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Contenu rédigé par Philisine Cave
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Commentaires écrits par
Philisine Cave
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Wakolda: Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
Wakolda: Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
par Lucia Puenzo
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

5 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 exceptionnel, 21 novembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Wakolda: Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet (Broché)
Cela fait très longtemps que je n'aie lu un roman aussi réussi et enfin, il est arrivé avec un nom de poupée, en plus ! En traitant un sujet aussi difficile que celui d'analyser le mental d'un médecin nazi sans juger et uniquement en se basant sur des faits historiques, Lucía Puenzo offre avec Wakolda, un portrait édifiant et à mon avis relativement proche de ce que fut Josef Mengele, criminel de guerre indéfiniment traqué par les services du Mossad.

Une famille argentine veut changer d'air(e) : la quatrième grossesse d'Eva, la mère, incite la tribu à reprendre une pension familiale laissée en héritage à Bariloche. Le père, Enzo, artiste à ses heures et doué en mécanique, voue une passion chronophage pour la conception de poupées en tout genre. Lilith, leur fille unique, présente une morphologie petite pour son âge : sa prématurité y est pour beaucoup. Le jour du départ, un étranger à l'accent germanique, passablement intrigué (voire intéressé) par l'ado, souhaite partager le chemin avec eux : la route ne semble pas très sûre, peu bétonnée et la nuit tombe vite. Le cramponnage ne fait que commencer.

Ce livre magistral décortique sur un exemple, le refuge des hautes instances nazies en Amérique du Sud et en particulier en Argentine, seul pays qui leur a offert l'amnistie. D'ailleurs, l'escale fortuite dans le clan Malpuche en donne un explication : le génocide de ce peuple par les grands propriétaires terriens argentins a anticipé cinquante années auparavant, l'extermination programmée par les nazis.

Un portrait impressionnant de Stefan Mengele, vétérinaire de formation, anthropologue ensuite du IIIè Reich, plus apprenti-sorcier que médecin savant, plus toqué que jamais. Sa folie se dévoile avec la multitude de notes irrationnelles prises sur ses cobayes, ses essais cliniques non maîtrisés : il ne doute jamais, en impose beaucoup, décide du destin de chacun et agit toujours en fonction de sa théorie de race supérieure.
Au-delà de ce personnage nauséabond, Lucía Puenzo répond à la problématique suivante : comment une famille arrive à faire confiance à un bourreau, alors qu'au départ, elle éprouve de vrais soupçons concernant la nature de la personne ?
Véritable homme caméléon, tel un parasite, Stefan Mengele s'immisce dans la cellule familiale et la modifie comme une vulgaire souche moléculaire, allant même jusqu'à s'occuper de la poupée. Doué d'un flair hors normes, il ne laisse rien au hasard : s'occupe de l'activité d'Enzo à des fins propagandistes, étudie Lilith et Eva, empiète sur leur quotidien pour mieux les manipuler, choisit le lieu de résidence en raison de la proximité d'une clinique amie. Présenté comme sauveur, il ne cesse de détruire.
Wakolda est un grand roman sur la manipulation, sur la fascination d'une jeune adolescente pour un pervers (avec un soupçon de Lolita de Nabokov), sur l'aveuglement de tous face à un esprit malade, le manque de conscience collective. Remarquable, tout simplement !
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (6) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 26, 2014 8:10 PM CET


Kinderzimmer - Prix des libraires 2014
Kinderzimmer - Prix des libraires 2014
par Valentine Goby
Edition : Broché
Prix : EUR 20,00

12 internautes sur 12 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 un livre immense., 14 octobre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Kinderzimmer - Prix des libraires 2014 (Broché)
Assurément, Kinderzimmer reste un immense roman comme il est rare d'en trouver actuellement : Valentine Goby, en abordant les conditions de vie dans le camp de travail de Ravensbrück, a construit une intrigue mesurée et n'a pas surjoué dans le pathos (les descriptions objectives suffisent à décrire la barbarie et à créer une émotion sincère chez le lecteur). Lire ce livre devient un indispensable, à l'heure où les derniers résistants et déportés de la seconde guerre mondiale quittent ce monde, où des propos infamants négationnistes refont surface et où de futurs candidats frontistes décérébrés embrayent sur « le point de détail » lepéniste.

Suzanne Langlois, ancienne déportée du camp de travail de Ravensbrück en septembre 1944, débarque un jour dans un lycée pour parler des conditions de sa détention. Au détour d'une question lycéenne, elle se remémore ce passé affreux : sa participation à la résistance, sa découverte par la gestapo, le départ du train, son changement d'identité (Suzanne devenant Mila) et puis tout le reste, et surtout ce petit quelque chose emporté qu'elle n'avait pas du tout prévu.

Tout est parfaitement articulé dans ce livre : pas de mièvrerie, pas de sensiblerie, tout détail indique l'horreur absolue de cette période et pourtant, cette atmosphère plombée est relevée par l'immense courage et la solidarité de ces femmes, leur envie de vivre malgré le harcèlement, le découragement, les fausses rumeurs de la Libération, le décès de codétenues, le froid et la mort qui rôde continument. Ce livre est un rappel salvateur de ces résistantes de l'ombre qui ont honoré l'espèce humaine et leur patrie.


La Dernière Danse de Charlot
La Dernière Danse de Charlot
par Fabio Stassi
Edition : Broché
Prix : EUR 20,50

4 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 pour les amateurs de cinéma et de jolies histoires., 12 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Dernière Danse de Charlot (Broché)
Charlot, à la fin de sa vie, réclame quelques années d'existence supplémentaires à la Mort. Seule exigence de cette dernière pour exaucer ce vœu : la faire rire ! Un acte de bravoure pas trop difficile à réussir pour le plus grand comique de tous les temps. Cependant l'âge avancé du Monsieur devient un poids ou une source d'inspiration : c'est selon !

La dernière danse de Charlot propose une part fictionnelle de la vie de cet artiste du cirque, devenu maître en pantomime et génial précurseur du cinéma muet. Cadencé en six bobines (description du passé) et sept hivers (rencontres avec l'ange des Ténèbres), le récit dévoile un Chaplin intime : son sentiment d'être constamment exilé, son angoisse de la faim, son éternelle soif de reconnaissance, son démesure dans la création, sa quête d'innovation, ses nombreux métiers (dont celui de typographe qui lui servira grandement ensuite pour la réalisation de ses courts métrages ), ses rencontres amicales et sa fidélité à toute épreuve (surtout face au deuil). Fabio Stassi a choisi Chaplin pour raconter les débuts du septième art.
Prétextant une vie amoureuse assez remplie (Charlot eut plusieurs épouses et une descendance fournie), La dernière danse de Charlot présente une confession épistolaire à Christopher, le dernier né d'un père très âgé (73 ans à la naissance). Car le vain mot de ce livre demeurera transmission : l'héritage d'un père (le récit de son existence) mais aussi le voyage du cadeau d'amour entre deux saltimbanques.
Bien sûr, Stassi joue avec l'Histoire (la vraie) du cinématographe, réinvente le créateur de la bobine et surtout les raisons de cette innovation majeure. Les personnages bien marqués paraissent tous bienveillants et suffisamment fantasques : même, la Mort ne fait pas peur !
Une lecture sympathique, qui fait passer un bon moment sans se prendre la tête mais qui ne casse pas des briques.


La nuit en vérité
La nuit en vérité
par Véronique Olmi
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 Rien n'est simple chez Véronique Olmi mais c'est si bien décrit, alors..., 12 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La nuit en vérité (Broché)
Enzo Popov, collégien rondouillard occupe seul avec sa mère célibataire, l'attirante Liouba, un appartement parisien des beaux quartiers, en échange du ménage quotidien. La situation géographique dudit logis lui permet d'intégrer un collège prestigieux, bien sous tous rapports, enfin a priori.

Premier roman lu de Véronique Olmi et déjà premiers constats : cette auteure écrit bien, sait mettre en place une intrigue et la faire glisser vers le pire au détour d'une scène, travaille sur la noirceur humaine.
Dans La nuit en vérité, Véronique Olmi aborde via son héros intelligent et en recul, la violence sociale (une Liouba réduite à sa condition d'employée par des patrons paternalistes et incapables de la prénommer correctement, le rejet de la pauvreté) ainsi que le harcèlement scolaire et son abject dispositif (brimades et insultes, au pouvoir renforcé par les nouvelles technologies type Facebook et par l'absence de réaction du corps enseignant) jusqu'à l'horreur.
Ce récit donc noir dévoile toutefois une échappatoire, une forme de résilience : l'intervention de soldats fantasmés maintient l'équilibre psychique du héros, la relation magnifique entre Enzo et Liouba, le soutien franc et amical de Charles et le côté débonnaire d'Enzo complètent le tout.
Rien n'est simple chez Véronique Olmi mais c'est si bien décrit, alors...


Les voyages de Daniel Ascher
Les voyages de Daniel Ascher
par Déborah Lévy-Bertherat
Edition : Broché
Prix : EUR 18,00

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Histoires de famille et de voyages, 12 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les voyages de Daniel Ascher (Broché)
Voici un très bon premier roman. Les voyages de Daniel Ascher présente la quête d'une jeune femme, Hélène Chambon, tournée vers le passé obscur de son grand-oncle, Daniel Roche, frère de sa grand-mère paternelle Suzanne.

Écrivain reconnu en littérature jeunesse, Daniel Roche représente une idole pour une génération d'enfants en mal d'aventures. Sa série La Marque noire lui vaut tous les suffrages infantiles, exceptés ceux de la gamine Hélène, lectrice réfractaire de l'écrivain de famille. Pourtant, à l'âge adulte, Hélène profite de cette proximité pour héberger dans une chambre parisienne sous les toits détenue par Daniel. Bien qu'occupant le même immeuble, la petite-nièce et cet aïeul original, toujours parti par monts et par vaux, refusant de s'installer définitivement et de fonder une famille, ne cessent de se croiser. Archéologue de formation, intriguée par un billet glissé à l'arrière d'un tableau, Hélène va étendre son champ de recherche : à nous deux, les vieilles pierres (et pas seulement les cailloux) !

Bien menée, l'intrigue ne souffre d'aucun défaut : une histoire de famille commune et soumise aux aléas du passé et au temps de guerre, des personnages clairs et saisissables (quoique un peu froids à mon goût), une écriture précise et simple, un moment très agréable de lecture. Une œuvre prometteuse.


La lettre à Helga
La lettre à Helga
par Bergsveinn Birgisson
Edition : Broché
Prix : EUR 16,50

3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 un aveu, un abandon, 12 septembre 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La lettre à Helga (Broché)
Bjarni Gíslason, fermier de son état, aime être serviable et ne compte pas l'aide qu'il apporte aux autres. Amoureux de ses terres reçues en héritage, il élève ses brebis avec attendrissement, contrôle assidûment le fourrage de tous, s'oublie dans le travail, une forme d'échappatoire pour évacuer une vie intime plutôt tristounette. Heureusement, le voisinage offre d'intéressantes perspectives, plutôt même pulpeuses.

La lettre à Helga est mon premier coup de cœur de la rentrée littéraire 2013 (à ce jour, le seul). Comment Bergsveinn Birgisson a-t-il réussi à placer autant de sensibilité et d'émotion dans cet écrit ? Son héros, Bjarni Gíslason apparaît sous toutes les coutures : tour à tour râleur, souvent de mauvaise foi (surtout quand il n'assume pas ses propres décisions), attachant et finalement intègre, facétieux et bourré d'habitudes qui le rassurent et parfois le castrent. Bergsveinn Birgisson décrit la vie d'un homme tout simplement, d'un amour consommé et consumé.
Loin des atermoiements habituels, l'auteur ne se laisse jamais manger par l'intrigue ou par ses personnages : il sait les contenir et obtenir d'eux tout ce qu'ils ont dans le ventre, dans leur corps, dans leur cœur. Rien n'est simple dans l'existence : parfois certains choix s'imposent d'eux-mêmes, d'autres semblent contraints. Et c'est justement l'idée principale du texte : une décision irrévocable conditionne une autre vie, un abandon. La qualité littéraire de cette lettre (hommage appuyé au travail de traduction de Catherine Eyjólfsson qui à mon avis, n'a aucunement trahi la pensée de l'auteur et a brillamment servi le texte) participe au succès de cette première œuvre. Oui, l'idée géniale de la confession permet un glissement plus rapide du lecteur vers le héros. Oui, le discours de ce dernier, certes simple et quelquefois réducteur, le rend attendrissant et anticipe la relance de l'intrigue. Mine de rien, Bergsveinn Birgisson aborde la misère sexuelle sous différentes facettes (zoophilie, adultère, abstinence...).
Tout est beau dans ce livre : la description des paysages, le lien fort avec les animaux, la vie à la ferme, la relation entre Bjarni et son épouse Unnur, le manque d'amour et puis le manque tout court.
Je ne pensais pas qu'il était aussi formidable de découvrir un homme qui se cherche.


Maine
Maine
par J. Courtney Sullivan
Edition : Broché
Prix : EUR 22,00

10 internautes sur 11 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Attention, roman de l'été 2013 !, 14 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Maine (Broché)
Maine est un roman polyphonique aux quatre F :
1) famille, fortune, fuite et feu
ou bien
2) une vieille femme Alice, sa fille Kathleen, sa belle-fille Ann Marie et enfin Maggie la petite-fille.

Chez les Kelleher, on se partage les mois d'été pour jouir de la résidence familiale du Maine: juin est réservé à l'aînée Kathleen (ex-alcoolique repentie, exilée sur la côte ouest, le plus loin possible du clan) et sa progéniture dispersée (Maggie et Chris) ; juillet est l'occasion de retrouver le benjamin Patrick et sa desperate housewife avant l'heure Ann Marie (accompagnés de la tribu de Patty, plus rarement de Fiona et de Little Daniel) et enfin, août appartient à la cadette Clare. Cette organisation permet à chacun de s'éviter copieusement tout en gardant un oeil sur l’aïeule Alice, souvent acariâtre et difficile, sauf avec le père Donnelly à qui elle donnerait -le bon dieu sans confession- tout ce qui lui est le plus cher. Bien sûr, dans ce genre de famille, on parle de tout et surtout de rien : on évite d'aborder les soucis passagers, voire les très gros ennuis car rien ne vaut l'apparence et la paix sociale. Mais comme toujours, il faut trois broutilles pour que le mécanisme bien huilé vrille et que les secrets les plus enfouis éclatent au grand jour... pour notre plus grand plaisir ! (oui, le lecteur peut se révéler sadique).

Un roman éblouissant de maîtrise, drôle et foncièrement sarcastique : les quatre personnages féminins bien campés se distinguent très rapidement et dévoilent leurs états d'âme. Chacune suit son chemin -de croix- : Kathleen se découvre maternante quand il le faut, Ann Marie fait preuve de caractère et envoie bazarder tout ce petit monde (malgré les maisons de poupée), Maggie joue l'électron libre et liant au final les morceaux dispersés de cette famille d'origine irlandaise quelque peu décomposée et enfin, Alice apprend à se pardonner. Pas de manichéisme ou d'eau de rose, pas de happy end, juste un peu plus de considération et d'acceptation de soi, une tribu brut de décoffrage dont j'ai aimé lire l'évolution.


Les eaux tumultueuses
Les eaux tumultueuses
par Aharon Appelfeld
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

5 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 avant le déluge, 12 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les eaux tumultueuses (Broché)
Tous les étés, le couple Zaltzer reçoit dans sa pension de Fracht des touristes à dominante juive, parfois fortunés, assurément addicts aux jeux de hasard et à l'alcool, dépouillés en fin de séjour mais suffisamment heureux pour revenir. Pourtant ce mois de juin-ci, la clientèle se fait attendre. Seule, Rita Braun, trentenaire divorcée, affublée de son fiston inquisiteur de dix-sept ans (Yohann, parfait surveillant des consommations dispendieuses maternelles, synonymes de dilapidation d'héritage) guette les arrivées de train. La survenue du trio formé par l'élégante Zoussi, son éternel prétendant Van et le bel intellectuel au talent gâché Benno Starck calme passablement l'inquiétude mais ne cache en rien la question : (que font) où sont les autres ?

Voici un texte inspiré et construit sous forme métaphorique : l'omniprésence de la mort annoncée par les absences physiques (ce qui ne se voit pas n'est plus), une catastrophe naturelle (le débordement du fleuve contigu), une noyade ou la déliquescence de cette pension familiale où respirait une once de gaieté avant (alcool frelaté, plus de confiance, un crédit désaccordé et un serveur virulent, Vassil, sorte de père-la-morale religieux). Avant quoi, justement ? L'auteur Aharon Appelfeld a cette intelligence de propos de ne jamais dater son récit, de laisser la conscience collective faire son boulot de mémoire. Ces trains si remplis de paysans et si vides de résidents en rappellent d'autres plus fournis malheureusement à destinations morbides ou ceux de l'espoir d'une terre promise (la fuite vers la Palestine). Autre élément physique déterminant : les eaux du fleuve perturbent la quiétude du séjour et menacent la survie du groupe.
Dans ce recueillement, chacun laisse planer ses pensées, son histoire familiale et ses nombreux chemins de traverse. Tout est matière à discussion et en particulier l'appartenance à la communauté juive. Entre les pourfendeurs d'une vision idyllique de la foi (la gouvernante Maria, Ruthène de nationalité ou bien Vassil, exaspéré par ces résidents alcooliques et foncièrement xénophobe) et les vacanciers décidés d'en profiter et de s'oublier, les échanges et les joutes verbales s'accumulent. Tous présentent un mal-être, une discontinuité : Yohann qui aimerait bien que sa mère devienne plus adulte que lui-même, Rita en rêve d'un avenir meilleur et sous d'autres auspices, Benno en recherche de reconnaissance maternelle (malgré son grand âge), Zaltzer attaché à son domaine et pressentant déjà l'inimaginable, etc. Dans ce monde-là, les servants et les enfants présentent plus de réflexion que les pensionnaires, inversant l'échelle des catégories sociologiques. Les eaux tumultueuses, un univers en déshérence, les prémisses de l'apocalypse.


La Fabrique des mots
La Fabrique des mots
par Erik Orsenna
Edition : Broché
Prix : EUR 15,00

8 internautes sur 9 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Quand les mots deviennent les maux d'un dictateur., 5 mai 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La Fabrique des mots (Broché)
Dans un pays fort, fort lointain, vit un dictateur quelque peu analphabète et surtout bête (normal pour un dictateur, cela dit en passant !). Réduire la liberté physique de ces concitoyens ne lui suffit plus, il s'attelle à une liste officielle de douze mots autorisés, et rien de plus. Pénurie de langage, raccourci de communication, un incendie littéraire si vite arrivé et la résistance qui s'organise. La révolte des autres mots, une maîtresse survoltée, une classe en ébullition intellectuelle, et en avant la création !

Cette fable des temps modernes utilise tous les bons procédés de narration : une histoire sympathique avec une héroïne mutine (Jeanne), des personnages secondaires attachants (la maîtresse Laurencin, le sage Le Capitan) ou hauts en couleur (les frangines Colette et Marguerite Bonaventure que le latin et le grec séparent !, les renforts forts en verlan), des lieux insolites (l'Académie Française devenue une mine d'or, le TDM, les cafés Au divorce joyeux et Aux mots d'amour) illustrent cette intrigue brillante, facétieuse et foncièrement intelligente. Erik Orsenna aurait pu tomber dans le tout didactique, agrémenté de pédagogie.
Il n'en est rien : il ouvre le lecteur à la fabrication du langage, lui montre l'étonnante richesse des idiomes étrangers et en quoi tous interfèrent, rappelle que plus une personne possède un vocabulaire riche, meilleurs seront sa communication et ses liens avec autrui, car à une situation donnée, elle emploiera le mot juste (les synonymes se rapportent à une même idée globale mais lui confèrent chacun, une nuance subtile qui est parfois bon de préciser). Erik Orsenna évoque le langage en constante mouvance, enrichi régulièrement par des termes nouveaux (exemples récents : internaute, logiciel, courriel, pourriel etc).

Les dessins de Camille Chevrillon colorisent La Fabrique des mots, illustrent joliment les scènes décrites, rendent la lecture d'autant plus active et concentrée.
Découpé en seize courts chapitres, ce texte idéal ouvre sur l'apport fondamental de l'étymologie, éclaire sur les données historiques intéressantes, renforce le lien entre liberté individuelle, solidarité intergénérationnelle (nous sommes nourris des mots des autres et des anciens) et culture intellectuelle.

J'ai proposé à mon V. (9 ans) de le lire.
Voici ses impressions : mon V. a apprécié l'explication sur l'origine des mots, a bien aimé l'histoire et le sens des dessins, mais n'a pas adhéré au graphisme de Camille Chevrillon. Voilà !


La part du feu
La part du feu
par Hélène Gestern
Edition : Broché
Prix : EUR 19,00

6 internautes sur 7 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 à la recherche de la vérité, 12 janvier 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : La part du feu (Broché)
Au détour d'un accident domestique paternel, Laurence apprend une information la concernant, très déstabilisante. Au lieu de s'effondrer, elle entreprend une enquête afin de percer le couple Tesseydre à la vieillesse difficile (sa mère, Cécile, atteinte d'une forme parkinsonienne ; son père, Jacques, irascible mais bienveillant), fouille dans les armoires familiales, découvre un autre monde : celui de l'extrême-gauche vindicative et anarchiste des années 1970. En avant, Miss (Sherlock) Emmanuel !

Bien sûr, on retrouve les thèmes chers à l'auteure comme la famille, les secrets, la sociologie des comportements et l'identité. Réduire l'histoire à ces champs serait réducteur. De ce couple Tesseydre disséqué au scalpel, Hélène Gestern explore cette France de l'après-1968 emplie de passion et aux mœurs décousues, la vie de groupuscules anarchistes qui rêvent d'une autre société (plus juste, plus libertaire, moins sclérosée dans ses conventions et ses rituels), aux méthodes souvent terroristes. Un incendie et tout s'écroule : les illusions, les rêves, sauf la solidarité. Cette apnée historique entreprise par Laurence bouscule les principes parentaux, dérange certains pontes, met en péril sa vie mais se justifie en tant que quête d'une certaine sérénité, une forme de complétude.

L'histoire magnifiquement cadencée est gérée de main de maître. Au récit formulé par plusieurs personnages, se succèdent lettres, articles de droit, éditoriaux, poésie et manifestes politiques. Cette forme narrative difficile et assez risquée est maîtrisée à la perfection, ce qui fait qu'à aucun moment on ne s'ennuie, la lecture ne s'essouffle. Hélène Gestern étudie la complexité de la conscience politique (les âmes fidèles à leurs idéaux, celles qui les trahissent, celles qui les oublient), glisse un lien d'amitié avec Eux sur la photo et un clin d’œil au duel Sarkosy-Hollande au détour d'un bouquet de fleurs hospitalier, nourrit ses personnages d'ambivalence, rappelle qu'un passé tu tue à petit feu !

La part du feu : un roman sublime et instructif ; une prose simple et subtile (Hélène Gestern écrit bien et juste, sans emphase, sans excès) ; un univers précis et richement documenté ; une variété littéraire remarquable.


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