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ColtraneTyner1961 (Petite mer)

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Live In '63, '64 & '65
Live In '63, '64 & '65
DVD ~ Oscar Peterson
Proposé par Fulfillment Express
Prix : EUR 18,95

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Les Magiciens du Swing, 13 mars 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Live In '63, '64 & '65 (DVD)
LE DVD (83 minutes)
Contrairement à ce qui est écrit dans un autre commentaire, le format 4/3 s’adapte parfaitement à l’écran 16/9e en laissant des bandes noires sur les côtés. Le cadrage d’origine est ainsi préservé.
De plus la qualité de l’image est irréprochable sauf pour certaines parties du concert de Finlande qui manquent de définition et de finesse dans les contrastes noir et blanc.
Quant au son, il touche à la perfection. Il faut dire que les conditions d’enregistrement étaient idéales dans les salles où a joué le trio d'Oscar Peterson.
Les conditions sont donc très agréables pour apprécier ces trois concerts européens.

UN BEAU LIVRET EN SUPPLÉMENT
Comme pour tous les live de la collection «Jazz Icons», un booklet de 24 pages accompagne le DVD. Il est constitué d’un court témoignage écrit par Kelly Peterson, la dernière femme d’Oscar, et d’un texte d’une douzaine de pages sur le groupe du pianiste: ce long texte est rédigé par Doug Ramsey, un spécialiste de jazz auteur d’un livre intitulé «Take Five» consacré au grand Paul Desmond. Une dizaine de photographies rares illustrent l’ensemble du livret.

LE CONTEXTE
Ces trois live s’inscrivent dans la deuxième phase de la carrière de l’immense pianiste. Oscar Peterson dont la formation en trio était basée à l’origine sur la guitare et la contrebasse a, sur les conseils de son ami et producteur Norman Grantz, fait évoluer fin 1958 son ossature rythmique. Il remplace la guitare par la batterie. Bien lui en a pris, non pas qu’Herb Ellis ait démérité, bien au contraire. Mais l’arrivée d’Ed Thigpen début 59 va donner un coup de fouet à sa musicalité. Le toucher élégant et aérien du batteur qui n’est pas né du dernier déluge de notes va faire évoluer le jeu du pianiste vers des sonorités plus amples, plus fluides tout en permettant de conserver son sens du swing.
Les trois concerts ici proposés sont l’apothéose de ce nouveau trio, le dernier parachevant cette deuxième grande période puisque Ed Thigpen puis Ray Brown quittent la formation de Peterson au cours de cette année 65.

NORMAN GRANZ
Un soir de la mi-septembre, le Jazz At The Philarmonic du producteur Norman Granz se produit au Carnegie Hall de New York avec une multitude de stars (Bird, Lester Young, Coleman Hawkins, Ella Fitzgerald, etc.). Tapi dans l’ombre de la salle, un jeune canadien âgé de 24 ans assiste aux jam-sessions des musiciens. Après quelques morceaux, sans crier gare, Norman Granz interpelle ce jeune homme qu’il présente à l’assemblée comme un futur grand du jazz. Oscar Peterson est invité à jouer quelques titres avec le contrebassiste Ray Brown. C’est un déluge de notes qui s’abat sur le public médusé et sur les autres musiciens impressionnés par son swing ravageur. Dans les jours qui suivent, la presse qui raconte l’événement est dithyrambique. Le jazz s’est trouvé un Oscar, nouvel héros qui va inscrire son nom en lettres de swing sur le fronton des plus belles salles de spectacles du monde pendant plus d’un demi-siècle.
À partir de cette date, Norman Granz va s’atteler à diriger la carrière du pianiste virtuose et à promouvoir le talent de son poulain à travers le monde. Quinze ans plus tard, c’est encore l’impresario ombrageux qui est à la manœuvre des tournées européennes et japonaises d’Oscar Peterson. Et c’est toujours lui qui incorpore un musicien supplémentaire de son «écurie» au trio du pianiste. Le plus souvent, c’est un trompettiste. Ce qui tombe à pic car, petit, Oscar a soufflé avec entrain dans le cornet familial avant d’être obligé de s’orienter vers le piano pour raisons de santé.

LES CONCERTS EUROPÉENS
Les trois concerts réunis sur ce DVD succèdent au plus grand succès discographique d’Oscar Peterson. «Night Train», album comportant 10 standards de jazz et enregistré en studio à la fin 62, a été programmé par Norman Grantz pour devenir un hit dans les stations radiophoniques: en effet, la courte durée des morceaux facilite leur passage à l’antenne. Le succès instantané de ce disque incite le producteur au flair inégalé à programmer une série de prestations publiques dans toute l’Europe.

PREMIER CONCERT
3 avril 1963 à Stockholm
Durée : 17 minutes 43
Ce concert a été enregistré sur un plateau de télévision suédois. Le trio est filmé sur une scène face un public que l’on ne verra jamais et dont les applaudissements montrent un enthousiasme modéré. Ce qui fait que ce dispositif télévisuel semble un peu guindé et cérémonieux, ce d’autant plus que le décor est kitsch et que Ray Brown et Ed Thigpen sont installés sur de petites estrades circulaires un peu ridicules. Passer ses considérations visuelles, le montage qui alterne les cadrages plan moyen et gros plan est de grande qualité.

Les titres joués :
1. «Reunion Blues» (2 minutes 40)
Une composition que Milt Jackson a écrit pour «Very Tall», un excellent album en quartet avec le trio Peterson-Brown-Thigpen.
Oscar Peterson n’est pas encore entré en scène que les deux comparses de la rythmique transforme déjà ce Blues en swing du tonnerre. Le pianiste n’a plus qu’à embrayer la vitesse supérieure. Les gros plans sur ses mains qui virevoltent sur le clavier sont édifiantes.

2. «Satin Doll» (3 minutes 50)
Ce standard composé en 1953 par le duo Duke Ellington-Billy Strayhorn est une perle rare. Aimant particulièrement les riff, notre pianiste est gâté et peut développer à loisir ses gammes aux envolées lyriques. La rythmique est au diapason. Les images font la preuve de l’étroite intelligence entre les musiciens qui échangent des regards complices et amusés.

3. «But Not For Me» (3 minutes 20)
Un très grand classique, datant de 1930 et signé par le couple Gershwin et qui nous réserve une belle surprise puisque Roy Eldridge débarque sur scène avec sa trompette bouchée.
Introduction toute en suspense et en tension du trio. Le trompettiste semble se fondre dans ce climat imposé. Et puis non, il décide finalement d’inscrire la mélodie dans la joie de vivre. Ses cris haut perchés exaltent cette romance mélancolique et les trois autres sont aux petits soins pour titiller ses phrases improvisées. Encore de très beaux plans, cette fois-ci sur le visage de «Little Jazz» et sur ses mains actionnant avec vélocité les pistons de son instrument.

4. «It Ain’t Necessarily So» (1 minute 40)
De nouveau un standard du couple Gershwin composé en 1935 pour leur célèbre opéra «Porgy and Bess». L’ambiance contraste avec ce qui vient de précéder. Ayant déjà enregistré un album en studio de cette pièce, Peterson dresse ici un beau portrait à la tonalité très cinématographique de Sportin’ Life, le dealer-dandy de Bess.

5. «Chicago (That Toddlin’ Town)» (6 minutes 10)
Une chanson populaire de 1922 écrite par Fred Fisher. On reste dans l’ambiance «mauvais garçons» du titre précédent. Le trio développe en effet une interprétation dramatique aux accents chaotiques et aux brutaux changements de rythme qui rappellent le Chicago de la Prohibition et des Années folles. Quelques beaux plans présentent l’aisance technique d’Ed Thigpen et surtout le solo fiévreux de Ray Brown.

DEUXIÈME CONCERT
2 mai 1964 à Holbæk
Durée : 38 minutes 16
Cette petite ville est située dans les Fjord danois à une cinquantaine de kilomètres de la capitale Copenhague. Depuis 1955, Holbæk est devenu un repère incontournable pour les passionnés de jazz du pays: Dexter Gordon, Kenny Drew, Don Cherry, Gary Peacock, entre autres, y ont joué. L’exiguïté de la salle participe à l’ambiance plus chaleureuse qui se dégage dans ce live. En effet, les spectateurs sont assis à moins d’un mètre du trio et l’encerclent complètement.

Les titres joués :
1. «Soon» (3 minutes 35)
Un standard écrit en 1929 par le couple Gershwin.
L’atmosphère plus intime, plus décontractée fait que l’on entre immédiatement dans cette romance mélancolique. Le trio est soudé comme jamais, les regards échangés sont intenses, permettant des changements de rythme hallucinants. Ainsi des mains d’Oscar qui courent sur le clavier à la vitesse du vent puis ralentissent comme si de rien n’était.

2. «On Green Dolphin Street» (7 minutes 40)
Ce standard écrit en 1947 par le compositeur de film Bronisław Kaper est l’un de ceux qu’Oscar Peterson a le plus interprété en concert. Sur ce titre, on a un large éventail des talents respectifs de chacun des musiciens. Oscar développe avec maestria toutes sortes de gammes colorées exprimant ainsi des climats très contrastés. Ray Brown suggère les harmonies de son leader avec son archet ou se lance avec une dextérité toute frénétique dans un suspens à son paroxysme. Sous ses doigts, cet instrument encombrant se fait léger telle une guitare. Ed Thigpen utilise étonnamment ses mailloches sur la cymbale ou plus classiquement ses balais comme s’il montait avec délicatesse des blancs en neige: d’une attention de tous les instants, il souligne ainsi les sonorités élégantes de ses camarades. Et quel plaisir de voir l’air entendu et amusé du tandem Brown-Thigpen lorsque Peterson fait quelques citations humoristiques dans ses chorus. Le public n’est pas dupe reprenant le rythme en faisant la claque. Tout cela respire la joie de vivre, le bonheur de l’instant présent. Comme Buster Keaton dans «Sherlock Jr», on a l’impression de pénétrer dans l’écran, d’être dans la salle, tout proche du trio.

3. «Bags’ Groove» (7 minutes 50)
Un nouveau standard de Milt Jackson, composé pour Miles Davis en 1954, que Peterson a enregistré sur «Night Train».
Sur ce titre, c’est Ray Brown le maître de cérémonie, Oscar et Ed dressant la table rythmique. Le contrebassiste déploie une fantastique richesse d’accords. Son solo le met dans une telle transe qu’il en vient à «scatter» à demi-mot sa prestation. La suite est explosive. Oscar, lui le prince du swing, se lance dans un Bebop échevelé.

4. «Tonight» (3 minutes)
Un titre composé par Leonard Bernstein en 1956 pour le drame musical «West Side Story».
Pas le temps de reprendre son souffle que Peterson déclenche un ouragan de notes à faire fuir un bataillon de tambours. Prenant le train en marche, les deux de la rythmique ne s’en laissent pas compter. C’est impressionnant de voir le calme et la concentration sur leurs visages tandis qu’Oscar grimace de douleurs comme s’il vivait une tragédie qu’il a d’ailleurs enregistré début 62 avec ce même trio.

5. «C-Jam Blues» (9 minutes 20)
Encore et toujours un grand standard, signé en 1941-42 par Duke Ellington sur un motif de Barney Bigard.
Peterson a l’art de revisiter les airs les plus illustres et les plus connus — parfois même les guimauves les plus sirupeuses — et de se les approprier comme s’il en était le compositeur ou le seul et unique dépositaire. Le Duke le surnommait «Le Maharaja du clavier». Sur ce Blues, son titre de gloire n’est pas usurpé car, pendant plus de deux minutes, le pianiste déploie, presque seul au monde, des figures musicales dignes des «Mille et une nuits». S’apercevant qu’il sue sang et notes, Ray et Ed décident de le délivrer de ce fardeau bleu. Et c’est parti pour 7 minutes d’un swing fantastique qui donne le tournis. Sous les tonnerres d’applaudissements de la salle enfumée, le trio s’enivre de bonheur.

6. «Hymn To Freedom» (6 minutes 52)
C’est la seule composition d’Oscar Peterson lors de ces trois concerts. Il a écrit ce titre en fin de séance d’enregistrement studio pour «Night Train». Norman Granz voulait un Blues pour terminer cette session. S’inspirant des mouvements des droits civiques pour l’abrogation des lois ségrégatives qui eurent lieu en 1960-61, sur les traces du «The Freedom Rider» d’Art Blakey, Peterson signe un chant negro spiritual aux accents lyriques et solennels.
Sous les doigts du pianiste, le club de jazz danois se transforme progressivement en église évangélique afro-américaine. Le gospel atteint son paroxysme émotionnel lorsque Peterson effleure son clavier par une succession de «nappes de son» que Coltrane n’aurait pas désavoué. Même pour un mécréant, ce gospel blues aux intonations spirituelles donne la chair de poule.

TROISIÈME CONCERT
23 mars 1965 à Helsinki
Ce live se déroule dans la maison de la culture d’Helsinki. Cette salle de 1400 places est devenue célèbre après les passages de Jimi Hendrix et du groupe Led Zeppelin. Le trio (+ un) d’Oscar Peterson se produit sur la scène finlandaise juste avant le quartet d’Ella Fitzgerald. Les images nous présentent, sous d’autres angles, les multiples facettes du talent des musiciens. Un court plan en contre-champ sur le public montre aussi que le trio magique a fait salle comble.

Les titres joués :
1. «Yours Is My Heart Alone» (4 minutes 50)
Ce titre issu d’une opérette composée en 1929 par Franz Lehár est devenu un standard musical très prisé par les «swingmen».
Oscar Peterson démarre tranquillement le morceau à la tonalité mélancolique. Progressivement la bleuette sentimentale se transforme en un torrent de notes trépidantes. Tel un alchimiste du jazz, Oscar réussit une nouvelle fois à transformer une matière quelconque en or sonnant et trébuchant. Le tout sans se prendre au sérieux et dans une complicité joviale et humoristique.

2. «Mack The Knife» (7 minutes 40)
Une chanson datant de 1928 écrite le tandem Kurt Weill-Bertolt Brecht pour «L’Opéra de quat’sous», une tragi-comédie féroce et satirique.
Un morceau tout en contrastes avec le précédent et qui démontre encore tout l’intérêt qu’Oscar Peterson portait aux années folles, à cette période instable mais riche en bouleversements, et aux bas-fonds avec des personnages haut en couleurs comme les gangsters.
L’introduction virevoltante annonce l’arrivée d’un quatrième larron sur la scène. D’abord poussif (impressionné?), puis écartant assez rapidement la mélodie, le bugliste Clark Terry se lance une improvisation époustouflante de créativité. En comparant cette prestation avec celle qu’il a enregistré l’année précédente en studio avec le trio, on est à la fois ébloui par son aisance technique — de superbes gros plans soulignent sa célérité — et par sa capacité à prendre le chemin des écoliers. Dix ans plus tard, Peterson-Terry remettent le couvert musical sur le même titre pour une course contre la montre sans qu’une quelconque routine se soit installée entre les deux compères. Chapeau bas!

3. «Blues For Smedley» (6 minutes)
Second titre composé par Oscar Peterson, spécialement pour Clark Terry sur «Trio + One» enregistré en studio en même que «Mack The Knife». Ce morceau est un hommage burlesque du pianiste à son producteur Norman Granz qu’il avait affublé du doux nom de «Smedley».
Accrochez vos ceintures car, après deux minutes de wah-wah à la trompette puis un swing haletant qu’Oscar accompagne en fredonnant un scat, Clark Terry réalise un morceau de bravoure qui décoifferait même le plus blasé des mélomanes. Tour à tour, le musicien virtuose joue de deux instruments, la main droite enfonçant les pistons du bugle, la main gauche actionnant ceux de la trompette. Ce magicien des notes a plus d’un tour dans son sac.

4. «Misty» (5 minutes 40)
Un morceau composé en 1954 par Erroll Gardner.
Cette sérénade mélancolique tranche avec la prestation précédente. Le climat lyrique et désenchanté que le bugle de Clark Terry installe est d’une intensité majestueuse avec des notes amples et aériennes. Le trio suit son long solo triste sur un tempo lent. Puis Oscar tente de réconforter le désespoir de son souffleur. Mais c’est peine perdue, Terry termine sa litanie par des cris aux notes étirées ou étouffées.

5. «Mumbles» (2 minutes 55)
La soirée (et le DVD) touche à sa fin.
Ne voulant pas laisser le public dans la mélancolie, le trio lance, tel un homme-canon, un chanteur bien étrange dans l’arène. Ayant changé son fusil d’épaule, Clark Terry se met à débiter un scat dont il s’est fait une spécialité bien particulière. Appelé «Mumbles», ses onomatopées en forme de pastiche de vieux Blues mettent du baume au cœur et donnent envie d’éclater de rire.

Ces trois concerts sont superbes à tous points de vue car ils sont la preuve de la complémentarité qui a régné entre les trois hommes pendant près de sept ans. C’est une des grandes qualités d’Oscar Peterson que d’instaurer une confiance réciproque, une osmose artistique et humaine au sein de ses trios. Ceux qui vont succéder à cette période, et ce durant encore près d’un quart de siècle, ne seront pas en reste.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (13) | Permalien | Remarque la plus récente : Mar 19, 2014 8:53 PM CET


Oscar Peterson
Oscar Peterson
par Jean-Pierre Jackson
Edition : Relié
Prix : EUR 15,68

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 L’homme aux doigts de feu, 6 mars 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Oscar Peterson (Relié)
LE BIOGRAPHE
Né en 1947, cet ancien instituteur se passionne pour le jazz dans les années 70.
C’est ainsi que Jean-Pierre Jackson rencontre le jeune pianiste Michel Petrucciani et participe à son quartet en tant que batteur. Puis il participe à quelques tournées avec le saxophoniste Guy Lafitte.
Il enregistre ensuite quelques albums avec, notamment, l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau et le guitariste Dominique Cravic, créateur du groupe «Les Primitifs du futur», ou avec le saxophoniste Daniel Huck, le pianiste Alain Mayeras et le contrebassiste Gilles Naturel.
Au fil des décennies, il se forge des compétences en musicologie et écrit en 2005 sa première biographie sur Charlie Parker aux éditions Actes Sud. Suit un «Miles Davis» puis un «Benny Goodman» toujours chez le même éditeur.
Les livres de Jean-Pierre Jackson portant sur des grandes figures du jazz sont des biographies assez courtes. Ce sont de bonnes introductions à leur univers musical. Le «Oscar Peterson» sorti en 2012 ne déroge pas à la règle.

LE LIVRE
Ce petit livre fait moins de 150 pages dont une centaine consacrée à la biographie de cet immense pianiste.
Les annexes sont constituées d’une chronologie très succincte, d’une discographie partielle que l’auteur considère comme indispensable, d’une bibliographie assez riche et deux index qui rappellent les morceaux et les personnages cités tout au long de la biographie.

LES QUALITÉS DE L’OUVRAGE
Cette courte biographie se lit à la vitesse d’un cheval au galop.
Ses grands mérites sont ses qualités d’écriture, la fluidité du style, la clarté des chapitres, les précisions chronologiques, les présentations brèves mais percutantes des différents personnages qui ont côtoyé Oscar Peterson tout au long de sa carrière.
Jean-Pierre Jackson débute son propos par la soirée du 17 septembre 1949 qui rendit instantanément célèbre le musicien à l’énergie communicative. Ce soir-là, le Jazz At The Philarmonic du producteur Norman Granz se produit au Carnegie Hall de New York avec une multitude de stars (Bird, Lester Young, Coleman Hawkins, Ella Fitzgerald, etc.). Tapi dans l’ombre de la salle, un homme âgé de 24 ans assiste aux jam-sessions des musiciens. Sans crier gare, Norman Granz invite ce jeune homme à jouer quelques morceaux avec le contrebassiste Ray Brown. C’est un déluge de notes qui s’abat sur le public médusé et sur les autres musiciens impressionnés par son swing ravageur. Dans les jours qui suivent, la presse qui raconte l’événement est dithyrambique. Le jazz s’est trouvé un Oscar, nouvel héros qui va inscrire son nom en lettres de swing sur le fronton des plus belles salles de spectacles du monde pendant plus d’un demi-siècle.

Après cette date clé, Jean-Pierre Jackson regarde dans le rétroviseur petersonien, part de ses origines, aborde son enfance et son éducation musicale au Canada. La suite chronologique se déroule comme la pellicule d’un film retraçant la vie et l’épopée mythique d’un géant de la musique.
L’auteur évoque ses influences. Ici pas de réelles surprises mais les empreints aux grands pianistes expliquent sa maîtrise technique et démontrent qu’Oscar Peterson ne se résume pas qu’à un instrumentiste virtuose. C’était aussi un travailleur acharné qui remettait sans cesse en question son jeu, son style et son univers. Ainsi Jackson met en évidence au fil des chapitres que le pianiste a constamment progressé, ce jusqu’à son grave accident vasculaire cérébral de 1993.
Ces éléments très convaincants donnent envie d’écouter ou de réécouter chronologiquement quelques-uns de ses nombreux albums live, période 1950-1990, en terminant avec le sublime coffret Blue Note.

Le biographe développe aussi l’importance du trio pour Oscar Peterson. Ayant un flair extraordinaire, le pianiste a l'art de repérer ceux qui lui seront complémentaires, qui ne seront pas justes des faire-valoir mais de véritables musiciens dont la personnalité sera un élément moteur de ses trios (et quartets) successifs. La liste de ces fameux jazzmen qui l’accompagnent est si longue que je vous en préserve.

Le chapitre le plus réussi sur le pianiste évoque une période de sa vie assez méconnue. À l’aube des années 60, Oscar Peterson rencontre un personnage fantasque, Hans Georg Brunner-Schwer. Passionné de jazz, ce riche héritier industriel organise des soirées privées dans une vaste demeure allemande de la Forêt-Noire. Au cours des années, des liens fraternels se tissent entre les deux hommes. Un nouveau label créé par HGBS et intitulé MPS va dès lors publier une série de 18 disques d’Oscar Peterson comme leader, dont plus de la moitié sont des œuvres majeures. C’est dans cette partie que Jean-Pierre Jackson se fait à la fois le plus pertinent avec une analyse éloquente du jeu et de la personnalité du musicien, et le plus touchant lorsqu’il évoque les critiques qui affirment que Peterson est trop doué, qu’il en fait des tonnes pour impressionner ses auditeurs.

Une seule réserve à propos de ce livre (trop) court : l’auteur s’appuie essentiellement sur des citations extraites de «A Jazz Odyssey», autobiographie de Peterson parue en 2002; les témoignages et autres éléments pouvant apporter du grain à moudre sont bien peu nombreux, même si quelques passages de chroniques d’André Hodeir ou de Jacques Réda sont excellemment placés.

LE SWING AU CŒUR
Néanmoins, ce «petit» livre fait mouche dans le sens où, à nouveau, il suscite un furieux désir de faire chauffer la platine avec quelques grands opus d’Oscar Peterson. Et il titille la curiosité d'en débusquer de nouveaux car la discographie du pianiste (on avoisine les 200 galettes, leader, co-leader et sideman confondus) est presque inépuisable pour le passionné de piano et de jazz.
À ce sujet, on aimerait qu’Universal Music, qui possède les droits MPS, ait la bonne idée de republier les disques de ce label mythique à des tarifs abordables ou dans un coffret récent, éventuellement complet et digne de ce nom.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (8) | Permalien | Remarque la plus récente : Mar 8, 2014 7:00 PM CET


At Fargo
At Fargo
Prix : EUR 22,17

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 La tournée du grand Duke, 4 mars 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : At Fargo (CD)
L’ORIGINE DE CE DISQUE D’ANTHOLOGIE
Fargo a eu en 1996 son heure de gloire avec le film éponyme des frères Cohen récompensé par le Prix de la mise en scène au festival de Cannes. Cette ville du Dakota du Nord aux 100 000 âmes est depuis devenue le symbole de l’hiver rude et glacial, celui qui congèle le cerveau et déjante les esprits.
Mais cette contrée du Nord des USA a déjà rencontré la célébrité lorsque des enregistrements resurgirent près de 40 ans après une performance live du big band de Duke Ellington. Ce concert de novembre 1940 qui réchauffa les cœurs et les corps des Nord-Dakotains a bien failli ne jamais parvenir à nos oreilles de fans, ce malgré deux jeunes amateurs qui avaient enregistré un bootleg paradoxalement légal car autorisé par le Duke lui-même. L’agence William Morris qui s’occupait de ses affaires avait émis une réserve de poids: que les captures live ne soient jamais commercialisées.
L’apparition de copies pirates dans les années 60 puis la disparition d’Ellington en 1974 expliquent l’intérêt d’une publication officielle. Les bandes sonores sont dépoussiérées par Jack Towers, l’un des ingénieurs amateurs de 1940 devenu professionnel. Un vinyle sort enfin en 1978.
Pendant près de trente ans, ces deux heures trente de musique ont vécu une véritable aventure de restauration. La dernière version numérique réalisée par Storyville, fameux label de jazz, est de grande qualité compte tenu des modestes conditions d’enregistrement.
Seuls des défauts importants apparaissent sur le disque 2: les pistes 7 et 8 ne sont que des bouts de morceaux assemblés; les voix d’Ivie Anderson ou d’Herb Jeffries sont étouffées sur deux pistes et peu audibles sur deux autres.
On peut déguster les péripéties de ce «At Fargo 1940» dans un livret instructif de 16 pages.

L’ENVOL DU GRAND DUKE
Avec les fidèles de sa troupe, Duke Ellington écume depuis 1924 toutes sortes de rades (du plus luxueux au plus populaire) et se produit devant tous les publics. Pas sectaire pour un brin, le pianiste-chef d’orchestre vise — sans prétention — à l’universel, ce en évitant de tomber dans les travers de la mode des années folles. Pendant près de quinze ans, il explore de nouvelles sonorités tout en revenant à ses origines africaines. C’est l’explosion d’un nouveau jazz que l’on nommera assez rapidement le style «Jungle». Le climat musical évoque à la fois une sorte de paradis perdu avec toute l’imagerie qui en découle (forêts, animaux, peuples primitifs, exotisme, etc.) et la frénésie qui agite les villes tentaculaires américaines (pullulement, bouillonnement, excentricité, transe, show-biz, gangsters, prohibition…).
En septembre 1940, la troupe a commencé une grande tournée à travers le pays. Se déroulant dans une salle de danse populaire au deuxième étage d’un auditorium, dans la nuit avancée du 7 novembre 1940, le concert de Fargo est l’apothéose de cette période riche et créative mais ouvre aussi une nouvelle ère pour le Duke et sa bande, considérée comme la meilleure qu’il n’ait jamais eue.

LES 17 DU BIG BAND
On ne présente plus l’indétrônable Duke Ellington.
Par contre, on peut s’attarder sur les membres de sa troupe.

La section des 11 cuivres est impressionnante.
> Au trombone, le subtil et délicat Joseph «Tricky Sam» Nanton (1904-1946)
Ce spécialiste de la sourdine wah-wah est l'un des plus anciens cuivres du big band. Depuis 1926, il y entonne des sonorités expressives au timbre presque humain. Un style étonnant et détonnant.

> Au saxophone baryton (+ clarinette), le dense et énergique Harry Carney (1910-1974)
Il a enregistré en 1926 avec le Duke alors qu’il venait d’avoir 16 ans. Il devient vite un élément indispensable de l’orchestre car son jeu très véloce sur de courts soli permet de relancer «la machine ellingtonnienne» quand elle semble ronronner.

> À la clarinette (+ saxophone ténor), le joyeux et démonstratif Barney Bigard (1906-1980)
Entré au service du Duke peu de temps après Harry Carney, Barney s’est rapidement imposé comme une figure incontestée de la clarinette grâce à des chorus endiablés.

> Aux saxophones alto et soprano (+ clarinette), l’impassible et raffiné Johnny Hodges (1906-1970)
C’est l’un des plus anciens de la bande. Ce Buster Keaton du sax a bien gagné son surnom de «Rabitt»: totalement inexpressif et imperturbable lorsqu’il joue, Benny Goodman le considère comme «le meilleur saxophoniste alto qu’(il) est jamais entendu». Duke n’en pense pas moins.

> Au trombone, l’exotique et perfectionniste Juan Tizol (1900-1984)
Seul «étranger» de la troupe et plus vieille connaissance du Duke avec le batteur Sonny Greer, il intègre le dispositif «jungle» en 1929, amenant dans sa besace les couleurs latino-américaines de sa jeunesse. Le mythique «Caravan» lui doit beaucoup.

> Autre tromboniste, le sous-estimé Lawrence Brown (1907-1988)
Fin 1940, Brown termine sa 9e saison chez le Duke. Ce technicien hors-pair s’est fait deux spécialités au sein de l’orchestre: intervenir en contrepoint lors des soli des saxophonistes et parfois en rajouter dans l’expressivité sentimentale.

> Au saxophone alto (+ clarinette), l’indéfectible Otto Hardwick (1904-1970)
L’un des plus vieux amis du Duke, il oscille pendant dix ans entre plusieurs orchestres. À partir de 1932, il devient l’homme-clé des cuivres d’Ellington. La section étant constituée de musiciens aux caractères bien trempés et très différents, Hardwick est le canalisateur des énergies. Il permet ainsi à l’ensemble de retrouver le chemin de la mélodie.

> Au cornet, le bouillonnant et étourdissant Rex Stewart (1907-1967)
Dans l’orchestre depuis 1934, capable d’électriser la foule en un instant, il est l’un des rouages essentielles à la folle mécanique ellingtonnienne. C’est en plus un musicien qui possède des talents littéraires.

> Au ténor saxophone (+ clarinette), le phénoménal Ben Webster (1909-1973)
Il a commencé à jouer avec Duke en 1935 mais c’est en 1940 qu’il prend sa place d’incontournable. «The Brute» et «Frog», ses deux surnoms, lui vont comme deux gants car il est capable d’avoir soit un jeu frénétique, soit un style mélodieux et lent.

> À la trompette, le discret et solide Wallace Jones (1906-1983)
Depuis près de trois ans dans le big band, il officie au pupitre et réalise peu de prestations comme soliste.

> À la trompette (+ violon et chant), le surdoué Ray Nance (1913-1976)
C’est le dernier cuivre arrivé dans la bande. Il remplace au pied levé Cootie Williams, l’une des stars du Duke. Son surnom «The Floorshow» lui va comme un gant car ses talents de musicien, chanteur, danseur, imitateur sont considérables. Ellington a trouvé une bête de scène doublée d’un fanfaron. Son scat «Doo wha, doo wha, doo wha, doo wha, yeah!» deviendra célèbre.

La section rythmique se doit d’être irréprochable pour contenir les salves successives des solistes.
> Au piano, le Duke est, sans avoir l’air d’y toucher, d’une attention de tous les instants. Il déroule tranquillement son savoir-faire technique, dissémine deci delà sa science musicale hors norme. Et sa vivacité est toujours prête à soutenir ou soulager un de ses musiciens en perdition.

> À la guitare, le fougueux Fred Guy (1897-1971)
Le guitariste joue aux côtés du Duke depuis près de 20 ans. Sa maîtrise de l’instrument fait merveille sur les rythmes rapides, galvanisant ou taquinant les solistes qui prennent leur quart. À Fargo, il faut bien tendre l'oreille pour entendre le son de sa guitare.

> À la contrebasse, Jimmy Blanton (1918-1942)
Recruté en septembre 1939, c’est le jeunot de l’orchestre. Le contrebassiste est néanmoins déjà un prodige, à tel point qu’il devient instantanément le jumeau rythmique du Duke. Ayant une confiance aveugle dans son poulain, Ellington lui confie rapidement les clés pour tenir la baraque lors des concerts.

> À la batterie, l’explosif et infatigable Sonny Greer (1895-1982)
C’est le vieux de la vieille du big band du Duke et l’un des premiers grands batteurs de l’histoire du jazz. Sonny Greer déploie une telle énergie percussive qu’il entraîne tout l’orchestre vers un swing infernal.

En novembre 1940 à Fargo, le big band se présente comme un bel ensemble fusionnel de quinze musiciens prêts à donner un spectacle swinguant mais aussi décidés à débroussailler des espaces sonores en friche. Se rajoutent au cours de la nuit musicale qui dura cinq heures deux chanteurs confirmés. Depuis le début des années 30 dans la troupe, la joviale Ivie Anderson (1905-1949) interprète six titres plein de fraîcheur et d’élégance. Aujourd’hui centenaire (né entre 1911 et 1916 selon les sources), Herb Jeffries est le petit nouveau de la troupe. Le cowboy-crooner s’illustre sur trois ballades.

LES 23 MORCEAUX DU PREMIER ALBUM (77 minutes 24)
Toutes les compositions sont signées par Duke Ellington sauf mentions contraires

Premier set
1. «It’s Glory» (0 minute 47) – premier enregistrement en studio le 17 juin 1931
Lawrence Brown lance une première salve puis la fanfare de cuivres fait une entrée fracassante. La soirée dansante commence sous les meilleurs auspices et promet d’être torride.

2. «The Mooche» (5 minutes 23) – premier enregistrement en studio le 1er octobre 1928.
Si brûlante qu’elle se transforme étrangement en marche sinueuse. Mais on est bien loin des processions de la Nouvelle-Orléans. La cohorte des cuivres excités par les tambours inquiétants de Sonny Greer semble plutôt sortir du Cotton Club et avancer d’un pas chaotique presque agressif dans les quartiers chauds de Harlem. La tension musicale est à son paroxysme avec les cris intempestifs du cornet de Rex Stewart. Il faut le jeu tout en onctuosité de Johnny Hodges pour calmer les ardeurs de ses camarades. Suit un magnifique dialogue entre le saxophoniste et le tromboniste Joe Nanton. Progressivement la discussion se transforme en invectives. C’est le moment propice que choisit le percussionniste pour accélérer la cadence. En arrière-plan sonore, la clarinette de Barney Bigard se marre comme une bossue.

3. «The Sheik Of Araby» (2 minutes 55) – musique écrite en 1921 par Ted Snyder pour un film avec le sex-symbol Rudolf Valentino
Malgré l’exotisme du titre, c’est un véritable déluge de swing qui tombe sur les Fargoans. La prise de son est cependant un peu approximative.

4. «Sepia Panorama» (1 minute 15) – premier enregistrement en studio le 24 juillet 1940
Un déploiement crescendo des cuivres annonce la star qui fait enfin son entrée dans l’arène. La contrebasse de Jimmy Blanton esquisse la démarche élégante du Duke et les trompettes de la renommée sifflent la tenue d’apparat de leur leader. Le spectacle visuel devait aussi valoir son pesant de cacahuètes.

5. «Ko Ko» (2 minutes 23) – premier enregistrement en studio le 6 mars 1940
Raffinement vestimentaire, attitude et sourire bienveillants, oreille attentive, œil de lynx, présence scénique… Le Duke a une classe folle. Son nom d’aristocrate du jazz n’est pas usurpé. Et, pendant que le speaker annonce la suite du programme, le pianiste déploie tout son sens de la séduction musicale en débutant seul sur «Koko», nouveau chef-d’œuvre d’une longue liste de compositions merveilleuses. Les premières notes sont à peine esquisser, les suivantes tombent comme des mouches. La suite des cuivres n’a plus qu’à s’entrelacer en déroulant le leitmotiv. Grondements sourds et lents des trombones en contrepoints des stridulations vives des trompettes. Puis contredanses virevoltantes des trompettes et des clarinettes. Tout s’enchaîne à la perfection et s’éloigne tranquillement du style jungle tout en conservant son aspect sauvage et érotique. Soudain surgit de cette jungle en folie la sourdine wah-wah du frénétique Joe Nanton. Difficile pour la contrebasse de Blanton de se faufiler dans cette épaisse forêt. Mais, impressionnés par le courage rythmique du jeunot face à ce brouhaha, les cuivres lui laissent le champ libre pour trois chorus de quelques secondes.

6. «There Shall Be No Night» (3 minutes 09)– composé en 1940 par le tandem Gladys Shelley-Abner Silver
Loin des transes fiévreuses du morceau précédent, cette ballade romantique et mélancolique est interprétée par la voix chaude et sucrée d’Herb Jeffries après un solo plaintif de Wallace Jones puis un autre, plus langoureux, de Ben Webster.

7. «Pussy Willow» (4 minutes 34) – premier enregistrement en studio le 20 mars 1939
Retour fulgurant du swing.
Sous les furieux coups de boutoir de Sonny Greer, la section rythmique a retrouvé des couleurs et pousse les cuivres à la surenchère. Le solo qui suit n’en est que plus merveilleux. Les notes haut perchées de Ray Nance semblent planer au-dessus de la mêlée sonore. Mais cette interprétation aérienne n’est en rien du mépris pour un orchestre populaire qui joue son cachet dans une modeste salle de danse. Comme un oiseau à peine sorti du nid ellingtonien, le trompettiste clame sa joie d’être si bien entouré. Cette poussée anticyclonique sous hautes pressions pousse Johnny Hodges à franchir un seuil rarement atteint par son saxophone. Son swing d’habitude si musclé se fait aussi délicat, léger, comme pour rejoindre son nouveau compagnon de jeu au sommet du «Pussy Willow». Soudain, nos oiseaux arrêtent brutalement de s’égosiller. À pas feutrées, les cordes félines de Jimmy Blanton tentent de grimper à l’arbre. Elles aimeraient bien participer à la fête ailée. S’apercevant que l’escalade est impossible, les cuivres reprennent de plus belle leur tintamarre assourdissant. Quant à la clarinette de Barney Bigard, elle émaille le cortège final de pépiements espiègles.

8. «Chatterbox» (3 minutes 22) – premier enregistrement en studio le 20 septembre 1937
Duke Ellington lance à l’assemblée un motif entêtant. Repris par sa section rythmique puis par les cuivres, l’ostinato inquiétant sert de rampe de lancement au voltigeur Rex Stewart. Le cornettiste semble dans un premier temps apeurer par cette figure imposée. Il ferme les yeux, reprend son souffle, avance doucement sur la corde raide de la mélodie. Poussé par le tempo débridé de Sonny Greer, le musicien-funambule se balance sur le fil puis effectue une succession de notes périlleuses ponctuées par la cloche du batteur et les acclamations de ses partenaires cuivrés. Au tour de Lawrence Brown puis de Johnny Hodges de se frotter aux acrobaties sonores. Quelle vélocité! Deux swings d’enfer qui font tourner les têtes… Mais notre cornettiste délirant n’avait pas dit sa dernière note. Il reprend du poil de la bête en tempêtant dans la tuyauterie. L’orchestre tente de le calmer. C’est mission impossible, sa voix suraiguë domine les ébats. Tel un «moulin à paroles», Rex est une corne d’abondance inépuisable.

9. «Mood Indigo» (4 minutes 15) – premier enregistrement en studio le 30 octobre 1930
Peut-être le plus grand classique du Duke avec «Caravan».
Une nouvelle fois, le pianiste introduit un riff lancinant dont il a le secret. L’auditeur se dit que c’est reparti pour un swing échevelé. Ayant plus d’un tour dans son clavier, le leader freine des quatre fers et l’orchestre enchaîne par une mélodie mélancolique. Soutenu par un filet de clarinette de Barney Bigard, Wallace Jones se lance dans un solo aux notes étirées et d’une fragilité extrême. Les sonorités cristallines sont sur le point de se briser quand Duke reprend la barre nostalgique et s’enferre dans sa tour d’ivoire. La trompette frêle reprend son cours désespéré avec des notes si longues qu’elles finissent par n’en faire plus qu’une. Duke se fait rassurant mais c’est trop tard, les autres cuivres pleurent de concert. Même le cornet de Rex Stewart n’en peut plus. En sourdine, il rend un dernier hommage à l’humeur bleue par des ondulations délicates.

10. «Harlem Air Shaft» (3 minutes 42) – premier enregistrement en studio le 22 juillet 1940
La section rythmique renoue avec le style jungle enfiévré. On reste médusé par les explosions sonores qui viennent de tous côtés. Ce charivari parvient même à faire hennir de plaisir l’intenable cornettiste. Le plus impressionnant, c’est l’osmose entre la simplicité mélodique et la complexité harmonique des croisements d’instruments. Le vertige est à son paroxysme. Combien de temps les danseurs vont-ils tenir sur la piste?

11. «Ferryboat Serenade» (1 minute 34) – musique composée en 1940 par le tandem Harold Adamson et Eldo di Lazzaro
Allez hop ! Un petit entracte. Pendant qu’on laisse souffler les souffleurs, Ivie Anderson amuse la galerie en chantant cette bleuette sirupeuse.

12. «Warm Valley» (3 minutes 36) – premier enregistrement en studio le 31 juillet 1940
Un riff inquiétant du Duke puis Johnny Hodges s’élance avec toute sa fougue dans une ballade mélancolique et très sensuelle. Emballé, c’est pesé. Fin du premier set.

Ce deuxième set est du même acabit que le premier, c’est-à-dire exceptionnel dans l’orchestration, les enchaînements et les prestations des solistes. Ça swingue du début à la fin.
13. «Stompy Jones» (2 minutes 45) – premier enregistrement en studio le 9 janvier 1934
Un morceau joué dans un esprit euphorique, humoristique et parsemé de cris enthousiastes.

14. «Chloe (Song of The Swamp)» (4 minutes 03) – musique de 1927 écrite par Charles N. Daniels
Un des rares titres de la soirée au climat sombre presque tragique. Le tempo oppressant, les wah-wah des trompettistes et la clarinette désabusée de Barney Bigard favorisent cette impression. Petite coupure de quelques secondes au 2e tiers du morceau.

15. «Bojangles (A Portrait Of Bill Robinson)» (4 minutes 02) – premier enregistrement en studio le 4 mai 1940
Un hommage au grand danseur afro-américain Bill Robinson. Le swing haletant de ces 4 minutes donnent envie de se mettre aux claquettes.

16. «On The Air» (5 minutes 08) – composé spécialement pour la soirée dansante
Menés à la baguette par le tandem Ellington-Blanton, les soli des anches déhanchent la salle chauffée à blanc.

17. «Rumpus In Richmond» (2 minutes 36) – premier enregistrement en studio le 22 juillet 1940
Ce titre est le frère rythmique des deux précédents. Attention au déhanchement intempestif.

18. «Chaser» (0 minute 17) – premier enregistrement en studio le 4 mai 1940
Le seul morceau incomplet de ce premier disque.

Set 3
19. «The Sidewalks Of New York» (5 minutes 06) – un thème populaire composé en 1894 par Charles B. Lawlor
Cette valse new yorkaise nostalgique est menée tambour battant par l’orchestre, loin, très loin du tempo lent, sage et régulier d’origine. Les musiciens nous entraînent plutôt dans une marche enjouée et chaotique à travers les rues nocturnes enfiévrées de Big Apple.

20. «The Flaming Sword» (5 minutes) – premier enregistrement en studio le 17 octobre 1940
Encore un swing ? L’introduction du duo Ellington-Greer est trompeuse. Comme au Moyen-Âge, les trompettes annoncent à la cantonade l’entrée en scène d’un changement radical de tonalités. Un rythme exotique envahit l’espace sonore. Encore en avance sur son temps, Duke Ellington a concocté un air afro-cubain aux accents à la fois frénétiques et burlesques.

21. «Never No Lament» (4 minutes 21) – premier enregistrement en studio le 4 mai 1940
Une complainte superbement orchestrée avec quatre soli qui s’entrecroisent. La trompette accablée de Lawrence Brown pleure comme une madeleine. Le saxophone haut perché de Johnny Hodges se fait plus langoureux mais finit aussi par pleurer à chaudes larmes.

22. «Caravan» (3 minutes 44) – premier enregistrement en studio le 19 décembre 1936
Ce standard devenu légendaire a été composé par le tromboniste Juan Tizol en étroite collaboration avec son leader.
Un unisson rauque des trombones de Joe Nanton et Lawrence Brown entame le morceau par un riff obsédant. Surgissent au milieu de la moiteur ambiante les notes sensuelles et alanguies de Juan Tizol qui fredonne la mélodie envoûtante tel un charmeur de serpent. Puis la tonalité mystérieuse disparaît sous le phrasé euphorique de Barney Bigard. Le clarinettiste flamboyant réveillerait un mort. Ray Nance suit les ondulations de son camarade, surenchérit à tel point dans l’allégresse qu’on a l’impression d’entendre une voix humaine au vibrato chaleureux. Hélas, le morceau qui n’a pu être enregistré en entier se fond dans le silence. On retrouve quelques secondes plus tard le big band endiablé puis le chorus final de Juan Tizol retrouve les intonations orientales de cette caravane.

23. «Clarinet Lament» (3 minutes 28) – premier enregistrement en studio le 27 février 1936
Un morceau écrit à quatre mains par Barney Bigard et Duke Ellington.
Ces trois minutes et demie montrent toute l’étendue du talent d’improvisateur du clarinettiste vedette de l’orchestre. Voix suraiguë et incisive. Velouté des phrasés dans les tonalités intermédiaires. Swing irrésistible aux arabesques virtuoses. Lorsque Barney Bigard quitte l’orchestre en juin 1942, Duke Ellington est face à un gouffre béant. Même s’il retrouve rapidement un remplaçant, son big band n’aura plus jamais la même saveur.

LES 22 MORCEAUX DU SECOND ALBUM (76 minutes 55)
Si je vous dis que le deuxième disque de ce concert est du même niveau, vous n’allez pas me croire. Et pourtant, mis à part la qualité d’enregistrement des morceaux 4 à 8, il réserve de belles surprises avec des improvisations superbes de tous les saxophonistes.

1. «Slap Happy» (3 minutes 24) – premier enregistrement en studio le 22 décembre 1938
Sur ce morceau, Harry Carney fait preuve d’inventivité et ses soli fantastiques montrent que le musicien a plus d’un tour dans son sax. En cela, ils préfigurent les longs chorus du baryton Gerry Mulligan.

2. «Sepia Panorama» (5 minutes 13) – premier enregistrement en studio le 24 juillet 1940
La présence physique de la contrebasse de Jimmy Blanton fait ici figure de modèle du genre. Puissante, généreuse, déployant une richesse mélodique du feu de dieu. Les soli des cuivres n’ont qu’à bien se tenir.

3. «Boy Meets Horn» (5 minutes 36) – premier enregistrement en studio le 2 septembre 1938
Une composition du tandem Ellington-Stewart.
Le cornettiste s’amuse à répondre du tac au tac aux ponctuations chaotiques des autres cuivres. Lui aussi montre toute la palette de son talent de coloriste. Rex Stewart est impressionnant de créativité sonore. Et c'est magnifiquement burlesque.

4. «Way Down Yonder In New Orleans» (1 minute 28) – écrit par Turner Layton et Henry Creamer
L’enregistrement de la voix d’Ivie Anderson est très fluctuant.

5. «Oh Babe, Maybe Someday» (2 minutes 17) – premier enregistrement en studio le 28 février 1936
L’enregistrement de la voix d’Ivie Anderson est ici aussi fluctuant.
On ressent pourtant dans ses cordes vocales un swing omniprésent.

6. «Five O’Clock Whistle» (2 minutes 01) – premier enregistrement en studio le 5 septembre 1940
Une composition signée par le trio Josef Myrow-Kim Gannon-William C.K. Irwin.
Encore un enregistrement médiocre de la voix d’Ivie mais l’ambiance humoristique des sifflets, des aboiements cuivrés et autres bruitages nous fait oublier cette piètre qualité. On parvient même à imaginer le swing chaleureux qu’Ella Fitzgerald traduira l’année suivante dans de meilleures conditions d’enregistrement.

7. «Fanfare» (0 minute 35) –
Morceau incomplet.

8. «Call Of The Canyon» (1 minute 35) – composé par le songwriter William J. Hill
L’enregistrement de la voix dHerb Jeffrie est aussi fluctuant. Mais je pense qu’on n’a pas raté grand-chose.

Set 4
9. «Rockin’ In Rhythm» (4 minutes 52) – premier enregistrement en studio le 8 janvier 1931
Ce morceau se déroule comme le fil de la bobine musicale du Cotton Club des années 20 et 30.
Le Duke attaque fort en fracassant les touches de son piano, le batteur Sonny Greer est excité comme un boisseau de puce et Jimmy Blanton intervient discrètement en contrepoint.
La section de 11 cuivres réalise un ensemble musical à l’énergie communicative. Le Duke reprend la main quelques instants. Puis des chorus très courts viennent souligner la puissance musicale de la mélodie. L’apothéose survient passé la 3e minute avec les piaillements suraigus des trompettes puis les hennissements intempestifs du cornet de «Tricky Sam». Tellement étourdissant et espiègle que le big band termine épuisé dans les limbes de la mélodie.

10. «Sophisticated Lady» (5 minutes 12) – premier enregistrement en studio le 15 février 1933
Il faut tout le romantisme de ce morceau pour reprendre des couleurs.
Lancement dramatique des trompettes. Le piano du Duke essaie de tempérer leurs angoisses. Les saxophonistes comprennent instantanément le climat imposé par leur leader. Une ballade mélancolique s’installe avec un long chorus d’Otto Hardwick. «Toby», qui se considérait comme un très bon accompagnateur mais un piètre soliste, réalise ici une performance digne de son comparse alto Johnny Hodges. À cette composition sophistiquée, il offre une sensualité empreinte d’une poésie au vibrato élégant. Le solo du Duke suit les traces du séducteur par des gammes chatoyantes et délicates. Le cœur de la belle est conquis. Lawrence Brown en pleure de dépit amoureux. Le tromboniste s’écarte du lyrisme du saxophoniste pour s’épancher dans une mélancolie si abyssale que ses camarades tentent de le réconforter. C’est peine perdue et Brown termine sa prestation par un filet de voix si haut perché qu’il est sur le point de se rompre.

11. «Cotton Tail» (3 minutes 07) – premier enregistrement en studio le 4 mai 1940
Pour se consoler de la tristesse qui a précédé, un titre qui deviendra un classique ellingtonien. Il démarre sur les chapeaux de roue. Le swing est haletant et il faut toute la science de Ben Webster pour faire face à ce rythme endiablé. Il amorce tranquillement la mélodie en sautillant tel un cabri à flanc de la montagne percussive. Harcelé par les cris hystériques des trompettes, «The Brute» descend dans la vallée et se transforme en cerf bramant puis en fauve rugissant. Pour la première fois, le public applaudit au milieu d’un morceau qui, hélas, est incomplet.

12. «Whispering Grass» (2 minutes 30) – écrit en 1940 par Fred Fisher et sa fille Doris
Une ballade romantique taillée sur mesure pour Johnny Hodges. L’antithèse du solo précédent. Et pourtant les deux saxophonistes s’adoraient.

13. «Conga Brava» (4 minutes 07) – premier enregistrement en studio le 15 mars 1940
Encore un riff insistant du Duke qui a co-écrit ce thème avec Juan Tizol, rendant hommage aux esclaves cubains qui se révoltèrent à la fin du XIXe siècle. Cette fois-ci, Jimmy Blanton surenchérit dans les effets rythmiques des tambours de Sonny Greer. L’orchestre nous conte l’héroïsme de ces révoltés qui se battirent pour l’égalité des droits entre blancs et noirs. La danse des braves est scandée par de beaux soli successifs, chaque intervenant apportant sa touche personnelle: Juan Tizol est dans le lamento, Barney Bigard dans l’euphorie de la lutte, Ben Webster dans la rudesse des combats et Rex Stewart avec ses camarades trompettistes dans la célébration de la victoire. Mais Juan Tizol ne l’entend pas de cette oreille et fredonne le thème à la «El Deguello» comme si la fin du siège de ce Fort Alamo cubain était proche.

14. «I Never Felt This Way Before» (5 minutes 31) – premier enregistrement en studio le 14 octobre 1939
C'est un morceau très langoureux avec un superbe solo de Ben Webster. Par contre, la prise de son est catastrophique pour la voix d’Herb Jeffries. Là encore, je pense que l’on n’a pas raté grand-chose.

Set 5
15. «Across The Track Blue» (6 minutes 44) – premier enregistrement en studio le 28 octobre 1940
Un morceau de Blues qui nous fait ressentir la moiteur du Sud des États-Unis. Un beau retour au Dixieland des années 10-20. Rex Stewart réussit même l’exploit de se glisser dans la peau de Louis Armstrong, Lawrence Brown se réincarne dans celle de Honore Dutrey et Barney Bigard se métamorphose en Johnny Dodds. Un bel hommage au Band du grand King Oliver disparu deux ans plus tôt.

16. «Honeysuckle Rose» (5 minutes 08) – composé en 1928 par le célèbre pianiste Fats Waller
C’est un peu le foutoir au début, chacun joue dans son coin, le tout accentué par un effet Larsen. Puis surgit un miracle. Ray Nance s’est emparé d’un violon et se lance dans un chorus qui sauve la mise au Duke. Celui-ci en profite pour présenter chaleureusement son petit nouveau.

17. «Wham» (2 minutes 49) – un morceau écrit par le tandem Eddie Durham-Taps Miller
Ray Nance se lance dans un scat infernal. Ça déménage et ça tranche avec le côté sirupeux d’Herb Jeffries. L’orchestre surexcité est au bord de la sortie de route et les cuivres finissent complètement déjantés.

18. «Star Dust» (4 minutes 16) – un standard de 1927 écrit par Hoagy Carmichael
Encore une superbe ballade illustrée par les phrasés chauds, voluptueux et parfois rocailleux de Ben Webster.

19. «Rose Of The Rio Grande» (3 minutes 34) – écrit et composé en 1922 par le trio Harry Warren-Ross Gorman-Edgar Leslie
Un swing bondissant introduit par le Duke et repris avec une débauche de couleurs par le trombone de Lawrence Brown, un musicien qui vaut bien plus que ce qu’on en dit les critiques français des années 40 et 50.

20. «St. Louis Blues» (5 minutes 39) – écrit en 1914 par le père du Blues W.C. Handy
Un standard qui permet de renouer avec les origines musicales du Duke et qui permet aussi à chaque membre de la troupe d’enchaîner des chorus tous plus fous les uns que les autres et de terminer en beauté ce concert.

21. «Warm Valley» (0 minute 51)
Sur fond mélancolique, la voix du Duke clôture la longue soirée.

22. «God Bless America» (0 minute 28)
«Ce n’est qu’un au revoir», version outre-Atlantique.

Ce double disque gorgé de swing est couronné par un Grammy Awards en 1980 dans la catégorie «Best Jazz Instrumental Performance, Big Band».
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Django
Django

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5.0 étoiles sur 5 Moderne et Classique, 20 février 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Django (CD)
1942.
Le monde est en guerre et paradoxalement le jazz est en pleine ébullition.
C’est la période des Jam sessions du Minton’s Playhouse, célèbre club du quartier de Harlem. Les jeunes pousses sentent leurs ailes se démultiplier et veulent remettre en question le Swing, il est vrai à bout de souffle. Charlie Parker (21 ans) et Dizzy Gillespie (24 ans) chahutent leurs aînés lorsqu’ils improvisent sur les mélodies avec fureur harmonique et rapidité des phrasés. Le Bebop vient de naître dans le quartier chaud de New-York.
C’est dans ce contexte bouillonnant et après avoir dirigé de petits ensembles que Dizzy Gillespie crée en 1946 son grand orchestre qui va concurrencer celui de Duke Ellington. Pour parvenir à ses fins, le trompettiste engage de jeunes musiciens virtuoses prêts à en découdre avec les nouvelles sonorités. Sont embauchés — entre autres — John Lewis, excellent pianiste doublé d’un grand sens de la composition et qui deviendra l’alter ego de Gillepsie, Milt Jackson, pianiste-vibraphoniste au jeu élégant et subtil, et Kenny Clarke, batteur plus expérimenté d’une créativité permanente. Ces trois musiciens vont collaborer de manière régulière avec la formation de Dizz ou en plus petit comité pendant deux années. Puis le désir de liberté les amène à quitter le Gillespie Orchestra pour une démarche artistique plus personnelle, ce d’autant plus que les grands ensembles commencent à connaître des difficultés d’ordre économique.
C’est l’occasion rêvée pour renouer les expérimentations au sein de groupes restreints. John Lewis, Milt Jackson, Kenny Clarke et une autre contrebassiste de Dizzy, le fameux Ray Brown, lancent leur Modern Jazz Quartet. Mais rapidement le pianiste Oscar Peterson débauche Ray Brown pour créer l’un des trios phare des années 50.
«Allons à la pêche aux cordes comme ce filou de Peterson, et pourquoi pas en jetant une oreille discrète du côté de chez notre ex-employeur, propose Kenny Clarke.
– Hé! Pas mal, ce Percy Heath, il a bien progressé, susurre John Lewis.
– Ouaip, acquiesce Milt Jackson, un vrai esthète de la contrebasse au tempo raffiné.»
Le contrebassiste intègre le quartet au moment de graver les premiers sillons en studio.
La suite? Elle est de toute beauté.

MODERN JAZZ QUARTET
Milt Jackson (vibraphone), John Lewis (piano), Percy Heath (contrebasse), Kenny Clarke (batterie)

LES HUIT MORCEAUX DE L’ALBUM (38 minutes 58)
«Django» est le 4e album en studio du seul quartet depuis 1952.
L’essentiel de l’album a été gravé lors de deux sessions, en juin 1953 pour 4 titres et en décembre 1954 pour trois autres. Le dernier est une suite au standard «Two Bass Hit» signé John Lewis pour l’orchestre de Dizzie Gillespie. «La Ronde Suite» est enregistrée en janvier 1955.

1. «Django» (7 minutes 06) – 23 décembre 1954
L’une des compositions les plus célèbres de John Lewis en hommage à son ami guitariste Django Reinhardt disparu l’année précédente.
D’un pincement de corde dont il a le secret, Percy Heath lance la «Jazz Funeral». John Lewis embraye lentement, très lentement sa marche funèbre, rejoint par le vibraphone de Milt Jackson qui la reprend en léger décalé. La procession est douloureuse, l’émotion est à son paroxysme et les deux claviers unissent leur chagrin dans une sorte de Blues chopinien. Les discrets effleurements de la cymbale ride ralentissent le cortège musical. Quel bel hommage raffiné à Django le virtuose.
Et, brusquement, le tempo s’accélère. Le vibraphone de «Bags» se met à jouer des notes plus joyeuses. Le tempo enclenché par Pearcy Heath et Kenny Clarke appuie son «Minor Swing» soyeux. Un dernier vibrato et c’est un solo étincelant de délicatesse de John Lewis qui prend le relais. Le pianiste alterne les notes qui semblent flotter dans les «Nuages» et les accords majeurs au «Rythme Futur». Inspiré par toutes ses sonorités, la contrebasse de Percy Heath se transforme un moment en guitare manouche.
Puis c’est le retour symétrique à la marche triste et endeuillée de «Django».

2. «One Bass Hit» (3 minutes 02) – 23 décembre 1954
Une composition signée par le trio Ray Brown-Gil Fuller-Dizzy Gillespie. On peut voir ce titre dans «Jivin’ in Be-Bop», film de 1947 qui met en scène un spectacle du grand orchestre de Dizz.
La version du MJQ est bien différente: il n’y a évidemment pas de cuivres mais c’est surtout le tempo et le climat général qui se distingue radicalement de l’original. Seul point commun entre les deux? Les musiciens sont au service du maître des lieux: le contrebassiste.
Deux coups de carillon de «Bags» pour réveiller l’aîné des frères Heath et en route vers la joie d’un tempo adouci. La prestation du contrebassiste s’éloigne du Bebop syncopé de Ray Brown pour un Swing raffiné et émaillé deci delà de citations Blues. Les deux claviers l’accompagnent merveilleusement mais tentent de temps à autre une percée harmonique. Kenny Clarke veille et temporise leurs ardeurs. Percy Heath continue son solo en répondant allegretto au vibraphoniste et adagio au pianiste. C’est sa manière pince-sans-rire de répliquer à la version humoristique et burlesque de «Jivin’ in Be-Bop». Milt Jackson en rajoute dans le second degré. Il enchaîne les notes en rafales et les éclats de clavier de son compère pianiste semblent rappeler le tintamarre des trompettes de 1947. Superbe variation d’un classique de leur mentor.

3. «La Ronde Suite» (9 minutes 39) – 9 janvier 1955
John Lewis doit en grande partie son intégration au grand orchestre de Gillespie à une composition Bebop très swinguante. Ce standard qui deviendra plus tard «Two Bass Hit» fera le bonheur du premier album du «Modern Jazz Quartet». Comme à son habitude, le pianiste la transforme profondément et la renomme «La Ronde». Cette suite sur l’album «Django» en est le prolongement raffiné, comme une sorte de musique de chambre où chaque musicien a une place égale et chaque instrument, de par son identité sonore, met en valeur la pièce. «La Ronde Suite» est ainsi structurée en quatre parties. Le plus étonnant dans ce morceau est que le compositeur réserve moins de temps à son instrument qu’à la contrebasse ou la batterie. John Lewis met son ego de côté au profit du quartet. C’est la philosophie qui anime chacun des membres.
Trois coups métalliques de Milt Jackson auxquels répond le pianiste, et c’est parti pour un dialogue que la section rythmique entretient sur un tempo rapide. Puis le duo fait place un solo délicat et alerte de John Lewis. La fin de sa partie ralentit et glisse sur des accords classiques façon Bach.
Silence de cinq secondes et le motif redémarre sur un court diapason des claviers. Le contrebassiste donne la réplique puis se lance dans un majestueux solo. Percy Heath développe un swing racé aux graves profondes et aux aiguës bluesy proches de la guitare basse. Ce musicien est un magicien des cordes sensibles et ses comparses, ensorcelés, clament leur émerveillement.
Silence identique et rebelote, un vibraphone tout excité égraine des notes vibrionnantes. Le solo de Milt Jackson s’éloigne du leitmotiv et improvise un chapelet de gammes explosives comme sur les traces de «Bags' Groove», un de ses compositions majeures qu’il vient d’enregistrer avec Miles Davis sur l’album éponyme. Pendant près de trois minutes, le trio qui l’accompagne soigne la rythmique, faisant d’autant plus scintiller son swing ravageur. Le vibraphoniste clôt sa partie avec une note cristalline dont il a le secret et qui résonne de longues secondes.
Silence et quatre de der. La fin de la partie s’annonce serrée. Mais notre batteur n’est pas né de la dernière ronde. Milt Jackson lance le bref leitmotiv et Kenny Clarke lui réplique à la vitesse du vent. Bizarre pour des percussions. À chaque vibrato métallique répond une mitraille de feux. C’est le combat des chefs, coups de soleil contre coups de tonnerre, éclaircie radieuse et vaporeuse contre pluie torrentielle et cinglante. De temps à autre, les deux musiciens s’accordent pour un bel arc-en-ciel mais ça ne dure pas. Et les deux autres lascars? En toute décontraction, Ils reprennent la mélodie en main comme essayant de réconcilier nos deux bagarreurs. Trente secondes de trop pour les puncheurs qui se regardent en chien de faïence puis repartent de plus belle en alignant les beignes et les châtaignes. Le suspense est totale et, après une vingtaine de secondes de crochets, de directs et d’uppercuts, Kenny Clarke l’emporte par K.O. juste avant que ne retentisse le gong… de Milt Jackson. Ça sert l’expérience d’un boppeur.

4. «The Queen’s Fancy» (3 minutes 16) – 25 juin 1953
Une composition de John Lewis au titre bien étrange pour un morceau de jazz.
L’introduction baroque et déclamatoire de John Lewis, accentuée par les roulements de tambour annonce la Reine revêtue de ses plus atours. Cette fugue, puisqu’il faut bien la nommer ainsi, a un côté raffiné, noble, presque snob mais rapidement désacralisé par les notes humoristiques du vibraphone de Milt Jackson. La grenade de la parodie étant dégoupillée, les trois autres pitres peuvent laisser libre court à leur imagination. Une musique de chambre qui se transforme en Swing, en Blues, en Bebop au gré des inspirations de chacun. Passer de la musique française du XVIIIe siècle aux sonorités du XXe siècle pour mieux revenir à la source d’inspiration d’origine – tout ça en un peu plus de trois minutes – est un véritable tour de force tant dans les arrangements que dans la créativité de l’instant. «The Queen’s Fancy»? Un morceau de bravoure d’un jazz qui se frotte à la musique classique.

5. «Delaunay’s Dilemma» (4 minutes 01) – 25 juin 1953
Une autre composition de John Lewis, aux antipodes de la précédente.
Un titre qui rend hommage à son ami français Charles Delaunay, fils du célèbre couple Delaunay créateur de l’Orphisme, mouvement pictural des années 1910. Les deux hommes se connaissent depuis 1947 et en février 1948, Charles Delaunay organise un concert du big band de Dizzy Gillespie à la salle Pleyel. Par la suite, Delaunay, qui est aussi un des piliers de Hot Club de France, association de passionnés de jazz, crée le festival international de jazz de Paris et invite le pianiste à s’y produire. Le titre de ce morceau évoque leur amitié fructueuse mais aussi les difficultés que rencontre Delaunay pour défendre les nouveautés du Bebop face aux tenants du jazz classique et du Swing.
Une introduction tout en suspense à laquelle succède un Swing joyeux de Milt Jackson, conforté par les pulsations frétillantes de la contrebasse et ponctué par le bruissement discret mais régulier de la batterie. Seules quelques notes inquiétantes du pianiste semblent vouloir altérer ce climat radieux. «Le dilemme n’est finalement pas celui du titre», semble dire John Lewis. Ses ponctuations intriguent, comme se demandant si la mayonnaise musicale va prendre avec des tempéraments si différents, des styles bien trempés. Ses inquiétudes cérébrales sont vite balayées par la créativité insouciante de «Bags», la célérité des réponses de Percy Heath et les anticipations Bebop de Kenny Clarke. Un ouf de soulagement introduit le solo du pianiste qui peut développer son propre Swing raffiné et coloré de Blues, et le duo de la rythmique réalise des miracles pour accroître sa confiance. Puis Milt Jackson reprend sans coup férir la suite rayonnante. Le dilemme du corps est résolu et ses quatre membres parfaitement coordonnés sont à la manœuvre de ce travail d’orfèvre. La matière musicale n’en est que plus belle et élégante.

6. «Autumn In New York» (3 minutes 43) – 25 juin 1953
Un des plus grands classiques de jazz, datant de 1934 et signé Vernon Duke. Deux fameux «Charlie» l’ont mis au pinacle avant la version du «Modern Jazz Quartet».
En dix secondes, les deux claviers installent un climat ambivalent, à la fois mélancolique et radieux. Milt Jackson exprime les nuances colorées de l’automne, en contrepoint, John Lewis glisse quelques notes plus tourmentées. Le spleen joyeux développe ses ornements telles des guirlandes éphémères. Les notes explosent puis tombent comme des feuilles mortes. Le plus impressionnant dans la version que nous donne le Modern Jazz Quartet d'«Autumn In New York», c’est la capacité de chaque instrumentiste à ralentir cette ballade. Le lyrisme est à fleur de peau et le tempo est suspendu telle l’apostrophe poétique de Lamartine. Faire durer la plus belle saison de la ville lumière… Exposer la plénitude de cette saison chaotique… Déployer son charme romantique… Exacerber les atours d’une cité cosmopolite qui a si bien accueilli les jazzmen noirs. Ces instants interdits sont d’une telle intensité que le quartet en a presque oublié de citer la mélodie, l’improvisation du moment présent a prédominé.

7. «But Not For Me» (3 minutes 47) – 25 juin 1953
Deuxième très grand classique, datant de 1930 et signé par le couple Gershwin.
Encore une magnifique entrée en matière. Bruissement des cymbales, tension du piano, mise en place de la mélodie par le vibraphone, suspense de la contrebasse. Le quartet crée une atmosphère tout en contraste sur un tempo chaotique. Les deux claviers échangent mélodie contre tension pendant une bonne minute. Percy Heath se sert soudainement de son archet transformant son instrument comme un violon aux cordes graves et rugueuses. Le tempo ralentit, se fige presque. C’est le moment que choisit Milt Jackson pour sortir de sa boîte un solo endiablé mais joyeux. Ses baguettes magiques nous improvisent un swing revigorant que le Blues de la contrebasse vient renforcer. Encore un cri poussé par «Bags», et c’est aux deux autres d’embrayer la transe rythmique. Éclats des claviers qui s’invectivent et, sans transition, retour à la tension puis au motif mélancolique de George Gershwin. Moins de quatre minutes pour exprimer tant de sentiments et d’émotions. Les voies de l’amour sont impénétrables, «But Not For Them».

8. «Milano» (4 minutes 23) – 23 décembre 1954
Cinquième et dernière composition de John Lewis. Cette ballade qui prend la forme d’une fugue évoque la passion du pianiste pour le continent européen et ses traditions musicales. Mais ici encore, les apparences sont trompeuses et là encore ses camarades vont s’évertuer à jeter des ponts par dessus l’Atlantique.
«Milano» se lance sur les traces du célèbre «Nabucco» de Verdi. La polyphonie est à son paroxysme, chacun des musiciens mettant en valeur les voix de son instrument tout en dialoguant avec les autres. Le solo de Milt Jackson est empreint de lyrisme calme, loin de l’excitation qui l’anime habituellement. En arrière-plan sonore, John Lewis glisse quelques notes inquiètes, Percy Heath des notes interrogatives, le tout balayé par les frottements délicats de Kenny Clarke. «Bags», malgré son jeu clair et aérien, n’est pas rassuré. Le temps d’un Swing-Blues enthousiaste est venu. Le dialogue entre les deux claviers semble plus serein mais ce diable de Kenny Clarke entretient le suspense. La boucle se termine par un hommage à Bach et à sa dernière œuvre inachevée «l’Art de la fugue». John Lewis est un immense compositeur-arrangeur qui ne craint pas les hiérarchies entre la musique classique et le jazz.

SOUS LE CALME…
D’apparence simple parce que superbement écrit, ne cédant rien à la mode ni à la production des années 50, semblant décalé car le jazz est en pleine ébullition, cet album est à découvrir comme une caverne d’Ali Baba recelant des trésors cachés. Ou à redécouvrir comme une boutique de saveurs que l’on avait perdu dans le dédale des ruelles du jazz après avoir été fasciné par les lumières clinquantes des grandes avenues musicales.
Le reste de la discographie de ce quartet mérite vraiment le détour du passionné de jazz et de tout autre mélomane. Et si d’aventure le M.J.Q. devient votre musique de chevet, vous aimerez sûrement les «Play Bach» de Jacques Loussier.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (25) | Permalien | Remarque la plus récente : Feb 28, 2014 9:11 PM CET


John Coltrane : L'oeuvre et son empreinte
John Coltrane : L'oeuvre et son empreinte
par Vincent Cotro
Edition : Broché
Prix : EUR 21,85

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 La galaxie Coltrane revisitée, 9 février 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : John Coltrane : L'oeuvre et son empreinte (Broché)
ORIGINES
«John Coltrane : l’œuvre et son empreinte» est un livre issu d’un colloque qui s’est tenu durant deux jours à la fin novembre 2007 à l’université François-Rabelais de Tours. Il s’agissait d’apporter un nouvel éclairage sur la contribution du saxophoniste-compositeur au jazz, à la musique et d’élargir la réflexion sur un artiste majeur du XXe siècle. Les différents intervenants (essentiellement des musiciens et des chercheurs) de ces journées produisirent nombre d’exposés originaux sortant des habituels sentiers qui analysent l’œuvre coltranienne.
La qualité des séminaires amène Vincent Cotro, principal organisateur de cet événement et maître de conférences de cette université, à s’engager dans un long processus éditorial.

UN TRAVAIL DE LONGUE HALEINE
Plus de trois ans seront nécessaires pour mener à bien le projet de rassembler la majeure partie des exposés oraux. Échanges, modifications, améliorations, écritures et réécritures, traductions… un travail titanesque pour organiser une cohérence d’ensemble des différentes contributions.
Le résultat est remarquable, avec une richesse et une diversité dans les analyses, pointu voire ardu dans l’approche universitaire et scientifique tout en restant abordable pour le passionné de l’œuvre de John Coltrane.
C’est captivant du début à la fin, difficile à certains moments comme dans certains albums du musicien. Mais l’effort en vaut la chandelle, donnant envie de se replonger dans l’univers musical d’un révolutionnaire en quête perpétuelle de nouvelles sonorités.

LES CONTRIBUTIONS
Cet ensemble de dix textes contribue à lever le voile sur le mystère Coltrane.

1. David Liebman (9 pages)
Est-il nécessaire de présenter ce grand saxophoniste-expérimentateur à la discographie prolifique et hétéroclite ?
L’intervention de David Liebman lors de ce colloque a été retranscrite intégralement et est la seule à n’avoir pas été réécrite. Le musicien évoque ses débuts et sa première rencontre avec John Coltrane, un soir de 1961, lorsque le quintet de celui-ci partageait l’affiche au «Village Vanguard» avec le trio de Bill Evans. C’est un choc pour le jeune Liebman alors âgé d’à peine quinze ans et qui se trouve instantanément un maître.
La suite de ce témoignage est un bel hommage à la démarche musicale et la quête spirituelle de Trane. L’émotion de David Liebman affleure à travers ces quelques pages.

2. Christa Bruckner-Haring (18 pages)
Cette jeune chercheuse travaille à l’«Institute for Jazz Research» de Graz (Autriche) et est spécialisée dans les cultures et les identités européennes liées au jazz.
Sa contribution évoque le «John Coltrane compositeur» avec une analyse scientifique assez ardue et illustrée par des extraits de partitions. À travers quelques compositions majeures du saxophoniste («Blues Minor», «Miles Mode», «Welcome», «Venus»…), elle tente de faire le lien entre le blues originel, la musique basée sur l’harmonie et le jazz modal.
Assez convaincant même sans avoir fait d’études de musicologie.

3. Ludovic Florin (26 pages)
Maître de conférences, ce spécialiste du jazz contemporain explique à travers de nombreux exemples (portées de notes, extraits d’interviews) ce qui caractérise la valeur universelle de la musique de Coltrane, l’importance du retour au thème après les déluges de notes improvisées.
Costaud et séduisant.

4. Marc Medwin (12 pages)
Spécialisé dans le jazz et la musique savante, ce musicologue américain produit ici un document sur l’autocitation dans l’œuvre de Coltrane. Il démontre, en croisant par exemple les thèmes d’«A Love Supreme» et «Meditations», que le saxophoniste-compositeur cherche à créer des ponts entre ses albums pour «parvenir à l’unité».
Bourré de références musicales et littéraires.

5. Philippe Michel (24 pages)
Ce maître de conférences à l’Université de Paris VIII en «Jazz & musiques improvisées» est aussi praticien de jazz puisqu’il joue du piano au sein d’un quartet.
Cette double casquette permet à Philippe Michel d’aborder l’une des compositions les plus célèbres de Trane. Le morceau «Giant Steps» est ainsi examiné sous deux angles a priori opposés: la liberté de l’improvisation lors des soli et la contrainte d’un thème très ciselé. En analysant l’écriture, l’harmonie des phrasés, les chorus échevelés et les changements soudains d’accords, l’auteur démontre que liberté et contrainte vont de pair dans la musique du saxophoniste.
C’est d’autant plus pertinent que l’on découvre, si ce n’est déjà fait, l’importance pour Coltrane d’une éducation musicale continue. Ses lectures théoriques sont aussi à l’avant-garde et attestent son goût prononcé pour l’innovation permanente et le mouvement perpétuel.

6. Carl Clements (18 pages)
À la fois ethnomusicologue et musicien de jazz (il est un des fidèles du guitariste-inventeur Kevin Kastning), Carl Clements est une référence en matière de musique asiatique. C’est dans le cadre de ces connaissances sur les métissages musicaux que le saxophoniste-flûtiste intervient. Il développe une réflexion dense sur la relation entre l’improvisation coltranienne et les concepts de la musique indienne. Fondée sur la spiritualité, cette dernière ne pouvait qu’interpeller Trane dont la quête d’un mysticisme universel s’était considérablement accentuée depuis que le saxophoniste s’était libéré des démons de l’alcool et surtout de l’héroïne, ce en une dizaine de jours en mai 1957. La rencontre, fin 1956, avec le célèbre joueur de sitar Ravi Shankar y avait été pour quelque chose. Ce changement de vie remettra radicalement en question les choix de Trane concernant sa musique mais aussi sa pensée spirituelle.
Carl Clements interroge ces choix à travers l’album modal «A Love Supreme» et quelques morceaux encore plus avant-gardistes comme «Song of Praise» ou «Chim Chim Cheree». Son propos entre improvisation et musique indienne coule de source et l’amène à poursuivre sur les nouvelles terres sonores que vont développer les successeurs de Trane après sa disparition précoce. Ainsi de Miles Davis, Alice Coltrane, Pharoah Sanders, John McLaughlin, Dave Liebman ou Jan Garbarek. Et de musiciens indiens qui font la démarche inverse en incorporant le jazz dans leurs compositions.
Une analyse très abordable et très enrichissante.

7. Emmanuel Parent et Grégoire Tosser (24 pages)
Le premier est un anthropologue du jazz et de la culture afro-américaine et le second est musicologue spécialiste de la musique américaine, hongroise et russe des XXe et XXIe siècles. Les deux intervenants se sont attelés à retracer les origines du morceau «Olé» de l’album éponyme.
Pour cette composition, Coltrane a puisé ses idées dans les musiques orientales et exotiques, et basé sa structure musicale sur trois ou quatre accords, permettant ainsi de faire une plus large place à l’improvisation. «Olé» rappelle bien évidemment la musique espagnole, notamment le flamenco. Mais les deux auteurs expurgent au fur et à mesure ces influences et son folklore inhérent. Ils démontrent, exemples à l’appui, que le saxophoniste crée des passerelles entre les musiques afro-américaine, ibérique et indienne pour s’engouffrer sur un terrain plus énergique, plus sombre et plus mystique, pour devenir, peut-être, plus universel. En cela, ils en viennent à faire un parallèle étonnant avec la période jungle de Duke Ellington.
Leur argumentation est brillamment construite.

8. Tony Whyton (15 pages)
Ce professeur enseigne la musique à l’université anglaise de Salford et est spécialiste des icônes du jazz (héros, mythes et traditions). Sa contribution s’articule principalement sur «A Love Supreme», son enregistrement et la réception publique du disque. Cet album, certainement le plus connu du saxophoniste, a fait de John Coltrane une véritable icône. À tel point d’ailleurs que des apôtres, et non des moindres, gardent le temple du culte depuis bientôt 50 ans. Ainsi pour de jeunes musiciens débutants (relire le témoignage de Dave Liebman), Trane devient l’égal du Dieu Louis Armstrong.

9. Claudine Raynaud (16 pages)
Il faut dire qu’«A Love Supreme» sort au moment où le Mouvement des droits civiques est son apogée aux USA. La lutte contre la ségrégation raciale bat son plein et Coltrane a déjà écrit en 1963 «Alabama», un morceau qui évoque l’attentat à la bombe dans une église de Birmingham (Alabama) qui tua quatre jeunes filles noires âgées de 11 à 14 ans.
C’est dans ce contexte que Claudine Raynaud, professeur de littérature américaine, a rassemblé et analysé trois textes poétiques qui rendent hommage au révolutionnaire "tranquille" du jazz.
Un beau document qui tisse des liens entre sonorités poétiques et musicales.

10. Bertrand Lauer (11 pages)
Saxophoniste et designer sonore, Bertrand Lauer émet dans ce texte «l’hypothèse selon laquelle l’histoire familiale [de Coltrane] aurait profondément marqué son développement personnel et influencé son parcours musical.» En psychologue averti, il met en lumière des événements qui expliquent la soif insatiable et obsessionnelle de Trane de maîtriser son instrument, la densité de sa discographie, la transformation fulgurante de sa musique en à peine douze ans, le combat entre les forces créatives et les pulsions destructrices.
Ce document qui s’appuie sur des extraits d’entretiens est un plaidoyer éloquent sur la dualité coltranienne entre Eros et Thanatos.

11. Laurent Cugny (une postface de 5 pages)
Ce professeur à l’université Paris-Sorbonne propose une courte synthèse des différentes contributions et ouvre de nouvelles perspectives de recherches en confrontant Coltrane avec les grands du jazz comme Ellington, Monk, Mingus, Bird ou Miles Davis.

Un seul bémol éditorial : que la contribution de Lewis Porter n’ait pu être retenue dans cet ouvrage. Mais l’on peut se consoler avec «John Coltrane, sa vie, sa musique», une biographie écrite par ce musicologue et pianiste confirmé. Ce livre est LA référence en la matière.
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (2) | Permalien | Remarque la plus récente : Feb 10, 2014 11:26 AM CET


Le joli mai
Le joli mai
DVD ~ Yves Montand
Prix : EUR 26,89

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Un printemps à Paris pour une paix retrouvée ?, 2 février 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le joli mai (DVD)
LE SUPPORT NUMÉRIQUE
Le DVD du «Joli Mai» a été republié dans le cadre de l’exposition consacrée à Chris Marker en octobre-décembre 2013. Un an après sa disparition, le Centre Pompidou rendait hommage à un artiste dont l’œuvre visuelle et sonore est très largement sortie des sentiers balisés par les industries cinématographique, télévisuelle et multimédia. Intitulée «Planète Marker», cette rétrospective mettait l’accent sur sa filmographie mais aussi sur sa pratique de vidéaste numérique en présentant des installations et des productions multimédia.
Le DVD produit par Arte est la suite éditoriale de cette exposition. La chaîne culturelle nous propose à un bel aperçu de son univers à travers ce film. Celui-ci a été superbement restauré en 2013, ce compte tenu des modestes conditions de tournage (matériels, techniciens, budgets…). Le principal challenge de la restauration était de distinguer les défauts des négatifs originaux de ceux apparus au cours du temps, et, comme l’a souvent stipulé Chris Marker, «il ne faut pas croire que plus c’est mieux».

Quelques suppléments accompagnent sur un 2e DVD le documentaire «Le Joli Mai».
«Jouer à Paris» de Catherine Varlin (27 minutes - montage de Chris Marker)
«D’un regard lointain» de Jean Ravel (12 minutes - images de Chris Marker)
Séquence coupée (17 minutes)
Exercice de cinéma direct (été 1962), commenté par Pierre Lhomme (5 minutes)

L’UNIVERS DE CHRIS MARKER
Chris Marker est définitivement inclassable. Ce «faiseur d’images et de sons» a engendré, pendant plus de 60 ans, une œuvre si protéiforme et si expérimentale qu’elle a marqué bon nombre de ses confrères cinéastes (d’Alain Resnais au grand documentariste Patricio Guzmán en passant par Terry Gilliam ou Wim Wenders).
Contemporain d’Ingmar Bergman, Marker a été marqué dans son enfance comme le réalisateur suédois par une «Laterna Magica». Ce cinématographe, manuel chez Bergman, électrique chez Marker (c’était un Pathéorama), projette des images animées que leurs yeux embrumés par l’émerveillement suivent en boucle. Pour les deux enfants âgés d’une dizaine d’années, ce «jouet-vidéo» est le commencement d’un apprentissage visuel et poétique qui explique en grande partie leur langage cinématographique et leur goût prononcé pour l’assemblage d’images hétéroclites. Chris Marker s’escrimera ainsi toute sa vie avec l’art du montage. Croiser le fer avec les ciseaux du monteur est un sport de combat perpétuel et le cinéaste français ne s’en départira pas même avec l’arrivée des nouvelles technologies. En cela, on peut sans conteste avancer que Chris Marker est le digne fils spirituel du cinéma de Sergueï Eisenstein ou des recherches expérimentales du Kino-Glaz de Dziga Vertov.
Ce dernier représente d’ailleurs une influence décisive, et pas seulement au niveau du montage visuel. Dziga Vertov est l’un des premiers à explorer, dans «La Symphonie du Donbass», les ressources du son pour un nouveau langage. Le montage sonore sera chez Marker une marque de fabrique indélébile qui jalonnera tous ses films, l’élément déclencheur de l’image, anticipant ainsi le montage visuel. Magicien des sons, Marker débroussaille, défriche, invente, libère le médium. Le son vit sa propre histoire, l’oreille impose son rythme à l’œil.
Sa passion pour la littérature est un autre moteur qui caractérise l’univers markerien. Il fait ses humanités comme rédacteur en chef et écrivain au sein de «Trait d’union», journal de son lycée où il côtoie un jeune professeur de philosophie qui ne tardera pas à connaître la gloire, un certain Jean-Paul Sartre. Ses années de lycéen sont placées sous l’égide des poètes Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire, Jacques Prévert, Henri Michaux, du dramaturge Jean Giraudoux ou du romancier Franz Kafka. Ce goût immodéré pour les lettres l’amène après la Seconde Guerre mondiale à travailler pour les Éditions du Seuil: Marker — il prend ce pseudonyme aux origines anglaises qui devient un nom de «scène» tout symbolique — y dirige en particulier «Petite Planète», collection remarquée et remarquable qui s’éloigne radicalement de ce qui se fait généralement sur les pays étrangers; ce sont les peuples et les problèmes humains qui intéressent Marker et les auteurs de cette série. Un glissement de terrain littéraire plus loin et notre Chris s’intéresse au documentaire où il excelle dans l’écriture de commentaires off. Sa carrière de réalisateur est lancée et le choc littérature-cinéma sera le fer de lance de sa créativité multiforme. Et, une fois qu’il trouve une nouvelle botte de foin à explorer, l’aiguille n’est plus un problème pour notre génie du montage et passionné de formes hybrides.
Une autre caractéristique majeure de la planète Marker est sa prédilection pour l’innovation au service d’idées visionnaires. Le cinéaste est un témoin en avance sur son temps, un avant-gardiste de la forme et du fond. Ainsi il invente le documentaire-essai. Son cosmopolitisme en fait un merveilleux passeur entre des cultures différentes. Son iconoclasme pourfend le cinéma «traditionnel» car oscillant entre fiction et documentaire, entre réalité et subjectivité. Son «ciné-ma vérité» expérimente en terra incognita, sur les chemins virtuels inexplorés. Son engagement politique et anticolonialiste, empreint d’humanisme tendance «chatisme», en fait le précurseur d’un cinéma altermondialiste.
Bref, l’œuvre de cet artiste mystérieux et «affabulateur» devenu «le plus célèbre des cinéastes inconnus» est incontournable pour tout cinéphile curieux et fureteur.

LE FILM DOCUMENTAIRE
«Le Joli Mai» (146 minutes) - 1962 - restauré en 2013
DVD avec quatre versions : française, anglaise, sourds et malentendants, audiodescription.
Ce beau documentaire de Chris Marker est réalisé en étroite collaboration avec Pierre Lhomme aux images, à tel point que le cinéaste lui propose de le cosigner. Cette générosité affleure aussi dans cette œuvre qui présente Paris en ce début mai 1962.
Enfin la France sort du long tunnel de la guerre qui a commencé en septembre 1939 et vient de se terminer avec les accords d’Évian de mars 1962 entre l’Algérie et notre pays. «C’est le premier printemps de la paix», comme l’annonce le générique.
Et une voix célèbre en off de se poser la question «De quoi est fait Paris au mois de mai ?».
L’équipe de tournage va s’atteler à y répondre pendant près de deux heures et demie, alternant les panoramiques sur les toits de Paris, les plans de rues, monuments et autres sculptures, et les interviews-reportages d’habitants rencontrés au petit bonheur la chance.
Découpé en deux parties aux titres explicites, «Prière sur la Tour Eiffel» et «Le Retour de Fantomas», le film est une succession de portraits au quotidien: vendeur de costumes, bistrotier philosophe, architectes dubitatifs, mère de famille nombreuse, jeunes commis plein d’espoir, boursicoteurs pontifiants, poète de rue et poètes mondains, réparateur de pneu diplômé et peintre, inventeurs farfelus, futurs mariés, jeunes femmes sans profession, passants espiègles, danseur de twist, cheminots rebelles, ingénieurs lapidaires, étudiant étranger, couturière de théâtre, syndicaliste lucide, jeune ouvrier algérien, détenues sans espoir, etc. Une énumération visuelle et sonore d’humains digne d’un inventaire à la Prévert.
Dans la première partie, c’est l’insouciance, la joie de vivre, le bonheur qui prédomine. Presque impossible de faire parler les personnes abordés des sujets d’actualités, des problèmes politiques récents. La seconde partie est nettement plus politique avec les problèmes socio-économiques récurrents (logements, conditions de travail, salaires, retraites, pauvreté…).
Tous ces témoignages s’organisent de manière fluide. Mais, par son montage en forme de mosaïque et par des commentaires dont il a le secret, Chris Marker annonce un documentaire qui s’éloigne des films se voulant objectifs. Il revendique l’imparfait du subjectif, l’association d’images qui, seules, n’ont pas de sens politique, qui, ensemble, prennent la forme d’un engagement humaniste au service du peuple.
Marker prend parti, son camp est facilement identifiable mais le cinéaste n’est jamais condescendant, ne porte pas de jugement sur les personnes qui expriment leurs opinions. Il veut convaincre sans mépris, toucher avec conviction et tendresse, éclairer aussi son propos avec humour et ironie.
«To the happy many», vœu qui ouvre ce «Joli mai», est en cela un parfait résumé de l’atmosphère et de l’espoir qui règnent dans les rues de Paris. Réalisé quelques mois après son court-métrage de fiction «La Jetée», ce long essai en est l’antithèse sur de nombreux points (le montage sonore, les voix off, les images de Paris, la vision de la vie). Encore une fois, la personnalité de Chris Marker s’enveloppe d’une aura de mystère qui joue sur la perception de la réalité: l’année 62 ou comment élucider «L’Étrange Cas du docteur Chris et de Mister Marker».


Coffret Chris Marker - La jetée + Sans soleil - version restaurée 2013
Coffret Chris Marker - La jetée + Sans soleil - version restaurée 2013
DVD ~ Chris Marker
Prix : EUR 23,12

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 À la recherche des temps perdus, 2 février 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Coffret Chris Marker - La jetée + Sans soleil - version restaurée 2013 (DVD)
LE SUPPORT NUMÉRIQUE
Les deux films de ce DVD ont été republiés dans le cadre de l’exposition consacrée à Chris Marker en octobre-décembre 2013. Un an après sa disparition, le Centre Pompidou rendait hommage à un artiste dont l’œuvre visuelle et sonore est très largement sortie des sentiers balisés par les industries cinématographique, télévisuelle et multimédia. Intitulée «Planète Marker», cette rétrospective mettait l’accent sur sa filmographie mais aussi sur sa pratique de vidéaste numérique en présentant des installations et des productions multimédia.
Le DVD publié par Arte est la suite éditoriale de cette exposition. La chaîne culturelle nous propose à un bel aperçu de son univers à travers les deux films proposés. Ceux-ci ont été superbement restaurés en 2013, ce compte tenu des modestes conditions de tournage (matériels, techniciens, budgets…). Le principal challenge de la restauration était de distinguer les défauts des négatifs originaux de ceux apparus au cours du temps, et, comme l’a souvent stipulé Chris Marker, «il ne faut pas croire que plus c’est mieux».
Quelques suppléments accompagnent le film «La Jetée» mais c’est surtout le livret (en anglais et en français) de 32 pages qui est le plus intéressant. Quelques photos des films accompagnent deux textes écrits par le cinéaste. Le premier est l’intégrale du superbe commentaire off de «La Jetée». Le second reprend la présentation de «Sans soleil» lors de sa sortie au Japon et un descriptif des personnages principaux.

L’UNIVERS DE CHRIS MARKER
Chris Marker est définitivement inclassable. Ce «faiseur d’images et de sons» a engendré, pendant plus de 60 ans, une œuvre si protéiforme et si expérimentale qu’elle a marqué bon nombre de ses confrères cinéastes (d’Alain Resnais au grand documentariste Patricio Guzmán en passant par Terry Gilliam ou Wim Wenders).
Contemporain d’Ingmar Bergman, Marker a été marqué dans son enfance comme le réalisateur suédois par une «Laterna Magica». Ce cinématographe, manuel chez Bergman, électrique chez Marker (c’était un Pathéorama), projette des images animées que leurs yeux embrumés par l’émerveillement suivent en boucle. Pour les deux enfants âgés d’une dizaine d’années, ce «jouet-vidéo» est le commencement d’un apprentissage visuel et poétique qui explique en grande partie leur langage cinématographique et leur goût prononcé pour l’assemblage d’images hétéroclites. Chris Marker s’escrimera ainsi toute sa vie avec l’art du montage. Croiser le fer avec les ciseaux du monteur est un sport de combat perpétuel et le cinéaste français ne s’en départira pas même avec l’arrivée des nouvelles technologies. En cela, on peut sans conteste avancer que Chris Marker est le digne fils spirituel du cinéma d’Eisenstein ou des recherches expérimentales du Kino-Glaz de Dziga Vertov.
Ce dernier représente d’ailleurs une influence décisive, et pas seulement au niveau du montage visuel. Dziga Vertov est l’un des premiers à explorer, dans «La Symphonie du Donbass», les ressources du son pour un nouveau langage. Le montage sonore sera chez Marker une marque de fabrique indélébile qui jalonnera tous ses films, l’élément déclencheur de l’image, anticipant ainsi le montage visuel. Magicien des sons, Marker débroussaille, défriche, invente, libère le médium. Le son vit sa propre histoire, l’oreille impose son rythme à l’œil.
Sa passion pour la littérature est un autre moteur qui caractérise l’univers markerien. Il fait ses humanités comme rédacteur en chef et écrivain au sein de «Trait d’union», journal de son lycée où il côtoie un jeune professeur de philosophie qui ne tardera pas à connaître la gloire, un certain Jean-Paul Sartre. Ses années de lycéen sont placées sous l’égide des poètes Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire, Jacques Prévert, Henri Michaux, du dramaturge Jean Giraudoux ou du romancier Franz Kafka. Ce goût immodéré pour les lettres l’amène après la Seconde Guerre mondiale à travailler pour les Éditions du Seuil: Marker — il prend ce pseudonyme aux origines anglaises qui devient un nom de «scène» tout symbolique — y dirige en particulier «Petite Planète», collection remarquée et remarquable qui s’éloigne radicalement de ce qui se fait généralement sur les pays étrangers; ce sont les peuples et les problèmes humains qui intéressent Marker et les auteurs de cette série. Un glissement de terrain littéraire plus loin et notre Chris s’intéresse au documentaire où il excelle dans l’écriture de commentaires off. Sa carrière de réalisateur est lancée et le choc littérature-cinéma sera le fer de lance de sa créativité multiforme. Et, une fois qu’il trouve une nouvelle botte de foin à explorer, l’aiguille n’est plus un problème pour notre génie du montage et passionné de formes hybrides.
Une autre caractéristique majeure de la planète Marker est sa prédilection pour l’innovation au service d’idées visionnaires. Le cinéaste est un témoin en avance sur son temps, un avant-gardiste de la forme et du fond. Ainsi il invente le documentaire-essai. Son cosmopolitisme en fait un merveilleux passeur entre des cultures différentes. Son iconoclasme pourfend le cinéma «traditionnel» car oscillant entre fiction et documentaire, entre réalité et subjectivité. Son «ciné-ma vérité» expérimente en terra incognita, sur les chemins virtuels inexplorés. Son engagement politique et anticolonialiste, empreint d’humanisme tendance «chatisme», en fait le précurseur d’un cinéma altermondialiste.
Bref, l’œuvre de cet artiste mystérieux et «affabulateur» devenu «le plus célèbre des cinéastes inconnus» est incontournable pour tout cinéphile curieux et fureteur.

LES DEUX FILMS
DVD avec trois versions : française, anglaise, sourds et malentendants.

1. «La Jetée» (27 minutes) - 1962 - restauré en 2013
Sur la grande jetée d’Orly, les familles ont pris l’habitude le dimanche de venir regarder les avions en partance. C’est le cas d’un homme marqué dans son enfance par des souvenirs à la fois heureux et tragiques: il se souvient de la douceur du visage d’une femme puis d’un corps qui bascule. Plus tard, bien plus tard, après la Troisième Guerre mondiale, il comprend, adulte, qu’il a assisté à la mort d’un homme. Survivant de l’apocalypse nucléaire, il se retrouve prisonnier des vainqueurs qui règnent sur un empire de rats-humains dans les souterrains de Paris. Ceux qui croient avoir gagné la guerre se livrent à des expériences sur leurs détenus. En raison de ses souvenirs rémanents et clairs, l’homme d’Orly devient rat de laboratoire qui, à défaut de pouvoir se déplacer dans l’espace gangrené par la radioactivité, est projeté dans le temps passé, celui de la paix. Après plusieurs voyages, il finit par retrouver la femme de la jetée. Dès lors, ils ne cessent de se retrouver pour se promener dans les magasins, jardins et musées du Paris apaisé. Jusqu’au jour où… on l’envoie dans le futur.

UNE MISE EN ABYME FASCINANTE
Le tour de force de «La Jetée» est de réussir à captiver pendant près d’une demi-heure le spectateur avec des images fixes. En effet, à l’exception de quelques clignements d’yeux, le film est une succession de photographies assemblées pour créer un récit d’anticipation. D’ailleurs, dès le générique, on est prévenu: c’est «un photo-roman de Chris Marker» auquel le spectateur, habitué aux 24 images par seconde, doit faire face.
«Houlà, se dit ce spectateur non averti, un roman-photo guimauve.
– Une sorte de diaporama assommant, pense plutôt son voisin de salle.
– Plutôt un pensum conceptuel ?… songe le projectionniste blasé.
– Ah non, encore raté. Alors peut-être, prendre le récit pour un Jules Verne. Ou pour le H. G. Wells de «La Machine à remonter le temps».
Marker reprend en effet tous les stéréotypes du voyage dans le temps, tous les lieux communs de la science-fiction. «Ses beaux clichés photographiques sont de bien pâles clichés de science-fiction», pourrait marmonner l’amateur du genre.
C’est bien là que le mordu du futur se met le doigt dans l’œil. Non seulement la mise en scène et le montage sont brillantissimes mais c’est surtout le son qui préfigure la narration. Ainsi du bruit d’un avion avant son décollage qui anticipe le zoom arrière du cliché de la jetée d’Orly. Ainsi des chuchotements des pseudo-scientifiques qui font penser à la théorie du complot et aux expériences des savants fous d’un régime dictatorial. Ainsi des battements de cœur qui accélèrent le montage photographique. Ou des piaillement d’oiseaux qui, s’amplifiant, débouchent sur le seul plan animé et expriment le chant du cygne du personnage principal.
Une autre qualité sonore du film — avec la superbe musique de Trevor Duncan et les chants liturgiques russes — est la beauté littéraire des commentaires en voix off. D’une plume ciselée, cette voix grave s’articule parfaitement avec les photographies, les devancent ou en découlent telles «des images [qui] commencent à sourdre, comme des aveux.»
Le plus étonnant est la concomitance du film de Chris marker et de celui d’Andreï Tarkovski, «L'Enfance d'Ivan». Sorti la même année, à peine à deux mois d’intervalle, les deux œuvres, pourtant si différentes, reprennent les mêmes thématiques: l’enfance, les souvenirs heureux, les atrocités de la guerre et même la création, le paradis retrouvé ou les ténèbres de l’Apocalypse.
Ce monde de fiction est aussi très étrange: le passé n’existe pas, la réalité d’avant n’est déjà plus là, symbolisée par des statues abîmées, des animaux empaillés, une tête de mort gravée dans le béton… Ces figures semblent aussi issues du propre passé cinématographique de Chris Marker avec «Les Statues meurent aussi» (la culture), «Lettre de Sibérie» (subjectivité et manipulation) ou des allusions au «Vertigo» d’Alfred Hitchcock.
C’est un film indémodable, indépassable même par les mastodontes hollywoodiens qui ont repris tout ou partie de la trame de ce récit möbiusien («L’Armée des 12 singes», la saga des «Terminator» ou la trilogie «Matrix»). La richesse poétique de «La Jetée» fait et fera toujours la différence, ce même avec une armada d’effets spéciaux.

2. «Sans soleil» (100 minutes) - 1983 - restauré en 2013
Une femme lit les lettres de Sandor Krasna, un cameraman qui a bourlingué à travers la planète, du Japon à l’Afrique de l’Ouest en passant par l’Europe. De ses voyages, il a ramené une quantité impressionnante d’images hybrides. C’est par la lecture des lettres que l’histoire prendra un sens. Est-ce un documentaire sur le Japon? Sur la Guinée-Bissau? Un documentaire animalier? Une fiction? Une autobiographie? Compositeur d’une réflexion sur l’image, Chris Marker laisse libre court à son (et notre) imagination poétique, la voix off de la femme faisant le lien entre les images de ce gigantesque collage. Une œuvre sans équivalent mais non sans influences.

UNE MISE EN PERSPECTIVE ÉTOURDISSANTE
«Sans soleil» a été tourné exactement vingt ans après «La Jetée». Dès les premières secondes, on comprend les liens qui unissent les deux films. L’image du bonheur, de la douceur. On se met même à imaginer que la jeune femme de «La Jetée» pourrait être la sœur aînée des enfants islandais de «Sans soleil». Mais très vite cette image est brouillée, contaminée par des images de guerre. Puis viennent celles de la survie et de la mort.
Passant sans transition d’un lieu à l’autre, la mosaïque de Chris Marker peut sembler sans véritable fil conducteur. Ce sont les commentaires off qui, encore une fois, font le lien entre les images hétéroclites. Et c’est une réflexion sur le temps, sur la mémoire qui affleure, comme dans «La Jetée». Comment la multitude des images s’organise-t-elle pour structurer nos souvenirs? C’est ce défi impossible que s’est donné le cinéaste en s’appuyant par exemple sur ses propres obsessions cinématographiques: ainsi du San Francisco d’Alfred Hitchcock («Vertigo») à la zone d’Andreï Tarkovski («Stalker») en revenant constamment à sa propre «Jetée».
Ainsi du bestiaire empaillé du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris qui semble reprendre vie dans le bestiaire de «Sans soleil». Ainsi du chat, animal fétiche de l’œuvre de Marker, qui prend une nouvelle dimension symbolique, celle de la liberté et de la révolte. Le félin poursuivra ses aventures avec Guillaume-en-Egypte, avatar du cinéaste dans «Immemory» (1997), puis avec le M. Chat des toits de Paris dans «Chats perchés» (2004).

CLIN D’ŒIL
Tourné au printemps 1983, «Tokyo-Ga» ressemble sur bien des thématiques à «Sans soleil». Wim Wenders est parti à la recherche du temps perdu et du cinéaste Yasujirō Ozu. Dans ce très beau documentaire, apparaît fugitivement le demi-visage d’un homme qui se cache dans un bar de Tokyo appelé «La Jetée». Parce qu’il ne veut pas être filmé, il se dissimule derrière une feuille de papier sur laquelle sont dessinés deux chats et une chouette. Ce personnage mystérieux, vous l’aurez bien sûr reconnu.

SUPPLÉMENTS DU DVD en relation avec «La Jetée»
«David Bowie et La Jetée» (chronique de 2 minutes)
«Jump They Say» (vidéo de la chanson de Bowie)
«Chris by Chris» (portrait de Chris Marker de 10 minutes par Chris Darke)
«L’Armée des douze singes» (bande-annonce du film de Terry Gilliam : 2 minutes)


Coffret chris marker
Coffret chris marker
DVD ~ Chris Marker
Prix : EUR 85,23

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5.0 étoiles sur 5 Le Mystère Marker, 27 janvier 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Coffret chris marker (DVD)
LE COFFRET
Ce coffret est la suite éditoriale de l’exposition consacrée à Chris Marker en octobre-décembre 2013. Un an après sa disparition, le Centre Pompidou rendait hommage à un artiste dont l’œuvre visuelle et sonore est très largement sortie des sentiers balisés par les industries cinématographique, télévisuelle et multimédia. Intitulée «Planète Marker», cette rétrospective mettait l’accent sur sa filmographie mais aussi sur sa pratique de vidéaste numérique en présentant des installations et des productions multimédia.
Le coffret publié par Arte ne reprend qu’une infime partie des créations de Marker mais, à travers 15 de ses films, la chaîne culturelle nous propose à un bel aperçu de son univers. L’objet contient 8 boitiers avec 10 DVD où sont répartis ces 15 films que le cinéaste a réalisé seul, en duo ou au sein de collectifs. Le design du coffret et des jaquettes est minimaliste.
Une belle cerise dans la boîte: un livret de 116 pages et trois cartes postales qui ne sont pas signalés dans les détails/produit d’Amazon.
Ce livret est riche en informations et constitué de textes écrits pour bon nombre d’entre eux par Chris Marker lui-même. Il comprend aussi deux entretiens, un avec le cinéaste et un avec Pierre L’homme, des passages des voix off qui constellent les films de Marker (celle de «La Jetée» est publiée en entier), les génériques complets avec, notamment, les extraits des films utilisés. Et enfin des témoignages (Agnès Varda, Alain Resnais, Jorge Semprun…) sur «Les mille et une vies de Chris Marker».

L’UNIVERS DE CHRIS MARKER
Chris Marker est définitivement inclassable. Ce «faiseur d’images et de sons» a engendré, pendant plus de 60 ans, une œuvre si protéiforme et si expérimentale qu’elle a marqué bon nombre de ses confrères cinéastes (d’Alain Resnais au grand documentariste Patricio Guzmán en passant par Terry Gilliam ou Wim Wenders).
Contemporain d’Ingmar Bergman, Marker a été marqué dans son enfance comme le réalisateur suédois par une «Laterna Magica». Ce cinématographe, manuel chez Bergman, électrique chez Marker (c’était un Pathéorama), projette des images animées que leurs yeux embrumés par l’émerveillement suivent en boucle. Pour les deux enfants âgés d’une dizaine d’années, ce «jouet-vidéo» est le commencement d’un apprentissage visuel et poétique qui explique en grande partie leur langage cinématographique et leur goût prononcé pour l’assemblage d’images hétéroclites. Chris Marker s’escrimera ainsi toute sa vie avec l’art du montage. Croiser le fer avec les ciseaux du monteur est un sport de combat perpétuel et le cinéaste français ne s’en départira pas même avec l’arrivée des nouvelles technologies. En cela, on peut sans conteste avancer que Chris Marker est le digne fils spirituel du cinéma d’Eisenstein ou des recherches expérimentales du Kino-Glaz de Dziga Vertov.
Ce dernier représente d’ailleurs une influence décisive, et pas seulement au niveau du montage visuel. Dziga Vertov est l’un des premiers à explorer, dans «La Symphonie du Donbass», les ressources du son pour un nouveau langage. Le montage sonore sera chez Marker une marque de fabrique indélébile qui jalonnera tous ses films, l’élément déclencheur de l’image, anticipant ainsi le montage visuel. Magicien des sons, Marker débroussaille, défriche, invente, libère le médium. Le son vit sa propre histoire, l’oreille impose son rythme à l’œil.
Sa passion pour la littérature est un autre moteur qui caractérise l’univers markerien. Il fait ses humanités comme rédacteur en chef et écrivain au sein de «Trait d’union», journal de son lycée où il côtoie un jeune professeur de philosophie qui ne tardera pas à connaître la gloire, un certain Jean-Paul Sartre. Ses années de lycéen sont placées sous l’égide des poètes Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire, Jacques Prévert, Henri Michaux, du dramaturge Jean Giraudoux ou du romancier Franz Kafka. Ce goût immodéré pour les lettres l’amène après la Seconde Guerre mondiale à travailler pour les Éditions du Seuil: Marker — il prend ce pseudonyme aux origines anglaises qui devient un nom de «scène» tout symbolique — y dirige en particulier «Petite Planète», collection remarquée et remarquable qui s’éloigne radicalement de ce qui se fait généralement sur les pays étrangers; ce sont les peuples et les problèmes humains qui intéressent Marker et les auteurs de cette série. Un glissement de terrain littéraire plus loin et notre Chris s’intéresse au documentaire où il excelle dans l’écriture de commentaires off. Sa carrière de réalisateur est lancée et le choc littérature-cinéma sera le fer de lance de sa créativité multiforme. Et, une fois qu’il trouve une nouvelle botte de foin à explorer, l’aiguille n’est plus un problème pour notre génie du montage et passionné de formes hybrides.
Une autre caractéristique majeure de la planète Marker est sa prédilection pour l’innovation au service d’idées visionnaires. Le cinéaste est un témoin en avance sur son temps, un avant-gardiste de la forme et du fond. Ainsi il invente le documentaire-essai. Son cosmopolitisme en fait un merveilleux passeur entre des cultures différentes. Son iconoclasme pourfend le cinéma «traditionnel» car oscillant entre fiction et documentaire, entre réalité et subjectivité. Son «ciné-ma vérité» expérimente en terra incognita, sur les chemins virtuels inexplorés. Son engagement politique et anticolonialiste, empreint d’humanisme tendance «chatisme», en fait le précurseur d’un cinéma altermondialiste.
Bref, l’œuvre de cet artiste mystérieux et "affabulateur" devenu «le plus célèbre des cinéastes inconnus» est incontournable pour tout cinéphile curieux et fureteur.

LES 15 FILMS (9 LONGS ET 6 COURTS MÉTRAGES)
Six films sur quinze ont été excellemment restaurés en 2013, ce compte tenu des modestes conditions de tournage (matériels, techniciens, budgets…).

1. «La Jetée» (27 minutes) - 1962 - restauré en 2013
DVD 1 avec trois versions : française, anglaise, sourds et malentendants.
Sur la grande jetée d’Orly, les familles ont pris l’habitude le dimanche de venir regarder les avions en partance. C’est le cas d’un homme marqué dans son enfance par des souvenirs à la fois heureux et tragiques: il se souvient de la douceur du visage d’une femme puis d’un corps qui bascule. Plus tard, bien plus tard, après la Troisième Guerre mondiale, il comprend, adulte, qu’il a assisté à la mort d’un homme. Survivant de l’apocalypse nucléaire, il se retrouve prisonnier des vainqueurs qui règnent sur un empire de rats-humains dans les souterrains de Paris. Ceux qui croient avoir gagné la guerre se livrent à des expériences sur leurs détenus. En raison de ses souvenirs rémanents et clairs, l’homme d’Orly devient rat de laboratoire qui, à défaut de pouvoir se déplacer dans l’espace gangrené par la radioactivité, est projeté dans le temps passé, celui de la paix. Après plusieurs voyages, il finit par retrouver la femme de la jetée. Dès lors, ils ne cessent de se retrouver pour se promener dans les magasins, jardins et musées du Paris apaisé. Jusqu’au jour où… on l’envoie dans le futur.

UNE MISE EN ABYME FASCINANTE
Le tour de force de «La Jetée» est de réussir à captiver pendant près d’une demi-heure le spectateur avec des images fixes. En effet, à l’exception de quelques clignements d’yeux, le film est une succession de photographies assemblées pour créer un récit d’anticipation. D’ailleurs, dès le générique, on est prévenu: c’est «un photo-roman de Chris Marker» auquel le spectateur, habitué aux 24 images par seconde, doit faire face.
«Houlà, se dit ce spectateur non averti, un roman-photo guimauve.
– Une sorte de diaporama assommant, pense plutôt son voisin de salle.
– Plutôt un pensum conceptuel ?… songe le projectionniste blasé.
– Ah non, encore raté. Alors peut-être, prendre le récit pour un Jules Verne. Ou pour le H. G. Wells de «La Machine à remonter le temps».
Marker reprend en effet tous les stéréotypes du voyage dans le temps, tous les lieux communs de la science-fiction. «Ses beaux clichés photographiques sont de bien pâles clichés de science-fiction», pourrait marmonner l’amateur du genre.
C’est bien là que le mordu du futur se met le doigt dans l’œil. Non seulement la mise en scène et le montage sont brillantissimes mais c’est surtout le son qui préfigure la narration. Ainsi du bruit d’un avion avant son décollage qui anticipe le zoom arrière du cliché de la jetée d’Orly. Ainsi des chuchotements des pseudo-scientifiques qui font penser à la théorie du complot et aux expériences des savants fous d’un régime dictatorial. Ainsi des battements de cœur qui accélèrent le montage photographique. Ou des piaillement d’oiseaux qui, s’amplifiant, débouchent sur le seul plan animé et expriment le chant du cygne du personnage principal.
Une autre qualité sonore du film — avec la superbe musique de Trevor Duncan et les chants liturgiques russes — est la beauté littéraire des commentaires en voix off. D’une plume ciselée, cette voix grave s’articule parfaitement avec les photographies, les devancent ou en découlent telles «des images [qui] commencent à sourdre, comme des aveux.»
Le plus étonnant est la concomitance du film de Chris marker et de celui d’Andreï Tarkovski, «L’Enfance d’Ivan». Sorti la même année, à peine à deux mois d’intervalle, les deux œuvres, pourtant si différentes, reprennent les mêmes thématiques: l’enfance, les souvenirs heureux, les atrocités de la guerre et même la création, le paradis retrouvé ou les ténèbres de l’Apocalypse.
Ce monde de fiction est aussi très étrange: le passé n’existe pas, la réalité d’avant n’est déjà plus là, symbolisée par des statues abîmées, des animaux empaillés, une tête de mort gravée dans le béton… Ces figures semblent aussi issues du propre passé cinématographique de Chris Marker avec «Les Statues meurent aussi» (la culture), «Lettre de Sibérie» (subjectivité et manipulation) ou des allusions au «Vertigo» d’Alfred Hitchcock.
C’est un film indémodable, indépassable même par les mastodontes hollywoodiens qui ont repris tout ou partie de la trame de ce récit möbiusien («L’Armée des 12 singes», la saga des «Terminator» ou la trilogie «Matrix»). La richesse poétique de «La Jetée» fait et fera toujours la différence, ce même avec une armada d’effets spéciaux.

2. «Le Joli Mai» (146 minutes) - 1962 - restauré en 2013
DVD 2 avec quatre versions : française, anglaise, sourds et malentendants, audiodescription.
Ce beau documentaire de Chris Marker est réalisé en étroite collaboration avec Pierre Lhomme aux images, à tel point que le cinéaste lui propose de le cosigner. Cette générosité affleure aussi dans cette œuvre qui présente Paris en ce début mai 1962.
Enfin la France sort du long tunnel de la guerre qui a commencé en septembre 1939 et vient de se terminer avec les accords d’Évian de mars 1962 entre l’Algérie et notre pays. «C’est le premier printemps de la paix», comme l’annonce le générique.
Et une voix célèbre en off de se poser la question «De quoi est fait Paris au mois de mai ?».
L’équipe de tournage va s’atteler à y répondre pendant près de deux heures et demie, alternant les panoramiques sur les toits de Paris, les plans de rues, monuments et autres sculptures, et les interviews-reportages d’habitants rencontrés au petit bonheur la chance.
Découpé en deux parties aux titres explicites, «Prière sur la Tour Eiffel» et «Le Retour de Fantomas», le film est une succession de portraits au quotidien: vendeur de costumes, bistrotier philosophe, architectes dubitatifs, mère de famille nombreuse, jeunes commis plein d’espoir, boursicoteurs pontifiants, poète de rue et poètes mondains, réparateur de pneu diplômé et peintre, inventeurs farfelus, futurs mariés, jeunes femmes sans profession, passants espiègles, danseur de twist, cheminots rebelles, ingénieurs lapidaires, étudiant étranger, couturière de théâtre, syndicaliste lucide, jeune ouvrier algérien, détenues sans espoir, etc. Une énumération visuelle et sonore d’humains digne d’un inventaire à la Prévert.
Dans la première partie, c’est l’insouciance, la joie de vivre, le bonheur qui prédomine. Presque impossible de faire parler les personnes abordés des sujets d’actualités, des problèmes politiques récents. La seconde partie est nettement plus politique avec les problèmes socio-économiques récurrents (logements, conditions de travail, salaires, retraites, pauvreté…).
Tous ces témoignages s’organisent de manière fluide. Mais, par son montage en forme de mosaïque et par des commentaires dont il a le secret, Chris Marker annonce un documentaire qui s’éloigne des films se voulant objectifs. Il revendique l’imparfait du subjectif, l’association d’images qui, seules, n’ont pas de sens politique, qui, ensemble, prennent la forme d’un engagement humaniste au service du peuple.
Marker prend parti, son camp est facilement identifiable mais le cinéaste n’est jamais condescendant, ne porte pas de jugement sur les personnes qui expriment leurs opinions. Il veut convaincre sans mépris, toucher avec conviction et tendresse, éclairer aussi son propos avec humour et ironie.
«To the happy many», vœu qui ouvre ce «Joli mai», est en cela un parfait résumé de l’atmosphère et de l’espoir qui règnent dans les rues de Paris. Réalisé quelques mois après son court-métrage de fiction «La Jetée», ce long essai en est l’antithèse sur de nombreux points (le montage sonore, les voix off, les images de Paris, la vision de la vie). Encore une fois, la personnalité de Chris Marker s’enveloppe d’une aura de mystère qui joue sur la perception de la réalité: l’année 62 ou comment élucider «L’Étrange Cas du docteur Chris et de Mister Marker».

3. «Loin du Vietnam» (117 minutes) - 1967 - restauré en 2013
DVD 4 avec quatre versions : française, anglaise, sourds et malentendants, audiodescription.
Depuis 1954, les vietnamiens subissent une longue guerre civile et une violente guerre impérialiste issue du choc des deux superpuissances (USA et URSS).
En cette année 67, la contestation contre la Guerre du Vietnam est de plus en plus vive dans le monde occidental. Dans ce contexte, Chris Marker lance un projet coopératif avec, entre autres, le documentariste engagé Joris Ivens, les cinéastes de la Nouvelle Vague, Alain Resnais, Agnès Varda, Jean-Luc Godard et Claude Lelouch, ainsi que le célèbre photographe américain William Klein. Les membres de ce collectif veulent «affirmer, par l’exercice de leur métier, leur solidarité avec le peuple vietnamien en lutte contre l’agression».
Ce long documentaire est divisé en onze parties. Celles-ci alternent les points de vue: se succèdent des comédiens vietnamiens, un faux intellectuel parisien, l’iconoclaste Jean-Luc Godard, une chanson ironique de Tom Paxton, la journaliste et ex-otage des Vietcong Michèle Ray, la thèse officielle américaine expliquée par le Général Westmoreland et responsable des opérations, l’intarissable Fidel Castro, Ann Uyen, vietnamienne et femme de Norman Morrison qui s’est immolé par le feu pour dénoncer cette guerre.
Les onze chapitres retracent aussi les évènements majeurs liés à la guerre du Viêt Nam (bombardements, manifestations, flashs-back historiques).
«Loin du Vietnam» est construit comme une mosaïque éclatée. La narration polyphonique ressemble en cela à la bombe goyave du début du film. Cette arme diabolique est une grenade à fragmentation qui se démultiplie par centaines dans un rayon d’un kilomètre. Chaque petite grenade prend, quand on l’ouvre, la même forme que la goyave et peut éclater en une multitude de pépins-billes d’acier déchiquetant la peau humaine. C’est la réponse de Chris Marker — il est à la manœuvre du montage de ce tournage hétéroclite — aux atrocités commises par un pays impérialiste à l’encontre d’un pays pauvre.
En cela, les images s’identifient au peuple martyrisé. Elles sont «pauvres», brutes, saccadées, presque convulsives (exceptées les images tournées par Resnais et Godard). Il faut dire que les prises de vue ont été réalisées avec les moyens du bord, et intégrées au montage sans traitement esthétique, parfois altérées comme les dernières images déchirées et bien symboliques de la journaliste Michèle Ray.
Le montage fragmenté de «Loin du Vietnam» peut sembler confus et déroutant mais là encore, la plume de Chris Marker a ciselé des commentaires qui prennent l’apparence du genre épistolaire comme si le spectateur recevait des nouvelles du monde par la voix off calme, posée et persuasive d’un certain Yves Montand.

4. «À bientôt j’espère» (45 minutes) - 1967 - non restauré
DVD 6 : version française sous-titrée en anglais.
Ce moyen-métrage de Chris Marker est un documentaire partisan sur la condition ouvrière et le travail à la chaîne dans la France de la fin des années soixante. Le plus surprenant est le fait qu’il fût diffusé en mars 68 sur le second canal de la très dépendante et policée ORTF dans l’émission «Camera 3». Cette «tribune libre» explore les grèves d’un genre nouveau: occupations d’usine, revendications politiques, investissements culturels.
Ce documentaire est le point de départ d’un aventure collective de sept ans qui donnera un ensemble d’une dizaine de films réalisés par le collectif appelé «groupe Medvedkine». Sensibles à la grève des ouvriers d’une usine de Besançon, Marker et d’autres cinéastes activistes décident d’associer les grévistes à la réalisation de films militants très engagés. Ainsi le résistant anarchiste Mario Marret est pleinement associé au projet d’ «À bientôt j’espère» en devenant coréalisateur.
Ces 45 minutes laissent la part belle à la parole des ouvriers, si peu entendue depuis les grandes grèves de l’après-guerre. Ces voix pétries d’humour et pleines d’espoir résonnent comme un pamphlet qui annonce le Mai 68 des ouvriers.
Un pseudo-débat entre le contempteur Roger Priouret et Jacques Delors, alors syndiqué CFDT, suit «À bientôt j’espère». D’une durée de 15 minutes, cet échange annonce, de son côté, l’évolution de la télévision et de la société française: les experts-technocrates au-dessus de la mêlée. Ainsi notre futur Président de la Commission européenne de balayer d’un revers de main ce film «sans intérêt» puisque la direction de l’usine Rhodiacéta y est absente.

5. «La Sixième face du Pentagone» (28 minutes) - 1968 - non restauré
DVD 4 et 6 : versions française et anglaise.
«Si les cinq du pentagone te paraissent imprenables, attaque par la sixième.»
L'entrée en matière de ce film coréalisé avec François Reichenbach est un proverbe Zen et un excellent raccourci pour résumer les thématiques abordées. Ce court-métrage est dans la continuité de «Loin du Vietnam» en mettant la lumière sur une marche de la jeunesse américaine qui s’oppose radicalement à la guerre du Viêt Nam. Le 21 octobre 1967, une manifestation monstre fait route vers le cœur névralgique de la politique extérieure des USA, le célèbre Pentagone. Le mouvement de contestation espère abattre cet hydre à cinq têtes, symbole de la suprématie impérialiste du gouvernement américain.
Tout au long de cette marche, on sent la tension qui monte, qui s’exacerbe entre manifestants et jeunes nazis (!) puis forces de l’ordre. Le paroxysme de cet événement est atteint avec la célèbre photographie de Marc Riboud, «La fille à la fleur» faisant face aux Baïonnettes des soldats. C’est un été indien qui préfigure bien des bouleversements.

6. «Puisqu’on vous dit que c’est possible» (43 minutes) - 1973 - non restauré
DVD 6 : version française sous-titrée en anglais.
Ce documentaire est encore une œuvre collective. Même s’il est conçu en dehors du groupe Mevdevkine, il apparaît comme une suite à «À bientôt j’espère».
Toujours à Besançon, les ouvriers de l’usine horlogère de Lip se mettent en grève car la direction a décidé de licencier plus de la moitié d’entre eux. L’usine est occupée et des membres de la direction sont séquestrés. Devenue «l’affaire Lip», cette aventure sociale prend une tournure nationale.
Une guerre intestinale entre la CFDT et la CGT menace de paralyser le projet visuel et militant de Roger Louis, ancien journaliste de l’ORTF et directeur de la coopérative «Scopecolor». Tel un messie, Chris Marker est appelé pour sauver l’entreprise du désastre et monter la somme d’images recueillie par «Scopecolor» sur l’«affaire Lip»…

7. «L’Ambassade» (22 minutes) - 1973 - non restauré
DVD 6 : versions française et anglaise.
«Ceci n’est pas un film», profère la voix off d’un homme sur les traces de Magritte. Quoique…
Cet homme pointe sa caméra super 8 sur des réfugiés politiques qui débarquent dans une ambassade après un coup d’État. Il va tenir un carnet de notes et recueillir les témoignages des différents groupes qui se mettent à l’abri pendant quelques jours. Au fil des images muettes, il raconte, toujours en voix off, les événements, la répression féroce et massive dans les stades, la sensation d’enfermement malgré l’hospitalité de l’ambassade, le quadrillage du quartier par les forces de l’ordre, puis la télévision qui annonce le programme fasciste et liberticide du nouveau pouvoir.
Toute ressemblance avec le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili ne serait que pure coïncidence. Ici, encore, Chris Marker oscille entre la fiction et le documentaire. Les prises de vue chaotiques et sans son direct, le montage aux raccords hésitants, les extérieurs filmés des fenêtres de l’ambassade, les longs silences accentuent un huis clos étouffant, angoissant. Seul moment serein et poétique: les quelques images d’une tortue «résistante» accompagnées d’un commentaire incisif sur les événements en cours.
La fin — que l’on ne peut dévoiler — accroît la dualité entre réalité et faux-semblant, entre vérité et mensonge, entre point de vue subjectif et exactitude des faits. Dans le dernier plan, un mouvement vertical de la caméra est en cela magistral, et redouble de force avec la seule musique du court-métrage (il s’agit de «Django», un morceau mélancolique du grand pianiste de jazz John Lewis).

8. «La Solitude du chanteur de fond» (60 minutes) - 1974 - non restauré
DVD 8 : versions française, sourds et malentendants.
Un beau portrait d’Yves Montand. Le chanteur n’est pas remonté depuis très longtemps sur scène. Tel un boxeur, il répète un one-man-show en soutien au peuple chilien qui vient de subir un coup d’état militaire sanglant l’année précédente.
Le clou du spectacle: une interprétation du «Temps des Cerises», dix ans avant que le crooner français ne retourne sa veste de music-hall en suivant les pas idéologiques de l’acteur Ronald Reagan, élu président américain et fer de lance de l’ultralibéralisme.

9. «Le Fond de l’air est rouge» (180 minutes) - 1977 - restauré en 2013
DVD 5 avec trois versions : française, anglaise, sourds et malentendants.
Ce documentaire est un film-fleuve, même si sa durée originale de 4 heures a été raccourcie seize ans plus tard par Chris Marker lui-même. Cette somme visuelle est principalement constituée d’images d’archives et d’extraits de quelques films engagés du cinéaste. Elle retrace les événements politiques et militants de 1967 à 1977 et, comme l’indiquent les deux parties «Les mains fragiles» et «Les mains coupées», on passe du Viêt-Nam à la mort du Che, de Mai 68 au Printemps de Prague, du Programme Commun de la gauche au Coup d’État au Chili. Et maintenant que fait-on ? se demande un Marker désabusé dont les commentaires, pour une fois, sont peu nombreux.
Par un récit polyphonique, presque désarticulé, le monteur Marker assume et revendique la subjectivité du «Fond de l’air est rouge» tout en laissant au spectateur le choix de l’interprétation, de la liberté de pensée. Loin d’être théorique, ce film phare et crépusculaire — il sort deux ans avant «Apocalypse Now» — est une œuvre pragmatique et efficace (avec les images récurrentes du «Cuirassé Potemkine» d’Eisenstein), sans concession et implacable (voir par exemple le final avec la chasse aux loups sur «Le Temps des cerises» en fond sonore), non sans humour (savourer ainsi les micros facétieux d’un Fidel Castro burlesque malgré lui).

10. «Sans soleil» (100 minutes) - 1983 - restauré en 2013
DVD 1 avec trois versions : française, anglaise, sourds et malentendants.
Une femme lit les lettres de Sandor Krasna, un cameraman qui a bourlingué à travers la planète, du Japon à l’Afrique de l’Ouest en passant par l’Europe. De ses voyages, il a ramené une quantité impressionnante d’images hybrides. C’est par la lecture des lettres que l’histoire prendra un sens. Est-ce un documentaire sur le Japon? Sur la Guinée-Bissau? Un documentaire animalier? Une fiction? Une autobiographie? Compositeur d’une réflexion sur l’image, Chris Marker laisse libre court à son (et notre) imagination poétique, la voix off de la femme faisant le lien entre les images de ce gigantesque collage. Une œuvre sans équivalent mais non sans influences.

11. «2084» (10 minutes) - 1984 - non restauré
DVD 6 : versions française et anglaise.
Un film d’anticipation étrange aux images saisissantes. Entre passé, présent et futur, Marker est sur les traces du «Big Brother» de George Orwell, auteur du célébrissime «1984». La technologie prendra-t-elle la place des idéologies? Le syndicalisme sera-t-il dévoré par la vidéo-surveillance? Le monde ouvrier laminé par un état totalitaire? Une œuvre prémonitoire et visionnaire sur la techno-science que connaît notre XXIe siècle.

12. «A.K.» (72 minutes) - 1985 - non restauré mais la qualité est très correcte.
DVD 7 : versions française, sourds et malentendants.
Encore un très beau portrait signé Chris Marker. Cette fois-ci, il a eu le privilège de suivre Akira Kurosowa sur le tournage de «Ran» à l’automne 1984. Le documentaire qui en découle montre le cinéaste japonais arpentant les flancs noirs du Mont Fuji sur lequel a été érigé un château. Il dirige son équipe d’une voix de velours et d’un main de fer. Stoïque, il observe le jeu de ses acteurs. Scrupuleux, il ratisse, tel un assistant de 3e équipe, la terre noire de la montagne. Vigilant, il ouvre les portes du château au centimètre près, lustre méticuleusement les décors ou dispose un mannequin criblé de flèches en haut d’une tour. Patient, il fait attendre le vent. Habité comme le vieux chef de clan du film, il s’occupe de la chorégraphie des chevaux ou dessine les plans de batailles. Bref, Kurosawa est partout à la fois et a bien mérité son titre de «Sensei» (en japonais, maître reconnu qui a atteint la perfection technique).
De nouveau, Chris Marker fait preuve d’originalité et s’éloigne assez rapidement du documentaire classique. «A.K.» est découpé de manière chaotique («Ran» peut se traduire par chaos): le film est constellé d’allers-retours entre les prises de vue du tournage et des plans d’autres longs-métrages de Kurosawa qui sont montrés sur un modeste téléviseur à l’aide d’un magnétoscope vacillant. C’est encore par la bande-son que le réalisateur français parvient à unifier cet ensemble hétéroclite. Les commentaires écrits de sa plume acérée sont aussi parsemés de réflexions du maître que ses plus proches collaborateurs ont recueillies sur de fragiles cassettes audio. Enfin, Chris Marker utilise des extraits d’une musique impressionniste très française, celle de «A Way A Lone», un quatuor à cordes de Tōru Takemitsu, compositeur de «Ran».
Au fil de la projection, on finit par comprendre ce qui lie les deux cinéastes. L’envie de participer à une «œuvre collective» où la fidélité artistique est le maître-mot, où «Créer, c’est se souvenir.»

13. «Mémoires pour Simone» (62 minutes) - 1986 - restauré en 2013
DVD 8 : versions française, sourds et malentendants.
Ce document très rare est un bel hommage rendu par Chris Marker un an après la disparition de Simone Signoret. Ces deux-là sont amis de longue date — ils se sont connus au moment du lycée — et leur parcours est parsemé de luttes communes et d’engagements humanistes.
Le documentaire n’est pas une biographie ni un portrait ordinaire. Chris Marker a eu accès aux archives personnelles de Simone Signoret, à ses placards (écrits, photos, bobines, cassettes…), à la «mémoire des lieux» comme le dit si bien François Périer en voix off.
Le cinéaste a réalisé un film mosaïque généreux, sensible, émouvant à partir d’interviews télévisées, de scènes de films qu’elle affectionnait, d’extraits de son récit autobiographique «La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était». Décidément, tel un grand peintre, Chris Marker est un merveilleux portraitiste.

14. «Le Tombeau d’Alexandre (The Last Bolshevik)» (2 x 60 minutes) - 1993 - non restauré
DVD 9 : versions française et anglaise sous-titrées.
À l’instar d’un pièce musicale composée à la mémoire d’un personnage illustre, ce «Tombeau» est un hommage au grand cinéaste Alexandre Medvedkine et auteur du «Bonheur», film à la poésie étincelante, aux allégories extravagantes et à l’ironie mordante. C’est aussi un recueil de témoignages sur Medvedkine mais pas seulement. À travers cet homme-siècle devenu son héros de cinématographe, Chris Marker revisite la société soviétique, l’histoire du communisme avec ses dérives et ses tragédies. Une voix off calme et posée raconte le XXe siècle morcelé, déchiré, écartelé, violent, chaotique. De cet antagonisme qui affleure entre son et image naît un beau documentaire à la fois simple et complexe, passionnant et énigmatique.

15. «Chats perchés» (58 minutes) - 2004 - non restauré mais les images sont de bonne qualité.
DVD 10 : version française.
D’avril 2002 à l’été 2004, Chris Marker a suivi la vie des humains sous les larges sourires d’une multitude de chats jaunes installés sur les toits de Paris. Tandis que le cinéaste court après ces chats peints, les événements s’accélèrent avec nombre de manifestations: front antinational avant le second tour de l’élection présidentiel, contestation de la guerre en Irak, lutte pour ou contre la réforme des retraites, chants des intermittents du spectacle ou sit-in dénonçant l'inertie politique vis à vis du Sida.
M. Chat, puisque tel est son nom, apparaît à la nuit tombée lors des manifestations contre l’extrême droite. Ce n’est le Chat du Cheshire d’«Alice aux pays des merveilles» ni le chat-bus de «Mon voisin Totoro» de Miyazaki mais l’étau se resserre sur ce fauve souriant et mystérieux…
L’amour des chats est au cœur de la planète Chris Marker puisque l’on retrouve ces félins dans la plupart de ses films. Le frondeur Chris Marker en a fait son animal fétiche, le symbole de ceux qui n’aiment ni l’autorité, ni la discipline. Ce M. CHAT est ainsi le petit frère de Guillaume-en-Égypte, chat avatar de Chris Marker dans «Immemory», un CD-ROM interactif sur le thème de la mémoire.

SUPPLÉMENTS DU COFFRET (à voir ci-dessous dans "Remarques sur ce commentaire")
Remarque sur ce commentaire Remarques sur ce commentaire (15) | Permalien | Remarque la plus récente : Jan 31, 2014 7:24 PM CET


Souvenir
Souvenir
DVD ~ Jo Hyeon-Jae
Proposé par plusdecinema
Prix : EUR 7,12

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Chants d’amour, 11 janvier 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Souvenir (DVD)
LE DVD
Republié en février 2012, le DVD est quasi exempt de défauts visuels. Le support magnifie ainsi la belle photographie de Jung Il-sung, fidèle collaborateur du réalisateur Im Kwon-taek depuis la fin des années 70. Les couleurs sont intenses (notamment lors de scènes où les teintes vives sont magnifiées comme dans une estampe coréenne de la fin de la dynastie Joseon). Les cadrages en longue focale (lors de subtils mouvements de caméra) sont superbement restitués.
Seul défaut visible: un manque de stabilité de l’image, très minime cependant.
Pour le son, le DVD dispose d’une excellente version originale que l’on peut sous-titrer (ou non) et d’une version française correctement doublée… Mais bon, pour un film basé sur le récit chanté, ne vaut-il pas mieux le voir dans sa langue d’origine?
Les voix sont bien claires, les chants (omniprésents) sont superbement restitués et excellemment sous-titrés.
Des conditions presque idéales pour apprécier ce grand film d’Im Kwon-taek.

PAS DE SUPPLÉMENTS
Ou si peu : une modeste bande-annonce en SD.

LE RÉSUMÉ DU FILM
Au milieu des années 80, Dong-ho, un homme à la quarantaine bien sonnée, descend d’un bus à Seonhak, petit village de Corée du Sud encastré entre mer et montagne. À la recherche de sa sœur Song-hwa, il se rend dans une auberge qu’ils ont fréquenté trente plus tôt en compagnie de leur père adoptif Yoo-bong, chanteur et musicien itinérant. Ce dernier avait entrepris au milieu des années 50 de former ses deux enfants au pansori, chant traditionnel coréen accompagné uniquement par un puk puk (tambour coréen). Mais la dure vie de musicien ambulant et surtout le caractère irascible de son père poussent Dong-ho à fuir sa famille. Quelques années plus tard, à la fin de son service militaire, il apprend que sa sœur est devenue aveugle à la suite de faits controversés. Le jeune homme, joueur de tambour accompli, n’aura alors de cesse, au fil des décennies, de retrouver Song-hwa qui, devenue une grande chanteuse de pansori, a la fâcheuse habitude de se volatiliser sans crier gare.

L’ORIGINE DU FILM
Depuis ses débuts, le cinéma coréen vit une grande histoire d’amour avec le pansori.
Dès 1923, l’un des premiers long-métrages réalisés au «pays du matin calme» relate une célèbre légende du XVIIIe siècle. Bien qu’il soit muet, le film «L’Histoire de Chunhyang» s’appuie sur un récit pansori qui raconte les amours presque impossibles entre une jeune femme frondeuse, fille d’une courtisane, et un jeune homme issu d’une caste supérieure. Depuis, près de vingt films (sans parler des séries télévisées) ont chanté les louanges de ce classique de la littérature coréenne.
Im Kwon-taek n’est pas le dernier à s’aventurer dans le genre puisque, dès son 4e film, il intègre le pansori comme élément important de sa pratique visuelle. «Souvenir», dont le titre original «Beyond the Years» traduit mieux l’atmosphère poétique, est la conclusion d’une superbe trilogie débutée en 1993 avec «La Chanteuse de pansori» et approfondie en 2000 avec «Le Chant de la fidèle Chunhyang».
Pour ce troisième volet — on peut utiliser le terme de triptyque plus approprié à l’art d’Im Kwon-taek — le cinéaste s’est inspirée des «Gens du Sud» et plus particulièrement du 2e récit «Le vagabond de Sonhakdong». Ce livre de Yi Ch’ôngjun, considéré comme l’un des plus grands écrivains sud-coréens, avait déjà servi de trame pour le film de 1993. D’ailleurs l’histoire de «La Chanteuse de pansori» est assez proche de celle de «Souvenir», avec, toutefois, une différence de taille puisque l’action des deux films ne situent pas à la même période. Années 1930-1960 pour le premier, années 1950-1980 pour le dernier. Quant au deuxième volet, c’est un hommage au pansori traditionnel du XVIIIe siècle et qui repose sur la légende de Chunhyang évoquée plus haut.
Clôturant magnifiquement le triptyque, «Souvenir», que l’on peut regarder sans avoir vu les deux premiers volets, est une suite de déclarations d’amour du cinéaste.

L’AMOUR IMPOSSIBLE ET… ÉTERNEL
La force de ce 100e film (ou 103e c’est selon) d’Im Kwon-taek est de laisser au spectateur une grande part à l’imagination.
Cette liberté narrative permet en effet d’interpréter comme on l’entend les relations entre les différents personnages, les événements qui les rapprochent ou les séparent. Beaucoup de non-dits ou de sous-entendus laissent le champ libre à l’esprit qui peut ainsi vagabonder comme les troupes itinérantes de pansori. Ainsi il en va de l’amour entre la fratrie d’adoption. Est-il platonique, introverti, excessif, névrotique ou même incestueux? Chaque spectateur essaie de faire ses propres projections, cherche une symbolique, se trompe en prenant le chemin des écoliers, revient en arrière et, une fois terminé, le film continue de le hanter.
L’envie de revoir ce «Souvenir» taraude le cinéphile, un peu à la manière de Dong-ho, le personnage principal dont la quête passionnelle sans fin égare le jugement. Le plus terrible est que l’on peut énoncer le même propos avec bon de nombre de personnages secondaires (la figure du père, le fils de l’aubergiste, la femme de Dong-ho, et même quelques protagonistes mineurs qui reviennent tout au long de l’histoire). Mais les zones d’ombre qui perdurent, les incertitudes qui menacent de faire vaciller l’entendement de chaque personnage (et de chaque spectateur) contribuent aussi à la grandeur de ce film lumineux sur un amour de mille ans symbolisé par le mont Baeksok qui prend la forme d’une grue de Sibérie déployant ses ailes.

L’AMOUR DE L’ART
Après «Ivre de femmes et de peinture» (sortie en salles en 2002, cette fresque épique est le plus grand «succès» du cinéaste coréen dans nos contrées), Im Kwon-taek apporte à nouveau une réflexion sur l’art et sur les ressorts de la création. Cependant, la peinture cède la première place au chant, impliquant de nombreuses différences entre les deux films. Sans parler des deux personnages principaux que tout oppose (le peintre est flamboyant et explosif, le joueur de tambour est placide et introverti), on peut évoquer le choc entre baroque et classicisme, entre ivresse artistique de la peinture et sobriété visuelle du pansori.
Autant au XXIe siècle, il est facile pour un spectateur, qu’il soit occidental ou non, de s’appuyer sur de multiples références picturales, autant le choix d’Im Kwon-taek de faire reposer son film sur un art vocal traditionnel est audacieux. Convaincre d’écouter pendant une à trois minutes et ce à plus de vingt reprises les histoires entonnées par les chanteurs de pansori n’est pas gagné d’avance. C’est comme si un coréen mélomane du XXIIIe siècle écoutait pour la première fois un morceau de rap. Le premier contact musical est assez déroutant puisque les voix sont assez dissonantes, basées sur des sonorités gutturales et répétitives. Là encore le cinéaste réussit un tour de force, parvenant, dans la dernière demi-heure, avec deux longs morceaux, à nous émouvoir. Il faut dire que le récit très elliptique et morcelé par d’incessants flash-back gagne en fluidité grâce à la montée en crescendo des complaintes.
Comme dans «Ivre», les dialogues sur la pratique artistique et sur le sens que celle-ci donne à la vie marquent l’esprit de leur empreinte philosophique. Mais c’est la diversité des chants — remarquablement traduits — qui imprime un tempo indélébile à l’histoire. Le pansori, chanté, conté, déclamé, scandé, martelé par Song-hwa et le plus souvent accompagné par le tambour de son demi-frère Dong-ho, prend des allures épiques, picaresques, lyriques, mélancoliques, sentimentales, poétiques… et même burlesques à la limite du grivois (on pense alors à Georges Brassens). D’autres interprètes parsèment le film de leur voix rauque, puissante, hurlante, tendue, et entrent en résonance avec le duo fraternel. Ainsi du vieux chanteur de la troupe qui use et abuse de bruitages et d’onomatopées à la manière d’un scat de Louis Armstrong.
Ce film permet, entre autres, de découvrir un art vocal superbe que l’on peut qualifier d’opéra populaire à une voix et basé sur la couleur modale.

L’AMOUR DU CINÉMA
Habituellement, lorsqu’un metteur en scène s’intéresse à un thème et plus particulièrement à un art, il l’adapte à son style visuel, le déforme, le pétrit, à la manière d’un sculpteur qui façonne la matière première, pour en faire un objet cinématographique.
Chez Im Kwon-taek, c’est plutôt l’inverse qui se passe. Dans «Souvenir», le cinéaste calque sa manière de filmer sur le pansori. L’ascèse de la mise en scène répond à la sobriété des aspects scéniques des chants traditionnels. Les mouvements de caméra sont discrets, fluides, tout au service du récit et des personnages. Sauf que cette impression de limpidité stylistique est à plusieurs reprises battue en brèche par de soudains accès de violence. La répétition de ces ruptures nous font ainsi mieux percevoir la fausse austérité du pansori qui peut devenir en une fraction de seconde rude, âpre, brutal, complexe et toucher au cœur.
Le montage est dans le même registre formel. Souvent fluide, il clarifie le récit structuré par strates de flash-back, un peu à la manière des poupées russes. Le film est ainsi bâti sur une mosaïque presque infinie de souvenirs entremêlés. Le découpage très symétrique — les paravents peints qui émaillent l’histoire en sont un très beau reflet — aide à la compréhension et permet aussi quelques ruptures qui font glisser le récit vers la dramaturgie.
La calligraphie coréenne du titre est en cela une magnifique entrée en matière puisqu’en se transformant en pictogramme, elle annonce ouvertement le style filmique du récit et son souffle poétique.
Enfin, signalons que «Souvenir» repose aussi sur des comédiens-musiciens impressionnants de virtuosité et sur une photographie subtile faîte de tâches de couleurs vives dans la douceur chromatique des quatre saisons.

L’AMOUR DE SON PAYS MALGRÉ TOUT
«Souvenir» n’est pas un film historique. Et pourtant…
«Beyond the years» n’est pas un film social. Quoique…
«Une grue de mille ans» (titre coréen) n’est pas un film écologique. Néanmoins…
Im Kwon-taek parsème cet opus de toutes ces dimensions thématiques sans que ce soit didactique, pesant, incongru comme un cheveu sur la soupe.
Ce film mélancolique est aussi un beau témoignage sur l’histoire de la Corée (du Sud) qui débute ici peu après la Guerre de Corée et se termine dans les années 80, avec l’amorce de la mondialisation.
C’est une œuvre à charge sous-jacente qui dénonce les conditions de vie des artistes et des femmes dans une société moderne encore sclérosée par les castes.
Le réalisateur coréen nous offre enfin une ode à la nature du pays, une élégie chamanique, une symphonie panthéiste que l’on pourrait rapprocher de l’univers de Terrence Malick ou de celui de son compatriote Kim Ki-duk.

UN CHEF-D’ŒUVRE À VOIR ET À REVOIR
Grâce en grande partie à la persévérance d’Im Kwon-taek, les chants épiques de pansori ont été proclamés en 2003 chef-d’œuvre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Mais autant «La Chanteuse de pansori» avait été acclamée par la critique et le public, autant ce «Souvenir» est un échec cuisant pour le cinéaste qui, déçu par l’accueil réservé, se console en évoquant les «rares critiques, qui ont pensé ce film comme [son] meilleur, [et qui] sont de la vraie baume sur la profonde blessure de [son] cœur.»


Accords & désaccords
Accords & désaccords
DVD ~ Sean Penn
Prix : EUR 8,65

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Le meilleur après Django !, 30 décembre 2013
Achat authentifié par Amazon(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Accords & désaccords (DVD)
LE DVD
Sorti en 2011, ce DVD est issu d’un nouveau master. Il est exempt de tous défauts visuels. Le support magnifie ainsi la belle photographie du chinois Zhao Fei («Épouses et concubines», «L’Empereur et l’assassin»…). Les contrastes sont intenses (notamment pour les nombreuses scènes nocturnes) et la profondeur de champ (lors des discrets mouvements de caméra) est parfaite.
Pour le son, le DVD dispose d’une version originale que l’on peut (ou non) sous-titrer et d’une version française très correctement doublée.
Les voix sont bien claires et la musique (omniprésente) est superbement restituée.
Des conditions parfaites pour apprécier ce beau film de Woody Allen.

PAS DE SUPPLÉMENTS
comme souvent pour les DVD qui proposent des films du cinéaste new-yorkais.
Amazon signale dans le contenu additionnel un livret de 24 pages rédigé par «Les Cahiers du Cinéma». En ce qui me concerne, un DVD reçu et point de livret. Un mélange d’informations avec une autre édition?

LE RÉSUMÉ DU FILM
Dans les années 30, Django Reinhardt est considéré comme «le plus grand guitariste de jazz du monde». Bien moins connu, Emmet Ray vient en second, tout juste après le french manouche. Enfin c’est ce que disent ses plus grands fans, comme le disc-jockey Ben Duncan, le célèbre critique de jazz Nat Hentoff ou… Woody Allen lui-même. Dans sa jeunesse, le metteur en scène boulimique était l’un de ses plus fervents admirateurs et les 90 minutes d’«Accords et Désaccords» sont un hommage sensible mais sans complaisance au guitariste américain. Ainsi Emmet est à la fois extravagant et pathétique, raffiné et grossier, aimant la compagnie des femmes tout en étant un misogyne invétéré. Il est généreux comme il peut être kleptomane, tout aussi vantard qu’il peut manquer d’assurance. Obnubilé par Django, Emmet Ray a par ailleurs d'autres obsessions étranges: il aime par exemple tirer sur les rats dans les décharges publiques, regarder passer les trains ou deviser sur des idées saugrenues avec les clochards. De plus, le mythomane à l’ego surdimensionné a la fâcheuse habitude de se retrouver au milieu d’imbroglios plus improbables les uns que les autres. Mais la vie du prodige de la guitare va vraiment basculer quand il fait la connaissance d’Hattie, une blanchisseuse d’une station balnéaire du New Jersey où joue le quintet d’Emmet.
Le «jazz movie» s’élance alors vers de nouvelles péripéties extravagantes.

UN BON PETIT WOODY ALLEN OU UN GRAND FILM SOUS-ESTIMÉ ?
«Accords & Désaccords» est le 30e long-métrage de Woody Allen depuis ses débuts farfelus en 1966 avec «Lily la tigresse». Sa boulimie de réalisations (presque un film par an) lui vaut au début des années 90 une certaine désaffection critique et publique. Si on chaussait les lunettes du cinéaste avec des œillères, on dirait sans coup férir que Woody tourne en rond en faisant du Allen. On lui reprocherait d’enchaîner les œuvres mineures, d’être incapable de se renouveler. Son talent et son inspiration se seraient donc taris.
Le moins que l’on puisse dire est que ce 30e long-métrage est à la hauteur de bon nombre de ses films des années 1975-1990, quinzaine considérée comme sa période la plus créative et la plus réussie.
«Accords et Désaccords», tourné en août 1998 et sorti l’année suivante, me semble être une pièce maîtresse de la filmographie de Woody Allen. Pourquoi? Parce que ses qualités cinématographiques sont multiples tout en restant discrètes. Il est vrai que notre clarinettiste passionné de jazz n’a jamais vraiment versé dans la surenchère visuelle et sonore comme certains de ses contemporains. Alors il faut bien chercher ailleurs ce qui fait la marque de son génie.

1. UN SENS DE L’ÉCRITURE ADMIRABLE
Encore une fois, Woody Allen fait preuve d’une grande virtuosité dans l’élaboration de son scénario. Son histoire est simple en apparence, facile à comprendre. Elle recèle pourtant plusieurs niveaux de lecture lorsque l’on revoit le film. En creusant un peu, on découvre une véritable tragi-comédie, construite en actes qui se répondent symétriquement les uns aux autres. Ce sens de la construction narrative s’appuie sur la trame de quelques-uns de ses films («Prends l’oseille et tire-toi», «Zelig» ou «Radio Days» par exemple). Mais ce n’est pas du recyclage de vieilles recettes car ce film dégage une atmosphère aigre-douce et mélancolique qui l’éloigne ostensiblement de ceux précités.

2. LE CINÉASTE DU VERBE RENOUVELÉ
On loue souvent chez Woody Allen la qualité des dialogues, leur richesse presque étourdissante, les mots d’esprit et les répliques se succédant à la mitraillette.
Dans «Accords & Désaccords», sa plume de dialoguiste fait aussi merveille. À une différence près et qui n’est pas la moindre. Les dialogues se transforment dans la première partie du film en soliloques pathétiques, poétiques ou sarcastiques: notre guitariste les profère comme un automate étant donné que sa petite amie Hattie est muette. Et, dans la seconde partie du film, les monologues intérieurs de sa femme Blanche sont tout aussi savoureux.
L’une des grandes forces de cette œuvre est basée sur le comique de répétition verbale (et visuelle) qui s’adapte magnifiquement au langage cinématographique allenien. Ce principe de réitération permet ainsi au spectateur de s’identifier à Emmet Ray, personnage a priori totalement antipathique: progressivement, et ce sans effet de compassion, on accepte les névroses voire la folie qui l’habite.

3. L’ÉLÉGANCE DE LA MISE EN SCÈNE
La mise en scène est aussi d’une grande richesse et en parfaite osmose avec les personnages ou thèmes abordés.
> Elle est modeste lorsque le film commence comme un documentaire avec des interviews de spécialistes d’Emmet Ray (dont Woody Allen). Les témoignages se succèdent face caméra, en plan serré et fixe, sur fond presque neutre. Cet artifice narratif reviendra tout au long des 90 minutes. Les voix off de certaines fins d’interviews permettent de réaliser de belles transitions avec la mise en scène plus élaborée de la fiction.
> La réalisation devient raffinée quand, sans que l’on s’en aperçoive, la caméra s’approche amoureusement du visage d’ange d’Hattie ou en tournoyant autour de la figure tourmentée d’Emmet. Les déplacements de caméra sont ainsi différents selon les personnages et apportent un démenti formel à l’idée reçue que le cinéma (et l’humour) de Woody Allen n’est (ne sont) que verbe et littérature. Ainsi d’observer les reculs apeurés de la caméra lorsque Blanche, antithèse d’Hattie, marche vers elle et vers nous. Le cinéaste semble ainsi dire à ses contempteurs qu’un mouvement d’appareil malicieux vaut mieux qu’un long discours.

4. UNE LEÇON PHOTOGRAPHIQUE
Après avoir collaboré avec deux des plus grands directeurs de la photographie (Gordon Willis, Carlo Di Palma), le cinéaste new-yorkais décide à 63 ans d’apporter du sang neuf à son tournage. Et on peut dire que la lumière du petit nouveau Zhao Fei, presque deux fois plus jeune, brille de mille feux. Sa photographie oscille entre son travail pour «Épouses et concubines» et les tableaux contemporains d’Edward Hopper. D’un côté, les fameuses «lanternes rouges» (titre chinois et international du film de Zang Yimou) inondent les clubs de jazz où se produit le quintet d’Emmet; de l’autre, les ambiances hopperiennes donnent une dimension plus contrastée, avec des couleurs plus tranchées, des cadrages plus abruptes, apportant ainsi une vision plus dramatique au récit. Côté pile, la scène, la musique, c’est l’illusion, le rêve idéalisé. Côté face, le quotidien, la vie avec les autres, c’est le dur retour à la réalité.

5. THÈMES RÉCURRENTS, NOUVELLE(S) VISION(S) DE LA FEMME ET DE L’AMOUR
Le cinéphile est en terrain connu avec «Accords & Désaccords». On y retrouve ainsi toutes les angoisses existentielles, les névroses et les questionnements freudiens du cinéaste qu’il traite avec humour, sarcasme et dérision.
La femme, icône de tous les fantasmes du cinéaste, a toujours eu une dimension bien définie dans l’œuvre allennienne. Le héros, souvent anti-héros et misogyne d’ailleurs, est à la recherche de la femme perdue, de l’âme sœur égarée. Dans ce film, Woody Allen renouvelle son approche de la misogynie à travers le personnage d’Emmet Ray. Le guitariste virtuose refuse, malgré lui ou à cause de son amour pour la musique, tout engagement sérieux. C’est un écorché vif qui ne peut livrer ses sentiments que lorsque ses «onze» doigts s’accordent sur sa guitare. En cela, Hattie, même si elle ne peut l’exprimer, l’a bien compris et son regard rayonnant parle pour elle. Le second personnage féminin du film semble être l’antithèse d’Hattie mais les deux femmes ont au moins un point en commun: Blanche, par ses obsessions freudiennes, est tout aussi lucide et a perçu immédiatement qu’Emmet ne peut être amoureux que de lui-même (voir à ce sujet la scène hilarante du train interprété comme une allégorie).

6. DE SOMPTUEUX DÉCORS
Les ambiances scénographiques conçues par Jessica Lannier participent pleinement à la réussite du film. Là encore, ce n’est pas la débauche visuelle qui frappe la rétine du spectateur mais plutôt la justesse des décors qui, en devenant un personnage du film, apportent une atmosphère mélancolique au récit et contrebalancent les petitesses ou les sautes d’humeur du grand guitariste.

7. UNE DISTRIBUTION FANTASTIQUE
Continuons par la présence physique, dans tous les sens des termes, de Sean Penn qui interprète Emmet Ray, personnage pittoresque qui lui va comme un gant. Après son superbe rôle dans «La Ligne rouge» de Terrence Malick, l’anti-star hollywoodienne réalise une performance époustouflante de vérité. Il est drôle, émouvant, pathétique, sensible, pitoyable, colérique, impulsif et… d’une dextérité incroyable quand ses doigts se promènent allègrement ou tristement sur les cordes de sa guitare. Le plus impressionnant dans son jeu est l’économie de moyens utilisée par le comédien pour exprimer tant d’émotions.
Les seconds rôles sont au diapason. Uma Thurman est Blanche Williams, écrivain snob et mondaine. L’actrice campe un beau personnage ambigu, à la fois superficiel et profond. Comme souvent chez Allen, les apparences sont trompeuses. Ici c’est une femme qui se cherche à travers les autres, en essayant de comprendre, avec un œil de lynx tendance psy, ce qui fait le génie d’Emmet Ray ou ce que ressent Al Torrio, le gangster-tueur.
Samantha Morton est LA révélation d’«Accords & Désaccords» et son personnage est, peut-être, le beau du film. Telle une carpe qui n’a rien à dire, elle évoque les grandes actrices du muet (Lilian Gish ou les sœurs Talmadge) et son jeu très expressionniste n’est sans rappeler Giulietta Masina, l’actrice fétiche de Federico Fellini. D’ailleurs, le film de Woddy Allen regorge de citations-hommage au grand cinéaste italien.

8. HOMMAGE AU JAZZ (période 1910-1938)
La musique, concoctée par Woody Allen, est un autre personnage à part entière du film. Le pianiste de jazz Dick Hyman, fidèle collaborateur du cinéaste, a réalisé des arrangements qui épousent le cœur de l’histoire tragi-comique. C’est le très bon Howard Alden qui a prêté, en postproduction, son toucher de guitariste à Sean Penn.
La B. O. est une belle suite musicale qui brasse près de trente ans de chansons populaires devenues des standards de jazz. L’amateur est gâté sans que cela nuise à la fluidité du récit. Bien au contraire. Du ragtime en veux-tu en voilà. Du dixieland de la Nouvelle-Orléans ou de Chicago à gogo (Sidney Bechet, Bix Beiderbecke). Du piano stride syncopé (James P. Johnson). Du blues ou du swing jusqu’à plus soif (Duke Ellington, Django Reinhardt). Et un air connu de Paris…

Tous ces ingrédients font d’«Accords & Désaccords» un très grand film à l’humour savamment dosé.
Et celui qui vous dit que «Woody Allen tourne toujours le même film» est soit un paresseux, soit un cinéphile qui confirme l’adage «il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir» :)

CLAP DE FIN
On peut poursuivre l’aventure avec «Wild Man Blues», album enregistré la même année que le tournage d’ «Accords & Désaccords». C’est un hommage au jazz qu’affectionne Woody Allen, clarinettiste qui n’est pas le meilleur du monde. Il vient seulement en second après l’immense Sidney Bechet :)
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