mois prochain sera donc l’occasion de fêter les soixante ans de cet enregistrement. Le constat est magnifique : pas une ride ne sillonne cette musique ! Pas une seule ! Ou alors, ce sont les rides ondulantes de l’âge qui se rient du temps.

Les critiques ont maintes fois rappelé que le trompettiste avait joué aux côtés de Charlie Parker mais n'avait pas la technique brillante d'un Clifford Brown ou d’un Fats Navarro. Certes, il n’était pas non plus « glamour » comme un Miles ou un Dizzy Gillespie. Mais son jeu était subtil et feutré. Et de la technique, il en avait quoi qu’on en dise. On sentait surtout l’humain derrière sa trompette. Une certaine fragilité aussi. Comme d’autres, j’ai parfois la tentation de vouloir le rapprocher de Chet pour son extrême sensibilité. Personnellement j'ai toujours ressenti chez lui cette bravoure et cette humilité qui le caractérisaient tant. Et sa trompette était l’une des plus belles qui soit. D’autres albums en attestent admirablement. Ici, même s'il n’est pas entouré de « grosses » pointures (ou disons de « stars », mais après tout, un « all star » ne fonctionne pas nécessairement), tout cela respire la vie authentique. Et si vous aimez les films noirs de la grande époque, alors vous serez ravis. Ambiance assurée. Bobby Timmons par exemple m’y apparaît beaucoup plus sobre que lorsqu’il était aux côtés d’Art Blakey ou sur ses futurs albums en leadeur. Sam Jones est à la contrebasse (très sous-estimé lui aussi) et l’obscur Arthur Edgehill à la batterie. Ce dernier est le gardien d’une pulse énorme et d’un tempo toujours raffiné. Enfin, on trouvera le saxophoniste ténor J.R. Monterose (superbe là encore !). L’autre surprise, c’est la présence de Kenny Burrell sur tous les sets, hors mis le premier. La veille, le guitariste venait de clôturer sa première séance studio pour le label Blue Note (l’impeccable Introducing Kenny Burrell). Autant dire qu’il est tout frais et bien ragaillardi. C'est donc un disque foncièrement nocturne, aux climats urbains, ça sent La Grosse Pomme à plein nez (« New-York Theme »). Ce disque, comme son titre l'indique, il faut l'écouter autour de minuit. Bref, c'est l'un de ces rares concerts de jazz exceptionnels qui par bien d'étranges façons se retrouvent une fois de plus dans une illisibilité incompréhensible (aucun commentaire sur le site jusqu'à présent).

Kenny Dorham est en pleine forme, et son sextet l’est tout autant. J.R. Monterose (au saxophone ténor) et Bobby Timmons y sont inspirés comme jamais. Avec des compositions comme « K.D.’s Blues » ou « Monaco », on sent l’originalité du jeu et l’écriture de traverse. Le saxophone ténor donne des volutes soyeuses jamais entendues auparavant. Peu de disques de ce musicien « obscur » qui évoque un Sonny Rollins par la fermeté de son phrasé et un Coleman Hawkins par l’amplitude de son lyrisme. A toute fin utile, le saxophoniste gravait la même année son premier album pour le label Blue Note, avec un Ira Sullivan des grands jours. Quel maître sous-estimé lui aussi ! Dans son interprétation de « Round Midnight » (Thelonious Monk), et plus encore sur « Autumn in New-York » (ballade savoureuse à faire pleurer les gros durs), il y est exceptionnel de feeling et d'inspiration. Oui, ces deux sets sont habités, y a pas à dire. C'est le jazz au firmament, au plus haut niveau qui soit. Un jazz qui touche les étoiles. Au diable les terminaisons (hard bop, bop... bien sûr que c'est du bop !), mais là, parce qu’il n’y a pas le désir de donner une performance spectaculaire (les gars ne cherchent pas épater la galerie), il y a une musique qui me touche et me bouleverse. Les musiciens jouent simplement mais avec une conviction (et un naturel qui laissera toujours pantois) ce qu'ils sont et ont toujours été. Des musiciens accomplis. De mémoire de jazzeux, je n'ai pas souvenir d'un concert aussi abouti, durant ces années là, avec une qualité sonore aussi exceptionnelle (galette pourtant enregistrée en mono). Mai 1956 donc. Miles venait d'enregistrer trois mois plus tôt son fameux Round Midnight avec Red Garland et John Coltrane. Disque historique là encore. Mais c’était une session studio. Dans les années 50, je l'ai peut être oublié, mais oui, il y a forcément eu un ou deux autres concerts inoubliables possédant cette dimension historique. On pense forcément à Art Blakey au Café Bohémia, justement, dans lequel Kenny Dorham s’était illustré (il était alors l’arrangeur du groupe). En attendant, ne passez pas à côté de ce que je considère comme l'un des quatre ou cinq disques majeurs de ce trompettiste à part (cet enregistrement figure parmi ceux que je préfère). Kenny Dorham connaissait la vie, la laissant transparaître dans son art (ce sentiment de « vécu » qui manque parfois à tant d’artistes aujourd’hui). D’une discrétion insondable, Dorham, c'était d'abord une sonorité qui pensait ce qu’il jouait et ce qui se jouait autour… Autour de minuit… Il possédait une telle clarté du phrasé, dans les tempos lents comme dans les tempos rapides, maîtrisait si bien l'espace qu’il est devenu l’un des secrets les mieux gardés…

______________________________________________________________________

(1) On notera enfin que la prise de son est franchement exceptionnelle pour l’époque. Cela est dû aux efforts conjugués de Rudy Van Gelder (derrière la table de mixage) et du producteur du label Blue Note.

(2) Miles n’enregistrera en club qu’à partir de 1961 (les fameuses bandes du concert au Blackhawk de San Francisco).

(3) Une édition en simple existe toujours (avec un medley des quatre sets) où l’on retrouvera « Autumn in New-York » et « Round Midnight ». A l’origine, il n’existait que cette édition publiée par le label Blue Note en 1957. Il fallut attendre 2002 pour enfin écouter le concert dans son intégralité. Bien entendu, le site d’amazon est illisible pour savoir quelle est la véritable édition du volume 1 (avec l’ordre respecté des morceaux). Privilégiez les imports japonais avec un premier volume incluant « Autumn in New-York » sur la deuxième plage et non pas « Round About Midnight »... « Round About Midnight » doit se trouver sur le volume 2.


The Flamboyan Queens New York
The Flamboyan Queens New York
Prix : EUR 20,76

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5 document estimable..., 16 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : The Flamboyan Queens New York (CD)
En écoutant un disque, vous arrive-t-il de fermer les yeux ? Moi oui. J’essaie ainsi d’imaginer la scène. Piano au coin à gauche avec un son assez calamiteux sur lequel Ronnie Matthews donne quelques coups de pilori sur une mesure en trois temps. Un soir d’hiver dans un club du Queens. Paysage enfumé. Volutes de cigarettes qui montent jusqu’au plafond. Salle mal éclairée comme au Blackhawk... Dans le public, une douzaine de personnes tout au plus. Et puis sur la scène, devant au centre, il y a Kenny Dorham (trompette) et Joe Henderson (saxophone ténor). Ils sont au tout début de leur collaboration (1). Le maître de cérémonie un peu envahissant au micro, c’est Alan Grant (le concert fut retransmis sur WRFM, une station de radio new-yorkaise axée essentiellement sur des programmes musicaux qui diffusait des concerts de jazz le mardi soir ; pas mal d’audience entre 1957, date de sa création et 1986, date de sa disparition…). Alan Grant, on l’entend sur pratiquement toute la série de ces concerts publiés par le label Uptown. De ce gig donné le 15 janvier 1963 au « Flamboyan », club obscur du Queens (New-York), il en avait gardé une copie chez lui avant de la transmettre au label. Quant à Kenny Dorham, à cause de ses problèmes liés à la drogue, il n’avait plus droit d’exercer à Manhattan. Club peu reluisant, le « Flamboyan » a depuis disparu. A toute fin utile, signalons que c’est le cinquième « live » de Kenny Dohram que nous avons à notre disposition. On avait déjà entendu le trompettiste dans un live somptueux, pour ne pas dire historique : souvenez-vous de ces fameuses séances au fameux Café Bohémia captées quelques années plus tôt (séance de juin 1956). On ne perdra pas non plus de vue Inta Somethin’ (très bonne séance captée « live » au Jazz Workshop de San Francisco en avril 1961, réunies en général avec l’album Matador, ainsi que deux captations « live » à Copenhague en décembre 1963 (éditées par Steeple Chase)…

Le répertoire est très alléchant et comprend six pièces : « Dorian » (une composition du pianiste Ronnie Matthews), « I Can’t Get Started » (compo de Duke Ellington), « Summertime » (Cole Porter), « My Injun from Brasil » (connue aussi sous le titre « Una Mas », composition de Kenny Dorham), « Autumn Leaves » (Kozska/Prévert), et enfin « Dynamo » (Kenny Dorham). La première plage est une sorte de mise en bouche foncièrement hard bop, très rutilante dans son exposé, puis quand vient « I Can’t Get Started », version de toute beauté, tout s’arrête : nos soucis, nos tracas et notre fatigue. Rien que pour la beauté de ce thème, cette galette vaut la peine d’être écoutée ! Joe Henderson, aux sonorités à la fois claires et rugueuses, si identifiables, y est magnifique. Kenny Dorham est très à l’aise lui aussi. Trompette lumineuse. Ballade à faire pleurer… Sur « Summertime », Ronnie Matthew apprivoise admirablement ce piano difficile. Mieux : sous les doigts du pianiste, et c’est là vraiment le talent des grands, il trouve une justesse certes fragile, mais une justesse remarquable ! Le thème donne à entendre, de belles interventions de la part des deux soufflants, avec l’appui confortable de la rythmique (Steve Davis à la contrebasse et J.C. Moses à la batterie. Cela dit, vers les 4’51 jusqu’au minutage 4’55, juste après le solo de Henderson et donc sur le solo de Ronnie, le son du mixage laisse à désirer : perte de son et déficit sonore en zigzag. Les ingénieurs chez Uptown n’ont pu de toute évidence réparer ce petit défaut qui gêne un peu l’écoute...

Avec Una Mas (qui donnera son titre à leur premier album publié quelques mois plus tard sous le label Blue Note, avec le jeune Tony Williams), le son est toujours aussi moyen. Sur une échelle de 5, je dirai que ça correspond à du 3,5 (légèrement au dessus de la moyenne…). Mais le jeu des deux soufflants là encore, c’est du bonheur. Joe Henderson ne cesse d’aller le plus loin possible. Ses soubresauts sont enthousiasmants (vous verrez, il joue pas mal staccato, très peu légato). Le solo de Ronnie Matthews, là encore force le respect. Jouer sur un piano aussi calamiteux et arriver à sortir un solo aussi génial, c’est une sacrée leçon de jazz ! L’ambiance du club est à peine palpable. Mais j’adore ces moments quand le pianiste introduit pendant quelques secondes un morceau. En pleine recherche, en pleine exploration. Oh comme j’aurais aimé plus de fraîcheur et d’espace entre les musiciens ! Malheureusement, les impératifs de la radio ne leur permettaient pas de développer plus longuement leur jeu. Tout le monde ne s’appelle pas Miles (quand celui-ci par exemple, au Plugged Nickel, laissait pendant de longues minutes ses musiciens déambuler là où bon leur semblait…). Avec « Les Feuilles Mortes » (« Autumn Leaves »), le quintet s’envole vers des sommets desquels il ne redescendra plus, et Joe Henderson pousse de façon magistrale ce qui est permis de faire sur un thème aussi rebattu que celui-ci. Ecoutez son solo à partir du minutage 3’30. D’ailleurs, on entendra à nouveau le grand Joe sur cette même composition dans un « live » d’anthologie (Four, avril 1968). Merveilleux Joe Henderson qui tout au long de son solo prend de sacrés risques. A marquer dans les annales ! Et quand Ronnie Matthews intervient par la suite, là encore, frissons garantis. En conclusion : j’ai longtemps hésité entre 3 et 4 étoiles. Le livret de près de quarante pages est très bien fourni (son auteur est le génial Bob Blumenthal). Mais à mon avis, c’est un disque à réserver en priorité aux curieux et aux quelques complétistes de l’œuvre de Kenny Dorham et de Joe Henderson…

____________________________________________________________________________

(1) Ensemble ils enregistreront pas mal de galettes sous le label Blue Note : deux sous le leadership de Kenny Dorham, trois sous le celui de Joe Henderson et une sous celui d’Andrew Hill…

(2) Quand on pense à tous ces clubs de jazz qui ont disparu : le Fat Tuesday’s, le Lush Life, le Sweet Basil, le Zinno, le Bradley’s, on se dit que c’est tout un pan de l’histoire qui s’en est allé… Vraiment dommage, mais c’est ainsi…

(3) Lors d’une interview de près d’une minute trente, juste après le premier titre.

(4) Sur le plan musical, ça vaut entre 3 et 4 étoiles (le problème du piano), sur le plan de la documentation 4 étoiles, et sur le plan sonore 3 étoiles (généreux). Bref, pour l’ensemble, je me dis que 3 étoiles correspondent à une évaluation plutôt juste. J’aurais vraiment aimé donner davantage. A partir de 4 étoiles, j’estime que le disque vaut vraiment la peine d’être écouté, qu’on se doit d’y prêter une attention toute particulière. Qu’on y reviendra souvent et qu’on aurait tort de s’en priver. Non pas que celui-ci doive nous priver d’une certaine estime et bienveillance, mais dans la discographie des deux hommes, il y a des galettes à se procurer en priorité…


Bounce
Bounce

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 le chef-d'oeuvre de terence blanchard..., 16 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bounce (CD)
Même sans être fan du trompettiste, je suis saisi d’enthousiasme à chaque nouvelle écoute de cette galette parue il y a une dizaine d’années. Voici un enregistrement studio fort réussi que j'écoute régulièrement (ou disons à l'occasion) sans y voir le moindre ennui. Terence Blanchard, je l’ai découvert sur le tard (avec le fameux Wandering Moon publié trois ans plus tôt sur le label Sony Columbia). Sur scène, s'il a pu décevoir, notamment à Newport (juillet 2003), le protégé de Spike Lee sait concevoir ses disques en studio. Et il sait surtout s'entourer. Quand Brice Winston enfourche le saxophone ténor au cours de cette session studio de février 2003 (« Bounce » marquait alors les débuts du trompettiste pour le label Blue Note), croyez-moi, il se surpasse en virtuosité et en intensité. Il y est non seulement passionnant mais volerait presque la vedette à son leadeur qui cela dit reste très inspiré tout au long de ce set de 66 minutes qui s'incarne en un album inoubliable (j’en ai écoutés d’autres par la suite, mais peu possèdent cette urgence et cette exigence artistique). C’est sans doute, comme le laisse entendre à juste titre Thom Jurek sur le site allmusic, l’album le plus abouti dans la discographie du trompettiste, avec le tout aussi excellent « Wandering Moon ». Ce niveau d'excellence, le trompettiste la doit d’abord à l'ensemble de ses musiciens, au premier rang desquels le saxophoniste mais aussi le batteur Eric Harland, dont on ne dira jamais assez tout le bien qu'on doit penser de lui. Hélas, ce fut la dernière coopération du batteur avec le trompettiste… Harland s'envolait vers d'autres aventures (notamment aux côtés de Charles Lloyd, puis au sein du collectif de Dave Holland). C'est donc un jazz sur-vitaminé, explosif et surtout fort bien arrangé, alternant une variété de climats (certains sont tendus, à la lisière du free et d’autres beaucoup plus tempérés). Et puis, c’est une musique qu'on réécoutera toujours avec un plaisir gourmand en y découvrant sans cesse une kyrielle de richesses mélodiques, harmoniques et rythmiques. Les arômes sont gouleyants, très musqués, avec parfois une légère touche latine que les amoureux de Cuba et d’Afrique apprécieront (« Azania »). Très accrocheur tout en étant très exigeant, « Bounce » pourrait même constituer une porte d’entrée (non négligeable) dans le jazz contemporain si caractéristique de la scène new-yorkaise.

Les autres musiciens sont Aaron Parks (piano), Robert Glasper (au fender), Lionel Loueke (guitare) et enfin Brandon Owens (contrebasse). Tandis que je le réécoute, j’ai du mal à croire qu’il s’est déjà passé treize ans ! Les années passant, l'album sonne de mieux de mieux. Le répertoire est très juteux, nerveux, parfois très ébouriffant comme sur « Transform ». Une fois de plus, on soulignera la qualité narrative des morceaux (clarté, luminosité) mais aussi tout le travail accompli en amont. Dès le premier thème (« On the Verge »), l’auditeur ne peut que prêter une attention soutenue et reconnaître dans l'intensité du saxophone de Brice Winston (artiste à suivre de très près) un atout majeur. On entend alors un saxophoniste enflammé, jouant plus légato que staccato, mais prenant de sacrés risques dans ses improvisations. Au ténor comme au soprano, Winston est plus que convaincant. Son jeu ébouriffant et sa sincérité forcent vraiment le respect. Mais le trompettiste n’est pas en reste : trompette incisive et ronde, très brillante (malheureusement, au risque de me répéter, les disques qu’il a gravés ensuite pour les labels Blue Note et Concord sont beaucoup plus consensuels et inégaux, de mon point de vue en tout cas). Vous avez certainement remarqué par ailleurs, lors d’un concert ou sur quelques photos, la forme de sa trompette, laquelle a été fabriquée sur mesure par la firme de David G. Monette. Elle lui permet ces miaulements et effets inouïs. Sur les neuf pièces constituant le répertoire, les sonorités de sa trompette alternent ainsi grande précision et inflexions vertigineuses. Elles donnent vraiment à l’auditeur le sentiment d’entendre toutes les possibilités d’un instrument remarquable.

Sur les ballades par exemple, comme « Innocence », « Ballad Courage » et « Nocturna », Terence Blanchard, qui sait se faire introspectif, donne l’une des plus douces inflexions jamais entendues au cours de ces vingt dernières années (alors bien sûr, Dave Douglas et Peter Evans restent bien entendu passionnants eux-aussi, dans une esthétique moins accrocheuse). Outre une coloration urbaine perceptible, très « in », sa trompette possède une palette largement ouverte, identifiable dès les premières secondes, soutenu par le très discret Lionel Loueke, et comme on l’entendra sur le thème suivant, « Fred Brown », le thème le plus roboratif et le plus « free » de l’album (le plus « out »), très davisien dans l’esprit (on songe parfois à Miles in The Sky), Blanchard maîtrise son matériau. Il y met surtout beaucoup de feeling et évite les gimmicks faciles. Winston dans des effluves très shortériennes donne des contours enthousiasmants, et Blanchard invente au fur et à mesures de ses explorations un univers à la fois nerveux et chaleureux. Sur « Azania », aux motifs afro-cubains, la voix béninoise de Loueke scande des onomatopées d'une puissance hallucinatoire, un peu dans la tradition de quelques disques de Leon Thomas, avant que le saxophone de Winston ne rafle tout sur son passage. Ce thème est d’une beauté incroyable atteignant des paroxysmes indicibles. Enfin, surprise de taille, cette version ultra-groovy de « Footprints » (la fameuse composition de Wayne Shorter) : interprétation à la fois oblique et très identifiable. Savoureuse en tout point. Quand le disque se clôt enfin sur un trio avec uniquement le trompettiste, le contrebassiste et le batteur, on se dit que Blanchard a réellement rempli son contrat. Bref, voilà un disque abouti, très lumineux, l’un des meilleurs de la décennie précédente, propice à être écouté à n’importe quel moment de la journée. Un disque qui gagne surtout en maturité au fil des écoutes et des années. Blue Note serait d’ailleurs avisé de le rééditer (1).
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(1) vu les prix indécents affichés sur les sites de vente… cela dit pour se faire une idée, on pourra toujours l’écouter sur quelques sites en streaming, ce qui je le conçois peut être frustrant, vue le pressage en 180 ou en 320 Kbits (on sera toujours fort éloigné de la qualité WAC du cédé, qui est ici excellente).

(2) Bref, si vous ne deviez posséder qu’un album de ce trompettiste, ce serait immanquablement celui-ci.


Wandering Moon
Wandering Moon

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 vagabondages pour un jazz très sophistiqué..., 16 avril 2016
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Wandering Moon (CD)
Quelle galette ! Quelle musique, mes amis ! Celle-ci occupe le haut du pavé du jazz contemporain tel que je l’affectionne par-dessus tout, quand il ne cède ni à la complaisance ni à l’imitation. Et encore moins à tout ce qui serait consensuel, de près ou de loin. Voilà des musiciens qui mouillent aussi leurs chemises. Sophistication et implication : une richesse d’écriture (ici, un sacré travail sur les arrangements) ainsi qu’un engagement sincère de la part de tous ces musiciens, n’est-ce pas là des gages de qualités que les auditeurs attendent et apprécient en général ? C’est un jazz certes très, très sophistiqué, très urbain, très new-yorkais dans l’âme mais c’est aussi un jazz qui transpire, respire et se renouvelle avec une qualité devenue rare de nos jours. Quand en plus de ça, vous tombez sur un pareil quintet de rêve (qui devient sextet ou quartet selon les plages), avec des musiciens acquis à la cause de la Musique, vous vous pincez pour le croire. C’est trop beau pour être vrai ! On se passe le disque en boucle, on se demande si on n’est pas un peu trop enthousiaste pour le coup. On prend le disque partout avec soi, et surtout on voudrait faire partager ce vrai coup de cœur. A toute fin utile, signalons qu’il a parfois été dit à propos de cette musique que c’était un jazz à la Marsalis ou qu’il n’était pas assez spontané (lire la critique de Thierry Quénum ci-dessus). Désolé de le dire, mais d’une part ça n’a rien à voir avec ce que jouait Wynton Marsalis même quelques années plus tôt. Blanchard est certes de la Nouvelle Orléans lui aussi mais a une sonorité autre. Beaucoup plus incisive à mon sens, beaucoup plus ronde aussi. Ce constat balancé inopinément montre parfois que les auditeurs n’y ont pas prêté une oreille attentive, et que les clichés ont parfois la vie dure. « On » a même parfois cantonné Terence Blanchard à faire du sous-Wynton Marsalis, place qui ne me paraît pas du tout justifiée, place qui me paraît surtout réductrice, tant les deux hommes ont deux styles différents, même s’ils appartiennent tout deux à la même génération et ont longtemps joué un jazz post-bop qui a surtout fait le succès du premier au début des années 80.

Il y a surtout deux choses qui frappent à l’écoute de « Wandering Moon » : d’abord la qualité des compositions (toutes signées du trompettiste, hors mis « I Thought About You », superbe standard qui clôt ce set studio gravé à New-York en juin 1999). Elles sont toutes inoubliables (écriture complexe, sophistiquée, tantôt nerveuse, tantôt vaporeuse, s’inscrivant dans le jazz modal le plus subtil qui soit). Puis y a le jeu des intervenants, très serré. Aussi serré que les meilleures galettes de Miles (avec Wayne Shorter) sans qu'il y ait une once d'imitation. C'est un peu le même esprit ou disons le même travail sur les harmonies et les rythmes impairs : free bop, jazz modal, pas vraiment du hard bop à la Art Blakey auquel on a parfois voulu cantonner cette galette, bref, ça n’EST pas du hard bop !(1). Pour moi, c'est la synthèse quasi parfaite entre les idées de Shorter, Miles et Coltrane (circa 1964-1965). Synthèse et poursuite de la même esthétique. Il suffira d'écouter « Sidney » ou « I Thought About You » pour s'en convaincre. Ou encore « My Only Thought of You ». Line up de rêve donc : Brice Winston (au saxophone ténor), Branford Marsalis (le saxophoniste ancien partenaire de Blanchard fait son apparition sur deux plages), Aaron Fletcher (au saxophone alto apparaît lui aussi sur quelques plages). Enfin, on tient là une rythmique génialissime : Eric Harland est à la batterie, Dave Holland à la contrebasse et Edward Simon au piano. Ce dernier ne m'a jamais paru aussi habité et inspiré qu'il ne l’est ici, tout comme dans l'album de Mark Shim sorti la même année (Turbulent Flow, publié chez Blue Note en mars 2000); à côté de ces deux disques, la production du pianiste chez Cam Jazz me paraît franchement anecdotique... Mais bon, ça c’est une autre histoire.

Le répertoire comprend donc dix pièces s’étendant jusqu’à dix minutes parfois, permettant aux musiciens de naviguer en eau trouble et claire. L’esthétique est très homogène. Jazz à la fois lunaire et serré comme un bon café noir, avec ce qu’il faut de crème, l’aspect cinématographique n’est pas négligeable.
Par contre, je rejoins Thierry Quénum sur un point : comme on aurait voir ce collectif en « live » !

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(1) C’est de toute façon un réflexe chez certains critiques : dès qu’un musicien a joué avec d’autres, forcément, on va le cantonner et le ranger sur ce qu’il a fait avec ce autre musicien, sans faire une analyse plus approfondie. Terence Blanchard a bien entendu joué avec Art Blakey (1983-1985) tout comme Marsalis… Mais ça s’arrête là.


Complete Live at the Café Bohemia
Complete Live at the Café Bohemia
Prix : EUR 20,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 le gig du quintet de george wallington au café bohemia enfin restitué..., 15 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Complete Live at the Café Bohemia (CD)
A cette époque, où ça sentait le souffre, où on ne craignait pas de jouer jusqu’à l’aube, un accent d’indéniable authenticité émanait forcément de pareilles sessions captées « live ». La photo illustrant la pochette de ce compact tout fraîchement réédité a été prise à six heures du matin, quand New-York s’éveille et de rayons s’enivre. A cette époque, les musiciens de jazz jouaient du bop et du hard bop sans la moindre lassitude. Il était alors courant de défiler dans tous ces clubs (au Five Spot Café, comme au Café Bohemia) pour aller jouer et écouter ses potes (1). D’ailleurs, pour la présente session, la légende veut que les membres du tout jeune quintet de Miles Davis aient fait le déplacement (mais aussi Oscar Pettiford qui adorait ce groupe). La faune d’alors était hétéroclite. Musiciens, curieux, intellectuels, écrivains n’avaient qu’une envie : découvrir ou redécouvrir tel collectif qui se donnait corps et âme. Pianiste injustement méconnu, et carrément oublié aujourd’hui, George Wallington est un pianiste qui avait l’envergure d’un Bud Powell, d’un Joe Albany ou encore d’un Al Haig. Moins exposé toutefois que son aîné (Bud Powell), ce pianiste était surtout un habitué des clubs. Son jeu incisif et percutant se doublait par ailleurs d’une qualité de compositeur. Et déjà, à l’époque, on parlait de « jazz progressif ». Dans les années 50, il domina le registre bop et hard bop avec un talent farouche. Parfois, on redécouvre ainsi des piles d’enregistrements parus sous son nom, en trio ou en quintet. De ses débuts au milieu des années 40 jusqu’à la décennie suivante, Wallington s’était même adjoint (excusez du peu !) les services de Charles Mingus et Max Roach pour constituer son propre triangle. Ils ont gravé un ou deux 78 tours, introuvables aujourd’hui (forcément), mais Prestige a eu la bonne idée dans les années 90 de sortir ces LPs en compact sous le titre de The George Wallington Trios (la galette dure à peine 28 minutes…). Plus qu’une curiosité. Tout un pan de l’histoire du jazz. Le label de Fred Pusjol a accompli lui aussi un travail de réédition sur tous les trios du pianiste, comme en témoigne The Complete Sessions 1949-1956 avec une restitution exemplaire en termes de son. En 1960, cela dit, Wallington quittera définitivement la scène jazzique (un peu comme Gigi Gryce), dégoûté du peu de reconnaissance à son égard.

A l’origine de cette publication un album original qui était simplement intitulé Live at Café Bohemia. Sept titres seulement composaient cet album (« Johnny One Note », « Sweet Blanche », « Minor March », « Snakes », Jay Mac’s Crib » en référence à Jay McShann, autre grand pianiste de l’ère bop, « Bohemia After the Dark Into the Peck», puis la seule prise alternative gardée à l’époque, celle de « Sweet Blanche »). C’est donc un travail colossal qu’a effectué le label espagnol pour débusquer sept titres supplémentaires (pour beaucoup d’entre eux, toutefois, il ne s’agit que de prises alternatives issues des deuxièmes ou troisièmes sets de la soirée). Le label Disconforme (autrefois baptisé « Lonehill ») réédite donc cette double portion de galette que l’on trouvait sous le label Presige et le label Blue Note : nous avons donc droit à « Live at the Café Bohemia » (les fameux sept titres + des inédits issus de la même soirée) ainsi qu’une galette plutôt méconnue éditée à l’origine en 1954 dans la série « modern jazz » chez Blue Note, sous le nom du saxophoniste Frank Foster (Here Comes). Au total 24 titres (deux heures et dix minutes de musique incandescente, pour ne pas dire bouillonnante) dont 14 titres au Café Bohemia (disque 1 et les cinq premiers titres du disque 2). La première parution de ce « Complete Live at The Café Bohemia » eut lieu en 1997 (rupture de stock depuis). Vingt ans plus tard, il était donc normal de rééditer ces perles. La quinte royale que conduit le pianiste est constituée de deux soufflants que les amateurs de jazz connaissent bien : Jackie McLean (saxophone alto) et Donald Byrd (trompette). La section rythmique est quant à elle superlative puisque constituée de Paul Chambers à la contrebasse (il était déjà membre du quintet de Miles) et Art Taylor à la batterie.

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(1) « one of your sidekicks », comme ils disent Outre-Atlantique.
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Holding the Stage (Road Shows, Vol. 4)
Holding the Stage (Road Shows, Vol. 4)
Prix : EUR 16,99

4 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 n'y aura donc jamais d'éclipse pour sonny rollins..., 14 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Holding the Stage (Road Shows, Vol. 4) (CD)
Ah, si toutes les compilations pouvaient être de cette qualité là (non seulement sur le plan musical mais aussi sur le plan éditorial) ! A priori, ce n’est pas vers ce genre de galette que je me tourne, sauf lorsqu'il s'agit de découvrir quelques inédits et de restituer de manière synthétique, intelligemment articulée, les années de grâce de tel ou tel artiste. Mieux, quand on en arrive à oublier le côté « compilation », c’est du pain béni pour nos esgourdes. Disons-le tout simplement, aux curieux comme aux connaisseurs : ce quatrième volume de la série devrait en combler plus d’un. Pas besoin d’être tombé dans la marmite du jazz pour apprécier ce saxophoniste légendaire, surnommé « Le Colosse » de par ses concerts marathons et sa taille gigantesque (près de deux mètres) ! Sonny Rollins n’a sans doute pas trop produit de disques marquants ces quinze dernières années, mais en « live », le spectacle en a toujours valu la chandelle, ne serait-ce que par l’intensité et le côté épuré de son jeu. Il le reconnaît lui-même dans les notes de livret, fort instructives par ailleurs… Se déplaçant d’un bout de la scène à l’autre, rien ne l’arrêtait ! Âgé de 86 ans cette année, il appartient à ces musiciens légendaires encore vivants mais au crépuscule de leurs vies (Roy Haynes, Wayne Shorter, Ira Sullivan, Pharoah Sanders…). Ces pièces s’étendant de 1979 à 2012 sont donc totalement inédites et non seulement elles sont bien très agencées mais le mixage ne présente aucune interruption entre les morceaux (on croirait assister à un seul concert !). De plus, les titres ne sont jamais shuntés. C’est la raison pour laquelle je pense que ce quatrième volume est sans aucun doute le plus réussi de cette série débutée en 2008 (Road Shows, vol.1). C’est une musique qui fait un bien fou et qui au fil de maintes écoutes nous devient quasi-indispensable. Bref, elle nous procure une sacrée pèche, de par ce côté soul et latin très marqué : comment ne pas songer à la musique de James Brown par exemple à l’écoute de « Professor Paul » ? Ce disque n’est donc pas un « bootleg ». Il a été produit par Sonny Rollins en personne qui avait gardé dans ses placards quelques traces qui lui ont paru essentielles au cours de ces quarante dernières années.

Alors bien sûr, avec son grand âge, le Colosse ne se produit quasiment plus sur scène aujourd’hui. Il faut dire qu’il l’a tenue pendant si longtemps! Et il a tout donné au public. Pour les musiciens, même constat : que ce soit aux côtés de Charlie « Bird » Parker, Max Roach, Monk, Coltrane, Miles, jamais il n’a déçu... Son seul regret : n’avoir jamais joué avec Louis Armstrong. Le titre est donc significatif : « Road Shows », toujours cette allusion à ces grands films interminables des années 60 (West Side Story, la Cannonière du Yang-Tsé). Rollins, c'est du pareil au même. Sa musique ne s’arrête plus et surtout on ne s’en lasse jamais. Sachez que ses concerts pouvaient dépasser allègrement les deux heures trente ! « Don’t Stop the Carnival » donc! Continuez à jouer de la musique et à en écouter, déplacez-vous aux concerts ! Certains s’en lassent déjà peut-être (comme d’autres se lasseraient des dernières parutions de Keith Jarrett). Mais pour moi, ce disque reste (et restera) le témoignage unique d’un musicien généreux qui nous a tous marqués à quelque degré que ce soit. Le témoignage d’une Musique, celle du XXème siècle débordant maintenant sur le XXIème, avec de nouveaux artistes aussi passionnants les uns que les autres ! Les dix morceaux retenus pour ce volume enregistrés en Finlande, en Tchécoslovaquie, au Japon, à Paris, Marseille, et à Toulouse sont non seulement un témoignage impérissable d’une vie consacrée au jazz mais le témoignage aussi d’une vie intense consacrée à la Musique tout court (au-delà des chapelles, puisqu’on y entendra toutes les influences apportées au jazz depuis les années 70, de la soul au funk en passant par le disco et le style calypso). Bref, c’est sans conteste le genre de disque que l’on ressortira souvent parce que l’auditeur y fera toujours le plein d’émotions. Votre cœur se remplit. Voyez ce que je veux dire ? Il suffira d’écouter « Disco Monk » (issu d’un concert donné en Finlande en 1979) ou ce très bref duo avec le guitariste Bobby Broom sur « Mixed Emotions » devant un public tchèque un peu bruyant, pour comprendre que le Colosse va jusqu’au bout.

Côté musiciens, pas de surprises pour celles et ceux qui suivent de près ou de loin le saxophoniste. Avec « Keep Hold of Yourself » capté à Paris en 1996, on sera happé par le piano de Stephen Scott (souvenez-vous, quelques années auparavant, le pianiste enregistrait Lush Life aux côtés du saxophoniste Joe Henderson). Jeu sur-vitaminé et percussif, une sacrée leçon de jazz. Dynamisme, prises de risque et une main gauche époustouflante, Scott volerait presque la vedette au Colosse ! Avec « Disco Monk » (titre assez ridicule qui fit gémir les puristes dans les années 70 !), on baigne carrément dans le disco et le funk arrangés à la sauce jazz. Le thème originellement gravé pour l’album Don’t Ask (Milestone, 1979) est interprété dans une version inoubliable : ça pulse, ça joue, ça vous fout la « patate ». Le lyrisme qui y est déployé, sans nostalgie aucune, est d’une générosité inouïe, se mêlant à un groove « hénaurme » ! Le medley qui occupe la dernière partie de cette restitution live est là encore phénoménale, car après l’interprétation joyeuse de « Sweet Leilani », Rollins déborde et va plus loin encore, en donnant une performance solo, au cours de laquelle on admirera son timbre et son imagination fertile. On l’entendra même citer « Stella By Starlight » et d’autres standards. Il peut alors embrayer et conclure avec le fameux « Don’t Stop the Carnival », sa griffe, celle qui clôturait pas mal de ses concerts. Verdict : 4 étoiles pour une grande et belle réalisation, vraiment digne d’intérêt. Même si ça n’était pas à priori le disque que je cherchais, après maintes écoutes sur un site, j’ai finalement craqué pour me le procurer (comme d’habitude, lors d’une première écoute je n’avais pas été si surpris que ça, à la deuxième puis à la troisième, j’ai fondu, et croyez-moi, j’ai eu raison de fondre). Cet été, vos barbecues seront d’autant plus savoureux (« Sweet Leilani ») ! Et vos amis de s’exclamer : « Dis donc, c’est colossal ce qui se joue là, c’est qui ? ».

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(1) Dans le répertoire, on trouvera « H.S. », une composition complètement inédite en hommage à son ami, le pianiste Horace Silver (1928-2014). Quant à « Professor Paul », c’est un clin d’œil à l’un de ses confrères : Paul Jeffrey, saxophoniste plus ou moins oublié (ayant pourtant joué aux côtés de Joe Sample).


Master Speaks [Digipack]
Master Speaks [Digipack]
Proposé par ZOverstocksFR
Prix : EUR 11,15

3.0 étoiles sur 5 le retour inattendu du grand george coleman..., 13 avril 2016
Ce commentaire fait référence à cette édition : Master Speaks [Digipack] (CD)
Est-il nécessaire de présenter ce maître du saxophone ténor ? Quasiment de la même génération que Sonny Rollins (1), George Coleman eut une visibilité tardive. C’est seulement quand Max Roach et surtout Miles Davis l’ont employé (fin des années 50 pour le premier, début des années 60 pour le second) que Coleman se fit connaître. Qui a oublié par exemple Deeds, Not Words ou encore Seven Steps to Heaven, deux galettes que l’on ne manquera pas de savourer à l’occasion? Grand parmi les grands du jazz, le saxophoniste reste pourtant méconnu du grand public. Quelle aubaine en tout cas de le retrouver en 2016 dans cette nouvelle publication ! Depuis 2002, il n’avait pas gravé un seul disque (et Four Generations of Miles avec Mike Stern, Ron Carter et Jimmy Cobb est littéralement passé inaperçu lors de sa sortie). Le site du label avance quant à lui que le hiatus a duré dix-huit ans, depuis l’enregistrement de Danger Hi Voltage en 1996, ce qui nous fait vingt ans, mais bon, peu importe les comptes et les chiffres. Après tout, ce qui importe, c’est la musique et ce retour inattendu. On se souviendra aussi de la contribution de Coleman au sein du quartet d’Ahmad Jamal (notamment dans le génial The Essence, part 1, disque superbement réalisé et publié par le label Birdology, en 1995), puis toute ces concerts avec le pianiste (1996-1999). Smoke Sessions présente donc le saxophoniste âgé de quatre-vingt un ans cette année dans un quartette bien rutilant, bien balisé, très mélodique, très jazz et très « roots » dans son esthétique. Contrairement à ses habitudes, le label n’a pas produit une session « live » ici, mais bien une session studio, avec sur une plage (« Bues for B.B. » en hommage à B.B. King avec lequel Coleman avait joué) un invité de marque en la personne du guitariste Peter Bernstein. Et voilà, Coleman qui n’aimait plus trop enregistrer a finalement pris son pied (2).

Le répertoire est plutôt généreux (neuf plages, 66 minutes). C’est donc un jazz très agréable, que l’on écoutera gentiment. La musique ne prend pas la tête et n’égratigne pas. Il ne faut pas compter sur George Coleman, à cet âge là, pour faire des galipettes, comme on l’avait entendu aux côtés de Cedar Walton, Sam Jones et Billy Higgins dans l’excellent Eastern Rebellion (album somptueux paru il y a une quarantaine d’années et tout fraîchement réédité…). L’ensemble reste toutefois très aromatique. Fort bien entouré, Coleman nage comme un poisson dans l’eau donnant le sentiment qu’il joue ce qu’il a toujours joué : un jazz de qualité dans la « pure tradition ». A ses côtés, des musiciens qui ne prennent pas trop de risques et qui entretiennent plutôt une entente cordiale… Mike LeDonne est au piano (un pianiste qui enregistre pas mal sous le label Savant, et qui ne se laisse pas aller au brio pianistique : jeu sobre et bien dosé). Puis, on a la surprise, l’énorme surprise de retrouver un autre vétéran, le grand (et souvent dénigré) Bob Cranshaw, un musicien familier des amateurs de Sonny Rollins (habitués que nous étions de l’entendre à la basse électrique, pour l’occasion, il joue seulement de la contrebasse). Enfin, on trouve derrière les fûts le propre fils du leadeur : George Coleman Junior…

A l’écoute de cette galette, même si le répertoire n’est pas toujours inoubliable et présente parfois quelques faiblesses (« You’ll Never Know What You Mean to Me »), ça reste malgré tout du bon travail. Les inflexions de Coleman sont parfois impressionnantes : il n’a rien perdu de sa technique. Véritable force tranquille de la nature, le saxophoniste en profite souvent pour donner du corps à ses mélopées. Son jeu n’est en rien faiblard (ce qui pour son âge est assez remarquable). La réappropriation de standards tels que « Darn That Dream » (l’un des thèmes de prédilection de Thelonious Monk), « Invitation », « The Shadow of Your Smile », « These Foolish Things » passe par une sérénité incroyable. Les ballades empreintes de lyrisme (« The Shadow of Your Smike » et surtout « These Foolish Things ») sont exécutées avec ce qu’il faut de simplicité et de feinte indolence. Car ici, il est question de pudeur. Pas de fausse modestie. « A Master Speaks » n’a pas d’autre ambition que de raconter. C’est toute une vie qui défile sous nos oreilles. Celle d’un musicien accompli, l’égal d’un Johnny Griffin, ou encore d’un Benny Golson. Les morceaux plus rapides (mid-tempo ou up-tempo) comme « Sonny’s Playground » (une composition de Coleman en hommage à son aîné) se déploie dans le rythme d’un souffle infaillible, avec un sens de la forme bienvenu, tiré au cordeau (Coleman ne faiblit pas). Alors bien sûr, « A Master Speaks » n’est pas un coup d’éclat. George Coleman n’a pas besoin de ce genre de publicité. Il s’entretient avec nous, en toute simplicité, comme lors de ce très beau duo avec le pianiste (version fort réussie de « These Foolish Things »). C’est avec la force de son âge qu’il se contente de jouer ce qu’il a toujours joué, et ça en est touchant.

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(1) Le Colosse est né en 1930, George Coleman en 1935. De ses débuts discographiques, on se souviendra de son passage chez B.B. King (1955), mais aussi chez Max Roach (Deeds not Words, Prestige, 1958) ainsi qu’au sein du collectif d’Herbie Hancock (Maiden Voyage)

(2) Sur un site (DL Media Music), Coleman déclarait tout récemment ceci : « I don’t really enjoy recording all that much these days but I was really happy to do this one with Smoke. I’m at the end game, you know, the twilight of my career, so maybe it was time. » (ndlr : « Je n’aime pas enregistrer beaucoup ces temps-ci mais j’ai été très heureux de le faire à cette occasion pour le label Smoke. Je suis au bout du rouleau, vous savez, au crépuscule de ma carrière, donc c’était sans doute le moment. » Interview réalisée en février 2016)

(3) J’ai longtemps hésité entre trois et quatre étoiles. Réservant les 4 étoiles pour les grands disques, de ceux qui vous bouleversent et les 5 aux disques exceptionnels, j’ai préféré choisir l’estimation de 3 étoiles, signifiant par là qu’il s’agit d’un « bon » disque, fort honorable, mais loin d’être inoubliable.

(4) Disque digipack (à simple battant) à recommander à votre médiathèque. Qualité sonore exemplaire puisque celle-ci est basée à partir d’une console à 96KHz/24bit. Si on veut se faire une idée du contenu, on peut encore trouver cet enregistrement sur quelques sites en streaming.


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