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Contenu rédigé par Jérémy Marie
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Commentaires écrits par
Jérémy Marie

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Ames en prison, l'ecole francaise des sourdes-muettes-aveugles
Ames en prison, l'ecole francaise des sourdes-muettes-aveugles
par ARNOULD LOUIS
Edition : Broché

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 "Or is this a vision in my mind ?" (Visions, Stevie Wonder), 12 octobre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Ames en prison, l'ecole francaise des sourdes-muettes-aveugles (Broché)
Avec ses "yeux ouverts en dedans" (p.106), le cas de Marie Heurtin (1885 - 1921), sourde-aveugle et muette de naissance, semble directement tiré d'une histoire extraordinaire d'Edgar Poe.
Démontrant avec une simplicité désarmante combien tout être humain "vit une étincelle spirituelle, comme on n'en peut trouver dans aucun animal" (p.95), son témoignage prodigieux anéantit les élucubrations des philosophies matérialiste et positiviste d'après lesquelles tout acte de l'esprit se confond avec la sensation.
Nous devons la résolution d'une telle tragédie vivante à la méthode de Soeur Marguerite, de Larnay, près de Poitiers, avec son Institution destinée à stimuler la communication chez ces "âmes en prison". D'abord, chaque objet contient un signe que l'on dévoile par le langage mimique ; ensuite, la méthode consiste à appliquer sur l'épiderme un alphabet, comme si l'on traitait la patiente en sourde-muette. Enfin, par l'alphabet Braille qui permet la lecture, on l'aborde comme une aveugle. Puis, l'apprentissage de la richesse, de la pauvreté, de la mort, de la vieillesse... jusqu'à l'âme et Dieu.
La progression de la pensée, par cet "effrayant labeur cérébral" (p.44) est vertigineuse.
Avec un sens du concret, il a suffi qu'une caresse de couteau provoque le signe, pour que l'enfant com-prît le RAPPORT entre le signe et son objet, libérant tout un dictionnaire mental. Cette équivalence, l'autre nom de l'analogie en philosophie, est susceptible, dans sa vérification brute, de faire éclater bien des schémas de pensée. A l'encontre des thèses de Diderot, Descartes, Leibniz et même de Condillac, la méthode de Soeur Marguerite vient renforcer les thèses de Maine de Biran d'après lesquelles le langage, s'il n'est pas nécessaire à l'acte de la pensée, l'est au moins au progrès de la pensée ; définitivement, l'expérience sur Marie Heurtin a prouvé qu'il "n'y avait pas en elle une pure réceptivité d'impressions ; il y avait une activité prête à la recherche" (p.127)
A propos du temps, Bergson se trouve consolidé puisque Marie Heurtin "juge du temps d'après l'espace, et recourt, pour parler du temps, à des termes qui conviennent plutôt à l'espace" (p.105)
Avec un accent décisif, "dans un modeste couvent de notre France catholique s'est accomplie, en faveur de l'humanité, l'une des plus grandes choses de la fin du XIXe et du XXe siècle" (p.61) qu'un film comme Miracle en Alabama d'Arthur Penn reproduit avec le témoignage non moins époustouflant de Helen Keller (outre le film de Jean-Pierre Améris sur Marie Heurtin, on pourra comparer également avec le soldat amputé des quatre membres et qui perd la vue et la parole, l'ouïe et l'odorat, dans le film cauchemardesque Johnny s'en va-t-en guerre).
De son côté, Maurice Blondel tirera les conséquences de sa méthode d'immanence et de sa dramatique ontogénique (cf La Pensée, tome 1) ; faisant de son infirmité une pierre d'attente pour un bonheur supérieur, lui-même perdant la vue, il aurait très bien adhéré à l'aveu de Marie Heurtin à jamais incompréhensible pour nos yeux modernes, trop modernes :"Je suis très contente que le bon Dieu m'a fait sourde-muette et aveugle pour pouvoir vous connaître mieux. Je vous remercie de cette grâce que le monde ne connaît pas. Non, je veux rester ainsi. Je ne veux pas voir ici-bas, pour voir d'autant plus de clarté là-haut" (p.57)


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3.0 étoiles sur 5 L'anti-Zola, 2 octobre 2014
Prix Nobel de physiologie ou médecine en 1912, Alexis Carrel résume à lui tout seul le positivisme de son temps, avec tout ce qu'il implique (cf La société pure : De Darwin à Hitler).
Signalé par Claude Tresmontant dans son beau livre, La question du miracle : A propos des Evangiles, analyse philosophique, le miracle, "signature du surnaturel" (p.35), offre à ce témoignage un contre-poids sérieux aux prétentions de plus en plus insignifiantes du Cercle de Vienne, bien incapables de saisir la vie telle qu'elle s'offre, sans mécanisme ni schéma pré-établi, mais d'après une action, laquelle ne dépend pas, manifestement, de nous.
Condamnée, en phase terminale d’une péritonite tuberculeuse, Marie Bailly recouvre la santé après les lotions d'eau qu'on lui appliqua aux piscines et un passage sous la grotte de Massabielle où la Vierge se manifesta à la petite Bernadette Soubirous, le 11 février 1858. Outre la question du miracle ici convoquée par un (féroce) (ex)agnostique qui ne croit qu'aux cicatrisations (mais pas encore à la résurrection), il s'agit de pénétrer le mystère (politique) du lieu, Lourdes, préfiguration de la cité mariale et assomptive, touchant directement les fins dernières réclamées par la Vierge, co-rédemptrice selon "le dernier dogme", signe ultime de cette eau vivifiante appelée à être, définitivement, entre les larmes torrentielles et la joie de la Résurrection, une eau "toute à tous".


Les sources mystiques de la philosophie romantique allemande
Les sources mystiques de la philosophie romantique allemande
par Ernst Benz
Edition : Broché

5.0 étoiles sur 5 Petit bijou, 3 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les sources mystiques de la philosophie romantique allemande (Broché)
Voici un petit bijou de l'histoire de la philosophie, susceptible de corroborer la fulgurance de Muray d'après laquelle "L'inconscient n'a pas structure de langage, c'est l'occulte qui est le vrai langage à chercher sous les structures" (Le XIXe siècle à travers les âges, p.219).
Grâce à une étude précise et ramassée, Benz approche les querelles internes de la théosophie, véritable laboratoire, aussi stimulant que terrible, de la philosophie elle-même.
Continuateur de Martinez de Pasqually - l'instigateur du martinisme, avec sa "secte" des "Elus-Cöen", introduisant le mythe de Hiram et l'occultisme dans la franc-maçonnerie - Saint-Martin a beaucoup inspiré les philosophes idéalistes allemands, en premier lieu Hegel, Schelling surtout, et inspira la conversion de Friedrich Schlegel au catholicisme, ce qui n'est pas rien.
L'importation de Saint-Martin, entretenue par l'effort du "Philosophe Inconnu" lui-même à saisir la mystique allemande, grâce à ses traductions de Jakob Böhme, le fameux "cordonnier de Görlitz", a surtout provoqué l'éclatement de la pensée théosophique allemande, entre les rationalistes, anticléricaux, tels Adam Weishaupt ("les illuminés" de Bavière), farouchement anti-jésuites, et les piétistes, souvent luthériens, très méfiants à l'égard de la philosophie des Lumières, très attirés par la pensée martiniste, la même qui habita un Maistre ou un Balzac.
Outre les travaux classiques de Gusdorf (Le Romantisme, tome 1 : Le savoir romantique), en guise de complément, on pourra approfondir cette "ontologie du secret" avec l'admirable thèse d'Auguste Viatte, Les sources occultes du romantisme, Illuminisme - Théosophie 1770-1820 en 2 volumes : Tome 1, Le Préromantisme ; Tome 2, la génération de l'Empire, digne d'accomplir définitivement cette "seconde vue" de Muray : "Plus Dieu est disparu, plus la philosophie en effet devient poétique et plus les abîmes sont romantiques." (Le XIXe siècle à travers les âges, p.367), touchant de manière décisive le problème épineux de la sécularisation.


Pleasantville
Pleasantville
DVD ~ Tobey Maguire
Prix : EUR 13,00

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Kant et Sade, 12 mai 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pleasantville (DVD)
Excellent document. Les Usa sont un formidable laboratoire du puritanisme en acte, lequel se décline dans le Soap Opera : l'amour savonneux. Ca mousse et ça pique.
Pleasantville, la ville où tout est impeccable. Pas un faux pas. C'est louche. Les sourires sont cosmétiques, dans cette famille américaine, la bonne tarte à la crème de l'amour affecté contre l'amour affectif, le mythe Colgate de la carte postale à l'écran. Les rituels de la kermesse sont favorisés, via la télévision, par le carton-pâte puritain, aujourd'hui totalement retrouvé en ce catholicisme festif et « djeuns ». Rose sur fond gris, tout est là. Comme si l'amour débridé, la passion rose-bonbon, le grain de fiasco, allait donner des couleurs à ce gris du départ... Ce qu'il ne faut pas omettre de signaler est combien ces couleurs ne sont que du gris farci, comme du lait caillé, une exacerbation du gris : le cool. De la fumée dans le bordel. C'est ça que la musique afro-américaine va justement révéler à l'Amérique : elle révèle le Bitches Brew, cette tyrannie des lamentations, de la tripe dure. Derrière les dégueulis d'amour, la Romance, il y a la sacralisation du caprice. La demande. L'attraction sentimentale, la friandise. L'électricité. Le roc qui roule. Max Horkheimer. Sade et Kant. Le chewing-gum. La cerise sur la chantilly. L'incapacité à juguler ce désir qui vient et saute au visage, comme une infiltration, un viol. L'uniformité rationnelle face au pluralisme émoustillant. L'un va de pair avec l'autre : l'excès du rationalisme conduit à la révolte dégénérée, cynisme détaché, laquelle s'exprime dans l'expérimentation du corps-outil, par la technique. L'abandon réclamé est toujours planifié. Nous sommes loin du désir genetien, qui passe par le corps brisé pour arriver au coeur brisé, de l'humiliation à l'humilité selon le passage du péché originel, lequel est ici à l'oeuvre pour lui-même. Le corps est instrumentalisé, mécanisé par l'esthétique, son ultime refuge, d'après la logique d'un désir à la chaîne. Ce n'est plus un corps propre mais une viande. Le Jazz le révèle, comme s'il voulait corriger le Rock And Roll, lui montrer son mensonge, sa maladie, comme le prolongement de son désir, vampirisme spirituel, lovecraftien. Ca transpire, ça suinte, derrière le masque de gris. Si les Platters et Marilyn serviront d'ultime transition entre ces deux mondes grâce à l'irrésistible poison du Glamour, il revient au cinéma de laver son péché, comme un prêtre défroqué (un pasteur ?), par l'alchimie de la pellicule noire et blanche, son fordisme sexuel, du violon au rougeoiement des cuivres. De la pondeuse à la poudreuse. De la cuisine, avec maman, à la salle à manger, avec Lolita. Il est alors un devoir de sauver le système en rétablissant l'ordre du mythe américain, lequel, pour se maintenir, nécessite le Mister Hyde afin de donner une bonne raison de jouer encore au Doctor. Il faut bien battre un pécheur, dans l'univers de la virilité puritaine (voir l'articulation de "la mauvaise foi" dans Ethique et philosophie de l'action de Jean-Pierre Dupuy). Refaire le drame ado sauce coca-cola, l'éternel règne du caprice Bubble Gum, pour élargir le mécanisme de la diversité des objets animés de charge émotionnelle, à l'image du père, déluge phallique, fièvre dans le sang - membre de la chambre de commerce -, sans quoi donner des leçons et appliquer la loi n'a plus de raison d'être.
Pleasant-ville n'est que la condition de possibilité de la maman divorcée qui pleure toute seule dans sa cuisine, avec les cernes de la quarantaine et son Mascara engraissé par les larmes, se réfugiant, en guise d'ultime consolation, dans les bras de son fils-pote. Le Soap Opera au secours du Sitcom. L'alliance parfaite : la victime heureuse et l'infortunée gangster, Active Woman qui a "fait son bébé toute seule", comme une grande. Main dans la main, selon les lois de ce matriarcat incestueux.
Le théorème : la romance est un libertinage raffiné, toujours ; la couleur surchargée traduit un puritanisme exacerbé, comme un déodorant neutralise les mauvaises odeurs, bien que le directeur de la chambre de commerce en appelle à une « Common Decency » pour faire tambouriner les « valeurs ».
Ces couleurs gonflent comme la Birth Mark de Nathaniel Hawthorne sur une peau qui se croit impure ; emblématique des Usa, l'ultime complicité sourde de cette ville plaisante porte sur sa croyance, viscérale, en l'obtention du salut, par sa malédiction, comme si l'élection était sa propriété. L'élection par la Birth Mark. Les libertaires, maudits par les conservateurs ; les conservateurs, maudits par le péché originel qui leur colle tellement à la peau qu'il est un moyen pour eux de vivre, par la prédestination, le vice à l'état pur. Ce film démontre, définitivement, combien le libéralisme ne saurait se réduire à une mécanique économiste et rationnelle plaquée sur du vivant. Il est d'abord une théologie et cette théologie morbide de l'impeccable est tout sauf catholique. Supprimer le bien nommé "sacrement de réconciliation" revient à accoucher d'un monstre terrifiant : la confession dégoulinante, groove et bien psychologisante, le dépotoir des longs baisers sur le trottoir, l'intime sur la place publique, relayée par la publicité, la nouvelle propagande, bien savonneuse. Le coeur dur et la tripe sensible. La pleurniche et le lynchage. Le sourire cosmétique et le divorce. Le cinéma et la banque. Enfin, ce que le film peine à bien voir, c'est que cette intimité était AUSSI sur la place publique du temps de La Lettre écarlate... Entre le libéral et le conservateur, il n'y a eu qu'un transfert de péché. De la fumée de cigarette au pétard.
Finalement, le film accepte l'imprévisible avec ses « risques », ses blessures, ses divorces en puissance que le puritanisme primitif contient ; or, qu'il le sache une fois pour toutes : le péché ne lui appartient pas. Across the Universe.
"L'éthique puritaine, avec ce qu'elle implique de sublimation, de dépassement, et de répression (de morale en un mot), hante la consommation et les besoins. C'est elle qui l'impulse de l'intérieur et lui donne ce caractère COMPULSIF et ILLIMITE.
Et l'idéologie puritaine est elle-même réactive par le procès de consommation : c'est bien ce qui fait de cette dernière ce puissant facteur d'intégration et de contrôle social que l'on sait. Or, tout ceci reste paradoxal et inexplicable dans la perspective de consommation-jouissance. Tout s'explique, par contre, si l'on admet que besoins et consommation sont en fait une EXTENSION ORGANISEE DES FORCES PRODUCTIVES : rien d'étonnant alors qu'ils relèvent eux aussi de l'éthique productiviste et puritaine qui fut la morale dominante de l'ère industrielle. L'intégration généralisée du niveau "privé" individuel ("besoins", sentiments, aspirations, pulsions) comme FORCES PRODUCTIVES ne peut que s'accompagner d'une EXTENSION généralisée à ce niveau des schèmes de répression, de sublimation, de concentration, de systématisation, de rationalisation (et d'"aliénation" bien entendu !) qui ont régi pendant des siècles, mais surtout depuis le XIXe, l'édification du système industriel."
(Baudrillard, La société de consommation, p.105)
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (4) | Permalien | Remarque la plus récente : May 19, 2014 1:00 AM MEST


Le Divin Marché: La révolution culturelle libérale
Le Divin Marché: La révolution culturelle libérale
par Dany-Robert Dufour
Edition : Poche
Prix : EUR 9,50

6 internautes sur 7 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Divin mais pas trop, 5 avril 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Divin Marché: La révolution culturelle libérale (Poche)
Pour qui s'intéresse un tantinet à la sociologie actuelle, ce livre compte parmi les essais les plus solides, ne serait-ce que par le constat, la critique fournie et la recherche féconde qu'elle appelle.
Toutefois, la lecture est insuffisante à mes yeux quand elle se réduit à une étude strictement sociologique. Lasch l'a déjà fait, Michéa aussi, et si toutes les remarques sont acquises, que de nouveaux éléments viennent ici enrichir le "rapport", il me semble qu'il aurait fallu réclamer un déblaiement théologico-politique du phénomène libéral afin d'en présenter les véritables racines. Hélas, on peut regretter que cette grille de lecture soit totalement absente, dans la critique française, et on peut le comprendre, surtout pour les philosophes encore englués dans la scolastique (à écrire bien en gras) kantienne ; on pourra se reporter à "The Theological Origins of Modernity" de Michael Allen Gillespie, de l'école de Chicago.

Kant, justement, est à mon avis le coeur du malentendu. En lisant Dany-Robert Dufour, j'ai l'impression d'entendre Bayrou, l'humanisme à coups de gifle, sans jamais voir que le problème ne saurait se résoudre par le biais de l'idéalisme transcendantal kantien, comme un maître d'école mi papa Noël, mi père fouettard. S'il parle de Lacan, de Kant, de Freud, avec quelques rappels que j'oserais définir "pédagogues", éclairants et toujours franchement stimulants, Dufour ne sort pas de son ... surmoi libertaire, avec cette attitude assez agaçante qui consiste à se justifier de son "autorité" intellectuelle, devant la doxa du CNRS et autres sociologues d'Etat (bo(n)urdieusien, effectivement) qui attendent l'aveu : "non, décidément non, je ne suis pas un affreux réac".
En outre, la simple lecture de Pasolini suffit pour ne plus gober le mensonge social-démocrate, compromis entre le capital et le travail, celui qui veut assurer ce que Dufour nomme la vraie individualisation. Une telle démarche est louable mais reste encore, irrésistiblement, optimiste, encore imprégnée par l'idéalisme des Lumières. Quel est l'objet de ma principale critique ? Elle vient.
Dufour range Kant parmi les "dompteurs" de toute la foire libérale. Or, qu'il le veuille ou non - bien qu'il le sache pertinemment - Kant est le grand "Père" des Lumières, avec tout ce qu'elles renferment de naïveté anthropologique. En conséquence, quand Dufour veut sauver le soldat Kant du libéralisme en entretenant un garde-fou (qui n'est qu'une béquille) par le transcendantal, il ne voit plus du tout que Kant EST libéral, ce qui explique la contorsion difficile rencontrée dans La Cité perverse: Libéralisme et pornographie de la part de Dufour pour nous expliquer combien Lacan n'a rien compris de Kant, lui, l'immaculé du concept, incapable du fameux "double bind" du pervers puritain élaboré dans son essai.
Pourtant, l'école de Francfort avait déjà réglé le problème Kant/Sade (La Dialectique de la Raison: Fragments philosophiques): "L'affinité entre la connaissance et la planification, à laquelle Kant a donné un fondement expérimental et qui confère à tous les aspects de l'existence bourgeoise, pleinement rationalisée même dans les temps de pause, un caractère de finalité inéluctable, a déjà été exposée empiriquement par Sade un siècle avant l'avènement du sport." (Marx Horkheimer, Theodor W.Adorno, La dialectique de la raison - Juliette, ou raison et morale, p.136).
Plus proche de nous, Fabrice Hadjadj remarque que "le défenseur du rigorisme moral est aussi le partisan du libéralisme politique" (p.60) et n'a pas manqué de résoudre ce délicat problème dans Le Paradis à la porte : Essai sur une joie qui dérange de Hadjadj. Fabrice (2011) Broché ; dès les premières pages de son livre très riche, le philosophe rappelle ces lignes suffisamment éclairantes pour éviter toute cécité philosophique : "On voit surgir certains projets, différents suivant les époques, et souvent pleins de contre-sens, qui visent à proposer des moyens propres à donner à la religion, dans tout l'ensemble d'un peuple, plus d'éclat en même temps que plus de force. Spectacle devant lequel on ne peut s'empêcher de s'écrier : "Pauvres mortels, rien en vous n'est constant que l'inconstance !" Or, faisons une supposition. Admettons que les efforts de cette sagesse humaine ait tout de même, en fin de compte, produit des fruits. Supposons que le peuple lui-même prend intérêt, sinon dans le plus détail, du moins dans l'ensemble, au perfectionnement de sa faculté morale. Ce mouvement n'est pas imposé par l'autorité, il naît d'un véritable besoin, d'une aspiration générale. S'il en est ainsi, ne convient-il pas de laisser tous ces gens-là suivre leur chemin, de les laisser faire ?"
(Emmanuel Kant, La fin de toutes choses, in Considérations sur l'optimisme et autres textes, traduction Festugiere, Paris, Vrin, 1972, p.229)

La "paix perpétuelle" n'a pour condition de possibilité que ce "laisser faire" et la justice, dans cette configuration, n'est qu'un ajustement. Hadjadj note qu'au "lieu d'une politique du bien commun, il suffit d'une mécanique des intérêts individuels." (p.61 de son livre). Ainsi peut-on mieux approcher le malaise de Dufour face à Rawls, modèle-rival qu'il tente de reléguer dans le gauchisme universitaire avec sa "théorie de la justice", laquelle ne "concerne [qu'un] monde possible, qui serait peuplé de zombies raisonnables complètement étrangers au tragique de la condition humaine, mais ce monde n’est pas le nôtre, hélas peut-être. L’irénisme naïf, pompeux, académique et quelquefois ridicule des développements de "Théorie de la justice" m’apparaît aujourd’hui une faute contre l’esprit. Ne pas voir le mal pour ce qu’il est, c’est s’en rendre complice » (J.-P. Dupuy, Avions-nous oublié le mal ? Penser la politique après le 11 septembre, Paris, Bayard, 2002.)
En définitive, il reste à comprendre le phénomène libéral dans sa dimension religieuse, sans balayer le religieux en une "chiquenaude" transcendantale, mais à le valider sur le plan anthropologique. A cette fin, il s'agirait de sortir de la sphère universitaire française, trop sourcilleuse sur de telles questions qui fâchent (il suffit de lire la prudence excessive d'un Jean-Claude Monod...), au point d'étouffer encore (mais plus pour très longtemps) Max Weber et René Girard... sans parler de Maurice Hocart...


Exigences philosophiques du christianisme, 1ère édition
Exigences philosophiques du christianisme, 1ère édition
par Maurice Blondel
Edition : Broché

5.0 étoiles sur 5 La clef de voûte, 28 mars 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Exigences philosophiques du christianisme, 1ère édition (Broché)
Maurice Blondel est le métaphysicien le plus fécond et le plus décisif de toute l'histoire de la pensée humaine. Cet ouvrage, symbiose vivante de la pensée du maître, est caché par l'imposante et vertigineuse cathédrale que constitue sa tétralogie (La pensée. en 2 tomes, L'etre et les etres, L'action. 2 vol., La philosophie et l’esprit chrétien) et pas du tout son Les premiers ecrits, lettre sur les exigences de la pensee contemporaine en matiere d'apologetique (1896), histoire et dogme, soit son "apologétique", écrit de circonstance qui ne fait qu'émoustiller les historiens des idées, toujours en retard, à défaut d'être en arrêt.
Précisément, Blondel montre que l'action n'est jamais pleinement action ; que le subir n'est jamais pleinement passivité. Par sa méthode d'immanence, que les thomistes étroits ont confondue avec l'immanentisme, ou, pire, l'ontologisme, le "philosophe d'Aix" réussit ce tournant capital en légitimant la consistance du surnaturel chrétien. La normative, vinculum vitale, est cette action en nous, opérant selon un mouvement cycloïdal, entre la volonté voulante, première intention, et la volonté voulue, la nôtre. Ce "oui" à la vie assomptive et original, ouvrant au mystère inépuisable de la charité, surplombe la crise moderniste et vient offrir à la philosophie "pratiquante" et aux êtres de "bonne volonté" la clef de l'union avec Dieu, selon une création en acte. Pour l'éternité.


L'UNIVERS DU BAROQUE. COLLECTION MEDIATIONS N° 21
L'UNIVERS DU BAROQUE. COLLECTION MEDIATIONS N° 21
par ALEWYN RICHARD.
Edition : Broché

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Le puritanisme, 21 mars 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'UNIVERS DU BAROQUE. COLLECTION MEDIATIONS N° 21 (Broché)
Dans son brillant petit essai, René König se proposait de comprendre le phénomène vestimentaire, à la lumière des travaux de Alewyn sur le baroque. Ainsi, était-il surpris de constater que "le grand adversaire de la monarchie espagnole, le protestantisme, copie scrupuleusement, sous ce rapport du moins, son ennemi mortel ; c'est en pleine guerre que les modes espagnoles sont adoptées par l'Angleterre et par les Pays-Bas insurgés. Dans le même ordre d'idées, on sait combien souvent le jésuitisme et le calvinisme radical peuvent se ressembler au point de se confondre (au moins en ce qui concerne la discipline impitoyable qui embrasse tous les domaines de la vie). Ainsi, les couleurs sombres, noir en tête, passent de l'Espagne à la bourgeoisie calviniste d'Angleterre et de Hollande." (René König, Sociologie de la mode, p.127.)
L'étude de Richard Alewyn reprend plus scrupuleusement ce comportement paradoxal que révèle la tension baroque, jusque dans son esthétique de vie. Avec cette recherche solide et fouillée, le lecteur apprend qu'au début de l'âge baroque, "la couleur de la mort s'empare de la société européenne. Elle règnera tant que l'Espagne dirigera la mode. Il s'agit d'une élégance plus froide, plus réservée que l'exubérante joie de la couleur qu'aimait la Renaissance ; cette élégance correspondait aussi à une conception nouvelle du courtisan. Ainsi les visages inaccessibles et figés qui nous fixent du haut des portraits des maniéristes sont encadrés de noir [...] La vie ne vaut pas la peine d'être vécue, l'homme est un cadavre vivant, le monde est une maison de deuil [...] Le royaume du noir dépasse le monde de la cour." (p.43/44) ; très curieusement, on peut établir un parallèle avec L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme de Max Weber, surtout quand Alewyn constate que "l'éthique protestante, faite d'hostilité au monde, et le sens pratique des bourgeois considéraient les couleurs éclatantes, les velours et les soies scintillantes, comme l'expression d'une abominable impiété. Les huguenots en France, les puritains en Angleterre se faisaient reconnaître aux étoffes sombres et ternes dont ils se couvraient. Partout où les bourgeois étaient au pouvoir, des nobles de Venise aux régents d'Amsterdam, ils gouvernaient en noir." (p.44)
Le secret d'une telle généalogie réside dans sa métaphysique ; en effet, "le baroque considère que la nature brute, dans quelque domaine que ce soit, est pénible ou méprisable." (p.45)
Dans cette configuration, sans être d'abord une recherche de l'hybride, le baroque se caractérise avant tout par une crise des structures et une mystique libertine qui témoignent de son affectivité exacerbée et de sa crispation devant la mort, frénésie ostentatoire jusqu'au grotesque, inspirée par une anthropologie noire, elle-même préfiguration du sarcasme et du grand-guignol.


Le Capitalisme (Tome 1-Les origines)
Le Capitalisme (Tome 1-Les origines)
par Jean Baechler
Edition : Poche
Prix : EUR 11,90

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Bon état des lieux, 13 février 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Capitalisme (Tome 1-Les origines) (Poche)
Je n'attendais pas des fulgurances de la part de cette figure académique, mais bien plutôt un état des lieux : quel est le constat établi ?
Fort d'une méthode comparatiste, Jean Baechler conclut que l'origine du capitalisme ne peut être qu'exogène à ce système, ce qui revient à rendre compte d'une cause politique et à déconstruire sérieusement l'autonomie naturelle du système libéral tout entier. Enfin, l'originalité de l'étude est de présenter, grâce à une lecture historienne suivie et rigoureuse, les embryons de capitalisme en divers coins de la planète. Ainsi soucieux d'éviter tout ethnocentrisme, l'auteur s'évertue à rappeler quelques évidences sur les progrès techniques, éreintant solidement tout réflexe positiviste. Ce qui intéresse Jean Baechler est de savoir comment cela s'est produit et quand est apparu ce phénomène désormais mondial. S'il voit bien les invariants comme la rationalisation du travail, en reprenant Weber, l'émergence d'un marché en expansion, la libération politique de l'économie, l'entrepreneur et le technologue, le travailleur et le consommateur, s'il déconstruit des mythes économistes avec une prise au sérieux de Marx intelligente et scrupuleuse, il situe le début du capitalisme (lequel est consubstantiel selon lui à la démocratie) autour du XIe siècle, ce qui traduit une rigueur dans sa méthode, d'après l'exemple braudélien. Problématique, la figure du bourgeois (génialement analysé, à mon avis de manière définitive, par Sombart dans LE BOURGEOIS) se développe avec une cité médiévale qui n'est plus, comme la cité antique, une "corporation de guerriers".
Plus précisément, Baechler remarque que la spécificité du modèle capitaliste est d'avoir supprimé tout obstacle qui limitait l'efficacité économique, instaurant, du moins en théorie, une concurrence parfaite à l'échelle mondiale - on lira avec profit Le Sacrifice et l'envie : Le Libéralisme aux prises avec la justice sociale de Jean-Pierre Dupuy.
Malgré la solidité de l'ensemble et les précautions oratoires habituelles heureusement vite expédiées, l'étude se borne à l'histoire des idées et souffre d'une approche anthropologique absente, ce qui fait dire à Baechler quelques énormités comme : "La démocratie est le régime politique naturel de l'espèce humaine." (p.319)
Il n'est pas certain qu'un Hocart eût accepté une telle prise de position... (cf Rois et courtisans)


Critique du libéralisme libertaire : Généaologie de la contre-révolution, de la Révolution française aux Trente Honteuses
Critique du libéralisme libertaire : Généaologie de la contre-révolution, de la Révolution française aux Trente Honteuses
par Michel Clouscard
Edition : Broché

5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Grosse déception, 30 décembre 2013
Avec ce livre, j'ai compris pourquoi Michéa était de très loin supérieur à Clouscard.
En partant de l'a priori marxiste qui stipule l'absence "d'ailleurs aux rapports de production. La chose en soi est la lutte des classes" (p.351), a priori d'ailleurs complètement faux (voir "L'enfer des choses. René Girard et la logique de l'économie" de Dupuy/Dumouchel), Clouscard perd complètement de vue la véritable résistance au système libéral : l'anarchiste et le conservateur, en la figure du légitimisme bien compris ou, si l'on n'est pas royaliste, par préférence idéologique, du distributisme (voir Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste).
Si Clouscard reste visionnaire dans l'articulation du système libéral-libertaire, il est obligé d'effectuer des contorsions difficiles pour mettre Kant et Marx dans le même sac. Malgré tout, la remise à plat de Lacan, de Sartre, est extrêmement convaincante. Il faut saluer également les analyses autour de Rousseau.
Dans sa lecture du romanesque qu'il présente comme une esthétique existentielle du système bourgeois, il reste à savoir si c'est une esthétique purement rhétorique ou la révélation métaphysique que l'on sait depuis les travaux de Girard. En effet, le système bourgeois permet aux grands romanciers de révéler la structure du désir triangulaire, laquelle se présente d'elle-même, puisque, comme le démontre avec brio Clouscard mais Sombart bien avant lui ("Luxus und Kapitalismus"), la société de marché n'est que l'entretien de la luxure laissée à elle-même.
Une chose est d'admettre que le libéralisme favorise Eros selon la logique sadienne (voir Lasch), une autre est de reconnaître que le désir ne dépend pas du tout du système libéral. Clouscard rejoue l'impasse de Lucien Goldmann qui, dans Pour une sociologie du roman, explique les valeurs d'échange et de l'hubris par le surgissement de la société de marché alors qu'à l'inverse, il faut comprendre le capitalisme par la médiatisation des objets de nos désirs, laquelle est un phénomène réel et non strictement esthétique.
Dans ce cas de figure, l'approche de Baudrillard est biaisée. Ce sociologue (qui n'a rien à voir avec le sociologisme de Bourdieu), voit à la perfection l'existence d'une séduction idéologique ou alors il faut aller au bout de l'analyse et reconnaitre que "le traité de l'amour fou" n'est qu'une alternative idéologique, laquelle se fait courroie de transmission du désir libéral comme l'a remarquablement établi Denis de Rougemont dans L'amour et l'Occident La seule différence avec Clouscard repose sur la réalité anthropologique de la séduction. Ce qui m'amène au dernier point sur la critique de l'anthropologie de Lévi-Strauss. En réduisant le réel au procès de production, Clouscard en vient à dire que Levi-Strauss "invente" une idéologie structuraliste reposant sur l'invariant ; que l'on voie des limites aux analyses de l'anthropologue des sociétés humaines est acquis mais que l'on revient à rejeter l'invariant au nom d'une grille de lecture marxiste réclamerait une justification hélas pas toujours présente. L'invariant n'est rien d'autre qu'un horizon scientifique digne de toute méthode aristotélicienne.
Enfin, l'erreur criante du livre et qui fait s'effondrer la logique du titre ("contre révolution libérale") repose sur la confusion entre la théocratie monarchiste et la bourgeoisie. Si cette dernière ne fait qu'un avec la première, par la noblesse de robe, cela peut tout à fait se vérifier ; en revanche, par la noblesse d'épée, c'est tout autre ! et donc, précisément, ce que Clouscard nomme la contre-révolution, association du libéralisme monarchiste et républicain, oublie considérablement de faire observer que le prolétariat était aussi du côté de la noblesse d'épée, grande oubliée de l'analyse marxiste. De Gaulle (Action française) et les communistes. Comme Clouscard se fait l'adversaire (honteux) de De Gaulle (vieille France et paternalisme capitaliste - croit-il), il est donc complice du système qu'il déconstruit. C'est pourquoi, emblématique d'une telle lecture, pourra-t-on voir en Rousseau le savoyard utile aux Lumières, un peu comme la Suisse l'est du royaume bancaire ; de "l'Emile" à "la Nouvelle Héloïse", Rousseau ne demeure qu'un paradis fiscal en acte.
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LE CAUCHEMAR AMERICAIN. Essai pamphlétaire sur les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine actuelle
LE CAUCHEMAR AMERICAIN. Essai pamphlétaire sur les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine actuelle
par Robert Dôle
Edition : Broché

5.0 étoiles sur 5 "Le monde est plein d'idées protestantes raisonnables." (Muray, Le XIXe siècle à travers les âges), 12 août 2013
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
On connaît la célèbre remarque du géant Chesterton selon laquelle "le monde moderne est rempli d'idées chrétiennes devenues folles", on connaît moins celle de Muray. L'essai de Dôle prend la mesure de cette fulgurance.
Dans son pamphlet, il découvre que la confession publique dégoulinante, relayée par la publicité, les émissions de télévision, jusqu'au morbide "coming out", est digne héritière du puritanisme, lequel a assassiné ce beau mot de "pudeur", "fleur de volupté" (Balzac)
Ce pamphlet est bien trop doux avec son adversaire...


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